CONTES MERVEILLEUX -TOME I - Partie 4
Écrit par ANDERSEN, HANS CHRISTIAN
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| CONTES MERVEILLEUX -TOME I |
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Voilà que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de pied à son sac ; le même craquement se fit entendre.
– Que dit-il encore ? demanda le fermier.
– Il me conte, répondit le petit Claus, qu’il ne veut pas que nous ayons soif ; toujours par enchantement, il a fait arriver à travers les airs trois bouteilles d’excellent vin qui sont quelque part dans un coin, ici, dans la chambre.
Le fermier chercha et aperçut en effet les bouteilles, que la pauvre femme fut contrainte de déboucher et de placer sur la table. Les deux hommes s’en versèrent de copieuses rasades, et le fermier devint très joyeux.
– Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi évoquer le diable ? En ce moment que je me sens si bien et de si bonne humeur, rien ne me divertirait mieux que de voir maître Belzébuth faire ses grimaces.
– Oh ! oui, répondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je lui demande. N’est-il pas vrai ? continua-t-il, en heurtant son sac du pied. Tu entends, il dit oui. Mais il ajoute que le diable est si laid, que nous ferions mieux de ne pas demander à le voir.
– Oh ! je n’ai pas peur aujourd’hui, dit le fermier. À qui peut-il bien ressembler, Satan ?
– Il a tout à fait l’air d’un sacristain.
– Ah ! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet. Il faut que tu saches que j’ai les sacristains en horreur. Tant pis, cependant ; comme je suis prévenu que ce n’est pas un vrai sacristain, mais bien le diable en personne, sa vue ne me fera pas une impression trop désagréable. Vidons encore la dernière bouteille, pour nous donner du courage. Recommande toutefois qu’il ne m’approche pas de trop près.
– Voyons, es-tu bien décidé ? dit petit Claus ; alors je vais consulter mon magicien.
Il remua son sac et tint son oreille contre.
– Eh bien ? dit le paysan.
– Il dit que vous pouvez allez ouvrir le grand coffre qui est là-bas dans le coin ; vous y verrez le diable qui s’y tient blotti ; mais tenez bien le couvercle et ne le soulevez pas trop, pour que le malin ne s’échappe pas.
– En avant ! dit le fermier ; viens m’aider à tenir ferme le couvercle.
Ils allèrent vers la caisse où le pauvre sacristain était accroupi, tout tremblant de peur. Le paysan leva un peu le dessus et regarda.
– Oh ! s’écria-t-il en faisant un saut en arrière. Je l’ai donc vu, cet affreux Satan. En effet, c’est notre sacristain tout vif. Oh ! quelle horreur !
Pour se remettre de son émotion, le fermier voulut boire encore un coup ; comme les trois bouteilles étaient vides, il alla en chercher une à la cave. Ils restèrent longtemps ainsi à trinquer et à jaser.
– Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes. Demande le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau plein d’écus.
– Non, je ne puis pas, répondit petit Claus. Pense donc quel profit je puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout ce que je veux.
– Voyons, fais-moi cette amitié, dit le paysan. Si tu ne me le donnes pas, je me consumerai de regret.
– Allons, soit ! puisque tu as montré ton bon cœur en m’offrant un gîte pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais tu sais, j’aurai un plein boisseau d’écus, et la bonne mesure ?
– C’est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes cette caisse là bas ; je ne veux plus l’avoir une minute à la maison. On ne sait pas, peut-être le diable y est-il resté logé.
Le marché conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la nuit, de peur que le paysan ne vînt à changer d’avis ; il livra sa marchandise, son sac avec la peau, et reçut tout un boisseau de beaux écus trébuchants ; pour qu’il pût emporter la caisse, le paysan lui donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et le coffre contenant le sacristain ; après une cordiale poignée de main échangée avec le paysan, il s’en alla, reprenant le chemin de sa maison. Il traversa de nouveau la grande forêt et arriva sur les bords d’un fleuve large et profond, dont le courant était si rapide que les plus forts nageurs avaient bien de la peine à le remonter. On y avait construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s’y engagea, poussant sa charrette ; au milieu il s’arrêta et dit tout haut, pour que le sacristain pût l’entendre :
– Ma foi, j’en ai assez de traîner cette sotte caisse ; elle est lourde comme si elle était pleine de pierres. Je m’en vais la jeter à l’eau ; si elle surnage, je la repêcherai bien quand elle passera devant ma maison ; si elle va au fond, la perte ne sera pas grande.
Et il empoigna le coffre, et commença à le soulever, comme s’il voulait le placer sur le parapet et le précipiter dans la rivière.
– Non ! non ! pitié ! s’écria le sacristain, laisse-moi sortir auparavant.
– Ouh ! ouh ! dit petit Claus, comme s’il avait bien peur. Le diable est resté enfermé dedans. C’est maintenant que je vais certainement le lancer à l’eau pour qu’il se noie et que le monde en soit débarrassé.
– Au nom du ciel, non, non ! hurla le sacristain. Je te donnerai un plein boisseau d’écus, si tu me laisses sortir.
– Cela, c’est une autre chanson, dit Claus.
Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbaturé, s’élança dehors, et saisissant le coffre il le jeta à la rivière, et poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa maison et lui remit un boisseau rempli d’argent ; Claus le chargea sur sa charrette à côté de l’autre, puis il rentra chez lui. » Je n’aurais jamais rêvé que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il lorsqu’il eut mis en un tas par terre toutes les belles pièces qu’il avait gagnées. Comme grand Claus sera vexé quand il saura qu’au lieu de me faire du tort, c’est à lui que je dois d’être devenu riche ! Cependant je ne veux pas lui conter l’affaire directement ; prenons un biais pour la lui apprendre. »
Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus. "Que peut-il bien avoir à mesurer ? " se dit ce dernier, et il enduisit de poix le fond du boisseau, pour qu’il y restât attaché quelque parcelle de ce qu’on allait y mettre. Et en effet, lorsqu’on lui rapporta le boisseau, il trouva au fond trois shillings d’argent tout flambant neufs.
« Qu’est-ce cela ? » se dit grand Claus, et il courut aussitôt chez petit Claus.
– Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d’argent, que tu en remplisses un boisseau ?
– Oh, c’est ce qu’on m’a donné hier soir en ville pour ma peau de cheval ; les peaux ont haussé de prix comme cela ne s’est jamais vu.
– Quelle bonne affaire je t’ai fait faire ! dit grand Claus.
Et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en abattit ses quatre chevaux. Il les écorcha proprement et s’en fut avec les peaux à la ville.
– Peaux, des peaux ! qui veut acheter des peaux ? criait-il à travers les rues.
Les tanneurs, les cordonniers arrivèrent et lui demandèrent son prix.
– Un boisseau plein d’écus pour chacune, répondit-il.
– Tu veux te moquer ou tu es fou ! s’écrièrent-ils. Crois-tu que nous donnions l’argent par boisseaux ?
Il s’en alla plus loin, beuglant toujours plus fort : « Peaux, des peaux ! qui en veut des peaux ? » Il arriva encore des gens pour les lui acheter ; à tous il demandait un boisseau rempli d’écus pour chaque peau. Bientôt il ne fut question dans toute la ville que de ce mauvais plaisant qui voulait autant d’une peau de cheval que d’une maison. » Il se moque de nous », dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jetèrent sur lui et le rossèrent de toutes leurs forces.
– Peaux, des peaux ! criaient-ils pour se moquer de lui à leur tour. Nous allons te tanner la peau et tu pourras la vendre avec les autres ; ce sera du beau maroquin écarlate !
Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu’il recevait ; il s’enfuit de toute la vitesse de ses jambes et, tout moulu, tout meurtri, s’échappa enfin de la ville.
« C’est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui ; petit Claus me payera cela ; je m’en vais le tuer. »
Or, en ce même jour la grand-mère de petit Claus venait de trépasser. Elle n’avait guère été tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il n’en était pas moins très affligé, et il prit le corps de la vieille femme et le plaça dans son propre lit qu’il avait préalablement bien chauffé à la bassinoire ; il pensait qu’elle n’était peut-être qu’engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans le poêle et il s’assit lui-même pour passer la nuit sur un fauteuil dans un coin.
Voilà qu’au milieu de la nuit la porte s’ouvre et grand Claus entre une hache à la main. Il savait où se trouvait le lit de petit Claus, il s’y dirige sur la pointe des pieds et frappe du côté de l’oreiller un terrible coup avec sa hache ; il fend la tête de la morte.
– Voilà qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras plus de moi.
Et il rentre tout gaiement chez lui.
« Quel mauvais caractère il a, ce grand Claus ! se dit le petit, qui n’avait pas bougé ni soufflé mot. Il voulait me tuer ; et si ma grand-mère n’avait pas été morte, c’est elle qu’il aurait assassinée ! »
Il rajusta avec art la tête de sa grand-mère, et cacha la blessure sous un bonnet à dentelles et à rubans. Il mit à la morte ses vêtements du dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l’attela à sa carriole ; il y plaça au fond le corps de la vieille femme, monta sur le siège et partit pour la ville.
Au lever du soleil il y arriva et s’arrêta devant une grande auberge.
L’aubergiste était très riche et c’était un excellent homme ; mais il avait un terrible défaut : il était colère à l’excès ; à la moindre contrariété, il éclatait comme s’il n’avait été que poudre et salpêtre.
Il était déjà levé et debout sur le seuil de la porte.
– Bonjour, dit-il à petit Claus ; te voilà sorti de bien bonne heure !
– Oui, répondit l’autre. Je m’en viens à la ville avec ma grand-mère pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture ; elle est très entêtée. Cependant si vous voulez lui porter un verre de bon hydromel, je pense qu’elle le prendra volontiers. Mais il faut que vous lui parliez de votre voix la plus forte ; elle n’entend pas bien.
– Oh ! elle ne refusera pas mon hydromel, dit l’aubergiste.
Et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir un grand verre à son meilleur tonnelet et le porta à la vieille femme morte, qu’il voyait assise debout au fond de la carriole.
– Voilà un bon verre d’hydromel que vous envoie votre petit-fils, cria-t-il. Pas de réponse ; la morte ne bougea pas.
– N’entendez-vous pas ? répéta-t-il en élevant encore la voix, au point que les vitres en tremblèrent. Votre petit-fils vous envoie ce verre d’hydromel ; jamais vous n’en aurez bu de meilleur.
Et il recommença encore deux ou trois fois. À la fin la colère lui monta au cerveau en voyant dédaigner son hydromel, dont il était si fier ; il jeta, dans sa fureur, le verre à la tête de la vieille, qui sous le choc tomba sur le côté.
Petit Claus, qui était aux aguets derrière la fenêtre, se précipita dehors, et empoignant l’aubergiste au collet :
– Coquin, cria-t-il, tu as tué ma grand-mère ! Regarde le trou que tu lui as fait au front !
