INTRODUCTION À LA PSYCHANALYSE (TOME I) - Partie 4

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INTRODUCTION À LA PSYCHANALYSE (TOME I)
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INTRODUCTION À LA PSYCHANALYSE (TOME I) - Partie 4 Noté 4.3 / 5 par 15 votes de membres.
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D’où peut venir la connaissance de ces rapports symboliques ? Le langage courant n’en fournit qu’une petite partie. Les nombreuses analogies que peuvent offrir d’autres domaines sont le plus souvent ignorées du rêveur ; et ce n’est que péniblement que nous avons pu nous-mêmes en réunir un certain nombre.

En deuxième lieu, ces rapports symboliques n’appartiennent pas en propre au rêveur et ne caractérisent pas uniquement le travail qui s’accomplit au cours des rêves. Nous savons déjà que les mythes et les contes, le peuple dans ses proverbes et ses chants, le langage courant et l’imagination poétique utilisent le même symbolisme. Le domaine du symbolisme est extraordinairement grand, et le symbolisme des rêves n’en est qu’une petite province ; et rien n’est moins indiqué que de s’attaquer au problème entier en partant du rêve. Beaucoup des symboles employés ailleurs ne se manifestent pas dans les rêves ou ne s’y manifestent que rarement ; quant aux symboles des rêves, il en est beaucoup qu’on ne retrouve pas ailleurs ou qu’on ne retrouve, ainsi que vous l’avez vu, que çà et là, on a l’impression d’être en présence d’un mode d’expression ancien, mais disparu, sauf quelques restes disséminés dans différents domaines, les uns ici, les autres ailleurs, d’autres encore conservés, sous des formes légèrement modifiées, dans plusieurs domaines. Je me souviens à ce propos de la fantaisie d’un intéressant aliéné qui avait imaginé l’existence d’une « langue fondamentale » dont tous ces rapports symboliques étaient, à son avis, les survivances.

En troisième lieu, vous devez trouver surprenant que le symbolisme dans tous les autres domaines ne soit pas nécessairement et uniquement sexuel, alors que dans les rêves les symboles servent presque exclusivement à l’expression d’objets et de rapports sexuels. Ceci n’est pas facile à expliquer non plus. Des symboles primitivement sexuels auraient-ils reçu dans la suite une autre application, et ce changement d’application aurait-il entraîné peu à peu leur dégradation, jusqu’à la disparition de leur caractère symbolique ? Il est évident qu’on ne peut répondre à ces questions tant qu’on ne s’occupe que du symbolisme des rêves. On doit seulement maintenir le principe qu’il existe des rapports particulièrement étroits entre les symboles véritables et la vie sexuelle.

Nous avons reçu récemment, concernant ces rapports, une importante contribution. Un linguiste, M. H. Sperber (d’Upsala), qui travaille indépendamment de la psychanalyse, a prétendu que les besoins sexuels ont joué un rôle des plus importants dans la naissance et le développement de la langue. Les premiers sons articulés avaient servi à communiquer des idées et à appeler le partenaire sexuel ; le développement ultérieur des racines de la langue avait accompagné l’organisation du travail dans l’humanité primitive. Les travaux étaient effectués en commun avec un accompagnement de mots et d’expressions rythmiquement répétés. L’intérêt sexuel s’était ainsi déplacé pour se porter sur le travail. On dirait que l’homme primitif ne s’est résigné au travail qu’en en faisant l’équivalent et la substitution de l’activité sexuelle. C’est ainsi que le mot lancé au cours du travail en commun avait deux sens, l’un exprimant l’acte sexuel, l’autre le travail actif qui était assimilé à cet acte. Peu à peu le mot s’est détaché de sa signification sexuelle pour s’attacher définitivement au travail. Il en fut de même chez des générations ultérieures qui, après avoir inventé un mot nouveau ayant une signification sexuelle, l’ont appliqué à un nouveau genre de travail. De nombreuses racines se seraient ainsi formées, ayant toutes une origine sexuelle et ayant fini par abandonner leur signification sexuelle. Si ce schéma que nous venons d’esquisser est exact, il nous ouvre une possibilité de comprendre le symbolisme des rêves, de comprendre pourquoi le rêve, qui garde quelque chose de ces anciennes conditions, présente tant de symboles se rapportant à la vie sexuelle, pourquoi, d’une façon générale, les armes et les outils servent de symboles masculins, tandis que les étoffes et les objets travaillés sont des symboles féminins. Le rapport symbolique serait une survivance de l’ancienne identité de mots ; des objets qui avaient porté autrefois les mêmes noms que les objets se rattachant à la sphère et à la vie génitale apparaîtraient maintenant dans les rêves à titre de symboles de cette sphère et de cette vie.

Toutes ces analogies évoquées à propos du symbolisme des rêves vous permettront de vous faire une idée de la psychanalyse qui apparaît ainsi comme une discipline d’un intérêt général, ce qui n’est le cas ni de la psychologie ni de la psychiatrie. Le travail psychanalytique nous met en rapport avec une foule d’autres sciences morales, telles que la mythologie, la linguistique, l’ethnologie, la psychologie des peuples, la science des religions, dont les recherches sont susceptibles de nous fournir les données les plus précieuses. Aussi ne trouverez-vous pas étonnant que le mouvement psychanalytique ait abouti à la création d’un périodique consacré uniquement à l’étude de ces rapports : je veux parler de la revue Imago, fondée en 1912 par Hans Sachs et Otto Rank. Dans tous ses rapports avec les autres sciences, la psychanalyse donne plus qu’elle ne reçoit. Certes, les résultats souvent bizarres annoncés par la psychanalyse deviennent plus acceptables du fait de leur confirmation par les recherches effectuées dans d’autres domaines ; mais c’est la psychanalyse qui fournit les méthodes techniques et établit les points de vue dont l’application doit se montrer féconde dans les autres sciences. La recherche psychanalytique découvre dans la vie psychique de l’individu humain des faits qui nous permettent de résoudre ou de mettre sous leur vrai jour plus d’une énigme de la vie collective des hommes.

Mais je ne vous ai pas encore dit dans quelles circonstances nous pouvons obtenir la vision la plus profonde de cette présumée « langue fondamentale », quel est le domaine qui en a conservé les restes les plus nombreux. Tant que vous ne le saurez pas, il vous sera impassible de vous rendre compte de toute l’importance du sujet. Or, ce domaine est celui des névroses ; ses matériaux sont constitués par les symptômes et autres manifestations des sujets nerveux, symptômes et manifestations dont l’explication et le traitement forment précisément l’objet de la psychanalyse.

Mon quatrième point de vue nous ramène donc à notre point de départ et nous oriente dans la direction qui nous est tracée. Nous avons dit qu’alors même que la censure des rêves n’existerait pas, le rêve ne nous serait pas plus intelligible, car nous aurions alors à résoudre le problème qui consiste à traduire le langage symbolique du rêve dans la langue de notre pensée éveillée. Le symbolisme est donc un autre facteur de déformation des rêves, indépendant de la censure. Mais nous pouvons supposer qu’il est commode pour la censure de se servir du symbolisme qui concourt au même but : rendre le rêve bizarre et incompréhensible.

L’étude ultérieure du rêve peut nous faire découvrir encore un autre facteur de déformation. Mais je ne veux pas quitter la question du symbolisme sans vous rappeler une fois de plus l’attitude énigmatique que les personnes cultivées ont cru devoir adopter à son égard : attitude toute de résistance, alors que l’existence du symbolisme est démontrée avec certitude dans le mythe, la religion, l’art et la langue qui sont d’un bout à l’autre pénétrés de symboles. Faut-il voir la raison de cette attitude dans les rapports que nous avons établis entre le symbolisme des rêves et la sexualité ?

11. L’élaboration du rêve

Si vous avez réussi à vous faire une idée du mécanisme de la censure et de la représentation symbolique, vous serez à même de comprendre la plupart des rêves, sans toutefois connaître à fond le mécanisme de la déformation des rêves. Pour comprendre les rêves, vous vous servirez en effet des deux techniques qui se complètent mutuellement : vous ferez surgir chez le rêveur des souvenirs, jusqu’à ce que vous soyez amenés de la substitution au substrat même du rêve, et vous remplacerez, d’après vos connaissances personnelles, les symboles par leur signification. Vous vous trouverez, au cours de ce travail, en présence de certaines incertitudes. Mais il en sera question plus tard.

Nous pouvons maintenant reprendre un travail que nous avons essayé d’aborder antérieurement avec des moyens insuffisants. Nous voulions notamment établir les rapports existant entre les éléments des rêves et leurs substrats et nous avons trouvé que ces rapports étaient au nombre de quatre : rapport d’une partie au tout, approximation ou allusion, rapport symbolique et représentation verbale plastique. Nous allons entreprendre le même travail sur une échelle plus vaste, en comparant le contenu manifeste du rêve dans son ensemble au rêve latent tel que nous le révèle l’interprétation.

J’espère qu’il ne vous arrivera plus de confondre le rêve manifeste et le rêve latent. En maintenant cette distinction toujours présente à l’esprit, vous aurez gagné, au point de vue de la compréhension des rêves, plus que la plupart des lecteurs de mon Interprétation des rêves. Laissez-moi vous rappeler que le travail qui transforme le rêve latent en rêve manifeste s’appelle élaboration du rêve. Le travail opposé, celui qui veut du rêve manifeste arriver au rêve latent, s’appelle travail d’interprétation. Le travail d’interprétation cherche à supprimer le travail d’élaboration. Les rêves du type infantile, dans lesquels nous avons reconnu sans peine des réalisations de désirs, n’en ont pas moins subi une certaine élaboration, et notamment la transformation du désir en une réalité, et le plus souvent aussi celle des idées en images visuelles. Ici nous avons besoin, non d’une interprétation, mais d’un simple coup d’œil derrière ces deux transformations. Ce qui, dans les autres rêves, vient s’ajouter au travail d’élaboration, constitue ce que nous appelons la déformation du rêve, et celle-ci ne peut être supprimée que par notre travail d’interprétation.

Ayant eu l’occasion de comparer un grand nombre d’interprétations de rêves, je suis à même de vous exposer d’une façon synthétique ce que le travail d’élaboration fait avec les matériaux des idées latentes des rêves. Je vous prie cependant de ne pas tirer de conclusions trop rapides de ce que je vais vous dire. Je vais seulement vous présenter une description qui demande à être suivie avec une calme attention.

Le premier effet du travail d’élaboration d’un rêve consiste dans la condensation de ce dernier. Nous voulons dire par là que le contenu du rêve manifeste est plus petit que celui du rêve latent, qu’il représente par conséquent une sorte de traduction abrégée de celui-ci. La condensation peut parfois faire défaut, mais elle existe d’une façon générale et est souvent considérable. On n’observe jamais le contraire, c’est-à-dire qu’il n’arrive jamais que le rêve manifeste soit plus étendu que le rêve latent et ait un contenu plus riche. La condensation s’effectue par un des trois procédés suivants : 1º certains éléments latents sont tout simplement éliminés ; 2º le rêve manifeste ne reçoit que des fragments de certains ensembles du rêve latent ; 3º des éléments latents ayant des traits communs se trouvent fondus ensemble dans le rêve manifeste.

