LES CARILLONS - Partie 2
Écrit par DICKENS, CHARLES
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Et ce disant, il se mit à rire à en devenir pourpre et presque noir. Il crut étouffer, et, pour dissiper ce dangereux afflux du sang veineux à la face, il fit faire à ses grosses jambes les plus étranges cabrioles dans l’air, si bien que sa femme, pour le ramener à une attitude décente, fut forcée de le frapper violemment entre les deux épaules et de le secouer comme on fait d’une grosse bouteille.
« Merci du ciel ! et que Dieu vienne en aide au pauvre homme ! s’écria Mrs. Tugby, en grand émoi de terreur. Que fait-il donc ? »
M. Tugby s’essuya les yeux et répéta qu’il était un peu animé.
« Eh bien, ne recommencez plus, ma chère âme, dit Mrs. Tugby, si vous ne voulez me faire mourir de frayeur avec vos luttes contre vous-même.
— Non, non, ma chère, répondit M. Tugby, quoique toute ma vie soit une lutte. » En effet, à en juger par sa respiration de plus en plus haletante et par le pourpre de plus en plus foncé de son visage, cette continuelle lutte ne le fortifiait guère.
« Ainsi donc, il fait du vent, il grésille, il va tomber de la neige, il fait sombre et très-froid, n’est-ce pas, ma chère ? dit M. Tugby en regardant le feu et revenant à son accès d’animation.
— Oui, il fait un très-mauvais temps, répondit sa femme en hochant la tête.
— Oui, oui, reprit M. Tugby ; les années, sous ce point de vue, sont comme les chrétiens, qui, les uns, ont une mort pénible, les autres une mort douce. Celle-ci n’a plus que quelques jours à courir et se débat avant d’expirer… je ne l’en aime que davantage… Voici une pratique, ma chère âme. »
Attentive au bruit de la porte, Mrs. Tugby s’était déjà levée.
« Eh bien ! qu’y a-t-il ? que veut-on ? dit-elle en passant dans la petite boutique… Ah ! monsieur, je vous demande pardon ; je ne savais pas que ce fût vous. »
Cette excuse s’adressait à un monsieur en noir, qui, son chapeau négligemment retroussé d’un côté, ses revers de manches relevés et les mains dans ses poches, s’assit sur le baril contenant la bière et répondit avec un hochement de tête :
« Cela va mal là-haut, mistress Tugby. Cet homme n’a pas longtemps à vivre.
— Ce n’est pas du locataire de la mansarde que vous parlez ? s’écria M. Tugby, qui vint dans la boutique se mêler à l’entretien.
— Le locataire de la mansarde, monsieur Tugby, dit le monsieur en noir, descend rapidement et sera bientôt plus bas que le rez-de-chaussée. »
En s’exprimant ainsi, le monsieur regardait alternativement Tugby et sa femme, sondait le baril avec le dos de la main, et ayant trouvé le vide, il joua un air sur la douve.
« Le locataire de la mansarde s’en va, monsieur Tugby, reprit-il, voyant que Tugby écoutait dans une consternation silencieuse.
— Alors, dit Tugby, se tournant vers la femme, il faut qu’il s’en aille avant de s’en aller.
— Je ne pense pas que vous puissiez le faire transporter, dit le monsieur en noir, qui secoua la tête ; je ne prendrais pas sur moi la responsabilité de dire qu’on peut le faire transporter. Il vaut mieux le laisser où il est. Il ne peut vivre longtemps.
— Ce locataire, dit Tugby, dont le poing fermé envoya le plateau de la balance au beurre frapper contre le comptoir, ce locataire est le seul sujet à propos duquel nous ayons jamais eu maille à partir ensemble, ma femme et moi, et voyez où cela finit. Il va mourir ici… il va mourir dans notre maison…
— Et où serait-il allé mourir, Tugby ? s’écria Mrs. Tugby.
— Dans la maison de travail, reprit-il. Pourquoi sont faites les maisons de travail ?
— Ce n’est pas pour cela, dit Mrs. Tugby avec énergie. Non, non. Ce n’est pas pour cela non plus que je vous ai épousé. Ne le pensez pas, Tugby. Je ne saurais y consentir : je préférerais divorcer et ne plus vous revoir. Lorsque mon nom de veuve était seul sur cette porte… et il y est resté pendant de longues années, — cette maison appelée alors la maison de Mrs. Chickenstalker et citée partout pour son crédit et sa bonne renommée… lorsque mon nom de veuve était sur cette porte, Tugby, j’ai connu ce locataire comme un brave jeune homme, beau et plein de courage ; je l’ai connue, elle, sa femme, comme la plus gracieuse et la plus douce fille qu’on ait jamais vue… j’ai connu son père (pauvre vieillard ! il se laissa tomber du clocher dans un accès de somnambulisme et se tua…) j’ai connu son père pour le plus simple, le plus innocent et le plus laborieux des hommes… avant que je les mette à la porte de ma maison, puissent les anges me fermer celle du ciel… ce qu’ils feraient !… et je le mériterais. »
Pendant qu’elle prononçait ces paroles, Mrs. Tugby redevenait l’ancienne Mrs. Chickenstalker, celle dont la face était si fraîche et si potelée avant que les rides des années y eussent pris la place des fossettes de l’embonpoint, et lorsqu’elle eut essuyé ses yeux, puis fait à Tugby avec la tête et son mouchoir un signe expressif de fermeté, d’une fermeté qui défiait toute résistance, — Trotty dit : Dieu la bénisse ! Dieu la bénisse ! — Il écouta ensuite, le cœur ému, pour savoir ce qui allait suivre, ne sachant rien encore, excepté qu’il s’agissait de Meg.
