LE VICOMTE DE BRAGELONNE - TOME IV - Partie 4
Écrit par DUMAS, ALEXANDRE
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| LE VICOMTE DE BRAGELONNE - TOME IV |
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D’Artagnan regarda le roi.
– Je vois que je me suis mal exprimé, dit-il. J’ai annoncé à Votre Majesté que j’avais arrêté M. Fouquet ?
– Oui ; eh bien ?
– Eh bien ! j’aurais dû dire à Votre Majesté que M. Fouquet m’avait arrêté, ç’aurait été plus juste. Je rétablis donc la vérité : j’ai été arrêté par M. Fouquet.
Ce fut le tour de Louis XIV d’être surpris. D’Artagnan, de son coup d’œil si prompt, apprécia ce qui se passait dans l’esprit du maître. Il ne lui donna pas le temps de questionner. Il raconta avec cette poésie, avec ce pittoresque que lui seul possédait peut-être à cette époque, l’évasion de M. Fouquet, la poursuite, la course acharnée, enfin cette générosité inimitable du surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt fois l’adversaire attaché à sa poursuite, et qui avait préféré la prison, et pis encore, peut-être, à l’humiliation de celui qui voulait lui ravir sa liberté.
À mesure que le capitaine des mousquetaires parlait, le roi s’agitait, dévorant ses paroles et faisant claquer l’extrémité de ses ongles les uns contre les autres.
– Il en résulte donc, Sire, à mes yeux du moins, qu’un homme qui se conduit ainsi est un galant homme et ne peut être un ennemi du roi. Voilà mon opinion, je le répète à Votre Majesté. Je sais que le roi va me dire, et je m’incline : « La raison d’État. » Soit ! c’est à mes yeux bien respectable. Mais je suis un soldat, j’ai reçu ma consigne ; la consigne est exécutée, bien malgré moi, c’est vrai ; mais elle l’est. Je me tais.
– Où est M. Fouquet en ce moment ? demanda Louis après un moment de silence.
– M. Fouquet, Sire, répondit d’Artagnan, est dans la cage de fer que M. Colbert lui a fait préparer, et roule au galop de quatre vigoureux chevaux sur la route d’Angers.
– Pourquoi l’avez-vous quitté en route ?
– Parce que Sa Majesté ne m’avait pas dit d’aller à Angers. La preuve, la meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que le roi me cherchait tout à l’heure… Et puis j’avais une autre raison.
– Laquelle ?
– Moi étant là, ce pauvre M. Fouquet n’eût jamais tenté de s’évader.
– Eh bien ? s’écria le roi avec stupéfaction.
– Votre Majesté doit comprendre, et comprend certainement, que mon plus vif désir est de savoir M. Fouquet en liberté. Je l’ai donné à un de mes brigadiers, le plus maladroit que j’aie pu trouver parmi mes mousquetaires, afin que le prisonnier se sauve.
– Êtes-vous fou, monsieur d’Artagnan ? s’écria le roi en croisant les bras sur sa poitrine ; dit-on de pareilles énormités quand on a le malheur de les penser ?
– Ah ! Sire, vous n’attendez pas sans doute de moi que je sois l’ennemi de M. Fouquet, après ce qu’il vient de faire pour moi et pour vous ? Non, ne me le donnez jamais à garder si vous tenez à ce qu’il reste sous les verrous ; si bien grillée que soit la cage, l’oiseau finirait par s’envoler.
– Je suis surpris, dit le roi d’une voix sombre, que vous n’ayez pas tout de suite suivi la fortune de celui que M. Fouquet voulait mettre sur mon trône. Vous aviez là tout ce qu’il vous faut : affection et reconnaissance. À mon service, monsieur, on trouve un maître.
– Si M. Fouquet ne vous fût pas allé chercher à la Bastille, Sire, répliqua d’Artagnan d’une voix fortement accentuée, un seul homme y fût allé, et, cet homme, c’est moi ; vous le savez bien, Sire.
Le roi s’arrêta. Devant cette parole si franche, si vraie, de son capitaine des mousquetaires, il n’y avait rien à objecter. Le roi, en entendant d’Artagnan, se rappela le d’Artagnan d’autrefois, celui qui, au Palais-Royal, se tenait caché derrière les rideaux de son lit, quand le peuple de Paris, conduit par le cardinal de Retz, venait s’assurer de la présence du roi ; d’Artagnan qu’il saluait de la main à la portière de son carrosse, lorsqu’il se rendait à Notre-Dame en rentrant à Paris ; le soldat qui l’avait quitté à Blois ; le lieutenant qu’il avait appelé près de lui, quand la mort de Mazarin lui rendait le pouvoir ; l’homme qu’il avait toujours trouvé loyal, courageux et dévoué.
Louis s’avança vers la porte, et appela Colbert.
Colbert n’avait pas quitté le corridor où travaillaient les secrétaires. Colbert parut.
– Colbert, vous avez fait faire une perquisition chez M. Fouquet ?
– Oui, Sire.
– Qu’a-t-elle produit ?
– M. de Roncherat, envoyé avec les mousquetaires de Votre Majesté, m’a remis des papiers, répliqua Colbert.
– Je les verrai… Vous allez me donner votre main.
– Ma main, Sire !
– Oui, pour que je la mette dans celle de M. d’Artagnan. En effet, d’Artagnan, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le soldat, qui, à la vue du commis avait repris son attitude hautaine, vous ne connaissez pas l’homme que voici ; faites connaissance.
Et il lui montrait Colbert.
– C’est un médiocre serviteur dans les positions subalternes, mais ce sera un grand homme si je l’élève au premier rang.
– Sire ! balbutia Colbert, éperdu de plaisir et de crainte.
– J’ai compris pourquoi, murmura d’Artagnan à l’oreille du roi : il était jaloux ?
– Précisément, et sa jalousie lui liait les ailes.
– Ce sera désormais un serpent ailé, grommela le mousquetaire avec un reste de haine contre son adversaire de tout à l’heure.
Mais Colbert, s’approchant de lui, offrit à ses yeux une physionomie si différente de celle qu’il avait l’habitude de lui voir ; il apparut si bon, si doux, si facile, ses yeux prirent l’expression d’une si noble intelligence, que d’Artagnan, connaisseur en physionomies, fut ému, presque changé dans ses convictions.
Colbert lui serrait la main.
– Ce que le roi vous a dit, monsieur, prouve combien Sa Majesté connaît les hommes. L’opposition acharnée que j’ai déployée, jusqu’à ce jour, contre des abus, non contre des hommes, prouve que j’avais en vue de préparer à mon roi un grand règne ; à mon pays, un grand bien-être. J’ai beaucoup d’idées, monsieur d’Artagnan ; vous les verrez éclore au soleil de la paix publique ; et, si je n’ai pas la certitude et le bonheur de conquérir l’amitié des hommes honnêtes, je suis au moins certain, monsieur, que j’obtiendrai leur estime. Pour leur admiration, monsieur, je donnerais ma vie.
Ce changement, cette élévation subite, cette approbation muette du roi, donnèrent beaucoup à penser au mousquetaire. Il salua fort civilement Colbert, qui ne le perdait pas de vue.
Le roi, les voyant réconciliés, les congédia, ils sortirent ensemble.
Une fois hors du cabinet, le nouveau ministre arrêtant le capitaine, lui dit :
– Est-il possible, monsieur d’Artagnan, qu’avec un œil comme le vôtre, vous n’ayez pas, du premier coup, à la première inspection, reconnu qui je suis ?
– Monsieur Colbert, reprit le mousquetaire, le rayon de soleil qu’on a dans l’œil empêche de voir les plus ardents brasiers. L’homme au pouvoir rayonne, vous le savez, et, puisque vous en êtes là, pourquoi continueriez-vous à persécuter celui qui vient de tomber en disgrâce et tomber de si haut ?
– Moi, monsieur ? dit Colbert. Oh ! monsieur, je ne le persécuterai jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout j’ai la confiance la plus entière dans mon mérite ; parce que je sais que tout l’or de ce pays va me tomber sous la vue, et que j’aime à voir l’or du roi ; parce que, si je vis trente ans, en trente ans, pas un denier ne me restera dans la main ; parce qu’avec cet or, moi, je bâtirai des greniers, des édifices, des villes, je creuserai des ports ; parce que je créerai une marine, j’équiperai des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les plus éloignés ; parce que je créerai des bibliothèques, des académies ; parce que je ferai de la France le premier pays du monde et le plus riche. Voilà les motifs de mon animosité contre M. Fouquet, qui m’empêchait d’agir. Et puis, quand je serai grand et fort, quand la France sera grande et forte, à mon tour, je crierai : « Miséricorde ! »
– Miséricorde ! avez-vous dit ? Alors demandons au roi sa liberté. Le roi ne l’accable aujourd’hui qu’à cause de vous.
Colbert releva encore une fois la tête.
– Monsieur, dit-il, vous savez bien qu’il n’en est rien, et que le roi a des inimitiés personnelles contre M. Fouquet ; ce n’est pas à moi de vous l’apprendre.
– Le roi se lassera, il oubliera.
– Le roi n’oublie jamais, monsieur d’Artagnan… Tenez, le roi appelle et va donner un ordre ; je ne l’ai pas influencé, n’est-ce pas ? Écoutez.
Le roi appelait en effet ses secrétaires.
– Monsieur d’Artagnan ? dit-il.
– Me voilà, Sire.
– Donnez vingt de vos mousquetaires à M. de Saint-Aignan, pour qu’ils fassent garde à M. Fouquet.
D’Artagnan et Colbert échangèrent un regard.
– Et d’Angers, continua le roi, on conduira le prisonnier à la Bastille de Paris.
– Vous aviez raison, dit le mousquetaire au ministre.
– Saint-Aignan, continua le roi, vous ferez passer par les armes quiconque parlera bas, chemin faisant, à M. Fouquet.
– Mais moi, Sire ? dit le duc.
– Vous, monsieur, vous ne parlerez qu’en présence des mousquetaires.
Le duc s’inclina et sortit pour faire exécuter l’ordre.
D’Artagnan allait se retirer aussi ; le roi l’arrêta.
– Monsieur, dit-il, vous irez sur-le-champ prendre possession de l’île et du fief de Belle-Île-en-Mer.
– Oui, Sire. Moi seul ?
– Vous prendrez autant de troupes qu’il en faut pour ne pas rester en échec, si la place tenait.
Un murmure d’incrédulité adulatrice se fit entendre dans le groupe des courtisans.
– Cela s’est vu, dit d’Artagnan.
– Je l’ai vu dans mon enfance, reprit le roi, et je ne veux plus le voir. Vous m’avez entendu ? Allez, monsieur et ne revenez ici qu’avec les clefs de la place.
Colbert s’approcha de d’Artagnan.
– Une commission qui, si vous la faites bien, dit-il, vous dégrossit le bâton de maréchal.
– Pourquoi dites-vous ces mots : Si vous la faites bien ?
– Parce qu’elle est difficile.
– Ah ! en quoi ?
– Vous avez des amis dans Belle-Île, monsieur d’Artagnan, et ce n’est pas facile, aux gens comme vous, de marcher sur le corps d’un ami pour parvenir.
D’Artagnan baissa la tête, tandis que Colbert retournait auprès du roi.
Un quart d’heure après, le capitaine reçut l’ordre écrit de faire sauter Belle-Île en cas de résistance, et le droit de justice haute et basse sur tous les habitants ou réfugiés, avec injonction de n’en pas laisser échapper un seul.
« Colbert avait raison, pensa d’Artagnan ; mon bâton de maréchal de France coûterait la vie à mes deux amis. Seulement, on oublie que mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et qu’ils n’attendent pas la main de l’oiseleur pour déployer leurs ailes. Cette main, je la leur montrerai si bien, qu’ils auront le temps de la voir. Pauvre Porthos ! pauvre Aramis ! Non, ma fortune ne vous coûtera pas une plume de l’aile. »
Ayant ainsi conclu, d’Artagnan rassembla l’armée royale, la fit embarquer à Paimbœuf, et mit à la voile sans perdre un moment.
Chapitre CCXLVIII – Belle-Île-en-Mer
À l’extrémité du môle, sur la promenade que bat la mer furieuse au flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient d’un ton animé et expansif, sans que nul être humain pût entendre leurs paroles, enlevées qu’elles étaient une à une par les rafales du vent, avec la blanche écume arrachée aux crêtes des flots.
Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de l’océan, rougi comme un creuset gigantesque.
Parfois, l’un des hommes se tournait vers l’est, interrogeant la mer avec une sombre inquiétude.
L’autre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait chercher à deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous deux agitant de sombres pensées, ils reprenaient leur promenade.
Ces deux hommes, tout le monde les a déjà reconnus, étaient nos proscrits, Porthos et Aramis, réfugiés à Belle-Île depuis la ruine des espérances, depuis la déconfiture du vaste plan de M. d’Herblay.
– Vous avez beau dire, mon cher Aramis, répétait Porthos en aspirant vigoureusement l’air salin dont il gonflait sa puissante poitrine ; vous avez beau dire, Aramis, ce n’est pas une chose ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les bateaux de pêche qui étaient partis. Il n’y a pas d’orage en mer. Le temps est resté constamment calme, pas la plus légère tourmente, et, eussions-nous essuyé une tempête, toutes nos barques n’auraient pas sombré. Je vous le répète, c’est étrange, et cette disparition complète m’étonne, vous dis-je.
– C’est vrai, murmura Aramis ; vous avez raison, ami Porthos. C’est vrai, il y a quelque chose d’étrange là-dessous.
– Et, de plus, ajouta Porthos, auquel l’assentiment de l’évêque de Vannes semblait élargir les idées, de plus, avez-vous remarqué que, si les barques avaient péri, il n’est revenu aucune épave au rivage ?
– Je l’ai remarqué comme vous.
– Remarquez-vous, en outre, que les deux seules barques qui restaient dans toute l’île et que j’ai envoyées à la recherche des autres…
Aramis interrompit ici son compagnon par un cri et par un mouvement si brusque, que Porthos s’arrêta comme stupéfait.
– Que dites-vous là, Porthos ! Quoi ! vous avez envoyé les deux barques…
– À la recherche des autres ; mais oui, répondit tout simplement Porthos.
– Malheureux ! qu’avez-vous fait ? Alors, nous sommes perdus ! s’écria l’évêque.
– Perdus !… Plaît-il ? fit Porthos effaré. Pourquoi perdus, Aramis ? pourquoi sommes-nous perdus ?
Aramis se mordit les lèvres.
– Rien, rien. Pardon, je voulais dire…
– Quoi ?
– Que, si nous voulions, s’il nous prenait fantaisie de faire une promenade en mer, nous ne le pourrions pas.
– Bon ! Voilà qui vous tourmente ? Beau plaisir, ma foi ! Quant à moi, je ne le regrette pas. Ce que je regrette ce n’est pas, certes, le plus ou moins d’agrément que l’on peut prendre à Belle-Île ; ce que je regrette, Aramis, c’est Pierrefonds, c’est Bracieux, c’est le Vallon, c’est ma belle France : ici, l’on n’est pas en France, mon cher ami ; on est je ne sais où. Oh ! je puis vous le dire dans toute la sincérité de mon âme, et votre affection excusera ma franchise ; mais je vous déclare que je ne suis pas heureux à Belle-Île ; non, vraiment, je ne suis pas heureux, moi !
Aramis soupira tout bas.
– Cher ami, répondit-il, voilà pourquoi il est bien triste que vous ayez envoyé les deux barques qui nous restaient à la recherche des bateaux disparus depuis deux jours. Si vous ne les eussiez pas expédiées pour faire cette découverte, nous fussions partis.
– Partis ! Et la consigne, Aramis ?
– Quelle consigne ?
– Parbleu ! la consigne que vous me répétiez toujours et à tout propos : que nous gardions Belle-Île contre l’usurpateur ; vous savez bien.
– C’est vrai, murmura encore Aramis.
– Vous voyez donc bien, mon cher, que nous ne pouvons pas partir, et que l’envoi des barques à la recherche des bateaux ne nous préjudice en rien.
Aramis se tut, et son vague regard, lumineux comme celui d’un goéland, plana longtemps sur la mer, interrogeant l’espace et cherchant à percer l’horizon.
– Avec tout cela, Aramis, continua Porthos, qui tenait à son idée, et qui y tenait d’autant plus que l’évêque l’avait trouvée exacte, avec tout cela, vous ne me donnez aucune explication sur ce qui peut être arrivé aux malheureux bateaux. Je suis assailli de cris et de plaintes partout où je passe ; les enfants pleurent en voyant les femmes se désoler, comme si je pouvais rendre les pères, les époux absents. Que supposez-vous, mon ami, et que dois-je leur répondre ?
– Supposons tout, mon bon Porthos, et ne disons rien.
Cette réponse ne satisfit point Porthos. Il se retourna en grommelant quelques mots de mauvaise humeur.
Aramis arrêta le vaillant soldat.
– Vous souvenez-vous, dit-il avec mélancolie, en serrant les deux mains du géant dans les siennes avec une affectueuse cordialité ; vous souvenez-vous, ami, qu’aux beaux jours de notre jeunesse, alors que nous étions forts et vaillants, les deux autres et nous, vous souvenez-vous, Porthos, que, si nous eussions eu bonne envie de retourner en France, cette nappe d’eau salée ne nous eût pas arrêtés ?
– Oh ! fit Porthos, six lieues !
– Si vous m’eussiez vu monter sur une planche, fussiez-vous resté à terre, Porthos ?
– Non, par Dieu point, Aramis ! Mais aujourd’hui, quelle planche nous faudrait, cher ami, à moi surtout !
Et le seigneur de Bracieux jeta, en riant d’orgueil, un coup d’œil sur sa colossale rotondité.
– Est-ce que, sérieusement, vous ne vous ennuyez pas aussi un peu à Belle-Île ? et ne préféreriez-vous pas les douceurs de votre demeure, de votre palais épiscopal de Vannes ? Allons, avouez-le.
– Non, répondit Aramis, sans oser regarder Porthos.
– Restons, alors, dit son ami avec un soupir qui, malgré les efforts qu’il fit pour le contenir, s’échappa bruyamment de sa poitrine. Restons, restons ! Et cependant, ajouta-t-il, et cependant, si on voulait bien, mais, là, bien nettement, si l’on avait une idée bien fixe, bien arrêtée de retourner en France, et que l’on n’eût pas de bateaux…
– Avez-vous remarqué une autre chose, mon ami ? c’est que, depuis la disparition de nos barques, depuis ces deux jours que nos pêcheurs ne sont pas revenus, il n’est pas abordé un seul canot sur les rivages de l’île ?
– Oui, certes, vous avez raison. Je l’ai remarqué aussi, moi, et l’observation était facile à faire ; car, avant ces deux jours funestes, nous voyions arriver ici barques et chaloupes par douzaines.
– Il faudra s’informer, fit tout à coup Aramis avec attention. Quand je devrais faire construire un radeau…
– Mais il y a des canots, cher ami ; voulez-vous que j’en monte un ?
– Un canot… un canot !… Y pensez-vous, Porthos ? Un canot pour chavirer ? Non, non, répliqua l’évêque de Vannes, ce n’est pas notre métier, à nous, de passer sur les lames. Attendons, attendons.
Et Aramis continuait de se promener avec tous les signes d’une agitation toujours croissante.
Porthos, qui se fatiguait à suivre chacun des mouvements fiévreux de son ami, Porthos, qui, dans son calme et sa croyance, ne comprenait rien à cette sorte d’exaspération qui se trahissait par des soubresauts continuels, Porthos l’arrêta.
– Asseyons-nous sur cette roche, lui dit-il ; placez-vous là, près de moi, Aramis, et, je vous en conjure une dernière fois, expliquez-moi, de manière à me le faire bien comprendre, expliquez-moi ce que nous faisons ici.
– Porthos… dit Aramis embarrassé.
– Je sais que le faux roi a voulu détrôner le vrai roi. C’est dit, c’est compris. Eh bien ?…
– Oui, fit Aramis.
– Je sais que le faux roi a projeté de vendre Belle-Île aux Anglais. C’est encore compris.
– Oui.
– Je sais que, nous autres ingénieurs et capitaines, nous sommes venus nous jeter dans Belle-Île, prendre la direction des travaux et le commandement des dix compagnies levées, soldées et obéissant à M. Fouquet, ou plutôt des dix compagnies de son gendre. Tout cela est encore compris.
Aramis se leva impatienté. On eût dit un lion importuné par un moucheron.
Porthos le retint par le bras.
– Mais je ne comprends pas, ce que, malgré tous mes efforts d’esprit, toutes mes réflexions, je ne puis comprendre, et ce que je ne comprendrai jamais, c’est que, au lieu de nous envoyer des troupes, au lieu de nous envoyer des renforts en hommes, en munitions et en vivres, on nous laisse sans bateaux, on laisse Belle-Île, sans arrivages, sans secours ; c’est qu’au lieu d’établir avec nous une correspondance, soit par des signaux, soit par des communications écrites ou verbales, on intercepte toutes relations avec nous. Voyons, Aramis, répondez-moi, ou plutôt, avant de me répondre, voulez-vous que je vous dise ce que j’ai pensé moi ? Voulez-vous savoir quelle a été mon idée, quelle imagination m’est venue ?
L’évêque leva la tête.
– Eh bien ! Aramis, continua Porthos, j’ai pensé, j’ai eu l’idée, je me suis imaginé qu’il s’était passé en France un événement. J’ai rêvé de M. Fouquet toute la nuit, j’ai rêvé de poissons morts, d’œufs cassés, de chambres mal établies, pauvrement installées. Mauvais rêves, mon cher d’Herblay ! malencontres que ces songes !
– Porthos, qu’y a-t-il là-bas ? interrompit Aramis en se levant brusquement et montrant à son ami un point noir sur la ligne empourprée de l’eau.
– Une barque ! dit Porthos ; oui, c’est bien une barque. Ah ! nous allons enfin avoir des nouvelles.
– Deux ! s’écria l’évêque en découvrant une autre mâture, deux ! trois ! quatre !
– Cinq ! fit Porthos à son tour. Six ! Sept ! Ah ! mon Dieu ! c’est une flotte ! mon Dieu ! mon Dieu !
– Nos bateaux qui rentrent probablement, dit Aramis inquiet malgré l’assurance qu’il affectait.
– Il sont bien gros pour des bateaux de pêcheurs, fit observer Porthos ; et puis ne remarquez-vous pas, cher ami, qu’ils viennent de la Loire ?
– Ils viennent de la Loire… oui.
– Et, tenez, tout le monde ici les a vus comme moi ; voici que les femmes et les enfants commencent à monter sur les jetées.
Un vieux pêcheur passait.
– Sont-ce nos barques ? lui demanda Aramis.
Le vieillard interrogea les profondeurs de l’horizon.
– Non, monseigneur, répondit-il ; ce sont des bateaux-chalands du service royal.
– Des bateaux du service royal ! répondit Aramis en tressaillant. À quoi reconnaissez-vous cela ?
– Au pavillon.
– Mais, dit Porthos, le bateau est à peine visible ; comment, diable, mon cher, pouvez-vous distinguer le pavillon ?
– Je vois qu’il y en a un, répliqua le vieillard ; nos bateaux à nous, et les chalands du commerce n’en ont pas. Ces sortes de péniches qui viennent là, monsieur, servent ordinairement au transport des troupes.
– Ah ! fit Aramis.
– Vivat ! s’écria Porthos, on nous envoie du renfort, n’est-ce pas, Aramis ?
– C’est probable.
– À moins que les Anglais n’arrivent.
– Par la Loire ? Ce serait avoir du malheur, Porthos ; ils auraient donc passé par Paris ?
– Vous avez raison, ce sont des renforts, décidément, ou des vivres.
Aramis appuya sa tête dans ses mains et ne répondit pas.
Puis, tout à coup :
– Porthos, dit-il, faites sonner l’alarme.
– L’alarme ?… y pensez-vous ?
– Oui, et que les canonniers montent à leurs batteries ; que les servants soient à leurs pièces ; qu’on veille surtout aux batteries de côte.
Porthos ouvrit de grands yeux. Il regarda attentivement son ami, comme pour se convaincre qu’il était dans son bon sens.
– Je vais y aller, mon bon Porthos, continua Aramis de sa voix la plus douce ; je vais faire exécuter ces ordres, si vous n’y allez pas, mon cher ami.
– Mais j’y vais à l’instant même ! dit Porthos, qui alla faire exécuter l’ordre, tout en jetant des regards en arrière pour voir si l’évêque de Vannes ne se trompait point, et si, revenant à des idées plus saines, il ne le rappellerait pas.
L’alarme fut sonnée ; les clairons, les tambours retentirent, la grosse cloche du beffroi s’ébranla.
Aussitôt les digues, les moles se remplirent de curieux, de soldats ; les mèches brillèrent entre les mains des artilleurs, placés derrière les gros canons couchés sur leurs affûts de pierre. Quand chacun fut à son poste, quand les préparatifs de défense furent faits :
– Permettez-moi, Aramis, de chercher à comprendre, murmura timidement Porthos à l’oreille de l’évêque.
– Allez, mon cher, vous ne comprendrez que trop tôt, murmura d’Herblay à cette question de son lieutenant.
– La flotte qui vient là-bas, la flotte qui, voiles déployées, a le cap sur le port de Belle-Île, est une flotte royale, n’est-il pas vrai ? Mais, puisqu’il y a deux rois en France, Porthos, auquel des deux rois cette flotte appartient-elle ?
– Oh ! vous m’ouvrez les yeux, repartit le géant, arrêté par cet argument.
Et Porthos, auquel cette réponse de son ami venait d’ouvrir les yeux, ou plutôt d’épaissir le bandeau qui lui couvrait la vue, se rendit au plus vite dans les batteries pour surveiller son monde et exhorter chacun à faire son devoir.
Cependant Aramis, l’œil toujours fixé à l’horizon, voyait les navires s’approcher. La foule et les soldats, montés sur toutes les sommités et les anfractuosités des rochers, pouvaient distinguer la mâture, puis les basses voiles, puis enfin le corps des chalands, portant à la corne le pavillon royal de France.
Il était nuit close lorsqu’une de ces péniches, dont la présence avait mis si fort en émoi toute la population de Belle-Île, vint s’embosser à portée de canon de la place.
On vit bientôt, malgré l’obscurité, une sorte d’agitation régner à bord de ce navire, du flanc duquel se détacha un canot, dont trois rameurs, courbés sur les avirons, prirent la direction du port, et, en quelques instants, vinrent atterrir aux pieds du fort.
Le patron de cette yole sauta sur le môle. Il tenait une lettre à la main, l’agitait en l’air et semblait demander à communiquer avec quelqu’un.
Cet homme fut bientôt reconnu par plusieurs soldats pour un des pilotes de l’Île. C’était le patron d’une des deux barques conservées par Aramis, et que Porthos, dans son inquiétude sur le sort des pêcheurs disparus depuis deux jours, avait envoyées à la découverte des bateaux perdus.
Il demanda à être conduit à M. d’Herblay.
Deux soldats, sur le signe d’un sergent, le placèrent entre eux et l’escortèrent.
