INTRODUCTION À LA PSYCHANALYSE (TOME I) - Partie 2

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INTRODUCTION À LA PSYCHANALYSE (TOME I)
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INTRODUCTION À LA PSYCHANALYSE (TOME I) - Partie 2 Noté 4.3 / 5 par 15 votes de membres.
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Je pourrais multiplier à l’infini les exemples de ce genre, mais je ne le ferai pas. Dans ma Psychologie de la vie quotidienne (en allemand, première édition 1901) vous trouverez une abondante casuistique pour servir à l’étude des actes manqués [7]. De tous ces exemples se dégage une seule et même conclusion : les actes manqués ont un sens et indiquent les moyens de dégager ce sens d’après les circonstances qui accompagnent l’acte. Je serai aujourd’hui plus bref, car nous avons seulement l’intention de tirer de cette étude les éléments d’une préparation à la psychanalyse. Aussi ne vous parlerai-je encore que de deux groupes d’observations. Des observations relatives aux actes manqués accumulés et combinés et de celles concernant la confirmation de nos interprétations par des événements survenant ultérieurement.

Les actes manqués accumulés et combinés constituent certainement la plus belle floraison de leur espèce. S’il s’était seulement agi de montrer que les actes manqués peuvent avoir un sens, nous nous serions bornés dès le début à ne nous occuper que de ceux-là, car leur sens est tellement évident qu’il s’impose à la fois à l’intelligence la plus obtuse et à l’esprit le plus critique. L’accumulation des manifestations révèle une persévérance qu’il est difficile d’attribuer au hasard, mais qui cadre bien avec l’hypothèse d’un dessein. Enfin, le remplacement de certains actes manqués par d’autres nous montre que l’important et l’essentiel dans ceux-ci ne doit être cherché ni dans la forme, ni dans les moyens dont ils se servent, mais bien dans l’intention à laquelle ils servent eux-mêmes et qui peut être réalisée par les moyens les plus variés.

Je vais vous citer un cas d’oubli à répétition : E. Jones raconte que, pour des raisons qu’il ignore, il avait une fois laissé sur son bureau pendant quelques jours une lettre qu’il avait écrite. Un jour il se décide à l’expédier, mais elle lui est renvoyée par le dead letter office (service des lettres tombées au rebut), parce qu’il avait oublié d’écrire l’adresse. Ayant réparé cet oubli, il remet la lettre à la poste, mais cette fois sans avoir mis de timbre. Et c’est alors qu’il est obligé de s’avouer qu’au fond il ne tenait pas du tout à expédier la lettre en question.

Dans un autre cas, nous avons une combinaison d’une appropriation erronée d’un objet et de l’impossibilité de le retrouver. Une dame fait un voyage à Rome avec son beau-frère, peintre célèbre. Le visiteur est très fêté par les Allemands habitant Rome et reçoit, entre autres cadeaux, une médaille antique en or. La dame constate avec peine que son beau-frère ne sait pas apprécier cette belle pièce à sa valeur. Sa sœur étant venue la remplacer à Rome, elle rentre chez elle et constate, en défaisant sa malle, qu’elle avait emporté la médaille, sans savoir comment. Elle en informe aussitôt son beau-frère et lui annonce qu’elle renverrait la médaille à Rome le lendemain même. Mais le lendemain la médaille était si bien rangée qu’elle était devenue introuvable ; donc impossible de l’expédier. Et c’est alors que la dame a eu l’intuition de ce que signifiait sa distraction : elle signifiait le désir de garder la belle pièce pour elle.

Je vous ai déjà cité plus haut un exemple de combinaison d’un oubli et d’une erreur : il s’agissait de quelqu’un qui, ayant oublié un rendez-vous une première fois et bien décidé à ne pas l’oublier la fois suivante, se présente cependant au deuxième rendez-vous à une autre heure que l’heure fixée. Un de mes amis, qui s’occupe à la fois de sciences et de littérature, m’a raconté un cas tout à fait analogue emprunté à sa vie personnelle. « J’avais accepté, il y a quelques années, me disait-il, une fonction dans le comité d’une certaine association littéraire, parce que je pensais que l’association pourrait m’aider un jour à faire jouer un de mes drames. Tous les vendredis j’assistais, sans grand intérêt d’ailleurs, aux séances du comité. Il y a quelques mois, je reçois l’assurance que je serais joué au théâtre de F…, et à partir de ce moment j’oublie régulièrement de me rendre aux dites séances. Mais après avoir lu ce que vous avez écrit sur ces choses, j’eus honte de mon procédé et me dis avec reproche que ce n’était pas bien de ma part de manquer les séances dès l’instant où je n’avais plus besoin de l’aide sur laquelle j’avais compté. Je pris donc la décision de ne pas y manquer le vendredi suivant. J’y pensais tout le temps, jusqu’au jour où je me suis trouvé devant la porte de la salle des séances. Quel ne fut pas mon étonnement de la trouver close, la séance ayant déjà eu lieu la veille ! Je m’étais en effet trompé de jour et présenté un samedi. »

Il serait très tentant de réunir d’autres observations du même genre, mais je passe. Je vais plutôt vous présenter quelques cas appartenant à un autre groupe, à celui notamment où notre interprétation doit, pour trouver une confirmation, attendre les événements ultérieurs.

Il va sans dire que la condition essentielle de ces cas consiste en ce que la situation psychique actuelle nous est inconnue ou est inaccessible à nos investigations. Notre interprétation possède alors la valeur d’une simple présomption à laquelle nous n’attachons pas grande importance. Mais un fait survient plus tard qui montre que notre première interprétation était justifiée. Je fus un jour invité chez un jeune couple et, au cours de ma visite, la jeune femme m’a raconté en riant que le lendemain de son retour du voyage de noces elle était allée voir sa sœur qui n’est pas mariée, pour l’emmener, comme jadis, faire des achats, tandis que le jeune mari était parti à ses affaires. Tout à coup, elle aperçoit de l’autre côté de la rue un monsieur et dit, un peu interloquée, à sa sœur : « Regarde, voici M. L… » Elle ne s’était pas rendu compte que ce monsieur n’était autre que son mari depuis quelques semaines. Ce récit m’avait laissé une impression pénible, mais je ne voulais pas me fier à la conclusion qu’il me semblait impliquer. Ce n’est qu’au bout de plusieurs années que cette petite histoire m’est revenue à la mémoire : j’avais en effet appris alors que le mariage de mes jeunes gens avait eu une issue désastreuse.

A. Maeder rapporte le cas d’une dame qui, la veille de son mariage, avait oublié d’aller essayer sa robe de mariée et ne s’en est souvenue, au grand désespoir de sa couturière, que tard dans la soirée. Il voit un rapport entre cet oubli et le divorce qui avait suivi de près le mariage. – Je connais une dame, aujourd’hui divorcée, à laquelle il était souvent arrivé, longtemps avant le divorce, de signer de son nom de jeune fille des documents se rapportant à l’administration de ses biens. – Je connais des cas d’autres femmes qui, au cours de leur voyage de noces, avaient perdu leur alliance, accident auquel les événements ultérieurs ont conféré une signification non équivoque. On raconte le cas d’un célèbre chimiste allemand dont le mariage n’a pu avoir lieu, parce qu’il avait oublié l’heure de la cérémonie et qu’au lieu de se rendre à l’église il s’était rendu à son laboratoire. Il a été assez avisé pour s’en tenir à cette seule tentative et mourut très vieux, célibataire.

Vous êtes sans doute tentés de penser que, dans tous ces cas, les actes manqués remplacent les omina ou prémonitions des anciens. Et, en effet, certains omina n’étaient que des actes manqués, comme lorsque quelqu’un trébuchait ou tombait. D’autres avaient toutefois les caractères d’un événement objectif, et non ceux d’un acte subjectif. Mais vous ne vous figurez pas à quel point il est parfois difficile de discerner si un événement donné appartient à l’une ou à l’autre de ces catégories. L’acte s’entend souvent à revêtir le masque d’un événement passif.

Tous ceux d’entre vous qui ont derrière eux une expérience suffisamment longue se diront peut-être qu’ils se seraient épargné beaucoup de déceptions et de douloureuses surprises s’ils avaient eu le courage et la décision d’interpréter les actes manqués qui se produisent dans les relations inter-humaines comme des signes prémonitoires, et de les utiliser comme indices d’intentions encore secrètes. Le plus souvent, on n’ose pas le faire ; on craint d’avoir l’air de retourner à la superstition, en passant par-dessus la science. Tous les présages ne se réalisent d’ailleurs pas et, quand vous connaîtrez mieux nos théories, vous comprendrez qu’il n’est pas nécessaire qu’ils se réalisent tous.

4. Les actes manqués (fin)

Les actes manqués ont un sens : telle est la conclusion que nous devons admettre comme se dégageant de l’analyse qui précède et poser à la base de nos recherches ultérieures. Disons-le une fois de plus : nous n’affirmons pas (et vu le but que nous poursuivons, pareille affirmation n’est pas nécessaire) que tout acte manqué soit significatif, bien que je considère la chose comme probable. Il nous suffit de constater ce sens avec une fréquence relative dans les différentes formes d’actes manqués. Il y a d’ailleurs, sous ce rapport, des différences d’une forme à l’autre. Les lapsus, les erreurs d’écriture, etc., peuvent avoir une base purement physiologique, ce qui me paraît peu probable dans les différentes variétés de cas d’oubli (oubli de noms et de projets, impossibilité de retrouver les objets préalablement rangés, etc.), tandis qu’il existe des cas de perte où aucune intention n’intervient probablement, et je crois devoir ajouter que les erreurs qui se commettent dans la vie ne peuvent être jugées d’après nos points de vue que dans une certaine mesure. Vous voudrez bien garder ces limitations présentes à l’esprit, notre point de départ devant être désormais que les actes manqués sont des actes psychiques résultant de l’interférence de deux intentions.

C’est là le premier résultat de la psychanalyse. La psychologie n’avait jamais soupçonné ces interférences ni les phénomènes qui en découlent. Nous avons considérablement agrandi l’étendue du monde psychique. Nous avons conquis à la psychologie des phénomènes qui auparavant n’en faisaient pas partie.

Arrêtons-nous un instant encore à l’affirmation que les actes manqués sont des « actes psychiques ». Par cette affirmation postulons-nous seulement que les actes psychiques ont un sens, ou implique-t-elle quelque chose de plus ? Je ne pense pas qu’il y ait lieu d’élargir sa portée. Tout ce qui peut être observé dans la vie psychique sera éventuellement désigné sous le nom de phénomène psychique. Il s’agira seulement de savoir si telle manifestation psychique donnée est l’effet direct d’influences somatiques, organiques, physiques, auquel cas elle échappe à la recherche psychologique, ou si elle a pour antécédents immédiats d’autres processus psychiques au-delà desquels commence quelque part la série des influences organiques. C’est à cette dernière éventualité que nous pensons lorsque nous qualifions un phénomène de processus psychique, et c’est pourquoi il est plus rationnel de donner à notre proposition la forme suivante : le phénomène est significatif, il possède un sens, c’est-à-dire qu’il révèle une intention, une tendance et occupe une certaine place dans une série de rapports psychiques.

Il y a beaucoup d’autres phénomènes qui se rapprochent des actes manqués, mais auxquels ce nom ne convient pas. Nous les appelons actes accidentels ou symptomatiques. Ils ont également tous les caractères d’un acte non motivé, insignifiant, dépourvu d’importance, et surtout superflu. Mais ce qui les distingue des actes manqués proprement dits, c’est l’absence d’une intention hostile et perturbatrice venant contrarier une intention primitive. Ils se confondent, d’autre part, avec les gestes et mouvements servant à l’expression des émotions. Font partie de cette catégorie d’actes manqués toutes les manipulations, en apparence sans but, que nous faisons subir, comme en nous jouant, à nos vêtements, à telles ou telles parties de notre corps, à des objets à portée de notre main ; les mélodies que nous chantonnons appartiennent à la même catégorie d’actes, qui sont en général caractérisés par le fait que nous les suspendons, comme nous les avons commencés, sans motifs apparents. Or, je n’hésite pas à affirmer que tous ces phénomènes sont significatifs et se laissent interpréter de la même manière que les actes manqués, qu’ils constituent de petits signes révélateurs d’autres processus psychiques, plus importants, qu’ils sont des actes psychiques au sens complet du mot. Mais je n’ai pas l’intention de m’attarder à cet agrandissement du domaine des phénomènes psychiques : je préfère reprendre l’analyse des actes manqués qui posent devant nous avec toute la netteté désirable les questions les plus importantes de la psychanalyse.

Les questions les plus intéressantes que nous ayons formulées à propos des actes manqués, et auxquelles nous n’ayons pas encore fourni de réponse, sont les suivantes : nous avons dit que les actes manqués résultent de l’interférence de deux intentions différentes, dont l’une peut être qualifiée de troublée, l’autre de perturbatrice ; or, si les intentions troublées ne soulèvent aucune question, il nous importe de savoir, en ce qui concerne les intentions perturbatrices, en premier lieu quelles sont ces intentions qui s’affirment comme susceptibles d’en troubler d’autres et, en deuxième lieu, quels sont les rapports existant entre les troublées et les perturbatrices.

Permettez-moi de prendre de nouveau le lapsus pour le représentant de l’espèce entière et de répondre d’abord à la deuxième de ces questions.

Il peut y avoir entre les deux intentions un rapport de contenu, auquel cas l’intention perturbatrice contredit l’intention troublée, la rectifie ou la complète. Ou bien, et alors le cas devient plus obscur et plus intéressant, il n’y a aucun rapport entre les contenus des deux tendances.

Les cas que nous connaissons déjà et d’autres analogues nous permettent de comprendre sans peine le premier de ces rapports. Presque dans tous les cas où l’on dit le contraire de ce qu’on veut dire, l’intention perturbatrice exprime une opposition à l’égard de l’intention troublée, et l’acte manqué représente le conflit entre ces deux tendances inconciliables. « Je déclare la séance ouverte, mais j’aimerais mieux la clore », tel est le sens du lapsus commis par le président. Un journal politique, accusé de corruption, se défend dans un article qui devait se résumer dans ces mots : « Nos lecteurs nous sont témoins que nous avons toujours défendu le bien général de la façon la plus désintéressée. » Mais le rédacteur chargé de rédiger cette défense écrit : « de la façon la plus intéressée ». Ceci révèle, à mon avis, sa pensée : « Je dois écrire une chose, mais je sais pertinemment le contraire. » Un député qui se propose de déclarer qu’on doit dire à l’Empereur la vérité sans ménagements (rückhaltlos), perçoit tout à coup une voix intérieure qui le met en garde contre son audace et lui fait commettre un lapsus où les mots « sans ménagements » (rückhaltlos) sont remplacés par les mots « en courbant l’échine » (rückgratlos) [8].

Dans les cas que vous connaissez et qui laissent l’impression de contractions et d’abréviations, il s’agit de rectifications, d’adjonctions et de continuations par lesquelles une deuxième tendance se fait jour à côté de la première. « Des choses se sont produites (zum Von SCHEIN gekommen) ; je dirais volontiers que c’étaient des cochonneries (SCHWEINEREIEN) » ; résultat : « zuVonSCHWEIN gekommen ». « Les gens qui comprennent cela peuvent être comptés sur les doigts d’une main ; mais non, il n’existe, à vrai dire, qu’une seule personne qui comprenne ces choses ; donc, les personnes qui les comprennent peuvent être comptées sur un seul doigt. » Ou encore : « Mon mari peut manger et boire ce qu’il veut ; mais, vous le savez bien, je ne supporte pas qu’il veuille quelque chose ; donc : il doit manger et boire ce que je veux. » Dans tous les cas, on le voit, le lapsus découle du contenu même de l’intention troublée ou s’y rattache.

L’autre genre de rapports entre les deux intentions interférentes paraît bizarre. S’il n’y a aucun lien entre leurs contenus, d’où vient l’intention perturbatrice et comment se fait-il qu’elle manifeste son action troublante en tel point précis ? L’observation, seule susceptible de fournir une réponse à cette question, permet de constater que le trouble provient d’un courant d’idées qui avait préoccupé la personne en question peu de temps auparavant et que, s’il intervient dans le discours de cette manière particulière, il aurait pu aussi (ce qui n’est pas nécessaire) y trouver une expression différente. Il s’agit d’un véritable écho, mais qui n’est pas toujours et nécessairement produit par des mots prononcés. Ici encore il existe un lien associatif entre l’élément troublé et l’élément perturbateur, mais ce lien, au lieu de résider dans le contenu, est purement artificiel et sa formation résulte d’associations forcées.