– Quel malheur ! dit l’aubergiste en se tordant les mains de désespoir. Voilà ce que c’est d’être emporté et violent. Écoute bien, cher petit Claus ; ne me dénonce pas et je te donnerai un boisseau plein d’argent, et je ferai enterrer ta grand-mère avec autant de pompe que si c’était la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se passer ; la justice me couperait le cou, et c’est tout ce qu’il y a de plus désagréable.
Petit Claus accepta le marché, reçut un boisseau plein de beaux écus neufs et sa grand-mère fut magnifiquement enterrée.
Lorsqu’il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya de nouveau un gamin emprunter chez grand Claus un boisseau.
– Quelle est cette plaisanterie ? se dit grand Claus. Est-ce que je ne l’ai pas tué de ma propre main ? Je m’en vais aller voir moi-même ce que cela signifie.
Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche béante et les yeux écarquillés lorsqu’il aperçut petit Claus qui avait mis tout son trésor en un seul tas et qui y plongeait les mains avec amour.
– Cela t’étonne de me voir encore en vie, dit petit Claus ; mais tu t’es trompé et tu as assommé ma grand-mère. J’ai vendu son corps à un médecin qui m’en a donné plein un boisseau d’argent.
– C’est un fameux prix ! dit grand Claus.
Et il courut chez lui encore plus vite qu’il n’était venu, prit une hache et tua d’un coup sa pauvre grand-mère. Il chargea son corps sur une voiture et s’en fut à la ville trouver un apothicaire de sa connaissance, pour lui demander s’il ne savait pas un médecin qui voulût acheter un cadavre.
– Un cadavre ! s’écria l’apothicaire. D’ou le tenez-vous et comment avez-vous le droit de le vendre ?
– Oh ! il est bien à moi, répondit grand Claus. C’est le corps de ma grand-mère. Je viens de la tuer ; elle n’avait plus grand amusement dans ce monde, la pauvre femme, et l’on m’en donnera un boisseau plein d’écus.
– Dieu de miséricorde ! dit l’autre, quelles abominables sornettes vous nous contez ! Ne répétez à personne ce que vous venez de me dire, vous pourriez y perdre votre tête.
Et il lui expliqua que sa grand-mère avait beau être infirme et s’ennuyer sur la terre, il n’en avait pas moins commis un horrible meurtre, et la justice, si elle l’apprenait, le punirait de mort. Grand Claus fut pris d’effroi, il sortit à la hâte sans dire adieu, sauta sur la voiture, fouetta les chevaux et s’en retourna chez lui au galop. L’apothicaire crut qu’il était simplement devenu fou et qu’il n’avait pas fait ce dont il s’était vanté ; il le laissa partir sans informer la justice.
Les habits neufs du grand-duc
Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs, qu’il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu’il passait ses soldats en revue, lorsqu’il allait au spectacle ou à la promenade, il n’avait d’autre but que de montrer ses habits neufs. À chaque heure de la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d’un roi : « Il est au conseil », on disait de lui : « Le grand-duc est à sa garde robe ».
La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d’étrangers qui passaient ; mais un jour il y vint deux fripons qui se donnèrent pour tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe du monde. Non seulement les couleurs et le dessin étaient extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette étoffe possédaient une qualité merveilleuse : ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l’esprit trop borné.
« Ce sont des habits impayables », pensa le grand-duc ; « grâce à eux, je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement : je saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m’est indispensable. »
Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu’ils pussent commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent en effet deux métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu’il n’y eût absolument rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de l’or magnifique ; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, travaillant jusqu’au milieu de la nuit avec des métiers vides.
« Il faut cependant que je sache où ils en sont », se dit le grand-duc. Mais il se sentait le cœur serré en pensant que les personnes niaises ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l’étoffe. Ce n’était pas qu’il doutât de lui-même ; toutefois il jugea à propos d’envoyer quelqu’un pour examiner le travail avant lui.
Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de l’étoffe, et tous brûlaient d’impatience de savoir combien leur voisin était borné ou incapable.
« Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre », pensa le grand-duc, « c’est lui qui peut le mieux juger l’étoffe ; il se distingue autant par son esprit que par ces capacités. »
L’honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs travaillaient avec les métiers vides.
« Mon Dieu ! » pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, « je ne vois rien. » Mais il n’en dit mot. Les deux tisserands l’invitèrent à s’approcher, et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses regards ; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu’il n’y avait rien.
« Bon Dieu ! » pensa-t-il « serais-je vraiment borné ? Il faut que personne ne s’en doute. Serais-je vraiment incapable ? Je n’ose avouer que l’étoffe est invisible pour moi. »
– Eh bien ? qu’en dites-vous ? dit l’un des tisserands.
– C’est charmant, c’est tout à fait charmant ! répondit le ministre en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs… oui, je dirai au grand-duc que j’en suis très content.
– C’est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et ils se mirent à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant des noms.
Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de l’argent de la soie et de l’or ; il en fallait énormément pour ce tissu. Bien entendu qu’ils empochèrent le tout ; le métier restait vide et ils travaillaient toujours.
Quelques temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête pour examiner l’étoffe et voir si elle s’achevait. Il arriva à ce nouveau député la même chose qu’au ministre ; il regardait toujours, mais ne voyait rien.
– N’est-ce pas que le tissu est admirable ? demandèrent les deux imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles couleurs qui n’existaient pas.
« Cependant je ne suis pas niais ! » pensait l’homme. »C’est donc que je ne suis capable de remplir ma place ? C’est assez drôle, mais je prendrai bien garde de la perdre. » Puis il fit l’éloge de l’étoffe, et témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.
– C’est d’une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc, et toute la ville parla de cette étoffe extraordinaire.
Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu’elle était encore sur le métier. Accompagné d’une foule d’hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d’or, ni aucune espèce de fil.
– N’est-ce pas que c’est magnifique ! dirent les deux honnêtes fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse.
Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient pu y voir quelque chose.
« Qu’est-ce donc ? » pensa le grand-duc, « je ne vois rien. C’est terrible. Est-ce que je ne serais qu’un niais ? Est-ce que je serais incapable de gouverner ? Jamais rien ne pouvait arriver de plus malheureux. » Puis tout à coup il s’écria :
– C’est magnifique ! J’en témoigne ici toute ma satisfaction. Il hocha la tête d’un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité.
Toutes les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc : « C’est magnifique ! » Ils lui conseillèrent même de revêtir cette nouvelle étoffe à la première grande procession. »C’est magnifique ! c’est charmant ! c’est admirable ! » exclamaient toutes les bouches, et la satisfaction était générale. Les deux imposteurs furent décorés, et reçurent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies. La peine qu’ils se donnaient était visible à tout le monde. Enfin, ils firent semblant d’ôter l’étoffe du métier, coupèrent dans l’air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé. Le grand-duc, suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras en l’air comme s’ils tenaient quelque chose, dirent :
– Voici le pantalon, voici l’habit, voici le manteau. C’est léger comme de la toile d’araignée. Il n’y a pas danger que cela vous pèse sur le corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.
– Certainement, répondirent les aides de camp, mais ils ne voyaient rien, puisqu’il n’y avait rien.
– Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui essayerons les habits devant la grande glace. Le grand-duc se déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce après l’autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.
– Grand Dieu ! que cela va bien ! quelle coupe élégante ! s’écrièrent tous les courtisans. Quel dessin ! quelles couleurs ! quel précieux costume ! Le grand maître des cérémonies entra.
– Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à la porte, dit-il.
– Bien ! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien regarder l’effet de sa splendeur.
Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser quelque chose par terre ; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas convenir qu’ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s’écriaient :
– Quel superbe costume ! Comme la queue en est gracieuse ! Comme la coupe en est parfaite ! Nul ne voulait laisser voir qu’il ne voyait rien ; il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais les habits du grand-duc n’avaient excité une telle admiration.
– Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habit, observa un petit enfant.
– Seigneur Dieu, entendez la voix de l’innocence ! dit le père. Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l’enfant :
– Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n’a pas d’habit du tout !
– Il n’a pas du tout d’habit ! s’écria enfin tout le peuple. Le grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu’ils avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid, il se raisonna et prit sa résolution :
– Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin ! Puis, il se redressa plus fièrement encore pour en imposer à son peuple, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n’existait pas.
Hans le balourd
Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir, un vieux seigneur qui avait deux fils si pleins d’esprit qu’avec la moitié ils en auraient déjà eu assez. Ils voulaient demander la main de la fille du roi mais ils n’osaient pas car elle avait fait savoir qu’elle épouserait celui qui saurait le mieux plaider sa cause. Les deux garçons se préparèrent pendant huit jours – ils n’avaient pas plus de temps devant eux –, mais c’était suffisant car ils avaient des connaissances préalables fort utiles. L’un savait par cœur tout le lexique latin et trois années complètes du journal du pays, et cela en commençant par le commencement ou en commençant par la fin ; l’autre avait étudié les statuts de toutes les corporations et appris tout ce que devait connaître un maître juré, il pensait pouvoir discuter de l’État et, de plus, il s’entendait à broder les harnais car il était fin et adroit de ses mains.
– J’aurai la fille du roi, disaient-ils tous les deux.
Leur père donna à chacun d’eux un beau cheval, noir comme le charbon pour celui à la mémoire impeccable, blanc comme neige pour le maître en sciences corporatives et broderie, puis ils se graissèrent les commissures des lèvres avec de l’huile de foie de morue pour rendre leur parole plus fluide.
Tous les domestiques étaient dans la cour pour les voir monter à cheval quand soudain arriva le troisième frère – ils étaient trois, mais le troisième ne comptait absolument pas, il n’était pas instruit comme les autres, on l’appelait Hans le Balourd.
– Où allez-vous ainsi en grande tenue ? demanda-t-il.
– À la cour, gagner la main de la princesse par notre conversation. Tu n’as pas entendu ce que le tambour proclame dans tout le pays ?
Et ils le mirent au courant.
– Parbleu ! il faut que j’en sois ! fit Hans le Balourd.
Ses frères se moquèrent de lui et partirent.
– Père, donne-moi aussi un cheval, cria Hans le Balourd, j’ai une terrible envie de me marier. Si la princesse me prend, c’est bien, et si elle ne me prend pas, je la prendrai quand même.
– Bêtises, fit le père, je ne te donnerai pas de cheval, tu ne sais rien dire, tes frères, eux, sont gens d’importance.
– Si tu ne veux pas me donner de cheval, répliqua Hans le Balourd, je monterai mon bouc, il est à moi et il peut bien me porter.
Et il se mit à califourchon sur le bouc, l’éperonna de ses talons et prit la route à toute allure. Ah ! comme il filait !
– J’arrive, criait-il.
Et il chantait d’une voix claironnante.
Les frères avançaient tranquillement sur la route sans mot dire, ils pensaient aux bonnes réparties qu’ils allaient lancer, il fallait que ce soit longuement médité.
– Holà ! holà ! criait Hans, me voilà ! Regardez ce que j’ai trouvé sur la route.
Et il leur montra une corneille morte qu’il avait ramassée.
– Balourd ! qu’est-ce que tu vas faire de ça ?