Aramis était sur le quai. L’envoyé se présenta devant l’évêque de Vannes. L’obscurité était presque complète, malgré les flambeaux que portaient à une certaine distance les soldats qui suivaient Aramis dans sa ronde.
– Eh quoi ! Jonathas, de quelle part viens-tu ?
– Monseigneur, de la part de ceux qui m’ont pris.
– Qui t’a pris ?
– Vous savez, monseigneur, que nous étions partis à la recherche de nos camarades ?
– Oui. Après ?
– Eh bien ! monseigneur, à une petite lieue, nous avons été capturés par un chasse-marée du roi.
– De quel roi ? fit Porthos.
Jonathas ouvrit de grands yeux.
– Parle, continua l’évêque.
– Nous fûmes donc capturés, monseigneur, et réunis à ceux qui avaient été pris hier au matin.
– Qu’est-ce que cette manie de vous prendre tous ? interrompit Porthos.
– Monsieur, pour nous empêcher de vous le dire, répliqua Jonathas.
Porthos à son tour ne comprit pas.
– Et on vous relâche aujourd’hui ? demanda-t-il.
– Pour que je vous dise, monsieur, qu’on nous avait pris.
« De plus en plus trouble », pensa l’honnête Porthos.
Aramis pendant ce temps, réfléchissait.
– Voyons, dit-il, une flotte royale bloque donc les côtes ?
– Oui, monseigneur.
– Qui la commande ?
– Le capitaine des mousquetaires du roi.
– D’Artagnan ?
– D’Artagnan ! dit Porthos.
– Je crois que c’est ce nom-là.
– Et c’est lui qui t’a remis cette lettre ?
– Oui, monseigneur.
– Approchez les flambeaux.
– C’est son écriture, dit Porthos. Aramis lut vivement les lignes suivantes :
« Ordre du roi de prendre Belle-Île ;
« Ordre de passer au fil de l’épée la garnison, si elle résiste ;
« Ordre de faire prisonniers tous les hommes de la garnison ;
« Signé : D’Artagnan, qui, avant-hier, a arrêté M. Fouquet pour l’envoyer à la Bastille. »
Aramis pâlit et froissa le papier en ses mains.
– Quoi donc ? demanda Porthos.
– Rien, mon ami ! rien ! Dis-moi, Jonathas ?
– Monseigneur !
– As-tu parlé à M. d’Artagnan ?
– Oui, monseigneur.
– Que t’a-t-il dit ?
– Que, pour des informations plus amples, il causerait avec Monseigneur.
– Où cela ?
– À son bord.
– À son bord ?
Porthos répéta :
– À son bord ?
– M. le mousquetaire, continua Jonathas, m’a dit de vous prendre tous deux, vous et monsieur l’ingénieur, dans mon canot, et de vous mener à lui.
– Allons-y, dit Porthos. Ce cher d’Artagnan !
Aramis l’arrêta.
– Êtes-vous fou ? s’écria-t-il. Qui vous dit que ce n’est pas un piège ?
– De l’autre roi ? riposta Porthos avec mystère.
– Un piège enfin ! C’est tout dire, mon ami.
– C’est possible ; alors, que faire ? Si d’Artagnan nous appelle, cependant…
– Qui vous dit que c’est d’Artagnan ?
– Ah ! alors… Mais son écriture…
– On contrefait une écriture. Celle-ci est contrefaite, tremblée.
– Vous avez toujours raison ; mais, en attendant, nous ne savons rien.
Aramis se tut.
– Il est vrai, dit le bon Porthos, que nous n’avons besoin de rien savoir.
– Que ferai-je, moi ? demanda Jonathas.
– Tu retourneras près de ce capitaine.
– Oui, monseigneur.
– Et tu lui diras que nous le prions de venir lui-même dans l’île.
– Je comprends, dit Porthos.
– Oui, monseigneur, répondit Jonathas ; mais, si ce capitaine refuse de venir à Belle-Île ?…
– S’il refuse, comme nous avons des canons, nous en ferons usage.
– Contre d’Artagnan ?
– Si c’est d’Artagnan, Porthos, il viendra. Pars, Jonathas, pars.
– Ma foi ! je ne comprends plus rien du tout, murmura Porthos.
– Je vais tout vous faire comprendre, cher ami, le moment en est venu. Asseyez-vous sur cet affût ouvrez vos oreilles et écoutez-moi bien.
– Oh ! j’écoute pardieu ! n’en doutez pas.
– Puis-je partir, monseigneur ? cria Jonathas.
– Pars, et reviens avec une réponse. Laissez passer le canot vous autres !
Le canot partit pour aller rejoindre le navire.
Aramis prit la main de Porthos et commença les explications.
Chapitre CCXLIX – Les explications d'Aramis
– Ce que j’ai à vous dire, ami Porthos, va probablement vous surprendre, mais vous instruire aussi.
– J’aime à être surpris, dit Porthos avec bienveillance ; ne me ménagez donc pas, je vous prie. Je suis dur aux émotions ; ne craignez donc rien, parlez.
– C’est difficile, Porthos, c’est… difficile ; car, en vérité, je vous en préviens une seconde fois, j’ai des choses bien étranges, bien extraordinaires à vous dire.
– Oh ! vous parlez si bien, cher ami, que je vous écouterais pendant des journées entières. Parlez donc, je vous en prie, et, tenez, il me vient une idée : je vais, pour vous faciliter la besogne, je vais, pour vous aider à me dire ces choses étranges, vous questionner.
– Je le veux bien.
– Pourquoi allons-nous combattre, cher Aramis ?
– Si vous me faites beaucoup de questions semblables à celle-là, si c’est ainsi que vous voulez faciliter ma besogne, mon besoin de révélation, en m’interrogeant ainsi, Porthos, vous ne me faciliterez en rien. Bien au contraire, c’est précisément là le nœud gordien. Tenez, ami, avec un homme bon, généreux et dévoué comme vous l’êtes, il faut, pour lui et pour soi-même, commencer la confession avec bravoure. Je vous ai trompé, mon digne ami.
– Vous m’avez trompé ?
– Mon Dieu, oui.
– Était-ce pour mon bien, Aramis ?
– Je l’ai cru, Porthos ; je l’ai cru sincèrement, mon ami.
– Alors, fit l’honnête seigneur de Bracieux, vous m’avez rendu service, et je vous en remercie ; car, si vous ne m’aviez pas trompé, j’aurais pu me tromper moi-même. En quoi donc m’avez-vous trompé ? Dites.
– C’est que je servais l’usurpateur, contre lequel Louis XIV dirige en ce moment tous ses efforts.
– L’usurpateur, dit Porthos en se grattant le front, c’est… Je ne comprends pas trop bien.
– C’est l’un des deux rois qui se disputent la couronne de France.
– Fort bien !… Alors, vous serviez celui qui n’est pas Louis XIV ?
– Vous venez de dire le vrai mot, du premier coup.
– Il en résulte que…
– Il en résulte que nous sommes des rebelles, mon pauvre ami.
– Diable ! diable !… s’écria Porthos désappointé.
– Oh ! mais, cher Porthos, soyez calme, nous trouverons encore bien moyen de nous sauver, croyez-moi.
– Ce n’est pas cela qui m’inquiète, répondit Porthos ; ce qui me touche seulement, c’est ce vilain mot de rebelles.
– Ah ! voilà !…
– Et, de cette façon, le duché qu’on m’a promis…
– C’est l’usurpateur qui le donnait.
– Ce n’est pas la même chose, Aramis, fit majestueusement Porthos.
– Ami, s’il n’eût tenu qu’à moi, vous fussiez devenu prince.
Porthos se mit à mordre ses ongles avec mélancolie.
– Voilà, continua-t-il, en quoi vous avez eu tort de me tromper ; car ce duché promis, j’y comptais. Oh ! j’y comptais sérieusement, vous sachant homme de parole, mon cher Aramis.
– Pauvre Porthos ! Pardonnez-moi, je vous en supplie.
– Ainsi donc, insista Porthos sans répondre à la prière de l’évêque de Vannes, ainsi donc, je suis bien brouillé avec le roi Louis XIV ?
– J’arrangerai cela, mon bien bon ami, j’arrangerai cela. Je prendrai tout sur moi seul.
– Aramis !
– Non, non, Porthos, je vous en conjure, laissez-moi faire. Pas de fausse générosité ! pas de dévouement inopportun ! Vous ne saviez rien de mes projets. Vous n’avez rien fait par vous-même. Moi, c’est différent. Je suis seul l’auteur du complot. J’avais besoin de mon inséparable compagnon ; je vous ai appelé et vous êtes venu à moi, en vous souvenant de notre ancienne devise : « Tous pour un, un pour tous ». Mon crime, cher Porthos, est d’avoir été égoïste.
– Voilà une parole que j’aime, dit Porthos, et dès que vous avez agi uniquement pour vous, il me serait impossible de vous en vouloir. C’est si naturel !
Et, sur ce mot sublime, Porthos serra cordialement la main de son ami.
Aramis, en présence de cette naïve grandeur d’âme, se trouva petit. C’était la deuxième fois qu’il se voyait contraint de plier devant la réelle supériorité du cœur bien plus puissante que la splendeur de l’esprit.
Il répondit par une muette et énergique pression à la généreuse caresse de son ami.
– Maintenant, dit Porthos, que nous nous sommes parfaitement expliqués, maintenant que je me suis parfaitement rendu compte de notre situation vis-à-vis du roi Louis, je crois, cher ami, qu’il est temps de me faire comprendre l’intrigue politique dont nous sommes les victimes ; car je vois bien qu’il y a une intrigue politique là-dessous.
– D’Artagnan, mon bon Porthos, d’Artagnan va venir, et vous la détaillera dans toutes ses circonstances : mais, excusez-moi : je suis navré de douleur, accablé par la peine, et j’ai besoin de toute ma présence d’esprit, de toute ma réflexion, pour vous sortir du mauvais pas où je vous ai si imprudemment engagé ; mais rien de plus clair désormais, rien de plus net que la position. Le roi Louis XIV n’a plus maintenant qu’un seul ennemi : cet ennemi, c’est moi, moi seul. Je vous ai fait prisonnier, vous m’avez suivi, je vous libère aujourd’hui, vous revolez vers votre prince, Vous le voyez, Porthos, il n’y a pas une seule difficulté dans tout ceci.
– Croyez-vous ? fit Porthos.
– J’en suis bien sûr.
– Alors pourquoi, dit l’admirable bon sens de Porthos, alors pourquoi, si nous sommes dans une aussi facile position, pourquoi, mon bon ami, préparons-nous des canons, des mousquets et des engins de toute sorte ? Plus simple, il me semble, est de dire au capitaine d’Artagnan : « Cher ami, nous nous sommes trompés, c’est à refaire ; ouvrez-nous la porte, laissez nous passer, et bonjour ! »
– Ah ! voilà ! dit Aramis en secouant la tête.
– Comment, voilà ? Est-ce que vous n’approuvez pas ce plan cher ami ?
– J’y vois une difficulté.
– Laquelle ?
– L’hypothèse où d’Artagnan viendrait avec de tels ordres, que nous soyons obligés de nous défendre.
– Allons donc ! nous défendre contre d’Artagnan ? Folie ! Ce bon d’Artagnan !…
Aramis secoua encore une fois la tête.
– Porthos, dit-il, si j’ai fait allumer les mèches et pointer les canons, si j’ai fait retentir le signal d’alarme, si j’ai appelé tout le monde à son poste sur les remparts, ces bons remparts de Belle-Île que vous avez si bien fortifiés, c’est pour quelque chose. Attendez pour juger, ou plutôt, non, n’attendez pas…
– Que faire ?
– Si je le savais, ami, je l’eusse dit.
– Mais il y a une chose bien plus simple que de se défendre : un bateau, et en route pour la France, où…
– Cher ami, dit Aramis en souriant avec une sorte de tristesse, ne raisonnons pas comme des enfants ; soyons hommes pour le conseil et pour l’exécution. Tenez, voici qu’on hèle du port une embarcation quelconque. Attention, Porthos, sérieuse attention !
– C’est d’Artagnan, sans doute, dit Porthos d’une voix de tonnerre en s’approchant du parapet.
– Oui, c’est moi ; répondit le capitaine des mousquetaires en sautant légèrement les degrés du môle.
Et il monta rapidement jusqu’à la petite esplanade où l’attendaient ses deux amis.
Une fois en chemin Porthos et Aramis distinguèrent un officier qui suivait d’Artagnan, emboîtant le pas dans chacun des pas du capitaine.
Le capitaine s’arrêta sur les degrés du môle, à moitié route. Son compagnon l’imita.
– Faites retirer vos gens, cria d’Artagnan à Porthos et à Aramis ; faites-les retirer hors de la portée de la voix.
L’ordre, donné par Porthos, fut exécuté à l’instant même.
Alors d’Artagnan, se tournant vers celui qui le suivait :
– Monsieur, lui dit-il, nous ne sommes plus ici sur la flotte du roi, où, en vertu de vos ordres, vous me parliez si arrogamment tout à l’heure.
– Monsieur, répondit l’officier, je ne vous parlais pas arrogamment ; j’obéissais simplement, mais rigoureusement, à ce qui m’a été commandé. On m’a dit de vous suivre, je vous suis. On m’a dit de ne pas vous laisser communiquer avec qui que ce soit sans prendre connaissance de ce que vous feriez : je me mêle à vos communications.
D’Artagnan frémit de colère, et Porthos et Aramis qui entendaient ce dialogue, frémirent aussi, mais d’inquiétude et de crainte.
D’Artagnan, mâchant sa moustache avec cette vivacité qui décelait en lui l’état d’une exaspération la plus voisine d’un éclat terrible, se rapprocha de l’officier.
– Monsieur, dit-il d’une voix plus basse et d’autant plus accentuée, qu’elle affectait un calme profond et se gonflait de tempête, monsieur, quand j’ai envoyé un canot ici, vous avez voulu savoir ce que j’écrivais aux défenseurs de Belle-Île. Vous m’avez montré un ordre ; à l’instant même, à mon tour, je vous ai montré le billet que j’écrivais. Quand le patron de la barque envoyée par moi fut de retour, quand j’ai reçu la réponse de ces deux messieurs et il désignait de la main à l’officier Aramis et Porthos, vous avez entendu jusqu’au bout le discours du messager. Tout cela était bien dans vos ordres ; tout cela est bien suivi, bien exécuté, bien ponctuel, n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur, balbutia l’officier ; oui, sans doute, monsieur… mais…
– Monsieur, continua d’Artagnan en s’échauffant, monsieur, quand j’ai manifesté l’intention de quitter mon bord pour passer à Belle-Île, vous avez exigé de m’accompagner ; je n’ai point hésité : je vous ai emmené. Vous êtes bien à Belle-Île, n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur ; mais…
– Mais… il ne s’agit plus de M. Colbert, qui vous a fait tenir cet ordre, ou de qui que ce soit au monde, dont vous suivez les instructions : il s’agit ici d’un homme qui gêne M. d’Artagnan, et qui se trouve avec M. d’Artagnan seul, sur les marches d’un escalier, que baignent trente pieds d’eau salée ; mauvaise position pour cet homme, mauvaise position, monsieur ! je vous en avertis.
– Mais, monsieur, si je vous gêne, dit timidement et presque craintivement l’officier, c’est mon service qui…
– Monsieur vous avez eu le malheur, vous ou ceux qui vous envoient, de me faire une insulte. Elle est faite. Je ne peux m’en prendre à ceux qui vous cautionnent ; ils me sont inconnus, ou sont trop loin. Mais vous vous trouvez sous ma main, et je jure Dieu que, si vous faites un pas derrière moi, quand je vais lever le pied pour monter auprès de ces messieurs… je jure mon nom que je vous fends la tête d’un coup d’épée, et que je vous jette à l’eau. Oh ! il arrivera ce qu’il arrivera. Je ne me suis jamais mis que six fois en colère dans ma vie, monsieur, et les cinq fois qui ont précédé celle-ci, j’ai tué mon homme.
L’officier ne bougea pas ; il pâlit sous cette terrible menace, et répondit avec simplicité :
– Monsieur, vous avez tort d’aller contre ma consigne.
Porthos et Aramis, muets et frissonnants en haut du parapet, crièrent au mousquetaire :
– Cher d’Artagnan, prenez garde !
D’Artagnan les fit taire du geste, leva son pied avec un calme effrayant pour gravir une marche, et se retourna l’épée à la main, pour voir si l’officier le suivrait.
L’officier fit un signe de croix et marcha.
Porthos et Aramis, qui connaissaient leur d’Artagnan, poussèrent un cri et se précipitèrent pour arrêter le coup qu’ils croyaient déjà entendre.
Mais d’Artagnan, passant l’épée dans la main gauche :
– Monsieur, dit-il à l’officier d’une voix émue, vous êtes un brave homme. Vous devez mieux comprendre ce que je vais vous dire maintenant, que ce que je vous ai dit tout à l’heure.
– Parlez, monsieur d’Artagnan, parlez, répondit le brave officier.
– Ces messieurs que nous venons voir, et contre lesquels vous avez des ordres, sont mes amis.
– Je le sais, monsieur.
– Vous comprenez si je dois agir avec eux comme vos instructions vous le prescrivent.
– Je comprends vos réserves.
– Eh bien ! permettez-moi de causer avec eux sans témoin.
– Monsieur d’Artagnan, si je cédais à votre demande, si je faisais ce dont vous me priez, je manquerais à ma parole ; mais, si je ne le fais pas, je vous désobligerai. J’aime mieux l’un que l’autre. Causez avec vos amis, et ne me méprisez pas, monsieur, de faire par amour pour vous, que j’estime et que j’honore, ne me méprisez pas de faire pour vous, pour vous seul, une vilaine action.
D’Artagnan, ému, passa rapidement ses bras au cou de ce jeune homme, et monta près de ses amis.
L’officier, enveloppé dans son manteau, s’assit sur les marches, couvertes d’algues humides.
– Eh bien ! dit d’Artagnan à ses amis, voilà la position ; jugez.
Ils s’embrassèrent tous trois. Tous trois se tinrent serrés dans les bras l’un de l’autre, comme aux beaux jours de la jeunesse.
– Que signifient toutes ces rigueurs ? demanda Porthos.
– Vous devez en soupçonner quelque chose, cher ami, répliqua d’Artagnan.
– Pas trop, je vous l’assure, mon cher capitaine ; car, enfin, je n’ai rien fait, ni Aramis non plus, se hâta d’ajouter l’excellent homme.
D’Artagnan lança au prélat un regard de reproche, qui pénétra ce cœur endurci.
– Cher Porthos ! s’écria l’évêque de Vannes.
– Vous voyez ce qu’on a fait, dit d’Artagnan : interception de tout ce qui vient de Belle-Île, de tout ce qui s’y rend. Vos bateaux sont tous saisis. Si vous aviez essayé de fuir, vous tombiez entre les mains des croiseurs qui sillonnent la mer et qui vous guettent. Le roi vous veut et vous prendra.
Et d’Artagnan s’arracha furieusement quelques poils de sa moustache grise.
– Mon idée était celle-ci, continua d’Artagnan : vous faire venir à mon bord tous deux, vous avoir près de moi, et puis vous rendre libres. Mais, à présent, qui me dit qu’en retournant sur mon navire je ne rencontrerai pas un supérieur, que je ne trouverai pas des ordres secrets qui m’enlèvent mon commandement pour le donner à quelque autre que moi, et qui disposeront de moi et de vous sans nul espoir de secours ?
– Il faut demeurer à Belle-Île, dit résolument Aramis, et je vous réponds, moi, que je ne me rendrai qu’à bon escient.
Porthos ne dit rien. D’Artagnan remarqua le silence de son ami.
– J’ai à essayer encore de cet officier, de ce brave qui m’accompagne, et dont la courageuse résistance me rend bien heureux ; car elle accuse un honnête homme, lequel, encore que notre ennemi, vaut mille fois mieux qu’un lâche complaisant. Essayons, et sachons de lui ce qu’il a le droit de faire, ce que sa consigne lui permet ou lui défend.
– Essayons, dit Aramis.
D’Artagnan vint au parapet, se pencha vers les degrés du môle, et appela l’officier, qui monta aussitôt.
– Monsieur, lui dit d’Artagnan, après l’échange des courtoisies les plus cordiales, naturelles entre gentilshommes qui se connaissent et s’apprécient dignement ; monsieur, si je voulais emmener ces messieurs d’ici, que feriez vous ?
– Je ne m’y opposerais pas, monsieur ; mais, ayant ordre direct, ordre formel, de les prendre sous ma garde, je les garderais.
– Ah ! fit d’Artagnan.
– C’est fini ! dit Aramis sourdement.
Porthos ne bougea pas.
– Emmenez toujours Porthos, dit l’évêque de Vannes ; il saura prouver au roi, je l’y aiderai, et vous aussi, monsieur d’Artagnan, qu’il n’est pour rien dans cette affaire.
– Hum ! fit d’Artagnan. Voulez-vous venir ? voulez-vous me suivre, Porthos ? le roi est clément.
– Je demande à réfléchir, dit Porthos noblement.
– Vous restez ici, alors ?
– Jusqu’à nouvel ordre ! s’écria Aramis avec vivacité.
– Jusqu’à ce que nous ayons eu une idée, reprit d’Artagnan, et je crois maintenant que ce ne sera pas long, car j’en ai déjà une.
– Disons-nous adieu, alors, reprit Aramis ; mais, en vérité, cher Porthos, vous devriez partir.
– Non ! dit laconiquement celui-ci.
– Comme il vous plaira, reprit Aramis, un peu blessé dans sa susceptibilité nerveuse, du ton morose de son compagnon. Seulement, je suis rassuré par la promesse d’une idée de d’Artagnan ; idée que j’ai devinée, je crois.
– Voyons, fit le mousquetaire en approchant son oreille de la bouche d’Aramis.
Celui-ci dit au capitaine plusieurs mots rapides, auxquels d’Artagnan répondit :
– Précisément cela.
– Immanquable, alors, s’écria Aramis joyeux.
– Pendant la première émotion que causera ce parti pris, arrangez-vous, Aramis.
– Oh ! n’ayez pas peur.
– Maintenant, monsieur, dit d’Artagnan à l’officier, merci mille fois ! Vous venez de vous faire trois amis à la vie, à la mort.
– Oui, répliqua Aramis.
Porthos seul ne dit rien et acquiesça de la tête.
D’Artagnan, ayant tendrement embrassé ses deux vieux amis, quitta Belle-Île, avec l’inséparable compagnon que M. Colbert lui avait donné.
Ainsi, à part l’espèce d’explication dont le digne Porthos avait bien voulu se contenter, rien n’était changé en apparence au sort des uns et des autres.
– Seulement, dit Aramis, il y a l’idée de d’Artagnan.
D’Artagnan ne retourna point à son bord sans creuser profondément l’idée qu’il venait de découvrir.
Or, on sait que, lorsque d’Artagnan creusait, d’habitude il perçait à jour.
Quant à l’officier, redevenu muet, il lui laissa respectueusement le loisir de méditer.
Aussi, en mettant le pied sur son navire, embossé à une portée de canon de Belle-Île, le capitaine des mousquetaires avait-il déjà réuni tous ses moyens offensifs et défensifs.
Il assembla immédiatement son conseil.
Ce conseil se composait des officiers qui servaient sous ses ordres.
Ces officiers étaient au nombre de huit :
Un chef des forces maritimes,
Un major dirigeant l’artillerie,
Un ingénieur,
L’officier que nous connaissons,
Et quatre lieutenants.
Les ayant donc réunis dans la chambre de poupe, d’Artagnan se leva, ôta son feutre, et commença en ces termes :
– Messieurs, je suis allé reconnaître Belle-Île-en-Mer et j’y ai trouvé bonne et solide garnison ; de plus, les préparatifs tout faits pour une défense qui peut devenir gênante. J’ai donc l’intention d’envoyer chercher deux des principaux officiers de la place pour que nous causions avec eux. Les ayant séparés de leurs troupes et de leurs canons, nous en aurons meilleur marché, surtout avec de bons raisonnements. Est-ce votre avis, messieurs ?
Le major de l’artillerie se leva.
– Monsieur, dit-il avec respect, mais avec fermeté je viens de vous entendre dire que la place prépare une défense gênante. La place est donc, que vous sachiez, déterminée à la rébellion ?
D’Artagnan fut visiblement dépité par cette réponse, mais il n’était pas homme à se laisser abattre pour si peu, et reprit la parole :
– Monsieur, dit-il, votre réponse est juste. Mais vous n’ignorez pas que Belle-Île-en-Mer est un fief de M. Fouquet, et les anciens rois ont donné aux seigneurs de Belle-Île le droit de s’armer chez eux.
La major fit un mouvement.
– Oh ! ne m’interrompez point, continua d’Artagnan. Vous allez me dire que ce droit de s’armer contre les Anglais n’est pas le droit de s’armer contre son roi. Mais ce n’est pas M. Fouquet, je suppose, qui tient en ce moment Belle-Île, puisque, avant-hier, j’ai arrêté M. Fouquet. Or, les habitants et défenseurs de Belle-Île ne savent rien de cette arrestation. Vous la leur annonceriez vainement. C’est une chose si inouïe, si extraordinaire, si inattendue, qu’ils ne vous croiraient pas. Un Breton sert son maître et non pas ses maîtres ; il sert son maître jusqu’à ce qu’il l’ait vu mort. Or, les Bretons, que je sache, n’ont pas vu le cadavre de M. Fouquet. Il n’est donc pas surprenant qu’ils tiennent contre tout ce qui n’est pas M. Fouquet ou sa signature.
Le major s’inclina en signe d’assentiment.
– Voilà pourquoi, continua d’Artagnan, voilà pourquoi je me propose de faire venir ici, à mon bord, deux des principaux officiers de la garnison. Ils vous verront, messieurs ; ils verront les forces dont nous disposons ; ils sauront, par conséquent, à quoi s’en tenir sur le sort qui les attend en cas de rébellion. Nous leur affirmerons sur l’honneur que M. Fouquet est prisonnier, et que toute résistance ne lui saurait être que préjudiciable. Nous leur dirons que, le premier coup de canon tiré, il n’y a aucune miséricorde à attendre du roi. Alors, je l’espère du moins, ils ne résisteront plus. Ils se livreront sans combat, et nous aurons à l’amiable une place qui pourrait bien nous coûter cher à conquérir.
L’officier qui avait suivi d’Artagnan à Belle-Île s’apprêtait à parler, mais d’Artagnan l’interrompit.
– Oui, je sais ce que vous allez me dire, monsieur ; je sais qu’il y a ordre du roi d’empêcher toute communication secrète avec les défenseurs de Belle-Île, et voilà justement pourquoi j’offre de ne communiquer qu’en présence de tout mon état-major.
Et d’Artagnan fit à ses officiers un signe de tête qui avait pour but de faire valoir cette condescendance.
Les officiers se regardèrent comme pour lire leur opinion dans les yeux des uns des autres, avec intention de faire évidemment, après qu’ils se seraient mis d’accord, selon le désir de d’Artagnan. Et déjà celui-ci voyait avec joie que le résultat de leur consentement serait l’envoi d’une barque à Porthos et à Aramis, lorsque l’officier du roi tira de sa poitrine un pli cacheté qu’il remit à d’Artagnan.