En voici un exemple très simple, que j’ai observé moi-même. Je rencontre un jour dans nos belles Dolomites deux dames viennoises, vêtues en touristes. Nous faisons pendant quelque temps route ensemble, et nous parlons des plaisirs et des inconvénients de la vie de touriste. Une des dames reconnaît que la journée du touriste n’est pas exempte de désagréments… « Il est vrai, dit-elle, qu’il n’est pas du tout agréable, lorsqu’on a marché toute une journée au soleil et qu’on a la blouse et la chemise trempées de sueur… » À ces derniers mots, elle a une petite hésitation. Puis elle reprend : « Mais lorsqu’on rentre ensuite nach hose [9] (au lieu de nach hause, chez soi) et qu’on peut enfin se changer… » Nous n’avons pas encore analysé ce lapsus, mais je ne pense pas que cela soit nécessaire. Dans sa première phrase, la dame avait l’intention de faire une énumération plus complète : blouse, chemise, pantalon hose). Pour des raisons de convenance, elle s’abstient de mentionner ce dernier sous-vêtement, mais dans la phrase suivante, tout à fait indépendante par son contenu de la première, le mot Hose, qui n’a pas été prononcé au moment voulu, apparaît à titre de déformation du mot Hause.

Nous pouvons maintenant aborder la principale question dont nous avons longtemps ajourné l’examen, à savoir : quelles sont ces intentions qui, se manifestant d’une façon si extraordinaire, viennent en troubler d’autres ? Il s’agit évidemment d’intentions très différentes, mais dont nous voulons dégager les caractères communs. Si nous examinons sous ce rapport une série d’exemples, ceux-ci se laissent aussitôt ranger en trois groupes. Font partie du premier groupe les cas où la tendance perturbatrice est connue de celui qui parle et s’est en outre révélée à lui avant le lapsus. Le deuxième groupe comprend les cas où la personne qui parle, tout en reconnaissant dans la tendance perturbatrice une tendance lui appartenant, ne sait pas que cette tendance était déjà active en elle avant le lapsus. Elle accepte donc notre interprétation de celui-ci, mais ne peut pas ne pas s’en montrer étonnée. Des exemples de cette attitude nous sont peut-être fournis plus facilement par des actes manqués autres que les lapsus. Le troisième groupe comprend des cas où la personne intéressée proteste avec énergie contre l’interprétation qu’on lui suggère : non contente de nier l’existence de l’intention perturbatrice avant le lapsus, elle affirme que cette intention lui est tout à fait étrangère. Rappelez-vous le toast du jeune assistant qui propose de « roter » à la prospérité du chef, ainsi que la réponse dépourvue d’aménité que je m’étais attirée lorsque j’ai mis sous les yeux de l’auteur de ce toast l’intention perturbatrice. Vous savez que nous n’avons pas encore réussi à nous mettre d’accord quant à la manière de concevoir ces cas. En ce qui me concerne, la protestation de l’assistant, auteur du toast, ne me trouble en aucune façon et ne m’empêche pas de maintenir mon interprétation, ce qui n’est peut-être pas votre cas : impressionnés par sa dénégation, vous vous demandez sans doute si nous ne ferions pas bien de renoncer à chercher l’interprétation de cas de ce genre et de les considérer comme des actes purement physiologiques, au sens pré-psychanalytique du mot. Je me doute un peu de la cause de votre attitude. Mon interprétation implique que la personne qui parle peut manifester des intentions qu’elle ignore elle-même, mais que je suis à même de dégager d’après certains indices. Et vous hésitez à accepter cette supposition si singulière et grosse de conséquences. Et, pourtant, si vous voulez rester logiques dans votre conception des actes manqués, fondée sur tant d’exemples, vous ne devez pas hésiter à accepter cette dernière supposition, quelque déconcertante qu’elle vous paraisse. Si cela vous est impossible, il ne vous reste qu’à renoncer à la compréhension si péniblement acquise des actes manqués.

Arrêtons-nous un instant à ce qui unit les trois groupes que nous venons d’établir, à ce qui est commun aux trois mécanismes de lapsus. À ce propos, nous nous trouvons heureusement en présence d’un fait qui, lui, est au-dessus de toute contestation. Dans les deux premiers groupes, la tendance perturbatrice est reconnue par la personne même qui parle ; en outre, dans le premier de ces groupes, la tendance perturbatrice se révèle immédiatement avant le lapsus. Mais, aussi bien dans le premier groupe que dans le second, la tendance en question se trouve refoulée. Comme la personne qui parle s’est décidée à ne pas la faire apparaître dans le discours, elle commet un lapsus, c’est-à-dire que la tendance refoulée se manifeste malgré la personne, soit en modifiant l’intention avouée, soit en se confondant avec elle, soit enfin, en prenant tout simplement sa place. Tel est donc le mécanisme du lapsus.

Mon point de vue me permet d’expliquer par le même mécanisme les cas du troisième groupe. Je n’ai qu’à admettre que la seule différence qui existe entre mes trois groupes consiste dans le degré de refoulement de l’intention perturbatrice. Dans le premier groupe, cette intention existe et est aperçue de la personne qui parle, avant sa manifestation ; c’est alors que se produit le refoulement dont l’intention se venge par le lapsus. Dans le deuxième groupe, le refoulement est plus accentué et l’intention n’est pas aperçue avant le commencement du discours. Ce qui est étonnant, c’est que ce refoulement, assez profond, n’empêche pas l’intention de prendre part à la production du lapsus. Cette situation nous facilite singulièrement l’explication de ce qui se passe dans le troisième groupe. J’irai même jusqu’à admettre qu’on peut saisir dans l’acte manqué la manifestation d’une tendance, refoulée depuis longtemps, depuis très longtemps même, de sorte que la personne qui parle ne s’en rend nullement compte et est bien sincère lorsqu’elle en nie l’existence. Mais même en laissant de côté le problème relatif au troisième groupe, vous ne pouvez pas ne pas adhérer à la conclusion qui découle de l’observation d’autres cas, à savoir que le refoulement d’une intention de dire quelque chose constitue la condition indispensable d’un lapsus.

Nous pouvons dire maintenant que nous avons réalisé de nouveaux progrès quant à la compréhension des actes manqués. Nous savons non seulement que ces actes sont des actes psychiques ayant un sens et marqués d’une intention, qu’ils résultent de l’interférence de deux intentions différentes, mais aussi qu’une de ces intentions doit, avant le discours, avoir subi un certain refoulement pour pouvoir se manifester par la perturbation de l’autre. Elle doit être troublée elle-même, avant de pouvoir devenir perturbatrice. Il va sans dire qu’avec cela nous n’acquérons pas encore une explication complète des phénomènes que nous appelons actes manqués. Nous voyons aussitôt surgir d’autres questions, et nous pressentons en général que plus nous avancerons dans notre étude, plus les occasions de poser de nouvelles questions seront nombreuses. Nous pouvons demander, par exemple, pourquoi les choses ne se passent pas beaucoup plus simplement. Lorsque quelqu’un a l’intention de refouler une certaine tendance, au lieu de la laisser s’exprimer, on devrait se trouver en présence de l’un des deux cas suivants : ou le refoulement est obtenu, et alors rien ne doit apparaître de la tendance perturbatrice ; ou bien le refoulement n’est pas obtenu, et alors la tendance en question doit s’exprimer franchement et complètement. Mais les actes manqués résultent de compromis ; ils signifient que le refoulement est à moitié manqué et à moitié réussi, que l’intention menacée, si elle n’est pas complètement supprimée, est suffisamment refoulée pour ne pas pouvoir se manifester, abstraction faite de certains cas isolés, telle quelle, sans modifications. Nous sommes en droit de supposer que la production de ces effets d’interférence ou de compromis exige certaines conditions particulières, mais nous n’avons pas la moindre idée de la nature de ces conditions. Je ne crois pas que même une étude plus approfondie des actes manqués nous aide à découvrir ces conditions inconnues. Pour arriver à ce résultat, il nous faudra plutôt explorer au préalable d’autres régions obscures de la vie psychique ; seules les analogies que nous y trouverons nous donneront le courage de formuler les hypothèses susceptibles de nous conduire à une explication plus complète des actes manqués. Mais il y a autre chose : alors même qu’on travaille sur de petits indices, comme nous le faisons ici, on s’expose à certains dangers. Il existe une maladie psychique, appelée paranoïa combinatoire, dans laquelle les petits indices sont utilisés d’une façon illimitée, et je n’affirmerais pas que toutes les conclusions qui en sont déduites soient exactes. Nous ne pouvons nous préserver contre ces dangers qu’en donnant à nos observations une base aussi large que possible, grâce à la répétition des mêmes impressions, quelle que soit la sphère de la vie psychique que nous explorons.

Nous allons donc abandonner ici l’analyse des actes manqués. Je vais seulement vous recommander ceci : gardez dans votre mémoire, à titre de modèle, la manière dont nous avons traité ces phénomènes. D’après cette manière, vous pouvez juger d’ores et déjà quelles sont les intentions de notre psychologie. Nous ne voulons pas seulement décrire et classer les phénomènes, nous voulons aussi les concevoir comme étant des indices d’un jeu de forces s’accomplissant dans l’âme, comme la manifestation de tendances ayant un but défini et travaillant soit dans la même direction, soit dans des directions opposées. Nous cherchons à nous former une conception dynamique des phénomènes psychiques. Dans notre conception, les phénomènes perçus doivent s’effacer devant les tendances seulement admises.

Nous n’irons pas plus avant dans l’étude des actes manqués ; mais nous pouvons encore faire dans ce domaine une incursion au cours de laquelle nous retrouverons des choses connues et eu découvrirons quelques nouvelles. Pour ce faire, nous nous en tiendrons à la division en trois groupes que nous avons établie au début de nos recherches : a) le lapsus, avec ses subdivisions en erreurs d’écriture, de lecture, fausse audition ; b) l’oubli, avec ses subdivisions correspondant à l’objet oublié (noms propres, mots étrangers, projets, impressions) ; c) la méprise, la perte, l’impossibilité de retrouver un objet rangé. Les erreurs ne nous intéressent qu’en tant qu’elles se rattachent à l’oubli, à la méprise, etc.

Nous avons déjà beaucoup parlé du lapsus ; et, pourtant, nous avons encore quelque chose à ajouter à son sujet. Au lapsus se rattachent de petits phénomènes affectifs qui ne sont pas dépourvus d’intérêt. On ne reconnaît pas volontiers qu’on a commis un lapsus ; il arrive souvent qu’on n’entende pas son propre lapsus, alors qu’on entend toujours celui d’autrui. Le lapsus est aussi, dans une certaine mesure, contagieux ; il n’est pas facile de parler de lapsus, sans en commettre un soi-même. Les lapsus les plus insignifiants, ceux qui ne nous apprennent rien de particulier sur des processus psychiques cachés, ont cependant des raisons qu’il n’est pas difficile se saisir. Lorsque, par suite d’un trouble quelconque, survenu au moment de la prononciation d’un mot donné, quelqu’un émet brièvement une voyelle longue, il ne manque pas d’allonger la voyelle brève qui vient immédiatement après, commettant ainsi un nouveau lapsus destiné à compenser le premier. Il en est de même, lorsque quelqu’un prononce improprement ou négligemment une voyelle double ; il cherche à se corriger en prononçant la voyelle double suivante de façon à rappeler la prononciation exacte de la première : on dirait que la personne qui parle tient à montrer à son auditeur qu’elle connaît sa langue maternelle et ne se désintéresse pas de la prononciation correcte. La deuxième déformation, qu’on peut appeler compensatrice, a précisément pour but d’attirer l’attention de l’auditeur sur la première et de lui montrer qu’on s’en est aperçu soi-même. Les lapsus les plus simples, les plus fréquents et les plus insignifiants consistent en contractions et anticipations qui se manifestent dans des parties peu apparentes du discours. Dans une phrase un peu longue, par exemple, on commet le lapsus consistant à prononcer par anticipation le dernier mot de ce qu’on veut dire. Ceci donne l’impression d’une certaine impatience d’en finir avec la phrase, on atteste en général une certaine répugnance à communiquer cette phrase ou tout simplement à parler. Nous arrivons ainsi aux cas limites où les différences entre la conception psychanalytique du lapsus et sa conception physiologique ordinaire s’effacent. Nous prétendons qu’il existe dans ces cas une tendance qui trouble l’intention devant s’exprimer dans le discours ; mais cette tendance nous annonce seulement son existence, et non le but qu’elle poursuit elle-même. Le trouble qu’elle provoque suit certaines influences tonales ou affinités associatives et peut être conçu comme servant à détourner l’attention de ce qu’on veut dire. Mais ni ce trouble de l’attention, ni ces affinités associatives ne suffisent à caractériser la nature même du processus. L’un et l’autre n’en témoignent pas moins de l’existence d’une intention perturbatrice, sans que nous puissions nous former une idée de sa nature d’après ses effets, comme nous le pouvons dans les cas plus accentués.

Les erreurs d’écriture que j’aborde maintenant ressemblent tellement au lapsus de la parole qu’elles ne peuvent nous fournir aucun nouveau point de vue. Essayons tout de même de glaner un peu dans ce domaine. Les fautes, les contractions, le tracé anticipé de mots devant venir plus tard, et surtout de mots devant venir en dernier lieu, tous ces accidents attestent manifestement qu’on n’a pas grande envie d’écrire et qu’on est impatient d’en finir ; des effets plus prononcés des erreurs d’écriture laissent reconnaître la nature et l’intention de la tendance perturbatrice. On sait en général, lorsqu’on trouve un lapsus calami dans une lettre, que la personne qui a écrit n’était pas tout à fait dans son état normal ; mais on ne peut pas toujours établir ce qui lui est arrivé. Les erreurs d’écriture sont aussi rarement remarquées par leurs auteurs que les lapsus de la parole. Nous signalons l’intéressante observation suivante : il y a des gens qui ont l’habitude de relire, avant de les expédier, les lettres qu’ils ont écrites. D’autres n’ont pas cette habitude, mais lorsqu’ils le font une fois par hasard, ils ont toujours l’occasion de trouver et de corriger une erreur frappante. Comment expliquer ce fait ? On dirait que ces gens savent cependant qu’ils ont commis un lapsus en écrivant. Devons-nous l’admettre réellement ?

À l’importance pratique des lapsus calami se rattache un intéressant problème. Vous vous rappelez sans doute le cas de l’assassin H… qui, se faisant passer pour un bactériologiste, savait se procurer dans les instituts scientifiques des cultures de microbes pathogènes excessivement dangereux et utilisait ces cultures pour supprimer par cette méthode ultra-moderne des personnes qui lui tenaient de près. Un jour cet homme adressa à la direction d’un de ces instituts une lettre dans laquelle il se plaignait de l’inefficacité des cultures qui lui ont été envoyées, mais il commit une erreur en écrivant, de sorte qu’à la place des mots « dans mes essais sur des souris ou des cobayes », on pouvait lire distinctement : « dans mes essais sur des hommes ». Cette erreur frappa d’ailleurs les médecins de l’Institut en question qui, autant que je sache, n’en ont tiré aucune conclusion. Croyez-vous que les médecins n’auraient pas été bien inspirés s’ils avaient pris cette erreur pour un aveu et provoqué une enquête qui aurait coupé court à temps aux exploits de cet assassin ? Ne trouvez-vous pas que dans ce cas l’ignorance de notre conception des actes manqués a été la cause d’un retard infiniment regrettable ? En ce qui me concerne, cette erreur m’aurait certainement paru très suspecte ; mais à son utilisation à titre d’aveu s’opposent des obstacles très graves. La chose n’est pas aussi simple qu’elle le paraît. Le lapsus d’écriture constitue un indice incontestable, mais à lui seul il ne suffit pas à justifier l’ouverture d’une instruction. Certes, le lapsus d’écriture atteste que l’homme est préoccupé par l’idée d’infecter ses semblables, mais il ne nous permet pas de décider s’il s’agit là d’un projet malfaisant bien arrêté ou d’une fantaisie sans aucune portée pratique. Il est même possible que l’homme qui a commis ce lapsus d’écriture trouve les meilleurs arguments subjectifs pour nier cette fantaisie et pour l’écarter comme lui étant tout à fait étrangère. Vous comprendrez mieux plus tard les possibilités de ce genre, lorsque nous aurons à envisager la différence qui existe entre la réalité psychique et la réalité matérielle. N’empêche qu’il s’agit là d’un cas où un acte manqué avait acquis ultérieurement une importance insoupçonnée.