Si vous le voulez, vous pouvez réserver le terme « condensation » à ce dernier procédé seul. Ses effets sont particulièrement faciles à démontrer. En vous remémorant vos propres rêves, vous trouverez facilement des cas de condensation de plusieurs personnes en une seule. Une personne composée de ce genre a l’aspect de A, est mise comme B, fait quelque chose qui rappelle C, et avec tout cela nous savons qu’il s’agit de D. Dans ce mélange se trouve naturellement mis en relief un caractère ou attribut commun aux quatre personnes. On peut de même former un composé de plusieurs objets ou localités, à la condition que les objets ou les localités en question possèdent un trait ou des traits communs que le rêve latent accentue d’une façon particulière. Il se forme là comme une notion nouvelle et éphémère ayant pour noyau l’élément commun. De la superposition des unités fondues en un tout composite résulte en général une image aux contours vagues, analogue à celle qu’on obtient en tirant plusieurs photographies sur la même plaque. Le travail d’élaboration doit être fortement intéressé à la production de ces formations composites, car il est facile de trouver que les traits communs qui en sont la condition sont créés intentionnellement là où ils font défaut, et cela, par exemple, par le choix de l’expression verbale pour une idée. Nous connaissons déjà des condensations et des formations composites de ce genre ; nous les avons vues notamment jouer un rôle dans certains cas de lapsus. Rappelez-vous le jeune homme qui voulait begleil-digen (mot composé de begleiten, accompagner et beleidigen, manquer de respect) une dame. Il existe en outre des traits d’esprit dont la technique se réduit à une condensation de ce genre. Mais, abstraction faite de ces cas, le procédé en question apparaît comme tout à fait extraordinaire et bizarre. La formation de personnes composites dans les rêves a, il est vrai, son pendant dans certaines créations de notre fantaisie qui fond souvent ensemble des éléments qui ne se trouvent pas réunis dans l’expérience : tels les centaures et les animaux légendaires de la mythologie ancienne ou des tableaux de Böcklin. D’ailleurs, l’imagination « créatrice » est incapable d’inventer quoi que ce soit : elle se contente de réunir des éléments séparés les uns des autres. Mais le procédé mis en œuvre par le travail d’élaboration présente ceci de particulier que les matériaux dont Il dispose consistent en idées, dont certaines peuvent être indécentes et inacceptables, mais qui sont toutes formées et exprimées correctement. Le travail d’élaboration donne à ces idées une autre forme, et il est remarquable et incompréhensible que dans cette transcription ou traduction comme en une autre langue il se serve du procédé de la fusion ou de la combinaison. Une traduction s’applique généralement à tenir compte des particularités du texte et à ne pas confondre les similitudes. Le travail d’élaboration, au contraire, s’efforce de condenser deux idées différentes, en cherchant, comme dans un calembour, un mot à plusieurs sens dans lequel puissent se rencontrer les deux idées. Il ne faut pas se hâter de tirer des conclusions de cette particularité qui peut d’ailleurs devenir importante pour la conception du travail d’élaboration.

Bien que la condensation rende le rêve obscur, on n’a cependant pas l’impression qu’elle soit un effet de la censure. On pourrait plutôt lui assigner des causes mécaniques et économiques ; mais la censure y trouve son compte quand même.

Les effets de la condensation peuvent être tout à fait extraordinaires. Elle rend à l’occasion possible de réunir dans un rêve manifeste deux séries d’idées latentes tout à fait différentes, de sorte qu’on peut obtenir une interprétation apparemment satisfaisante d’un rêve sans s’apercevoir de la possibilité d’une interprétation au deuxième degré.

La condensation a encore pour effet de troubler, de compliquer les rapports entre les éléments du rêve latent et ceux du rêve manifeste. C’est ainsi qu’un élément manifeste peut correspondre simultanément à plusieurs latents, de même qu’un élément latent peut participer à plusieurs manifestes : il s’agirait donc d’une sorte de croisement. On constate également, au cours de l’interprétation d’un rêve, que les idées surgissant à propos d’un élément manifeste ne doivent pas être utilisées au fur et à mesure, dans l’ordre de leur succession. Il faut souvent attendre que tout le rêve ait reçu son interprétation.

Le travail d’élaboration opère donc une transcription peu commune des idées des rêves ; une transcription qui n’est ni une traduction mot à mot ou signe par signe, ni un choix guidé par une certaine règle, comme lorsqu’on ne reproduit que les consonnes d’un mot, en omettant les voyelles, ni ce qu’on pourrait appeler un remplacement, comme lorsqu’on fait toujours ressortir un élément aux dépens de plusieurs autres : nous nous trouvons en présence de quelque chose de tout à fait différent et beaucoup plus compliqué.

Un autre effet du travail d’élaboration consiste dans le déplacement. Celui-ci nous est heureusement déjà connu ; nous savons notamment qu’il est entièrement l’œuvre de la censure des rêves. Le déplacement s’exprime de deux manières : en premier lieu, un élément latent est remplacé, non par un de ses propres éléments constitutifs, mais par quelque chose de plus éloigné, donc par une allusion ; en deuxième lieu, l’accent psychique est transféré d’un élément important sur un autre, peu important, de sorte que le rêve reçoit un autre centre et apparaît étrange.

Le remplacement par une allusion existe également dans notre pensée éveillée, mais avec une certaine différence. Dans la pensée éveillée, l’allusion doit être facilement intelligible, et il doit y avoir entre l’allusion et la pensée véritable un rapport de contenu. Le trait d’esprit se sert souvent de l’allusion, sans observer la condition de l’association entre les contenus ; il remplace cette association par une association extérieure peu usitée, fondée sur la similitude tonale, sur la multiplicité des sens que possède un mot, etc. Il observe cependant rigoureusement la condition de l’intelligibilité ; le trait d’esprit manquerait totalement son effet si l’on ne pouvait remonter sans difficulté de l’allusion à son objet. Mais le déplacement par allusion qui s’effectue dans le rêve se soustrait à ces deux limitations. Ici l’allusion ne présente que des rapports tout extérieurs et très éloignés de l’élément qu’elle remplace ; aussi est-elle inintelligible, et lorsqu’on veut remonter à l’élément, l’interprétation de l’allusion fait l’impression d’un trait d’esprit raté ou d’une explication forcée, tirée par les cheveux. La censure des rêves n’atteint son but que lorsqu’elle réussit à rendre introuvable le chemin qui conduit de l’allusion à son substrat.

Le déplacement de l’accent constitue le moyen par excellence de l’expression des pensées. Nous nous en servons parfois dans la pensée éveillée, pour produire un effet comique. Pour vous donner une idée de cet effet, je vous rappellerai l’anecdote suivante : il y avait dans un village un maréchal-ferrant qui s’était rendu coupable d’un crime grave. Le tribunal décida que ce crime devait être expié ; mais comme le maréchal-ferrant était le seul dans le village et, par conséquent, indispensable, mais que, par contre, il y avait dans le même village trois tailleurs, ce fut un de ceux-ci qui fut pendu à la place du maréchal.

Le troisième effet du travail d’élaboration est, au point de vue psychologique, le plus intéressant. Il consiste en une transformation d’idées en images visuelles. Cela ne veut pas dire que tous les éléments constitutifs des idées des rêves subissent cette transformation ; beaucoup d’idées conservent leur forme et apparaissent comme telles ou à titre de connaissances dans le rêve manifeste ; d’un autre côté les images visuelles ne sont pas la seule forme que revêtent les idées. Il n’en reste pas moins que les images visuelles jouent un rôle essentiel dans la formation des rêves. Cette partie du travail d’élaboration est la plus constante ; nous le savons déjà, de même que nous connaissons déjà la « représentation verbale plastique » des éléments individuels d’un rêve.

Il est évident que cet effet n’est pas facile à obtenir. Pour vous faire une idée des difficultés qu’il présente, imaginez-vous que vous ayez entrepris de remplacer un article de fond politique par une série d’illustrations, c’est-à-dire de remplacer les caractères d’imprimerie par des signes figurés. En ce qui concerne les personnes et les objets concrets dont il est question dans cet article, il vous sera facile et, peut-être même, commode de les remplacer par des images, mais vous vous heurterez aux plus grandes difficultés dès que vous aborderez la représentation concrète des mots abstraits et des parties du discours qui expriment les relations entre les idées : particules, conjonctions, etc. Pour les mots abstraits, vous pourrez vous servir de toutes sortes d’artifices. Vous chercherez, par exemple, à transcrire le texte de l’article sous une autre forme verbale peu usitée peut-être, mais contenant plus d’éléments concrets et susceptibles de représentation. Vous vous rappellerez alors que la plupart des mots abstraits sont des mots qui furent autrefois concrets et vous chercherez, pour autant que vous le pourrez, à remonter à leur sens primitivement concret. Vous serez, par exemple, enchantés de pouvoir représenter la « possession » (besitzen) d’un objet par sa signification concrète qui est celle d’être assis sur (daraufsitzen) cet objet. Le travail d’élaboration ne procède pas autrement. À une représentation faite dans ces conditions, il ne faut pas demander une trop grande précision. Aussi ne tiendrez-vous pas rigueur au travail d’élaboration s’il remplace un élément aussi difficile à exprimer à l’aide d’images concrètes que l’adultère (ehebruch) [23] par une fracture du bras (armbruch) [24]. Connaissant ces détails, vous pourrez dans une certaine mesure corriger les maladresses de l’écriture figurée lorsqu’elle est appelée à remplacer l’écriture verbale.

Mais ces moyens auxiliaires manquent lorsqu’il s’agit de représenter des parties du discours qui expriment des relations entre des idées : parce que, pour la raison que, etc. Ces éléments du texte ne pourront donc pas être transformés en images. De même le travail d’élaboration des rêves réduit le contenu des idées des rêves à leur matière brute faite d’objets et d’activités. Vous devez être contents si vous avez la possibilité de traduire par une plus grande finesse des images les relations qui ne sont pas susceptibles de représentation concrète. C’est ainsi en effet que le travail d’élaboration réussit à exprimer certaines parties du contenu des idées latentes du rêve par les propriétés formelles du rêve manifeste, par le degré plus ou moins grand de clarté ou d’obscurité qu’il lui imprime, par sa division en plusieurs fragments, etc. Le nombre des rêves partiels en lesquels se décompose un rêve latent correspond généralement au nombre des thèmes principaux, des séries d’idées dont se compose ce dernier ; un bref rêve préliminaire joue par rapport au rêve principal subséquent le rôle d’une introduction ou d’une motivation ; une idée secondaire venant s’ajouter aux idées principales est remplacée dans le rêve manifeste par un changement de scène intercalé dans le décor principal dans lequel évoluent les événements du rêve latent. Et ainsi de suite. La forme même des rêves n’est pas dénuée d’importance et exige, elle aussi, une interprétation. Plusieurs rêves se produisant au cours de la même nuit présentent souvent la même importance et témoignent d’un effort de maîtriser de plus en plus une excitation d’une intensité croissante. Dans un seul et même rêve, un élément particulièrement difficile peut être représenté par plusieurs symboles, par des « doublets ».

En poursuivant notre confrontation entre les idées des rêves et les rêves manifestes qui les remplacent, nous apprenons une foule de choses auxquelles nous ne nous attendions pas ; c’est ainsi que nous apprenons par exemple que l’absurdité même des rêves a sa signification particulière. On peut dire que sur ce point l’opposition entre la conception médicale et la conception psychanalytique du rêve atteint un degré d’acuité tel qu’elle devient à peu près absolue. D’après la première, le rêve serait absurde parce que l’activité psychique dont il est l’effet a perdu toute faculté de formuler un jugement critique ; d’après notre conception, au contraire, le rêve devient absurde dès que se trouve exprimée la critique contenue dans les idées du rêve, dès que se trouve formulé le jugement : c’est absurde. Vous en avez un bon exemple dans le rêve, que vous connaissez déjà, relatif à l’intention d’assister à une représentation théâtrale (trois billets pour 1 florin 50). Le jugement formulé à cette occasion était : ce fut une absurdité de se marier si tôt.

Nous apprenons de même, au cours du travail d’interprétation, ce qui correspond aux doutes et incertitudes si souvent exprimés par le rêveur, à savoir si un certain élément donné s’est réellement manifesté dans le rêve, si c’était bien l’élément allégué ou supposé, et non un autre. Rien dans les idées latentes du rêve ne correspond généralement à ces doutes et incertitudes ; ils sont uniquement l’effet de la censure et doivent être considérés comme correspondant à une tentative, partiellement réussie, de suppression, de refoulement.