Ce pli portait sur sa suscription le n° 1.
– Qu’est-ce encore ? murmura le capitaine surpris.
– Lisez, monsieur, dit l’officier avec une courtoisie qui n’était pas exempte de tristesse.
D’Artagnan, plein de défiance, déplia le papier et lut :
« Défense à M. d’Artagnan d’assembler quelque conseil que ce soit, ou de délibérer d’aucune façon avant que Belle-Île soit rendue, et que les prisonniers soient passés par les armes.
Signé : Louis. »
D’Artagnan réprima le mouvement d’impatience qui courait par tout son corps ; et avec un gracieux sourire.
– C’est bien, monsieur, dit-il, on se conformera aux ordres du roi.
Chapitre CCL – Suite des idées du roi et des idées de M. d'Artagnan
Le coup était direct, il était rude, mortel. D’Artagnan furieux d’avoir été prévenu par une idée du roi, ne désespéra cependant pas, et, songeant à cette idée que lui aussi avait rapportée de Belle-Île, il en augura un nouveau moyen de salut pour ses amis.
– Messieurs, dit-il subitement, puisque le roi a chargé un autre que moi de ses ordres secrets, c’est que je n’ai plus sa confiance, et j’en serais réellement indigne si j’avais le courage de garder un commandement sujet à tant de soupçons injurieux. Je m’en vais donc sur-le-champ porter ma démission au roi. Je la donne devant vous tous, en vous enjoignant de vous replier avec moi sur la côte de France, de façon à ne rien compromettre des forces que Sa Majesté m’a confiées. C’est pourquoi, retournez tous à vos postes, et commandez le retour ; d’ici à une heure, nous avons le flux. À vos postes, messieurs ! Je suppose, ajouta-t-il en voyant que tous obéissaient, excepté l’officier surveillant, que vous n’aurez pas d’ordres à objecter cette fois-ci ?
Et d’Artagnan triomphait presque en disant ces mots-là. Ce plan était le salut de ses amis. Le blocus levé, ils pouvaient s’embarquer tout de suite et faire voile pour l’Angleterre ou pour l’Espagne, sans crainte d’être inquiétés. Tandis qu’ils fuyaient, d’Artagnan arrivait auprès du roi, justifiait son retour par l’indignation que les défiances de Colbert avaient soulevée contre lui ; on le renvoyait en pleins pouvoirs, et il prenait Belle-Île, c’est-à-dire la cage, sans prendre les oiseaux envolés.
Mais, à ce plan, l’officier opposa un deuxième ordre du roi. Il était ainsi conçu :
« Du moment où M. d’Artagnan aura manifesté le désir de donner sa démission, il ne comptera plus comme chef de l’expédition, et tout officier placé sous ses ordres sera tenu de ne lui plus obéir. De plus, M. d’Artagnan, ayant perdu cette qualité de chef de l’armée envoyée contre Belle-Île, devra partir immédiatement pour la France, en compagnie de l’officier qui lui aura remis le message, et qui le regardera comme un prisonnier dont il répond. »
D’Artagnan pâlit, lui si brave et si insouciant. Tout avait été calculé avec une profondeur qui, pour la première fois depuis trente ans, lui rappela la solide prévoyance et la logique inflexible du grand cardinal.
Il appuya sa tête sur sa main, rêvant, respirant à peine.
« Si je mettais cet ordre dans ma poche, pensa-t-il, qui le saurait ou qui m’en empêcherait ? Avant que le roi en eût été informé, j’aurais sauvé ces pauvres gens là-bas. De l’audace, allons ! Ma tête n’est pas de celles qu’un bourreau fait tomber par désobéissance. Désobéissons ! »
Mais, au moment où il allait prendre ce parti, il vit les officiers autour de lui lire des ordres pareils, que venaient de leur distribuer cet infernal agent de la pensée de Colbert.
Le cas de désobéissance était prévu comme les autres.
– Monsieur, lui vint dire l’officier, j’attends votre bon plaisir pour partir.
– Je suis prêt, monsieur, répliqua le capitaine en grinçant des dents.
L’officier commanda sur-le-champ un canot qui vint recevoir d’Artagnan.
Il faillit devenir fou de rage à cette vue.
– Comment, balbutia-t-il, fera-t-on ici pour diriger les différents corps ?
– Vous parti, monsieur, répliqua le commandant des navires, c’est à moi que le roi confie sa flotte.
– Alors, monsieur, riposta l’homme de Colbert en s’adressant au nouveau chef, c’est pour vous ce dernier ordre qui m’avait été remis. Voyons vos pouvoirs ?
– Les voici, dit le marin en exhibant une signature royale.
– Voici vos instructions, répliqua l’officier en lui remettant le pli.
Et, se tournant vers d’Artagnan :
– Allons, monsieur, dit-il d’une voix émue, tant il voyait de désespoir chez cet homme de fer, faites-moi la grâce de partir.
– Tout de suite, articula faiblement d’Artagnan, vaincu, terrassé par l’implacable impossibilité.
Et il se laissa glisser dans la petite embarcation, qui cingla vers la France avec un vent favorable, et menée par la marée montante. Les gardes du roi s’étaient embarqués avec lui.
Cependant, le mousquetaire conservait encore l’espoir d’arriver à Nantes assez vite, et de plaider assez éloquemment la cause de ses amis pour fléchir le roi.
La barque volait comme une hirondelle. D’Artagnan voyait distinctement la terre de France se profiler en noir sur les nuages blancs de la nuit.
– Ah ! monsieur, dit-il bas à l’officier, auquel, depuis une heure, il ne parlait plus, combien je donnerais pour connaître les instructions du nouveau commandant ! Elles sont toutes pacifiques, n’est-ce pas ?… et…
Il n’acheva pas ; un coup de canon lointain gronda sur la surface des flots, puis un autre, et deux ou trois plus forts.
– Le feu est ouvert sur Belle-Île, répondit l’officier.
Le canot venait de toucher la terre de France.
Chapitre CCLI – Les aïeux de Porthos
Lorsque d’Artagnan eut quitté Aramis et Porthos, ceux-ci rentrèrent au fort principal pour s’entretenir avec plus de liberté.
Porthos, toujours soucieux, gênait Aramis, dont l’esprit ne s’était jamais trouvé plus libre.
– Cher Porthos, dit celui-ci tout à coup, je vais vous expliquer l’idée de d’Artagnan.
– Quelle idée, Aramis ?
– Une idée à laquelle nous devrons la liberté avant douze heures.
– Ah ! vraiment, fit Porthos étonné. Voyons !
– Vous avez remarqué, par la scène que notre ami a eue avec l’officier, que certains ordres le gênent relativement à nous ?
– Je l’ai remarqué.
– Eh bien ! d’Artagnan va donner sa démission au roi, et pendant la confusion qui résultera de son absence, nous gagnerons au large, ou plutôt vous gagnerez au large, vous, Porthos, s’il n’y a possibilité de fuite que pour un.
Ici, Porthos secoua la tête, et répondit :
– Nous nous sauverons ensemble, Aramis, ou nous resterons ici ensemble.
– Vous êtes un généreux cœur, dit Aramis, seulement votre sombre inquiétude m’afflige…
– Je ne suis pas inquiet, dit Porthos.
– Alors, vous m’en voulez ?
– Je ne vous en veux pas.
– Eh bien ! cher ami, pourquoi cette mine lugubre ?
– Je m’en vais vous le dire : je fais mon testament. Et, en disant ces mots, le bon Porthos regarda tristement Aramis.
– Votre testament ? s’écria l’évêque. Allons donc ! vous croyez-vous perdu ?
– Je me sens fatigué. C’est la première fois, et il y a une habitude dans ma famille.
– Laquelle, mon ami ?
– Mon grand-père était un homme deux fois fort comme moi.
– Oh ! oh ! dit Aramis. C’était donc Samson, votre grand-père ?
– Non. Il s’appelait Antoine. Eh bien ! il avait mon âge, lorsque, partant pour la chasse un jour, il se sentit les jambes faibles, lui qui n’avait jamais connu ce mal.
– Que signifiait cette fatigue, mon ami ?
– Rien de bon, comme vous l’allez voir ; car, étant parti se plaignant toujours de ses jambes molles, il trouva un sanglier qui lui fit tête, le manqua de son coup d’arquebuse, et fut décousu par la bête. Il en est mort sur le coup.
– Ce n’est pas une raison pour que vous vous alarmiez, cher Porthos.
– Oh ! vous allez voir. Mon père était une fois fort comme moi. C’était un rude soldat de Henri III et de Henri IV, il ne s’appelait pas Antoine, mais Gaspard, comme M. de Coligny. Toujours à cheval, il n’avait jamais su ce que c’est que la lassitude. Un soir qu’il se levait de table, ses jambes lui manquèrent.
– Il avait bien soupé, peut-être ? dit Aramis ; et voilà pourquoi il chancelait.
– Bah ! un ami de M. de Bassompierre ? Allons, donc ! Non, vous dis-je. Il s’étonna de cette lassitude, et dit à ma mère, qui le raillait : « Ne croirait-on pas que je vais voir un sanglier, comme défunt M. du Vallon, mon père ? »
– Eh bien ? fit Aramis.
– Eh bien ! bravant cette faiblesse, mon père voulut descendre au jardin au lieu de se mettre au lit ; le pied lui manqua dès la première marche ; l’escalier était roide ; mon père alla tomber sur un angle de pierre dans lequel un gond de fer était scellé. Le gond lui ouvrit la tempe : il resta mort sur la place.
Aramis, levant les yeux sur son ami :
– Voilà deux circonstances extraordinaires, dit-il ; n’en inférons pas qu’il puisse s’en présenter une troisième. Il ne convient pas à un homme de votre force d’être superstitieux, mon brave Porthos ; d’ailleurs, où est-ce qu’on voit vos jambes fléchir ? Jamais vous n’avez été si roide et si superbe ; vous porteriez une maison sur vos épaules.
– En ce moment, dit Porthos, je me sens bien dispos ; mais, il y a un moment, je vacillais, je m’affaissais, et, depuis tantôt, ce phénomène, comme vous dites, s’est présenté quatre fois. Je ne vous dirai pas que cela me fit peur ; mais cela me contrariait ; la vie est une agréable chose. J’ai de l’argent ; j’ai de belles terres ; j’ai des chevaux que j’aime ; j’ai aussi des amis que j’aime : d’Artagnan, Athos, Raoul et vous.
L’admirable Porthos ne prenait pas même la peine de dissimuler à Aramis le rang qu’il lui donnait dans ses amitiés.
Aramis lui serra la main.
– Nous vivrons encore de nombreuses années, dit-il, pour conserver au monde des échantillons d’hommes rares. Fiez-vous à moi, cher ami : nous n’avons aucune réponse de d’Artagnan, c’est bon signe ; il doit avoir donné des ordres pour masser la flotte et dégarnir la mer. J’ai ordonné, moi, tout à l’heure, qu’on roulât une barque sur des rouleaux jusqu’à l’issue du grand souterrain de Locmaria, vous savez, où nous avons tant de fois fait l’affût pour les renards.
– Oui, et qui aboutit à la petite anse par un boyau que nous avons découvert le jour où ce superbe renard s’échappa par là.
– Précisément. En cas de malheur, on nous cachera une barque dans ce souterrain ; elle doit y être déjà. Nous attendrons le moment favorable, et, pendant la nuit, en mer !
– Voilà une bonne idée, nous y gagnons quoi ?
– Nous y gagnons que nul ne connaît cette grotte, ou plutôt son issue, à part nous et deux ou trois chasseurs de l’île ; nous y gagnons que, si l’île est occupée, les éclaireurs, ne voyant pas de barque au rivage, ne soupçonneront pas qu’on puisse s’échapper et cesseront de surveiller.
– Je comprends.
– Eh bien ! les jambes ?
– Oh ! excellentes en ce moment.
– Vous voyez donc bien, tout conspire à nous donner le repos et l’espoir. D’Artagnan débarrasse la mer et nous fait libres. Plus de flotte royale ni de descente à craindre. Vive Dieu ! Porthos, nous avons encore un demi-siècle de bonnes aventures, et, si je touche la terre d’Espagne, je vous jure, ajouta l’évêque avec une énergie terrible, que votre brevet de duc n’est pas aussi aventuré qu’on veut bien le dire.
– Espérons, fit Porthos un peu ragaillardi par cette nouvelle chaleur de son compagnon.
Tout à coup, un cri se fit entendre :
– Aux armes !
Ce cri, répété par cent voix, vint, dans la chambre où les deux amis se tenaient, porter la surprise chez l’un et l’inquiétude chez l’autre.
Aramis ouvrit la fenêtre ; il vit courir une foule de gens avec des flambeaux. Les femmes se sauvaient, les gens armés prenaient leurs postes.
– La flotte ! la flotte ! cria un soldat qui reconnut Aramis.
– La flotte ? répéta celui-ci.
– À demi-portée de canon, continua le soldat.
– Aux armes ! cria Aramis.
– Aux armes ! répéta formidablement Porthos.
Et tous deux s’élancèrent vers le môle, pour se mettre à l’abri derrière les batteries.
On vit s’approcher des chaloupes chargées de soldats ; elles prirent trois directions pour descendre sur trois points à la fois.
– Que faut-il faire ? demanda un officier de garde.
– Arrêtez-les ; et, si elles poursuivent, feu ! dit Aramis.
Cinq minutes après, la canonnade commença.
C’étaient les coups de feu que d’Artagnan avait entendus en abordant en France.
Mais les chaloupes étaient trop près du môle pour que les canons tirassent juste ; elles abordèrent ; le combat commença presque corps à corps.
– Qu’avez-vous, Porthos ? dit Aramis à son ami.
– Rien… les jambes… c’est vraiment incompréhensible… elles se remettront en chargeant.
En effet, Porthos et Aramis se mirent à charger avec une telle vigueur, ils animèrent si bien leurs hommes, que les royaux se rembarquèrent précipitamment sans avoir eu autre chose que des blessés qu’ils emportèrent.
– Eh ! mais Porthos, cria Aramis, il nous faut un prisonnier, vite, vite.
Porthos s’abaissa sur l’escalier du môle, saisit par la nuque un des officiers de l’armée royale qui attendait, pour s’embarquer, que tout son monde fût dans la chaloupe. Le bras du géant enleva cette proie, qui lui servit de bouclier pour remonter sans qu’un coup de feu fût tiré sur lui.
– Voici un prisonnier, dit Porthos à Aramis.
– Eh bien ! s’écria celui-ci en riant, calomniez donc vos jambes !
– Ce n’est pas avec mes jambes que je l’ai pris, répliqua Porthos tristement, c’est avec mon bras.
Chapitre CCLII – Le fils de Biscarrat
Les Bretons de l’île étaient tout fiers de cette victoire ; Aramis ne les encouragea pas.
– Ce qui arrivera, dit-il à Porthos, quand tout le monde fut rentré, c’est que la colère du roi s’éveillera avec le récit de la résistance, et que ces braves gens seront décimés ou brûlés quand l’île sera prise ; ce qui ne peut manquer d’advenir.
– Il en résulte, dit Porthos, que nous n’avons rien fait d’utile ?
– Pour le moment, si fait, répliqua l’évêque ; car nous avons un prisonnier duquel nous saurons ce que nos ennemis préparent.
– Oui, interrogeons ce prisonnier, fit Porthos, et le moyen de le faire parler est simple : nous allons souper, nous l’inviterons ; en buvant, il parlera.
Ce qui fut fait. L’officier, un peu inquiet d’abord, se rassura en voyant les gens auxquels il avait affaire.
Il donna, n’ayant pas peur de se compromettre, tous les détails imaginables sur la démission et le départ de d’Artagnan.
Il expliqua comment, après ce départ, le nouveau chef de l’expédition avait ordonné une surprise sur Belle-Île. Là s’arrêtèrent ses explications.
Aramis et Porthos échangèrent un coup d’œil qui témoignait de leur désespoir.
Plus de fonds à faire sur cette brave imagination de d’Artagnan, plus de ressource, par conséquent, en cas de défaite.
Aramis, continuant son interrogatoire, demanda au prisonnier ce que les royaux comptaient faire des chefs de Belle-Île.
– Ordre, répliqua celui-ci, de tuer pendant le combat et de pendre après.
Aramis et Porthos se regardèrent encore.
Le rouge monta au visage de tous deux.
– Je suis bien léger pour la potence, répondit Aramis ; les gens comme moi ne se pendent pas.
– Et moi, je suis bien lourd, dit Porthos ; les gens comme moi cassent la corde.
– Je suis sûr, fit galamment le prisonnier, que nous vous eussions procuré la faveur d’une mort à votre choix.
– Mille remerciements, dit sérieusement Aramis.
Porthos s’inclina.
– Encore ce coup de vin à votre santé, fit-il en buvant lui-même.
De propos en propos, le souper se prolongea ; l’officier, qui était un spirituel gentilhomme, se laissa doucement aller au charme de l’esprit d’Aramis et de la cordiale bonhomie de Porthos.
– Pardonnez-moi, dit-il si je vous adresse une question ; mais des gens qui en sont à leur sixième bouteille ont bien le droit de s’oublier un peu.
– Adressez, dit Porthos, adressez.
– Parlez, fit Aramis.
– N’étiez-vous pas, messieurs, vous deux, dans les mousquetaires du feu roi ?
– Oui, monsieur, et des meilleurs, s’il vous plaît, répliqua Porthos.
– C’est vrai : je dirais même les meilleurs de tous les soldats, messieurs, si je ne craignais d’offenser la mémoire de mon père.
– De votre père ? s’écria Aramis.
– Savez-vous comment je me nomme ?
– Ma foi ! non, monsieur ; mais vous me le direz, et…
– Je m’appelle Georges de Biscarrat.
– Oh ! s’écria Porthos à son tour, Biscarrat ! vous rappelez-vous ce nom, Aramis ?
– Biscarrat ?… rêva l’évêque. Il me semble…
– Cherchez bien, monsieur, dit l’officier.
– Pardieu ! ce ne sera pas long, fit Porthos. Biscarrat, dit Cardinal… un des quatre qui vinrent nous interrompre le jour où nous entrâmes dans l’amitié de d’Artagnan, l’épée à la main.
– Précisément, messieurs.
– Le seul, dit Aramis vivement, que nous ne blessâmes pas.
– Une rude lame, par conséquent, fit le prisonnier.
– C’est vrai, oh ! bien vrai, dirent les deux amis ensemble. Ma foi ! monsieur de Biscarrat, enchanté de faire la connaissance d’un aussi brave homme.
Biscarrat serra les deux mains que lui tendaient les deux anciens mousquetaires.
Aramis regarda Porthos, comme pour lui dire : « Voilà un homme qui nous aidera. » Et, sur-le-champ :
– Avouez, dit-il, monsieur, qu’il fait bon d’avoir été honnête homme.
– Mon père me l’a toujours dit, monsieur.
– Avouez, de plus, que c’est une triste circonstance que celle où vous vous trouvez de rencontrer des gens destinés à être arquebusés ou pendus, et de s’apercevoir que ces gens-là sont d’anciennes connaissances, de vieilles connaissances héréditaires.
– Oh ! vous n’êtes pas réservés à ce sort affreux, messieurs et amis, dit vivement le jeune homme.
– Bah ! vous l’avez dit.
– Je l’ai dit tout à l’heure, quand je ne vous connaissais pas ; mais, maintenant que je vous connais, je dis : Vous éviterez ce destin funeste, si vous le voulez.
– Comment, si nous le voulons ? s’écria Aramis, dont les yeux brillèrent d’intelligence en regardant alternativement son prisonnier et Porthos.
– Pourvu, continua Porthos en regardant à son tour, avec une noble intrépidité, M. de Biscarrat et l’évêque, pourvu qu’on ne nous demande pas de lâchetés.
– On ne vous demandera rien du tout, messieurs reprit le gentilhomme de l’armée royale ; que voulez-vous qu’on vous demande ? Si l’on vous trouve, on vous tue, c’est chose arrêtée ; tâchez donc, messieurs, qu’on ne vous trouve pas.
– Je crois ne pas me tromper, fit Porthos avec dignité, mais il me semble bien que, pour nous trouver, il faut que l’on vienne nous quérir ici.
– En cela vous avez parfaitement raison, mon digne ami, reprit Aramis en interrogeant toujours du regard la physionomie de Biscarrat, silencieux et contraint. Vous voulez, monsieur de Biscarrat, nous dire quelque chose, nous faire quelque ouverture et vous n’osez pas, n’est-il pas vrai ?
– Ah ! messieurs et amis, c’est qu’en parlant je trahis la consigne ; mais, tenez, j’entends une voix qui dégage la mienne en la dominant.
– Le canon ! fit Porthos.
– Le canon et la mousqueterie s’écria l’évêque.
On entendait gronder au loin, dans les roches, ces bruits sinistres d’un combat qui ne dura point.
– Qu’est-ce que cela ? demanda Porthos.
– Eh ! pardieu ! s’écria Aramis, c’est ce dont je me doutais.
– Quoi donc ?
– L’attaque faite par vous n’était qu’une feinte, n’est-il pas vrai, monsieur ? et, pendant que vos compagnies se laissaient repousser, vous aviez la certitude d’opérer un débarquement de l’autre côté de l’île.
– Oh ! plusieurs, monsieur.
– Nous sommes perdus, alors, fit paisiblement l’évêque de Vannes.
– Perdus ! cela est possible, répondit le seigneur de Pierrefonds ; mais nous ne sommes pas pris ni pendus.
Et, en disant ces mots, il se leva de la table, s’approcha du mur et en détacha froidement son épée et ses pistolets, qu’il visita avec ce soin du vieux soldat qui s’apprête à combattre, et qui sent que sa vie repose en grande partie sur l’excellence et la bonne tenue de ses armes.
Au bruit du canon, à la nouvelle de la surprise qui pouvait livrer l’île aux troupes royales, la foule éperdue se précipita dans le fort. Elle venait demander assistance et conseil à ses chefs.
Aramis, pâle et vaincu, se montra entre deux flambeaux à la fenêtre qui donnait sur la grande cour, pleine de soldats qui attendaient des ordres, et d’habitants éperdus qui imploraient secours.
– Mes amis, dit d’Herblay d’une voix grave et sonore, M. Fouquet, votre protecteur, votre ami, votre père, a été arrêté par ordre du roi et jeté à la Bastille.
Un long cri de fureur et de menace monta jusqu’à la fenêtre où se tenait l’évêque, et l’enveloppa d’un fluide vibrant.
– Vengeons M. Fouquet ! crièrent les plus exaltés. À mort les royaux !
– Non, mes amis, répliqua solennellement Aramis, non, mes amis, pas de résistance Le roi est maître dans son royaume. Le roi est le mandataire de Dieu. Le roi et Dieu ont frappé M. Fouquet. Humiliez-vous devant la main de Dieu. Aimez Dieu et le roi, qui ont frappé M. Fouquet. Mais ne vengez pas votre seigneur, ne cherchez pas à Je venger. Vous vous sacrifieriez en vain, vous, vos femmes et vos enfants, vos biens et votre liberté. Bas les armes, mes amis ! bas les armes ! puisque le roi vous le commande, et retirez-vous paisiblement dans vos demeures. C’est moi qui vous le demande, c’est moi qui vous en prie, c’est moi qui, au besoin, vous le commande au nom de M. Fouquet.
La foule, amassée sous la fenêtre, fit entendre un long frémissement de colère et d’effroi.
– Les soldats de Louis XIV sont entrés dans l’île, continua Aramis. Désormais, ce ne serait plus entre eux et vous un combat, ce serait un massacre. Allez, allez et oubliez ; cette fois, je vous le commande au nom du Seigneur.
Les mutins se retirèrent lentement, soumis et muets.
– Ah çà ! mais que venez-vous donc de dire là, mon ami ? dit Porthos.
– Monsieur, dit Biscarrat à l’évêque, vous sauvez tous ces habitants, mais vous ne sauvez ni votre ami ni vous.
– Monsieur de Biscarrat, dit avec un accent singulier de noblesse et de courtoisie l’évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, soyez assez bon pour reprendre votre liberté.
– Je le veux bien, monsieur ; mais…
– Mais cela nous rendra service ; car, en annonçant au lieutenant du roi la soumission des insulaires, vous obtiendrez peut-être quelque grâce pour nous, en l’instruisant de la manière dont cette soumission s’est opérée.
– Grâce ! répliqua Porthos avec des yeux flamboyants, grâce ! qu’est-ce que ce mot-là !
Aramis toucha rudement le coude de son ami, comme il faisait aux beaux jours de leur jeunesse, alors qu’il voulait avertir Porthos qu’il avait fait ou qu’il allait faire quelque bévue. Porthos comprit et se tut soudain.
– J’irai, messieurs, répondit Biscarrat, un peu surpris aussi de ce mot de grâce prononcé par le fier mousquetaire dont, quelques instants auparavant, il racontait et vantait avec tant d’enthousiasme les exploits héroïques.
– Allez donc, monsieur de Biscarrat, dit Aramis en le saluant, et, en partant, recevez l’expression de toute notre reconnaissance.
– Mais vous, messieurs, vous que je m’honore d’appeler mes amis, puisque vous avez bien voulu recevoir ce titre, que devenez-vous pendant ce temps ? reprit l’officier tout ému, en prenant congé des deux anciens adversaires de son père.
– Nous, nous attendons ici.
– Mais, mon Dieu !… l’ordre est formel !
– Je suis évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, et l’on ne passe pas plus par les armes un évêque que l’on ne pend un gentilhomme.
– Ah ! oui, monsieur, oui, monseigneur, reprit Biscarrat ; oui, c’est vrai, vous avez raison, il y a encore pour vous cette chance. Donc, je pars, je me rends auprès du commandant de l’expédition, du lieutenant du roi. Adieu donc, messieurs ; ou plutôt, au revoir !
En effet, le digne officier, sautant sur un cheval que lui fit donner Aramis, courut dans la direction des coups de feu qu’on avait entendus et qui, en amenant la foule dans le fort, avait interrompu la conversation des deux amis avec leur prisonnier.
Aramis le regarda partir, et demeura seul avec Porthos :
– Eh bien ! comprenez-vous ? dit-il.
– Ma foi, non.
– Est-ce que Biscarrat ne vous gênait pas ici ?
– Non, c’est un brave garçon.
– Oui ; mais la grotte de Locmaria, est-il nécessaire que tout le monde la connaisse ?
– Ah ! c’est vrai, c’est vrai, je comprends. Nous nous sauvons par le souterrain.
– S’il vous plaît, répliqua joyeusement Aramis. En route, ami Porthos ! Notre bateau nous attend, et le roi ne nous tient pas encore.
Chapitre CCLIII – La grotte de Locmaria
Le souterrain de Locmaria était assez éloigné du môle pour que les deux amis dussent ménager leurs forces avant d’y arriver.
D’ailleurs, la nuit s’avançait ; minuit avait sonné au fort ; Porthos et Aramis étaient chargés d’argent et d’armes.
Ils cheminaient donc dans la lande qui sépare le môle de ce souterrain, écoutant tous les bruits et tâchant d’éviter toutes les embûches.