Dans les erreurs de lecture, nous nous trouvons en présence d’une situation psychique qui diffère nettement de celle des lapsus de la parole et de l’écriture. L’une des deux tendances concurrentes est ici remplacée par une excitation sensorielle, ce qui la rend peut-être moins résistante. Ce que nous avons à lire n’est pas une émanation de notre vie psychique, comme les choses que nous nous proposons d’écrire. C’est pourquoi les erreurs de lecture consistent en la plupart des cas dans une substitution complète. Le mot à lire est remplacé par un autre, sans qu’il existe nécessairement un rapport de contenu entre le texte et l’effet de l’erreur, la substitution se faisant généralement en vertu d’une simple ressemblance entre les deux mots. L’exemple de Lichtenberg : Agamemnon au lieu de angenommen – est le meilleur de ce groupe. Si l’on veut découvrir la tendance perturbatrice, cause de l’erreur, on doit laisser tout à fait de côté le texte mal lu et commencer l’examen analytique en posant ces deux questions : quelle est la première idée qui vient à l’esprit et qui se rapproche le plus de l’erreur commise, et dans quelle situation l’erreur a-t-elle été commise ? Parfois la connaissance de la situation suffit à elle seule à expliquer l’erreur. Exemple : quelqu’un éprouvant un certain besoin naturel erre dans une ville étrangère et aperçoit à la hauteur du premier étage d’une maison une grande enseigne portant l’inscription : « CLOSEThaus » (W. C.). Il a le temps de s’étonner que l’enseigne soit placée si haut, avant de s’apercevoir que c’est « CORSEThaus » (Maison de Corsets) qu’il faut lire. Dans d’autres cas, l’erreur, précisément parce qu’elle est indépendante du contenu du texte, exige une analyse approfondie qui ne réussit que si l’on est exercé dans la technique psychanalytique et si l’on a confiance en elle. Mais le plus souvent il est beaucoup plus facile d’obtenir l’explication d’une erreur de lecture. Comme dans l’exemple Lichtenberg (Agamemnon au lieu de angenommen), le mot substitué révèle sans difficulté le courant d’idées qui constitue la source du trouble. En temps de guerre, par exemple, il arrive souvent qu’on lise les noms de villes, de chefs militaires et des expressions militaires, qu’on entend de tous côtés, chaque fois qu’on se trouve en présence de mots ayant une certaine ressemblance avec ces mots et expressions. Ce qui nous intéresse et nous préoccupe vient prendre la place de ce qui nous est étranger et ne nous intéresse pas encore. Les reflets de nos idées troublent nos perceptions nouvelles.

Les erreurs de lecture nous offrent aussi pas mal de cas où c’est le texte même de ce qu’on lit qui éveille la tendance perturbatrice, laquelle le transforme alors le plus souvent en son contraire. On se trouve en présence d’une lecture indésirable et, grâce à l’analyse, on se rend compte que c’est le désir intense d’éviter une certaine lecture qui est responsable de sa déformation.

Dans les erreurs de lecture les plus fréquentes, que nous avons mentionnées en premier lieu, les deux facteurs auxquels nous avons attribué un rôle important dans les actes manqués ne jouent qu’un rôle très secondaire : nous voulons parler du conflit de deux tendances et du refoulement de l’une d’elles, lequel refoulement réagit précisément par l’effet de l’acte manqué. Ce n’est pas que les erreurs de lecture présentent des caractères en opposition avec ces facteurs, mais l’empiétement du courant d’idées qui aboutit à l’erreur de lecture est beaucoup plus fort que le refoulement que ce courant avait subi précédemment. C’est dans les diverses modalités de l’acte manqué provoqué par l’oubli que ces deux facteurs ressortent avec le plus de netteté.

L’oubli de projets est un phénomène dont l’interprétation ne souffre aucune difficulté et, ainsi que nous l’avons vu, n’est pas contestée même par les profanes. La tendance qui trouble un projet consiste toujours dans une intention contraire, dans un non-vouloir dont il nous reste seulement à savoir pourquoi il ne s’exprime pas autrement et d’une manière moins dissimulée. Mais l’existence de ce contre-vouloir est incontestable. On réussit bien quelquefois à apprendre quelque chose sur les raisons qui obligent à dissimuler ce contre-vouloir : c’est qu’en se dissimulant il atteint toujours son but qu’il réalise dans l’acte manqué, alors qu’il serait sûr d’être écarté s’il se présentait comme une contradiction franche. Lorsqu’il se produit, dans l’intervalle qui sépare la conception d’un projet de son exécution, un changement important de la situation psychique, changement incompatible avec l’exécution de ce projet, l’oubli de celui-ci ne peut plus être taxé d’acte manqué. Cet oubli n’étonne plus, car on se rend bien compte que l’exécution du projet serait superflue dans la situation psychique nouvelle. L’oubli d’un projet ne peut être considéré comme un acte manqué que dans le cas où nous ne croyons pas à un changement de cette situation.

Les cas d’oubli de projets sont en général tellement uniformes et évidents qu’ils ne présentent aucun intérêt pour notre recherche. Sur deux points cependant l’étude de cet acte manqué est susceptible de nous apprendre quelque chose de nouveau. Nous avons dit que l’oubli, donc la non-exécution d’un projet, témoigne d’un contre-vouloir hostile à celui-ci. Ceci reste vrai, mais, d’après nos recherches, le contre-vouloir peut être direct ou indirect. Pour montrer ce que nous entendons par contre-vouloir indirect, nous ne saurions mieux faire que de citer un exemple ou deux. Lorsque le tuteur oublie de recommander son pupille auprès d’une tierce personne, son oubli peut tenir à ce que ne s’intéressant pas outre mesure à son pupille il n’éprouve pas grande envie de faire la recommandation nécessaire. C’est du moins ainsi que le pupille interprétera l’oubli du tuteur. Mais la situation peut être plus compliquée. La répugnance à réaliser son dessein peut, chez le tuteur, provenir d’ailleurs et être tournée d’un autre côté. Le pupille peut notamment n’être pour rien dans l’oubli, lequel serait déterminé par des causes se rattachant à la tierce personne. Vous voyez ainsi combien difficile peut être l’utilisation pratique de nos interprétations. Malgré la justesse de son interprétation, le pupille court le risque de devenir trop méfiant et injuste à l’égard de son tuteur. Ou encore, lorsque quelqu’un oublie un rendez-vous qu’il avait accepté et auquel il est lui-même décidé à assister, la raison la plus vraisemblable de l’oubli devra être cherchée le plus souvent dans le peu de sympathie qu’on nourrit à l’égard de la personne que l’on devait rencontrer. Mais, dans ce cas, l’analyse pourrait montrer que la tendance perturbatrice se rapporte, non à la personne, mais à l’endroit où doit avoir lieu le rendez-vous et qu’on voudrait éviter à cause d’un pénible souvenir qui s’y rattache. Autre exemple : lorsqu’on oublie d’expédier une lettre, la tendance perturbatrice peut bien tirer son origine du contenu de la lettre ; mais il se peut aussi que ce contenu soit tout à fait anodin et que l’oubli provienne de ce qu’il rappelle par quelque côté le contenu d’une autre lettre, écrite jadis, et qui a fait naître directement la tendance perturbatrice : on peut dire alors que le contre-vouloir s’est étendu de la lettre précédente, où il était justifié, à la lettre actuelle qui ne le justifie en aucune façon. Vous voyez ainsi qu’on doit procéder avec précaution et prudence, même dans les interprétations les plus exactes en apparence ; ce qui a la même valeur au point de vue psychologique peut se montrer susceptible de plusieurs interprétations au point de vue pratique.

Des phénomènes comme ceux dont je viens de vous parler peuvent vous paraître extraordinaires. Vous pourriez vous demander si le contre-vouloir « indirect » n’imprime pas au processus un caractère pathologique. Mais je puis vous assurer que ce processus est également tout à fait compatible avec l’état normal, avec l’état de santé. Comprenez-moi bien toutefois. Je ne suis nullement porté à admettre l’incertitude de nos interprétations analytiques. La possibilité de multiples interprétations de l’oubli de projets subsiste seulement, tant que nous n’avons pas entrepris l’analyse du cas et tant que nos interprétations n’ont pour base que nos suppositions d’ordre général. Toutes les fois que nous nous livrons à l’analyse de la personne intéressée, nous apprenons avec une certitude suffisante s’il s’agit d’un contre-vouloir direct et quelle en est la source.

Un autre point est le suivant : ayant constaté que dans un grand nombre de cas l’oubli d’un projet se ramène à un contre-vouloir, nous nous sentons encouragés à étendre la même conclusion à une autre série de cas où la personne analysée, ne se contentant pas de ne pas confirmer le contre-vouloir que nous avons dégagé, le nie tout simplement. Songez aux nombreux cas où l’on oublie de rendre les livres qu’on avait empruntés, d’acquitter des factures ou de payer des dettes. Nous devons avoir l’audace d’affirmer à la personne intéressée qu’elle a l’intention de garder les livres, de ne pas payer les dettes, alors même que cette personne niera l’intention que nous lui prêterons, sans être à même de nous expliquer son attitude par d’autres raisons. Nous lui dirons qu’elle a cette intention et qu’elle ne s’en rend pas compte, mais que, quant à nous, il nous suffit qu’elle se trahisse par l’effet de l’oubli. L’autre nous répondra que c’est précisément pourquoi il ne s’en souvient pas. Vous voyez ainsi que nous aboutissons à une situation dans laquelle nous nous sommes déjà trouvés une fois. En voulant donner tout leur développement logique à nos interprétations aussi variées que justifiées des actes manqués, nous sommes immanquablement amenés à admettre qu’il existe chez l’homme des tendances susceptibles d’agir sans qu’il le sache. Mais en formulant cette proposition, nous nous mettons en opposition avec toutes les conceptions en vigueur dans la vie et dans la psychologie.

L’oubli de noms propres, de noms et de mots étrangers se laisse de même expliquer par une intention contraire se rattachant directement ou indirectement au nom ou au mot en question. Je vous ai déjà cité antérieurement plusieurs exemples de répugnance directe à l’égard de noms et de mots. Mais dans ce genre d’oublis la détermination indirecte est la plus fréquente et ne peut le plus souvent être établie qu’à la suite d’une minutieuse analyse. C’est ainsi que la dernière guerre, au cours de laquelle nous nous sommes vus obligés de renoncer à tant de nos affections de jadis, a créé les associations les plus bizarres qui ont eu pour effet d’affaiblir notre mémoire de noms propres. Il m’est arrivé récemment de ne pas pouvoir reproduire le nom de l’inoffensive ville morave Bisenz, et l’analyse a montré qu’il ne s’agissait pas du tout d’une hostilité de ma part à l’égard de cette ville, mais que l’oubli tenait plutôt à la ressemblance qui existe entre son nom et celui du palais Bisenzi, à Orvieto, dans lequel j’ai fait autrefois plusieurs séjours agréables. Ici, nous nous trouvons pour la première fois en présence d’un principe qui, au point de vue de la motivation de la tendance favorisant l’oubli de noms, se révèlera plus tard comme jouant un rôle prépondérant dans la détermination de symptômes névrotiques : il s’agit notamment du refus de la mémoire d’évoquer des souvenirs associés à des sensations pénibles des souvenirs dont l’évocation serait de nature à reproduire ces sensations. Dans cette tendance à éviter le déplaisir que peuvent causer les souvenirs ou d’autres actes psychiques, dans cette fuite psychique devant tout ce qui est pénible, nous devons voir l’ultime raison efficace, non seulement de l’oubli de noms, mais aussi de beaucoup d’autres actes manqués, tels que négligences, erreurs, etc.

Mais il semble que l’oubli des noms soit particulièrement facilité par des facteurs psycho-physiologiques ; aussi peut-on l’observer, même dans des cas où n’intervient aucun élément en rapport avec une sensation de déplaisir. Lorsque vous vous trouvez en présence de quelqu’un ayant tendance à oublier des noms, la recherche analytique vous permettra toujours de constater que, si certains noms lui échappent, ce n’est pas parce qu’ils lui déplaisent ou lui rappellent des souvenirs. désagréables, mais parce qu’ils appartiennent chez lui à d’autres cycles d’associations avec lesquels ils se trouvent en rapports plus étroits. On dirait que ces noms sont attachés à ces cycles et sont refusés à d’autres associations qui peuvent se former selon les circonstances. Rappelez-vous les artifices de la mnémotechnique et vous constaterez non sans un certain étonnement que des noms sont oubliés par suite des associations mêmes qu’on établit intentionnellement pour les préserver contre l’oubli. Nous en avons un exemple des plus typiques dans les noms propres de personnes qui, cela va sans dire, doivent avoir, pour des hommes différents, une valeur psychique différente. Prenez, par exemple, le prénom Théodore. Il ne signifie rien pour certains d’entre vous ; pour un autre, c’est le prénom du père, d’un frère, d’un ami, ou même le sien. L’expérience analytique vous montrera que les premiers ne courent pas le risque d’oublier qu’une certaine personne étrangère porte ce nom, tandis que les autres auront toujours une tendance à refuser à un étranger un nom qui leur semble réservé à leurs relations personnelles. Et, maintenant qu’à cet obstacle associatif viennent s’ajouter l’action du principe de déplaisir et celle d’un mécanisme indirect : alors seulement vous pourrez vous faire une idée adéquate, du degré de complication qui caractérise la détermination de l’oubli momentané d’un nom. Mais une analyse serrée est capable de débrouiller tous les fils de cet écheveau compliqué.

L’oubli d’impressions et d’événements vécus fait ressortir, avec plus de netteté et d’une façon plus exclusive que dans les cas d’oubli de noms, l’action de la tendance qui cherche à éloigner du souvenir tout ce qui est désagréable. Cet oubli ne peut être considéré comme un acte manqué que dans la mesure où, envisagé à la lumière de notre expérience de tous les jours, il nous apparaît surprenant et injustifié, c’est-à-dire lorsque l’oubli porte, par exemple, sur des impressions trop récentes ou trop importantes ou sur des impressions dont l’absence forme une lacune dans un ensemble dont on garde un souvenir parfait. Pourquoi et comment pouvons-nous oublier en général et, entre autres, des événements qui, tels ceux de nos premières années d’enfance, nous ont certainement laissé une impression des plus profondes ? C’est là un problème d’un ordre tout à fait différent, dans la solution duquel nous pouvons bien assigner un certain rôle à la défense contre les sensations de peine, tout en prévenant que ce facteur est loin d’expliquer le phénomène dans sa totalité. C’est un fait incontestable que des impressions désagréables sont oubliées facilement. De nombreux psychologues se sont aperçus de ce fait qui fit sur le grand Darwin une impression tellement profonde qu’il s’est imposé la « règle d’or » de noter avec un soin particulier les observations qui semblaient défavorables à sa théorie et qui, ainsi qu’il a eu l’occasion de le constater, ne voulaient pas se fixer dans sa mémoire.

Ceux qui entendent parler pour la première fois de l’oubli comme moyen de défense contre les souvenirs pénibles manquent rarement de formuler cette objection que, d’après leur propre expérience, ce sont plutôt les souvenirs pénibles qui s’effacent difficilement, qui reviennent sans cesse, quoi qu’on fasse pour les étouffer, et vous torturent sans répit, comme c’est le cas, par exemple, des souvenirs d’offenses et d’humiliations. Le fait est exact, mais l’objection ne porte pas. Il importe de ne pas perdre de vue le fait que la vie psychique est un champ de bataille et une arène où luttent des tendances opposées ou, pour parler un langage moins dynamique, qu’elle se compose de contradictions et de couples antinomiques. En prouvant l’existence d’une tendance déterminée, nous ne prouvons pas par là même l’absence d’une autre tendance, agissant en sens contraire. Il y a place pour l’une et pour l’autre. Il s’agit seulement de connaître les rapports qui s’établissent entre les oppositions, les actions qui émanent de l’une et de l’autre.

La perte et l’impossibilité de retrouver des objets rangés nous intéressent tout particulièrement, à cause de la multiplicité d’interprétations dont ces deux actes manqués sont susceptibles et de la variété des tendances auxquelles ils obéissent. Ce qui est commun à tous les cas, c’est la volonté de perdre ; ce qui diffère d’un cas à l’autre, c’est la raison et c’est le but de la perte. On perd un objet lorsqu’il est usé, lorsqu’on a l’intention de le remplacer par un meilleur, lorsqu’il a cessé de plaire, lorsqu’on le tient d’une personne avec laquelle on a cessé d’être en bons termes ou lorsqu’il a été acquis dans des circonstances auxquelles on ne veut plus penser. Le fait de laisser tomber, de détériorer, de casser un objet peut servir aux mêmes fins. L’expérience a été faite dans la vie sociale que des enfants imposés et nés hors mariage sont beaucoup plus fragiles que les enfants reconnus comme légitimes. Ce résultat n’est pas le fait de la grossière technique de faiseuses d’anges ; il s’explique par une certaine négligence dans les soins donnés aux premiers. Il se pourrait que la conservation des objets tombât sous la même explication que la conservation des enfants.