Une des constatations les plus étonnantes est celle relative à la manière dont le travail d’élaboration traite les oppositions existant au sein du rêve latent. Nous savons déjà que les éléments analogues des matériaux latents sont remplacés dans le rêve manifeste par des condensations. Or, les contraires sont traités de la même manière que les analogies et sont exprimés de préférence par le même élément manifeste. C’est ainsi qu’un élément du rêve manifeste qui a son contraire peut aussi bien signifier lui-même que ce contraire, ou l’un et l’autre à la fois, ce n’est que d’après le sens général que nous pouvons décider notre choix quant à l’interprétation. C’est ce qui explique qu’on ne trouve pas dans le rêve de représentation, univoque tout au moins, du « non ».

Cette étrange manière d’opérer qui caractérise le travail d’élaboration trouve une heureuse analogie dans le développement de la langue. Beaucoup de linguistes ont constaté que, dans les langues les plus anciennes, les oppositions : fort-faible, clair-obscur, grand-petit sont exprimées par le même radical (« opposition de sens dans les mots primitifs »). C’est ainsi que dans le vieil égyptien ken signifiait primitivement fort et faible. Pour éviter des malentendus pouvant résulter de l’emploi de mots aussi ambivalents, on avait recours, dans le langage parlé, à une intonation et à un geste qui variaient avec le sens qu’on voulait donner au mot ; et dans l’écriture on faisait suivre le mot d’un « déterminatif », c’est-à-dire d’une image qui, elle, n’était pas destinée à être prononcée. On écrivait donc ken-fort, en faisant suivre le mot d’une image représentant la figurine d’un homme redressé ; et on écrivait ken-faible, en faisant suivre le mot de la figurine d’un homme nonchalamment accroupi. C’est seulement plus tard qu’on a obtenu, à la suite de légères modifications imprimées au mot primitif, une désignation spéciale pour chacun des contraires qu’il englobait. On arriva ainsi à dédoubler ken (fort-faible), en ken-fort et ken-faible. Quelques langues plus jeunes et certaines langues vivantes de nos jours ont conservé de nombreuses traces de cette primitive opposition de sens. Je vous en citerai quelques exemples, d’après C. Abel (1884).

Le latin présente toujours les mots ambivalents suivants :

altus (haut, profond) et sacer (sacré, damné).

Voici quelques exemples de modifications du même radical :

clamare (crier) ; clam (silencieux, doux, secret).

siccus (sec) ; succas (site).

Et en allemand :

Stimme (voix) ; stumm (muet).

Le rapprochement de langues parentes fournit de nombreux exemples du même genre :

Anglais lock (fermer) ; allemand : loch (trou), lücke (lacune) ;

Anglais cleave (fendre) ; allemand : kleben (coller).

Le mot anglais without, dont le sens littéral est avec/sans, n’est employé aujourd’hui qu’au sens sans ; que le mot with fût employé pour désigner non seulement une adjonction, mais aussi une soustraction, c’est ce que prouvent les mots composés withdraw, withhold. Il en est de même du mot allemand wieder.

Une autre particularité encore du travail d’élaboration trouve son pendant dans le développement de la langue. Dans l’ancien égyptien, comme dans d’autres langues plus récentes, il arrive souvent que, d’une langue à l’autre, le même mot présente, pour le même sens, les sons rangés dans des ordres opposés. Voici quelques exemples tirés de la comparaison entre l’anglais et l’allemand :

Topf (pot) – pot ; boat (bateau) – tub ; hurry (se presser) – ruhe (repos) ; balken (poutre) – kloben (bûche) – club ; wait (attendre) – täuwen.

Et la comparaison entre le latin et l’allemand donne capere (saisir) – packen ; ren (rein) – niere.

Les inversions dans le genre de celles-ci se produisent dans le rêve de plusieurs manières différentes. Nous connaissons déjà l’inversion du sens, le remplacement d’un sens par son contraire. Il se produit, en outre, dans les rêves, des inversions de situations, de rapports entre deux personnes, comme si tout se passait dans un « monde renversé ». Dans le rêve, c’est le lièvre qui fait souvent la chasse au chasseur. La succession des événements subit également une inversion, de sorte que la série antécédente ou causale vient prendre place après celle qui normalement devrait la suivre. C’est comme dans les pièces qui se jouent dans des théâtres de foire et où le héros tombe raide mort, avant qu’ait retenti dans la coulisse le coup de feu qui doit le tuer. Il y a encore des rêves où l’ordre des éléments est totalement interverti, de sorte que si l’on veut trouver leur sens, on doit les interpréter en commençant par le dernier élément, pour finir par le premier. Vous vous rappelez sans doute nos études sur le symbolisme des rêves où nous avons montré que se plonger ou tomber dans l’eau signifie la même chose que sortir de l’eau, c’est-à-dire accoucher ou naître, et que grimper sur une échelle où monter un escalier a le même sens que descendre l’un ou l’autre. On aperçoit facilement les avantages que la déformation des rêves peut tirer de cette liberté de représentation.

Ces particularités du travail d’élaboration doivent être considérées comme des traits archaïques. Elles sont également inhérentes aux anciens systèmes d’expression, aux anciennes langues et écritures où elles présentent les mêmes difficultés dont il sera encore question plus tard, en rapport avec quelques remarques critiques.

Et pour terminer, formulons quelques considérations supplémentaires. Dans le travail d’élaboration, il s’agit évidemment de transformer en images concrètes, de préférence de nature visuelle, les idées latentes conçues verbalement. Or, toutes nos idées ont pour point de départ des images concrètes ; leurs premiers matériaux, leurs phases préliminaires sont constitués par des impressions sensorielles ou, plus exactement, par les images-souvenirs de ces impressions. C’est seulement plus tard que des mots ont été attachés à ces images et reliés en idées. Le travail d’élaboration fait donc subir aux idées une marche régressive, un développement rétrograde et, au cours de cette régression, doit disparaître tout ce que le développement des images-souvenirs et leur transformation en idées ont pu apporter à titre de nouvelles acquisitions.

Tel serait donc le travail d’élaboration des rêves. En présence des processus qu’il nous a révélés, notre intérêt pour le rêve manifeste a forcément reculé à l’arrière-plan. Mais comme le rêve manifeste est la seule chose que nous connaissions d’une façon directe, je vais lui consacrer encore quelques remarques.

Que le rêve manifeste perde de son importance à nos yeux, rien de plus naturel. Peu nous importe qu’il soit bien composé ou qu’il se laisse dissocier en une suite d’images isolées, sans lien entre elles. Alors même qu’il a une apparence significative, nous savons que celle-ci doit son origine à la déformation du rêve et ne présente pas, avec le contenu interne du rêve, plus de rapport organique qu’il n’en existe entre la façade d’une église italienne et sa structure et son plan. Dans certains cas, cette façade du rêve présente, elle aussi, une signification qu’elle emprunte à ce qu’elle reproduit sans déformation ou à peine déformé un élément constitutif important des idées latentes du rêve. Ce fait nous échappe cependant tant que nous n’avons pas effectué l’interprétation du rêve qui nous permette d’apprécier le degré de déformation. Un doute analogue s’applique au cas où deux éléments du rêve semblent rapprochés au point de se trouver en contact intime. On peut tirer de ce fait la conclusion que les éléments correspondants du rêve latent doivent également être rapprochés, mais dans d’autres cas il est possible de constater que les éléments unis dans les idées latentes sont dissociés dans le rêve manifeste.

On doit se garder, d’une façon générale, de vouloir expliquer une partie du rêve manifeste par une autre, comme si le rêve était conçu comme un tout cohérent et formait une représentation pragmatique. Le rêve ressemble plutôt, dans la majorité des cas, à une mosaïque faite avec des fragments de différentes pierres réunis par un ciment, de sorte que les dessins qui en résultent ne correspondent pas du tout aux contours des minéraux auxquels ces fragments ont été empruntés. Il existe en effet une élaboration secondaire des rêves qui se charge de transformer en un tout à peu près cohérent les données les plus immédiates du rêve, mais en rangeant les matériaux dans un ordre souvent absolument incompréhensible et en les complétant là où cela paraît nécessaire.

D’autre part, il ne faut pas exagérer l’importance du travail d’élaboration ni lui accorder une confiance sans réserves. Son activité s’épuise dans les effets que nous avons énumérés ; condenser, déplacer, effectuer une représentation plastique, soumettre ensuite le tout à une élaboration secondaire, c’est tout ce qu’il peut faire, et rien de plus. Les jugements, les appréciations critiques, l’étonnement, les conclusions qui se produisent dans les rêves, ne sont jamais les effets du travail d’élaboration, ne sont que rarement les effets d’une réflexion sur le rêve : ce sont le plus souvent des fragments d’idées latentes qui sont passés dans le rêve manifeste, après avoir subi certaines modifications et une certaine adaptation réciproque. Le travail d’élaboration ne peut pas davantage composer des discours. À part quelques rares exceptions, les discours entendus ou prononcés dans les rêves sont des échos ou des juxtapositions de discours entendus ou prononcés le jour qui a précédé le rêve, ces discours ayant été introduits dans les idées latentes en qualité de matériaux ou à titre d’excitateurs du rêve. Les calculs échappent également à la compétence du travail d’élaboration ; ceux qu’on retrouve dans le rêve manifeste sont le plus souvent des juxtapositions de nombres, des apparences de calculs, totalement dépourvues de sens ou, encore, de simples copies de calculs effectués dans les idées latentes du rêve. Dans ces conditions, on ne doit pas s’étonner de voir l’intérêt qu’on avait porté au travail d’élaboration s’en détourner pour se diriger vers les idées latentes que le rêve manifeste révèle dans un état plus ou moins déformé. Mais on a tort de pousser ce changement d’orientation jusqu’à ne parler, dans les considérations théoriques, que des idées latentes du rêve, en les mettant à la place du rêve tout court et à formuler, à propos de ce dernier, des propositions qui ne s’appliquent qu’aux premières. Il est bizarre qu’on ait pu abuser des données de la psychanalyse pour opérer cette confusion. Le « rêve » n’est pas autre chose que l’effet du travail d’élaboration ; il est donc la forme que ce travail imprime aux idées latentes.

Le travail d’élaboration est un processus d’un ordre tout à fait particulier et dont on ne connaît pas encore d’analogue dans la vie psychique. Ces condensations, déplacements, transformations régressives d’idées en images sont des nouveautés dont la connaissance constitue la principale récompense des efforts psychanalytiques. Et, d’autre part, nous pouvons, par analogie avec le travail d’élaboration, constater les liens qui rattachent les études psychanalytiques à d’autres domaines tels que l’évolution de la langue et de la pensée. Vous ne serez à même d’apprécier toute l’importance de ces notions que lorsque vous saurez que les mécanismes qui président au travail d’élaboration sont les prototypes de ceux qui règlent la production des symptômes névrotiques.

Je sais également que nous ne pouvons pas encore embrasser d’un coup d’œil d’ensemble toutes les nouvelles acquisitions que la psychologie peut retirer de ces travaux. J’attire seulement votre attention sur les nouvelles preuves que nous avons pu obtenir en faveur de l’existence d’actes psychiques inconscients (et les idées latentes des rêves ne sont que cela) et sur l’accès insoupçonné que l’interprétation des rêves ouvre à ceux qui veulent acquérir la connaissance de la vie psychique inconsciente.

Et, maintenant, je vais analyser devant vous quelques petits exemples de rêves afin de vous montrer en détail ce que je ne vous ai présenté jusqu’à présent, à titre de préparation, que d’une façon synthétique et générale.