Si Tugby avait été un peu animé dans le petit salon, il balança grandement son compte en se montrant l’oreille basse dans la boutique, où il resta les yeux fixés sur sa femme sans même essayer de lui répondre, transférant, toutefois, soit par distraction, soit par précaution, tout l’argent du comptoir dans ses poches. Le monsieur en noir, qui semblait être quelque membre inférieur de la faculté chargé spécialement de visiter les pauvres, était évidemment trop accoutumé à être témoin de petits différends entre mari et femme pour songer à intervenir par quelque observation en cette circonstance. Il resta assis sur le baril à bière, sifflotant un air et égouttant par terre la canelle, jusqu’à ce que le calme fût rétabli : alors il releva la tête et dit à Mrs. Tugby, ci-devant Mrs. Chickenstalker :
« La femme me semble intéressante ? comment l’a-t-elle épousé ?
— Oh ! cela, monsieur, répondit Mrs. Tugby prenant un siège près de son interlocuteur, oh ! cela n’est pas le moins cruel chapitre de son histoire. Ils s’étaient fréquentés, voyez-vous, plusieurs années auparavant. Richard et elle. Lorsqu’ils faisaient tous les deux un couple jeune et beau, tout avait été conclu et ils devaient se marier le premier jour de l’an. Mais je ne sais trop comment, Richard se mit dans la tête, d’après ce que certains messieurs lui dirent, qu’il ferait mieux de ne pas se marier et qu’elle n’était pas assez riche pour lui. Les mêmes messieurs lui firent peur à elle-même, lui persuadant que Richard l’abandonnerait un jour ; qu’elle aurait des enfants qui seraient du gibier de potence ; que c’était mal de se marier, et bien d’autres phrases encore. Bref, ils attendirent, attendirent, et perdirent toute confiance l’un dans l’autre, si bien qu’à la fin le mariage fut rompu. Mais tout le tort fut du côté de Richard ; car, monsieur, elle l’aurait épousé avec joie. J’ai vu mainte fois son cœur se gonfler lorsqu’il passait près d’elle en se donnant un air insouciant et fanfaron. Jamais femme ne fut plus sincèrement affligée qu’elle lorsque Richard tourna mal.
— Ah I il tourna mal, dit le monsieur en noir retirant le tampon du baril à bière et essayant de regarder par l’ouverture.
— En vérité, monsieur, je ne sais trop s’il savait ce qu’il faisait. Je crois que son esprit s’était un peu troublé par suite de leur rupture, et que si ce n’eût été sa mauvaise honte devant ces messieurs, et peut-être aussi l’incertitude de la manière dont elle prendrait son retour à elle, il aurait passé par bien des peines et des épreuves pour avoir la promesse de Meg et son consentement à l’épouser. C’est mon idée. Il n’en dit rien : ce dont il faut le plaindre encore. Il s’adonna à la boisson, à la fainéantise, à la mauvaise compagnie. Tristes ressources pour s’étourdir et oublier quel heureux ménage il aurait pu avoir ! Il perdit sa bonne mine, sa bonne réputation, sa bonne santé, ses forces, ses amis, son ouvrage… tout !
— II ne perdit pas tout, mistress Trugby, dit le monsieur en noir, puisqu’il gagna une femme, et je voudrais savoir comment ?
— J’y viens, monsieur, j’y suis tout à l’heure. Cela dura plusieurs années ainsi ; lui, tombant de plus en plus bas, elle, la pauvre créature, souffrant toutes les misères qui auraient dû user sa vie. Enfin il fut si mal noté que personne ne voulut plus l’employer ou faire attention à lui, et partout où il se présentait on lui fermait la porte. En errant de maison en maison, il s’adressa pour la centième fois à un monsieur qui l’avait souvent fait travailler (il était toujours un bon ouvrier). Ce monsieur, qui savait son histoire, lui dit : Je vous crois incorrigible. Il n’est qu’une personne au monde qui peut-être saurait vous ramener dans le bon chemin : qu’elle s’en charge et je me fierai encore à vous. Ce fut ce que ce monsieur lui dit, ou quelque chose comme cela, dans sa mauvaise humeur.
— Ah ! dit le monsieur en noir. Eh bien !
— Eh bien, monsieur, il alla trouver Meg, se jeta à ses genoux, lui raconta ce qui en était, la suppliant de le sauver.
— Et elle ? modérez votre émotion, mistress Tugby.
— Elle vint ce même soir à moi pour me demander de loger ici. « Ce qu’il fut jadis pour moi, me dit-elle, n’existe plus. Il est dans le cercueil côte à côte avec ce que j’étais moi-même. Mais j’ai réfléchi et je ferai cette épreuve. Je la ferai dans l’espoir de le sauver ; pour l’amour de cette innocente Meg (vous vous la rappelez) qui devait l’épouser le premier jour de l’an, et pour l’amour de son Richard. Il est venu d’ailleurs, ajoutât-elle, au nom de Lilian. Lilian a eu confiance en lui, je ne pourrai jamais oublier cela. » Ils se marièrent donc, et lorsqu’ils vinrent s’établir ici, je me dis en les voyant : J’espère que les prophéties qui les ont séparés dans leur jeunesse ne se réalisent pas toujours. Je ne voudrais pas être ceux qui font de ces prophéties… pour une mine d’or. »
Le monsieur en noir descendit du baril et dit en prenant une attitude nouvelle : « Je suppose qu’il la maltraita lorsqu’ils furent mariés.