Mais dans d’autres cas on perd des objets qui n’ont rien perdu de leur valeur, avec la seule intention de sacrifier quelque chose au sort et de s’épargner ainsi une autre perte qu’on redoute. L’analyse montre que cette manière de conjurer le sort est assez répandue chez nous et que pour cette raison nos pertes sont souvent un sacrifice volontaire. La perte peut également être l’expression d’un défi ou d’une pénitence. Bref, les motivations plus éloignées de la tendance à se débarrasser d’un objet par la perte sont innombrables.

Comme les autres erreurs, la méprise est souvent utilisée à réaliser des désirs qu’on devrait se refuser. L’intention revêt alors le masque d’un heureux hasard. Un de nos amis, par exemple, qui prend le train pour aller faire, dans les environs de la ville, une visite à laquelle il ne tenait pas beaucoup, se trompe de train à la gare de correspondance et reprend celui qui retourne à la ville. Ou, encore, il arrive que, désirant, au cours d’un voyage, faire dans une station intermédiaire une halte incompatible avec certaines obligations, on manque comme par hasard une correspondance, ce qui permet en fin de compte de s’offrir l’arrêt voulu. Je puis encore vous citer le cas d’un de mes malades auquel j’avais défendu d’appeler sa maîtresse au téléphone, mais qui, toutes les fois qu’il voulait me téléphoner, appelait « par erreur », « mentalement », un faux numéro qui était précisément celui de sa maîtresse. Voici enfin l’observation concernant une méprise que nous rapporte un ingénieur : observation élégante et d’une importance pratique considérable, en ce qu’elle nous fait toucher du doigt les préliminaires des dommages causés à un objet :

« Depuis quelque temps, j’étais occupé, avec plusieurs de mes collègues de l’École supérieure, à une série d’expériences très compliquées sur l’élasticité, travail dont nous nous étions chargés bénévolement, mais qui commençait à nous prendre un temps exagéré. Un jour où je me rendais au laboratoire avec mon collègue F…, celui-ci me dit qu’il était désolé d’avoir à perdre tant de temps aujourd’hui, attendu qu’il avait beaucoup à faire chez lui. Je ne pus que l’approuver et j’ajoutai en plaisantant et en faisant allusion à un incident qui avait eu lieu la semaine précédente : "Espérons que la machine restera aujourd’hui en panne comme l’autre fois, ce qui nous permettra d’arrêter le travail et de partir de bonne heure (1). "

« Lors de la distribution du travail, mon collègue F… se trouva chargé de régler la soupape de la presse, c’est-à-dire de laisser pénétrer lentement le liquide de pression de l’accumulateur dans le cylindre de la presse hydraulique, en ouvrant avec précaution la soupape ; celui qui dirige l’expérience se tient près du manomètre et doit, lorsque la pression voulue est atteinte, s’écrier à haute voix : « Halte ! » Ayant entendu cet appel, F… saisit la soupape et la tourne de toutes ses forces… à gauche (toutes les soupapes sans exception se ferment par rotation à droite !) Il en résulte que toute la pression de l’accumulateur s’exerce dans la presse, ce qui dépasse la résistance de la canalisation et a pour effet la rupture d’une soudure de tuyaux : accident sans gravité, mais qui nous oblige d’interrompre le travail et de rentrer chez nous. Ce qui est curieux, c’est que mon ami F…, auquel j’ai eu l’occasion quelque temps après de parler de cet accident, prétendait ne pas s’en souvenir, alors que j’en ai gardé, en ce qui me concerne, un souvenir certain. »

Des cas comme celui-ci sont de nature à vous suggérer le soupçon que si les mains de vos serviteurs se transforment si souvent en ennemies des objets que vous possédez dans votre maison, cela peut ne pas être dû à un hasard inoffensif. Mais vous pouvez également vous demander si c’est toujours par hasard qu’on se fait du mal à soi-même et qu’on met en danger sa propre intégrité. Soupçon et question que l’analyse des observations dont vous pourrez disposer éventuellement vous permettra de vérifier et de résoudre.

Je suis loin d’avoir épuisé tout ce qui peut être dit au sujet des actes manqués. Il reste encore beaucoup de points à examiner et à discuter. Mais je serais très satisfait si je savais que j’ai réussi, par le peu que je vous ai dit, à ébranler vos anciennes idées sur le sujet qui nous occupe et à vous rendre prêts à en accepter de nouvelles. Pour le reste, je n’éprouve aucun scrupule à laisser les choses au point où je les ai amenées, sans pousser plus loin. Nos principes ne tirent pas toute leur démonstration des seuls actes manqués, et rien ne nous oblige à borner nos recherches, en les faisant porter uniquement sur les matériaux que ces actes nous fournissent. Pour nous, la grande valeur des actes manqués consiste dans leur fréquence, dans le fait que chacun peut les observer facilement sur soi-même et que leur production n’a pas pour condition nécessaire un état morbide quelconque. En terminant, je voudrais seulement vous rappeler une de vos questions que j’ai jusqu’à présent laissée sans réponse : puisque, d’après les nombreux exemples que nous connaissons, les hommes sont souvent si proches de la compréhension des actes manqués et se comportent souvent comme s’ils en saisissaient le sens, comment se fait-il que, d’une façon générale, ces mêmes phénomènes leur apparaissent souvent comme accidentels, comme dépourvus de sens et d’importance et qu’ils se montrent si réfractaires à leur explication psychanalytique ?

Vous avez raison : il s’agit là d’un fait étonnant et qui demande une explication. Mais au lieu de vous donner cette explication toute faite, je préfère, par des enchaînements successifs, vous rendre à même de la trouver, sans que j’aie besoin de venir à votre secours.

Deuxième partie :

Le rêve

5. Difficultés et premières approches

On découvrit un jour que les symptômes morbides de certains nerveux ont un sens [10]. Ce fut là le point de départ du traitement psychanalytique. Au cours de ce traitement, on constata que les malades alléguaient des rêves en guise de symptômes. On supposa alors que ces rêves devaient également avoir un sens.

Au lieu cependant de suivre l’ordre historique, nous allons commencer notre exposé par le bout opposé. Nous allons, à titre de préparation à l’étude des névroses, démontrer le sens des rêves. Ce renversement de l’ordre d’exposition est justifié par le fait que non seulement l’étude des rêves constitue la meilleure préparation à celle des névroses, mais que le rêve lui-même est un symptôme névrotique, et un symptôme qui présente pour nous l’avantage inappréciable de pouvoir être observé chez tous les gens, même chez les bien portants. Et alors même que tous les hommes seraient bien portants et se contenteraient de faire des rêves, nous pourrions, par l’examen de ceux-ci, arriver aux mêmes constatations que celles que nous obtenons par l’analyse des névroses.

C’est ainsi que le rêve devient un objet de recherche psychanalytique. Phénomène ordinaire, phénomène auquel on attache peu d’importance, dépourvu en apparence de toute valeur pratique, comme les actes manqués avec lesquels il a ce trait commun qu’il se produit chez les gens bien portants, le rêve s’offre à nos investigations dans des conditions plutôt défavorables. Les actes manqués étaient seulement négligés par la science et on s’en était peu soucié ; mais, à tout prendre, il n’y avait aucune honte à s’en occuper, et l’on se disait que, s’il y a des choses plus importantes, il se peut que les actes manqués nous fournissent également des données intéressantes. Mais se livrer à des recherches sur les rêves était considéré comme une occupation non seulement sans valeur pratique et superflue, mais encore comme un passe-temps honteux : on y voyait une occupation anti-scientifique et dénotant chez celui qui s’y livre un penchant pour le mysticisme. Qu’un médecin se consacre à l’étude du rêve, alors que la neuropathologie et la psychiatrie offrent tant de phénomènes infiniment plus sérieux : tumeurs, parfois du volume d’une pomme, qui compriment l’organe de la vie psychique, hémorragies, inflammations chroniques au cours desquelles on peut démontrer sous le microscope les altérations des tissus ! Non ! Le rêve est un objet trop insignifiant et qui ne mérite pas les honneurs d’une investigation !

Il s’agit en outre d’un objet dont le caractère est en opposition avec toutes les exigences de la science exacte, d’un objet sur lequel l’investigateur ne possède aucune certitude. Une idée fixe, par exemple, se présente avec des contours nets et bien délimités. « Je suis l’empereur de Chine », proclame à haute voix le malade. Mais le rêve ? Le plus souvent, il ne se laisse même pas raconter. Lorsque quelqu’un expose son rêve, qu’est-ce qui nous garantit l’exactitude de son récit, qu’est-ce qui nous prouve qu’il ne déforme pas son rêve pendant qu’il le raconte, qu’il n’y ajoute pas de détails imaginaires, du fait de l’incertitude de son souvenir ? Sans compter que la plupart des rêves échappent au souvenir, qu’il n’en reste dans la mémoire que des fragments insignifiants. Et c’est sur l’interprétation de ces matériaux qu’on veut fonder une psychologie scientifique ou une méthode de traitement de malades ?

Un certain excès dans un jugement doit toujours nous mettre en méfiance. Il est évident que les objections contre le rêve, en tant qu’objet de recherches, vont trop loin. Les rêves, dit-on, ont une importance insignifiante ? Nous avons déjà eu à répondre à une objection du même genre à propos des actes manqués. Nous nous sommes dit alors que de grandes choses peuvent se manifester par de petits signes. Quant à l’indétermination des rêves, elle constitue précisément un caractère comme un autre ; nous ne pouvons prescrire aux choses le caractère qu’elles doivent présenter. Il y a d’ailleurs aussi des rêves clairs et définis. Et, d’autre part, la recherche psychiatrique porte souvent sur des objets qui souffrent de la même indétermination, comme c’est le cas de beaucoup de représentations obsédantes dont s’occupent cependant des psychiatres respectables et éminents. Je me rappelle le dernier cas qui s’est présenté dans ma pratique médicale. La malade commença par me déclarer : « J’éprouve un sentiment comme si j’avais fait ou voulu faire du tort à un être vivant… À un enfant ? Mais non, plutôt à un chien. J’ai l’impression de l’avoir jeté d’un pont ou de lui avoir fait du mal autrement. » Nous pouvons remédier au préjudice résultant de l’incertitude des souvenirs qui se rapportent à un rêve, en postulant que ne doit être considéré comme étant le rêve que ce que le rêveur raconte et qu’on doit faire abstraction de tout ce qu’il a pu oublier ou déformer dans ses souvenirs. Enfin, il n’est pas permis de dire d’une façon générale que le rêve est un phénomène sans importance. Chacun sait par sa propre expérience que la disposition psychique dans laquelle on se réveille à la suite d’un rêve peut se maintenir pendant une journée entière. Les médecins connaissent des cas où une maladie psychique a débuté par un rêve et où le malade a gardé une idée fixe ayant sa source dans ce rêve. On raconte que des personnages historiques ont puisé dans des rêves la force d’accomplir certaines grandes actions. On peut donc se demander d’où vient le mépris que les milieux scientifiques professent à l’égard du rêve.

Je vois dans ce mépris une réaction contre l’importance exagérée qui lui avait été attribuée jadis. On sait que la reconstitution du passé n’est pas chose facile, mais nous pouvons admettre sans hésitation que nos ancêtres d’il y a trois mille ans et davantage ont rêvé de la même manière que nous. Autant que nous le sachions, tous les peuples anciens ont attaché aux rêves une grande valeur et les ont considérés comme pratiquement utilisables. Ils y ont puisé des indications relatives à l’avenir, ils y ont cherché des présages. Chez les Grecs et les peuples orientaux, une campagne militaire sans interprètes de songes était réputée aussi impossible que de nos jours une campagne sans les moyens de reconnaissance fournis par l’aviation. Lorsque Alexandre le Grand eut entrepris son expédition de conquête, il avait dans sa suite les interprètes de songes les plus réputés. La ville de Tyr, qui était encore située à cette époque sur une île, opposait au roi une résistance telle qu’il était décidé à en lever le siège, lorsqu’il vit une nuit un satyre se livrant à une danse triomphale. Ayant fait part de son rêve à son devin, il reçut l’assurance qu’il fallait voir là l’annonce d’une victoire sur la ville. Il ordonna en conséquence l’assaut, et la ville fut prise. Les Étrusques et les Romains se servaient d’autres moyens de deviner l’avenir, mais l’interprétation des songes a été cultivée et a joui d’une grande faveur pendant toute l’époque gréco-romaine. De la littérature qui s’y rapporte, il ne nous reste que l’ouvrage capital d’Artémidore d’Éphèse, qui daterait de l’époque de l’empereur Adrien. Comment se fait-il que l’art d’interpréter les songes soit tombé en décadence et le rêve lui-même en discrédit ? C’est ce que je ne saurais vous dire. On ne peut voir dans cette décadence et dans ce discrédit l’effet de l’instruction, car le sombre moyen âge avait fidèlement conservé des choses beaucoup plus absurdes que l’ancienne interprétation des songes. Mais le fait est que l’intérêt pour les rêves dégénéra peu à peu en superstition et trouva son dernier refuge auprès des gens incultes. Le dernier abus de l’interprétation, qui s’est maintenu jusqu’à nos jours, consiste à apprendre par les rêves les numéros qui sortiront au tirage de la petite loterie. En revanche, la science exacte de nos jours s’est occupée des rêves à de nombreuses reprises, mais toujours avec l’intention de leur appliquer ses théories psychologiques. Les médecins voyaient naturellement dans le rêve, non un acte psychique, mais une manifestation psychique d’excitations somatiques. Binz déclare en 1879 que le rêve est un « processus corporel, toujours inutile, souvent même morbide et qui est à l’âme universelle et à l’immortalité ce qu’un terrain sablonneux, recouvert de mauvaises herbes et situé dans quelque bas-fond, est à l’air bleu qui le domine de si haut ». Maury compare le rêve aux contractions désordonnées de la danse de Saint-Guy, en opposition avec les mouvements coordonnés de l’homme normal ; et une vieille comparaison assimile les rêves aux sons que « produit un homme inexpert en musique, en faisant courir ses dix doigts sur les touches de l’instrument ».

Interpréter signifie trouver un sens caché ; de cela, il ne peut naturellement pas être question lorsqu’on déprécie à ce point la valeur du rêve. Lisez la description du rêve chez Wundt, chez Jodl et autres philosophes modernes : tous se contentent d’énumérer les points sur lesquels le rêve s’écarte de la pensée éveillée, de faire ressortir la décomposition des associations, la suppression du sens critique, l’élimination de toute connaissance et tous les autres signes tendant à montrer le peu de valeur qu’on doit attacher aux rêves. La seule contribution précieuse à la connaissance du rêve, dont nous soyons redevables à la science exacte, se rapporte à l’influence qu’exercent sur le contenu des rêves les excitations corporelles se produisant pendant le sommeil. Un auteur norvégien aujourd’hui décédé, J. Mourly-Vold, nous a laissé deux gros volumes de recherches expérimentales sur le sommeil (traduits en allemand en 1910 et 1912), ayant trait à peu près uniquement aux effets produits par les déplacements des membres. On vante ces recherches comme des modèles de recherches exactes sur le sommeil. Mais que dirait la science exacte, si elle apprenait que nous voulons essayer de découvrir le sens des rêves ? Peut-être s’est-elle déjà prononcée à ce sujet, mais nous ne nous laisserons pas rebuter par son jugement. Puisque les actes manqués peuvent avoir un sens, rien ne s’oppose à ce qu’il en soit de même des rêves, et dans beaucoup de cas ceux-ci ont effectivement un sens qui a échappé à la recherche exacte. Faisons donc nôtre le préjugé des anciens et du peuple et engageons-nous sur les traces des interprètes des songes de jadis.

Mais nous devons tout d’abord nous orienter dans notre tâche, passer en revue le domaine du rêve. Qu’est-ce donc qu’un rêve ? Il est difficile d’y répondre par une définition. Aussi ne tenterons-nous pas une définition là où il suffit d’indiquer une matière que tout le monde connaît. Mais nous devrions faire ressortir les caractères essentiels du rêve. Où les trouver ? Il y a tant de différences, et de toutes sortes, à l’intérieur du cadre qui délimite notre domaine ! Les caractères essentiels seront ceux que nous pourrons indiquer comme étant communs à tous les rêves.

Or, le premier des caractères communs à tous les rêves est que nous dormons lorsque nous rêvons. Il est évident que les rêves représentent une manifestation de la vie psychique pendant le sommeil et que si cette vie offre certaines ressemblances avec celle de l’état de veille, elle en est aussi séparée par des différences considérables. Telle était déjà la définition d’Aristote. Il est possible qu’il existe entre le rêve et le sommeil des rapports encore plus étroits. On est souvent réveillé par un rêve, on fait souvent un rêve lorsqu’on se réveille spontanément ou lorsqu’on est tiré du sommeil violemment. Le rêve apparaît ainsi comme un état intermédiaire entre le sommeil et la veille. Nous voilà en conséquence ramenés au sommeil. Qu’est-ce que le sommeil ?