12. Analyse de quelques exemples

de rêves

Ne soyez pas déçus si, au lieu de vous inviter à assister à l’interprétation d’un grand et beau rêve, je ne vous présente encore cette fois que des fragments d’interprétations. Vous pensez sans doute qu’après tant de préparation vous avez le droit d’être traités avec plus de confiance et qu’après l’heureuse interprétation de tant de milliers de rêves on aurait dû pouvoir, depuis longtemps, réunir une collection d’excellents exemples de rêves offrant toutes les preuves voulues en faveur de tout ce que nous avons dit concernant le travail d’élaboration et les idées des rêves. Vous avez peut-être raison, mais je dois vous avertir que de nombreuses difficultés s’opposent à la réalisation de votre désir.

Et avant tout, je tiens à vous dire qu’il n’y a pas de personnes faisant de l’interprétation des rêves leur occupation principale. Quand a-t-on l’occasion d’interpréter un rêve ? On s’occupe parfois, sans aucune intention spéciale, des rêves d’une personne amie, ou bien on travaille pendant quelque temps sur ses propres rêves, afin de s’entraîner à la technique psychanalytique ; mais le plus souvent on a affaire aux rêves de personnes nerveuses, soumises au traitement psychanalytique. Ces derniers rêves constituent des matériaux excellents et ne le cèdent en rien aux rêves de personnes saines, mais la technique du traitement nous oblige à subordonner l’interprétation des rêves aux exigences thérapeutiques et à abandonner en cours de route un grand nombre de rêves, dès qu’on réussit à en extraire des données susceptibles de recevoir une utilisation thérapeutique. Certains rêves, ceux notamment qui se produisent pendant la cure, échappent tout simplement à une interprétation complète. Comme ils surgissent de l’ensemble total des matériaux psychiques que nous ignorons encore, nous ne pouvons les comprendre qu’une fois la cure terminée. La communication de ces rêves nécessiterait la mise sous vos yeux de tous les mystères d’une névrose ; ceci ne cadre pas avec nos intentions, puisque nous voyons dans l’étude du rêve une préparation à celle des névroses.

Cela étant, vous renoncerez peut-être volontiers à ces rêves, pour entendre l’explication de rêves d’hommes sains ou de vos propres rêves. Mais cela n’est guère faisable, vu le contenu des uns et des autres. Il n’est guère possible de se confesser soi-même ou de confesser ceux qui ont mis en vous leur confiance, avec cette franchise et cette sincérité qu’exigerait une interprétation complète de rêves, lesquels, ainsi que vous le savez, relèvent de ce qu’il y a de plus intime dans notre personnalité. En dehors de cette difficulté de se procurer des matériaux, il y a encore une autre raison qui s’oppose à la communication des rêves. Le rêve, vous le savez, apparaît au rêveur comme quelque chose d’étrange : à plus forte raison doit-il apparaître comme tel à ceux qui ne connaissent pas la personne du rêveur. Notre littérature ne manque pas de bonnes et complètes analyses de rêves ; j’en ai publié moi-même quelques-unes à propos d’observations de malades ; le plus bel exemple d’interprétation est peut-être celui publié par Otto Rank. Il s’agit de deux rêves d’une jeune fille, se rattachant l’un à l’autre. Leur exposé n’occupe que deux pages imprimées, alors que leur analyse en comprend soixante-seize. Il me faudrait presque un semestre pour effectuer avec vous un travail de ce genre. Lorsqu’on aborde l’interprétation d’un rêve un peu long et plus ou moins considérablement déformé, on a besoin de tant d’éclaircissements, il faut tenir compte de tant d’idées et de souvenirs surgissant chez le rêveur, s’engager dans tant de digressions qu’un compte rendu d’un travail de ce genre prendrait une extension considérable et ne vous donnerait aucune satisfaction. Je dois donc vous prier de vous contenter de ce qui est plus facile à obtenir, à savoir de la communication de petits fragments de rêves appartenant à des personnes névrosées et dont on peut étudier isolément tel ou tel élément. Ce sont les symboles des rêves et certaines particularités de la représentation régressive des rêves qui se prêtent le plus facilement à la démonstration. Je vous dirai, à propos de chacun des rêves qui suivent, les raisons pour lesquelles il me semble mériter une communication.

1. Voici un rêve qui se compose de deux brèves images : son oncle fume une cigarette, bien qu’on soit un samedi. – Une femme l’embrasse et le caresse comme son enfant.

À propos de la première image, le rêveur, qui est Juif, nous dit que son oncle, homme pieux, n’a jamais commis et n’aurait jamais été capable de commettre un péché pareil[25]. À propos de la femme qui figure dans la seconde image, il ne pense qu’à sa mère. Il existe certainement un rapport entre ces deux images ou idées. Mais lequel ? Comme il exclut formellement la réalité de l’acte de son oncle, on est tenté de réunir les deux images par la relation de dépendance temporelle. « Au cas où mon oncle, le saint homme, se déciderait à fumer une cigarette un samedi, je devrais me laisser caresser par ma mère. » Cela signifie que les caresses échangées avec la mère constituent une chose aussi peu permise que le fait pour un Juif pieux de fumer un samedi. Je vous ai déjà dit, et vous vous en souvenez sans doute, qu’au cours du travail d’élaboration toutes les relations entre les idées des rêves se trouvent supprimées, que ces idées mêmes sont réduites à l’état de matériaux bruts et que c’est la tâche de l’interprétation de reconstituer ces relations disparues.

2. À la suite de mes publications sur le rêve, je suis devenu, dans une certaine mesure, un consultant officiel pour les affaires se rapportant aux rêves, et je reçois depuis des années des épîtres d’un peu partout, dans lesquelles on me communique des rêves ou demande mon avis sur des rêves. Je suis naturellement reconnaissant à tous ceux qui m’envoient des matériaux suffisants pour rendre l’interprétation possible ou qui proposent eux-mêmes une interprétation. De cette catégorie fait partie le rêve suivant qui m’a été communiqué en 1910 par un étudiant en médecine de Munich. Je le cite pour vous montrer combien un rêve est en général difficile à comprendre, tant que le rêveur n’a pas fourni tous les renseignements nécessaires. Je vais également vous épargner une grave erreur, car je vous crois enclins à considérer l’interprétation des rêves qui souligne l’importance des symboles comme l’interprétation idéale et à refouler au second plan la technique fondée sur les associations surgissant à propos des rêves.

13 juillet 1910. Vers le matin je fais le rêve suivant : je descends à bicyclette une rue de Tubingue, lorsqu’un basset noir se précipite derrière moi et me saisit au talon. Je descends un peu plus loin, m’assieds sur une marche et commence à me défendre contre l’animal qui aboie avec rage (Ni la morsure, ni la scène qui la suit ne me font éprouver de sensation désagréable). Vis-à-vis de moi sont assises deux dames âgées qui me regardent d’un air moqueur. Je me réveille alors et, chose qui m’est déjà arrivée plus d’une fois, au moment même du passage du sommeil à l’état de veille, tout mon rêve m’apparaît clair.

Les symboles nous seraient ici de peu de secours. Mais le rêveur nous apprend ceci : « J’étais, depuis quelque temps, amoureux d’une jeune fille que je ne connaissais que pour l’avoir rencontrée souvent dans la rue et sans jamais avoir eu l’occasion de l’approcher. J’aurais été très heureux que cette occasion me fût fournie par le basset, car j’aime beaucoup les bêtes et croyais avec plaisir avoir surpris le même sentiment chez la jeune fille. » Il ajoute qu’il lui est souvent arrivé d’intervenir, avec beaucoup d’adresse et au grand étonnement des spectateurs, pour séparer des chiens qui se battaient. Nous apprenons encore que la jeune fille qui lui plaisait était toujours vue en compagnie de ce chien particulier. Seulement, dans le rêve manifeste cette jeune fille était écartée et seul y était maintenu le chien qui lui était associé. Il se peut que les dames qui se moquaient de lui aient été évoquées à la place de la jeune fille. Ses renseignements ultérieurs ne suffisent pas à éclaircir ce point. Le fait qu’il se voit dans le rêve voyager à bicyclette constitue la reproduction directe de la situation dont il se souvient : il ne rencontrait la jeune fille avec son chien que lorsqu’il était à bicyclette.

3. Lorsque quelqu’un perd un parent qui lui est cher, il fait pendant longtemps des rêves singuliers dans lesquels on trouve les compromis les plus étonnants entre la certitude de la mort et le besoin de faire revivre le mort. Tantôt le disparu, tout en étant mort, continue de vivre, car il ne sait pas qu’il est mort, alors qu’il mourrait tout à fait s’il le savait ; tantôt il est à moitié mort, à moitié vivant, et chacun de ces états se distingue par des signes particuliers. On aurait tort de traiter ces rêves d’absurdes, car la résurrection n’est pas plus inadmissible dans le rêve que dans le conte, par exemple, où elle constitue un événement ordinaire. Pour autant que j’ai pu analyser ces rêves, j’ai trouvé qu’ils se prêtaient à une explication rationnelle, mais que le pieux désir de rappeler le mort à la vie sait se satisfaire par les moyens les plus extraordinaires. Je vais vous citer un rêve de ce genre, qui paraît bizarre et absurde et dont l’analyse vous révélera certains détails que nos considérations théoriques étaient de nature à vous faire prévoir. C’est le rêve d’un homme qui a perdu son père depuis plusieurs années.

Le père est mort, mais il a été exhumé et a mauvaise mine. Il reste en vie depuis son exhumation et le rêveur fait tout son possible pour qu’il ne s’en aperçoive pas. (Ici le rêve passe à d’autres choses, très éloignées en apparence.)

Le père est mort : nous le savons. Son exhumation ne correspond pas plus à la réalité que les détails ultérieurs du rêve. Mais le rêveur raconte : lorsqu’il fut revenu des obsèques de son père, il éprouva un mal de dents. Il voulait traiter la dent malade selon la prescription de la religion juive : « Lorsqu’une dent te fait souffrir, arrache-la », et se rendit chez le dentiste. Mais celui-ci lui dit : « On ne fait pas arracher une dent ; il faut avoir patience. Je vais vous mettre dans la dent quelque chose qui la tuera. Revenez dans trois jours : j’extrairai cela. »

C’est cette « extraction », dit tout à coup le rêveur, qui correspond à l’exhumation.

Le rêveur aurait-il raison ? Pas tout à fait, car ce n’est pas la dent qui devait être extraite, mais sa partie morte. Mais c’est là une des nombreuses imprécisions que, d’après nos expériences, on constate souvent dans les rêves. Le rêveur aurait alors opéré une condensation, en fondant en un seul le père mort et la dent tuée et cependant conservée. Rien d’étonnant s’il en est résulté dans le rêve manifeste quelque chose d’absurde, car tout ce qui est de la dent ne peut pas s’appliquer au père. Où se trouverait en général entre le père et la dent, ce tertium comparationis qui a rendu possible la condensation que nous trouvons dans le rêve manifeste ?

Il doit pourtant y avoir un rapport entre le père et la dent, car le rêveur nous dit qu’il sait que lorsqu’on rêve d’une dent tombée, cela signifie qu’on perdra un membre de sa famille.

Nous savons que cette interprétation populaire est inexacte ou n’est exacte que dans un sens spécial, c’est-à-dire en tant que boutade. Aussi serons-nous d’autant plus étonnés de retrouver ce thème derrière tous les autres fragments du contenu du rêve.