– Je l’offrirai à la fille du roi.
– C’est parfait ! dirent les frères.
Et ils continuèrent leur route en riant.
– Holà ! holà ! voyez ce que j’ai trouvé maintenant ! Ce n’est pas tous les jours qu’on trouve ça sur la route.
Les frères tournèrent encore une fois la tête.
– Balourd ! c’est un vieux sabot dont le dessus est parti. Est-ce aussi pour la fille du roi ?
– Bien sûr ! dit Hans.
Et les frères de rire et de prendre une grande avance.
– Holà ! holà ! ça devient de plus en plus beau ! Holà ! c’est merveilleux !
– Qu’est-ce que tu as encore trouvé ?
– Oh ! elle va être joliment contente, la fille du roi !
– Pfuu ! mais ce n’est que de la boue qui vient de jaillir du fossé !
– Oui, oui, c’est ça, et de la plus belle espèce, on ne peut même pas la tenir dans la main.
Là-dessus il en remplit sa poche.
Les frères chevauchèrent à bride abattue et arrivèrent avec une heure d’avance aux portes de la ville. Là, les prétendants recevaient l’un après l’autre un numéro et on les mettait en rang six par six, si serrés qu’ils ne pouvaient remuer les bras et c’était fort bien ainsi, car sans cela ils se seraient peut-être battus rien que parce que l’un était devant l’autre.
Tous les autres habitants du pays se tenaient autour du château, juste devant les fenêtres pour voir la fille du roi recevoir les prétendants. À mesure que l’un d’eux entrait dans la salle, il ne savait plus que dire.
– Bon à rien, disait la fille du roi, sortez !
Vint le tour du frère qui savait le lexique par cœur, mais il l’avait complètement oublié pendant qu’il faisait la queue. Le parquet craquait et le plafond était tout en glace, de sorte qu’il se voyait à l’envers marchant sur la tête. À chaque fenêtre se tenaient trois secrétaires-journalistes et un maître juré (surveillant) qui inscrivaient tout ce qui se disait afin que cela paraisse aussitôt dans le journal que l’on vendait au coin pour deux sous. C’était affreux. De plus, on avait chargé le poêle au point qu’il était tout rouge.
– Quelle chaleur ! disait le premier des frères.
– C’est parce qu’aujourd’hui mon père rôtit des poulets, dit la fille du roi.
Euh ! le voilà pris, il ne s’attendait pas à ça. Il aurait voulu répondre quelque chose de drôle et ne trouvait rien. Euh ! …
– Bon à rien. Sortez !
L’autre frère entra.
– Il fait terriblement chaud ici, commença-t-il …
– Oui, nous rôtissons des poulets aujourd’hui.
– Comment ? Quoi ? Quoi ? dit-il.
Et tous les journalistes écrivaient : « Comment ? quoi ? quoi ? »
– Bon à rien ! Sortez !
Vint le tour de Hans le Balourd. Il entra sur son bouc jusqu’au milieu de la salle.
– Quelle fournaise ! dit-il.
– Oui, nous rôtissons des poulets aujourd’hui.
– Quelle chance ! fit Hans le Balourd, alors je pourrai sans doute me faire rôtir une corneille.
– Mais bien sûr dit la princesse, mais as-tu quelque chose pour la faire rôtir, car moi je n’ai ni pot ni poêle.
– Et moi j’en ai, dit Hans, voilà une casserole cerclée d’étain.
Et il sortit le vieux sabot et posa la corneille au milieu.
– Voilà tout un repas, dit la fille du roi, mais où prendrons-nous la sauce ?
– Dans ma poche, dit Hans le Balourd. J’en ai tant que je veux !
Et il fit couler un peu de boue de sa poche.
– Ça, ça me plaît ! dit la fille du roi. Toi, tu as réponse à tout et tu sais parler et je te veux pour époux. Mais sais-tu que chaque mot que nous avons dit paraîtra demain matin dans le journal ? À chaque fenêtre se tiennent trois secrétaires-journalistes et un vieux maître juré (surveillant) et ce vieux-là est pire encore que les autres car il ne comprend rien de rien.
Elle disait cela pour lui faire peur. Tous les secrétaires-journalistes, par protestation, firent des taches d’encre sur le parquet.
–Voilà du beau monde ! dit Hans le Balourd. Je vois qu’il faut que je m’en mêle et que je donne à leur patron tout ce que j’ai de mieux.
Il retourna sa poche et lança au maître juré le reste de la boue en pleine figure.
– Ça, c’est du beau travail ! dit la princesse, je n’en aurais pas fait autant … Mais j’apprendrai à mon tour à les traiter comme ils le méritent.
C’est ainsi que Hans le Balourd devint roi, il eut une femme et une couronne et s’assit sur un trône et c’est le journal qui nous en informa… mais peut-on vraiment se fier aux journaux ?
L’heureuse famille
La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille de bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit avoir un véritable tablier et si, les jours de pluie, on la pose sur sa tête, elle vaut presque un parapluie, tant elle est immense. Jamais une bardane ne pousse isolée ; où il y en a une, il y en a beaucoup d’autres et c’est une nourriture véritablement délicieuse pour les escargots. Je parle des grands escargots blancs que les gens distingués faisaient autrefois préparer en fricassée. Il y avait un vieux château où l’on ne mangeait plus d’escargots, ils avaient presque disparu, mais la bardane, elle, était plus vivace que jamais, elle envahissait les allées et les plates-bandes ; on ne pouvait en venir à bout, c’était une vraie forêt. De-ci, de-là s’élevait un prunier ou un pommier, sans lesquels on n’aurait jamais cru que ceci avait été un jardin. Tout était bardane … et là-dedans vivaient les deux derniers et très vieux escargots. Ils ne savaient pas eux-mêmes quel âge ils pouvaient avoir, mais ils se souvenaient qu’ils avaient été très nombreux, qu’ils étaient d’une espèce venue de l’étranger, et que c’est pour eux que toute la forêt avait été plantée. Ils n’en étaient jamais sortis, mais ils savaient qu’il y avait dans le monde quelque chose qui s’appelait « le château », où l’on était apporté pour être cuit, ce qui avait pour effet de vous faire devenir tout noir, puis on était posé sur un plat d’argent, sans que l’on puisse savoir ce qui arrivait par la suite. Être cuit, devenir tout noir et couché sur un plat d’argent, ils ne s’imaginaient pas ce que cela pouvait être, mais ce devait être très agréable et supérieurement distingué. Ni la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre interrogés, ne pouvaient donner là-dessus le moindre renseignement, aucun d’eux n’avait été cuit. Les vieux escargots blancs savaient qu’ils étaient les plus nobles de tous, la forêt existait à leur usage unique et le château était là afin qu’ils puissent être cuits et mis sur un plat d’argent. Ils vivaient très solitaires, mais heureux et comme ils n’avaient pas d’enfants, ils avaient recueilli un petit colimaçon tout ordinaire, qu’ils élevaient comme s’il était leur propre fils. Le petit ne grandissait guère parce qu’il était d’une espèce très vulgaire. Un jour, une forte pluie tomba.
– Écoutez comme ça tape sur les feuilles de bardane ! dit le père.
– Et les gouttes transpercent tout, dit la mère. Il y en a qui descendent même le long des tiges. Tout va être mouillé. Quelle chance d’avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour nous que pour toutes les autres créatures, on voit bien que nous sommes les maîtres du monde ! Dès notre naissance, nous avons notre propre maison et la forêt de bardanes semée pour notre usage. Je me demande ce qu’il y a au-delà.
– Il n’y a rien au-delà, dit le père. Nulle part, on pourrait être mieux que chez nous et je n’ai rien à désirer.
– Si, dit la mère, je voudrais être portée au château, être cuite et mise sur un plat d’argent. Tous nos ancêtres l’ont été et, crois-moi, ce doit être quelque chose d’extraordinaire.
– Le château est sans doute écroulé, dit le père, ou bien la forêt a poussé par-dessus, et les hommes n’ont plus pu en sortir. Du reste, il n’y a rien d’urgent à le savoir. Mais tu es toujours si agitée et le petit commence à l’être aussi – ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le long de cette tige ? – Ne le gronde pas, dit la mère, il grimpe si prudemment ; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous autres vieux n’avons pas d’autre raison d’exister. Mais une chose me préoccupe : comment lui trouver une femme ? Crois-tu que, au loin dans la forêt, on trouverait encore une jeune fille de notre race ?
– Oh ! des limaces noires, ça je crois qu’il y en a encore, mais sans coquille et vulgaires ! Et avec ça, elles ont des prétentions. Nous pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les côtés, comme si elles avaient quelque chose à faire. Peut-être qu’elles connaîtraient une femme pour notre petit ?
– Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais je crains qu’elle ne fasse pas l’affaire ; c’est une reine !
– Qu’est-ce que ça fait, dit le père, a-t-elle une « maison » ?
– Un château qu’elle a, dit la fourmi, un merveilleux château de fourmis, avec sept cents couloirs.
– Merci bien, dit la mère, notre fils n’ira pas dans une fourmilière. Si vous n’avez rien de mieux à nous offrir, nous nous adresserons aux moustiques blancs ; ils volent de tous côtés sous la pluie et dans le soleil et connaissent la forêt.
– Nous avons une femme pour lui, susurrèrent les moustiques. À cent pas humains d’ici se tient, sur un groseillier, une petite fille escargot à coquille qui est là toute seule et en âge de se marier.
– Qu’elle vienne vers lui, dit le père ; il possède une forêt de bardanes, elle n’a qu’un simple buisson … Alors les moustiques allèrent chercher la petite jeune fille escargot. On l’attendit huit jours, ce qui prouve qu’elle était bien de leur race. Ensuite, la noce eut lieu. Six vers luisants étincelèrent de leur mieux. Du reste, tout se passa très calmement, le vieux ménage escargots ne supportant ni la bombance, ni le chahut. Maman escargot tint un émouvant discours – le père était trop ému –, et c’est toute la forêt de bardanes que le jeune ménage reçut en dot, les parents disant, comme ils l’avaient toujours dit, que c’était là ce qu’il y avait de meilleur au monde, et que si les jeunes vivaient dans l’honnêteté et la droiture et se multipliaient, eux et leurs enfants auraient un jour l’honneur d’être portés au château, cuits et mis sur un plat d’argent. Après ce discours, les vieux rentrèrent dans leur coquille et n’en sortirent plus jamais. Ils dormaient. Le jeune couple régna sur la forêt et eut une grande descendance, mais ils ne furent jamais cuits et ils n’eurent jamais l’honneur du plat d’argent. Ils en conclurent que le château s’était écroulé, que tous les hommes sur la terre étaient morts. La pluie battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir un concert de tambours, le soleil brillait afin de donner une belle couleur aux feuilles de bardane. Ils en étaient très heureux, oui, toute la famille vivait heureuse.