De temps en temps, sur la route qu’ils avaient soigneusement laissée à leur gauche, passaient des fuyards venant de l’intérieur des terres, à la nouvelle du débarquement des troupes royales.
Aramis et Porthos, cachés derrière quelque anfractuosité de rocher, recueillaient les mots échappés aux pauvres gens qui fuyaient tout tremblants, portant avec eux leurs effets les plus précieux, et tâchaient, en entendant leurs plaintes, d’en conclure quelque chose pour leur intérêt.
Enfin, après une course rapide, mais fréquemment interrompue par des stations prudentes, ils atteignirent ces grottes profondes dans lesquelles le prévoyant évêque de Vannes avait eu soin de faire rouler sur des cylindres une bonne barque capable de tenir la mer dans cette belle saison.
– Mon bon ami, dit Porthos après avoir respiré bruyamment, nous sommes arrivés, à ce qu’il me paraît ; mais je crois que vous m’avez parlé de trois hommes, de trois serviteurs qui devaient nous accompagner. Je ne les vois pas ; où sont-ils donc ?
– Pourquoi les verriez-vous, cher Porthos ? répondit Aramis. Ils nous attendent certainement dans la caverne, et sans nul doute, ils se reposent un moment après avoir accompli ce rude et difficile travail.
Aramis arrêta Porthos, qui se préparait à entrer dans le souterrain.
– Voulez-vous, mon bon ami, dit-il au géant, me permettre de passer le premier ? Je connais le signal que j’ai donné à nos hommes, et nos gens, ne l’entendant pas, seraient dans le cas de faire feu sur vous ou de vous lancer leur couteau dans l’ombre.
– Allez, cher Aramis, allez le premier, vous êtes tout sagesse et tout prudence, allez. Aussi bien, voilà cette fatigue dont je vous ai parlé qui me reprend encore une fois.
Aramis laissa Porthos s’asseoir à l’entrée de la grotte, et, courbant la tête, il pénétra dans l’intérieur de la caverne en imitant le cri de la chouette.
Un petit roucoulement plaintif, un cri à peine distinct, répondit dans la profondeur du souterrain.
Aramis continua sa marche prudente, et bientôt il fut arrêté par le même cri qu’il avait le premier fait entendre, et ce cri était lancé à dix pas de lui.
– Êtes-vous là, Yves ? fit l’évêque.
– Oui, monseigneur. Goennec est là aussi. Son fils nous accompagne.
– Bien. Toutes choses sont-elles prêtes ?
– Oui, monseigneur.
– Allez un peu à l’entrée des grottes, mon bon Yves, et vous y trouverez le seigneur de Pierrefonds, qui se repose, fatigué qu’il est de sa course. Et si, par hasard, il ne peut pas marcher, enlevez-le et l’apportez ici près de moi.
Les trois Bretons obéirent. Mais la recommandation d’Aramis à ses serviteurs était inutile. Porthos, rafraîchi, avait déjà lui-même commencé la descente, et son pas pesant résonnait au milieu des cavités formées et soutenues par les colonnes de silex et de granit.
Dès que le seigneur de Bracieux eut rejoint l’évêque, les Bretons allumèrent une lanterne dont ils s’étaient munis, et Porthos assura son ami qu’il se sentait désormais fort comme à l’ordinaire.
– Visitons le canot, dit Aramis, et assurons-nous d’abord de ce qu’il renferme.
– N’approchez pas trop la lumière, dit le patron Yves ; car, ainsi que vous avez bien voulu me le recommander, monseigneur, j’ai mis sous le banc de poupe, dans le coffre, vous savez, le baril de poudre et les charges de mousquet que vous m’aviez envoyés du fort.
– Bien, fit Aramis.
Et, prenant lui-même la lanterne, il visita minutieusement toutes les parties du canot avec les précautions d’un homme qui n’est ni timide ni ignorant en face du danger.
Le canot était long, léger, tirant peu d’eau, mince de quille, enfin de ceux que l’on a toujours si bien construits à Belle-Île, un peu haut de bord, solide sur l’eau, très maniable, muni de planches qui, dans les temps incertains, forment une sorte de pont sur lequel glissent les lames, et qui peuvent protéger les rameurs.
Dans deux coffres bien clos, placés sous les bancs de proue et de poupe, Aramis trouva du pain, du biscuit, des fruits secs, un quartier de lard, une bonne provision d’eau dans des outres ; le tout formant des rations suffisantes pour des gens qui ne devaient jamais quitter la côte, et se trouvaient à même de se ravitailler si le besoin le commandait.
Les armes, huit mousquets et autant de pistolets de cavalier, étaient en bon état et toutes chargées. Il avait des avirons de rechange en cas d’accident et cette petite voile appelée trinquette, qui aide la marche du canot en même temps que les rameurs nagent, qui est si utile lorsque la brise se fait sentir, et qui ne charge pas l’embarcation.
Lorsque Aramis eut reconnu toutes ces choses, et qu’il se fut montré content du résultat de son inspection :
– Consultons-nous, dit-il, cher Porthos, pour savoir s’il faut essayer de faire sortir la barque par l’extrémité inconnue de la grotte, en suivant la pente et l’ombre du souterrain, ou s’il vaut mieux, à ciel découvert, la faire glisser sur les rouleaux, par les bruyères, en aplanissant le chemin de la petite falaise, qui n’a pas vingt pieds de haut, et donne à son pied, dans la marée, trois ou quatre brasses de bonne eau sur un bon fond.
– Qu’à cela ne tienne, monseigneur répliqua le patron Yves respectueusement ; mais je ne crois pas que par la pente du souterrain et dans l’obscurité où nous serons obligés de manœuvrer notre embarcation, le chemin soit aussi commode qu’en plein air. Je connais bien la falaise, et je puis vous certifier qu’elle est unie comme un gazon de jardin ; l’intérieur de la grotte, au contraire, est raboteux ; sans compter encore, monseigneur, que, à l’extrémité, nous trouverons le boyau qui mène à la mer, et peut-être le canot n’y passera pas.
– J’ai fait mes calculs, répondit l’évêque, et j’ai la certitude qu’il passerait.
– Soit ; je le veux bien, monseigneur, insista le patron ; mais Votre Grandeur sait bien que, pour le faire atteindre à l’extrémité du boyau, il faut lever une énorme pierre, celle sous laquelle passe toujours le renard, et qui ferme le boyau comme une porte.
– On la lèvera, dit Porthos ; ce n’est rien.
– Oh ! je sais que Monseigneur a la force de dix hommes, répliqua Yves ; seulement, c’est bien du mal pour Monseigneur.
– Je crois que le patron pourrait avoir raison, dit Aramis. Essayons du ciel ouvert.
– D’autant plus, monseigneur, continua le pêcheur, que nous ne saurions nous embarquer avant le jour, tant il y a de travail, et que, aussitôt que le jour paraîtra, une bonne vedette, placée sur la partie supérieure de la grotte, nous sera nécessaire, indispensable même, pour surveiller les manœuvres des chalands ou des croiseurs qui nous guetteraient.
– Oui, Yves, oui, votre raison est bonne ; on va passer sur la falaise.
Et les trois robustes Bretons allaient, plaçant leurs rouleaux sous la barque, la mettre en mouvement, lorsque des aboiements lointains de chiens se firent entendre dans la campagne. Aramis s’élança hors de la grotte ; Porthos le suivit.
L’aube teignait de pourpre et de nacre les flots et la plaine ; dans le demi-jour, on voyait les petits sapins mélancoliques se tordre sur les pierres, et de longues volées de corbeaux rasaient de leurs ailes noires les maigres champs de sarrasin.
Un quart d’heure encore et le jour serait plein ; les oiseaux, réveillés, l’annonçaient joyeusement par leurs chants à toute la nature.
Les aboiements qu’on avait entendus, et qui avaient arrêté les trois pêcheurs prêts à remuer la barque, et fait sortir Aramis et Porthos, se prolongeaient dans une gorge profonde, à une lieue environ de la grotte.
– C’est une meute, dit Porthos ; les chiens sont lancés sur une piste.
– Qu’est cela ? qui chasse en un pareil moment ? pensa Aramis.
– Et par ici, surtout, continua Porthos, par ici où l’on craint l’arrivée des royaux !
– Le bruit se rapproche. Oui, vous avez raison Porthos, les chiens sont sur une trace.
– Eh ! mais ! s’écria tout à coup Aramis, Yves, Yves, venez donc !
Yves accourut, laissant là le cylindre qu’il tenait encore et qu’il allait placer sous la barque quand cette exclamation de l’évêque interrompit sa besogne.
– Qu’est-ce que cette chasse, patron ? dit Porthos.
– Eh ! monseigneur, répliqua le Breton, je n’y comprends rien. Ce n’est pas en un pareil moment que le seigneur de Locmaria chasserait. Non ; et, pourtant, les chiens…
– À moins qu’ils ne se soient échappés du chenil.
– Non, dit Goennec, ce ne sont pas là les chiens du seigneur de Locmaria.
– Par prudence, reprit Aramis, rentrons dans la grotte ; évidemment les voix approchent, et, tout à l’heure, nous saurons à quoi nous en tenir.
Ils rentrèrent ; mais ils n’avaient pas fait cent pas dans l’ombre qu’un bruit, semblable au rauque soupir d’une créature effrayée, retentit dans la caverne ; et, haletant, rapide, effrayé, un renard passa comme un éclair devant les fugitifs, sauta par-dessus la barque et disparut laissant après lui son fumet âcre, conservé quelques secondes sous les voûtes basses du souterrain.
– Le renard ! crièrent les Bretons avec la joyeuse surprise du chasseur.
– Maudits soyons-nous !cria l’évêque, notre retraite est découverte.
– Comment cela ? dit Porthos ; avons-nous peur d’un renard ?
– Eh ! mon ami, que dites-vous donc, et que vous inquiétez-vous du renard ? Ce n’est pas de lui qu’il s’agit, pardieu ! Mais ne savez-vous pas, Porthos, qu’après le renard viennent les chiens, et qu’après les chiens viennent les hommes ?
Porthos baissa la tête.
On entendit, comme pour confirmer les paroles d’Aramis, la meute grondeuse arriver avec une effrayante vitesse sur la piste de l’animal.
Six chiens courants débouchèrent au même instant dans la petite lande, avec un bruit de voix qui ressemblait à la fanfare d’un triomphe.
– Voilà bien les chiens, dit Aramis, posté à l’affût derrière une lucarne pratiquée entre deux rochers ; quels sont les chasseurs, maintenant ?
– Si c’est le seigneur de Locmaria, répondit le patron, il laissera les chiens fouiller la grotte ; car il les connaît, et il n’y pénétrera pas lui-même, assuré qu’il sera que le renard sortira de l’autre côté ; c’est là qu’il ira l’attendre.
– Ce n’est pas le seigneur de Locmaria qui chasse, répondit l’évêque en pâlissant malgré lui.
– Qui donc, alors ? dit Porthos.
– Regardez.
Porthos appliqua son œil à la lucarne et vit, au sommet du monticule, une douzaine de cavaliers qui poussaient leurs chevaux sur la trace des chiens, en criant : « Taïaut ! »
– Les gardes ! dit-il.
– Oui, mon ami, les gardes du roi.
– Les gardes du roi, dites-vous, monseigneur ? s’écrièrent les Bretons en pâlissant à leur tour.
– Et Biscarrat à leur tête, monté sur mon cheval gris, continua Aramis.
Les chiens, au même moment, se précipitèrent dans la grotte comme une avalanche, et les profondeurs de la caverne s’emplirent de leurs cris assourdissants.
– Ah ! diable ! fit Aramis reprenant tout son sang-froid à la vue de ce danger, certain, inévitable. Je sais bien que nous sommes perdus ; mais, au moins, il nous reste une chance : si les gardes qui vont suivre leurs chiens, viennent à s’apercevoir qu’il y a une issue aux grottes, plus d’espoir ; car, en entrant ici, ils découvriront la barque et nous-mêmes. Il ne faut pas que les chiens sortent du souterrain. Il ne faut pas que les maîtres y entrent.
– C’est juste, dit Porthos.
– Vous comprenez, ajouta l’évêque avec la rapide précision du commandement : il y a là six chiens, qui seront forcés de s’arrêter à la grosse pierre sous laquelle le renard s’est glissé, mais à l’ouverture trop étroite de laquelle ils seront, eux, arrêtés et tués.
Les Bretons s’élancèrent, le couteau à la main.
Quelques minutes après, un lamentable concert de gémissements, de hurlements mortels ; puis, plus rien.
– Bien, dit Aramis froidement. Aux maîtres, maintenant !
– Que faire ? dit Porthos.
– Attendre l’arrivée, se cacher et tuer.
– Tuer ? répéta Porthos.
– Ils sont seize, dit Aramis, du moins pour le moment.
– Et bien armés, ajouta Porthos avec un sourire de consolation.
– Cela durera dix minutes, dit Aramis. Allons !
Et, d’un air résolu, il prit un mousquet et mit son couteau de chasse entre ses dents.
– Yves, Goennec et son fils, continua Aramis, vont nous passer les mousquets. Vous Porthos, vous ferez feu à bout portant. Nous en aurons abattu huit avant que les autres s’en doutent, c’est certain ; puis tous, nous sommes cinq, nous dépêcherons les huit derniers le couteau à la main.
– Et ce pauvre Biscarrat ? dit Porthos.
Aramis réfléchit un moment.
– Biscarrat le premier, répliqua-t-il froidement. Il nous connaît.
Chapitre CCLIV – La grotte
Malgré l’espèce de divination qui était le côté remarquable du caractère d’Aramis, l’événement, subissant les chances des choses soumises au hasard, ne s’accomplit pas tout à fait comme l’avait prévu l’évêque de Vannes.
Biscarrat, mieux monté que ses compagnons, arriva le premier à l’ouverture de la grotte, et comprit que, renard et chiens, tout s’était engouffré là. Seulement, frappé de cette terreur superstitieuse qu’imprime naturellement à l’esprit de l’homme toute voie souterraine et sombre, il s’arrêta à l’extérieur de la grotte, et attendit que ses compagnons fussent réunis autour de lui.
– Eh bien ? lui demandèrent les jeunes gens tout essoufflés, et ne comprenant rien à son inaction.
– Eh bien ! on n’entend plus les chiens ; il faut que renard et meute soient engloutis dans ce souterrain.
– Ils ont trop bien mené, dit un des gardes, pour avoir perdu tout à coup la voie. D’ailleurs, on les entendrait rabâcher d’un côté ou de l’autre. Il faut, comme le dit Biscarrat, qu’ils soient dans cette grotte.
– Mais alors, dit un des jeunes gens, pourquoi ne donnent-ils plus de voix ?
– C’est étrange, dit un autre.
– Eh bien ! mais, fit un quatrième, entrons dans cette grotte. Est-ce qu’il est défendu d’y entrer, par hasard ?
– Non, répliqua Biscarrat. Seulement, il y fait noir comme dans un four, et l’on peut s’y rompre le cou.
– Témoins nos chiens, dit un garde, qui se le sont rompu, à ce qu’il paraît.
– Que diable sont-ils devenus ? se demandèrent en chœur les jeunes gens.
Et chaque maître appela son chien par son nom, le siffla de sa fanfare favorite, sans qu’un seul répondît, ni à l’appel, ni au sifflet.
– C’est peut-être une grotte enchantée, dit Biscarrat. Voyons.
Et mettant pied à terre, il fit un pas dans la grotte.
– Attends, attends, je t’accompagne, dit un des gardes voyant Biscarrat prêt à disparaître dans la pénombre.
– Non, répondit Biscarrat, il faut qu’il y ait quelque chose d’extraordinaire ; ne nous risquons donc pas tous à la fois. Si, dans dix minutes, vous n’avez point de mes nouvelles, vous entrerez, mais tous ensemble, alors.
– Soit, dirent les jeunes gens, qui ne voyaient point, d’ailleurs, pour Biscarrat grand danger à tenter l’entreprise ; nous l’attendons.
Et, sans descendre de cheval, ils firent un cercle autour de la grotte.
Biscarrat entra donc seul, et avança dans les ténèbres jusque sous le mousquet de Porthos.
Cette résistance que rencontrait sa poitrine l’étonna ; il allongea la main et saisit le canon glacé.
Au même instant, Yves levait sur le jeune homme un couteau, qui allait retomber sur lui de toute la force d’un bras breton, lorsque le poignet de fer de Porthos l’arrêta à moitié chemin.
Puis, comme un grondement sourd, cette voix se fit entendre dans l’obscurité :
– Je ne veux pas qu’on le tue, moi.
Biscarrat se trouvait pris entre une protection et une menace, presque aussi terribles l’une que l’autre.
Si brave que fût le jeune homme, il laissa échapper un cri, qu’Aramis comprima aussitôt, en lui menant un mouchoir sur la bouche.
– Monsieur de Biscarrat, lui dit-il à voix basse, nous ne vous voulons pas de mal, et vous devez le savoir si vous nous avez reconnus ; mais, au premier mot, au premier soupir, au premier souffle, nous serons forcés de vous tuer comme nous avons tué vos chiens.
– Oui, je vous reconnais, messieurs, dit tout bas le jeune homme. Mais pourquoi êtes-vous ici ? qu’y faites-vous ? Malheureux ! malheureux ! je vous croyais dans le fort.
– Et vous, monsieur, vous deviez nous obtenir des conditions, ce me semble ?
– J’ai fait ce que j’ai pu, messieurs ; mais…
– Mais ?…
– Mais il y a des ordres formels.
– De nous tuer ?
Biscarrat ne répondit rien. Il lui en coûtait de parler de corde à des gentilshommes.
Aramis comprit le silence de son prisonnier.
Monsieur Biscarrat, dit-il, vous seriez déjà mort si nous n’avions eu égard à votre jeunesse et à notre ancienne liaison avec votre père ; mais vous pouvez encore échapper d’ici en nous jurant que vous ne parlerez pas à vos compagnons de ce que vous avez vu.
– Non seulement je jure que je n’en parlerai point, dit Biscarrat, mais je jure encore que je ferai tout au monde pour empêcher mes compagnons de mettre le pied dans cette grotte.
– Biscarrat ! Biscarrat ! crièrent du dehors plusieurs voix qui vinrent s’engouffrer comme un tourbillon dans le souterrain.
– Répondez, dit Aramis.
– Me voici ! cria Biscarrat.
– Allez, nous nous reposons sur votre loyauté.
Et il lâcha le jeune homme.
Biscarrat remonta vers la lumière.
– Biscarrat ! Biscarrat ! crièrent les voix plus rapprochées.
Et l’on vit se projeter à l’intérieur de la grotte les ombres de plusieurs formes humaines.
Biscarrat s’élança au-devant de ses amis pour les arrêter, et les rejoignit comme ils commençaient à s’aventurer dans le souterrain.
Aramis et Porthos prêtèrent l’oreille avec l’attention de gens qui jouent leur vie sur un souffle de l’air.
Biscarrat avait regagné l’entrée de la grotte, suivi de ses amis.
– Oh ! oh ! dit l’un d’eux en arrivant au jour, comme tu es pâle !
– Pâle ! s’écria un autre ; tu veux dire livide ?
– Moi ? fit le jeune homme essayant de rappeler toute sa puissance sur lui même.
– Mais, au nom du Ciel, que t’est-il donc arrivé ? demandèrent toutes les voix.
– Tu n’as pas une goutte de sang dans les veines, mon pauvre ami, fit un autre en riant.
– Messieurs, c’est sérieux, dit un autre ; il va se trouver mal ; avez-vous des sels ?
Et tous éclatèrent de rire. Toutes ces interpellations, toutes ces railleries se croisaient autour de Biscarrat, comme se croisent au milieu du feu les balles dans une mêlée.
Il reprit ses forces sous ce déluge d’interrogations.
– Que voulez-vous que j’aie vu ? demanda-t-il. J’avais très chaud quand je suis entré dans cette grotte, j’y ai été saisi par le froid ; voilà tout.
– Mais les chiens, les chiens, les as-tu revus ? en as-tu entendu parler ? en as-tu eu des nouvelles ?
– Il faut croire qu’ils ont pris une autre voie, dit Biscarrat.
– Messieurs, dit un des jeunes gens, il y a, dans ce qui se passe, dans la pâleur et dans le silence de notre ami, un mystère que Biscarrat ne veut pas, ou ne peut sans doute pas révéler. Seulement, et c’est chose sûre, Biscarrat a vu quelque chose dans la grotte. Eh bien ! moi, je suis curieux de voir ce qu’il a vu, fût-ce le diable. À la grotte, messieurs ! à la grotte !
– À la grotte ! répétèrent toutes les voix.
Et l’écho du souterrain alla porter comme une menace à Porthos et à Aramis ces mots : « À la grotte ! à la grotte ! »
Biscarrat se jeta au-devant de ses compagnons.
– Messieurs ! messieurs ! s’écria-t-il, au nom du Ciel n’entrez pas !
– Mais qu’y a-t-il donc de si effrayant dans ce souterrain ? demandèrent plusieurs voix.
– Voyons, parle, Biscarrat.
– Décidément, c’est le diable qu’il a vu, répéta celui qui avait déjà avancé cette hypothèse.
– Eh bien ! mais, s’il l’a vu, s’écria un autre, qu’il ne soit pas égoïste, et qu’il nous le laisse voir à notre tour.
– Messieurs ! messieurs ! de grâce ! insista Biscarrat.
– Voyons, laisse-nous passer.
– Messieurs, je vous en supplie, n’entrez pas !
– Mais tu es bien entré, toi ?
Alors, un des officiers qui, d’un âge plus mûr que les autres, était resté en arrière jusque-là et n’avait rien dit, s’avança :
– Messieurs, dit-il d’un ton calme qui contrastait avec l’animation des jeunes gens, il y a là-dedans quelqu’un ou quelque chose qui n’est pas le diable, mais qui, quel qu’il soit, a eu assez de pouvoir pour faire taire nos chiens. Il faut savoir quel est ce quelqu’un ou ce quelque chose.
Biscarrat tenta un dernier effort pour arrêter ses amis ; mais ce fut un effort inutile. Vainement il se jeta au-devant des plus téméraires ; vainement il se cramponna aux roches pour barrer le passage, la foule des jeunes gens fit irruption dans la caverne, sur les pas de l’officier qui avait parlé le dernier, mais qui, le premier, s’était élancé l’épée à la main pour affronter le danger inconnu.
Biscarrat, repoussé par ses amis, ne pouvant les accompagner, sous peine de passer aux yeux de Porthos et d’Aramis pour un traître et un parjure, alla, l’oreille tendue et les mains encore suppliantes, s’appuyer contre les parois rugueuses d’un rocher, qu’il jugeait devoir être exposé au feu des mousquetaires.
Quant aux gardes, ils pénétraient de plus en plus avec des cris qui s’affaiblissaient à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le souterrain.
Tout à coup, une décharge de mousqueterie, grondant comme un tonnerre, éclata sous les voûtes.
Deux ou trois balles vinrent s’aplatir sur le rocher auquel s’appuyait Biscarrat.
Au même instant, des soupirs, des hurlements et des imprécations s’élevèrent, et cette petite troupe de gentilshommes reparut, quelques-uns pâles, quelques-uns sanglants, tous enveloppés d’un nuage de fumée que l’air extérieur semblait aspirer du fond de la caverne.
– Biscarrat ! Biscarrat ! criaient les fuyards, tu savais qu’il y avait une embuscade dans cette caverne, et tu ne nous as pas prévenus !
– Biscarrat ! tu es cause que quatre de nous sont tués ; malheur à toi, Biscarrat !
– Tu es cause que je suis blessé à mort, dit un des jeunes gens en recueillant son sang dans sa main, et en le jetant au visage de Biscarrat ; que mon sang retombe sur toi !
Et il roula agonisant aux pieds du jeune homme.
– Mais, au moins, dis-nous qui est là ! s’écrièrent plusieurs voix furieuses.
Biscarrat se tut.
– Dis-le ou meurs ! s’écria le blessé en se relevant sur un genou, et en levant sur son compagnon un bras armé d’un fer inutile.
Biscarrat se précipita vers lui, ouvrant sa poitrine au coup ; mais le blessé retomba pour ne plus se relever, en poussant un soupir, le dernier.
Biscarrat, les cheveux hérissés, les yeux hagards, la tête perdue, s’avança vers l’intérieur de la caverne, en disant :
– Vous avez raison, mort à moi qui ai laissé assassiner mes compagnons ! je suis un lâche !
Et, jetant loin de lui son épée, car il voulait mourir sans se défendre, il se précipita, tête baissée, dans le souterrain.
Les autres jeunes gens l’imitèrent.
Onze, qui restaient de seize, plongèrent avec lui dans le gouffre.
Mais ils n’allèrent pas plus loin que les premiers : une seconde décharge en coucha cinq sur le sable glacé, et comme il était impossible de voir d’où partait cette foudre mortelle, les autres reculèrent avec une épouvante qui peut mieux se peindre que s’exprimer.
Mais, loin de fuir comme les autres, Biscarrat, demeuré sain et sauf, s’assit sur un quartier de roc et attendit.
Il ne restait plus que six gentilshommes.
– Sérieusement, dit un des survivants, est-ce le diable ?
– Ma foi ! c’est bien pis, dit un autre.
– Demandons à Biscarrat ; il le sait, lui.
– Où est Biscarrat ?
Les jeunes gens regardèrent autour d’eux, et virent que Biscarrat manquait à l’appel.
– Il est mort ! dirent deux ou trois voix.
– Non pas, répondit un autre, je l’ai vu, moi, au milieu de la fumée, s’asseoir tranquillement sur un rocher ; il est dans la caverne, il nous attend.
– Il faut qu’il connaisse ceux qui y sont.
– Et comment les connaîtrait-il ?
– Il a été prisonnier des rebelles.
– C’est vrai. Eh bien ! appelons-le, et sachons par lui à qui nous avons affaire.
Et toutes les voix crièrent :
– Biscarrat ! Biscarrat !
Mais Biscarrat ne répondit point.
– Bon ! dit l’officier qui avait montré tant de sang-froid dans cette affaire, nous n’avons plus besoin de lui, voilà des renforts qui nous arrivent.
En effet, une compagnie des gardes, laissée en arrière par leurs officiers, que l’ardeur de la chasse avait emportés, soixante-quinze à quatre-vingts hommes à peu près, arrivait en bel ordre, guidée par le capitaine et le premier lieutenant. Les cinq officiers coururent au-devant de leurs soldats et, dans un langage dont l’éloquence est facile à concevoir, ils expliquèrent l’aventure et demandèrent secours.
Le capitaine les interrompit.
– Où sont vos compagnons ? demanda-t-il.
– Morts !
– Mais vous étiez seize !
– Dix sont morts, Biscarrat est dans la caverne, et nous voilà cinq.
– Biscarrat est donc prisonnier ?
– Probablement.
– Non, car le voici ; voyez.
En effet, Biscarrat apparaissait à l’ouverture de la grotte.
– Il nous fait signe de venir, dirent les officiers. Allons !
– Allons ! répéta toute la troupe.