Sans y être sollicité, notre rêveur se met maintenant à nous parler de la maladie et de la mort de son père, ainsi que de son attitude à l’égard de celui-ci. La maladie du père a duré longtemps, les soins et le traitement ont coûté au fils beaucoup d’argent. Et, pourtant, lui, le fils, ne s’en était jamais plaint, n’avait jamais manifesté la moindre impatience, n’avait jamais exprimé le désir de voir la fin de tout cela. Il se vante d’avoir toujours éprouvé à l’égard de son père un sentiment de piété vraiment juive, de s’être toujours rigoureusement conformé à la loi juive. N’êtes-vous pas frappés de la contradiction qui existe dans les idées se rapportant aux rêves ? Il a identifié dent et père. À l’égard de la dent il voulait agir selon la loi juive qui ordonnait de l’arracher dès l’instant où elle était une cause de douleur et contrariété. À l’égard du père, il voulait également agir selon la loi qui, cette fois, ordonne cependant de ne pas se plaindre de la dépense et de la contrariété, de supporter patiemment l’épreuve et de s’interdire toute intention hostile envers l’objet qui est cause de la douleur. L’analogie entre les deux situations aurait cependant été plus complète si le fils avait éprouvé à l’égard du père les mêmes sentiments qu’à l’égard de la dent, c’est-à-dire s’il avait souhaité que la mort vînt mettre fin à l’existence inutile, douloureuse et coûteuse de celui-ci.

Je suis persuadé que tels furent effectivement les sentiments de notre rêveur à l’égard de son père pendant la pénible maladie de celui-ci et que ses bruyantes protestations de piété filiale n’étaient destinées qu’à le détourner de ces souvenirs. Dans des situations de ce genre, on fait généralement le souhait de voir venir la mort, mais ce souhait se couvre du masque de la pitié : la mort, se dit-on, serait une délivrance pour le malade qui souffre. Remarquez bien cependant qu’ici nous franchissons la limite des idées latentes elles-mêmes. La première intervention de celles-ci ne fut certainement inconsciente que pendant peu de temps, c’est-à-dire pendant la durée de la formation du rêve ; mais les sentiments hostiles à l’égard du père ont dû exister à l’état inconscient depuis un temps assez long, peut-être même depuis l’enfance, et ce n’est qu’occasionnellement, pendant la maladie, qu’ils se sont, timides et marqués, insinués dans la conscience. Avec plus de certitude encore nous pouvons affirmer la même chose concernant d’autres idées latentes qui ont contribué à constituer le contenu du rêve. On ne découvre dans le rêve nulle trace de sentiments hostiles à l’égard du père. Mais si nous cherchons la racine d’une pareille hostilité à l’égard du père en remontant jusqu’à l’enfance, nous nous souvenons qu’elle réside dans la crainte que nous inspire le père, lequel commence de très bonne heure à réfréner l’activité sexuelle du garçon et continue à lui opposer des obstacles, pour des raisons sociales, même à l’âge qui suit la puberté. Ceci est également vrai de l’attitude de notre rêveur à l’égard de son père : son amour était mitigé de beaucoup de respect et de crainte qui avaient leur source dans le contrôle exercé par le père sur l’activité sexuelle du fils.

Les autres détails du rêve manifeste s’expliquent par le complexe de l’onanisme. « Il a mauvaise mine » : cela peut bien être une allusion aux paroles du dentiste que c’est une mauvaise perspective que de perdre une dent en cet endroit. Mais cette phrase se rapporte peut-être également à la mauvaise mine par laquelle le jeune homme ayant atteint l’âge de la puberté trahit ou craint de trahir son activité sexuelle exagérée. Ce n’est pas sans un certain soulagement pour lui-même que le rêveur a, dans le contenu du rêve manifeste, transféré la mauvaise mine au père, et cela en vertu d’une inversion du travail d’élaboration que vous connaissez déjà. « Il continue à vivre » : cette idée correspond aussi bien au souhait de résurrection qu’à la promesse du dentiste que la dent pourra être conservée. Mais la proposition : « le rêveur fait tout son possible, pour qu’il (le père) ne s’en aperçoive pas », est tout à fait raffinée, car elle a pour but de nous suggérer la conclusion qu’il est mort. La seule conclusion significative découle cependant du « complexe de l’onanisme », puisqu’il est tout à fait compréhensible que le jeune homme fasse tout son possible pour dissimuler au père sa vie sexuelle. Rappelez-vous à ce propos que nous avons toujours été amenés à recourir à l’onanisme et à la crainte du châtiment pour les pratiques qu’elle comporte, pour interpréter les rêves ayant pour objet le mal de dent.

Vous voyez maintenant comment a pu se former ce rêve incompréhensible. Plusieurs procédés ont été mis en œuvre à cet effet : condensation singulière et trompeuse, déplacement de toutes les idées hors de la série latente, création de plusieurs formations substitutives pour les plus profondes et les plus reculées dans le temps d’entre ces idées.

4. Nous avons déjà essayé à plusieurs reprises d’aborder ces rêves sobres et banals qui ne contiennent rien d’absurde ou d’étrange, mais à propos desquels la question se pose : pourquoi rêve-t-on de choses aussi indifférentes ? Je vais, en conséquence, vous citer un nouvel exemple de ce genre, trois rêves assortis l’un à l’autre et faits par une jeune femme au cours de la même nuit.

a. Elle traverse le salon de son appartement et se cogne la tête contre le lustre suspendu au plafond. Il en résulte une plaie saignante.

Nulle réminiscence ; aucun souvenir d’un événement réellement arrivé. Les renseignements qu’elle fournit indiquent une tout autre direction. « Vous savez à quel point mes cheveux tombent. Mon enfant, m’a dit hier ma mère, si cela continue, ta tête sera bientôt nue comme un derrière. » La tête apparaît ici comme le symbole de la partie opposée au corps. La signification symbolique du lustre est évidente : tous les objets allongés sont des symboles de l’organe sexuel masculin. Il s’agirait donc d’une hémorragie de la partie inférieure du tronc, à la suite de la blessure occasionnée par le pénis. Ceci pourrait encore avoir plusieurs sens ; les autres renseignements fournis par la rêveuse montrent qu’il s’agit de la croyance d’après laquelle les règles seraient provoquées par les rapports sexuels avec l’homme, théorie sexuelle qui compte beaucoup d’adeptes parmi les jeunes filles n’ayant pas encore atteint la maturité.

b. Elle voit dans la vigne une fosse profonde qui, elle le sait, provient de l’arrachement d’un arbre. Elle remarque à ce propos que l’arbre lui-même manque. Elle croit n’avoir pas vu l’arbre dans son rêve, mais toute sa phrase sert à l’expression d’une autre idée qui en révèle la signification symbolique. Ce rêve se rapporte notamment à une autre théorie sexuelle d’après laquelle les petites filles auraient au début les mêmes organes sexuels que les garçons et que c’est à la suite de la castration (arrachement d’un arbre) que les organes sexuels de la femme prendraient la forme que l’on sait.

c. Elle se tient devant le tiroir de son bureau dont le contenu lui est tellement familier qu’elle s’aperçoit aussitôt de la moindre intervention d’une main étrangère. Le tiroir du bureau est, comme tout tiroir, boîte ou caisse, la représentation symbolique de l’organe sexuel de la femme. Elle sait que les traces de rapports sexuels (et, comme elle le croit, de l’attouchement) sont faciles à reconnaître et elle avait longtemps redouté cette épreuve. Je croîs que l’intérêt de ces trois rêves réside principalement dans les connaissances dont la rêveuse fait preuve : elle se rappelle l’époque de ses réflexions enfantines sur les mystères de la vie sexuelle, ainsi que les résultats auxquels elle était arrivée et dont elle était alors très fière.

5. Encore un peu de symbolisme. Mais cette fois je dois au préalable exposer brièvement la situation psychique. Un monsieur, qui a passé une nuit dans l’intimité d’une dame, parle de cette dernière comme d’une de ces natures maternelles chez lesquelles le sentiment amoureux est fondé uniquement sur le désir d’avoir un enfant. Mais les circonstances dans lesquelles a eu lieu la rencontre dont il s’agit étaient telles que des précautions contre l’éventuelle maternité durent être prises, et l’on sait que la principale de ces précautions consiste à empêcher le liquide séminal de pénétrer dans les organes génitaux de la femme. Au réveil qui suit la rencontre en question, la dame raconte le rêve suivant :

Un officier vêtu d’un manteau rouge la poursuit dans la rue. Elle se met à courir, monte l’escalier de sa maison ; il la suit toujours. Essoufflée, elle arrive devant son appartement, s’y glisse et referme derrière elle la porte à clef. Il reste dehors et, en regardant par la fenêtre, elle le voit assis sur un banc et pleurant.

Vous reconnaissez sans difficulté dans la poursuite par l’officier au manteau rouge et dans l’ascension précipitée de l’escalier la représentation de l’acte sexuel. Le fait que la rêveuse s’enferme à clef pour se mettre à l’abri de la poursuite représente un exemple de ces inversions qui se produisent si fréquemment dans les rêves : il est une allusion au non-achèvement de l’acte sexuel par l’homme. De même, elle a déplacé sa tristesse en l’attribuant à son partenaire : c’est lui qu’elle voit pleurer dans le rêve, ce qui constitue également une allusion à l’émission du sperme.

Vous avez sans doute entendu dire que d’après la psychanalyse tous les rêves auraient une signification sexuelle. Maintenant vous êtes à même de vous rendre compte à quel point ce jugement est incorrect. Vous connaissez des rêves qui sont des réalisations de désirs, des rêves dans lesquels il s’agit de la satisfaction des besoins les plus fondamentaux, tels que la faim, la soif, le besoin de liberté, vous connaissez aussi des rêves que j’ai appelés rêves de commodité et d’impatience, des rêves de cupidité, des rêves égoïstes. Mais vous devez considérer comme un autre résultat de la recherche psychanalytique le fait que les rêves très déformés (pas tous d’ailleurs) servent principalement à l’expression de désirs sexuels.

6. J’ai d’ailleurs une raison spéciale d’accumuler les exemples d’application de symboles dans les rêves. Dès notre première rencontre, je vous ai dit combien il était difficile, dans l’enseignement de la psychanalyse, de fournir les preuves de ce qu’on avance et de gagner ainsi la conviction des auditeurs. Vous avez eu depuis plus d’une occasion de vous assurer que j’avais raison. Or, il existe entre les diverses propositions et affirmations de la psychanalyse un lien tellement intime que la conviction acquise sur un point peut s’étendre à une partie plus ou moins grande du tout. On peut dire de la psychanalyse qu’il suffit de lui tendre le petit doigt pour qu’elle saisisse la main entière. Celui qui a compris et adopté l’explication des actes manqués doit, pour être logique, adopter tout le reste. Or, le symbolisme des rêves nous offre un autre point aussi facilement accessible. Je vais vous exposer le rêve, déjà publié, d’une femme du peuple, dont le mari est agent de police et qui n’a certainement jamais entendu parler de symbolisme des rêves et de psychanalyse. Jugez vous-mêmes si l’interprétation de ce rêve à l’aide de symboles sexuels doit ou non être considérée comme arbitraire et forcée.

« … Quelqu’un s’est alors introduit dans le logement et, pleine d’angoisse, elle appelle un agent de police. Mais celui-ci, d’accord avec deux "larrons", est entré dans une église à laquelle conduisaient plusieurs marches. Derrière l’église, il y avait une montagne couverte d’une épaisse forêt. L’agent de police était coiffé d’un casque et portait un hausse-col et un manteau. Il portait toute sa barbe qui était noire. Les deux vagabonds, qui accompagnaient paisiblement l’agent, portaient autour des reins des tabliers ouverts en forme de sacs. Un chemin conduisait de l’église à la montagne. Ce chemin était couvert des deux côtés d’herbe et de broussailles qui devenaient de plus en plus épaisses et formaient une véritable forêt au sommet de la montagne. »

Vous reconnaissez sans peine les symboles employés. Les organes génitaux masculins sont représentés par une trinité de personnes, les organes féminins par un paysage, avec chapelle, montagne et forêt. Vous trouvez ici les marches comme symbole de l’acte sexuel. Ce qui est appelé montagne dans le rêve porte le même nom en anatomie : mont de Vénus.