Ceci est un problème physiologique ou biologique, encore très discuté et discutable. Nous ne pouvons rien décider à son sujet, mais j’estime que nous devons essayer de caractériser le sommeil du point de vue psychologique. Le sommeil est un état dans lequel le dormeur ne veut rien savoir du monde extérieur, dans lequel son intérêt se trouve tout à fait détaché de ce monde. C’est en me retirant du monde extérieur et en me prémunissant contre les excitations qui en viennent, que je me plonge dans le sommeil. Je m’endors encore lorsque je suis fatigué par ce monde et ses excitations. En m’endormant, je dis au monde extérieur : laisse-moi en repos, car je veux dormir. L’enfant dit, au contraire : je ne veux pas encore m’endormir, je ne suis pas fatigué, je veux encore veiller. La tendance biologique du repos semble donc consister dans le délassement ; son caractère psychologique dans l’extinction de l’intérêt pour le monde extérieur. Par rapport à ce monde dans lequel nous sommes venus sans le vouloir, nous nous trouvons dans une situation telle que nous ne pouvons pas le supporter d’une façon ininterrompue. Aussi nous replongeons-nous de temps à autre dans l’état où nous nous trouvions avant de venir au monde, lors de notre existence intra-utérine. Nous nous créons du moins des conditions tout à fait analogues à celles de cette existence : chaleur, obscurité, absence d’excitations. Certains d’entre nous se roulent en outre en boule et donnent à leur corps, pendant le sommeil, une attitude analogue à celle qu’il avait dans les flancs de la mère. On dirait que même à l’état adulte nous n’appartenons au monde que pour les deux tiers de notre individualité et que pour un tiers nous ne sommes pas encore nés. Chaque réveil matinal est pour nous, dans ces conditions, comme une nouvelle naissance. Ne disons-nous pas de l’état dans lequel nous nous trouvons en sortant du sommeil : nous sommes comme des nouveau-nés ? Ce disant, nous nous faisons sans doute une idée très fausse de la sensation générale du nouveau-né. Il est plutôt à supposer que celui-ci se sent très mal à son aise. Nous disons également de la naissance : voir la lumière du jour.

Si le sommeil est ce que nous venons de dire, le rêve, loin de devoir en faire partie, apparaît plutôt comme un accessoire malencontreux. Nous croyons que le sommeil sans rêves est le meilleur, le seul vrai ; qu’aucune activité psychique ne devrait avoir lieu pendant le sommeil. Si une activité psychique se produit, c’est que nous n’avons pas réussi à réaliser l’état de repos fœtal, à supprimer jusqu’aux derniers restes de toute activité psychique. Les rêves ne seraient autre chose que ces restes, et il semblerait en effet que le rêve ne dût avoir aucun sens. Il en était autrement des actes manqués qui sont des activités de l’état de veille. Mais quand je dors, après avoir réussi à arrêter mon activité psychique, à quelques restes près, il n’est pas du tout nécessaire que ces restes aient un sens. Ce sens, je ne saurais même pas l’utiliser, la plus grande partie de ma vie psychique étant endormie. Il ne pourrait en effet s’agir que de réactions sous forme de contractions, que de phénomènes psychiques provoqués directement par une excitation somatique. Les rêves ne seraient ainsi que des restes de l’activité psychique de l’état de veille, restes susceptibles seulement de troubler le sommeil ; et nous n’aurions plus qu’à abandonner ce sujet comme ne rentrant pas dans le cadre de la psychanalyse.

Mais à supposer même que le rêve soit inutile, il n’en existe pas moins, et nous pourrions essayer de nous expliquer cette existence. Pourquoi la vie psychique ne s’endort-elle pas ? Sans doute, parce que quelque chose s’oppose à son repos. Des excitations agissent sur elle, auxquelles elle doit réagir. Le rêve exprimerait donc le mode de réaction de l’âme, pendant l’état de sommeil, aux excitations qu’elle subit. Nous apercevons ici une voie d’accès à la compréhension du rêve. Nous pouvons rechercher quelles sont, dans les différents rêves, les excitations qui tendent à troubler le sommeil et auxquelles le dormeur réagit par des rêves. Nous aurons ainsi dégagé le premier caractère commun à tous les rêves.

Existe-t-il un autre caractère commun ? Certainement, mais il est beaucoup, plus difficile à saisir et à décrire, Les processus psychologiques du sommeil diffèrent tout à fait de ceux de l’état de veille. On assiste dans le sommeil à beaucoup d’événements auxquels on croit ! alors qu’il ne s’agit peut-être que d’une excitation qui nous trouble. On perçoit surtout des images visuelles qui peuvent parfois être accompagnées de sentiments, d’idées, d’impressions fournis par des sens autres que la vue, mais toujours et partout ce sont les images qui dominent. Aussi la difficulté de raconter un rêve vient-elle en partie de ce que nous avons à traduire des images en paroles. Je pourrais vous dessiner mon rêve, dit souvent le rêveur, mais je ne saurais le raconter. Il ne s’agit pas là, à proprement parler, d’une activité psychique réduite, comme l’est celle du faible d’esprit à côté de celle de l’homme de génie : il s’agit de quelque chose de qualitativement différent, sans qu’on puisse dire en quoi la différence consiste. G. -Th. Fechner formule quelque part cette supposition que la scène sur laquelle se déroulent les rêves (dans l’âme) n’est pas celle des représentations de la vie éveillée. C’est une chose que nous ne comprenons pas, dont nous ne savons que penser ; mais cela exprime bien cette impression d’étrangeté que nous laissent la plupart des rêves. La comparaison de l’activité qui se manifeste dans les rêves, avec les effets obtenus par une main inexperte en musique, ne nous est plus ici d’aucun secours, parce que le clavier touché par cette main rend toujours les mêmes sons, qui n’ont pas besoin d’être mélodieux, toutes les fois que le hasard fera promener la main sur ses touches. Ayons bien présent à l’esprit le deuxième caractère commun des rêves, tout incompris qu’il est.

Y a-t-il encore d’autres caractères communs ? Je n’en trouve plus et ne vois en général que des différences sur tous les points : aussi bien en ce qui concerne la durée apparente que la netteté, le rôle joué par les émotions, la persistance, etc. Tout se passe, à notre avis, autrement que s’il ne s’agissait que d’une défense forcée, momentanée, spasmodique contre une excitation. En ce qui concerne, pour ainsi dire, leurs dimensions, il y a des rêves très courts qui se composent d’une image ou de quelques rares images et ne contiennent qu’une idée, qu’un mot ; il en est d’autres dont le contenu est très riche, qui se déroulent comme de véritables romans et semblent durer très longtemps. Il y a des rêves aussi nets que les événements de la vie réelle, tellement nets que, même réveillés, nous avons besoin d’un certain temps pour nous rendre compte qu’il ne s’agit que d’un rêve ; il en est d’autres qui sont désespérément faibles, effacés, flous, et même, dans un seul et même rêve, on trouve parfois des parties d’une grande netteté, à côté d’autres qui sont insaisissablement vagues. Il y a des rêves pleins de sens ou tout au moins cohérents, voire spirituels, d’une beauté fantastique ; d’autres sont embrouillés, stupides, absurdes, voire extravagants. Certains rêves nous laissent tout à fait froids, tandis que dans d’autres toutes nos émotions sont éveillées, et nous éprouvons de la douleur jusqu’à en pleurer, de l’angoisse qui nous réveille, de l’étonnement, du ravissement, etc. La plupart des rêves sont vite oubliés après le réveil ou, s’ils se maintiennent pendant la journée, ils pâlissent de plus en plus et présentent vers le soir de grandes lacunes ; certains rêves, au contraire, ceux des enfants, par exemple, se conservent tellement bien qu’on les retrouve parfois dans ses souvenirs, au bout de 30 ans, comme une impression toute récente. Certains rêves peuvent, comme l’individu humain, ne se produire qu’une fois ; d’autres se reproduisent plusieurs fois chez la même personne, soit tels quels, soit avec de légères variations. Bref, cette insignifiante activité psychique nocturne dispose d’un répertoire colossal, est capable de recréer tout ce que l’âme crée pendant son activité diurne, mais elle n’est jamais la même.

On pourrait essayer d’expliquer toutes ces variétés du rêve, en supposant qu’elles correspondent aux divers états intermédiaires entre le sommeil et la veille, aux diverses phases du sommeil incomplet. Mais, s’il en était ainsi, on devrait, à mesure que le rêve acquiert plus de valeur, un contenu plus riche et une netteté plus grande, se rendre compte de plus en plus distinctement qu’il s’agit d’un rêve, car dans les rêves de ce genre la vie psychique se rapproche le plus de ce qu’elle est à l’état de veille. Et, surtout, il ne devrait pas y avoir alors, à côté de fragments de rêves nets et raisonnables, d’autres fragments dépourvus de toute netteté, absurdes et suivis de nouveaux fragments nets. Admettre l’explication que nous venons d’énoncer, ce serait attribuer à la vie psychique la faculté de changer la profondeur de son sommeil avec une vitesse et une facilité qui ne correspondent pas à la réalité. Nous pouvons donc dire que cette explication ne tient pas. En général, les choses ne sont pas aussi simples.

Nous renoncerons, jusqu’à nouvel ordre, à rechercher le « sens » du rêve, pour essayer, en partant des caractères communs à tous les rêves, de les mieux comprendre. Des rapports qui existent entre les rêves et l’état de sommeil, nous avons conclu que le rêve est une réaction à une excitation troublant le sommeil. C’est, nous le savons, le seul et unique point sur lequel la psychologie expérimentale puisse nous prêter son concours, en nous fournissant la preuve que les excitations subies pendant le sommeil apparaissent dans le rêve. Nous connaissons beaucoup de recherches se rapportant à cette question, jusques et y compris celles de Mourly-Vold dont nous avons parlé plus haut, et chacun de nous a eu l’occasion de confirmer cette constatation par des observations personnelles. Je citerai quelques expériences choisies parmi les plus anciennes. Maury en a fait quelques-unes sur sa propre personne. On lui fit sentir pendant son sommeil de l’eau de Cologne : il rêva qu’il se trouvait au Caire, dans la boutique de Jean-Marie Farina, fait auquel se rattachait une foule d’aventures extravagantes. Ou, encore, on le pinçait légèrement à la nuque : il rêva aussitôt d’un emplâtre et d’un médecin qui l’avait soigné dans son enfance. Ou, enfin, on lui versait une goutte d’eau sur le front : il rêva qu’il se trouvait en Italie, transpirait beaucoup et buvait du vin blanc d’Orvieto.

Ce qui frappe dans ces rêves provoqués expérimentalement nous apparaîtra peut-être avec plus de netteté encore dans une autre série de rêves par excitation. Il s’agit de trois rêves communiqués par un observateur sagace, M. Hildebrandt, et qui constituent tous trois des réactions à un bruit produit par un réveille-matin.

« Je me promène par une matinée de printemps et je flâne à travers champs, jusqu’au village voisin dont je vois les habitants en habits de fête se diriger nombreux vers l’église, le livre de prières à la main. C’est, en effet, dimanche, et le premier service divin doit bientôt commencer. Je décide d’y assister, mais, comme il fait très chaud, j’entre, pour me reposer, dans le cimetière qui entoure l’église. Tout en étant occupé à lire les diverses inscriptions mortuaires, j’entends le sonneur monter dans le clocher et j’aperçois tout en haut de celui-ci la petite cloche du village qui doit bientôt annoncer le commencement de la prière. Elle reste encore immobile pendant quelques instants, puis elle se met à remuer et soudain ses sons deviennent clairs et perçants au point de mettre fin a mon sommeil. C’est le réveille-matin qui a fait retentir sa sonnerie.

« Autre combinaison. Il fait une claire journée d’hiver. Les rues sont recouvertes d’une épaisse couche de neige. Je dois prendre part à une promenade en traîneau, mais suis obligé d’attendre longtemps avant qu’on m’annonce que le traîneau est devant la porte. Avant d’y monter, je fais mes préparatifs : je mets la pelisse, j’installe la chaufferette. Enfin, me voilà installé dans le traîneau. Nouveau retard, jusqu’à ce que les rênes donnent aux chevaux le signal de départ. Ceux-ci finissent par s’ébranler, les grelots violemment secoués commencent à faire retentir leur musique de janissaires bien connue, avec une violence qui déchire instantanément la toile d’araignée du rêve. Cette fois encore, il s’agissait tout simplement du tintement de la sonnerie du réveille-matin.

« Troisième exemple. Je vois une fille de cuisine se diriger le long du couloir vers la salle à manger, avec une pile de quelques douzaines d’assiettes. La colonne de porcelaine qu’elle porte me paraît en danger de perdre l’équilibre. "Prends garde, lui dis-je, tout ton chargement va tomber à terre". Je reçois la réponse d’usage qu’on a bien l’habitude, etc., ce qui ne m’empêche pas de suivre la servante d’un œil inquiet. La voilà, en effet, qui trébuche au seuil même de la porte, la vaisselle fragile tombe et se répand sur le parquet en mille morceaux, avec un cliquetis épouvantable. Mais je m’aperçois bientôt qu’il s’agit d’un bruit persistant qui n’est pas un cliquetis à proprement parler, mais bel et bien le tintement d’une sonnette. Au réveil, je constate que c’est le bruit du réveille-matin. »

Ces rêves sont très beaux, pleins de sens et, contrairement à la plupart des rêves, très cohérents. Aussi ne leur adressons-nous aucun reproche. Leur trait commun consiste en ce que la situation se résout toujours par un bruit qu’on reconnaît ensuite comme étant produit par la sonnerie du réveille-matin. Nous voyons donc comment un rêve se produit. Mais nous apprenons encore quelque chose de plus. Le rêveur ne reconnaît pas la sonnerie du réveille-matin (celui-ci ne figure d’ailleurs pas dans le rêve), mais il en remplace le bruit par un autre et interprète chaque fois d’une manière différente l’excitation qui interrompt le sommeil. Pourquoi ? À cela il n’y a aucune réponse : on dirait qu’il s’agit là de quelque chose d’arbitraire. Mais, comprendre le rêve, ce serait précisément pouvoir expliquer pourquoi le rêveur choisit précisément tel bruit, et non un autre, pour interpréter l’excitation qui provoque le réveil. On peut de même objecter aux rêves de Maury que, si l’on voit l’excitation se manifester dans le rêve, on ne voit pas précisément pourquoi elle se manifeste sous telle forme donnée qui ne découle nullement de la nature de l’excitation. En outre, dans les rêves de Maury, on voit se rattacher à l’effet direct de l’excitation une foule d’effets secondaires comme, par exemple, les extravagantes aventures du rêve ayant pour objet l’eau de Cologne, aventures qu’il est impossible d’expliquer.

Or, notez bien que c’est encore dans les rêves aboutissant au réveil que nous avons le plus de chances d’établir l’influence des excitations interruptrices du sommeil. Dans la plupart des autres cas, la chose sera beaucoup plus difficile. On ne se réveille pas toujours à la suite d’un rêve et, lorsqu’on se souvient le matin du rêve de la nuit, comment retrouverait-on l’excitation qui avait peut-être agi pendant le sommeil ? J’ai réussi une fois, grâce naturellement à des circonstances particulières, à constater après coup une excitation sonore de ce genre. Je me suis réveillé un matin dans une station d’altitude du Tyrol avec la conviction d’avoir rêvé que le pape était mort. Je cherchais à m’expliquer ce rêve, lorsque ma femme me demanda : « As-tu entendu au petit jour la formidable sonnerie de cloches à laquelle se sont livrées toutes les églises et chapelles ? » Non, je n’avais rien entendu, car je dors d’un sommeil assez profond, mais cette communication m’a permis de comprendre mon rêve. Quelle est la fréquence de ces excitations qui induisent le dormeur à rêver, sans qu’il obtienne plus tard la moindre information à leur sujet ? Elle est peut-être grande, et peut-être non. Lorsque l’excitation ne peut plus être prouvée, il est impossible d’en avoir la moindre idée. Et, d’ailleurs, nous n’avons pas à nous attarder à la discussion de la valeur des excitations extérieures, au point de vue du trouble qu’elles apportent au sommeil, puisque nous savons qu’elles sont susceptibles de nous expliquer seulement une petite fraction du rêve, et non toute la réaction qui constitue le rêve.