— Je ne crois pas qu’il l’ait jamais maltraitée, dit mistress Tugby en secouant la tête et s’essuyant les yeux… Il se rangea pendant quelque temps. Mais ses habitudes étaient trop enracinées… Il retomba bientôt dans ses vices, et les choses seraient allées de pire en pire lorsqu’il a été atteint de cette dangereuse maladie. Je crois qu’il a toujours aimé Meg… j’en suis sûre. Je l’ai vu dans ses accès de larmes et ses tremblements nerveux essayer de lui baiser la main. Je l’ai entendu appeler sa chère Meg et parler d’elle comme lorsqu’elle avait dix-neuf ans. Voici des semaines et des mois qu’il est sur son lit de douleur. Partagée entre lui et son enfant, elle n’a pu travailler comme autrefois ; en ne pouvant plus être exacte elle aurait perdu son ouvrage quand bien même elle aurait pu le faire. Je ne sais comment ils ont fait pour vivre.
— Je le sais, moi, » marmotta M. Tugby en regardant tour-à-tour le comptoir, la boutique et sa femme avec des roulements d’yeux significatifs « comme de vrais coqs de combat ! »
Il fut interrompu par un cri, un cri lamentable, qui venait de l’étage supérieur de la maison. Le monsieur en noir se précipita vers la porte.
« Ma chère dame, dit-il quand il eut écouté, vous n’avez pas besoin de discuter s’il peut être transporté ou non. Il vous en a épargné la peine, je crois. » En parlant ainsi, il monta, suivi par Mrs. Tugby, tandis que M. Tugby suivait aussi, plus à loisir, soufflant et grognant, car il respirait moins facilement encore que de coutume, ayant à supporter le fardeau additionnel du contenu du comptoir, dans lequel s’était trouvée une incommode quantité de monnaie de cuivre. Trotty, avec le génie à son côté, s’élança dans l’escalier, aussi léger que l’air. « Suis-la, suis-la, suis-la. » Ces paroles articulées par les figures fantastiques des cloches, Trotty les entendit répéter en gravissant les marches, « suis-la et instruis-toi par l’exemple de la créature la plus chère à ton cœur. »
C’en était fait ! c’en était fait ! — Quoi ! c’était là Meg, elle, l’orgueil et la joie de son père ! Elle, cette malheureuse aux yeux hagards qui pleurait près du lit, si l’on pouvait l’appeler un lit ; qui pressait un enfant sur son sein, qui se penchait la tête sur lui. Et quel enfant ! maigre, maladif… Ô pauvre enfant ! mais elle l’aimait !
« Dieu soit loué ! s’écria Trotty en joignant les mains. Oh ! Dieu soit loué ! elle aime son enfant ! »
Le monsieur en noir n’était pas plus dur, pas plus indifférent que le sont ceux qui, comme lui, exposés à voir tous les jours de pareilles scènes, savent bien que ce ne sont que des chiffres insignifiants dans la statistique de M. Filer — un trait de plume dans ses calculs ; — il posa la main sur le cœur qui ne battait plus, écouta pour s’assurer que le souffle était éteint, et dit : Il ne souffle plus, mieux vaut pour lui ! Mrs. Tugby essaya de consoler Meg avec d’affectueuses paroles, M. Tugby avec de la philosophie.
« Allons, allons ! dit-il, toujours les mains dans les poches : il ne faut pas vous désespérer, voyez-vous ! cela ne serait pas bien ; il faut lutter. Que serais-je devenu si j’avais cédé lorsque j’étais concierge ? Une nuit nous n’eûmes pas moins de six carrosses dont les chevaux s’emportèrent contre notre porte mais j’appelai à mon secours toute ma force d’âme, et je n’ouvris pas. »
Trotty entendit encore ici les voix répéter : « Suis-la. » — Il se tourna vers son guide, vit qu’il s’éloignait de lui et s’évanouissait dans les airs après lui avoir crié aussi : « Suis-la. »
Il s’attacha à la personne de sa fille ; il alla et vint autour d’elle, il s’assit à ses pieds, il chercha à découvrir dans son visage quelques-uns de ses traits d’un autre temps, dans sa voix quelques-uns de ces accents autrefois si doux. Il alla et vint aussi autour de l’enfant. — Cet enfant si malingre, si prématurément vieilli, si grave, si triste, si plaintif, et dont les petits cris étaient si déchirants à cause de leur faiblesse même ; Trotty éprouvait presque pour cet enfant une véritable adoration ; il voyait en lui l’unique sauvegarde de la mère, le dernier lien qui la retenait à la vie. Toute la confiance de cet infortuné père s’appuyait sur cette frêle créature. Il épiait tous les regards de Meg pendant qu’elle le tenait dans ses bras. Et mille fois il répéta : « Elle l’aime ! Dieu soit loué ! elle l’aime. »
Il vit Mrs. Tugby avoir soin de Meg pendant la nuit, la quitter un moment, mais pour revenir la trouver quand son mari grondeur fut endormi et que tout fut rentré dans le silence ; il la vit pleurer avec elle, l’encourager, lui servir des aliments. Trotty vit le jour renaître, puis la nuit encore… le cadavre emporté de la maison mortuaire, Meg laissée seule dans la chambre avec son enfant. Il entendit l’enfant gémir et pleurer ; il le vit la tourmenter, l’excéder, et lorsqu’elle tombait dans un sommeil d’épuisement, la réveiller soudain, l’attirer à lui, et avec ses petites mains la torturer encore ; mais elle ne se lassait pas de lui prodiguer ses soins, ses caresses, sa patience. Sa patience ! n’était-elle pas sa mère, sa tendre mère ? n’était-il pas encore une partie d’elle-même, comme lorsqu’elle le portait dans son sein ?