7. Encore un rêve devant être interprété à l’aide de symboles, remarquable et probant par le fait que c’est le rêveur lui-même qui a traduit tous les symboles, sans posséder la moindre connaissance théorique relative à l’interprétation des rêves, circonstance tout à fait extraordinaire et dont les conditions ne sont pas connues exactement.

« Il se promène avec son père dans un endroit qui est certainement le Prater[26], car on voit la rotonde et devant celle-ci une petite saillie à laquelle est attaché un ballon captif qui semble assez dégonflé. Son père lui demande à quoi tout cela sert ; la question l’étonne, mais il n’en donne pas moins l’explication qu’on lui demande. Ils arrivent ensuite dans une cour dans laquelle est étendue une grande plaque de fer blanc. Le père voudrait en détacher un grand morceau, mais regarde autour de lui pour savoir si personne ne le remarque. Il lui dit qu’il lui suffit de prévenir le surveillant : il pourra alors en emporter tant qu’il voudra. De cette cour un escalier conduit dans une fosse dont les parois sont capitonnées comme, par exemple, un fauteuil en cuir. Au bout de cette fosse se trouve une longue plate-forme après laquelle commence une autre fosse. »

Le rêveur interprète lui-même : « La rotonde, ce sont mes organes génitaux, le ballon captif qui se trouve devant n’est autre chose que ma verge dont la faculté d’érection se trouve diminuée depuis quelque temps. » Pour traduire plus exactement : la rotonde, c’est la région fessière que l’enfant considère généralement comme faisant partie de l’appareil génital ; la petite saillie devant cette rotonde, ce sont les bourses. Dans le rêve, le père lui demande ce que tout cela signifie, c’est-à-dire quels sont le but et la fonction des organes génitaux. Nous pouvons, sans risque de nous tromper, intervertir les situations et admettre que c’est le fils qui interroge. Le père n’ayant jamais, dans la vie réelle, posé de question pareille, on doit considérer cette idée du rêve comme un désir ou ne l’accepter que conditionnellement : « Si j’avais demandé à mon père des renseignements relatifs aux organes sexuels… » Nous retrouverons bientôt la suite et le développement de cette idée. La cour dans laquelle est étendue la plaque de fer blanc ne doit pas être considérée comme étant essentiellement un symbole : elle fait partie du local où le père exerce son commerce. Par discrétion, j’ai remplacé par le fer blanc l’article dont il fait commerce, sans rien changer au texte du rêve. Le rêveur, qui assiste son père dans ses affaires, a été dès le premier jour choqué par l’incorrection des procédés sur lesquels repose en grande partie le gain. C’est pourquoi on doit donner à l’idée dont nous avons parlé plus haut la suite suivante : « (Si j’avais demandé à mon père), il m’aurait trompé, comme il trompe ses clients. » Le père voulait détacher un morceau de la plaque de fer blanc : on peut bien voir dans ce désir la représentation de la malhonnêteté commerciale, mais le rêveur lui-même en donne une autre explication : il signifie l’onanisme. Cela, nous le savons depuis longtemps, mais, en outre, cette interprétation s’accorde avec le fait que le secret de l’onanisme est exprimé par son contraire (le fils disant au père que s’il veut emporter un morceau de fer blanc, il doit le faire ouvertement, en demandant la permission au surveillant). Aussi ne sommes-nous pas étonnés de voir le fils attribuer au père les pratiques onaniques, comme il lui a attribué l’interrogation dans la première scène du rêve. Quant à la fosse, le rêveur l’interprète en évoquant le mou capitonnage des parois vaginales. Et j’ajoute de ma part que la descente, comme dans d’autres cas la montée, signifie l’acte du coït.

La première fosse, nous disait le rêveur, était suivie d’une longue plate-forme au bout de laquelle commençait une autre fosse : il s’agit là de détails biographiques. Après avoir eu des rapports sexuels fréquents, le rêveur se trouve actuellement gêné dans l’accomplissement de l’acte sexuel et espère, grâce au traitement, recouvrer sa vigueur d’autrefois.

8. Les deux rêves qui suivent appartiennent à un étranger aux dispositions polygamiques très prononcées. Je les cite pour vous montrer que c’est toujours le moi du rêveur qui apparaît dans le rêve alors même qu’il se trouve dissimulé dans le rêve manifeste. Les malles qui figurent dans ces rêves sont des symboles de femmes.

a. Il part en voyage, ses bagages sont apportés à la gare par une voiture. Ils se composent d’un grand nombre de malles, parmi lesquelles se trouvent deux grandes malles noires, dans le genre « malles à échantillons ». Il dit à quelqu’un d’un ton de consolation : celles-ci ne vont que jusqu’à la gare.

Il voyage en effet avec beaucoup de bagages, mais fait aussi intervenir dans le traitement beaucoup d’histoires de femmes. Les deux malles noires correspondent à deux femmes brunes, qui jouent actuellement dans sa vie un rôle de première importance. L’une d’elles voulait le suivre à Vienne ; sur mon conseil, il lui a télégraphié de n’en rien faire.

b. Une scène à la douane : un de ses compagnons de voyage ouvre sa malle et dit en fumant négligemment sa cigarette : il n’y a rien là-dedans. Le douanier semble le croire, mais recommence à fouiller et trouve quelque chose de tout à lait défendu. Le voyageur dit alors avec résignation : rien à faire. – C’est lui-même qui est le voyageur ; moi, je suis le douanier. Généralement très sincère dans ses confessions, il a voulu me dissimuler les relations qu’il venait de nouer avec une dame, car il pouvait supposer avec raison que cette dame ne m’était pas inconnue. Il a transféré sur une autre personne la pénible situation de quelqu’un qui reçoit un démenti, et c’est ainsi qu’il semble ne pas figurer dans ce rêve.

9. Voici l’exemple d’un symbole que je n’ai pas encore mentionné :

Il rencontre sa sœur en compagnie de deux amies, sœurs elles-mêmes. Il tend la main à celles-ci, mais pas à sa propre sœur.

Ce rêve ne se rattache à aucun événement connu. Ses souvenirs le reportent plutôt à une époque où il avait observé pour la première fois, en recherchant la cause de ce fait, que la poitrine se développe tard chez les jeunes filles. Les deux sœurs représentent donc deux seins qu’il saisirait volontiers pourvu que ce ne soit pas les seins de sa sœur.

10. Et voici un exemple de symbolisme de la mort dans le rêve :

Il marche sur un pont de fer élevé et raide avec deux personnes qu’il connaît, mais dont il a oublié les noms au réveil. Tout d’un coup ces deux personnes disparaissent, et il voit un homme spectral portant un bonnet et un costume de toile. Il lui demande s’il est le télégraphiste… Non. S’il est le voiturier. Non. Il continue son chemin, éprouve encore pendant le rêve une grande angoisse et, même une fois réveillé, il prolonge son rêve en imaginant que le pont de fer s’écroule et qu’il est précipité dans l’abîme.

Les personnes dont on dit qu’on ne les connaît pas ou qu’on a oublié leurs noms sont le plus souvent des personnes très proches. Le rêveur a un frère et une sœur ; s’il avait souhaité leur mort, il n’eût été que juste qu’il en éprouvât lui-même une angoisse mortelle. Au sujet du télégraphiste, il fait observer que ce sont toujours des porteurs de mauvaises nouvelles. D’après l’uniforme, ce pouvait être aussi bien un allumeur de réverbères, mais les allumeurs de réverbères sont aussi chargés de les éteindre, comme le génie de la mort éteint le flambeau de la vie. À l’idée du voiturier il associe le poème d’Uhland sur le voyage en mer du roi Charles et se souvient à ce propos d’un dangereux voyage en mer avec deux camarades, voyage au cours duquel il avait joué le rôle du roi dans le poème. À propos du pont de fer, il se rappelle un grave accident survenu dernièrement et l’absurde aphorisme, la vie est un pont suspendu.

11. Autre exemple de représentation symbolique de la mort, un monsieur inconnu dépose à son intention une carte de visite bordée de noir.

12. Le rêve suivant qui a d’ailleurs, parmi ses antécédents, un état névrotique, vous intéressera sous plusieurs rapports.

Il voyage en chemin de fer. Le train s’arrête en pleine campagne. Il pense qu’il s’agit d’un accident, qu’il faut songer à se sauver, traverse tous les compartiments du train et tue tous ceux qu’il rencontre : conducteur, mécanicien, etc.

À cela se rattache le souvenir d’un récit fait par un ami. Sur un chemin de fer italien on transportait un fou dans un compartiment réservé, mais par mégarde on avait laissé entrer un voyageur dans le même compartiment. Le fou tua le voyageur. Le rêveur s’identifie donc avec le fou et justifie son acte par la représentation obsédante, qui le tourmente de temps à autre, qu’il doit « supprimer tous les témoins ». Mais il trouve ensuite une meilleure motivation qui forme le point de départ du rêve. Il a revu la veille au théâtre la jeune fille qu’il devait épouser, mais dont il s’était détaché parce qu’elle le rendait jaloux. Vu l’intensité que peut atteindre chez lui la jalousie, il serait réellement devenu fou s’il avait épousé cette jeune fille. Cela signifie : il la considère comme si peu sûre qu’il aurait été obligé de tuer tous ceux qu’il aurait trouvés sur son chemin, car il eût été jaloux de tout le monde. Nous savons déjà que le fait de traverser une série de pièces (ici de compartiments) est le symbole du mariage.

À propos de l’arrêt du train en pleine campagne et de la peur d’un accident, il nous raconte qu’un jour où il voyageait réellement en chemin de fer, le train s’était subitement arrêté entre deux stations. Une jeune dame qui se trouvait à côté de lui déclare qu’il va probablement se produire une collision avec un autre train et que dans ce cas la première précaution à prendre est de lever les jambes en l’air. Ces « jambes en l’air » ont aussi joué un rôle dans les nombreuses promenades et excursions à la campagne qu’il fit avec la jeune fille au temps heureux de leurs premières amours. Nouvelle preuve qu’il faudrait qu’il fût fou pour l’épouser à présent. Et pourtant la connaissance que j’avais de la situation me permet d’affirmer que le désir de commettre cette folie n’en persistait pas moins chez lui.

13. Traits archaïques et infantilisme du rêve

Revenons à notre résultat, d’après lequel, sous l’influence de la censure, le travail d’élaboration communique aux idées latentes du rêve un autre mode d’expression. Les idées latentes ne sont que les idées conscientes de notre vie éveillée, idées que nous connaissons. Le nouveau mode d’expression présente de nombreux traits qui nous sont inintelligibles. Nous avons dit qu’il remonte à des états, depuis longtemps dépassés, de notre développement intellectuel, au langage figuré, aux relations symboliques, peut-être à des conditions qui avaient existé avant le développement de notre langage abstrait. C’est pourquoi nous avons qualifié d’archaïque ou régressif le mode d’expression du travail d’élaboration.

Vous pourriez en conclure que l’étude plus approfondie du travail d’élaboration nous permettra de recueillir des données précieuses sur les débuts peu connus de notre développement intellectuel. J’espère qu’il en sera ainsi, mais ce travail n’a pas encore été entrepris. La préhistoire à laquelle nous ramène le travail d’élaboration est double : il y a d’abord la préhistoire individuelle, l’enfance ; il y a ensuite, dans la mesure où chaque individu reproduit en abrégé, au cours de son enfance, tout le développement de l’espèce humaine, la préhistoire phylogénique. Qu’on réussisse un jour à établir la part qui, dans les processus psychiques latents, revient à la préhistoire individuelle et les éléments qui, dans cette vie, proviennent de la préhistoire phylogénique, la chose ne me semble pas impossible. C’est ainsi, par exemple, qu’on est autorisé, à mon avis, à considérer comme un legs phylogénique la symbolisation que l’individu comme tel n’a jamais apprise.