Mais ce n’est pas là une raison d’abandonner toute cette théorie, qui est d’ailleurs susceptible de développement. Peu importe, au fond, la cause qui trouble le sommeil et incite aux rêves. Lorsque cette cause ne réside pas dans une excitation sensorielle venant du dehors, il peut s’agir d’une excitation cénesthétique, provenant des organes internes. Cette dernière supposition paraît très probable et répond à la conception populaire concernant la production des rêves. Les rêves proviennent de l’estomac, entendrez-vous dire souvent. Mais, ici encore, il peut malheureusement arriver qu’une excitation cénesthétique qui avait agi pendant la nuit ne laisse aucune trace le matin et devienne de ce fait indémontrable. Nous ne voulons cependant pas négliger les bonnes et nombreuses expériences qui plaident en faveur du rattachement des rêves aux excitations internes. C’est en général un fait incontestable que l’état des organes internes est susceptible d’influer sur les rêves. Les rapports qui existent entre le contenu de certains rêves, d’un côté, l’accumulation d’urine dans la vessie ou l’excitation des organes génitaux, de l’autre, ne peuvent être méconnus. De ces cas évidents on passe à d’autres où l’action d’une excitation interne sur le contenu du rêve paraît plus ou moins vraisemblable, ce contenu renfermant des éléments qui peuvent être considérés comme une élaboration, une représentation, une interprétation d’une excitation de ce genre.

Scherner, qui s’est beaucoup occupé des rêves (1861), avait plus particulièrement insisté sur ce rapport de cause à effet qui existe entre les excitations ayant leur source dans les organes internes et les rêves, et il a cité quelques beaux exemples à l’appui de sa thèse. Lorsqu’il voit, par exemple, « deux rangs de jolis garçons aux cheveux blonds et au teint délicat se faire face dans une attitude de lutte, se précipiter les uns sur les autres, s’attaquer mutuellement, se séparer ensuite de nouveau pour revenir sur leurs positions primitives et recommencer la lutte », la première interprétation qui se présente est que les rangs de garçons sont une représentation symbolique des deux rangées de dents, et cette interprétation a été confirmée par le fait que le rêveur s’est trouvé, après cette scène, dans la nécessité « de se faire extraire de la mâchoire une longue dent ». Non moins plausible paraît l’explication qui attribue à une irritation intestinale un rêve où l’auteur voyait des « couloirs longs, étroits, sinueux », et l’on peut admettre avec Scherner que le rêve cherche avant tout à représenter l’organe qui envoie l’excitation par des objets qui lui ressemblent.

Nous ne devons donc pas nous refuser à accorder que les excitations internes sont susceptibles de jouer le même rôle que les excitations venant de l’extérieur. Malheureusement leur interprétation est sujette aux mêmes objections. Dans un grand nombre de cas, l’interprétation par une excitation interne est incertaine ou indémontrable ; certains rêves seulement permettent de soupçonner la participation d’excitations ayant leur point de départ dans un organe interne ; enfin, tout comme l’excitation sensorielle extérieure, l’excitation d’un organe interne n’explique du rêve que ce qui correspond à la réaction directe à l’excitation et nous laisse dans l’incertitude quant à la provenance des autres parties du rêve.

Notons cependant une particularité des rêves que fait ressortir l’étude des excitations internes. Le rêve ne reproduit pas l’excitation telle quelle : il la transforme, la désigne par une allusion, la range sous une rubrique, la remplace par autre chose. Ce côté du travail qui s’accomplit au cours du rêve doit nous intéresser, parce que c’est en en tenant compte que nous avons des chances de nous rapprocher davantage de ce qui constitue l’essence du rêve. Lorsque nous faisons quelque chose à l’occasion d’une certaine circonstance, celle-ci n’épuise pas toujours l’acte accompli. Le Macbeth de Shakespeare est une pièce de circonstance, écrite à l’occasion de l’avènement d’un roi qui fut le premier à réunir sur sa tête les couronnes des trois pays. Mais cette circonstance historique épuise-t-elle le contenu de la pièce, explique-t-elle sa grandeur et ses énigmes ? Il se peut que les excitations extérieures et intérieures qui agissent sur le dormeur ne servent qu’à déclencher le rêve, sans rien nous révéler de son essence.

L’autre caractère commun à tous les rêves, leur singularité psychique, est, d’une part, très difficile à comprendre et, d’autre part, n’offre aucun point d’appui pour des recherches ultérieures. Le plus souvent, les événements dont se compose un rêve ont la forme visuelle. Les excitations fournissent-elles une explication de ce fait ? S’agit-il vraiment dans le rêve de l’excitation que nous avons subie ? Mais pourquoi le rêve est-il visuel, alors que l’excitation oculaire ne déclenche un rêve que dans des cas excessivement rares ? Ou bien, lorsque nous rêvons de conversation ou de discours, peut-on prouver qu’une conversation ou un autre bruit quelconque ont, pendant le sommeil, frappé nos oreilles ? Je me permets de repousser énergiquement cette dernière hypothèse.

Puisque les caractères communs à tous les rêves ne nous sont d’aucun secours pour l’explication de ceux-ci, nous serons peut-être plus heureux en faisant appel aux différences qui les séparent. Les rêves sont souvent dépourvus de sens, embrouillés, absurdes ; mais il y a aussi des rêves pleins de sens, nets, raisonnables. Voyons un peu si ceux-ci permettent d’expliquer ceux-là. Je vais vous faire part à cet effet du dernier rêve raisonnable qui m’ait été raconté et qui est celui d’un jeune homme : « En me promenant dans la Kärntnerstrasse, je rencontre M. X… avec lequel je fais quelques pas. Je me rends ensuite au restaurant. Deux dames et un monsieur viennent s’asseoir à ma table. J’en suis d’abord contrarié et ne veux pas les regarder. Finalement, je lève les yeux et constate qu’ils sont très élégants. » Le rêveur fait observer à ce propos que, dans la soirée qui avait précédé le rêve, il s’était réellement trouvé dans la Kärntnerstrasse où il passe habituellement et qu’il y avait effectivement rencontré M. X… L’autre partie du rêve ne constitue pas une réminiscence directe, mais ressemble dans une certaine mesure à un événement survenu à une époque antérieure. Voici encore un autre rêve de ce genre, fait par une dame. Son mari lui demande : « Ne faut-il pas faire accorder le piano ? » À quoi elle répond : « C’est inutile, car il faudra quand même en changer le cuir ». Ce rêve reproduit une conversation qu’elle a eue à peu près telle quelle avec son mari le jour qui a précédé le rêve. Que nous apprennent ces deux rêves sobres ? Qu’on peut trouver dans certains rêves des reproductions d’événements de l’état de veille ou d’épisodes se rattachant à ces événements. Ce serait déjà un résultat appréciable, si l’on pouvait en dire autant de tous les rêves. Mais tel n’est pas le cas, et la conclusion que nous venons de formuler ne s’applique qu’à des rêves très peu nombreux. Dans la plupart des rêves, on ne trouve rien qui se rattache à l’état de veille, et nous restons toujours dans l’ignorance quant aux facteurs qui déterminent les rêves absurdes et insensés. Nous savons seulement que nous nous trouvons en présence d’un nouveau problème. Nous voulons savoir, non seulement ce qu’un rêve signifie, mais aussi, lorsque, comme dans les cas que nous venons de citer, sa signification est nette, pourquoi et dans quel but le rêve reproduit tel événement connu, survenu tout récemment.

Vous êtes sans doute, comme je le suis moi-même, las de poursuivre ce genre de recherches. Nous voyons qu’on a beau s’intéresser à un problème : cela ne suffit pas, tant qu’on ignore dans quelle direction on doit chercher sa solution. La psychologie expérimentale ne nous apporte que quelques rares données, précieuses il est vrai, sur le rôle des excitations dans le déclenchement des rêves. De la part de la philosophie, nous pouvons seulement nous attendre à ce qu’elle nous oppose dédaigneusement l’insignifiance intellectuelle de notre objet. Enfin, nous ne voulons rien emprunter aux sciences occultes. L’histoire et la sagesse des peuples nous enseignent que le rêve a un sens et présente de l’importance, qu’il anticipe l’avenir, ce qui est difficile à admettre et ne se laisse pas démontrer. Et c’est ainsi que notre premier effort se révèle totalement impuissant.

Contre toute attente, un secours nous vient d’une direction que nous n’avons pas encore envisagée. Le langage, qui ne doit rien au hasard, mais constitue pour ainsi dire la cristallisation des connaissances accumulées, le langage, disons-nous, qu’on ne doit cependant pas utiliser sans précautions, connaît des « rêves éveillés » : ce sont des produits de l’imagination, des phénomènes très généraux qui s’observent aussi bien chez les personnes saines que chez les malades et que chacun peut facilement étudier sur lui-même. Ce qui distingue plus particulièrement ces productions imaginaires, c’est qu’elles ont reçu le nom de « rêves éveillés », et effectivement elles ne présentent aucun des deux caractères communs aux rêves proprement dits. Ainsi que l’indique leur nom, elles n’ont aucun rapport avec l’état de sommeil, et en ce qui concerne le second caractère commun, il ne s’agit dans ces productions ni d’événements, ni d’hallucinations, mais bien plutôt de représentations : on sait qu’on imagine, qu’on ne voit pas, mais qu’on pense. Ces rêves s’observent à l’âge qui précède la puberté, souvent dès la seconde enfance, et disparaissent à l’âge mûr, mais ils persistent quelquefois jusque dans la profonde vieillesse. Le contenu de ces produits de l’imagination est dominé par une motivation très transparente. Il s’agit de scènes et d’événements dans lesquels l’égoïsme, l’ambition, le besoin de puissance ou les désirs érotiques du rêveur trouvent leur satisfaction. Chez les jeunes gens, ce sont les rêves d’ambition qui dominent ; chez les femmes qui mettent toute leur ambition dans des succès amoureux, ce sont les rêves érotiques qui occupent la première place. Mais souvent aussi on aperçoit le besoin érotique à l’arrière-plan des rêves masculins : tous les succès et exploits héroïques de ces rêveurs n’ont pour but que de leur conquérir l’admiration et les faveurs des femmes. À part cela, les rêves éveillés sont très variés et subissent des sorts variables. Tels d’entre eux sont abandonnés, au bout de peu de temps, pour être remplacés par d’autres ; d’autres sont maintenus, développés au point de former de longues histoires et s’adaptent aux modifications des conditions de la vie. Ils marchent pour ainsi dire avec le temps et en reçoivent la « marque » qui atteste l’influence de la nouvelle situation. Ils sont la matière brute de la production poétique, car c’est en faisant subir à ses rêves éveillés certaines transformations, certains travestissements, certaines abréviations, que l’auteur d’œuvres d’imaginations crée les situations qu’il place dans ses romans, ses nouvelles ou ses pièces de théâtre. Mais c’est toujours le rêveur en personne qui, directement ou par identification, manifeste avec un autre, est le héros de ses rêves éveillés.

Ceux-ci ont peut-être reçu leur nom du fait qu’en ce qui concerne leurs rapports avec la réalité, ils ne doivent pas être considérés comme étant plus réels que les rêves proprement dits. Il se peut aussi que cette communauté de nom repose sur un caractère psychique que nous ne connaissons pas encore, que nous cherchons. Il est encore possible que nous ayons tort d’attacher de l’importance à cette communauté de nom. Autant de problèmes qui ne pourront être élucidés que plus tard.

6. Conditions et technique de l’interprétation

Nous avons donc besoin, pour faire avancer nos recherches sur le rêve, d’une nouvelle voie, d’une méthode nouvelle. Je vais vous faire à ce propos une proposition très simple : admettons, dans tout ce qui va suivre, que le rêve est un phénomène non somatique, mais psychique. Vous savez ce que cela signifie ; mais qu’est-ce qui nous autorise à le faire ? Rien, mais aussi rien ne s’y oppose. Les choses se présentent ainsi : si le rêve est un phénomène somatique, il ne nous intéresse pas. Il ne peut nous intéresser que si nous admettons qu’il est un phénomène psychique. Nous travaillons donc en postulant qu’il l’est réellement, pour voir ce qui peut résulter de notre travail fait dans ces conditions. Selon le résultat que nous aurons obtenu, nous jugerons si nous devons maintenir notre hypothèse et l’adopter, à son tour, comme un résultat. En effet, à quoi aspirons-nous, dans quel but travaillons-nous ? Notre but est celui de la science en général : nous voulons comprendre les phénomènes, les rattacher les uns aux autres et, en dernier lieu, élargir autant que possible notre puissance à leur égard.

Nous poursuivons donc notre travail en admettant que le rêve est un phénomène psychique. Mais, dans cette hypothèse, le rêve serait une manifestation du rêveur, et une manifestation qui ne nous apprend rien, que nous ne comprenons pas. Or, que feriez-vous en présence d’une manifestation de ma part qui vous serait incompréhensible ? Vous m’interrogeriez, n’est-ce pas ? Pourquoi n’en ferions-nous pas autant à l’égard du rêveur ? Pourquoi ne lui demanderions-nous pas ce que son rêve signifie ?

Rappelez-vous que nous nous sommes déjà trouvés une fois dans une situation pareille. C’était lors de l’analyse de certains actes manqués, d’un cas de lapsus, Quelqu’un a dit : « Da sind Dinge zumVorschwein gekommen. » Là-dessus, nous lui demandons… non, heureusement ce n’est pas nous qui le lui demandons, mais d’autres personnes, tout à fait étrangères à la psychanalyse, lui demandent ce qu’il veut dire par cette phrase inintelligible. Il répond qu’il avait l’intention de dire : Das ware Schweinereien » (c’étaient des cochonneries), mais que cette intention a été refoulée par une autre, plus modérée : « Da sind Dinge zum Vorschein gekommen » (des choses se sont alors produites) ; seulement, la première intention, refoulée, lui a fait remplacer dans sa phrase le mot Vorschein par le mot Vorschwein, dépourvu de sens, mais marquant néanmoins son appréciation péjorative « des choses qui se sont produites ». Je vous ai expliqué alors que cette analyse constitue le prototype de toute recherche psychanalytique, et vous comprenez maintenant pourquoi la psychanalyse suit la technique qui consiste, autant que possible, à faire résoudre ses énigmes par le sujet analysé lui-même. C’est ainsi qu’à son tour le rêveur doit nous dire lui-même ce que signifie son rêve.

Cependant dans le rêve les choses ne sont pas tout à fait aussi simples. Dans les actes manqués, nous avions d’abord affaire à un certain nombre de cas simples ; après ceux-ci, nous nous étions trouvés en présence d’autres où le sujet interrogé ne voulait rien dire et repoussait même avec indignation la réponse que nous lui suggérions. Dans les rêves, les cas de la première catégorie manquent totalement : le rêveur dit toujours qu’il ne sait rien. Il ne peut pas récuser notre interprétation, parce que nous n’en avons aucune à lui proposer. Devons-nous donc renoncer de nouveau à notre tentative ? Le rêveur ne sachant rien, n’ayant nous-mêmes aucun élément d’information et aucune tierce personne n’étant renseignée davantage, il ne nous reste aucun espoir d’apprendre quelque chose. Eh bien, renoncez, si vous le voulez, à la tentative. Mais si vous tenez à ne pas l’abandonner, suivez-moi. Je vous dis notamment qu’il est fort possible, qu’il est même vraisemblable que le rêveur sait, malgré tout, ce que son rêve signifie, mais que, ne sachant pas qu’il le sait, il croit l’ignorer.

Vous me ferez observer à ce propos que j’introduis une nouvelle supposition, la deuxième depuis le commencement de nos recherches sur les rêves et que, ce faisant, je diminue considérablement la valeur de mon procédé. Première supposition : le rêve est un phénomène psychique. Deuxième supposition : il se passe dans l’homme des faits psychiques qu’il connaît, sans le savoir, etc. Il n’y a, me direz-vous, qu’à tenir compte de l’invraisemblance de ces deux suppositions pour se désintéresser complètement des conclusions qui peuvent en être déduites.

Oui, mais je ne vous ai pas fait venir ici pour vous révéler ou vous cacher quoi que ce soit. J’ai annoncé des « leçons élémentaires pour servir d’introduction à la psychanalyse », ce qui n’impliquait nullement de ma part l’intention de vous donner un exposé ad usum delphini, c’est-à-dire un exposé uni, dissimulant les difficultés, comblant les lacunes, jetant un voile sur les doutes, et tout cela pour vous faire croire en toute conscience que vous avez appris quelque chose de nouveau. Non, précisément parce que vous êtes des débutants, j’ai voulu vous présenter notre science telle qu’elle est, avec ses inégalités et ses aspérités, ses prétentions et ses hésitations. Je sais notamment qu’il en est de même dans toute science, et surtout qu’il ne peut en être autrement dans une science à ses débuts. Je sais aussi que l’enseignement s’applique le plus souvent à dissimuler tout d’abord aux étudiants les difficultés, et les imperfections de la science enseignée. J’ai donc formulé deux suppositions, dont l’une englobe l’autre, et si le fait vous paraît trop pénible et incertain et si vous êtes habitués à des certitudes plus élevées et à des déductions plus élégantes, vous pouvez vous dispenser de me suivre plus loin. Je crois même que vous feriez bien, dans ce cas, de laisser tout à fait de côté les problèmes psychologiques, car il est à craindre que vous ne trouviez pas ici ces voies exactes et sûres que vous êtes disposés à suivre. Il est d’ailleurs inutile qu’une science ayant quelque chose à donner recherche auditeurs et partisans. Ses résultats doivent parler pour elle, et elle peut attendre que ces résultats aient fini par forcer l’attention.