Cependant elle était livrée à la misère, mourant de langueur, de souffrance et de privations. L’enfant dans ses bras, elle se mit à errer çà et là, demandant de l’ouvrage, sans quitter un moment le pâle nourrisson qui sommeillait sur ses genoux ou fixait ses yeux sur les siens ; elle acceptait toute espèce de travail pour la plus misérable somme, un jour et une nuit de travail pour autant de liards qu’il y a de chiffres sur le cadran. Quoi ! jamais aucun reproche n’échappa à ses lèvres ! jamais elle ne négligea son enfant, jamais elle ne lui adressa un regard de colère ! … et si dans un instant de délire elle l’avait frappé ! … non, non, jamais ! Trotty se rassurait en voyant qu’elle l’aimait toujours.
Elle ne confiait à personne sa détresse, et s’en allait errer pendant le jour, de peur d’être questionnée par son unique amie, car tous les secours qu’elle recevait des mains de celle-ci provoquaient de nouvelles disputes entre cette excellente femme et son mari. C’était donc un surcroît d’amertume pour elle d’être une cause journalière de discorde là où elle avait tant d’obligations.
Elle aimait toujours l’enfant ; elle l’aimait de plus en plus ; mais une nouvelle vicissitude survint dans son existence de mère malheureuse.
Un soir… elle chantait à demi-voix pour l’endormir, en se promenant dans sa chambre pour le bercer contre son cœur, lorsque la porte s’ouvrit, et un homme se montra.
« Pour la dernière fois ! dit-il.
— William Fern !
— Pour la dernière fois ! » Il écouta comme un homme qui se sait poursuivi ; puis dit tout bas :
« Marguerite, je suis arrivé au terme. Je ne pouvais finir ma carrière sans vous dire adieu, sans vous apporter une parole de reconnaissance.
— Qu’avez-vous fait ? » demanda-t-elle en le regardant avec terreur.
Il la regarda à son tour, mais sans répondre.
Après un moment de silence, il fit un geste de la main, comme écartant sa question, une question qui lui faisait mal, et dit :
« Il s’est passé bien du temps depuis cette nuit. Marguerite ; mais elle est toujours restée présente à ma mémoire. Nous ne pensions guère alors, ajouta-t-il en promenant son regard autour de la chambre, nous ne pensions guère que nous nous retrouverions ainsi. Voire enfant, Marguerite ? laissez-le-moi tenir dans mes bras ; laissez-moi tenir votre enfant. »
Il mit son chapeau par terre, prit l’enfant, et en le prenant trembla de la tête aux pieds.
« Est-ce une fille ?
— Oui. »
Il mit une main sur ce petit visage.
« Voyez combien je suis devenu faible, Marguerite, puisque je n’ai pas le courage de la regarder ; laissez-la-moi encore un moment, je ne lui ferai point mal. Voilà bien longtemps, mais… quel est son nom ?
— Marguerite, répondit-elle vivement.
— Je suis charmé de cela, dit-il, j’en suis charmé. »
Il sembla respirer plus librement, et après un court intervalle retira sa main pour regarder la figure de l’enfant, mais pour la remettre aussitôt.
« Marguerite ! dit-il, et en lui rendant l’enfant il ajouta : C’est la figure de Lilian.
— De Lilian !
— J’ai tenu la même créature dans mes bras le jour où la mère de Lilian mourut et la laissa orpheline.
— Lorsque la mère de Lilian mourut et la laissa !… répéta-t-elle avec une étrange émotion.
— Comme vous vous exprimez vivement ! pourquoi fixez-vous ainsi les yeux sur moi, Marguerite ? »
Elle se laissa tomber sur une chaise, pressa l’enfant sur son sein et pleura. Tantôt elle cessa de l’embrasser pour attacher sur son visage un regard inquiet, tantôt elle le pressait de nouveau sur son sein. Ce fut dans ce moment, pendant qu’elle regardait l’enfant, qu’il commença à se mêler quelque chose de farouche et de terrible à son amour. Ce fut alors que son vieux père frémit.
« Suis-la, reçois cette leçon de celle qui t’es si chère ! »
Ces paroles des cloches retentirent dans toute la maison.
« Marguerite, dit Fern en la baisant au front, je vous remercie pour la dernière fois. Bonsoir. — Adieu. Mettez votre main dans la mienne. Dites-moi que vous allez m’oublier et vous persuader que c’est ici, devant vous, que j’ai cessé de vivre.
— Qu’avez-vous fait ! lui demanda-t-elle encore.