Mais ce n’est pas là le seul caractère archaïque du rêve. Vous connaissez tous par expérience la remarquable amnésie de l’enfance. Je parle du fait que les cinq, six ou huit premières années de la vie ne laissent pas, comme les événements de la vie ultérieure, de traces dans la mémoire. On rencontre bien des individus croyant pouvoir se vanter d’une continuité mnémonique s’étendant sur toute la durée de leur vie, depuis ses premiers commencements, mais le cas contraire, celui de lacunes dans la mémoire, est de beaucoup le plus fréquent. Je crois que ce fait n’a pas suscité l’étonnement qu’il mérite. À l’âge de deux ans, l’enfant sait déjà bien parler ; il montre bientôt après qu’il sait s’orienter dans des situations psychiques compliquées et il manifeste ses idées et sentiments par des propos et des actes qu’on lui rappelle plus tard, mais qu’il a lui-même oubliés. Et pourtant, la mémoire de l’enfant étant moins surchargée pendant les premières années que pendant les années qui suivent, par exemple la huitième, elle devrait être plus sensible et plus souple, donc plus apte à retenir les faits et les impressions. D’autre part, rien ne nous autorise à considérer la fonction de la mémoire comme une fonction psychique élevée et difficile : on trouve, au contraire, une bonne mémoire même chez des personnes dont le niveau intellectuel est très bas.

À cette particularité s’en superpose une autre, à savoir que le vide mnémonique qui s’étend sur les premières années de l’enfance n’est pas complet : certains souvenirs bien conservés émergent, souvenirs correspondant le plus souvent à des impressions plastiques et dont rien d’ailleurs ne justifie la conservation. Les souvenirs se rapportant à des événements ultérieurs subissent dans la mémoire une sélection : ce qui est important est conservé, et le reste est rejeté. Il n’en est pas de même des souvenirs conservés qui remontent à la première enfance. Ils ne correspondent pas nécessairement à des événements importants de cette période de la vie, pas même à des événements qui pourraient paraître importants au point de vue de l’enfant. Ces souvenirs sont souvent tellement banals et insignifiants que nous nous demandons avec étonnement pourquoi ces détails ont échappé à l’oubli. J’avais essayé jadis de résoudre à l’aide de l’analyse l’énigme de l’amnésie infantile et des restes de souvenirs conservés malgré cette amnésie, et je suis arrivé à la conclusion que même chez l’enfant les souvenirs importants sont les seuls qui aient échappé à la disparition. Seulement, grâce aux processus que vous connaissez déjà et qui sont celui de la condensation et surtout celui du déplacement, l’important se trouve remplacé dans la mémoire par des éléments qui paraissent moins importants. En raison de ce fait, j’ai donné aux souvenirs de l’enfance le nom de souvenirs de couverture ; une analyse approfondie permet d’en dégager tout ce qui a été oublié.

Dans les traitements psychanalytiques on se trouve toujours dans la nécessité de combler les lacunes que présentent les souvenirs infantiles ; et, dans la mesure où le traitement donne des résultats à peu près satisfaisants, c’est-à-dire dans un très grand nombre de cas, on réussit à évoquer le contenu des années d’enfance couvert par l’oubli. Les impressions reconstituées n’ont en réalité jamais été oubliées : elles sont seulement restées inaccessibles, latentes, refoulées dans la région de l’inconscient. Mais il arrive aussi qu’elles émergent spontanément de l’inconscient, et cela souvent à l’occasion de rêves. Il apparaît alors que la vie de rêve sait trouver l’accès à ces événements infantiles latents. On en trouve de beaux exemples dans la littérature et j’ai pu moi-même apporter à l’appui de ce fait un exemple personnel. Je rêvais une nuit, entre autres, d’une certaine personne qui m’avait rendu un service et que je voyais nettement devant mes yeux. C’était un petit homme borgne, gros, ayant la tête enfoncée dans les épaules. J’avais conclu, d’après le contexte du rêve, que cet homme était un médecin. Heureusement j’ai pu demander à ma mère, qui vivait encore, quel était l’aspect extérieur du médecin de ma ville natale que j’avais quittée à l’âge de 3 ans, et j’ai appris qu’il était en effet borgne, petit, gros, qu’il avait la tête enfoncée dans les épaules ; j’ai appris en outre par ma mère dans quelle occasion, oubliée par moi, il m’avait soigné. Cet accès aux matériaux oubliés des premières années de l’enfance constitue donc un autre trait archaïque du rêve.

La même explication vaut pour une autre des énigmes auxquelles nous nous étions heurtés jusqu’à présent. Vous vous rappelez l’étonnement que vous avez éprouvé lorsque je vous ai produit la preuve que les rêves sont excités par des désirs sexuels foncièrement mauvais et d’une licence souvent effrénée, au point qu’ils ont rendu nécessaire l’institution d’une censure des rêves et d’une déformation des rêves. Lorsque nous avons interprété au rêveur un rêve de ce genre, il ne manque presque jamais d’élever une protestation contre notre interprétation ; dans le cas le plus favorable, c’est-à-dire alors même qu’il s’incline devant cette interprétation, il se demande toujours d’où a pu lui venir un désir pareil qu’il sent incompatible avec son caractère, contraire même à l’ensemble de ses tendances et sentiments. Nous ne devons pas tarder à montrer l’origine de ces désirs. Ces mauvais désirs ont leurs racines dans le passé, et souvent dans un passé qui n’est pas très éloigné. Il est possible de prouver qu’ils furent jadis connus et conscients. La femme dont le rêve signifie qu’elle désire la mort de sa fille âgée de 17 ans trouve, sous notre direction, qu’elle a réellement eu ce désir à une certaine époque. L’enfant était née d’un mariage malheureux et qui avait fini par une rupture. Alors qu’elle était encore enceinte de sa fille, elle eut, à la suite d’une scène avec son mari, un accès de rage tel qu’ayant perdu toute retenue elle se mit à se frapper le ventre à coups de poings, dans l’espoir d’occasionner ainsi la mort de l’enfant qu’elle portait. Que de mères qui aiment aujourd’hui leurs enfants avec tendresse, peut-être avec même une tendresse exagérée, ne les ont cependant conçus qu’à contrecœur et ont souhaité qu’ils fussent morts avant de naître, combien d’entre elles n’ont-elles pas donné à leur désir un commencement, par bonheur inoffensif, de réalisation ! Et c’est ainsi que le désir énigmatique de voir mourir une personne aimée remonte aux débuts mêmes des relations avec cette personne.

Le père, dont le rêve nous autorise à admettre qu’il souhaite la mort de son enfant aîné et préféré, finit également par se souvenir que ce souhait ne lui a pas toujours été étranger. Alors que l’enfant était encore au sein, le père qui n’était pas content de son mariage se disait souvent que si ce petit être, qui n’était rien pour lui, mourait, il redeviendrait libre et ferait de sa liberté un meilleur usage. On peut démontrer la même origine dans un grand nombre de cas de haine ; il s’agit dans ces cas de souvenirs se rapportant à des faits qui appartiennent au passé, qui furent jadis conscients et ont joué leur rôle dans la vie psychique. Vous me direz que lorsqu’il n’y a pas eu de modifications dans l’attitude à l’égard d’une personne, lorsque cette attitude a toujours été bienveillante, les désirs et les rêves en question ne devraient pas exister. Je suis tout disposé à vous accorder cette conclusion, tout en vous rappelant que vous devez tenir compte, non de l’expression verbale du rêve, mais du sens qu’il acquiert à la suite de l’interprétation. Il peut arriver que le rêve manifeste ayant pour objet la mort d’une personne aimée ait seulement revêtu un masque effrayant, mais signifie en réalité tout autre chose ou ne se soit servi de la personne aimée qu’à titre de substitution trompeuse pour une autre personne.

Mais cette même situation soulève encore une autre question beaucoup plus sérieuse. En admettant même, me direz-vous, que ce souhait de mort ait existé et se trouve confirmé par le souvenir évoqué, en quoi cela constitue-t-il une explication ? Ce souhait, depuis longtemps vaincu, ne peut plus exister actuellement dans l’inconscient qu’à titre de souvenir indifférent, dépourvu de tout pouvoir de stimulation. Rien ne prouve en effet ce pouvoir. Pourquoi ce souhait est-il alors évoqué dans le rêve ? Question tout à fait justifiée. La tentative d’y répondre nous mènerait loin et nous obligerait à adopter une attitude déterminée sur un des points les plus importants de la théorie des rêves. Je suis forcé de rester dans le cadre de mon exposé et de pratiquer l’abstention momentanée. Contentons-nous donc d’avoir démontré le fait que ce souhait étouffé joue le rôle d’excitateur du rêve et poursuivons nos recherches dans le but de nous rendre compte si d’autres mauvais désirs ont également leurs origines dans le passé de l’individu.

Tenons-nous-en aux désirs de suppression que nous devons ramener le plus souvent à l’égoïsme illimité du rêveur. Il est très facile de montrer que ce désir est le plus fréquent créateur de rêves. Toutes les fois que quelqu’un nous barre le chemin dans la vie (et qui ne sait combien ce cas est fréquent dans les conditions si compliquées de notre vie actuelle), le rêve se montre prêt à le supprimer, ce quelqu’un fût-il le père, la mère, un frère ou une sœur, un époux ou une épouse, etc. Cette méchanceté de la nature humaine nous avait étonnés et nous n’étions certes pas disposés à admettre sans réserve la justesse de ce résultat de l’interprétation des rêves. Mais dès l’instant où nous devons chercher l’origine de ces désirs dans le passé, nous découvrons aussitôt la période du passé individuel dans lequel cet égoïsme et ces désirs, même à l’égard des plus proches, ne présentent plus rien de déconcertant. C’est l’enfant dans ses premières années, qui se trouvent plus tard voilées par l’amnésie, – c’est l’enfant, disons-nous, qui fait souvent preuve au plus haut degré de cet égoïsme, mais qui en tout temps en présente des signes ou, plutôt, des restes très marqués. C’est lui-même que l’enfant aime tout d’abord ; il n’apprend que plus tard à aimer les autres, à sacrifier à d’autres une partie de son moi. Même les personnes que l’enfant semble aimer dès le début, il ne les aime tout d’abord que parce qu’il a besoin d’elles, ne peut se passer d’elles, donc pour des raisons égoïstes. C’est seulement plus tard que l’amour chez lui se détache de l’égoïsme. En fait, c’est l’égoïsme qui lui enseigne l’amour.

Il est très instructif d’établir sous ce rapport une comparaison entre l’attitude de l’enfant à l’égard de ses frères et sœurs et celle à l’égard de ses parents. Le jeune enfant n’aime pas nécessairement ses frères et sœurs, et généralement il ne les aime pas du tout. Il est incontestable qu’il voit en eux des concurrents, et l’on sait que cette attitude se maintient sans interruption pendant de longues années, jusqu’à la puberté et même au-delà. Elle est souvent remplacée ou, plutôt, recouverte par une attitude plus tendre, mais, d’une façon générale, c’est l’attitude hostile qui est la plus ancienne. On l’observe le plus facilement chez des enfants de 2 ans et demi à 5 ans, lorsqu’un nouveau frère ou une nouvelle sœur vient au monde. L’un ou l’autre reçoit le plus souvent un accueil peu amical. Des protestations, comme : « Je n’en veux pas, que la cigogne le remporte », sont tout à fait fréquentes. Dans la suite, l’enfant profite de toutes les occasions pour disqualifier l’intrus, et les tentatives de nuire, les attentats directs ne sont pas rares dans ces cas. Si la différence d’âge n’est pas très grande, l’enfant, lorsque son activité psychique atteint plus d’intensité, se trouve en présence d’une concurrence tout installée et s’en accommode. Si la différence d’âge est suffisamment grande, le nouveau venu peut dès le début éveiller certaines sympathies : il apparaît alors comme un objet intéressant, comme une sorte de poupée vivante ; et lorsque la différence comporte huit années ou davantage, on peut voir se manifester, surtout chez les petites filles, une sollicitude quasi maternelle. Mais à parler franchement, lorsqu’on découvre, derrière un rêve, le souhait de voir mourir un frère ou une sœur, il s’agit rarement d’un souhait énigmatique et on en trouve sans peine la source dans la première enfance, souvent même à une époque plus tardive de la vie en commun.