– Monsieur, dit le capitaine s’adressant à Biscarrat, on m’assure que vous savez quels sont les hommes qui sont dans cette grotte et qui font cette défense désespérée. Au nom du roi, je vous somme de déclarer ce que vous savez.
– Mon capitaine, dit Biscarrat, vous n’avez plus besoin de me sommer, ma parole m’a été rendue à l’instant même, et je viens au nom de ces hommes.
– Me dire qu’ils se rendent ?
– Vous dire qu’ils sont décidés à se défendre jusqu’à la mort, si on ne leur accorde pas bonne composition.
– Combien sont-ils donc ?
– Ils sont deux, dit Biscarrat.
– Ils sont deux, et veulent nous imposer des conditions ?
– Ils sont deux, et nous ont déjà tué dix hommes, dit Biscarrat.
– Quels gens est-ce donc ? des géants ?
– Mieux que cela. Vous rappelez-vous l’histoire du bastion Saint-Gervais, mon capitaine ?
– Oui, où quatre mousquetaires du roi ont tenu contre toute une armée ?
– Eh bien ! ces deux hommes étaient de ces mousquetaires.
– Vous les appelez ?…
– À cette époque, on les appelait Porthos et Aramis. Aujourd’hui, on les appelle M. d’Herblay et M. du Vallon.
– Et quel intérêt ont-ils dans tout ceci ?
– Ce sont eux qui tenaient Belle-Île pour M. Fouquet.
Un murmure courut parmi les soldats à ces deux mots. « Porthos et Aramis. »
– Les mousquetaires ! les mousquetaires ! répétaient-ils.
Et, chez tous ces braves jeunes gens, l’idée qu’ils allaient avoir à lutter contre deux des plus vieilles gloires de l’armée faisait courir un frisson, moitié d’enthousiasme, moitié de terreur.
C’est qu’en effet ces quatre noms, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, étaient vénérés par tout ce qui portait une épée, comme dans l’Antiquité étaient vénérés les noms d’Hercule, de Thésée, de Castor et de Pollux.
– Deux hommes ! s’écria le capitaine, et ils nous ont tué dix officiers en deux décharges. C’est impossible, monsieur Biscarrat.
– Eh ! mon capitaine, répondit celui-ci, je ne vous dis point qu’ils n’ont pas avec eux deux ou trois hommes comme les mousquetaires du bastion Saint-Gervais avaient avec eux trois ou quatre domestiques ; mais croyez-moi, capitaine, j’ai vu ces gens-là, j’ai été pris par eux, je les connais ; ils suffiraient à eux seuls pour détruire tout un corps d’armée.
– C’est ce que nous allons voir, dit le capitaine, et cela dans un moment. Attention, messieurs !
Sur cette réponse, personne ne bougea plus, et chacun s’apprêta à obéir.
Biscarrat seul risqua une dernière tentative.
– Monsieur, dit-il à voix basse, croyez-moi, passons notre chemin ; ces deux hommes, ces deux lions que l’on va attaquer se défendront jusqu’à la mort. Ils nous ont déjà tué dix hommes ; ils en tueront encore le double, et finiront par se tuer eux-mêmes plutôt que de se rendre. Que gagnerons-nous à les combattre ?
– Nous y gagnerons, monsieur, la conscience de n’avoir pas fait reculer quatre-vingts gardes du roi devant deux rebelles. Si j’écoutais votre conseil, monsieur, je serais un homme déshonoré, et, en me déshonorant, je déshonorerais l’armée. En avant, vous autres !
Et il marcha le premier jusqu’à l’ouverture de la grotte.
Arrivé là, il fit halte.
Cette halte avait pour but de donner à Biscarrat et à ses compagnons le temps de lui dépeindre l’intérieur de la grotte. Puis, quand il crut avoir une connaissance suffisante des lieux, il divisa la compagnie en trois corps, qui devaient entrer successivement en faisant un feu nourri dans toutes les directions. Sans doute, à cette attaque, on perdrait cinq hommes encore, dix peut-être ; mais certes, on finirait par prendre les rebelles, puisqu’il n’y avait pas d’issue, et que, à tout prendre, deux hommes n’en pouvaient pas tuer quatre-vingts.
– Mon capitaine, demanda Biscarrat, je demande à marcher à la tête du premier peloton.
– Soit ! répondit le capitaine. Vous en avez tout l’honneur. C’est un cadeau que je vous fais.
– Merci !répondit le jeune homme avec toute la fermeté de sa race.
– Prenez votre épée, alors.
– J’irai ainsi que je suis, mon capitaine, dit Biscarrat ; car je ne vais pas pour tuer, mais pour être tué.
Et, se plaçant à la tête du premier peloton, le front découvert et les bras croisés :
– Marchons, messieurs ! dit-il.
Chapitre CCLV – Un chant d'Homère
Il est temps de passer dans l’autre camp et de décrire à la fois les combattants et le champ de bataille.
Aramis et Porthos s’étaient engagés dans la grotte de Locmaria pour y trouver le canot tout amarré, ainsi que les trois Bretons leurs aides, et ils espéraient d’abord faire passer la barque par la petite issue du souterrain, en dérobant de cette façon leurs travaux et leur fuite. L’arrivée du renard et des chiens les avait contraints de rester cachés.
La grotte s’étendait l’espace d’à peu près cent toises, jusqu’à un petit talus dominant une crique. Jadis temple des divinités païennes, alors que Belle-Île s’appelait encore Calonèse, cette grotte avait vu s’accomplir plus d’un sacrifice humain dans ses mystérieuses profondeurs.
On pénétrait dans le premier entonnoir de cette caverne par une pente douce, au-dessus de laquelle des roches entassées formaient une arcade basse ; l’intérieur mal uni quant au sol, dangereux par les inégalités rocailleuses de la voûte, se subdivisait en plusieurs compartiments, qui se commandaient l’un l’autre et se dominaient moyennant quelques degrés raboteux, rompus, soudés de droite et de gauche dans d’énormes piliers naturels.
Au troisième compartiment, la voûte était si basse, le couloir si étroit, que la barque eût à peine passé en touchant les deux murs ; néanmoins, dans un moment de désespoir, le bois s’assouplit, la pierre devient complaisante sous le souffle de la volonté humaine.
Telle était la pensée d’Aramis, lorsque, après avoir engagé le combat, il se décidait à la fuite, fuite assurément dangereuse, puisque tous les assaillants n’étaient pas morts, et que, en admettant la possibilité de mettre la barque en mer on se fût enfui au grand jour, devant les vaincus, si intéressés, en reconnaissant leur petit nombre, à faire poursuivre leurs vainqueurs.
Quand les deux décharges eurent tué dix hommes, Aramis, habitué aux détours du souterrain, les alla reconnaître un à un, les compta, car la fumée l’empêchait de voir au-dehors, et sur-le-champ il commanda que le canot fût roulé jusqu’à la grosse pierre, clôture de l’issue libératrice.
Porthos rassembla ses forces, prit le canot dans ses deux bras et le souleva, tandis que les Bretons faisaient courir les rouleaux avec rapidité.
On était descendu dans le troisième compartiment, on était arrivé à la pierre qui murait l’issue.
Porthos saisit cette pierre gigantesque à sa base, appuya dessus sa robuste épaule, et donna un coup qui fit craquer cette muraille. Une nuée de poussière tomba de la voûte avec les cendres de dix mille générations d’oiseaux de mer, dont les nids s’accrochaient comme un ciment à ce rocher.
Au troisième choc, la pierre céda, elle oscilla une minute. Porthos, s’adossant aux roches voisines, fit de son pied un arc-boutant qui chassa le bloc hors des entassements calcaires qui lui servaient de gonds et de scellements.
La pierre tombée, on aperçut le jour, radieux, qui se précipita dans ce souterrain par l’encadrement de la sortie, et la mer bleue apparut aux Bretons enchantés.
On commença dès lors à monter la barque sur cette barricade. Vingt toises encore et elle pouvait glisser dans l’océan.
C’est pendant ce temps que la compagnie arriva, fut rangée par le capitaine et disposée pour l’escalade ou pour l’assaut.
Aramis surveillait tout pour favoriser les travaux de ses amis.
Il vit ce renfort, il compta les hommes, il se convainquit avec un seul coup d’œil de l’infranchissable péril où un nouveau combat les allait engager.
S’enfuir sur la mer au moment où le souterrain allait être envahi, impossible !
En effet, le jour, qui venait d’éclairer les deux derniers compartiments, eût montré aux soldats la barque roulant vers la mer, les deux rebelles à portée de mousquet et une de leurs décharges criblait le bateau, si elle ne tuait pas les cinq navigateurs.
En outre, en supposant tout, si la barque échappait avec les hommes qui la montaient, comment l’alarme ne serait-elle pas donnée ? comment un avis ne serait-il pas envoyé aux chalands royaux ? comment le pauvre canot, traqué sur mer et guetté sur terre, ne succomberait-il pas avant la fin du jour ? Aramis, fouillant avec rage ses cheveux grisonnants, invoqua l’assistance de Dieu et l’assistance du démon.
Appelant Porthos, qui travaillait à lui seul plus que rouleaux et rouleurs :
– Ami, dit-il tout bas, il vient d’arriver un renfort à nos adversaires.
– Ah ! fit tranquillement Porthos ; que faire alors ?
– Recommencer le combat, fit Aramis, c’est encore chanceux.
– Oui, dit Porthos, car il est difficile que, sur deux, on ne tue pas l’un de nous, et certainement, si l’un de nous était tué, l’autre se ferait tuer aussi.
Porthos dit ces mots avec ce naturel héroïque qui, chez lui, grandissait de toutes les forces de la matière.
Aramis sentit comme un coup d’éperon à son cœur.
– Nous ne serons tués ni l’un ni l’autre si vous faites ce que je vais vous dire, ami Porthos.
– Dites.
– Ces gens vont descendre dans la grotte.
– Oui.
– Nous en tuerons une quinzaine, mais pas davantage.
– Combien sont-ils en tout ? demanda Porthos.
– Il leur est arrivé un renfort de soixante-quinze hommes.
– Soixante-quinze et cinq, quatre-vingts… Ah ! ah ! fit Porthos.
– S’ils font feu ensemble, ils nous cribleront de balles.
– Assurément.
– Sans compter, ajouta Aramis, que les détonations peuvent occasionner des éboulements dans la caverne.
– Tout à l’heure, en effet, dit Porthos, un éclat de roche m’a un peu déchiré l’épaule.
– Voyez-vous !
– Mais ce n’est rien.
– Prenons vite un parti. Nos Bretons vont continuer de rouler le canot vers la mer.
– Très bien.
– Nous deux, nous garderons ici la poudre, les balles et les mousquets.
– Mais à deux, mon cher Aramis, nous ne tirerons jamais trois coups de mousqueterie ensemble, dit naïvement Porthos ; le moyen de la mousqueterie est mauvais.
– Trouvez-en donc un autre.
– Je l’ai trouvé ! fit tout à coup le géant. Je vais me mettre en embuscade derrière le pilier avec cette barre de fer, et, invisible, inattaquable, lorsqu’ils seront entrés par flots, je laisse tomber ma barre sur les crânes trente fois par minute ! Hein ! qu’en dites-vous, du projet ? vous sourit-il ?
– Excellent, cher ami, parfait ! j’approuve fort ; seulement, vous les effraierez, et la moitié restera dehors pour nous prendre par la famine. Ce qu’il nous faut, mon bon ami, c’est la destruction entière de la troupe ; un seul homme resté debout nous perd.
– Vous avez raison, mon ami ; mais comment les attirer, je vous prie ?
– En ne bougeant pas, mon bon Porthos.
– Ne bougeons pas ; mais, quand il seront tous bien réunis ?…
– Alors, laissez-moi faire, j’ai une idée.
– S’il en est ainsi, et que votre idée soit bonne… et elle doit être bonne, votre idée… je suis tranquille.
– En embuscade, Porthos, et comptez tous ceux qui entreront.
– Mais vous, que ferez-vous ?
– Ne vous inquiétez pas de moi ; j’ai ma besogne.
– J’entends des voix, ce me semble.
– Ce sont eux. À votre poste !… Tenez-vous à la portée de ma voix et de ma main.
Porthos se réfugia dans le second compartiment qui était absolument noir.
Aramis se glissa dans le troisième ; le géant tenait en main une barre de fer du poids de cinquante livres. Porthos maniait avec une facilité merveilleuse ce levier qui avait servi à faire rouler la barque.
Pendant ce temps, les Bretons poussaient le canot jusqu’à la falaise.
Dans le compartiment éclairé, Aramis, baissé, caché, s’occupait à une manœuvre mystérieuse.
On entendit un commandement proféré à voix haute. C’était le dernier ordre du capitaine commandant. Vingt-cinq hommes sautèrent des roches supérieures dans le premier compartiment de la grotte, et, ayant pris terre, ils se mirent à faire feu.
Les échos grondèrent, des sifflements sillonnèrent la voûte, une fumée opaque emplit l’espace.
– À gauche ! à gauche ! cria Biscarrat, qui, dans son premier assaut, avait vu le passage de la seconde chambre, et qui, animé par l’odeur de la poudre, voulait guider ses soldats de ce côté.
La troupe se précipita effectivement à gauche ; le couloir allait se rétrécissant ; Biscarrat, les mains étendues, dévoué à la mort, marchait en avant des mousquets.
– Venez ! venez ! cria-t-il, je vois du jour !
– Frappez, Porthos ! cria la voix sépulcrale d’Aramis.
Porthos poussa un soupir, mais il obéit.
La barre de fer tomba d’aplomb sur la tête de Biscarrat, qui fut tué sans avoir achevé son cri. Puis le levier formidable se leva et s’abaissa dix fois en dix secondes et fit dix cadavres.
Les soldats ne voyaient rien ; ils entendaient des cris, des soupirs ; ils foulaient des corps, mais n’avaient pas encore compris, et montaient en trébuchant les uns sur les autres.
L’implacable barre, tombant toujours, anéantit le premier peloton sans qu’un seul bruit eût averti le deuxième, qui s’avançait tranquillement.
Seulement, ce second peloton, commandé par le capitaine, avait brisé un maigre sapin qui poussait sur la falaise, et de ses branches résineuses, tordues ensemble, le capitaine s’était fait un flambeau.
En arrivant à ce compartiment où Porthos, pareil à l’ange exterminateur, avait détruit tout ce qu’il avait touché, le premier rang recula d’épouvante. Nulle fusillade n’avait répondu à la fusillade des gardes, et cependant on heurtait un monceau de cadavres, on marchait littéralement dans le sang.
Porthos était toujours derrière son pilier.
Le capitaine, en éclairant, avec la lumière tremblante du sapin enflammé, cet effroyable carnage dont il cherchait vainement la cause, recula jusqu’au pilier derrière lequel était caché Porthos.
Alors une main gigantesque sortit de l’ombre, se colla à la gorge du capitaine, qui poussa un sourd râlement ; ses bras s’étendirent battant l’air, la torche tomba et s’éteignit dans le sang.
Une seconde après, le corps du capitaine tombait près de la torche éteinte, et ajoutait un cadavre de plus au monceau de cadavres qui barrait le chemin.
Tout cela s’était fait mystérieusement comme une chose magique. Au râlement du capitaine, les hommes qui l’accompagnaient s’étaient retournés ; ils avaient vu ses bras ouverts, ses yeux sortant de leur orbite ; puis, la torche tombée, ils étaient restés dans l’obscurité.
Par un mouvement irréfléchi, instinctif, machinal, le lieutenant cria :
– Feu !
Aussitôt une volée de coups de mousquet crépita, tonna, hurla dans la caverne en arrachant d’énormes morceaux aux voûtes.
La caverne s’éclaira un instant à cette fusillade, puis rentra immédiatement dans une obscurité rendue plus profonde encore par la fumée.
Il se fit alors un grand silence, troublé seulement par les pas de la troisième brigade, qui entrait dans le souterrain.
Chapitre CCLVI – La mort d'un titan
Au moment où Porthos, plus habitué à l’obscurité que tous ces hommes venant du jour, regardait autour de lui pour voir si, dans cette nuit, Aramis ne lui ferait pas quelque signal, il se sentit doucement toucher le bras, et une voix faible comme un souffle murmura tout bas à son oreille :
– Venez.
– Oh ! fit Porthos.
– Chut ! dit Aramis encore plus bas.
Et, au milieu du bruit de la troisième brigade qui continuait d’avancer, au milieu des imprécations des gardes restés debout, des moribonds râlant leur dernier soupir, Aramis et Porthos glissèrent inaperçus le long des murailles granitiques de la caverne.
Aramis conduisit Porthos dans l’avant-dernier compartiment, et lui montra, dans un enfoncement de la muraille, un baril de poudre pesant soixante à quatre-vingts livres, auquel il venait d’attacher une mèche.
– Ami, dit-il à Porthos, vous allez prendre ce baril, dont je vais, moi allumer la mèche, et vous le jetterez au milieu de nos ennemis : le pouvez vous ?
– Parbleu ! répliqua Porthos.
Et il souleva le petit tonneau d’une seule main.
– Allumez.
– Attendez, dit Aramis, qu’ils soient bien tous massés, et puis, mon Jupiter, lancez votre foudre au milieu d’eux.
– Allumez, répéta Porthos.
– Moi, continua Aramis, je vais joindre nos Bretons et les aider à mettre le canot à la mer. Je vous attendrai au rivage ; lancez ferme et accourez à nous.
– Allumez, dit une dernière fois Porthos.
– Vous avez compris ? dit Aramis.
– Parbleu ! dit encore Porthos, en riant d’un rire qu’il n’essayait pas même d’éteindre ; quand on m’explique, je comprends ; allez, et donnez-moi le feu.
Aramis donna l’amadou brûlant à Porthos, qui lui tendit son bras à serrer à défaut de la main.
Aramis serra de ses deux mains le bras de Porthos et se replia jusqu’à l’issue de la caverne, où les trois rameurs attendaient.
Porthos, demeuré seul, approcha bravement l’amadou de la mèche.
L’amadou, faible étincelle, principe premier d’un immense incendie, brilla dans l’obscurité comme une luciole volante, puis vint se souder à la mèche qu’il enflamma, et dont Porthos activa la flamme avec son souffle.
La fumée s’était un peu dissipée, et, à la lueur de cette mèche pétillante, on put, pendant une ou deux secondes, distinguer les objets.
Ce fut un court mais splendide spectacle, que celui de ce géant, pâle, sanglant et le visage éclairé par le feu de la mèche qui brûlait dans l’ombre.
Les soldats le virent. Ils virent ce baril qu’il tenait dans sa main. Ils comprirent ce qui allait se passer.
Alors, ces hommes, déjà pleins d’effroi à la vue de ce qui s’était accompli, pleins de terreur en songeant à ce qui allait s’accomplir, poussèrent tous à la fois, un hurlement d’agonie.
Les uns essayèrent de s’enfuir, mais ils rencontrèrent la troisième brigade qui leur barrait le chemin ; les autres, machinalement, mirent en joue et firent feu avec leurs mousquets déchargés ; d’autres enfin tombèrent à genoux.
Deux ou trois officiers crièrent à Porthos pour lui promettre la liberté s’il leur donnait la vie.
Le lieutenant de la troisième brigade criait de faire feu ; mais les gardes avaient devant eux leurs compagnons effarés qui servaient de rempart vivant à Porthos.
Nous l’avons dit, cette lumière produite par le souffle de Porthos sur l’amadou et la mèche ne dura que deux secondes ; mais, pendant ces deux secondes, voici ce qu’elle éclaira : d’abord le géant grandissant dans l’obscurité ; puis, à dix pas de lui, un amas de corps sanglants, écrasés, broyés, au milieu desquels vivait encore un dernier frémissement d’agonie, qui soulevait la masse, comme une dernière respiration soulève les flancs d’un monstre informe expirant dans la nuit. Chaque souffle de Porthos, en ravivant la mèche, envoyait sur cet amas de cadavres un ton sulfureux, coupé de larges tranches de pourpre.
Outre ce groupe principal, semé dans la grotte, selon que le hasard de la mort ou la surprise du coup les avait étendus, quelques cadavres isolés semblaient menacer par leurs blessures béantes.
Au-dessus de ce sol pétri d’une fange de sang, montaient, mornes et scintillants, les piliers trapus de la caverne, dont les nuances, chaudement accentuées, poussaient en avant les parties lumineuses.
Et tout cela était vu au feu tremblotant d’une mèche correspondant à un baril de poudre, c’est-à-dire à une torche, qui, en éclairant la mort passée, montrait la mort à venir.
Comme je l’ai dit, ce spectacle ne dura qu’une ou deux secondes. Pendant ce court espace de temps, un officier de la troisième brigade réunit huit gardes armés de mousquets, et, par une trouée, leur ordonna de faire feu sur Porthos.
Mais ceux qui recevaient l’ordre de tirer tremblaient tellement qu’à cette décharge trois hommes tombèrent, et que les cinq autres balles allèrent en sifflant rayer la voûte, sillonner la terre ou creuser les parois de la caverne.
Un éclat de rire répondit à ce tonnerre ; puis le bras du géant se balança, puis on vit passer dans l’air, pareille à une étoile filante, la traînée de feu.
Le baril, lancé à trente pas, franchit la barricade de cadavres, et alla tomber dans un groupe hurlant de soldats qui se jetèrent à plat ventre.
L’officier avait suivi en l’air la brillante traînée ; il voulut se précipiter sur le baril pour en arracher la mèche avant qu’elle n’atteignit la poudre qu’il recélait.
Dévouement inutile : l’air avait activé la flamme attachée au conducteur ; la mèche, qui, en repos, eût brûlé cinq minutes, se trouva dévorée en trente secondes, et l’œuvre infernale éclata.
Tourbillons furieux, sifflements du soufre et du nitre, ravages dévorants du feu qui creuse, tonnerre épouvantable de l’explosion, voilà ce que cette seconde, qui suivit les deux secondes que nous avons décrites, vit éclore dans cette caverne, égale en horreurs à une caverne de démons.
Les rochers se fendaient comme des planches de sapin sous la cognée. Un jet de feu, de fumée, de débris, s’élança du milieu de la grotte, s’élargissant à mesure qu’il montait. Les grands murs de silex s’inclinèrent pour se coucher dans le sable, et le sable lui-même, instrument de douleur lancé hors de ses couches durcies, alla cribler les visages avec ses myriades d’atomes blessants.
Les cris, les hurlements, les imprécations et les existences, tout s’éteignit dans un immense fracas ; les trois premiers compartiments devinrent un gouffre dans lequel retomba un à un, suivant sa pesanteur, chaque débris végétal, minéral ou humain.
Puis le sable et la cendre, plus légers, tombèrent à leur tour, s’étendant comme un linceul grisâtre et fumant sur ces lugubres funérailles.
Et maintenant, cherchez dans ce brûlant tombeau, dans ce volcan souterrain, cherchez les gardes du roi aux habits bleus galonnés d’argent.
Cherchez les officiers brillants d’or, cherchez les armes sur lesquelles ils avaient compté pour se défendre, cherchez les pierres qui les ont tués ; cherchez le sol qui les portait.
Un seul homme a fait de tout cela un chaos plus confus, plus informe, plus terrible que le chaos qui existait une heure avant que Dieu eût eu l’idée de créer le monde.
Il ne resta rien des trois premiers compartiments, rien que Dieu lui-même pût reconnaître pour son ouvrage.
Quant à Porthos, après avoir lancé le baril de poudre au milieu des ennemis, il avait fui, selon le conseil d’Aramis, et gagné le dernier compartiment, dans lequel pénétraient, par l’ouverture, l’air, le jour et le soleil.
Aussi, à peine eut-il tourné l’angle qui séparait le troisième compartiment du quatrième, qu’il aperçut à cent pas de lui la barque balancée par les flots ; là étaient ses amis ; là était la liberté ; là était la vie après la victoire.
Encore six de ses formidables enjambées, et il était hors de la voûte ; hors de la voûte, deux ou trois vigoureux élans, et il touchait au canot.
Soudain, il sentit ses genoux fléchir : ses genoux semblaient vides, ses jambes mollissaient sous lui.
– Oh ! oh ! murmura-t-il étonné, voilà que ma fatigue me reprend ; voilà que je ne peux plus marcher. Qu’est-ce à dire ?
À travers l’ouverture, Aramis l’apercevait et ne comprenait pas pourquoi il s’arrêtait ainsi.
– Venez, Porthos ! criait Aramis, venez ! venez vite !
– Oh ! répondit le géant en faisant un effort qui tendit inutilement tous les muscles de son corps, je ne puis.
En disant ces mots, il tomba sur ses genoux ; mais, de ses mains robustes, il se cramponna aux roches et se releva.
– Vite ! vite ! répéta Aramis en se courbant vers le rivage, comme pour attirer Porthos avec ses bras.
– Me voici, balbutia Porthos en réunissant toutes ses forces pour faire un pas de plus.
– Au nom du Ciel ! Porthos, arrivez ! arrivez ! le baril va sauter !
– Arrivez, monseigneur, crièrent les Bretons à Porthos, qui se débattait comme dans un rêve.
Mais il n’était plus temps : l’explosion retentit, la terre se crevassa, la fumée, qui s’élança par les larges fissures, obscurcit le ciel, la mer reflua comme chassée par le souffle du feu qui jaillit de la grotte comme de la gueule d’une gigantesque chimère ; le reflux emporta la barque à vingt toises, toutes les roches craquèrent à leur base, et se séparèrent comme des quartiers sous l’effort des coins ; on vit s’élancer une portion de la voûte enlevée au ciel comme par des fils rapides ; le feu rose et vert du soufre, la noire lave des liquéfactions argileuses, se heurtèrent et se combattirent un instant sous un dôme majestueux de fumée ; puis on vit osciller d’abord, puis se pencher, puis tomber successivement les longues arêtes de rocher que la violence de l’explosion n’avait pu déraciner de leurs socles séculaires ; ils se saluaient les uns les autres comme des vieillards graves et lents, puis se prosternaient couchés à jamais dans leur poudreuse tombe.
Cet effroyable choc parut rendre à Porthos les forces qu’il avait perdues ; il se releva, géant lui-même entre ces géants. Mais, au moment où il fuyait entre la double haie de fantômes granitiques, ces derniers, qui n’étaient plus soutenus par les chaînons correspondants, commencèrent à rouler avec fracas autour de ce Titan qui semblait précipité du ciel au milieu des rochers qu’il venait de lancer contre lui.
Porthos sentit trembler sous ses pieds le sol ébranlé par ce long déchirement. Il étendit à droite et à gauche ses vastes mains pour repousser les rochers croulants. Un bloc gigantesque vint s’appuyer à chacune de ses paumes étendues ; il courba la tête, et une troisième masse granitique vint s’appesantir entre ses deux épaules.
Un instant, les bras de Porthos avaient plié ; mais l’hercule réunit toutes ses forces, et l’on vit les deux parois de cette prison dans laquelle il était enseveli s’écarter lentement et lui faire place. Un instant, il apparut dans cet encadrement de granit comme l’ange antique du chaos ; mais, en écartant les roches latérales, il ôta son point d’appui au monolithe qui pesait sur ses fortes épaules, et le monolithe, s’appuyant de tout son poids précipita le géant sur ses genoux. Les roches latérales, un instant écartées, se rapprochèrent et vinrent ajouter leur poids au poids primitif, qui eût suffi pour écraser dix hommes.