Le jardinier et ses maîtres
À une petite lieue de la capitale se trouvait un château ; ses murailles étaient épaisses ; ses tours avaient des créneaux et des toits pointus. C’était un ancien et superbe château. Là résidait, mais pendant l’été seulement, une noble et riche famille. De tous les domaines qu’elle possédait, ce château était la perle et le joyau. On l’avait récemment restauré extérieurement, orné et décoré si bien qu’il brillait d’une nouvelle jeunesse. À l’intérieur régnait le confortable joint à l’agréable ; rien n’y laissait à désirer. Au-dessus de la grande porte était sculpté le blason de la famille. De magnifiques guirlandes de roses ciselées dans la pierre entouraient les animaux fantastiques des armoiries. Devant le château s’étendait une vaste pelouse. On y voyait, s’élançant au milieu du vert gazon, des bouquets d’aubépine rouge, d’épine blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des merveilles que renfermait une grande serre bien entretenue. La noble famille possédait un fameux jardinier ; aussi était-ce un plaisir de parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager. Au bout de ce dernier, il existait encore un reste du jardin des anciens temps. C’étaient des buissons de buis et d’ifs, taillés en forme de pyramides et de couronnes. Derrière, s’élevaient deux vieux arbres énormes ; ils étaient si vieux qu’il n’y poussait presque plus de feuilles. On aurait pu s’imaginer qu’un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de boue et de fumier, mais c’étaient des nids d’oiseaux qui occupaient presque toutes les branches. Là nichait, de temps immémorial, toute une bande de corneilles et de choucas. Cela formait comme une cité. Ces oiseaux avaient élu domicile en ce lieu avant tout le monde ; ils pouvaient s’en prétendre les véritables seigneurs ; et de fait ils avaient l’air de mépriser fort les humains qui étaient venus usurper leur domaine. Toutefois, quand ces êtres d’espèce inférieure, incapables de s’élever de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le voisinage, corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et s’enfuyaient à tire-d’aile en criant : rak, rak. Le jardinier parlait souvent à ses maîtres de ces vieux arbres, prétendant qu’ils gâtaient la perspective, conseillant de les abattre ; on aurait, en outre, l’avantage d’être ainsi débarrassé de ces oiseaux aux cris discordants, qui seraient forcés d’aller nicher ailleurs. Les maîtres n’entendaient nullement de cette oreille-là. Ils ne voulaient pas que les arbres ni les corneilles disparussent. » C’est, disaient-ils, un vestige de la vénérable antiquité qu’il ne faut pas détruire. Voyez-vous, cher Larsen, ajoutaient-ils, ces arbres sont l’héritage de ces oiseaux, nous aurions tort de le leur enlever. » Larsen, comme vous le saisissez parfaitement, était le nom du jardinier. » N’avez-vous donc pas assez d’espace, continuaient les maîtres, pour déployer vos talents ? vous avez un grand jardin aux fleurs, une vaste serre, un immense potager. Que feriez-vous de plus d’espace ? » En effet, ce n’était pas le terrain qui lui manquait. Il le cultivait, du reste, avec autant d’habileté que de zèle. Les maîtres le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas cependant qu’ils avaient parfois vu et goûté, chez d’autres, des fleurs et des fruits qui surpassaient ceux qu’ils trouvaient dans leur jardin. Le brave homme se chagrinait de cette remarque, car il faisait de son mieux, il ne pensait qu’à satisfaire ses maîtres, et il connaissait à fond son métier. Un jour ils le mandèrent au salon et lui dirent, avec toute la douceur et la bienveillance possible, que la veille, dînant au château voisin, ils avaient mangé des pommes et des poires si parfumées, si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient exprimé leur admiration. » Ces fruits, poursuivirent les maîtres, ne sont probablement pas des produits de ce pays-ci ; ils viennent certainement de l’étranger. Mais il faudrait tâcher de se procurer l’espèce d’arbre qui les porte et l’acclimater. Ils avaient été achetés, à ce qu’on nous a dit, chez le premier fruitier de la ville. Montez à cheval, allez le trouver pour savoir d’où il a tiré ces fruits. Nous ferons venir des greffes de cette sorte d’arbre, et votre habileté fera le reste. » Le jardinier connaissait parfaitement le fruitier ; c’était précisément à lui qu’il vendait le superflu des fruits de son verger. Il partit à cheval pour la ville et demanda au fruitier d’où provenaient ces poires et ces pommes délicieuses qu’on avait mangées au château de X… » Elles venaient de votre propre jardin », répondit le fruitier ; et il lui montra les pommes et les poires pareilles, que le jardinier reconnut aussitôt pour les siennes. Combien il en fut réjoui, vous pouvez aisément le deviner. Il accourut au plus vite et raconta à ses maîtres que ces fameuses pommes et ces poires délicieuses étaient les fruits des arbres de leur jardin. Les maîtres se refusaient à le croire : « Ce n’est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le fruitier se garderait bien de vous l’attester par écrit. » Le lendemain, Larsen apporta l’attestation signée du fruitier : « C’est tout ce qu’il y a de plus extraordinaire ! » dirent les maîtres. De ce moment, tous les jours on plaça sur la table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces poires. On en expédia aux amis de la ville et de la campagne, même aux amis des pays étrangers. Ces présents faisaient plaisir à tout le monde, à ceux qui les recevaient et à ceux qui les donnaient. Mais pour que l’orgueil du jardinier n’en fût point trop exalté, on eut soin de lui faire remarquer combien l’été avait été favorable aux fruits, qui avaient partout réussi à merveille. Quelque temps se passa. La noble famille fut invitée à dîner à la cour. Le lendemain, le jardinier fut de nouveau appelé au salon. On lui dit que des melons d’un parfum et d’un goût merveilleux avaient été servis sur la table du roi. » Ils viennent des serres de Sa Majesté. Il faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier du roi quelques pépins de ces fruits incomparables.
– Mais c’est de moi-même que le jardinier tient la graine de ces melons ! dit joyeusement le jardinier.
– Il faut donc, répartit le seigneur, que cet homme ait su les perfectionner singulièrement par sa culture, car je n’en ai jamais mangé de si savoureux. L’eau m’en vient à la bouche en y songeant.
– Hé bien, dit le jardinier, voilà de quoi me rendre fier. Il faut donc que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n’a pas été heureux cette année avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir ; il a vu combien les miens avaient bonne mine, et après en avoir goûté, il m’a prié de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majesté.
– Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces divins fruits que nous avons mangés hier proviennent de votre jardin.
– J’en suis parfaitement certain, répondit Larsen, et je vous en fournirai la preuve. » Il alla trouver le jardinier du roi et se fit donner par lui un certificat d’où il résultait que les melons qui avaient figuré au dîner de la cour avaient bien réellement poussé dans les serres de ses maîtres. Les maîtres ne pouvaient revenir de leur surprise. Ils ne firent pas un mystère de l’événement. Bien loin de là, ils montrèrent ce papier à qui le voulut voir. Ce fut à qui leur demanderait alors des pépins de leurs melons et des greffes de leurs arbres fruitiers. Les greffes réussirent de tous côtés. Les fruits qui en naquirent reçurent partout le nom des propriétaires du château, de sorte que ce nom se répandit en Angleterre, en Allemagne et en France. Qui se serait attendu à rien de pareil ? » Pourvu que notre jardinier n’aille pas concevoir une trop haute opinion de lui-même ! » se disaient les maîtres. Leur appréhension était mal fondée. Au lieu de s’enorgueillir et de se reposer sur sa renommée, Larsen n’en eut que plus d’activité et de zèle. Chaque année il s’attacha à produire quelque nouveau chef-d’œuvre. Il y réussit presque toujours. Mais il ne lui en fallut pas moins entendre souvent dire que les pommes et les poires de la fameuse année étaient les meilleurs fruits qu’il eût obtenus. Les melons continuaient sans doute à bien venir, mais ils n’avaient plus tout à fait le même parfum. Les fraises étaient excellentes, il est vrai, mais pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu’une année les petits radis manquèrent, il ne fut plus question que de ces détestables petits radis. Des autres légumes, qui étaient parfaits, pas un mot. On aurait dit que les maîtres éprouvaient un véritable soulagement à pouvoir s’écrier : « Quels atroces petits radis ! Vraiment, cette année est bien mauvaise : rien ne vient bien cette année ! » Deux ou trois fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner le salon. Il avait un art particulier pour faire les bouquets ; il disposait les couleurs de telle sorte qu’elles se faisaient valoir l’une l’autre et il obtenait ainsi des effets ravissants. » Vous avez bon goût, cher Larsen, disaient les maîtres. Vraiment oui. Mais n’oubliez pas que c’est un don de Dieu. On le reçoit en naissant ; par soi-même on n’en a aucun mérite. » Un jour le jardinier arriva au salon avec un grand vase où parmi des feuilles d’iris s’étalait une grande fleur d’un bleu éclatant. » C’est superbe ! s’écria Sa Seigneurie enchantée : on dirait le fameux lotus indien ! » Pendant la journée, les maîtres la plaçaient au soleil où elle resplendissait ; le soir on dirigeait sur elle la lumière au moyen d’un réflecteur. On la montrait à tout le monde ; tout le monde l’admirait. On déclarait qu’on n’avait jamais vu une fleur pareille, qu’elle devait être des plus rares. Ce fut l’avis notamment de la plus noble jeune fille du pays, qui vint en visite au château : elle était princesse, fille du roi ; elle avait, en outre, de l’esprit et du cœur, mais, dans sa position, ce n’est là qu’un détail oiseux. Les seigneurs tinrent à honneur de lui offrir la magnifique fleur, ils la lui envoyèrent au palais royal. Puis il allèrent au jardin en chercher une autre pour le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les moindres recoins ; ils n’en trouvèrent aucune autre, non plus que dans la serre. Ils appelèrent le jardinier et lui demandèrent où il avait pris la fleur bleue : « Si vous n’en avez pas trouvé, dit Larsen, c’est que vous n’avez pas cherché dans le potager. Ah ! ce n’est pas une fleur à grande prétention, mais elle est belle tout de même : c’est tout simplement une fleur d’artichaut !