— Il y aura un incendie ce soir, répondit-il en s’écartant d’elle. Il y aura des incendies tout cet hiver pour éclairer les nuits sombres, à l’est, à l’ouest, au nord, au midi. Quand vous verrez au loin le ciel devenir rouge, ce sera la flamme de l’incendie. Quand vous verrez au loin le ciel devenir rouge, ne pensez plus à moi, ou si vous y pensez, rappelez-vous quel enfer fut allumé au dedans de moi, et figurez-vous que vous en Voyez les feux se réfléchir dans les nuages. Bonsoir. — Adieu. »
Elle l’appela, mais il était parti. Elle s’assit toute stupéfaite, jusqu’à ce que son enfant lui fît de nouveau éprouver la triple sensation de la faim, du froid et des ténèbres. Elle passa la nuit, toute la nuit, à essayer de le calmer et l’endormir, répétant par intervalles : « Semblable à Lilian, lorsque sa mère mourut et la laissa !… » Oh I pourquoi ce pas précipité, ce regard si étrange, cet amour de mère si farouche et si terrible, chaque fois qu’elle répétait ces mots ?
« Mais c’est de l’amour, se dit Trotty, c’est de l’amour ; elle ne cessera jamais de l’aimer… ma pauvre Meg ! •
Le lendemain matin elle habilla l’enfant avec un redoublement de soins. Ah ! soins bien inutiles avec de pareils langes ! et puis elle voulut encore aller chercher quelques moyens de subsister. C’était le dernier jour de la vieille année ; elle chercha jusqu’à la nuit… sans rien manger ; elle chercha et ne trouva rien.
Elle se mêla à une foule abjecte, qui attendait dans la neige qu’il plût à l’un des agents de la charité publique (la charité légale, non pas celle que Jésus prêcha sur la montagne) de faire entrer tous ces misérables pour les questionner, et dire à celui-ci : « Allez à tel endroit ; » à celui-là ; « Repassez, la semaine prochaine, » et faire d’un troisième une sorte de balle qu’on se renvoie de l’un à l’autre, de main en main, de maison en maison, jusqu’à ce qu’il tombe et meure, ou se relève et commette un vol, ce qui est devenir un criminel d’un grade supérieur, dont les droits n’admettent aucun délai. Là encore Meg échoua : elle aimait son enfant, elle voulait le tenir pressé sur son cœur. II n’en fallait pas davantage.
Il était nuit, nuit noire et froide ; embrassant étroitement l’enfant pour se réchauffer l’un par l’autre, elle arriva à la porte de la maison qu’elle appelait son chez elle. Elle était si faible et si étourdie, qu’elle ne s’aperçut pas qu’il y avait quelqu’un sur le seuil, et elle allait le franchir, lorsqu’elle reconnut le maître de la maison, qui s’était placé en travers, et de manière (chose facile avec sa corpulence) qu’il remplissait toute l’entrée.
« Ah ! dit-il doucement, vous voilà revenue. »
Elle regarda l’enfant et secoua la tête.
« Ne pensez-vous pas avoir vécu ici assez longtemps sans payer de loyer ? dit Tugby ; ne pensez-vous pas que n’ayant pas d’argent vous avez été assez longtemps une pratique assidue de cette boutique ?.
Elle répondit encore par le même regard muet.
« Supposons que vous alliez essayer de vous pourvoir ailleurs ; supposons que vous trouviez un autre logement allons, voyons, ne pensez-vous pas que vous pourriez y parvenir ? »
Elle répondit à voix basse qu’il était bien tard… demain…
« Maintenant je vois ce que vous voulez, dit Tugby, et je devine votre intention. Vous savez qu’il y a deux partis à votre sujet dans cette maison, et vous prenez plaisir à les mettre aux prises. Je ne veux pas de querelle, moi ; je vous parle doucement pour éviter une querelle : mais si vous ne partez pas, je parlerai haut, et vous serez cause d’un tapage comme vous l’aimez ; mais vous n’entrerez pas ; à cela je suis bien déterminé. »
Elle rejeta en arrière les cheveux qui cachaient son front, et son regard chercha le ciel à l’horizon brumeux.
Sans s’occuper de ce qu’exprimait cet appel spontané à la Providence, Tugby, qui était en petit ce que sir Joseph Bowley était en grand, l’Ami et le Père des pauvre, — Tugby continua :
« Voici la dernière nuit de l’année ; je ne veux pas transférer à l’année qui arrive l’humeur, les querelles et les discordes de celle qui s’en va. Je m’étonne que vous ne soyez pas honteuse vous-même de vouloir le faire ; si vous n’avez pas dans ce monde d’autre mission que de provoquer toujours des disputes entre maris et femmes, vous feriez mieux d’en sortir. Partez donc… »
« Suis-la ! suis-la où le désespoir l’appelle ! »
Trotty entendit ces paroles articulées par les cloches, et levant les yeux, il vit leurs figures fantastiques planer dans les airs en lui indiquant du doigt la route que prenait Meg à travers les ténèbres de la rue.
« Elle l’aime ! s’écria-t-il dans son angoisse suppliante. Cloches ! elle l’aime toujours… »
« Suis-la ! » et à ces mots les ombres se précipitèrent sur les pas de Meg, comme les nuages qu’emporte l’ouragan.
Trotty suivit de près sa pauvre fille, cherchant à lire dans son visage ; il y vit la même expression, farouche et terrible, se mêler à celle de son amour et enflammer ses yeux. Il l’entendit qui disait : « Comme Lilian, pour changer comme Lilian… » et en parlant ainsi elle redoublait de vitesse.