Le géant tomba sans crier à l’aide ; il tomba en répondant à Aramis par des mots d’encouragement et d’espoir, car un instant, grâce au puissant arc-boutant de ses mains, il put croire que, comme Encelade, il secouerait ce triple poids. Mais, peu à peu, Aramis vit le bloc s’affaisser ; les mains crispées un instant, les bras roidis par un dernier effort, plièrent, les épaules tendues s’affaissèrent déchirées, et la roche continua de s’abaisser graduellement.
– Porthos ! Porthos ! criait Aramis en s’arrachant les cheveux, Porthos, où es-tu ? Parle !
– Là ! là ! murmurait Porthos d’une voix qui s’éteignait ; patience ! patience !
À peine acheva-t-il ce dernier mot l’impulsion de la chute augmenta la pesanteur ; l’énorme roche s’abattit, pressée par les deux autres qui s’abattirent sur elle et engloutit Porthos dans un sépulcre de pierres brisées.
En entendant la voix expirante de son ami, Aramis avait sauté à terre. Deux des Bretons le suivirent un levier à la main, un seul suffisant pour garder la barque. Les derniers râles du vaillant lutteur les guidèrent dans les décombres.
Aramis, étincelant, superbe, jeune comme à vingt ans, s’élança vers la triple masse, et de ses mains délicates, comme des mains de femme, leva par un miracle de vigueur un coin de l’immense sépulcre de granit. Alors, il entrevit dans les ténèbres de cette fosse l’œil brillant de son ami, à qui la masse soulevée un instant venait de rendre la respiration. Aussitôt les deux hommes se précipitèrent, se cramponnèrent au levier de fer, réunissant leur triple effort, non pas pour le soulever, mais pour le maintenir. Tout fut inutile : les trois hommes plièrent lentement avec des cris de douleur, et la rude voix de Porthos, les voyant s’épuiser dans une lutte inutile, murmura d’un ton railleur ces mots suprêmes venus jusqu’aux lèvres avec la suprême respiration :
– Trop lourd !
Après quoi, l’œil s’obscurcit et se ferma, le visage devint pâle, la main blanchit, et le Titan se coucha, poussant un dernier soupir.
Avec lui s’affaissa la roche, que, même dans son agonie, il avait soutenue encore !
Les trois hommes laissèrent échapper le levier qui roula sur la pierre tumulaire.
Puis, haletant, pâle, la sueur au front, Aramis écouta, la poitrine serrée, le cœur à se rompre.
Plus rien ! Le géant dormait de l’éternel sommeil, dans le sépulcre que Dieu lui avait fait à sa taille.
Chapitre CCLVII – L'épitaphe de Porthos
Aramis, silencieux, glacé, tremblant comme un enfant craintif se releva en frissonnant de dessus cette pierre.
Un chrétien ne marche pas sur des tombes.
Mais, capable de se tenir debout, il était incapable de marcher. On eût dit que quelque chose de Porthos mort venait de mourir en lui.
Ses Bretons l’entourèrent ; Aramis se laissa aller à leurs étreintes, et les trois marins, le soulevant, l’emportèrent dans le canot.
Puis, l’ayant déposé sur le banc, près du gouvernail ils forcèrent de rames, préférant s’éloigner en nageant à hisser la voile, qui pouvait les dénoncer.
Sur toute cette surface rasée de l’ancienne grotte de Locmaria, sur cette plage aplatie, un seul monticule attirait le regard. Aramis n’en put détacher ses yeux, et, de loin, en mer, à mesure qu’il gagnait le large, la roche menaçante et fière lui semblait se dresser, comme naguère se dressait Porthos, et lever au ciel une tête souriante et invincible comme celle de l’honnête et vaillant ami, le plus fort des quatre et cependant le premier mort.
Étrange destinée de ces hommes d’airain ! Le plus simple du cœur, allié au plus astucieux ; la force du corps guidée par la subtilité de l’esprit ; et, dans le moment décisif, lorsque la vigueur seule pouvait sauver esprit et corps, une pierre, un rocher, un poids vil et matériel, triomphait de la vigueur, et, s’écroulant sur le corps, en chassait l’esprit.
Digne Porthos ! né pour aider les autres hommes, toujours prêt à se sacrifier au salut des faibles, comme si Dieu ne lui eût donné la force que pour cet usage ; en mourant, il avait cru seulement remplir les conditions de son pacte avec Aramis, pacte qu’Aramis cependant avait rédigé seul, et que Porthos n’avait connu que pour en réclamer la terrible solidarité.
Noble Porthos ! À quoi bon les châteaux regorgeant de meubles, les forêts regorgeant de gibier, les lacs regorgeant de poissons, et les caves regorgeant de richesses ? à quoi bon les laquais aux brillantes livrées, et, au milieu d’eux, Mousqueton, fier du pouvoir délégué par toi ? Ô noble Porthos ! soucieux entasseur de trésors, fallait-il tant travailler à adoucir et dorer ta vie pour venir, sur une plage déserte, aux cris des oiseaux de l’océan, t’étendre, les os écrasés sous une froide pierre ! fallait-il, enfin, noble Porthos, amasser tant d’or pour n’avoir pas même le distique d’un pauvre poète sur ton monument !
Vaillant Porthos ! Il dort sans doute encore, oublié, perdu, sous la roche que les pâtres de la lande prennent pour la toiture gigantesque d’un dolmen.
Et tant de bruyères frileuses, tant de mousse, caressées par le vent amer de l’océan, tant de lichens vivaces ont soudé le sépulcre à la terre, que jamais le passant ne saurait imaginer qu’un pareil bloc de granit ait pu être soulevé par l’épaule d’un mortel.
Aramis, toujours pâle, toujours glacé, le cœur aux lèvres, Aramis regarda, jusqu’au dernier rayon du jour, la plage s’effaçant à l’horizon.
Pas un mot ne s’exhala de sa bouche, pas un soupir ne souleva sa poitrine profonde.
Les Bretons, superstitieux, le regardaient en tremblant. Ce silence n’était pas d’un homme, mais d’une statue.
Cependant, aux premières lignes grises qui descendirent du ciel, le canot avait hissé sa petite voile, qui, s’arrondissant au baiser de la brise et s’éloignant rapidement de la côte, s’élança bravement, le cap sur l’Espagne, à travers ce terrible golfe de Gascogne si fécond en tempêtes.
Mais, une demi-heure à peine après que la voile eut été hissée, les rameurs, devenus inactifs, se courbèrent sur leurs bancs, et, se faisant un garde-vue de leur main, se montrèrent les uns aux autres, un point blanc qui apparaissait à l’horizon, aussi immobile que l’est en apparence une mouette bercée par l’insensible respiration des flots.
Mais ce qui eût semblé immobile à des yeux ordinaires marchait d’un pas rapide pour l’œil exercé du marin ; ce qui semblait stationnaire sur la vague rasait les flots.
Pendant quelque temps, voyant la profonde torpeur dans laquelle était plongé le maître, ils n’osèrent le réveiller, et se contentèrent d’échanger leurs conjectures d’une voix basse et inquiète. Aramis, en effet, si vigilant si actif, Aramis, dont l’œil, comme celui du lynx, veillait sans cesse et voyait mieux la nuit que le jour, Aramis s’endormait dans le désespoir de son âme.
Une heure se passa ainsi, pendant laquelle le jour baissa graduellement, mais pendant laquelle aussi le navire en vue gagna tellement sur la barque, que Goennec, un des trois marins, se hasarda de dire assez haut :
– Monseigneur, on nous chasse !
Aramis ne répondit rien, le navire gagnait toujours.
Alors, d’eux-mêmes, les deux marins, sur l’ordre du patron Yves, abattirent la voile, afin que ce seul point, qui apparaissait sur la surface des flots, cessât de guider l’œil ennemi qui les poursuivait.
De la part du navire en vue, au contraire, la poursuite s’accéléra de deux nouvelles petites voiles que l’on vit monter à l’extrémité des mâts.
Malheureusement, on était aux plus beaux et aux plus longs jours de l’année, et la lune, dans toute sa clarté succédait à ce jour néfaste. La balancelle qui poursuivait la petite barque, vent arrière, avait donc une demi-heure encore de crépuscule, et toute une nuit de demi-clarté.
– Monseigneur ! monseigneur ! nous sommes perdus ! dit le patron ; regardez, ils nous voient quoique nous ayons cargué nos voiles.
– Ce n’est pas étonnant, murmura un des matelots, puisqu’on dit que avec l’aide du diable, les gens des villes ont fabriqué des instruments avec lesquels ils voient aussi bien de loin que de près, la nuit que le jour.
Aramis prit au fond de la barque une lunette d’approche, la mit silencieusement au point, et, la passant au matelot :
– Tenez, dit-il, regardez !
Le matelot hésita.
– Tranquillisez-vous, dit l’évêque, il n’y a point péché et, s’il y a péché, je le prends sur moi.
Le matelot porta la lunette à son œil, et jeta un cri.
Il avait cru que, par un miracle, le navire, qui lui apparaissait à une portée de canon à peine, avait subitement et d’un seul bond franchi la distance.
Mais en retirant l’instrument de son œil, il vit que, sauf le chemin que la balancelle avait pu faire pendant ce court instant, il était encore à la même distance.
– Ainsi, murmura le matelot, ils nous voient comme nous les voyons ?
– Ils nous voient, dit Aramis.
Et il retomba dans son impassibilité.
– Comment ! ils nous voient ? fit le patron Yves. Impossible !
– Tenez, patron, regardez, dit le matelot.
Et il lui passa la lunette d’approche.
– Monseigneur m’assure, demanda le patron, que le diable n’a rien à faire dans tout ceci ?
Aramis haussa les épaules.
Le patron porta la lunette à son œil.
– Oh ! monseigneur, dit-il, il y a miracle : ils sont là ; il me semble que je vais les toucher. Vingt-cinq hommes au moins ! Ah ! je vois le capitaine à l’avant. Il tient une lunette comme celle-ci, et nous regarde… Ah ! il se retourne, il donne un ordre ; ils roulent une pièce de canon à l’avant ; ils la chargent, ils la pointent… Miséricorde ! ils tirent sur nous !
Et, par un mouvement machinal, le patron écarta sa lunette et les objets, repoussés à l’horizon, lui apparurent sous leur véritable aspect.
Le bâtiment était encore à la distance d’une lieue à peu près ; mais la manœuvre annoncée par le patron n’en était pas moins réelle.
Un léger nuage de fumée apparut au-dessous des voiles, plus bleu qu’elles et s’épanouissant comme une fleur qui s’ouvre ; puis, à un mille à peu près du petit canot, on vit le boulet découronner deux ou trois vagues, creuser un sillon blanc dans la mer, et disparaître au bout de ce sillon, aussi inoffensif encore que la pierre avec laquelle, en jouant, un écolier fait des ricochets.
– Que faire ? demanda le patron.
– Ils vont nous couler, dit Goennec ; donnez-nous l’absolution, monseigneur.
Et les marins s’agenouillèrent devant l’évêque.
– Vous oubliez qu’ils vous voient, dit celui-ci.
– C’est vrai, dirent les marins honteux de leur faiblesse. Ordonnez, monseigneur, nous sommes prêts à mourir pour vous.
– Attendons, dit Aramis.
– Comment, attendons ?
– Oui ; ne voyez-vous pas, comme vous le disiez tout à l’heure, que, si nous essayons de fuir, ils vont nous couler ?
– Mais peut-être, hasarda le patron, peut-être qu’à la faveur de la nuit nous pourrons leur échapper ?
– Oh ! dit Aramis, ils ont bien quelque feu grégeois pour éclairer leur route et la nôtre.
Et, en même temps, comme si le petit bâtiment eût voulu répondre à l’appel d’Aramis, un second nuage de fumée monta lentement au ciel, et du sein de ce nuage jaillit une flèche enflammée qui décrivit sa parabole pareille à un arc-en-ciel, et vint tomber dans la mer, où elle continua de brûler, éclairant l’espace à un quart de lieue de diamètre.
Les Bretons se regardèrent épouvantés.
– Vous voyez bien, dit Aramis, que mieux vaut les attendre.
Les rames échappèrent aux mains des matelots, et la petite barque, cessant d’avancer, se berça immobile à l’extrémité des vagues.
La nuit venait, mais le bâtiment avançait toujours.
On eût dit qu’il redoublait de vitesse avec l’obscurité. De temps en temps, comme un vautour au cou sanglant dresse la tête hors de son nid, le formidable feu grégeois s’élançait de ses flancs et jetait au milieu de l’océan sa flamme comme une neige incandescente.
Enfin, il arriva à la portée du mousquet.
Tous les hommes étaient sur le pont, l’arme au bras, les canonniers à leurs pièces ; les mèches brûlaient.
On eût dit qu’il s’agissait d’aborder une frégate et de combattre un équipage supérieur en nombre, et non de prendre un canot monté par quatre hommes.
– Rendez-vous ! s’écria le commandant de la balancelle, à l’aide de son porte-voix.
Les matelots regardèrent Aramis.
Aramis fit un signe de tête.
Le patron Yves fit flotter un chiffon blanc au bout d’une gaffe.
C’était une manière d’amener le pavillon.
Le bâtiment avançait comme un cheval de course.
Il lança une nouvelle fusée grégeoise, qui vint tomber à vingt pas du petit canot, et qui le mit en lumière mieux que n’eût fait un rayon du plus ardent soleil.
– Au premier signe de résistance, cria le commandant de la balancelle, feu !
Les soldats abaissèrent leurs mousquets.
– Puisqu’on vous dit qu’on se rend ! cria le patron Yves.
– Vivants ! vivants, capitaine ! crièrent quelques soldats exaltés ; il faut les prendre vivants.
– Eh bien ! oui, vivants, dit le capitaine.
Puis, se tournant vers les Bretons :
– Vous avez tous la vie sauve, mes amis ! cria-t-il sauf M. le chevalier d’Herblay.
Aramis tressaillit imperceptiblement.
Un instant son œil se fixa sur les profondeurs de l’océan, éclairé à sa surface par les dernières lueurs du feu grégeois, lueurs qui couraient aux flancs des vagues jouaient à leurs cimes comme des panaches, et rendaient plus sombres, plus mystérieux et plus terribles encore les abîmes qu’elles couvraient.
– Vous entendez, monseigneur ? firent les matelots.
– Oui.
– Qu’ordonnez-vous ?
– Acceptez.
– Mais vous, monseigneur ?
Aramis se pencha plus avant, et joua du bout de ses doigts blancs et effilés avec l’eau verdâtre de la mer, à laquelle il souriait comme à une amie.
– Acceptez ! répéta-t-il.
– Nous acceptons, répétèrent les matelots ; mais quel gage aurons-nous ?
– La parole d’un gentilhomme, dit l’officier. Sur mon grade et sur mon nom, je jure que tout ce qui n’est point M. le chevalier d’Herblay aura la vie sauve. Je suis lieutenant de la frégate du roi la Pomone, et je me nomme Louis-Constant de Pressigny.
D’un geste rapide, Aramis, déjà courbé vers la mer déjà à demi penché hors de la barque, d’un geste rapide, Aramis releva la tête, se dressa tout debout, et, l’œil ardent, enflammé, le sourire sur les lèvres :
– Jetez l’échelle, messieurs, dit-il, comme si c’eût été à lui qu’appartint le commandement.
On obéit.
Alors Aramis, saisissant la rampe de corde, monta le premier ; mais, au lieu de l’effroi que l’on s’attendait à voir paraître sur son visage, la surprise des marins de la balancelle fut grande, lorsqu’ils le virent marcher au commandant d’un pas assuré, le regarder fixement, et lui faire de la main un signe mystérieux et inconnu, à la vue duquel l’officier pâlit, trembla et courba le front.
Sans dire un mot, Aramis alors leva la main jusque sous les yeux du commandant, et lui fit voir le chaton d’une bague qu’il portait à l’annulaire de la main gauche.
Et, en faisant ce signe, Aramis, drapé dans une majesté froide, silencieuse et hautaine, avait l’air d’un empereur donnant sa main à baiser.
Le commandant, qui, un instant, avait relevé la tête, s’inclina une seconde fois avec les signes du plus profond respect.
Puis, étendant à son tour la main vers la poupe, c’est-à-dire vers sa chambre, il s’effaça pour laisser Aramis passer le premier.
Les trois Bretons, qui avaient monté derrière leur évêque, se regardaient stupéfaits.
Tout l’équipage faisait silence.
Cinq minutes après, le commandant appela le lieutenant en second, qui remonta aussitôt, en ordonnant de mettre le cap sur la Corogne.
Pendant qu’on exécutait l’ordre donné, Aramis reparut sur le pont et vint s’asseoir contre le bastingage.
La nuit était arrivée, la lune n’était point encore venue, et cependant Aramis regardait opiniâtrement du côté de Belle-Île. Yves s’approcha alors du commandant, qui était revenu prendre son poste à l’arrière, et, bien bas, bien humblement :
– Quelle route suivons-nous donc, capitaine ? demanda-t-il.
– Nous suivons la route qu’il plaît à Monseigneur, répondit l’officier.
Aramis passa la nuit accoudé sur le bastingage.
Yves, en s’approchant de lui, remarqua, le lendemain, que cette nuit avait dû être bien humide, car le bois sur lequel s’était appuyée la tête de l’évêque était trempé comme d’une rosée.
Qui sait ! cette rosée, c’était peut-être les premières larmes qui fussent tombées des yeux d’Aramis !
Quelle épitaphe eût valu celle-là, bon Porthos ?
Chapitre CCLVIII – La ronde de M. de Gesvres
D’Artagnan n’était pas accoutumé à des résistances comme celle qu’il venait d’éprouver. Il revint à Nantes profondément irrité.
L’irritation, chez cet homme vigoureux, se traduisait par une impétueuse attaque, à laquelle peu de gens, jusqu’alors, fussent-ils rois, fussent-ils géants, avaient su résister.
D’Artagnan, tout frémissant alla, droit au château et demanda à parler au roi. Il pouvait être sept heures du matin, et, depuis son arrivée à Nantes, le roi était matinal.
Mais, en arrivant au petit corridor que nous connaissons, d’Artagnan trouva M. de Gesvres, qui l’arrêta fort poliment, en lui recommandant de ne pas parler haut, pour laisser reposer le roi.
– Le roi dort ? dit d’Artagnan. Je le laisserai donc dormir. Vers quelle heure supposez-vous qu’il se lèvera ?
– Oh ! dans deux heures, à peu près : le roi a veillé toute la nuit.
D’Artagnan reprit son chapeau, salua M. de Gesvres et retourna chez lui.
Il revint à neuf heures et demie. On lui dit que le roi déjeunait.
– Voilà mon affaire, répliqua-t-il, je parlerai au roi tandis qu’il mange.
M. de Brienne fit observer à d’Artagnan que le roi ne voulait recevoir personne pendant ses repas.
– Mais, dit d’Artagnan en regardant Brienne de travers, vous ne savez peut-être pas, monsieur le secrétaire, que j’ai mes entrées partout et à toute heure.
Brienne prit doucement la main du capitaine, et lui dit :
– Pas à Nantes, cher monsieur d’Artagnan ; le roi, en ce voyage, a changé tout l’ordre de sa maison.
D’Artagnan, radouci, demanda vers quelle heure le roi aurait fini de déjeuner.
– On ne sait, fit Brienne.
– Comment, on ne sait ? Que veut dire cela ? on ne sait combien le roi met à manger ? C’est une heure, d’ordinaire, et, si j’admets que l’air de la Loire donne appétit, nous mettrons une heure et demie ; c’est assez, je pense ; j’attendrai donc ici.
– Oh ! cher monsieur d’Artagnan, l’ordre est de ne plus laisser personne dans ce corridor ; je suis de garde pour cela.
D’Artagnan sentit la colère monter une seconde fois à son cerveau. Il sortit bien vite, de peur de compliquer l’affaire par un coup de mauvaise humeur.
Comme il était dehors, il se mit à réfléchir.
« Le roi, dit-il, ne veut pas me recevoir, c’est évident ; il est fâché, ce jeune homme ; il craint les mots que je puis lui dire. Oui ; mais, pendant ce temps, on assiège Belle-Île et l’on prend ou tue peut-être mes deux amis… Pauvre Porthos ! Quant à maître Aramis, celui-là est plein de ressources, et je suis tranquille sur son compte… Mais, non, non, Porthos n’est pas encore invalide, et Aramis n’est pas un vieillard idiot. L’un avec ses bras, l’autre avec son imagination, vont donner de l’ouvrage aux soldats de Sa Majesté. Qui sait ! si ces deux braves allaient refaire, pour l’édification de Sa Majesté Très Chrétienne, un petit bastion Saint-Gervais ?… Je n’en désespère pas. Ils ont canon et garnison.
Cependant, continua d’Artagnan en secouant la tête, je crois qu’il vaudrait mieux arrêter le combat. Pour moi seul, je ne supporterais ni morgue ni trahison de la part du roi ; mais, pour mes amis, rebuffades, insultes, je dois subir tout. Si j’allais chez M. Colbert ? reprit-il. En voilà un auquel il va falloir que je prenne l’habitude de faire peur. Allons chez M. Colbert.
Et d’Artagnan se mit bravement en route. Il apprit là que M. Colbert travaillait avec le roi au château de Nantes.
– Bon ! s’écria-t-il, me voilà revenu au temps où j’arpentais les chemins de chez M. Tréville au logis du cardinal du logis du cardinal chez la reine, de chez la reine chez Louis XIII. On a raison de dire qu’en vieillissant les hommes redeviennent enfants. Au château.
Il y retourna. M. de Lyonne sortait. Il donna ses deux mains à d’Artagnan et lui apprit que le roi travaillerait tout le soir, toute la nuit même, et que l’ordre était donné de ne laisser entrer personne.
– Pas même, s’écria d’Artagnan, le capitaine qui prend l’ordre ? C’est trop fort !
– Pas même, dit M. de Lyonne.
– Puisqu’il en est ainsi, répliqua d’Artagnan blessé jusqu’au cœur, puisque le capitaine des mousquetaires, qui est toujours entré dans la chambre à coucher du roi, ne peut plus entrer dans le cabinet ou dans la salle à manger, c’est que le roi est mort ou qu’il a pris son capitaine en disgrâce. Dans l’un et l’autre cas, il n’en a plus besoin. Faites-moi le plaisir de rentrer, vous, monsieur de Lyonne, qui êtes en faveur, et dites tout nettement au roi que je lui envoie ma démission.
– D’Artagnan, prenez garde ! s’écria de Lyonne.
– Allez, par amitié pour moi.
Et il le poussa doucement vers le cabinet.
– J’y vais, dit M. de Lyonne.
D’Artagnan attendit en arpentant le corridor.
Lyonne revint.
– Eh bien ! qu’a dit le roi ? demanda d’Artagnan.
– Le roi a dit que c’était bien, répondit de Lyonne.
– Que c’était bien ! fit le capitaine avec explosion, c’est-à-dire qu’il accepte ? Bon ! me voilà libre. Je suis bourgeois, monsieur de Lyonne ; au plaisir de vous revoir ! Adieu, château, corridor, antichambre ! un bourgeois qui va enfin respirer vous salue.
Et, sans plus attendre, le capitaine sauta hors de la terrasse dans l’escalier où il avait retrouvé les morceaux de la lettre de Gourville. Cinq minutes après, il rentrait dans l’hôtellerie où, suivant l’usage de tous les grands officiers qui ont logement au château, il avait pris ce qu’on appelait sa chambre de ville.
Mais là, au lieu de quitter son épée et son manteau, il prit des pistolets, mit son argent dans une grande bourse de cuir, envoya chercher ses chevaux à l’écurie du château, et donna des ordres pour gagner Vannes pendant la nuit.
Tout se succéda selon ses vœux. À huit heures du soir, il mettait le pied à l’étrier, lorsque M. de Gesvres apparut à la tête de douze gardes devant l’hôtellerie.
D’Artagnan voyait tout du coin de l’œil ; il vit nécessairement ces treize hommes et ces treize chevaux ; mais il feignit de ne rien remarquer et continua d’enfourcher son cheval. Gesvres arriva sur lui.
– Monsieur d’Artagnan ! dit-il tout haut.
– Eh ! monsieur de Gesvres, bonsoir !
– On dirait que vous montez à cheval ?
– Il y a plus, je suis monté, comme vous voyez.
– Cela se trouve bien que je vous rencontre.
– Vous me cherchiez ?
– Mon Dieu, oui.
– De la part du roi, je parie ?
– Mais oui.
– Comme moi, il y a deux ou trois jours, je cherchais M. Fouquet ?
– Oh !
– Allons, vous allez me faire des mignardises, à moi ? Peine perdue, allez ! dites-moi vite que vous venez m’arrêter.
– Vous arrêter ? Bon Dieu, non !
– Eh bien ! que faites-vous à m’aborder avec douze hommes à cheval ?
– Je fais une ronde.
– Pas mal ! Et vous me ramassez dans cette ronde ?
– Je ne vous ramasse pas, je vous trouve et vous prie de venir avec moi.
– Où cela ?
– Chez le roi.
– Bon ! dit d’Artagnan d’un air goguenard. Le roi n’a donc plus rien à faire ?
– Par grâce, capitaine, dit M. de Gesvres bas au mousquetaire, ne vous compromettez pas ; ces hommes vous entendent !
D’Artagnan se mit à rire et répliqua :
– Marchez. Les gens qu’on arrête sont entre les six premiers et les six derniers.
– Mais, comme je ne vous arrête pas, dit M. de Gesvres, vous marcherez derrière moi, s’il vous plaît.
– Eh bien ! fit d’Artagnan, voilà un beau procédé, duc, et vous avez raison ; car, si jamais j’avais eu à faire des rondes du côté de votre chambre de ville, j’eusse été courtois envers vous, je vous l’assure, foi de gentilhomme ! Maintenant, une faveur de plus. Que veut le roi !
– Oh ! le roi est furieux !
– Eh bien ! le roi, qui s’est donné la peine de se rendre furieux, prendra la peine de se calmer, voilà tout. Je n’en mourrai pas, je vous jure.
– Non ; mais…
– Mais on m’enverra tenir société à ce pauvre M. Fouquet ? Mordioux ! c’est un galant homme. Nous vivrons de compagnie, et doucement, je vous le jure.
– Nous voici arrivés, dit le duc. Capitaine, par grâce ! soyez calme avec le roi.
– Ah çà ? mais, comme vous êtes brave homme avec moi, duc ! fit d’Artagnan en regardant M. de Gesvres. On m’avait dit que vous ambitionniez de réunir vos gardes à mes mousquetaires ; je crois que c’est une fameuse occasion, celle-ci !
– Je ne la prendrai pas, Dieu m’en garde ! capitaine.
– Et pourquoi ?
– Pour beaucoup de raisons d’abord ; puis pour celle-ci, que, si je vous succédais aux mousquetaires après vous avoir arrêté…
– Ah ! vous avouez que vous m’arrêtez ?
– Non, non !