– Grand Dieu ! Une fleur d’artichaut ! s’écrièrent Leurs Seigneuries. Mais, malheureux, vous auriez dû nous dire cela tout d’abord. Que va penser la princesse ? Que nous nous sommes moqués d’elle. Nous voilà compromis à la cour. La princesse a vu la fleur dans notre salon, elle l’a prise pour une fleur rare et exotique ; elle est pourtant instruite en botanique, mais la science ne s’occupe pas des légumes. Quelle idée avez-vous eue, Larsen, d’introduire dans nos appartements une fleur de rien ! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules. » On se garda bien de remettre au salon une de ces fleurs potagères. Les maîtres se firent à la hâte excuser auprès de la princesse, rejetant la faute sur leur jardinier qui avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait reçu une verte remontrance. » C’est un tort et une injustice, dit la princesse. Comment ! il a attiré nos regards sur une magnifique fleur que nous ne savions pas apprécier ; il nous a fait découvrir la beauté où nous ne nous avisions pas de la chercher ; et on l’en blâmerait ! Tous les jours, aussi longtemps que les artichauts seront fleuris, je le prie de m’apporter au palais une de ces fleurs. » Ainsi fut-il fait. Les maîtres de Larsen s’empressèrent, de leur côté, de réinstaller la fleur bleue dans leur salon, et de la mettre bien en évidence, comme la première fois. » Oui, elle est magnifique, dirent-ils ; on ne peut le nier. C’est curieux, une fleur d’artichaut ! » Le jardinier fut complimenté. » Oh ! les compliments, les éloges, voilà ce qu’il aime ! disaient les maîtres ; il est comme un enfant gâté. » Un jour d’automne s’éleva une tempête épouvantable ; elle ne fit qu’aller en augmentant toute la nuit. Sur la lisière du bois, une rangée de grands arbres furent arrachés avec leurs racines. Les deux arbres couverts de nids d’oiseaux furent aussi renversés. On entendit jusqu’au matin les cris perçants, les piaillements aigus des corneilles effarées, dont les ailes venaient frapper les fenêtres. »Vous voilà satisfait, Larsen, dirent les maîtres, voilà ces pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne reste plus ici de trace des anciens temps, tout est détruit, comme vous le désiriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine. » Le jardinier ne répondit rien : il réfléchit aussitôt à ce qu’il ferait de ce nouvel emplacement, bien situé au soleil. En tombant, les deux arbres avaient abîmé les buis taillés en pyramides, ils furent enlevés. Larsen les remplaça par des arbustes et des plantes pris dans les bois et dans les champs de la contrée. Jamais jardinier n’avait encore eu cette idée. Il réunit là le genévrier de la bruyère du Jutland, qui ressemble tant au cyprès d’Italie, le houx toujours vert, les plus belles fougères semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs qu’on prendrait pour des candélabres d’église. Le sol était couvert de jolies fleurs des prés et des bois. Cela formait un charmant coup d’œil. À la place des vieux arbres fut planté un grand mât au haut duquel flottait l’étendard du Danebrog, et tout autour se dressaient des perches où, en été, grimpait le houblon. En hiver, à Noël, selon un antique usage, une gerbe d’avoine fut suspendue à une perche, pour que les oiseaux prissent part à la fête : « Il devient sentimental sur ses vieux jours, ce bon Larsen, disaient les maîtres ; mais ce n’en est pas moins un serviteur fidèle et dévoué. » Vers le nouvel an, une des feuilles illustrées de la capitale publia une gravure du vieux château. On y voyait le mât avec le Danebrog, et la gerbe d’avoine au bout d’une perche. Et dans le texte, on faisait ressortir ce qu’avait de touchant cette ancienne coutume de faire participer les oiseaux du bon Dieu à la joie générale des fêtes de Noël : on félicitait ceux qui l’avaient remise en pratique. » Vraiment, tout ce que fait ce Larsen, on le tambourine aussitôt, dirent les maîtres. Il a de la chance. Nous devons presque être fiers qu’il veuille bien rester à notre service. » Ce n’était là qu’une façon de parler. Ils n’en étaient pas fiers du tout, et n’oubliaient pas qu’ils étaient les maîtres et qu’ils pouvaient, s’il leur plaisait, renvoyer leur jardinier, ce qui eût été sa mort, tant il aimait son jardin. Aussi ne le firent-ils pas. C’étaient de bons maîtres. Mais ce genre de bonté n’est pas fort rare et c’est heureux pour les gens comme Larsen.
La malle volante
Il était une fois un marchand, si riche qu’il eût pu paver toute la rue et presque une petite ruelle encore en pièces d’argent, mais il ne le faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s’il dépensait un skilling[2], c’est qu’il savait gagner un daler[3]. Voilà quelle sorte de marchand c’était – et puis, il mourut.
Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie ; il allait chaque nuit au bal masqué, et faisait des ricochets sur la mer avec des pièces d’or à la place de pierres plates. À ce train, l’argent filait vite… À la fin, le garçon ne possédait plus que quatre shillings et ses seuls vêtements étaient une paire de pantoufles et une vieille robe de chambre.
Ses amis l’abandonnèrent puisqu’il ne pouvait plus se promener avec eux dans la rue. Mais l’un d’entre eux, qui était bon, lui envoya une vieille malle en lui disant : « Fais tes paquets ! »
C’était vite dit, il n’avait rien à mettre dans la malle. Alors, il s’y mit lui-même.
Quelle drôle de malle ! si on appuyait sur la serrure, elle pouvait voler.
C’est ce qu’elle fit, et pfut ! elle s’envola avec lui à travers la cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond craquait, notre homme craignait qu’il ne se brise en morceaux, il aurait fait une belle culbute ! Grand Dieu ! … et puis, il arriva au pays des Turcs. Il cacha la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches, et entra tel qu’il était, dans la ville, ce qu’il pouvait bien se permettre puisque, en Turquie, tout le monde se promène en robe de chambre et en pantoufles.
Il rencontra une nourrice avec un petit enfant.
– Écoute un peu, nourrice turque, dit-il, qu’est-ce que c’est que ce grand château près de la ville ? Les fenêtres en sont si hautes !
– C’est là qu’habite la fille du roi, répondit-elle. Il lui a été prédit qu’elle serait très malheureuse par le fait d’un fiancé, c’est pourquoi personne ne doit aller chez elle sans que le roi et la reine soient présents.
– Merci, dit le fils du marchand.
Il retourna dans la forêt, s’assit dans la malle, vola jusqu’au toit du château et se glissa par la fenêtre chez la princesse.
Elle était couchée sur le sofa et dormait. Elle était si adorable que le fils du marchand ne put se retenir de lui donner un baiser. Elle s’éveilla, effrayée, mais il lui affirma qu’il était le dieu des Turcs et qu’il était venu vers elle à travers les airs, ce qui plut beaucoup à la demoiselle.
Ils s’assirent l’un à côté de l’autre et il lui raconta des histoires : ses yeux étaient les plus beaux lacs sombres sur lesquels les pensées nageaient comme des sirènes, son front était un mont neigeux aux salles magnifiques, pleines d’images. Il parla aussi des cigognes qui apportent les mignons bébés. Quelles belles histoires ! alors, il demanda sa main à la princesse, et elle dit « oui » tout de suite.
– Mais revenez ici samedi, lui dit-elle, car le roi et la reine viennent prendre le thé chez moi. Ils seront très fiers de me voir épouser le dieu des Turcs, mais sachez leur raconter un très beau conte car ils les aiment énormément ; ma mère les veut moraux et distingués, mais père les apprécie très gais, que l’on puisse rire.
– Bien ! Je n’apporterai d’autre cadeau de mariage qu’un conte, répondit-il.
Là-dessus, ils se quittèrent après que la princesse lui eut donné un sabre incrusté de pièces d’or, et c’est cela surtout qui pouvait lui être utile.
Il s’envola, s’acheta une nouvelle robe de chambre et s’assit dans la forêt pour composer un conte. Il devait être terminé samedi, et ce n’est pas si facile. Pourtant, quand vint le samedi, c’était fait.
Le roi, la reine et toute la cour prenaient le thé chez la princesse et l’attendaient. Il fut reçu avec beaucoup de gentillesse.
– Voulez-vous nous raconter une histoire ? demanda la reine, une histoire d’un esprit profond et instructif.
– Mais qui fait quand même rire, dit le roi.
– Je veux bien, dit-il. Et il se mit à raconter.
Il y avait une fois un paquet d’allumettes, très fières de leur origine. Leur ancêtre, un grand sapin, dont elles étaient toutes nées, avait été un grand, vieil arbre, dans la forêt. Les allumettes se trouvaient maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de fer, et elles parlaient de leur jeunesse.
– Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut dire que c’était la belle vie. C’était matin et soir thé de diamants – la rosée – toute la journée le soleil quand il brillait – et les oiseaux pour nous raconter des histoires.
Et nous nous sentions riches ! Les arbres à feuillage n’étaient vêtus que l’été. Nous, nous avions les moyens d’être habillées de vert été comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et ça a été la grande révolution : notre famille fut dispersée.
Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide navire qui pouvait faire le tour du monde, s’il le voulait ; les autres branches furent utilisées ailleurs, et notre sort, à nous, est maintenant d’allumer les lumières pour les gens du commun. C’est pourquoi nous, gens de qualité, avons échoué à la cuisine.
– Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis que je suis venue au monde, on m’a récurée et fait bouillir tant de fois ! Je pourvois au substantiel et suis réellement la personne la plus importante de la maison. Ma seule joie c’est, après le repas, de m’étendre propre et récurée sur une planche et de tenir la conversation avec les camarades. Mais à l’exception du seau d’eau qui, de temps en temps, descend dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul agent d’information est le panier à provisions, mais il parle avec tant d’agitation du gouvernement et du peuple ! Oui, l’autre jour, un vieux pot, effrayé de l’entendre, est tombé et s’est cassé en mille morceaux – il a des idées terriblement avancées, vous savez !
– Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre à fusil qui lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer une soirée un peu gaie.
– Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus haut rang.
– Non, je n’aime pas à parler de moi, dit le pot de terre, ayons une soirée de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que chacun a vécu, c’est bien facile et si amusant.
– Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois …
– Quel charmant début ! interrompirent les assiettes. Nous sentons que nous aimerons cette histoire !
– Oui, j’ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux changés tous les quinze jours.
– Comme vous racontez d’une manière intéressante ! dit le balai à poussière. On se rend compte tout de suite que c’est une femme qui parle ; il y a quelque chose de si propre dans votre récit.
– Oui, ça se sent, dit le seau d’eau. Et, de plaisir, il fit un petit bond et l’on entendit « platch » sur le parquet.
Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi bonne que le commencement. Les assiettes s’entrechoquaient d’admiration, et le balai prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu’il savait que cela vexerait les autres, et aussi parce qu’il pensait : « Si je le couronne aujourd’hui, il me couronnera demain. »
– Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.
Et elle dansa. Grand Dieu ! comme elle savait lancer la jambe ! La vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d’intérêt devant ce spectacle.
– Est-ce que je serai couronnée ? demanda la pincette. Et elle le fut.
– Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes.
C’était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais elle prétendait avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu’au moment de bouillir. Ce n’était qu’une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des maîtres.
Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait pour écrire. Elle n’avait rien de remarquable sinon qu’elle avait été plongée trop profondément dans l’encrier, ce dont elle tirait grande vanité.
– Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle n’a qu’à s’abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait chanter quoiqu’il n’ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.
– Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était la cantatrice de la cuisine, qu’un oiseau étranger se produise ici. Est-ce patriotique ? J’en fais juge le panier à provisions.
– Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous ne le pensez peut-être ! Est-ce une manière convenable de passer la soirée ? Ne vaudrait-il pas mieux réformer toute la maison, mettre chacun à sa place ? Je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.
– Oui, faisons du chahut ! s’écrièrent-ils tous.
À cet instant, la porte s’ouvrit, la servante entra. Tous devinrent muets. Personne ne broncha, mais il n’y avait pas un seul petit pot qui ne fût conscient de ses possibilités et de sa distinction.