Mais je tiens à avertir ceux d’entre vous qui entendent persister avec moi dans ma tentative que mes deux suppositions n’ont pas une valeur égale. En ce qui concerne la première, celle d’après laquelle le rêve serait un phénomène psychique, nous nous proposons de la démontrer par le résultat de notre travail ; quant à la seconde, elle a déjà été démontrée dans un autre domaine, et je prends seulement la liberté de l’utiliser pour la solution des problèmes qui nous intéressent ici.

Où et dans quel domaine la démonstration a-t-elle été faite qu’il existe une connaissance dont nous ne savons cependant rien, ainsi que nous l’admettons ici en ce qui concerne le rêveur ? Ce serait là un fait remarquable, surprenant, susceptible de modifier totalement notre manière de concevoir la vie psychique et qui n’aurait pas besoin de demeurer caché. Ce serait en outre un fait qui, tout en se contredisant dans les termes – contradictio in adjecto – n’en exprimerait pas moins quelque chose de réel. Or, ce fait n’est pas caché du tout. Ce n’est pas sa faute si on ne le connaît pas ou si l’on ne s’y intéresse pas assez ; de même que ce n’est pas notre faute à nous si les jugements sur tous ces problèmes psychologiques sont formulés par des personnes étrangères aux observations et expériences décisives sur ce sujet.

C’est dans le domaine des phénomènes hypnotiques que la démonstration dont nous parlons a été faite. En assistant, en 1889, aux très impressionnantes démonstrations de Liébault et Bernheim, de Nancy, je fus témoin de l’expérience suivante. On plongeait un homme dans l’état somnambulique pendant lequel on lui faisait éprouver toutes sortes d’hallucinations : au réveil, il semblait ne rien savoir de ce qui s’était passé pendant son sommeil hypnotique. À la demande directe de Bernheim de lui faire part de ces événements, le sujet commençait par répondre qu’il ne se souvenait de rien. Mais Bernheim d’insister, d’assurer le sujet qu’il le sait, qu’il doit se souvenir : on voyait alors le sujet devenir hésitant, commencer à rassembler ses idées, se souvenir d’abord, comme à travers un rêve, de la première sensation qui lui avait été suggérée, puis d’une autre ; les souvenirs devenaient de plus en plus nets et complets, jusqu’à émerger sans aucune lacune. Or, puisque le sujet n’avait été renseigné entre-temps par personne, on est autorisé à conclure qu’avant même d’être poussé, incité à se souvenir, il connaissait les événements qui se sont passés pendant son sommeil hypnotique. Seulement, ces événements lui restaient inaccessibles, il ne savait pas qu’il les connaissait, il croyait ne pas les connaître. Il s’agissait donc d’un cas tout à fait analogue à celui que nous soupçonnons chez le rêveur.

Le fait que je viens d’établir va sans doute vous surprendre et vous allez me demander : mais pourquoi n’avez-vous pas eu recours à la même démonstration à propos des actes manqués, alors que nous en étions venus à attribuer au sujet ayant commis un lapsus des intentions verbales dont il ne savait rien et qu’il niait ? Dès l’instant où quelqu’un croit ne rien savoir d’événements dont il porte cependant en lui le souvenir, il n’est pas du tout invraisemblable qu’il ignore bien d’autres de ses processus psychiques. Cet argument, ajouteriez-vous, nous aurait certainement fait impression et nous eût aidé à comprendre les actes manqués. Il est certain que j’aurais pu y avoir recours à ce moment-là, si je n’avais voulu le réserver pour une autre occasion où il me paraissait plus nécessaire. Les actes manqués vous ont en partie livré leur explication eux-mêmes, et pour une autre partie ils vous ont conduits à admettre, au nom de l’unité des phénomènes, l’existence de processus psychiques ignorés. Pour le rêve, nous sommes obligés de chercher des explications ailleurs, et je compte en outre qu’en ce qui le concerne, vous admettrez plus facilement son assimilation à l’hypnose. L’état dans lequel nous accomplissons un acte manqué doit vous paraître normal, sans aucune ressemblance avec l’état hypnotique. Il existe, au contraire, une ressemblance très nette entre l’état hypnotique et l’état de sommeil qui est la condition du rêve. On appelle en effet l’hypnose sommeil artificiel. Nous disons à la personne que nous hypnotisons : dormez ! Et les suggestions que nous lui faisons peuvent être comparées aux rêves du sommeil naturel. Les situations psychiques sont, dans les deux cas, vraiment analogues. Dans le sommeil naturel, nous détournons notre attention de tout le monde extérieur ; dans le sommeil hypnotique, nous en faisons autant, à cette exception près que nous continuons à nous intéresser à la personne, et à elle seule, qui nous a hypnotisé et avec laquelle nous restons en relations. D’ailleurs, ce qu’on appelle le sommeil de nourrice, c’est-à-dire le sommeil pendant lequel la nourrice reste en relations avec l’enfant et ne peut être réveillée que par celui-ci, forme un pendant normal au sommeil hypnotique. Il n’y a donc rien d’osé dans l’extension au sommeil naturel d’une particularité caractéristique de l’hypnose. Et c’est ainsi que la supposition d’après laquelle le rêveur posséderait une connaissance de son rêve, mais une connaissance qui lui est momentanément inaccessible, n’est pas tout à fait dépourvue de base. Notons d’ailleurs qu’ici s’ouvre une troisième voie d’accès à l’étude du rêve : après les excitations interruptrices du sommeil, après les rêves éveillés, nous avons les rêves suggérés de l’état hypnotique.

Et maintenant nous pouvons peut-être reprendre notre tâche avec une confiance accrue. Il est donc très vraisemblable que le rêveur a une connaissance de son rêve, et il ne s’agit plus que de le rendre capable de retrouver cette connaissance et de nous la communiquer. Nous ne lui demandons pas de nous livrer tout de suite le sens de son rêve : nous voulons seulement lui permettre d’en retrouver l’origine, de remonter à l’ensemble des idées et intérêts dont il découle. Dans le cas des actes manqués (vous en souvenez-vous ?), dans celui en particulier où il s’agissait du lapsus Vorschwein, nous avons demandé à l’auteur de ce lapsus comment il en est venu à laisser échapper ce mot, et la première idée qui lui était venue à l’esprit à ce propos nous a aussitôt renseignés. Pour le rêve, nous suivrons une technique très simple, calquée sur cet exemple. Nous demanderons au rêveur comment il a été amené à faire tel ou tel rêve et nous considérerons sa première réponse comme une explication. Nous ne tiendrons donc aucun compte des différences pouvant exister entre les cas où le rêveur croit savoir et ceux où il ne le croit pas, et nous traiterons les uns et les autres comme faisant partie d’une seule et même catégorie.

Cette technique est certainement très simple, mais je crains fort qu’elle ne provoque une très forte opposition. Vous allez dire : « Voilà une nouvelle supposition ! C’est la troisième, et la plus invraisemblable de toutes ! Comment ? Vous demandez au rêveur ce qu’il se rappelle à propos de son rêve, et vous considérez comme une explication le premier souvenir qui traverse sa mémoire ? Mais il n’est pas nécessaire qu’il se souvienne de quoi que ce soit, et il peut se souvenir Dieu sait de quoi ! Nous ne voyons pas sur quoi vous fondez votre attente. C’est faire preuve d’une confiance excessive là où un peu d’esprit critique serait davantage indiqué. En outre, un rêve ne peut pas être comparé à un lapsus unique, puisqu’il se compose de nombreux éléments. À quel souvenir doit-on alors s’attacher ? »

Vous avez raison dans toutes vos objections secondaires. Un rêve se distingue en effet d’un lapsus par la multiplicité de ses éléments, et la technique doit tenir compte de cette différence. Aussi vous proposerai-je de décomposer le rêve en ses éléments et d’examiner chaque élément à part : nous aurons ainsi rétabli l’analogie avec le lapsus. Vous avez également raison lorsque vous dites que, même questionné à propos de chaque élément de son rêve, le sujet peut répondre qu’il ne se souvient de rien. Il y a des cas, et vous les connaîtrez plus tard, où nous pouvons utiliser cette réponse et, fait curieux, ce sont précisément les cas à propos desquels nous pouvons avoir nous-mêmes des idées définies. Mais, en général, lorsque le rêveur nous dira qu’il n’a aucune idée, nous le contredirons, nous insisterons auprès de lui, nous l’assurerons qu’il doit avoir une idée, et nous finirons par avoir raison. Il produira une idée, peu nous importe laquelle. Il nous fera part le plus facilement de certains renseignements que nous pouvons appeler historiques. Il dira : « ceci est arrivé hier » (comme dans les deux rêves « sobres » que nous avons cités plus haut) ; ou encore : « ceci me rappelle quelque chose qui est arrivé récemment ». Et nous constaterons, en procédant ainsi, que le rattachement des rêves à des impressions reçues pendant les derniers jours qui les ont précédés est beaucoup plus fréquent que nous ne l’avons cru dès l’abord. Finalement, ayant toujours le rêve pour point de départ, le sujet se souviendra d’événements plus éloignés, parfois même très éloignés.

Vous avez cependant tort quant à l’essentiel. Vous vous trompez en pensant que j’agis arbitrairement lorsque j’admets que la première idée du rêveur doit m’apporter ce que je cherche ou me mettre sur la trace de ce que je cherche ; vous avez tort en disant que l’idée en question peut être quelconque et sans aucun rapport avec ce que je cherche et que, si je m’attends à autre chose, c’est par excès de confiance. Je m’étais déjà permis une fois de vous reprocher votre croyance profondément enracinée à la liberté et à la spontanéité psychologiques, et je vous ai dit à cette occasion qu’une pareille croyance est tout à fait anti-scientifique et doit s’effacer devant la revendication d’un déterminisme psychique. Lorsque le sujet questionné exprime telle idée donnée, nous nous trouvons en présence d’un fait devant lequel nous devons nous incliner. En disant cela, je n’entends pas opposer une croyance à une autre. Il est possible de prouver que l’idée produite par le sujet questionné ne présente rien d’arbitraire ni d’indéterminé et qu’elle n’est pas sans rapport avec ce que nous cherchons. J’ai même appris récemment, sans d’ailleurs y attacher une importance exagérée, que la psychologie expérimentale a également fourni des preuves de ce genre.

Vu l’importance du sujet, je fais appel à toute votre attention. Lorsque je prie quelqu’un de me dire ce qui lui vient à l’esprit à l’occasion d’un élément déterminé de son rêve, je lui demande de s’abandonner à la libre association, en partant d’une représentation initiale. Ceci exige une orientation particulière de l’attention, orientation différente et même exclusive de celle qui a lieu dans la réflexion. D’aucuns trouvent facilement cette orientation ; d’autres font preuve, à cette occasion, d’une maladresse incroyable. Or, la liberté d’association présente encore un degré supérieur : c’est lorsque j’abandonne même cette représentation initiale et n’établis que le genre et l’espèce de l’idée, en invitant par exemple le sujet à penser librement à un nom propre ou à un nombre. Une pareille idée devrait être encore plus arbitraire et imprévisible que celle utilisée dans notre technique. On peut cependant montrer qu’elle est dans chaque cas rigoureusement déterminée par d’importants dispositifs internes qui, au moment où ils agissent, ne nous sont pas plus connus que les tendances perturbatrices des actes manqués et les tendances provocatrices des actes accidentels.

J’ai fait de nombreuses expériences de ce genre sur les noms et les nombres pensés au hasard. D’autres ont, après moi, répété les mêmes expériences dont beaucoup ont été publiées. On procède en éveillant, à propos du nom pensé, des associations suivies, lesquelles ne sont plus alors tout à fait libres, mais se trouvent rattachées les unes aux autres comme les idées évoquées à propos des éléments du rêve. On continue jusqu’à ce que la stimulation à former ces associations soit épuisée. L’expérience terminée, on se trouve en présence de l’explication donnant les raisons qui ont présidé à la libre évocation d’un nom donné et faisant comprendre l’importance que ce nom peut avoir pour le sujet de l’expérience. Les expériences donnent toujours les mêmes résultats, portent sur des cas extrêmement nombreux et nécessitent de nombreux développements. Les associations que font naître les nombres librement pensés sont peut-être les plus probantes : elles se déroulent avec une rapidité telle et tendent vers un but caché avec une certitude tellement incompréhensible qu’on se trouve vraiment désemparé lorsqu’on assiste à leur succession. Je ne vous communiquerai qu’un seul exemple d’analyse ayant porté sur un nom, exemple exceptionnellement favorable, puisqu’il peut être exposé sans trop de développements.

Un jour, en parlant de cette question à un de mes jeunes patients, j’ai formulé cette proposition que, malgré toutes les apparences d’arbitraire, chaque nom librement pensé est déterminé de près par les circonstances les plus proches, par les particularités du sujet de l’expérience et par sa situation momentanée. Comme il en doutait, je lui proposai de faire séance tenante une expérience de ce genre. Le sachant très assidu auprès des femmes, je croyais qu’invité à penser librement à un nom de femme, il n’aurait que l’embarras du choix. Il en convient. Mais à mon étonnement, et surtout peut-être au sien, au lieu de m’accabler d’une avalanche de noms féminins, il reste muet pendant un instant et m’avoue ensuite qu’un seul nom, à l’exception de tout autre, lui vient à l’esprit : Albine. « C’est étonnant, lui dis-je, mais qu’est-ce qui se rattache dans votre esprit à ce nom ? Combien connaissez-vous de femmes portant ce nom ? » Eh bien, il ne connaît aucune femme s’appelant Albine, et il ne voit rien qui dans son esprit se rattache à ce nom. On aurait pu croire que l’analyse avait échoué. En réalité, elle était seulement achevée, et pour expliquer son résultat, aucune nouvelle idée n’était nécessaire. Mon jeune homme était excessivement blond et, au cours du traitement, je l’ai à plusieurs reprises traité en plaisantant d’albinos ; en outre, nous étions occupés, à l’époque où a eu lieu l’expérience, à établir ce qu’il y avait de féminin dans sa constitution. Il était donc lui-même cette Albine, cette femme qui à ce moment-là l’intéressait le plus.

De même des mélodies qui nous passent par la tête sans raison apparente se révèlent à l’analyse comme étant déterminées par une certaine suite d’idées et comme faisant partie de cette suite qui a le droit de nous préoccuper sans que nous sachions quoi que ce soit de son activité. Il est alors facile de montrer que l’évocation en apparence involontaire de cette mélodie se rattache soit à son texte, soit à son origine. Je ne parle pas toutefois des vrais musiciens au sujet desquels je n’ai aucune expérience et chez lesquels le contenu musical d’une mélodie peut fournir une raison suffisante à son évocation. Mais les cas de la première catégorie sont certainement les plus fréquents. Je connais un jeune homme qui a été pendant longtemps littéralement obsédé par la mélodie, d’ailleurs charmante, de l’air de Pâris, dans la « Belle Hélène », et cela jusqu’au jour où l’analyse lui eut révélé, dans son intérêt, la lutte qui se livrait dans son âme entre une « Ida » et une « Hélène ».

Si des idées surgissant librement, sans aucune contrainte et sans aucun effort, sont ainsi déterminées, et font partie d’un certain ensemble, nous sommes en droit de conclure que des idées n’ayant qu’une seule attache, celle qui les lie à une représentation initiale, peuvent n’être pas moins déterminées. L’analyse montre en effet, qu’en plus de l’attache par laquelle nous les avons liées à la représentation initiale, elles sont sous la dépendance de certains intérêts et idées passionnels, de complexes dont l’intervention reste inconnue, c’est-à-dire inconsciente, au moment où elle se produit.