Oh ! si quelque chose pouvait la réveiller ! quelque objet, quelque son, quelque douce image du passé, quelque parfum qui rappellerait un tendre souvenir dans ce cerveau en feu !
« J’étais son père ! j’étais son père ! s’écriait le vieillard en tendant les mains aux ombres qui volaient sur sa tête ; ayez pitié d’elle et pitié de moi. Où va-t-elle ? ramenez-la… j’étais son père ! »
Mais les sombres figures la montraient du doigt en suivant sa marche rapide, et répondaient : « Au désespoir… reçois cette leçon de celle qui te fut si chère ! »
Cent voix répétèrent cette phrase comme un écho. Trotty crut respirer un air composé du souffle de ces voix ; il ne pouvait leur échapper : elles étaient partout. Et cependant Meg courait toujours, avec la même flamme dans les yeux, répétant les mômes paroles : « Comme Lilian ! pour changer comme Lilian. » Tout-à-coup elle s’arrêta.
« Maintenant, ramenez-la, s’écria le vieillard arrachant ses cheveux blancs. Ma fille ! Meg ! ramenez-la… Dieu du ciel, ramenez-la… »
De ses mains fiévreuses, elle caressa les petits membres de l’enfant, arrangea sa tête, et disposa de son mieux la toilette de ses misérables langes, puis l’enveloppant dans son châle usé, elle le serra dans ses bras amaigris comme si elle ne voulait plus le quitter, et ses lèvres arides lui donnèrent un dernier baiser, la caresse d’adieu de son amour et de son angoisse maternelle ; elle mit sa petite main sur son sein, et puis la porta à son cœur désolé, appuyant son front endormi sur sa bouche, et, dans cette attitude, elle courut à la rivière…
À la rivière rapide et noire, où la nuit d’hiver étendait ses ombres, semblables aux dernières pensées de ceux qui ont cherché sous ses flots un refuge contre le malheur, — à la rivière, où les fanaux épars sur les deux bords brillaient d’une lueur rougeâtre et lugubre comme des torches allumées là exprès pour montrer le chemin de la mort, — à la rivière, où les ténèbres étaient trop épaisses et trop impénétrables pour réfléchir l’ombre d’aucune demeure de vivants.
À la rivière ! c’est vers cette porte de l’éternité qu’elle dirigeait ses pas désespérés avec une vitesse égale à celle des flots courant à la mer. Trotty essaya de la toucher lorsqu’elle le dépassa dans sa course ; mais rien ne pouvait plus arrêter cette infortunée, entraînée par le délire et le désespoir, cette mère qui n’écoutait plus que l’instinct farouche et terrible de son amour.
Il la suivit : elle s’arrêta un moment sur la rive avant de se précipiter. Trotty tomba à genoux, implorant avec un cri lamentable les esprits des cloches qui l’entouraient.
« Je l’ai reçue, cette leçon, disait-il, je l’ai reçue de l’être le plus cher à mon cœur Oh ! sauvez-la ! sauvez-la ! »
Il put enfin cramponner ses doigts à sa jupe et la retenir. En prononçant sa prière, il sentit renaître en lui le sens du toucher et la force de saisir sa fille.
Les spectres le regardaient d’an air sérieux.
« J’ai reçu la leçon, répéta le vieillard… ah ! ayez pitié de moi en ce moment ; pardonnez, si, dans mon amour pour elle, pour elle si jeune et si belle, j’ai outragé la Nature par ma condamnation des mères poussées au désespoir ! Ayez pitié de ma présomption, de mes pensées coupables, de mon ignorance et sauvez-la. »
Il sentit sa main faiblir : les fantômes se taisaient encore.
« Ayez pitié d’elle ! s’écria-t-il, car cet épouvantable crime lui fut inspiré par l’égarement de son amour même, et l’amour le plus fort et le plus profond que nous puissions connaître, créatures déchues que nous sommes… Songez à quel excès de misère elle a été réduite lorsque de pareilles semences portent de pareils fruits… Le ciel l’avait fait naître pour être bonne. Il n’est pas de tendre mère qui ne puisse être amenée là si elle avait souffert comme celle-ci… Oh ! ayez pitié de ma fille, qui dans cet acte même croit se dévouer à son enfant, et risque en mourant le salut de son âme immortelle pour le sauver. »
Elle était dans ses bras ; Trotty l’y tenait embrassée ; il avait la vigueur d’un géant.