« Si j’avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu être une soirée très gaie. » La servante prit les allumettes et les gratta. Comme elles crépitaient et flambaient !
– Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premières. Quel éclat ! Quelle lumière ! Ayant dit, elles s’éteignirent.
– Quel charmant conte, dit la reine. Je croyais être à la cuisine avec les allumettes. Oui, tu auras notre fille.
– Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.
Ils le tutoyaient déjà puisqu’il devait entrer dans la famille.
Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut illuminée, les petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous côtés, les gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient « Bravo ! » et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soirée !
« Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien », pensa le fils du marchand.
Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les feux d’artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s’envola dans les airs.
Pfutt ! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du ciel !
Tous les Turcs sautaient en l’air, leurs pantoufles volant par-dessus leurs oreilles. Ils n’avaient jamais rien vu de si beau. Ils étaient bien persuadés que c’était le dieu des Turcs lui-même qui allait épouser la princesse.
Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt, il se dit :
« Je vais aller en ville pour savoir comment tout s’est passé en bas, et ce qu’on a pensé de mon feu d’artifice ».
Et c’était assez naturel qu’il fût curieux de le savoir. Non ce que les gens pouvaient en dire ! chacun avait vu la chose à sa façon, mais tous l’avaient vivement appréciée.
– J’ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l’un, il avait des yeux brillants comme des étoiles et une barbe comme l’écume de la mer.
– Il portait un manteau de feu, disait l’autre, les anges les plus ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout cela était fort agréable ! – et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.
Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où était-elle donc ? Elle avait brûlé ; une étincelle du feu d’artifice y avait mis le feu et la malle était en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne pouvait plus se présenter devant sa fiancée.
Elle l’attendit toute la journée sur le toit de son palais. Elle l’y attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires, mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.
Le montreur de marionnettes
Sur le paquebot il y avait un homme d’un autre temps, au visage si radieux qu’à le voir on pouvait croire qu’il s’agissait de l’homme le plus heureux de la Terre. C’est d’ailleurs lui-même qui me l’avait dit. C’était un compatriote, un Danois comme moi, et il était directeur de théâtre. Il promenait toute sa troupe avec lui, dans une petite caisse, car c’était un marionnettiste. Déjà de nature gaie, il était devenu un homme totalement heureux, disait-il, grâce à un jeune ingénieur. Je n’avais pas tout de suite compris ce qu’il disait, et il me raconta donc son histoire. Et la voici pour vous.
– Cela se passait dans la ville de Slagelse, commença-t-il, j’y donnais un spectacle à l’hôtel La Cour de la Poste. C’était une très belle salle et il y avait un excellent public, composé d’enfants et d’adolescents, à part quelques vieilles dames. Et tout à coup, entra un homme vêtu de noir, à l’allure d’étudiant, qui s’assit, rit aux bons moments, applaudit quand il le fallait, bref, un spectateur peu ordinaire ! Il fallait que je sache qui c’était. J’appris qu’il s’agissait d’un jeune ingénieur et qu’il était envoyé par l’École centrale pour faire des conférences à la campagne. J’eus fini mon spectacle à huit heures. Vous le savez bien, les enfants doivent aller au lit de bonne heure et le théâtre doit veiller à satisfaire le public. À neuf heures, l’ingénieur commença sa conférence avec des expériences et, cette fois-ci, j’étais dans le rôle du spectateur. Quel régal de l’écouter et de l’observer ! La plupart du temps cela me paraissait de l’hébreu et pourtant je me disais : nous, les hommes, sommes capables d’inventer beaucoup de choses, pourquoi alors ne trouvons-nous rien pour rallonger la durée de notre vie ? Il ne présentait que de petits miracles mais il le faisait si vite et avec tant de dextérité, et en respectant les règles de la nature. Au temps de Moïse et des prophètes l’ingénieur aurait fait partie des sages du pays, et, au Moyen Age il aurait été brûlé sur le bûcher. J’ai pensé à lui pendant toute la nuit et lors de mon spectacle, le soir suivant, je n’ai été de bonne humeur que lorsque j’ai vu que l’ingénieur était à nouveau là, dans la salle. Un jour, un acteur m’avait dit que, lorsqu’il jouait le rôle d’un jeune premier, il pensait toujours à une seule femme dans la salle et il jouait pour elle en oubliant les autres. Pour moi, ce soir-là, l’ingénieur était « elle », la spectatrice pour laquelle je jouais. Lorsque le spectacle fut terminé et que toutes les marionnettes eurent bien remercié leur public, je fus invité par l’ingénieur chez lui pour boire un verre. Il me parla de ma comédie et je lui parlai de sa science, et je pense que nous nous amusâmes aussi bien l’un que l’autre. Mais moi, je posais tout de même plus de questions, car dans ses expériences il y avait beaucoup de choses qu’il ne savait expliquer. Par exemple, le fer qui passe à travers une sorte de spirale et se magnétise. Que devient-il ? Le morceau de fer est-il visité par un esprit ? Mais d’où ce dernier vient-il ? C’est comme avec les hommes, me suis-je dit. Le bon Dieu les fait passer par la spirale du temps où ils rencontrent un esprit et tout à coup nous avons un Napoléon, un Luther et tant d’autres. » Le monde n’est qu’une longue suite de miracles, acquiesça le jeune ingénieur, et nous y sommes si habitués qu’ils ne nous étonnent même plus. » Et il parla et expliqua jusqu’à ce que j’eusse l’impression de tout comprendre. Je lui avouai que si je n’étais pas si vieux, je m’inscrirais immédiatement à l’École centrale pour comprendre le monde et cela bien que je fusse l’un des hommes les plus heureux. " Un des plus heureux …. dit-il, comme s’il se délectait de ces mots. Vous êtes heureux ? " demanda-t-il. » Oui, répondis-je, je suis heureux et où que j’aille avec ma compagnie, je suis accueilli à bras ouverts. J’ai néanmoins un grand souhait. C’est parfois comme un cauchemar et il trouble ma bonne humeur. Je vais vous dire ce que c’est : je voudrais diriger une troupe d’acteurs vivants. » « Vous souhaiteriez que vos marionnettes s’animent d’elles-mêmes, qu’elles deviennent des acteurs en chair et en os, et vous voudriez être leur directeur ? demanda l’ingénieur. Et pensez-vous que cela vous rendrait heureux ? » Il ne le pensait pas, mais je le pensais, et on en discuta alors longtemps, sans jamais vraiment rapprocher nos idées, aucun de nous ne sachant convaincre l’autre. Nous buvions du bon vin, mais il devait y avoir de la magie en lui, autrement cette histoire ne raconterait que mon état d’ébriété. Non, je n’étais pas saoul, je voyais tout très clairement. La chambre était inondée de soleil, le visage de l’ingénieur s’y reflétait et je pensais aux dieux éternellement jeunes des temps anciens, lorsqu’il y en avait encore. Je le lui dis aussitôt et il sourit. Croyez-moi, à cet instant j’aurais juré qu’il était un dieu déguisé ou un de leurs proches. Et il dit aussi que mon plus grand souhait allait se réaliser : les marionnettes s’animeraient et je serais le directeur d’une vraie troupe d’acteurs vivants. Nous trinquâmes et il rangea toutes les marionnettes dans la petite caisse, me l’attacha sur le dos et me fit passer à travers une spirale. Je me vois encore tombant par terre. Et mon souhait se réalisa ! Toute ma troupe sortit de la petite caisse. Toutes les marionnettes avaient été visitées par un esprit, toutes devinrent d’excellents artistes, c’est en tout cas ce qu’elles pensaient, et j’étais leur directeur. Tout fut immédiatement prêt pour le premier spectacle et tous les acteurs, et même les spectateurs, voulurent me parler sans tarder. La ballerine prétendit que le théâtre allait s’écrouler si elle n’arrivait pas à tenir sur une seule pointe. C’était une très grande artiste et voulait qu’on agisse avec elle en conséquence. La marionnette qui jouait l’impératrice exigea qu’on la considérât comme telle même en dehors de la scène pour mieux entrer dans la peau de son personnage. L’acteur dont le rôle consistait à porter une lettre sur la scène se sentit brusquement aussi important que le jeune premier car, selon lui, dans une création artistique les petits rôles étaient aussi importants que les grands. Là-dessus, le héros principal demanda que son rôle ne se compose que de répliques de sortie, car elles étaient toujours suivies d’applaudissements. La princesse voulut jouer uniquement à la lumière rouge et surtout pas la bleue, car la rouge lui allait mieux au teint et moi, j’étais au centre de tout cela puisque j’étais leur directeur. J’en eus le souffle coupé, je ne savais plus où donner de la tête, j’en étais anéanti. Je me suis retrouvé avec une nouvelle espèce humaine et je souhaitais les voir tous rentrer dans la boîte, et n’avoir jamais été leur directeur. Je leur dis qu’en fait ils étaient tous des marionnettes, et ils me battirent à mort. J’étais couché dans ma petite chambre, dans mon lit. Comment je m’y étais retrouvé ? L’ingénieur devait le savoir ; moi, je ne le savais pas. Le plancher était éclairé par la lune, la boîte des marionnettes était là, renversée, et toutes les marionnettes en étaient tombées et gisaient au sol, les unes sur les autres. Je repris immédiatement conscience, sortis de mon lit et jetai les marionnettes dans la boîte, n’importe comment, sans ordre, jusqu’à la dernière. Je refermai le couvercle et m’assis sur la boîte. Vous imaginez le tableau ? Moi, oui. » Vous resterez où vous êtes », ai-je dit, « et je ne souhaiterai plus jamais que vous deveniez des acteurs en chair et en os ! » « Cela m’avait soulagé, ma bonne humeur était revenue, j’étais l’homme le plus heureux de la terre. Si heureux que je m’endormis sur la boîte. Et le matin … en fait il était midi, je dormis plus longtemps que d’habitude … j’y étais encore assis, heureux, car j’avais compris que mon unique souhait d’autrefois était stupide. Je partis à la recherche de l’ingénieur, mais il avait disparu, ainsi que les dieux grecs et romains. Et depuis lors, je suis l’homme le plus heureux au monde. Je suis un directeur comblé, ma troupe ne me contredit pas, les spectateurs non plus, ils s’amusent de bon cœur et moi, je compose mes pièces librement et à ma guise. De toutes le comédies, je choisis la meilleure, selon mes goûts et personne n’y trouve à redire. Les pièces que les grands théâtres actuels méprisent, mais qui étaient, il y a trente ans, de grands succès et faisaient pleurer tout le monde, je les joue aujourd’hui aux petits et aux grands. Elles font pleurer les petits comme elles faisaient pleurer leurs pères et leurs mères il y a trente ans. J’ai au programme Jeanne Montfaucon et Dyveke dans sa version courte, parce que les petits n’aiment pas les grandes scènes d’amour. Ils veulent de la tragédie et bien vite, dès le début. J’ai sillonné le Danemark en long et en large, je connais tout le monde et tout le monde me connaît. Je suis en ce moment en route pour la Suède et si j’y ai du succès et gagne suffisamment d’argent, je deviendrai Scandinave, sinon, non. Je vous le dis comme à un compatriote. »Et moi, en tant que compatriote, je transmets le message.