Les idées présentant ce mode de dépendance ont fait l’objet de recherches expérimentales très instructives et qui ont joué dans l’histoire de la psychanalyse un rôle considérable. L’école de Wundt avait proposé l’expérience dite de l’association, au cours de laquelle le sujet de l’expérience est invité à répondre aussi rapidement que possible par une réaction quelconque au mot qui lui est adressé à titre d’excitation. On peut ainsi étudier l’intervalle qui s’écoule entre l’excitation et la réaction, la nature de la réponse donnée à titre de réaction, les erreurs pouvant se produire lors de la répétition ultérieure de la même expérience, etc. Sous la direction de Bleuler et Jung, l’école de Zurich a obtenu l’explication des réactions qui se produisent au cours de l’expérience de l’association, en demandant au sujet de l’expérience de rendre ses réactions plus explicites, lorsqu’elles ne l’étaient pas assez, à l’aide d’associations supplémentaires. On trouva alors que ces réactions peu explicites, bizarres, étaient déterminées de la façon la plus rigoureuse par les complexes du sujet de l’expérience Bleuler et Jung ont, grâce à cette constatation, jeté le premier pont qui a permis le passage de la psychologie expérimentale à la psychanalyse.

Ainsi édifiés, vous pourriez me dire : « Nous reconnaissons maintenant que les idées librement pensées sont déterminées, et non arbitraires, ainsi que nous l’avions cru. Nous reconnaissons également la détermination des idées surgissant en rapport avec les éléments des rêves. Mais ce n’est pas cela qui nous intéresse. Vous prétendez que l’idée naissant à propos de l’élément d’un rêve est déterminée par l’arrière-plan psychique, à nous inconnu, de cet élément. Or, c’est ce qui ne nous parait pas démontré. Nous prévoyons bien que l’idée naissant à propos de l’élément d’un rêve se révélera comme étant déterminée par un des complexes du rêveur. Mais quelle est l’utilité de cette constatation ? Au lieu de nous aider à comprendre le rêve, elle nous fournit seulement, tout comme l’expérience de l’association, la connaissance de ces soi-disant complexes. Et ces derniers, qu’ont-ils à voir avec le rêve ? »

Vous avez raison, mais il y a une chose qui vous échappe, et notamment la raison pour laquelle je n’ai pas pris l’expérience de l’association pour point de départ de cet exposé. Dans cette expérience, c’est nous en effet qui choisissons arbitrairement un des facteurs déterminants de la réaction : le mot faisant office d’excitation. La réaction apparaît alors comme un anneau intermédiaire entre le mot-excitation et le complexes que ce mot éveille chez le sujet de l’expérience. Dans le rêve, le mot-excitation est remplacé par quelque chose qui vient de la vie psychique du rêveur, d’une source qui lui est inconnue, et ce « quelque chose » pourrait bien être lui-même le « produit » d’un complexe. Aussi n’est-il pas exagéré d’admettre que les idées ultérieures qui se rattachent aux éléments d’un rêve ne sont, elles aussi, déterminées que par le complexes de cet élément et peuvent par conséquent nous aider à découvrir celui-ci.

Permettez-moi de vous montrer sur un autre exemple que les choses se passent réellement ainsi que nous l’attendons dans le cas qui nous intéresse. L’oubli de noms propres implique des opérations qui constituent une excellente illustration de celles qui ont lieu dans l’analyse d’un rêve, avec cette réserve toutefois que dans les cas d’oubli toutes les opérations se trouvent réunies chez une seule et même personne, tandis que dans l’interprétation d’un rêve elles sont partagées entre deux personnes. Lorsque j’ai momentanément oublié un nom, je n’en possède pas moins la certitude que je sais ce nom, certitude que nous ne pouvons acquérir pour le rêveur que par un moyen indirect, fourni par l’expérience de Bernheim. Mais le nom oublié et pourtant connu ne m’est pas accessible. J’ai beau faire des efforts pour l’évoquer : l’expérience ne tarde pas à m’en montrer l’inutilité. Je puis cependant évoquer chaque fois, à la place du nom oublié, un ou plusieurs noms de remplacement. Lorsqu’un de ces noms de remplacement me vient spontanément à l’esprit, l’analogie de ma situation avec celle qui existe lors de l’analyse d’un rêve devient évidente. L’élément du rêve n’est pas non plus quelque chose d’authentique : il vient seulement remplacer ce quelque chose que je ne connais pas et que l’analyse du rêve doit me révéler. La seule différence qui existe entre les deux situations consiste en ce que lors de l’oubli d’un nom je reconnais immédiatement et sans hésiter que tel nom évoqué n’est qu’un nom de remplacement, tandis qu’en ce qui concerne l’élément d’un rêve nous ne gagnons cette conviction qu’à la suite de longues et pénibles recherches. Or même, dans les cas d’oublis de noms, nous avons un moyen de retrouver le nom véritable, oublié et plongé dans l’inconscient. Lorsque, concentrant notre attention sur les noms de remplacement, nous faisons surgir à leurs propos d’autres idées, nous parvenons toujours, après des détours plus ou moins longs, jusqu’au nom oublié, et nous constatons que, aussi bien les noms de remplacement surgis spontanément, que ceux que nous avons provoqués, se rattachent étroitement au nom oublié et sont déterminés par lui.

Voici d’ailleurs une analyse de ce genre : je constate un jour que j’ai oublié le nom de ce petit pays de la Riviera dont Monte-Carlo est la ville la plus connue. C’est ennuyeux, mais c’est ainsi. Je passe en revue tout ce que je sais de ce pays, je pense au prince Albert, de la maison de Matignon-Grimaldi, à ses mariages, à sa passion pour les explorations du fond des mers, à beaucoup d’autres choses encore se rapportant à ce pays, mais en vain. Je cesse donc mes recherches et laisse des noms de substitution surgir à la place du nom oublié. Ces noms se succèdent rapidement : Monte-Carlo d’abord, puis Piémont, Albanie, Montevideo, Colico, Dans cette série, le mot Albanie s’impose le premier à mon attention, mais il est aussitôt remplacé par Montenegro, à cause du contraste entre blanc et noir. Je m’aperçois alors que quatre de ces mots de substitution contiennent la syllabe mon ; je retrouve aussitôt le mot oublié et m’écrie : Monaco ! Les noms de substitution furent donc réellement dérivés du nom oublié, les quatre premiers en reproduisant la première syllabe, et le dernier la suite des syllabes et toute la dernière syllabe. Je pus en même temps découvrir la raison qui me fit oublier momentanément le nom de Monaco : c’est le mot München, qui n’est que la version allemande de Monaco, qui avait exercé l’action inhibitrice.

L’exemple que je viens de citer est certainement beau, mais trop simple. Dans d’autres cas on est obligé, pour rendre apparente l’analogie avec ce qui se passe lors de l’interprétation de rêves, de grouper autour des premiers noms de substitution une série plus longue d’autres noms. J’ai fait des expériences de ce genre. Un étranger m’invite un jour à boire avec lui du vin italien. Une fois au café, il est incapable de se rappeler le nom du vin qu’il avait l’intention de m’offrir, parce qu’il en avait gardé le meilleur souvenir. À la suite d’une longue série de noms de substitution surgis à la place du nom oublié, j’ai cru pouvoir conclure que l’oubli était l’effet d’une inhibition exercée par le souvenir d’une certaine Hedwige. Je fais part de ma découverte à mon compagnon qui, non seulement confirme qu’il avait pour la première fois bu de ce vin en compagnie d’une femme appelée Hedwige, mais réussit encore, grâce à cette découverte, à retrouver le vrai nom du vin en question. À l’époque dont je vous parle il était marié et heureux dans son ménage, et ses relations avec Hedwige remontaient à une époque antérieure dont il ne se souvenait pas volontiers.

Ce qui est possible, lorsqu’il s’agit de l’oubli d’un nom, doit également réussir lorsqu’il s’agit d’interpréter un rêve : on doit notamment pouvoir rendre accessibles les éléments cachés et ignorés, à l’aide d’associations se rattachant à la substitution prise comme point de départ. D’après l’exemple fourni par l’oubli d’un nom, nous devons admettre que les associations se rattachant à l’élément d’un rêve sont déterminées aussi bien par cet élément que par son arrière-fond inconscient. Si notre supposition est exacte, notre technique y trouverait une certaine justification.

7. Contenu manifeste et idées latentes du rêve

Vous voyez que notre étude des actes manqués n’a pas été tout à fait inutile. Grâce aux efforts que nous avons consacrés à cette étude, nous avons, sous la réserve des suppositions que vous connaissez, obtenu deux résultats : une conception de l’élément du rêve et une technique de l’interprétation du rêve. En ce qui concerne l’élément du rêve, nous savons qu’il manque d’authenticité, qu’il ne sert que de substitut à quelque chose que le rêveur ignore, comme nous ignorons les tendances de nos actes manqués, à quelque chose dont le rêveur possède la connaissance, mais une connaissance inaccessible. Nous espérons pouvoir étendre cette conception au rêve dans sa totalité, c’est-à-dire considéré comme un ensemble d’éléments. Notre technique consiste, en laissant jouer librement l’association, à faire surgir d’autres formations substitutives de ces éléments et à nous servir de ces formations pour tirer à la surface le contenu inconscient du rêve.

Je vous propose maintenant d’opérer une modification de notre terminologie, dans le seul but de donner à nos mouvements un peu plus de liberté. Au lieu de dire : caché, inaccessible, inauthentique, nous dirons désormais, pour donner la description exacte : inaccessible à la conscience du rêveur ou inconscient. Comme dans le cas d’un mot oublié ou de la tendance perturbatrice qui provoque un acte manqué, il ne s’agit là que de choses momentanément inconscientes. Il va de soi que les éléments mêmes du rêve et les représentations substitutives obtenues par l’association seront, par contraste avec cet inconscient momentané, appelés conscients. Cette terminologie n’implique encore aucune construction théorique. L’usage du mot inconscient, à titre de description exacte et facilement intelligible, est irréprochable.

Si nous étendons notre manière de voir de l’élément séparé au rêve total, nous trouvons que le rêve total constitue une substitution déformée d’un événement inconscient et que l’interprétation des rêves a pour tâche de découvrir cet inconscient. De cette constatation découlent aussitôt trois principes auxquels nous devons nous conformer dans notre travail d’interprétation – 1º La question de savoir ce que tel rêve donné signifie ne présente pour nous aucun intérêt. Qu’il soit intelligible on absurde, clair ou embrouillé, peu nous importe, attendu qu’il ne représente en aucune façon l’inconscient que nous cherchons (nous verrons plus tard que cette règle comporte une limitation) ; 2º notre travail doit se borner à éveiller des représentations substitutives autour de chaque élément, sans y réfléchir, sans chercher à savoir si elles contiennent quelque chose d’exact, sans nous préoccuper de savoir si et dans quelle mesure elles nous éloignent de l’élément du rêve ; 3º on attend jusqu’à ce que l’inconscient caché, cherché, surgisse tout seul, comme ce fut le cas du mot Monaco dans l’expérience citée plus haut.

Nous comprenons maintenant combien il importe peu de savoir dans quelle mesure, grande ou petite, avec quel degré de fidélité ou d’incertitude on se souvient d’un rêve. C’est que le rêve dont on se souvient ne constitue pas ce que nous cherchons à proprement parler, qu’il n’en est qu’une substitution déformée qui doit nous permettre, à l’aide d’autres formations substitutives que nous faisons surgir, de nous rapprocher de l’essence même du rêve, de rendre l’inconscient conscient. Si donc notre souvenir a été infidèle, c’est qu’il a fait subir à cette substitution une nouvelle déformation qui, à son tour, peut être motivée.

Le travail d’interprétation peut être fait aussi bien sur ses propres rêves que sur ceux des autres. On apprend même davantage sur ses propres rêves, car ici le processus d’interprétation apparaît plus démonstratif. Dès qu’on essaie ce travail, on s’aperçoit qu’il se heurte à des obstacles. On a bien des idées, mais on ne les laisse pas s’affirmer toutes. On les soumet à des épreuves et à un choix. À propos de l’une on dit : non, elle ne s’accorde pas avec mon rêve, elle n’y convient pas ; à propos d’une autre : elle est trop absurde ; à propos d’une troisième : celle-ci est trop secondaire. Et l’on peut observer que grâce à ces objections, les idées sont étouffées et éliminées avant qu’elles aient le temps de devenir claires. C’est ainsi que, d’un côté, on s’attache trop à la représentation initiale, à l’élément du rêve et, de l’autre, on trouble le résultat de l’association par un parti pris de choix. Lorsque, au lieu d’interpréter soi-même son rêve, on le laisse interpréter par un autre, un nouveau mobile intervient pour favoriser ce choix illicite. On se dit parfois : non, cette idée est trop désagréable, je ne veux pas ou ne peux pas en faire part.

Il est évident que ces objections sont une menace pour la bonne réussite de notre travail. On doit se préserver contre elles : lorsqu’il s’agit de sa propre personne, on peut le faire en prenant la ferme décision de ne pas leur céder ; lorsqu’il s’agit d’interpréter le rêve d’une autre personne, en imposant à celle-ci comme règle inviolable de ne refuser la communication d’aucune idée, alors même que cette personne trouverait une idée donnée trop dépourvue d’importance, trop absurde, sans rapport avec le rêve ou désagréable à communiquer. La personne dont on veut interpréter le rêve promettra d’obéir à cette règle, mais il ne faudra pas se fâcher si l’on voit, le cas échéant, qu’elle tient mal sa promesse. D’aucuns se diraient alors que, malgré toutes les assurances autoritaires, on n’a pas pu convaincre cette personne de la légitimité de la libre association, et penseraient qu’il faut commencer par gagner son adhésion théorique en lui faisant lire des ouvrages ou en l’engageant à assister à des conférences susceptibles de faire d’elle un partisan de nos idées sur la libre association. Ce faisant, on commettrait en fait une erreur et, pour s’en abstenir, il suffira de penser que bien que nous soyons sûrs de notre conviction à nous, nous n’en voyons pas moins surgir en nous, contre certaines idées, les mêmes objections critiques, lesquelles ne se trouvent écartées qu’ultérieurement, autant dire en deuxième instance.

Au lieu de s’impatienter devant la désobéissance du rêveur, on peut utiliser ces expériences pour en tirer de nouveaux enseignements, d’autant plus importants qu’on y était moins préparé. On comprend que le travail d’interprétation s’accomplit à l’encontre d’une certaine résistance qui s’y oppose et qui trouve son expression dans les objections critiques dont nous parlons. Cette résistance est indépendante de la conviction théorique du rêveur. On apprend même quelque chose de plus. On constate que ces objections critiques ne sont jamais justifiées. Au contraire, les idées qu’on voudrait ainsi refouler se révèlent toujours et sans exception comme étant les plus importantes et les plus décisives au point de vue de la découverte de l’inconscient. Une objection de ce genre constitue pour ainsi dire la marque distinctive de l’idée qu’elle accompagne.

Cette résistance est quelque chose de nouveau, un phénomène que nous avons découvert grâce à nos hypothèses, mais qui n’était nullement impliqué dans celles-ci. Ce nouveau facteur introduit dans nos calculs une surprise qu’on ne saurait qualifier d’agréable. Nous soupçonnons déjà qu’il n’est pas fait pour faciliter notre travail. Il serait de nature à paralyser tous nos efforts en vue de résoudre le problème du rêve. Avoir à faire à une chose aussi peu importante que le rêve et se heurter à des difficultés techniques aussi grandes ! Mais, d’autre part, ces difficultés sont peut-être de nature à nous stimuler et à nous faire entrevoir que le travail vaut les efforts qu’il exige de nous. Nous nous heurtons toujours à des difficultés lorsque nous voulons pénétrer, de la substitution par laquelle se manifeste l’élément du rêve, jusqu’à son inconscient caché. Nous sommes donc en droit de penser que derrière la substitution se cache quelque chose d’important. Quelle est donc l’utilité de ces difficultés si elles doivent contribuer à maintenir dans sa cachette ce quelque chose de caché ? Lorsqu’un enfant ne veut pas desserrer son poing pour montrer ce qu’il cache dans sa main, c’est qu’il y cache quelque chose qu’il ne devrait pas cacher.

Au moment même où nous introduisons dans notre exposé la conception dynamique d’une résistance, nous devons avertir qu’il s’agit là d’un facteur quantitativement variable. La résistance peut être grande ou petite, et nous devons nous attendre à voir ces différences se manifester au cours de notre travail. Nous pouvons peut-être rattacher à ce fait une autre expérience que nous faisons également au cours de notre travail d’interprétation des rêves. C’est ainsi que dans certains cas une seule idée ou un très petit nombre d’idées suffisent à nous conduire de l’élément du rêve à son substrat inconscient, tandis que dans d’autres cas nous avons besoin, pour arriver à ce résultat, d’aligner de longues chaînes d’associations et de réfuter de nombreuses objections critiques. Nous nous dirons, et avec raison probablement, que ces différences tiennent aux intensités variables de la résistance. Lorsque la résistance est peu considérable, la distance qui sépare la substitution du substrat inconscient est minime ; mais une forte résistance s’accompagne de déformations considérables de l’inconscient, ce qui ne peut qu’augmenter la distance qui sépare la substitution du substrat inconscient.



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