« Je vois le génie des carillons parmi vous, s’écria Trotty en désignant son guide et parlant avec l’accent d’une sorte d’inspiration qu’il puisait dans le regard que lui adressaient les fantômes ; je sais à présent que notre héritage est tenu en réserve pour nous dans les trésors du Temps… Je sais qu’un jour le Temps lui-même doit se lever comme une vaste mer, qui balaiera devant elle tous ceux qui nous outragent ou nous oppriment. J’aperçois de loin ses premiers flots ; je sais que nous devons avoir confiance et espoir, ne pas douter de nous-mêmes ni douter des bons sentiments de nos semblables. C’est une leçon que j’ai reçue de la créature la plus chère à mon cœur… Je la serre de nouveau dans mes bras. Oh ! esprits des cloches, bons et compatissants esprits, je tiens cette leçon avec ma fille sur mon cœur… Esprits bons et compatissants, je suis plein de reconnaissance. »
Il en aurait dit davantage sans les cloches ; mais les cloches, ses anciennes amies, ses amies chéries, constantes et fidèles, commencèrent à faire retentir leur carillon, annonçant la nouvelle année si énergiquement, si joyeusement, si heureusement, si gaîment, que Trotty se leva en sursaut, et il rompit le charme qui le liait…
« Et à l’avenir, mon père, dit Meg, vous ne mangerez plus de tripes avant d’avoir demandé à un docteur si elles conviennent à votre estomac… car, bonté du ciel, quel cauchemar vous avez eu ! »
Elle était à la petite table près du feu, occupée à coudre, attachant des rubans à sa simple robe pour la noce, si calme, si heureuse, si brillante de fraîcheur et de santé, si belle des promesses de l’avenir, que Trotty poussa un cri comme s’il apercevait un ange dans sa maison, et il courut à elle pour la serrer dans ses bras. Mais il s’embarrassa les pieds dans le journal qui était tombé sur le plancher, et quelqu’un entra qui se plaça entre le père et la fille.
« Non, cria ce quelqu’un d’une voix sonore et joyeuse, pas même vous, pas même vous. Le premier baiser de Meg le jour de l’an, est à moi ; à moi ! Voilà une heure que, pour le réclamer, j’attends sur la porte le signal des cloches. Meg, ma chère fiancée, bonne année ! une vie d’années heureuses, ma femme bien-aimée. »
Et Richard ne se contenta pas d’un seul baiser. Jamais dans votre vie vous n’avez vu un homme plus ravi que Trotty : quand je dis dans votre vie, peu m’importe où vous avez vécu et ce que vous avez vu… jamais dans votre vie vous n’avez vu quelque chose qui en approchât. Il s’assit sur sa chaise, frappa des mains sur ses genoux et pleura. Il s’assit sur sa chaise, frappa des mains sur ses genoux et rit. Il s’assit sur sa chaise, frappa des mains sur ses genoux, rit et pleura à la fois. Il se leva et embrassa Meg ; il se leva et embrassa Richard ; il se leva et les embrassa tous les deux ensemble. Il courut à Meg, pressa ses joues fraîches entre ses mains et les baisa ; se retirant ensuite à reculons pour ne pas la perdre de vue, et revenant à elle comme un personnage de lanterne magique, se levant et se r’asseyant tour-à-tour, sans pouvoir un moment rester en place ; car Trotty, disons la vérité, était hors de lui par excès de joie.
« Et c’est demain votre jour de noces, ma mignonne, s’écria Trotty ; votre vrai, votre heureux jour de noces.
— Aujourd’hui ! répliqua Richard en échangeant avec lui une poignée de mains, aujourd’hui ! les cloches sonnent la nouvelle année. Écoutez-les. »
Elles sonnaient en effet ! Bénies soient leurs poitrines de bronze. Elles sonnaient ! Nobles cloches, mélodieuses cloches, ce n’était pas d’un métal ordinaire qu’elles étaient faites, ce n’était pas un artiste ordinaire qui les avait fondues ! Quand avaient-elles jamais carillonné ainsi ?
« Mais, demanda Trotty, aujourd’hui, je veux dire hier, vous avez eu une petite querelle avec Richard ?
— C’est qu’il est si méchant, père, répondit Meg. N’est-ce pas, Richard, que vous l’êtes ? et bien entêté, bien violent ! Il ne se serait pas plus gêné pour dire sa façon de penser à ce grand alderman, et pour le supprimer, comme il disait, que pour…
— Que pour prendre encore un baiser à Meg, poursuivit Richard, et il le fit.
— Non. C’est assez comme cela ! dit Meg. Mais je ne l’ai pas voulu laisser faire, mon père ; à quoi bon ?
— Richard, mon garçon, s’écria Trotty, vous êtes né avec de l’atout dans votre jeu et vous en aurez jusqu’à ce que vous mouriez… Mais vous pleuriez hier au soir auprès du feu, ma mignonne, quand je suis rentré. Pourquoi pleuriez-vous ?
— Je pensais aux années que nous avons passées ensemble, mon père. Ce n’était que cela. Je pensais que vous alliez vous trouver seul… »
Trotty allait encore recommencer son manège avec cette chaise extraordinaire où il avait passé une nuit si étrange, lorsque la petite nièce de Will Fern, éveillée par le bruit, accourut à demi habillée.
« Ah ! la voici, s’écria Trotty en s’emparant d’elle. Voici la petite Lilian. Ah ! ah ! ah ! nous y sommes et c’est ici. — Oui, nous y voici et nous y sommes, et voilà aussi l’oncle William… Bonjour, oncle Will ; bonjour, mon ami. — Ah l’oncle Will, quel rêve j’ai eu celle nuit pour vous avoir hébergé ! Ah ! oncle Will, quel service vous m’avez rendu en venant chez moi, mon brave ami ! »
Avant que Will Fern eût pu faire la moindre réponse, une troupe de musiciens fit irruption dans la chambre, suivis d’une troupe de voisins qui criaient : Bonne et heureuse année, Meg ; — heureux mariage ! — accompagnée de plusieurs autres, — avec je ne sais combien de ces phrases incomplètes qui comprennent toutes sortes de bons souhaits. La grosse caisse, qui était un ami particulier de Trotty, s’avança ensuite et prit la parole : « Trotty Veck, mon garçon, on a dit dans le quartier que votre fille allait se marier demain. Il n’est personne qui vous connaissant, elle et vous, ne fasse des vœux pour vous et pour elle, des vœux de bonne année pour le père et la fille. Nous voici donc pour faire de la musique et danser. »
Cette proposition fut reçue avec une acclamation générale. La grosse caisse avait bu un coup de trop, soit dit en passant, mais qu’importe ?