Une semaine du petit elfe Ferme-l’œil
Dans le monde entier, il n’est personne qui sache autant d’histoires que Ole Ferme-l’œil. Lui, il sait raconter…
Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement à table ou sur leur petit tabouret, Ole Ferme-l’œil arrive, il monte sans bruit l’escalier – il marche sur ses bas – il ouvre doucement la porte et pfutt ! il jette du lait doux dans les yeux des enfants, un peu seulement, mais assez cependant pour qu’ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni par conséquent le voir ; il se glisse juste derrière eux et leur souffle dans la nuque, alors leur tête devient lourde, lourde – mais ça ne fait aucun mal, car Ole Ferme-l’œil ne veut que du bien aux enfants – il veut seulement qu’ils se tiennent tranquilles, et ils le sont surtout quand on les a mis au lit.
Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l’œil s’assied sur leur lit. Il est bien habillé, son habit est de soie, mais il est impossible d’en dire la couleur, il semble vert, rouge ou bleu selon qu’il se tourne, il tient un parapluie sous chaque bras, l’un décoré d’images et celui-là il l’ouvre au-dessus des enfants sages qui rêvent alors toute la nuit des histoires ravissantes, et sur l’autre parapluie il n’y a rien. Il l’ouvre au-dessus des enfants méchants, alors ils dorment si lourdement que le matin en s’éveillant ils n’ont rien rêvé du tout.
Et maintenant nous allons vous dire comment Ole Ferme-l’œil, durant toute une semaine, vint tous les soirs chez un petit garçon qui s’appelait Hjalmar. Cela fait en tout sept histoires puisqu’il y a sept jours dans la semaine.
Lundi
– Écoute un peu, dit Ole Ferme-l’œil le soir lorsqu’il eut mis Hjalmar au lit, maintenant je vais décorer ta chambre. Et voilà que toutes les fleurs en pots devinrent de grands arbres étendant leurs branches jusqu’au plafond et le long des murs, de sorte que la pièce avait l’air d’une jolie tonnelle. Toutes les branches étaient couvertes de fleurs chacune plus belle qu’une rose embaumant délicieusement, et s’il vous prenait envie de la manger, elle était plus sucrée que de la confiture. Les fruits brillaient comme de l’or et il y avait aussi des petits pains mollets, bourrés de raisins, c’était merveilleux. Mais tout à coup, des gémissements lamentables se firent entendre dans le tiroir de la table où Hjalmar rangeait ses livres de classe.
– Qu’est-ce que c’est ? dit Ole.
Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C’était l’ardoise qui se trouvait mal parce qu’un chiffre faux s’était introduit dans le calcul, le crayon d’ardoise sautait et s’agitait au bout de sa ficelle comme s’il était un petit chien, il aurait voulu corriger le calcul mais il n’y arrivait pas. Et puis il y avait le cahier d’écriture de Hjalmar, il se lamentait en dedans que ça faisait mal de l’entendre ! Sur chaque page il y avait des lettres majuscules modèles, chacune avec une petite lettre à côté d’elle formant une rangée modèle du haut en bas, et à côté de celles-là, il y en avait qui croyaient être semblables aux modèles, c’étaient celles que Hjalmar avait écrites, celles-là allaient tout de travers comme si elles avaient trébuché sur le trait de crayon où elles auraient dû se poser.
– Regardez ! Voilà comment il faut vous tenir, disait le modèle, comme ça, à côté de moi, d’un seul trait.
– Oh ! nous voudrions bien, disaient les lettres de Hjalmar, mais nous n’y arrivons pas, nous sommes très malades.
– Alors, il faut vous purger, disait Ole Ferme-l’œil.
– Oh ! non, non, criaient-elles.
Et les voilà debout toutes droites que c’en était un plaisir de les voir.
– Mais maintenant nous n’allons pas raconter d’histoire, dit Ole Ferme-l’œil. Il faut que je leur fasse faire l’exercice !
Un deux, un deux ! il fit faire l’exercice aux lettres. Elles se tenaient aussi droites, étaient aussi bien constituées que n’importe quel modèle, mais une fois Ole Ferme-l’œil parti, quand Hjalmar alla les voir, elles étaient aussi lamentables qu’auparavant.
Mardi
Aussitôt que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l’œil toucha de sa petite seringue magique tous les meubles de la chambre, aussitôt ils se mirent tous à bavarder, mais ils ne parlaient que d’eux-mêmes, sauf le crachoir qui restait muet mais s’irritait de les voir si vaniteux, ne s’occupant que d’eux mêmes, ne pensant qu’à eux-mêmes et n’ayant pas la plus petite pensée pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tolérait qu’on lui crache dessus.
Au-dessus de la commode était suspendue une grande peinture dans un cadre doré, on y voyait un paysage avec de grands vieux arbres, des fleurs dans l’herbe, une pièce d’eau et une rivière qui coulait derrière le bois, passait devant de nombreux châteaux et se jetait au loin dans la mer libre.
Ole Ferme-l’œil toucha le tableau de sa seringue, alors les oiseaux peints commencèrent à chanter, les branches des arbres ondulèrent et les nuages coururent dans le ciel, on pouvait voir leur ombre se déplacer sur le paysage.
Ole Ferme-l’œil souleva Hjalmar jusqu’au cadre et le petit garçon posa ses jambes dans la peinture et le voilà debout dans l’herbe haute, le soleil brillait sur lui à travers la ramure.
Il courut jusqu’à l’eau, s’assit dans la barque peinte en rouge et blanc, les voiles brillaient comme de l’argent et six cygnes portant chacun un collier d’or autour du cou et une étoile bleue étincelante sur la tête, tiraient le bateau au long de la verte forêt où les arbres parlaient de brigands et de sorcières et les fleurs de ravissants petits elfes et de ce que les papillons leur avaient raconté.
De beaux poissons aux écailles d’or et d’argent nageaient derrière la barque, de temps en temps ils faisaient un saut et l’eau clapotait, les oiseaux rouges et blancs, grands et petits, volaient derrière en deux longues rangées, les moustiques dansaient, les hannetons bourdonnaient, ils voulaient tous accompagner Hjalmar et ils avaient tous une histoire à raconter.
Ah ! ce fut une belle promenade en bateau ! Par moments, les bois étaient épais et sombres, puis ils devenaient des jardins ensoleillés et fleuris, avec de grands châteaux de cristal et de marbre. Sur les balcons se tenaient des princesses qui étaient toutes des petites filles connues de Hjalmar avec lesquelles il avait déjà joué. Elles étendaient la main et tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis qu’aucun confiseur n’eût jamais vendu. Hjalmar au passage saisissait par un bout le petit cochon, la petite fille tenait ferme de l’autre, en sorte que chacun en avait un morceau, elle le plus petit, Hjalmar de beaucoup le plus gros.
Devant chaque château de petits princes montaient la garde, ils portaient armes avec des sabres d’or et faisaient pleuvoir des raisins secs et des soldats de plomb. C’étaient de véritables princes !
Hjalmar naviguait tantôt à travers des forêts, tantôt à travers d’immenses salles ou à travers une ville. Il lui arriva même de traverser la ville où habitait sa bonne d’enfant, celle qui le portait dans ses bras quand il était tout petit et qui l’aimait tant. Elle lui fit des signes et lui sourit et chanta cet air charmant qu’elle avait, elle-même, composé pour lui :
Je pense à toi à toute heure
Mon cher petit Hjalmar chéri.
C’est moi qui baisais ta petite bouche
Et aussi ton front, tes joues vermeilles.
Je t’ai entendu dire tes premiers mots
Et puis il a fallu te quitter.
Que Notre-Seigneur te bénisse ici-bas
Mon bel ange descendu des cieux.
Tous les oiseaux chantaient avec elle, les fleurs dansaient sur leur tige et les vieux arbres dodelinaient de la tête comme si Ole Ferme-l’œil eût aussi, pour eux, raconté cette histoire.
Mercredi
Oh ! comme la pluie tombait au-dehors. Hjalmar l’entendait même dans son sommeil et quand Ole Ferme-l’œil entrouvrit une fenêtre, il vit que l’eau montait jusqu’au ras du chambranle. Un vrai lac. Mais un magnifique navire mouillait devant la maison.
– Viens-tu avec nous, petit Hjalmar ? dit Ole Ferme-l’œil. Tu pourras voyager cette nuit dans les pays étrangers et être de retour demain matin.
Et voilà Hjalmar, dans son costume du dimanche, debout sur le magnifique navire.
Le temps devint aussitôt radieux. Ils naviguèrent de par les rues, croisèrent devant l’église et bientôt ils furent en pleine mer. On alla si loin qu’on ne voyait plus aucune terre, mais seulement une troupe de cigognes qui venaient aussi du Danemark et allaient vers les pays chauds. Elles se suivaient l’une derrière l’autre et avaient déjà volé si longtemps, si longtemps ! L’une d’elles était très fatiguée, ses ailes ne pouvaient plus la porter, elle était la dernière de la file. Bientôt elle fut loin derrière les autres, elle volait de plus en plus bas, donna encore quelques faibles coups d’ailes, mais en vain, elle toucha de ses pieds le cordage du bateau, glissa le long de la voile et poum ! la voilà sur le pont.
Le mousse la prit et l’enferma dans le poulailler avec les poules, les canards et les dindons ; la pauvre cigogne était toute confuse de cette compagnie.
– En voilà un drôle d’oiseau, dirent les poules.
– Nous sommes bien tous d’accord, elle est stupide.
– Bien sûr, elle est stupide, gloussa le dindon.
Alors la cigogne se tut et rêva de son Afrique.
– Comme vous avez là de jolies longues jambes maigres, dit la dinde. Combien en vaut l’une ?
– Coin, coin, coin, ricanaient les canards.
Mais la cigogne fit celle qui n’a rien entendu.
– Vous pourriez bien rire avec nous, dit le dindon, car c’était très spirituel ou bien peut-être n’était-ce pas d’un goût assez relevé pour vous, si haut perchée ! Glouglou, madame n’aime pas la plaisanterie. Alors, soyons spirituels entre nous.
Et les poules de glousser et les canards de cancaner. Coin ! Coin ! Coin ! C’était extraordinaire comme ils se trouvaient drôles.
Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela la cigogne qui sautilla sur le pont jusqu’à lui ; elle s’était reposée et saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle étendit ses ailes et s’envola vers les pays chauds tandis que les poules gloussaient, que les canards faisaient coin, coin, et que la tête du dindon devenait toute rouge.
– Demain on fera une soupe de vous tous, disait Hjalmar et il s’éveilla, couché dans son petit lit.
C’était un voyage extraordinaire qu’Ole Ferme-l’œil lui avait fait faire …
Jeudi
– Attends ! dit Ole Ferme-l’œil, n’aie pas peur, tu vas voir une petite souris.