On trouverait difficilement une nursery sans conflits violents entre ses habitants. Les raisons de ces conflits sont : le désir de chacun de monopoliser à son profit l’amour des parents, la possession des objets et de l’espace disponible. Les sentiments hostiles se portent aussi bien sur les plus âgés que sur les plus jeunes des frères et des sœurs. C’est, je crois, Bernard Shaw qui d’a dit : s’il est un être qu’une jeune femme anglaise haïsse plus que sa mère, c’est certainement sa sœur aînée. Dans cette remarque il y a quelque chose qui nous déconcerte. Nous pouvons, à la rigueur, concevoir encore l’existence d’une haine et d’une concurrence entre frères et sœurs. Mais comment les sentiments de haine peuvent-ils se glisser dans les relations entre fille et mère, entre parents et enfants ?

Sans doute, les enfants eux-mêmes manifestent plus de bienveillance à l’égard de leurs parents qu’à l’égard de leurs frères et sœurs. Ceci est d’ailleurs tout à fait conforme à notre attente : nous trouvons l’absence d’amour entre parents et enfants comme un phénomène beaucoup plus contraire à la nature que l’inimitié entre frères et sœurs. Nous avons, pour ainsi dire, consacré dans le premier cas ce que nous avons laissé à l’état profane dans l’autre. Et cependant l’observation journalière nous montre combien les relations sentimentales entre parents et enfants restent souvent en deçà de l’idéal posé par la société, combien elles recèlent d’inimitié qui ne manquerait pas de se manifester sans l’intervention inhibitrice de la piété et de certaines tendances affectives. Les raisons de ce fait sont généralement connues : il s’agit avant tout d’une force qui tend à séparer les membres d’une famille appartenant au même sexe, la fille de la mère, le fils du père. La fille trouve dans la mère une autorité qui restreint sa volonté et est chargée de la mission de lui imposer le renoncement, exigé par la société, à la liberté sexuelle ; d’ailleurs, dans certains cas il s’agit entre la mère et la fille d’une sorte de rivalité, d’une véritable concurrence. Nous retrouvons les mêmes relations, avec plus d’acuité encore, entre père et fils. Pour le fils, le père apparaît comme la personnification de toute contrainte sociale impatiemment supportée ; le père s’oppose à l’épanouissement de la volonté du fils, il lui ferme l’accès aux jouissances sexuelles et, dans les cas de communauté des biens, à la jouissance de ceux-ci. L’attente de la mort du père s’élève, dans le cas du successeur au trône, à une véritable hauteur tragique. En revanche, les relations entre pères et filles, entre mères et fils semblent plus franchement amicales. C’est surtout dans les relations de mère à fils et inversement que nous trouvons les plus purs exemples d’une tendresse invariable, exempte de toute considération égoïste.

Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous parle de ces choses qui sont cependant banales et généralement, connues ? Parce qu’il existe une forte tendance à nier leur importance dans la vie et à considérer que l’idéal social est toujours et dans tous les cas suivi et obéi. Il est préférable que ce soit le psychologue qui dise la vérité, au lieu de s’en remettre de ce soin au cynique. Il est bon de dire toutefois que la négation dont nous venons de parler ne se rapporte qu’à la vie réelle, mais on laisse à l’art de la poésie narrative et dramatique toute liberté de se servir des situations qui résultent des atteintes portées à cet idéal.

Aussi ne devons-nous pas nous étonner si, chez beaucoup de personnes, le rêve révèle le désir de suppression des parents, surtout de parents du même sexe. Nous devons admettre que ce désir existe également dans la vie éveillée et devient même parfois conscient, lorsqu’il peut prendre le masque d’un autre mobile, comme dans le cas de notre rêveur de l’exemple nº 3, où le souhait de voir mourir le père était masqué par la pitié éveillée soi-disant par les souffrances inutiles de celui-ci.

Il est rare que l’hostilité domine seule la situation : le plus souvent elle se cache derrière des sentiments plus tendres qui la refoulent, et elle doit attendre que le rêve vienne pour ainsi dire l’isoler, ce qui, à la suite de cet isolement, prend dans le rêve des proportions exagérées, se rétrécit de nouveau après que l’interprétation l’a fait entrer dans l’ensemble de la vie (H. Sachs). Mais nous retrouvons ce souhait de mort même dans les cas où la vie ne lui offre aucun point d’appui et où l’homme éveillé ne consent jamais à se l’avouer. Ceci s’explique par le fait que la raison la plus profonde et la plus habituelle de l’hostilité, surtout entre personnes de même sexe, s’est affirmée dès la première enfance.

Cette raison n’est autre que la concurrence amoureuse dont il convient de faire ressortir plus particulièrement le caractère sexuel. Alors qu’il est encore tout enfant, le fils commence à éprouver pour la mère une tendresse particulière : il la considère comme son bien à lui, voit dans le père une sorte de concurrent qui lui dispute la possession de ce bien ; de même que la petite fille voit dans la mère une personne qui trouble ses relations affectueuses avec le père et occupe une place dont elle, la fille, voudrait avoir le monopole. C’est par les observations qu’on apprend à quel âge on doit faire remonter cette attitude à laquelle nous donnons le nom de complexe d’Œdipe, parce que la légende qui a pour héros Œdipe réalise, en ne leur imprimant qu’une très légère atténuation, les deux désirs extrêmes découlant de la situation du fils : le désir de tuer le père et celui d’épouser la mère. Je n’affirme pas que le complexe d’Œdipe épuise tout ce qui se rapporte à l’attitude réciproque de parents et d’enfants, cette attitude pouvant être beaucoup plus compliquée. D’autre part, le complexe d’Œdipe lui-même est plus ou moins accentué, il peut même subir des modifications ; mais il n’en reste pas moins un facteur régulier et très important de la vie psychique de l’enfant et on court le risque d’estimer au-dessous de sa valeur plutôt que d’exagérer son influence et les effets qui en découlent. D’ailleurs, si les enfants réagissent par l’attitude correspondant au complexe d’Œdipe, c’est souvent sur la provocation des parents eux-mêmes qui, dans leurs préférences, se laissent fréquemment guider par la différence sexuelle qui fait que le père préfère la fille et que la mère préfère le fils ou que le père reporte sur la fille et la mère sur le fils l’affection que l’un ou l’autre cesse de trouver dans le foyer conjugal.

On ne saurait dire que le monde fût reconnaissant à la recherche psychanalytique pour sa découverte du complexe d’Œdipe. Cette découverte avait, au contraire, provoqué la résistance la plus acharnée, et ceux qui avaient un peu tardé à se joindre au chœur des négateurs de ce sentiment défendu et tabou ont racheté leur faute en donnant de ce « complexe » des interprétations qui lui enlevaient toute valeur. Je reste inébranlablement convaincu qu’il n’y a rien à y nier, rien à y atténuer. Il faut se familiariser avec ce fait, que la légende grecque elle-même reconnaît comme une fatalité inéluctable. Il est intéressant, d’autre part, de constater que ce complexe d’Œdipe, qu’on voudrait éliminer de la vie, est abandonné à la poésie, laissé à sa libre disposition. O. Rank a montré, dans une étude consciencieuse, que le complexe d’Œdipe a fourni à la littérature dramatique de beaux sujets qu’elle a traités, en leur imprimant toutes sortes de modifications, d’atténuations, de travestissements, c’est-à-dire de déformations analogues à celles que produit la censure des rêves. Nous devons donc attribuer le complexe d’Œdipe même aux rêveurs qui ont eu le bonheur d’éviter plus tard des conflits avec leurs parents, et ce complexe est étroitement lié à un autre que nous appelons complexe de castration et qui est une réaction aux entraves et aux limitations que le père imposerait à l’activité sexuelle précoce du fils.

Ayant été amenés, par les recherches qui précèdent, à l’étude de la vie psychique infantile, nous pouvons nous attendre à trouver une explication analogue en ce qui concerne l’origine de l’autre groupe de désirs défendus qui se manifestent dans les rêves : nous voulons parler des tendances sexuelles excessives. Encouragés ainsi à étudier également la vie sexuelle de l’enfant, nous apprenons de plusieurs sources les faits suivants : on commet avant tout une grande erreur en niant la réalité d’une vie sexuelle chez l’enfant et en admettant que la sexualité n’apparaît qu’au moment de la puberté, lorsque les organes génitaux ont atteint leur plein développement. Au contraire, l’enfant a dès le début une vie sexuelle très riche, qui diffère sous plusieurs rapports de la vie sexuelle ultérieure, considérée comme normale. Ce que nous qualifions de pervers dans la vie de l’adulte s’écarte de l’état normal par les particularités suivantes : méconnaissance de barrière spécifique (de l’abîme qui sépare l’homme de la bête), de la barrière opposée par le sentiment de dégoût, de la barrière formée par l’inceste (c’est-à-dire par la défense de chercher à satisfaire les besoins sexuels sur des personnes auxquelles on est lié par des liens consanguins), homosexualité et enfin transfert du rôle génital à d’autres organes et parties du corps. Toutes ces barrières, loin d’exister dès le début, sont édifiées peu à peu au cours du développement et de l’éducation progressive de l’humanité. Le petit enfant ne les connaît pas. Il ignore qu’il existe entre l’homme et la bête un abîme infranchissable ; la fierté avec laquelle l’homme s’oppose à la bête ne lui vient que plus tard. Il ne manifeste au début aucun dégoût de ce qui est excrémentiel : ce dégoût ne lui vient que peu à peu, sous l’influence de l’éducation. Loin de soupçonner les différences sexuelles, il croit au début à l’identité des organes sexuels ; ses premiers désirs sexuels et sa première curiosité se portent sur les personnes qui lui sont les plus proches ou sur celles qui, sans lui être proches, lui sont le plus chères : parents, frères, sœurs, personnes chargées de lui donner des soins, en dernier lieu, se manifeste chez lui un fait qu’on retrouve au paroxysme des relations amoureuses, à savoir que ce n’est pas seulement dans les organes génitaux qu’il place la source du plaisir qu’il attend, mais que d’autres parties du corps prétendent chez lui à la même sensibilité, fournissent des sensations de plaisir analogues et peuvent ainsi jouer le rôle d’organes génitaux. L’enfant peut donc présenter ce que nous appellerions une « perversité polymorphe », et si toutes ces tendances ne se manifestent chez lui qu’à l’état de traces, cela tient, d’une part, à leur intensité moindre en comparaison de ce qu’elle est à un âge plus avancé et, d’autre part, à ce que l’éducation supprime avec énergie, au fur et à mesure de leur manifestation, toutes les tendances sexuelles de l’enfant. Cette suppression passe, pour ainsi dire, de la pratique dans la théorie, les adultes s’efforçant de fermer les yeux sur une partie des manifestations sexuelles de l’enfant et de dépouiller, à l’aide d’une certaine interprétation, l’autre partie de ces manifestations de leur nature sexuelle : ceci fait, rien n’est plus facile que de nier le tout. Et ces négateurs sont souvent les mêmes gens qui, dans la nursery, sévissent contre tous les débordements sexuels des enfants ; ce qui ne les empêche pas, une fois devant leur table de travail, de défendre la pureté sexuelle d



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