– Alors, dites rencontré. Si, dites-vous, vous me succédiez après m’avoir rencontré ?
– Vos mousquetaires, au premier exercice à feu, tireraient de mon côté par mégarde.
– Ah ! quant à cela, je ne dis pas non. Ces drôles m’aiment fort.
Gesvres fit passer d’Artagnan le premier, le conduisit directement au cabinet où le roi attendait son capitaine des mousquetaires, et se plaça derrière son collègue dans l’antichambre. On entendait très distinctement le roi parler haut avec Colbert, dans ce même cabinet où Colbert avait pu entendre, quelques jours auparavant, le roi parler haut avec M. d’Artagnan.
Les gardes restèrent, en piquet à cheval, devant la porte principale, et le bruit se répandit peu à peu dans la ville que M. le capitaine des mousquetaires venait d’être arrêté par ordre du roi.
Alors, on vit tous ces hommes se mettre en mouvement, comme au bon temps de Louis XIII et de M. de Tréville ; des groupes se formaient, les escaliers s’emplissaient ; des murmures vagues, partant des cours, venaient en montant rouler jusqu’aux étages supérieurs, pareils aux rauques lamentations des flots à la marée.
M. de Gesvres était inquiet. Il regardait ses gardes, qui, d’abord, interrogés par les mousquetaires qui venaient se mêler à leur rang, commençaient à s’écarter d’eux en manifestant aussi quelque inquiétude.
D’Artagnan était, certes, bien moins inquiet que M. de Gesvres, le capitaine des gardes. Dès son entrée, il s’était assis sur le rebord d’une fenêtre, voyait toutes choses de son regard d’aigle, et ne sourcillait pas.
Aucun des progrès de la fermentation qui s’était manifestée au bruit de son arrestation ne lui avait échappé. Il prévoyait le moment où l’explosion aurait lieu ; et l’on sait que ses prévisions étaient certaines.
« Il serait assez bizarre, pensait-il, que, ce soir, mes prétoriens me fissent roi de France. Comme j’en rirais ! »
Mais, au moment le plus beau, tout s’arrêta. Gardes, mousquetaires, officiers, soldats, murmures et inquiétudes se dispersèrent, s’évanouirent, s’effacèrent ; plus de tempête, plus de menace, plus de sédition.
Un mot avait calmé les flots.
Le roi venait de faire crier par Brienne :
– Chut ! messieurs, vous gênez le roi.
D’Artagnan soupira.
– C’est fini, dit-il, les mousquetaires d’aujourd’hui ne sont pas ceux de Sa Majesté Louis XIII. C’est fini.
– Monsieur d’Artagnan chez le roi ! cria un huissier.
Chapitre CCLIX – Le roi Louis XIV
Le roi, se tenait assis dans son cabinet, le dos tourné à la porte d’entrée. En face de lui était une glace dans laquelle, tout en remuant ses papiers, il lui suffisait d’envoyer un coup d’œil pour voir ceux qui arrivaient chez lui.
Il ne se dérangea pas à l’arrivée de d’Artagnan, et replia sur ses lettres et sur ses plans la grande toile de soie verte qui lui servait à cacher ses secrets aux importuns.
D’Artagnan comprit le jeu et demeura en arrière ; de sorte qu’au bout d’un moment le roi, qui n’entendait rien et qui ne voyait que du coin de l’œil, fut obligé de crier :
– Est-ce qu’il n’est pas là, M. d’Artagnan ?
– Me voici, répliqua le mousquetaire en s’avançant.
– Eh bien ! monsieur, dit le roi en fixant son œil clair sur d’Artagnan, qu’avez-vous à me dire ?
– Moi, Sire ? répliqua celui-ci, qui guettait le premier coup de l’adversaire pour faire une bonne riposte ; moi ? Je n’ai rien à dire à Votre Majesté, sinon qu’elle m’a fait arrêter et que me voici.
Le roi allait répondre qu’il n’avait pas fait arrêter d’Artagnan ; mais cette phrase lui parut être une excuse et il se tut.
D’Artagnan garda un silence obstiné.
– Monsieur, reprit le roi, que vous avais-je chargé d’aller faire à Belle-Île ? Dites-le-moi, je vous prie.
Le roi, en prononçant ces mots, regardait fixement son capitaine.
Ici, d’Artagnan était trop heureux ; le roi lui faisait la partie si belle !
– Je crois, répliqua-t-il, que Votre Majesté me fait l’honneur de me demander ce que je suis allé faire à Belle-Île ?
– Oui, monsieur.
– Eh bien ! Sire, je n’en sais rien ; ce n’est pas à moi qu’il faut demander cela, c’est à ce nombre infini d’officiers de toute espèce, à qui l’on avait donné un nombre infini d’ordres de tous genres, tandis qu’à moi, chef de l’expédition, l’on n’avait ordonné rien de précis.
Le roi fut blessé ; il le montra par sa réponse.
– Monsieur, répliqua-t-il, on n’a donné des ordres qu’aux gens qu’on a jugés fidèles.
– Aussi m’étonné-je, Sire, riposta le mousquetaire, qu’un capitaine comme moi, qui a valeur de maréchal de France, se soit trouvé sous les ordres de cinq ou six lieutenants ou majors, bons à faire des espions, c’est possible, mais nullement bons à conduire des expéditions de guerre. Voilà sur quoi je venais demander à Votre Majesté des explications, lorsque la porte m’a été refusée ; ce qui, dernier outrage fait à un brave homme, m’a conduit à quitter le service de Votre Majesté.
– Monsieur, repartit le roi, vous croyez toujours vivre dans un siècle où les rois étaient, comme vous vous plaignez de l’avoir été, sous les ordres et à la discrétion de leurs inférieurs. Vous me paraissez trop oublier qu’un roi ne doit compte qu’à Dieu de ses actions.
– Je n’oublie rien du tout, Sire, fit le mousquetaire, blessé à son tour de la leçon. D’ailleurs, je ne vois pas en quoi un honnête homme, quand il demande au roi en quoi il l’a mal servi, l’offense.
– Vous m’avez mal servi, monsieur, en prenant le parti de mes ennemis contre moi.
– Quels sont vos ennemis, Sire ?
– Ceux que je vous envoyais combattre.
– Deux hommes ! ennemis de l’armée de Votre Majesté ! Ce n’est pas croyable, Sire.
– Vous n’avez point à juger mes volontés.
– J’ai à juger mes amitiés, Sire.
– Qui sert ses amis ne sert pas son maître.
– Je l’ai si bien compris, Sire, que j’ai offert respectueusement ma démission à Votre Majesté.
– Et je l’ai acceptée, monsieur, dit le roi. Avant de me séparer de vous, j’ai voulu vous prouver que je savais tenir ma parole.
– Votre Majesté a tenu plus que sa parole ; car Votre Majesté m’a fait arrêter, dit d’Artagnan de son air froidement railleur ; elle ne me l’avait pas promis.
Le roi dédaigna cette plaisanterie, et, venant au sérieux :
– Voyons, monsieur, dit-il, à quoi votre désobéissance m’a forcé.
– Ma désobéissance ? s’écria d’Artagnan rouge de colère.
– C’est le nom le plus doux que j’ai trouvé, poursuivit le roi. Mon idée, à moi, était de prendre et de punir des rebelles ; avais-je à m’inquiéter si les rebelles étaient vos amis ?
– Mais j’avais à m’en inquiéter, moi, répondit d’Artagnan. C’était une cruauté à Votre Majesté de m’envoyer prendre mes amis pour les amener à vos potences.
– C’était, monsieur, une épreuve que j’avais à faire sur les prétendus serviteurs qui mangent mon pain et doivent défendre ma personne. L’épreuve a mal réussi, monsieur d’Artagnan.
– Pour un mauvais serviteur que perd Votre Majesté, dit le mousquetaire avec amertume, il y en a dix qui ont, ce même jour, fait leurs preuves. Écoutez-moi, Sire ; je ne suis pas accoutumé à ce service-là, moi. Je suis une épée rebelle quand il s’agit de faire le mal. Il était mal à moi d’aller poursuivre, jusqu’à la mort, deux hommes dont M. Fouquet, le sauveur de Votre Majesté, vous avait demandé la vie. De plus, ces deux hommes étaient mes amis. Ils n’attaquaient pas Votre Majesté ; ils succombaient sous le poids d’une colère aveugle. D’ailleurs, pourquoi ne les laissait-on pas fuir ? Quel crime avaient-ils commis ? J’admets que vous me contestiez le droit de juger leur conduite. Mais, pourquoi me soupçonner avant l’action ? pourquoi m’entourer d’espions ? pourquoi me déshonorer devant l’armée ! pourquoi, moi, dans lequel vous avez jusqu’ici montré la confiance la plus entière, moi qui, depuis trente ans, suis attaché à votre personne et vous ai donné mille preuves de dévouement car, il faut bien que je le dise, aujourd’hui que l’on m’accuse, pourquoi me réduire à voir trois mille soldats du roi marcher en bataille contre deux hommes ?
– On dirait que vous oubliez ce que ces hommes m’ont fait ? dit le roi d’une voix sourde, et qu’il n’a pas tenu à eux que je ne fusse perdu.
– Sire, on dirait que vous oubliez que j’étais là !
– Assez, monsieur d’Artagnan, assez de ces intérêts dominateurs qui viennent ôter le soleil à mes intérêts. Je fonde un État dans lequel il n’y aura qu’un maître, je vous l’ai promis autrefois ; le moment est venu de tenir ma promesse. Vous voulez être, selon vos goûts et vos amitiés, libre d’entraver mes plans et de sauver mes ennemis ? Je vous brise ou je vous quitte. Cherchez un maître plus commode. Je sais bien qu’un autre roi ne se conduirait point comme je le fais, et qu’il se laisserait dominer par vous, risque à vous envoyer un jour tenir compagnie à M. Fouquet et aux autres ; mais j’ai bonne mémoire, et, pour moi, les services sont des titres sacrés à la reconnaissance, à l’impunité. Vous n’aurez, monsieur d’Artagnan, que cette leçon pour punir votre indiscipline, et je n’imiterai pas mes prédécesseurs dans leur colère, ne les ayant pas imités dans leur faveur. Et puis d’autres raisons me font agir doucement envers vous : c’est que, d’abord, vous êtes un homme de sens, homme de grand sens, homme de cœur, et que vous serez un bon serviteur pour qui vous aura dompté ; c’est ensuite que vous allez cesser d’avoir des motifs d’insubordination. Vos amis sont détruits ou ruinés par moi. Ces points d’appui sur lesquels, instinctivement, reposait votre esprit capricieux, je les ai fait disparaître. À l’heure qu’il est, mes soldats ont pris ou tué les rebelles de Belle-Île.
D’Artagnan pâlit.
– Pris ou tué ? s’écria-t-il. Oh ! Sire, si vous pensiez ce que vous me dites là, et si vous étiez sûr de me dire la vérité, j’oublierais tout ce qu’il y a de juste, tout ce qu’il y a de magnanime dans vos paroles, pour vous appeler un roi barbare et un homme dénaturé. Mais je vous les pardonne, ces paroles, dit-il en souriant avec orgueil ; je les pardonne au jeune prince qui ne sait pas, qui ne peut pas comprendre ce que sont des hommes tels que M. d’Herblay, tels que M. du Vallon, tels que moi. Pris ou tué ? Ah ! ah ! Sire, dites-moi, si la nouvelle est vraie, combien elle vous coûte d’hommes et d’argent. Nous compterons après si le gain a valu l’enjeu.
Comme il parlait encore, le roi s’approcha de lui en colère, et lui dit :
– Monsieur d’Artagnan, voilà des réponses de rebelle ? Veuillez donc me dire, s’il vous plaît, quel est le roi de France ? En savez-vous un autre ?
– Sire, répliqua froidement le capitaine des mousquetaires, je me souviens qu’un matin vous avez adressé cette question, à Vaux, à beaucoup de gens qui n’ont pas su y répondre, tandis que moi j’y ai répondu. Si j’ai reconnu le roi ce jour-là, quand la chose n’était pas aisée, je crois qu’il serait inutile de me le demander, aujourd’hui que Votre Majesté est seule avec moi.
À ces mots, Louis XIV baissa les yeux. Il lui sembla que l’ombre du malheureux Philippe venait de passer entre d’Artagnan et lui, pour évoquer le souvenir de cette terrible aventure.
Presque au même moment, un officier entra, remit une dépêche au roi, qui, à son tour, changea de couleur en la lisant.
D’Artagnan s’en aperçut. Le roi resta immobile et silencieux, après avoir lu pour la seconde fois. Puis, prenant tout à coup son parti :
– Monsieur, dit-il, ce qu’on m’apprend, vous le sauriez plus tard ; mieux vaut que je vous le dise et que vous l’appreniez par la bouche du roi. Un combat a eu lieu à Belle-Île.
– Ah ! ah ! fit d’Artagnan d’un air calme, pendant que son cœur battait à faire rompre sa poitrine. Eh bien ! Sire ?
– Eh bien ! monsieur, j’ai perdu cent six hommes.
Un éclair de joie et d’orgueil brilla dans les yeux de d’Artagnan.
– Et les rebelles ? dit-il.
– Les rebelles se sont enfuis, dit le roi.
D’Artagnan poussa un cri de triomphe.
– Seulement, ajouta le roi, j’ai une flotte qui bloque étroitement Belle-Île, et j’ai la certitude que pas une barque n’échappera.
– En sorte que, dit le mousquetaire rendu à ses sombres idées, si l’on prend ces deux messieurs ?…
– On les pendra, dit le roi tranquillement.
– Et ils le savent ? répliqua d’Artagnan, qui réprima un frisson.
– Ils le savent, puisque vous avez dû le leur dire, et que tout le pays le sait.
– Alors, Sire, on ne les aura pas vivants, je vous en réponds.
– Ah ! fit le roi avec négligence et en reprenant sa lettre. Eh bien ! on les aura morts, monsieur d’Artagnan, et cela reviendra au même, puisque je ne les prenais que pour les faire pendre.
D’Artagnan essuya la sueur qui coulait de son front.
– Je vous ai dit, poursuivit Louis XIV, que je vous serais un jour maître affectionné, généreux et constant. Vous êtes aujourd’hui le seul homme d’autrefois qui soit digne de ma colère ou de mon amitié. Je ne vous ménagerai ni l’une ni l’autre selon votre conduite. Comprendriez-vous, monsieur d’Artagnan, de servir un roi qui aurait cent autres rois, ses égaux, dans le royaume ?
« Pourrais-je, dites-le moi, faire avec cette faiblesse les grandes choses que je médite ? Avez-vous jamais vu l’artiste pratiquer des œuvres solides avec un instrument rebelle ? Loin de nous, monsieur, ces vieux levains des abus féodaux ! La Fronde, qui devait perdre la monarchie, l’a émancipée. Je suis maître chez moi, capitaine d’Artagnan, et j’aurai des serviteurs qui, manquant peut-être de votre génie, pousseront le dévouement et l’obéissance jusqu’à l’héroïsme. Qu’importe, je vous le demande, qu’importe que Dieu n’ait pas donné du génie à des bras et à des jambes ? C’est à la tête qu’il le donne, et à la tête, vous le savez, le reste obéit. Je suis la tête, moi !
D’Artagnan tressaillit. Louis continua comme s’il n’avait rien vu, quoique ce tressaillement ne lui eût point échappé.
– Maintenant, concluons, entre nous deux ce marché que je vous promis de faire, un jour que vous me trouviez bien petit, à Blois. Sachez-moi gré, monsieur, de ne faire payer à personne les larmes de honte que j’ai versées alors. Regardez autour de vous : les grandes têtes sont courbées. Courbez-vous comme elles, ou choisissez-vous l’exil qui vous conviendra le mieux. Peut-être, en y réfléchissant, trouverez-vous que ce roi est un cœur généreux qui compte assez sur votre loyauté pour vous quitter, vous sachant mécontent, quand vous possédez le secret de l’État. Vous êtes brave homme, je le sais. Pourquoi m’avez-vous jugé avant terme ? Jugez-moi à partir de ce jour, d’Artagnan, et soyez sévère tant qu’il vous plaira.
D’Artagnan demeurait étourdi, muet, flottant pour la première fois de sa vie. Il venait de trouver un adversaire digne de lui. Ce n’était plus de la ruse, c’était du calcul ; ce n’était plus de la violence, c’était de la force ; ce n’était plus de la colère, c’était de la volonté ; ce n’était plus de la jactance, c’était du conseil. Ce jeune homme, qui avait terrassé Fouquet, et qui pouvait se passer de d’Artagnan, dérangeait tous les calculs un peu entêtés du mousquetaire.
– Voyons, qui vous arrête ? lui dit le roi avec douceur. Vous avez donné votre démission ; voulez-vous que je vous la refuse ? Je conviens qu’il sera dur à un vieux capitaine de revenir sur sa mauvaise humeur.
– Oh ! répliqua mélancoliquement d’Artagnan, ce n’est pas là mon plus grave souci. J’hésite à reprendre ma démission, parce que je suis vieux en face de vous et que j’ai des habitudes difficiles à perdre. Il faut, désormais, des courtisans qui sachent vous amuser, des fous qui sachent se faire tuer pour ce que vous appelez vos grandes œuvres. Grandes, elles le seront, je le sens ; mais, si par hasard j’allais ne pas les trouver telles ? J’ai vu la guerre, Sire ; j’ai vu la paix ; j’ai servi Richelieu et Mazarin ; j’ai roussi avec votre père au feu de La Rochelle, troué de coups comme un crible, ayant fait peau neuve plus de dix fois, comme les serpents. Après les affronts et les injustices, j’ai un commandement qui était autrefois quelque chose, parce qu’il donnait le droit de parler comme on voulait au roi. Mais votre capitaine des mousquetaires sera désormais un officier gardant les portes basses. Vrai, Sire, si tel doit être désormais l’emploi, profitez de ce que nous sommes bien ensemble pour me l’ôter. N’allez pas croire que j’aie gardé rancune ; non, vous m’avez dompté, comme vous dites ; mais, il faut l’avouer, en me dominant, vous m’avez amoindri, en me courbant, vous m’avez convaincu de faiblesse. Si vous saviez comme cela va bien de porter haut la tête, et comme j’aurai piteuse mine à flairer la poussière de vos tapis ! oh ! Sire, je regrette sincèrement, et vous regretterez comme moi, ce temps où le roi de France voyait dans ses vestibules tous ces gentilshommes insolents, maigres, maugréant toujours, hargneux, mâtins qui mordaient mortellement les jours de bataille. Ces gens-là sont les meilleurs courtisans pour la main qui les nourrit, ils la lèchent ; mais, pour la main qui les frappe, oh ! le beau coup de dent ! Un peu d’or sur les galons de ces manteaux, un peu de ventre dans les hauts-de-chausse, un peu de gris dans ces cheveux secs, et vous verrez les beaux ducs et pairs, les fiers maréchaux de France ! Mais pourquoi dire tout cela ? Le roi est mon maître, il veut que je fasse des vers, il veut que je polisse, avec des souliers de satin, les mosaïques de ses antichambres ; mordioux ! c’est difficile, mais j’ai fait plus difficile que cela. Je le ferai. Pourquoi le ferai-je ? Parce que j’aime l’argent ? J’en ai. Parce que je suis ambitieux ? Ma carrière est bornée. Parce que j’aime la Cour ? Non. Je resterai, parce que j’ai l’habitude, depuis trente ans, d’aller prendre le mot d’ordre du roi, et de m’entendre dire : « Bonsoir, d’Artagnan », avec un sourire que je ne mendiais pas. Ce sourire, je le mendierai. Êtes-vous content, Sire ?
Et d’Artagnan courba lentement sa tête argentée, sur laquelle le roi, souriant, posa sa blanche main avec orgueil.
– Merci, mon vieux serviteur, mon fidèle ami, dit-il. Puisque, à compter d’aujourd’hui, je n’ai plus d’ennemi, en France, il me reste à t’envoyer sur un champ étranger ramasser ton bâton de maréchal. Compte sur moi pour trouver l’occasion. En attendant, mange mon meilleur pain et dors tranquille.
– À la bonne heure ! dit d’Artagnan ému. Mais ces pauvres gens de Belle-Île ? l’un surtout, si bon et si brave ?
– Est-ce que vous me demandez leur grâce ?
– À genoux, Sire.
– Eh bien ! allez la leur porter, s’il en est temps encore. Mais vous vous engagez pour eux !
– J’engage ma vie !
– Allez. Demain, je pars pour Paris. Soyez revenu ; car je ne veux plus que vous me quittiez.
– Soyez tranquille, Sire, s’écria d’Artagnan en baisant la main du roi.
Et il s’élança, le cœur gonflé de joie, hors du château, sur la route de Belle-Île.
Chapitre CCLX – Les amis de M. Fouquet
Le roi étant retourné à Paris, et avec lui d’Artagnan, qui, en vingt-quatre heures, ayant pris avec le plus grand soin toutes ses informations à Belle-Île, ne savait rien du secret que gardait si bien le lourd rocher de Locmaria, tombe héroïque de Porthos.
Le capitaine des mousquetaires savait seulement ce que ces deux hommes vaillants, ce que ces deux amis, dont il avait si noblement pris la défense et essayé de sauver la vie, aidés de trois fidèles Bretons, avaient accompli contre une armée entière. Il avait pu voir, lancés dans la lande voisine, les débris humains qui avaient taché de sang les silex épars dans les bruyères.
Il savait aussi qu’un canot avait été aperçu bien loin en mer, et que, pareil à un oiseau de proie, un vaisseau royal avait poursuivi, rejoint et dévoré ce pauvre petit oiseau qui fuyait à tire-d’aile.
Mais là s’arrêtaient les certitudes de d’Artagnan. Le champ des conjectures s’ouvrait à cette limite. Maintenant, que fallait-il penser ? Le vaisseau n’était pas revenu. Il est vrai qu’un coup de vent régnait depuis trois jours ; mais la corvette était à la fois bonne voilière et solide dans ses membrures ; elle ne craignait guère les coups de vent, et celle qui portait Aramis eût dû, selon l’estime de d’Artagnan, être revenue à Brest, ou rentrer à l’embouchure de la Loire.
Telles étaient les nouvelles ambiguës, mais à peu près rassurantes pour lui personnellement, que d’Artagnan rapportait à Louis XIV, lorsque le roi, suivi de toute la Cour, revint à Paris.
Louis, content de son succès, Louis, plus doux et plus affable depuis qu’il se sentait plus puissant, n’avait pas cessé un seul instant de chevaucher à la portière de Mlle de La Vallière.
Tout le monde s’était empressé de distraire les deux reines pour leur faire oublier cet abandon du fils et de l’époux. Tout respirait l’avenir ; le passé n’était plus rien pour personne. Seulement, ce passé venait comme une plaie douloureuse et saignante aux cœurs de quelques âmes tendres et dévouées. Aussi, le roi ne fut pas plutôt installé chez lui, qu’il en reçut une preuve touchante.
Louis XIV venait de se lever et de prendre son premier repas, quand son capitaine des mousquetaires se présenta devant lui. D’Artagnan était un peu pâle et semblait gêné.
Le roi s’aperçut, au premier coup d’œil, de l’altération de ce visage, ordinairement si égal.
– Qu’avez-vous donc, d’Artagnan ? dit-il.
– Sire, il m’est arrivé un grand malheur.
– Mon Dieu ! quoi donc ?
– Sire, j’ai perdu un de mes amis, M. du Vallon, à l’affaire de Belle-Île.
Et, en disant ces mots, d’Artagnan attachait son œil de faucon sur Louis XIV, pour deviner en lui le premier sentiment qui se ferait jour.
– Je le savais, répliqua le roi.
– Vous le saviez et vous ne me l’avez pas dit ? s’écria le mousquetaire.
– À quoi bon ? Votre douleur, mon ami, est si respectable ! J’ai dû, moi, la ménager. Vous instruire de ce malheur qui vous frappait, d’Artagnan, c’était en triompher à vos yeux. Oui, je savais que M. du Vallon s’était enterré sous les rochers de Locmaria ; je savais que M. d’Herblay m’a pris un vaisseau avec son équipage pour se faire conduire à Bayonne. Mais j’ai voulu que vous appreniez vous-même ces événements d’une manière directe, afin que vous fussiez convaincu que mes amis sont pour moi respectables et sacrés, que toujours en moi l’homme s’immolera aux hommes, puisque le roi est si souvent forcé de sacrifier les hommes à sa majesté, à sa puissance.
– Mais, Sire, comment savez-vous ?…
– Comment savez-vous vous-même, d’Artagnan ?
– Par cette lettre, Sire, que m’écrit de Bayonne, Aramis, libre et hors de péril.
– Tenez, fit le roi en tirant de sa cassette, placée sur un meuble voisin du siège où d’Artagnan était appuyé, une lettre copiée exactement sur celle d’Aramis, voici la même lettre, que Colbert m’a fait passer huit heures avant que vous receviez la vôtre… Je suis bien servi, je l’espère.
– Oui, Sire, murmura le mousquetaire, vous étiez le seul homme dont la fortune fût capable de dominer la fortune et la force de mes deux amis. Vous avez usé, Sire ; mais vous n’abuserez point, n’est-ce pas ?
– D’Artagnan, dit le roi, avec un sourire plein de bienveillance, je pourrais faire enlever M. d’Herblay sur les terres du roi d’Espagne et me le faire amener ici vivant pour en faire justice. D’Artagnan, croyez-le bien, je ne céderai pas à ce premier mouvement, bien naturel. Il est libre, qu’il continue d’être libre.
– Oh ! Sire, vous ne resterez pas toujours aussi clément, aussi noble, aussi généreux que vous venez de vous le montrer à mon égard et à celui de M. d’Herblay ; vous trouverez auprès de vous des conseillers qui vous guériront de cette faiblesse.
– Non, d’Artagnan, vous vous trompez, quand vous accusez mon conseil de vouloir me pousser à la rigueur. Le conseil de ménager M. d’Herblay vient de Colbert lui-même.
– Ah ! Sire, fit d’Artagnan stupéfait.
– Quant à vous, continua le roi avec une bonté peu ordinaire, j’ai plusieurs bonnes nouvelles à vous annoncer, mais vous les saurez, mon cher capitaine, du moment où j’aurai terminé mes comptes. J’ai dit que je voulais faire et que je ferais votre fortune. Ce mot va devenir une réalité.
– Merci mille fois, Sire ; je puis attendre, moi. Je vous en prie, pendant que je vais et puis prendre patience, que Votre Majesté daigne s’occuper de ces pauvres gens, qui, depuis longtemps, assiègent votre antichambre, et viennent humblement déposer une supplique aux pieds du roi.
– Qui cela ?
– Des ennemis de Votre Majesté.
Le roi leva la tête.
– Des amis de M. Fouquet, ajouta d’Artagnan.
– Leurs noms ?
– M. Gourville, M. Pélisson et un poète, M. Jean de La Fontaine.
Le roi s’arrêta un moment pour réfléchir.
– Que veulent-ils ?
– Je ne sais.
– Comment sont-ils ?
– En deuil.
– Que disent-ils ?
– Rien.
– Que font-ils ?
– Ils pleurent.
– Qu’ils entrent, dit le roi en fronçant le sourcil.