Et il tendit vers lui sa main où était assise la jolie petite bête. Elle est venue t’inviter au mariage de deux petites souris qui vont entrer en ménage cette nuit. Elles habitent sous le garde-manger de ta mère, il paraît que c’est un appartement incomparable.
– Mais comment pourrai-je passer dans le petit trou de souris du parquet ? demanda Hjalmar.
– Laisse-moi faire ! dit Ole Ferme-l’œil, je vais te rendre tout petit.
De sa seringue magique il toucha Hjalmar qui aussitôt devint de plus en plus petit jusqu’à n’être pas plus grand qu’un doigt.
– Maintenant tu peux emprunter ses vêtements au soldat de plomb, je crois qu’ils t’iront bien.
– Allons-y, fit Hjalmar.
Et en un instant le voilà habillé comme le plus mignon petit soldat de plomb.
– Voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir dans le dé à coudre de votre mère, dit la souris, j’aurai l’honneur de vous tirer.
– Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous prendre cette peine ? dit Hjalmar.
Et les voilà partis au mariage de souris.
D’abord, ils passèrent sous le parquet dans un long couloir, juste assez haut pour que l’attelage du dé à coudre pût y passer.
– Est-ce que ça ne sent pas bon ici ? dit la souris, tout le couloir a été enduit de couenne, on ne peut pas faire mieux.
Puis ils arrivèrent dans la salle du mariage. À droite se tenaient toutes les souris femelles ; elles susurraient et chuchotaient comme si elles se moquaient les unes des autres, à gauche se tenaient les mâles, ils se lissaient la moustache avec leur patte. Au milieu de la salle se tenaient les mariés, debout dans une croûte de fromage évidée, et ils s’embrassaient à bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu’ils étaient fiancés et allaient se marier dans un instant.
Il arrivait de plus en plus d’invités et les souris étaient serrées à s’écraser, les mariés étaient placés au beau milieu de la porte, de sorte qu’on ne pouvait ni entrer ni sortir. La salle étant frottée à la couenne, on n’offrait rien d’autre à manger, mais comme dessert on apporta un pois dans lequel une souris de la famille avait, de ses petites dents, gravé le nom des mariés ou du moins leurs initiales. C’était tout à fait splendide.
Toutes les souris furent d’accord pour dire que c’était un beau mariage.
Vendredi
– C’est inouï combien de gens d’un certain âge voudraient m’avoir auprès d’eux, dit Ole Ferme-l’œil, surtout ceux qui ont quelque chose à se reprocher. » Mon bon petit Ole, me disent-ils, nous ne pouvons nous endormir et toute la nuit nous sommes là à voir défiler nos mauvaises actions qui comme d’affreux petits démons s’asseyent sur notre lit et nous aspergent d’eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser que nous puissions dormir d’un bon somme ? » Ils soupirent et ajoutent tout bas : « Nous te paierons bien. Bonsoir Ole, l’argent est sur le bord de la fenêtre ». Mais je ne fais pas ça pour de l’argent, terminait Ole Ferme-l’œil.
– Qu’est-ce qui va arriver cette nuit ? demanda Hjalmar.
– Eh bien ! je ne sais pas si tu as envie de venir encore ce soir à un mariage d’un tout autre genre que celui d’hier. La grande poupée de ta sœur, celle qui a l’air d’un homme et qu’on appelle Hermann va épouser la poupée Bertha, c’est d’ailleurs l’anniversaire de la poupée, il y aura donc beaucoup de cadeaux.
– Oui, je connais ça ! dit Hjalmar, quand les poupées ont besoin de robes neuves, ma sœur décide que c’est leur anniversaire ou qu’elles se marient. C’est arrivé plus de cent fois.
– Oui, mais cette nuit, c’est le cent unième mariage et quand le cent unième est terminé, tout est fini. C’est pourquoi celui-ci sera splendide. Regarde un peu !
Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton était là avec ses fenêtres éclairées et tous les soldats de plomb présentaient armes. Les couples de fiancés étaient assis par terre, le dos appuyé au pied de la table, très songeurs, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes raisons. Ole Ferme-l’œil, vêtu de la jupe noire de grand-mère, les bénit. Après la bénédiction tous les meubles de la chambre entonnèrent la jolie chanson que voici, écrite par le crayon sur l’air de la retraite :
Notre chanson arrive comme le vent
Sur le couple nuptial dans la chambre
Tous deux raides comme des baguettes
Ils sont faits de peau de gants
Bravo, bravo pour la peau et les baguettes
Nous le chantons à tous les vents.
Puis on leur offrit tous les cadeaux, ils avaient demandé qu’il n’y eût rien de comestible car leur amour leur suffisait.
– Allons-nous rester dans le pays ou voyager à l’étranger ? demanda le marié. Ils prirent conseil de l’hirondelle qui avait beaucoup voyagé et de la vieille poule de la basse-cour qui avait couvé cinq fois des poussins.
L’hirondelle parla des pays chauds où le raisin pend en grandes et lourdes grappes, où l’air est doux et où les montagnes ont des couleurs qu’on ne connaît pas du tout ici.
– Mais ils n’ont pas nos choux verts, dit la poule. J’ai passé un été à la campagne avec mes poussins, il y avait un coin de gravier où nous pouvions gratter, et puis il y avait une sortie vers un potager plein de choux verts. Oh ! qu’ils étaient verts. Je ne peux rien m’imaginer de plus beau.
– Mais un chou est pareil à un autre, dit l’hirondelle, et puis il fait souvent si mauvais temps ici.
– Oui mais on y est bien habitué.
– Et puis il fait froid, on gèle ici.
– Cela fait beaucoup de bien au chou. D’ailleurs, il arrive que nous ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un été qui a duré cinq semaines où il faisait si chaud qu’on suffoquait. Et puis, nous n’avons pas de ces bêtes venimeuses qu’ils ont là-bas et nous n’avons pas de brigands. C’est une honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du monde. Vous ne mériteriez pas d’y vivre.
– Moi aussi, j’ai voyagé. J’ai fait plus de douze lieues en voiture, dans un panier, et je vous assure qu’un voyage n’a rien d’agréable.
– La poule est une femme raisonnable, dit la poupée Bertha. Moi non plus je n’aime pas voyager dans les montagnes pour monter et descendre tout le temps ! Nous allons tout simplement nous installer là-bas sur le gravier et nous nous promènerons dans le jardin aux choux.
Et on en resta là.
Samedi
– Vas-tu me raconter des histoires maintenant ? dit le petit Hjalmar.
– Nous n’avons pas le temps ce soir, dit Ole en ouvrant au-dessus du petit son plus beau parapluie. Regarde ces Chinois !
Et tout le parapluie ressemblait à une grande coupe chinoise ornée d’arbres bleus et de ponts arqués sur lesquels des petits Chinois hochaient la tête.
– Il faut que le monde entier soit astiqué pour demain, dit encore Ole, car c’est dimanche. Mon plus grand travail sera de descendre toutes les étoiles pour les astiquer aussi. Je les prends toutes dans mon tablier mais il faut d’abord les numéroter et mettre le même chiffre dans les trous où elles sont fixées là-haut afin de les remettre à leur bonne place.
– Non, écoutez Monsieur Ferme-l’œil, vous exagérez, s’écria un portrait accroché sur le mur contre lequel dormait le petit garçon. Je suis l’arrière grand-père de Hjalmar. Merci de lui raconter des histoires, mais vous ne devriez pas lui fausser ses notions. On ne peut pas décrocher les étoiles et les polir.
– Merci à toi, vieil arrière-grand-père, mais moi je suis encore plus ancien que toi, je suis un vieux païen, les Romains et les Grecs m’appelaient le dieu des Rêves. J’ai toujours fréquenté les plus nobles maisons et j’y vais encore ; je sais parler aux petits et aux grands ! Tu n’as qu’à raconter à ton idée maintenant.
Ole Ferme-l’œil partit là-dessus en emportant son parapluie.
Dimanche
– Bonsoir, dit Ole Ferme-l’œil, et Hjalmar le salua, puis il se leva et retourna contre le mur le portrait de l’arrière-grand-père afin qu’il ne prît pas part à la conversation comme la veille.
– Voilà ! tu vas me raconter des histoires, celle des « Cinq pois verts qui habitaient la même cosse », celle de « l’Os de coq qui faisait la cour à l’os de poule », celle de « l’Aiguille à repriser si fière d’elle-même qu’elle se figurait être une aiguille à coudre ».
– Il ne faut pas abuser des meilleures choses ! dit Ole Ferme-l’œil, je vais plutôt te montrer quelqu’un ; je vais te montrer mon frère, il s’appelle aussi Ole Ferme-l’œil mais ne vient jamais plus d’une fois chez quelqu’un et quand il vient, il le prend avec lui sur son cheval et il raconte : oh ! quelles histoires ! Il n’en sait que deux : une si merveilleusement belle que personne au monde ne pourrait l’imaginer, une si affreuse et si cruelle – impossible de la décrire.
Et puis il éleva dans ses bras le petit Hjalmar jusqu’à la fenêtre et lui dit :
– Regarde ! voilà mon frère, l’autre Ole Ferme-l’œil qu’on appelle aussi la Mort. Tu vois, il n’a pas du tout l’air méchant comme dans les livres d’images où il n’est qu’un squelette, non, son costume est brodé d’argent et c’est un bel uniforme de hussard, une cape de velours noir flotte derrière lui sur le cheval et il va au galop !
Hjalmar vit comment Ole Ferme-l’œil galopait en entraînant des jeunes et des vieux sur son cheval, il en plaçait certains devant lui et d’autres derrière, mais toujours d’abord il demandait :
– Et comment est ton carnet de notes ?
Tous répondaient : « Excellent. »
– Faites-moi voir ça ! disait-il et il fallait lui montrer le carnet.
Ceux qui avaient « Très bien » ou « Excellent » venaient devant et ils entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n’avaient que « Passable » ou « Médiocre », allaient derrière et entendaient l’histoire horrible. Ils tremblaient et pleuraient, ils voulaient sauter à bas du cheval mais ils ne le pouvaient plus, ils étaient enchaînés à l’animal.
– Mais la Mort est un très gentil Ole Ferme-l’œil numéro deux, dit Hjalmar, je n’en ai pas peur du tout.
– Il ne faut pas en avoir peur, dit Ole, il faut seulement veiller à avoir un bon carnet de notes.
– Ça, c’est un bon enseignement ! murmura le portrait de l’arrière-grand-père, il est toujours utile de donner son avis !
Et il était fort satisfait.
Et ceci est l’histoire d’Ole Ferme-l’œil, il viendra sûrement ce soir vous en raconter lui-même bien davantage.
[1] Le mot qui désigne le fer à repasser en danois est féminin
[2] Schilling : Unité monétaire principale de l’Autriche (code international : ATS), divisée en 100 groschen.
[3] Thaler : Ancienne monnaie d’argent, en usage dans les pays germaniques à partir du XVIe siècle.