« Quel bonheur, s’écria Trotty, d’être ainsi estimé ! Quels bons voisins vous faites !… Tout cela pour ma fille chérie… Ah ! elle le mérite bien. »
Tout le monde était prêt pour la danse (Meg et Richard en tête), la grosse caisse allait frapper rudement sur sa double peau d’âne, lorsqu’éclata au dehors une singulière combinaison de sons, et l’on vit entrer vivement une brave femme de cinquante ans environ, à la face gracieuse et réjouie. Elle était escortée d’un homme portant une cruche en grès d’une taille effrayante, et à sa suite venaient des clochettes… Non pas les cloches du clocher, mais ce carillon portatif appelé le chapeau chinois[4] !
« C’est Mrs Chickenstalker ! s’écria Trotty ; et s’asseyant sur sa chaise il se mit à frapper encore des mains sur ses genoux.
— Vous vous mariez et ne m’en dites rien, Meg ! dit la brave femme. Avez-vous pu croire que je laisserais passer le jour de l’an sans vous apporter mes souhaits ? Non, Meg, quand j’aurais été alitée. Me voici donc, et comme c’est le jour de l’an et le jour de votre mariage, ma chère, j’ai fait faire un petit punch que voici. »
Le petit punch de Mrs Chickenstalker faisait honneur à son caractère, car la cruche fumait comme un volcan, et l’homme qui l’apportait n’en pouvait plus.
« Mrs Tugby ! dit Trotty qui avait trotté autour d’elle dans son extase… je veux dire Mrs Chickenstalker, Dieu bénisse votre bon cœur ! Je vous souhaite une heureuse année accompagnée de plusieurs autres ! … Mrs Tugby, dit encore Trotty, après l’avoir embrassée, je veux dire Mrs Chickenstalker… je vous présente William Fern et Lilian. »
À la grande surprise de Trotty, la bonne femme rougit et pâlit tour-à-tour.
« Serait-ce Lilian Fern dont la mère est morte dans le comté de Dorset ? » demanda-t-elle.
L’oncle répondit : « Oui. » Et une explication rapide s’ensuivit, d’où il résulta que Mrs Chickenstalker lui secoua cordialement les deux mains, embrassa Trotty de son propre mouvement, et pressa l’enfant sur sa large poitrine.
« Will Fern ! dit Trotty, serait-elle la parente, l’amie que vous espériez trouver à Londres ?
— Oui, répondit Will, appuyant ses deux mains sur les épaules de Trotty, et qui promet d’être une aussi bonne amie, si c’est possible, que celui que j’ai trouvé avant elle.
— Ah ! dit Trotty, musiciens, voulez-vous nous faire entendre un petit air… voulez-vous avoir cette bonté ? »
Tout l’orchestre joua, le chapeau chinois, la clarinette, le fifre, la grosse caisse, tous, et pendant que les cloches continuaient de carillonner aussi dans le clocher, Trotty, prenant Mrs Chickenstalker pour partenaire, dansa une contredanse à quatre avec Richard et Meg, une contredanse sur une mesure inconnue jusqu’alors, et qui se fondait sur son trot particulier.
Trotty avait-il rêvé ? est-ce un rêve que le récit de ses joies et de ses douleurs ? les acteurs de ce récit, et Trotty lui-même, ne sont-ils que les personnages d’un rêve ? le conteur n’a-t-il été, lui aussi, qu’un rêveur qui se réveille enfin ? … Si cela est, vous qui l’avez écouté, vous qui lui êtes chers dans toutes ses visions, rappelez-vous les sévères réalités d’où lui sont venues ces ombres et, dans votre sphère — il n’en est aucune de trop grande, aucune de trop limitée pour cela, — efforcez-vous de les corriger, améliorer et adoucir. Puisse ainsi la nouvelle année être heureuse pour vous, heureuse pour tous ceux dont le bonheur dépend de vous ! Puisse enfin chaque année être plus heureuse que la dernière ! Que surtout le plus humble de nos frères ou la plus humble de nos sœurs ne puissent être privés de leur part légitime dans le bonheur que notre Père à tous leur a destiné en les créant !
1. « Autrefois on baptisait les cloches avec une grande solennité ! Lorsqu’on baptise les enfants, en Angleterre, c’est l’usage que les parrains et les marraines leur donnent des mugs (petits pots, gobelets ou petites coupes ) d’argent. Appliquant aux cloches l’idée complète du baptême, je dis que Henri VIII fit fondre leurs mugs, parce que le monarque dépouilla les églises de leurs ornements, de leur or et de leur argent » Note envoyée au traducteur par M. Charles Dickens, février 1846.
2. Aimons nos occupations ; bénis soient le squire et sa famille ; vivons de nos rations journalières et tenons-nous toujours à notre place.
3. Espèce de galettes et de gâteaux.
4. Note du Traducteur. D’après la gravure, cet instrument n’est pas précisément le chapeau chinois, mais une rangée de cloches sur un cadre.