D’Artagnan tourna rapidement sur lui-même, leva la tapisserie qui fermait l’entrée de la chambre royale, et cria dans la salle voisine :
– Introduisez !
Bientôt parurent à la porte du cabinet, où se tenaient le roi et son capitaine, les trois hommes que d’Artagnan avait nommés.
Sur leur passage régnait un profond silence. Les courtisans, à l’approche des amis du malheureux surintendant des finances, les courtisans, disons-nous, reculaient comme pour n’être pas gâtés par la contagion de la disgrâce et de l’infortune.
D’Artagnan, d’un pas rapide, vint lui-même prendre par la main ces malheureux qui hésitaient et tremblaient à la porte du cabinet royal ; il les amena devant le fauteuil du roi, qui, réfugié dans l’embrasure d’une fenêtre, attendait le moment de la présentation et se préparait à faire aux suppliants un accueil rigoureusement diplomatique.
Le premier des amis de Fouquet qui s’avança fut Pélisson. Il ne pleurait plus ; mais ses larmes n’avaient uniquement tari que pour que le roi pût mieux entendre sa voix et sa prière.
Gourville se mordait les lèvres pour arrêter ses pleurs par respect du roi. La Fontaine ensevelissait son visage dans son mouchoir, et l’on n’eût pas dit qu’il vivait, sans le mouvement convulsif de ses épaules soulevées par ses sanglots.
Le roi avait gardé toute sa dignité. Son visage était impassible. Il avait même conservé le froncement de sourcil qui avait paru quand d’Artagnan lui avait annoncé ses ennemis. Il fit un geste qui signifiait : « Parlez », et il demeura debout, couvant d’un regard profond ces trois hommes désespérés.
Pélisson se courba jusqu’à terre, et La Fontaine s’agenouilla comme on fait dans les églises.
Cet obstiné silence, troublé seulement par des soupirs et des gémissements si douloureux, commençait à émouvoir chez le roi, non pas la compassion, mais l’impatience.
– Monsieur Pélisson, dit-il d’une voix brève et sèche, monsieur Gourville, et vous, monsieur…
Et il ne nomma pas La Fontaine.
– Je verrais, avec un sensible déplaisir, que vous vinssiez me prier pour un des plus grands criminels que doive punir ma justice. Un roi ne se laisse attendrir que par les larmes ou par les remords : larmes de l’innocence, remords des coupables. Je ne croirai ni aux remords de M. Fouquet ni aux larmes de ses amis, parce que l’un est gâté jusqu’au cœur et que les autres doivent redouter de me venir offenser chez moi. C’est pourquoi, monsieur Pélisson, monsieur Gourville, et vous, monsieur… je vous prie de ne rien dire qui ne témoigne hautement du respect que vous avez pour ma volonté.
– Sire, répondit Pélisson tremblant à ces terribles paroles, nous ne sommes rien venus dire à Votre Majesté qui ne soit l’expression la plus profonde du plus sincère respect et du plus sincère amour qui sont dus au roi par tous ses sujets. La justice de Votre Majesté est redoutable ; chacun doit se courber sous les arrêts qu’elle prononce. Nous nous inclinons respectueusement devant elle. Loin de nous la pensée de venir défendre celui qui a eu le malheur d’offenser Votre Majesté. Celui qui a encouru votre disgrâce peut être un ami pour nous, mais c’est un ennemi de l’État. Nous l’abandonnerons en pleurant à la sévérité du roi.
– D’ailleurs, interrompit le roi, calmé par cette voix suppliante et ces persuasives paroles, mon Parlement jugera. Je ne frappe pas sans avoir pesé le crime. Ma justice n’a pas l’épée sans avoir eu les balances.
– Aussi avons-nous toute confiance dans cette impartialité du roi, et pouvons-nous espérer de faire entendre nos faibles voix, avec l’assentiment de Votre Majesté, quand l’heure de défendre un ami accusé aura sonné pour nous.
– Alors, messieurs, que demandez-vous ? dit le roi de son air imposant.
– Sire, continua Pélisson, l’accusé laisse une femme et une famille. Le peu de bien qu’il avait suffit à peine à payer ses dettes, et Mme Fouquet, depuis la captivité de son mari, est abandonnée par tout le monde. La main de Votre Majesté frappe à l’égal de la main de Dieu. Quand le Seigneur envoie la plaie de la lèpre ou de la peste à une famille, chacun fuit et s’éloigne de la demeure du lépreux ou du pestiféré. Quelquefois, mais bien rarement, un médecin généreux ose seul approcher du seuil maudit, le franchit avec courage et expose sa vie pour combattre la mort. Il est la dernière ressource du mourant ; il est l’instrument de la miséricorde céleste. Sire, nous vous supplions, à mains jointes, à deux genoux, comme on supplie la Divinité ; Mme Fouquet n’a plus d’amis, plus de soutiens ; elle pleure dans sa maison, pauvre et déserte, abandonnée par tous ceux qui en assiégeaient la porte au moment de la faveur ; elle n’a plus de crédit, elle n’a plus d’espoir ! Au moins, le malheureux sur qui s’appesantit votre colère reçoit de vous, tout coupable qu’il est, le pain que mouillent chaque jour ses larmes. Aussi affligée, plus dénuée que son époux, Mme Fouquet, celle qui eut l’honneur de recevoir Votre Majesté à sa table, Mme Fouquet, l’épouse de l’ancien surintendant des finances de Votre Majesté, Mme Fouquet n’a plus de pain !
Ici, le silence mortel qui enchaînait le souffle des deux amis de Pélisson fut rompu par l’éclat des sanglots, et d’Artagnan dont la poitrine se brisait en écoutant cette humble prière, tourna sur lui-même, vers l’angle du cabinet, pour mordre en liberté sa moustache et comprimer ses soupirs.
Le roi avait conservé son œil sec, son visage sévère : mais la rougeur était montée à ses joues, et l’assurance de ses regards diminuait visiblement.
– Que souhaitez-vous ? dit-il d’une voix émue.
– Nous venons demander humblement à Votre Majesté, répliqua Pélisson, que l’émotion gagnait peu à peu, de nous permettre, sans encourir sa disgrâce, de prêter à Mme Fouquet deux mille pistoles, recueillies parmi tous les anciens amis de son mari, pour que la veuve ne manque pas des choses les plus nécessaires à la vie.
À ce mot de veuve, prononcé par Pélisson, quand Fouquet vivait encore, le roi pâlit extrêmement ; sa fierté tomba ; la pitié lui vint du cœur aux lèvres. Il laissa tomber un regard attendri sur tous ces gens qui sanglotaient à ses pieds.
– À Dieu ne plaise, répondit-il, que je confonde l’innocent avec le coupable ! Ceux-là me connaissent mal qui doutent de ma miséricorde envers les faibles. Je ne frapperai jamais que les arrogants. Faites, messieurs, faites tout ce que votre cœur vous conseillera pour soulager la douleur de Mme Fouquet. Allez, messieurs, allez.
Les trois hommes se relevèrent silencieux, l’œil aride. Les larmes s’étaient taries au contact brûlant de leurs joues et de leurs paupières. Ils n’eurent pas la force d’adresser un remerciement au roi, lequel, d’ailleurs, coupa court à leurs révérences solennelles en se retranchant vivement derrière son fauteuil.
D’Artagnan demeura seul avec le roi.
– Bien ! dit-il en s’approchant du jeune prince, qui l’interrogeait du regard ; bien, mon maître ! Si vous n’aviez pas la devise qui pare votre soleil, je vous en conseillerais une, quitte à la faire traduire en latin par M. Conrart : « Doux au petit, rude au fort ! »
Le roi sourit et passa dans la salle voisine, après avoir dit à d’Artagnan :
– Je vous donne le congé dont vous devez avoir besoin pour mettre en ordre les affaires de feu M. du Vallon, votre ami.
Chapitre CCLXI – Le testament de Porthos
À Pierrefonds, tout était en deuil. Les cours étaient désertes, les écuries fermées, les parterres négligés.
Dans les bassins, s’arrêtaient d’eux-mêmes les jets d’eau, naguère épanouis, bruyants et brillants.
Sur les chemins, autour du château, venaient quelques graves personnages sur des mules ou sur des bidets de ferme. C’étaient les voisins de campagne, les curés et les baillis des terres limitrophes.
Tout ce monde entrait silencieusement au château, remettait sa monture à un palefrenier morne, et se dirigeait, conduit par un chasseur vêtu de noir, vers la grande salle, où, sur le seuil, Mousqueton recevait les arrivants.
Mousqueton avait tellement maigri depuis deux jours, que ses habits remuaient sur lui, pareils à ces fourreaux trop larges, dans lesquels dansent les fers des épées.
Sa figure couperosée de rouge et de blanc, comme celle de la Madone de Van Dyck, était sillonnée par deux ruisseaux argentés qui creusaient leur lit dans ses joues, aussi pleines jadis qu’elles étaient flasques depuis son deuil.
À chaque nouvelle visite, Mousqueton trouvait de nouvelles larmes, et c’était pitié de le voir étreindre son gosier par sa grosse main pour ne pas éclater en sanglots.
Toutes ces visites avaient pour but la lecture du testament de Porthos, annoncée pour ce jour, et à laquelle voulaient assister toutes les convoitises ou toutes les amitiés du mort, qui ne laissait aucun parent après lui.
Les assistants prenaient place à mesure qu’ils arrivaient, et la grande salle venait d’être fermée quand sonna l’heure de midi, heure fixée pour la lecture.
Le procureur de Porthos, et c’était naturellement le successeur de maître Coquenard, commença par déployer lentement le vaste parchemin sur lequel la puissante main de Porthos avait tracé ses volontés suprêmes.
Le cachet rompu, les lunettes mises, la toux préliminaire ayant retenti, chacun tendit l’oreille. Mousqueton s’était blotti dans un coin pour mieux pleurer, pour moins entendre.
Tout à coup, la porte à deux battants de la grande salle, qui avait été refermée, s’ouvrit comme par un prodige, et une figure mâle apparut sur le seuil, resplendissant dans la plus vive lumière du soleil.
C’était d’Artagnan, qui était arrivé seul jusqu’à cette porte, et, ne trouvant personne pour lui tenir l’étrier, avait attaché son cheval au heurtoir, et s’annonçait lui-même.
L’éclat du jour envahissant la salle, le murmure des assistants, et, plus que tout cela, l’instinct du chien fidèle, arrachèrent Mousqueton à sa rêverie. Il releva la tête, reconnut le vieil ami du maître, et, hurlant de douleur, vint lui embrasser les genoux en arrosant les dalles de ses larmes.
D’Artagnan releva le pauvre intendant, l’embrassa comme un frère, et ayant salué noblement l’assemblée, qui s’inclinait tout entière en chuchotant son nom, il alla s’asseoir à l’extrémité de la grande salle de chêne sculpté tenant toujours la main de Mousqueton qui suffoquait et s’asseyait sur le marchepied.
Alors le procureur, qui était ému comme les autres commença la lecture.
Porthos, après une profession de foi des plus chrétiennes, demandait pardon à ses ennemis du tort qu’il avait pu leur causer.
À ce paragraphe, un rayon d’inexprimable orgueil glissa des yeux de d’Artagnan. Il se rappelait le vieux soldat. Tous ces ennemis de Porthos, terrassés par sa main vaillante, il en supputait le nombre, et se disait que Porthos avait fait sagement de ne pas détailler ses ennemis ou les torts causés à ceux-ci ; sans quoi, le besogne eût été trop rude pour le lecteur.
Venait alors l’énumération suivante :
« Je possède à l’heure qu’il est, par la grâce de Dieu :
« 1° Le domaine de Pierrefonds, terres, bois, prés, eaux, forêts, entourés de bons murs ;
« 2° Le domaine de Bracieux, château, forêts, terres labourables, formant trois fermes ;
« 3° La petite terre du Vallon, ainsi nommée, parce qu’elle est dans le vallon… »
– Brave Porthos !
« 4° Cinquante métairies dans la Touraine, d’une contenance de cinq cents arpents ;
« 5° Trois moulins sur le Cher, d’un rapport de six cents livres chacun ;
« 6° Trois étangs dans le Berri, d’un rapport de deux cents livres chacun.
« Quant aux biens mobiliers, ainsi nommés, parce qu’ils ne peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami l’évêque de Vannes… »
D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom.
Le procureur continua imperturbablement :
« Ils consistent :
« 1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace, et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste est dressée par mon intendant… »
Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa douleur.
« 2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent : Bayard, Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon, Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rébecca, Yolande, Finette, Grisette, Lisette et Musette.
« 3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il suit : le premier, pour le cerf ; le second, pour le loup ; le troisième, pour le sanglier ; le quatrième, pour le lièvre, et les deux autres, pour l’arrêt ou la garde ;
« 4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie d’armes ;
« 5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait autrefois ; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses maisons ;
« 6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.
« 7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et qu’on n’a jamais ouverts ;
« 8° Ma vaisselle d’argent, qui s’est peut-être un peu usée, mais qui doit peser de mille à douze cents livres, car je pouvais à grand-peine soulever le coffre qui la renferme, et ne faisais que six fois le tour de ma chambre en le portant.
« 9° Tous ces objets, plus le linge de table et de service, sont répartis dans les maisons que j’aimais le mieux… »
Ici, le lecteur s’arrêta pour reprendre haleine. Chacun soupira, toussa et redoubla d’attention. Le procureur reprit :
« J’ai vécu sans avoir d’enfants, et il est probable que je n’en aurai pas, ce qui m’est une cuisante douleur. Je me trompe cependant, car j’ai un fils en commun avec mes autres amis : c’est M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, véritable fils de M. le comte de La Fère.
« Ce jeune seigneur m’a paru digne de succéder aux trois vaillants gentilshommes dont je suis l’ami et le très humble serviteur. »
Ici, un bruit aigu se fit entendre. C’était l’épée de d’Artagnan, qui, glissant du baudrier, était tombée sur la planche sonore. Chacun tourna les yeux de ce côté, et l’on vit qu’une grande larme avait coulé des cils épais de d’Artagnan sur son nez aquilin, dont l’arête lumineuse brillait ainsi qu’un croissant enflammé au soleil.
« C’est pourquoi, continua le procureur, j’ai laissé tous mes biens, meubles et immeubles, compris dans l’énumération ci-dessus faite, à M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de Bragelonne, fils de M. le comte de La Fère, pour le consoler du chagrin qu’il paraît avoir, et le mettre en état de porter glorieusement son nom… »
Un long murmure courut dans l’auditoire.
Le procureur continua, soutenu par l’œil flamboyant de d’Artagnan, qui, parcourant l’assemblée, rétablit le silence interrompu.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que ledit chevalier d’Artagnan lui demandera de mes biens.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une bonne pension à M. le chevalier d’Herblay, mon ami, s’il avait besoin de vivre en exil.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, d’entretenir ceux de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de donner cinq cents livres à chacun des autres.
« Je laisse à mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans l’assurance qu’il les portera jusqu’à les user pour l’amour et par souvenir de moi.
« De plus, je lègue à M. le vicomte de Bragelonne mon vieux serviteur et fidèle ami Mousqueton, déjà nommé, à la charge par ledit vicomte de Bragelonne d’agir en sorte que Mousqueton déclare en mourant qu’il n’a jamais cessé d’être heureux. »
En entendant ces mots, Mousqueton salua, pâle et tremblant ; ses larges épaules frissonnaient convulsivement ; son visage, empreint d’une effrayante douleur, sortit de ses mains glacées, et les assistants le virent trébucher, hésiter, comme si, voulant quitter la salle, il cherchait une direction.
– Mousqueton, dit d’Artagnan, mon bon ami, sortez d’ici ; allez faire vos préparatifs. Je vous emmène chez Athos, où je m’en vais en quittant Pierrefonds.
Mousqueton ne répondit rien. Il respirait à peine, comme si tout, dans cette salle, lui devait être désormais étranger. Il ouvrit la porte et disparut lentement.
Le procureur acheva sa lecture, après laquelle s’évanouirent déçus, mais pleins de respect, la plupart de ceux qui étaient venus entendre les dernières volontés de Porthos.
Quant à d’Artagnan, demeuré seul après avoir reçu la révérence cérémonieuse que lui avait faite le procureur il admirait cette sagesse profonde du testateur qui venait de distribuer si justement son bien au plus digne, au plus nécessiteux, avec des délicatesses que nul, parmi les plus fins courtisans et les plus nobles cœurs, n’eût pu rencontrer aussi parfaites.
En effet, Porthos enjoignait à Raoul de Bragelonne de donner à d’Artagnan tout ce que celui-ci demanderait. Il savait bien, ce digne Porthos, que d’Artagnan ne demanderait rien ; et, au cas où il eût demandé quelque chose, nul, excepté lui-même, ne lui faisait sa part.
Porthos laissait une pension à Aramis, lequel, s’il eût eu l’envie de demander trop, était arrêté par l’exemple de d’Artagnan ; et ce mot exil, jeté par le testateur sans intention apparente, n’était-il la plus douce, la plus exquise critique de cette conduite d’Aramis qui avait causé la mort de Porthos ?
Enfin, il n’était pas fait mention d’Athos dans le testament du mort. Celui-ci, en effet, pouvait-il supposer que le fils n’offrirait pas la meilleure part au père ? Le gros esprit de Porthos avait jugé toutes ces causes, saisi toutes ces nuances, mieux que la loi, mieux que l’usage, mieux que le goût.
« Porthos était un cœur », se dit d’Artagnan avec un soupir.
Et il lui sembla entendre un gémissement au plafond. Il pensa tout de suite à ce pauvre Mousqueton, qu’il fallait distraire de sa douleur.
À cet effet, d’Artagnan quitta la salle avec empressement pour aller chercher le digne intendant, puisque celui-ci ne revenait pas.
Il monta l’escalier qui conduisait au premier étage, et aperçut dans la chambre de Porthos un amas d’habits de toutes couleurs et de toutes étoffes, sur lesquels Mousqueton s’était couché après les avoir entassés lui-même.
C’était le lot du fidèle ami. Ces habits lui appartenaient bien ; ils lui avaient été bien donnés. On voyait la main de Mousqueton s’étendre sur ces reliques, qu’il baisait de toutes ses lèvres, de tout son visage, qu’il couvrait de tout son corps.
D’Artagnan s’approcha pour consoler le pauvre garçon.
– Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus ; il est évanoui !
D’Artagnan se trompait : Mousqueton était mort.
Mort, comme le chien qui, ayant perdu son maître, revient mourir sur son habit.
Chapitre CCLXII – La vieillesse d'Athos
Pendant que tous ces événements séparaient à jamais les quatre mousquetaires, autrefois liés d’une façon qui paraissait indissoluble, Athos, demeuré seul après le départ de Raoul, commençait à payer son tribut à cette mort anticipée qu’on appelle l’absence des gens aimés.
Revenu à sa maison de Blois, n’ayant plus même Grimaud pour recueillir un pauvre sourire quand il passait dans les parterres, Athos sentait de jour en jour s’altérer la vigueur d’une nature qui, depuis si longtemps semblait infaillible.
L’âge, reculé pour lui par la présence de l’objet chéri, arrivait avec ce cortège de douleurs et de gênes qui grossit à mesure qu’il se fait attendre. Athos n’avait plus là son fils pour s’étudier à marcher droit, à lever la tête, à donner le bon exemple ; il n’avait plus ces yeux brillants de jeune homme, foyer toujours ardent où se régénérait la flamme de ses regards.
Et puis, faut-il le dire ? cette nature, exquise par sa tendresse et sa réserve, ne trouvant plus rien qui contînt ses élans, se livrait au chagrin avec toute la fougue des natures vulgaires, quand elles se livrent à la joie.
Le comte de La Fère, resté jeune jusqu’à sa soixante-deuxième année, l’homme de guerre qui avait conservé sa force malgré les fatigues, sa fraîcheur d’esprit malgré les malheurs, sa douce sérénité d’âme et de corps malgré Milady, malgré Mazarin, malgré La Vallière, Athos était devenu un vieillard en huit jours, du moment qu’il avait perdu l’appui de son arrière jeunesse.
Toujours beau, mais courbé, noble, mais triste, doux et chancelant sous ses cheveux blanchis, il recherchait, depuis sa solitude, les clairières par lesquelles le soleil venait trouer le feuillage des allées.
Le rude exercice de toute sa vie, il le désapprit quand Raoul ne fut plus là. Les serviteurs, accoutumés à le voir levé dès l’aube en toute saison, s’étonnèrent d’entendre sonner sept heures en été sans que leur maître eût quitté le lit.
Athos demeurait couché, un livre sous son chevet, et il ne dormait pas, et il ne lisait pas. Couché pour n’avoir plus à porter son corps, il laissait l’âme et l’esprit s’élancer hors de l’enveloppe et retourner à son fils ou à Dieu.
On fut bien effrayé quelquefois de le voir, pendant des heures, absorbé dans une rêverie muette, insensible ; il n’entendait plus le pas du valet plein de crainte qui venait au seuil de la chambre épier le sommeil ou le réveil du maître. Il lui arrivait d’oublier que le jour était à moitié écoulé, que l’heure des deux premiers repas était passée. Alors on l’éveillait, il se levait, descendait sous son allée sombre, puis revenait un peu au soleil comme pour en partager une minute la chaleur avec l’enfant absent. Et puis la promenade lugubre, monotone, recommençait jusqu’à ce que, épuisé, il regagnât la chambre et le lit, son domicile préféré.
Pendant plusieurs jours, le comte ne dit pas une parole. Il refusa de recevoir les visites qui lui arrivaient, et, pendant la nuit, on le vit rallumer sa lampe et passer de longues heures à écrire ou à feuilleter des parchemins.
Athos écrivit une de ces lettres à Vannes, une autre à Fontainebleau : elles demeurèrent sans réponse. On sait pourquoi : Aramis avait quitté la France ; d’Artagnan voyageait de Nantes à Paris, de Paris à Pierrefonds. Son valet de chambre remarqua qu’il diminuait chaque jour quelques tours de sa promenade. La grande allée de tilleuls devint bientôt trop longue pour les pieds qui la parcouraient jadis mille fois en un jour. On vit le comte aller péniblement aux arbres du milieu, s’asseoir sur le banc de mousse qui échancrait une allée latérale, et attendre ainsi le retour des forces ou plutôt le retour de la nuit.
Bientôt cent pas l’exténuèrent. Enfin, Athos ne voulut plus se lever ; il refusa toute nourriture, et ses gens épouvantés, bien qu’il ne se plaignit pas, bien qu’il eût toujours le sourire aux lèvres, bien qu’il continuât à parler de sa douce voix, ses gens allèrent à Blois chercher l’ancien médecin de feu Monsieur, et l’amenèrent au comte de La Fère, de telle façon qu’il pût voir celui-ci sans être vu.
À cet effet, ils le placèrent dans un cabinet voisin de la chambre du malade et le supplièrent de ne pas se montrer dans la crainte de déplaire au maître, qui n’avait pas demandé de médecin.
Le docteur obéit ; Athos était une sorte de modèle pour les gentilshommes du pays ; le Blaisois se vantait de posséder cette relique sacrée des vieilles gloires françaises ; Athos était un bien grand seigneur, comparé à ces noblesses comme le roi en improvisait en touchant de son sceptre jeune et fécond les troncs desséchés des arbres héraldiques de la province.
On respectait, disons-nous, et l’on aimait Athos. Le médecin ne put souffrir de voir pleurer ses gens et de voir s’attrouper les pauvres du canton, à qui Athos donnait la vie et la consolation par ses bonnes paroles et ses aumônes. Il examina donc du fond de sa cachette les allures du mal mystérieux qui courbait et mordait de jour en jour plus mortellement un homme naguère encore plein de vie et d’envie de vivre.
Il remarqua sur les joues d’Athos la pourpre de la fièvre qui s’allume et se nourrit, fièvre lente, impitoyable, née dans un pli du cœur, s’abritant derrière ce rempart grandissant de la souffrance qu’elle engendre, cause à là fois et effet d’une situation périlleuse.
Le comte ne parlait à personne, disons-nous, il ne parlait pas même seul. Sa pensée craignait le bruit, elle touchait à ce degré de surexcitation qui confine à l’extase. L’homme ainsi absorbé, quand il n’appartient pas encore à Dieu, n’appartient déjà plus à la terre.
Le docteur demeura plusieurs heures à étudier cette douloureuse lutte de la volonté contre une puissance supérieure. Il s’épouvanta de voir ces yeux toujours fixes, toujours attachés sur le but invisible ; il s’épouvanta de voir battre du même mouvement ce cœur dont jamais un soupir ne venait varier l’habitude ; quelquefois l’acuité de la douleur fait l’espoir du médecin.
Une demi-journée se passa ainsi. Le docteur prit son parti en homme brave, en esprit ferme : il sortit brusquement de sa retraite et vint droit à Athos, qui le vit sans témoigner plus de surprise que s’il n’eût rien compris à cette apparition.
– Monsieur le comte, pardon, dit le docteur en venant au malade les bras ouverts, mais j’ai un reproche à vous faire ; vous allez m’entendre.
Et il s’assit au chevet d’Athos, qui sortit à grand-peine de sa préoccupation.
– Qu’y a-t-il, docteur ? demanda le comte après un silence.
– Il y a que vous êtes malade, monsieur, et que vous ne vous faites pas traiter.
– Moi, malade ! dit Athos en souriant.
– Fièvre, consomption, affaiblissement, dépérissement, monsieur le comte !
– Affaiblissement ! répondit Athos. Est-ce possible ? Je ne me lève pas.
– Allons, allons, monsieur le comte, pas de subterfuges ! Vous êtes un bon chrétien.
– Je le crois, dit Athos.
– Vous donneriez-vous la mort ?
– Jamais, docteur.
– Eh bien ! monsieur, vous vous en allez mourant ; demeurer ainsi, c’est un suicide ; guérissez, monsieur le comte, guérissez !
– De quoi ? Trouvez le mal d’abord. Moi, jamais je ne me suis trouvé mieux, jamais le ciel ne m’a paru plus beau, jamais je n’ai plus chéri mes fleurs.
– Vous avez un chagrin caché.
– Caché ?… Non pas, j’ai l’absence de mon fils, docteur ; voilà tout mon mal ; je ne le cache pas.
– Monsieur le comte, votre fils vit, il est fort, il a tout l’avenir des gens de son mérite et de sa race ; vivez pour lui…
– Mais je vis, docteur. Oh ! soyez bien tranquille ajouta-t-il en souriant avec mélancolie, tant que Raoul vivra, on le saura bien ; car, tant qu’il vivra, je vivrai.
– Que dites-vous ?
– Une chose bien simple. En ce moment, docteur, je laisse la vie suspendue en moi. Ce serait une tâche au-dessus de mes forces que la vie oublieuse, dissipée, indifférente, quand je n’ai pas là Raoul. Vous ne demandez point à la lampe de brûler quand l’étincelle n’y a pas attaché la flamme ; ne me demandez pas de vivre au bruit et à la clarté. Je végète, je me dispose, j’attends. Tenez, docteur, rappelez-vous ces soldats que nous vîmes tant de fois ensemble sur les ports où ils attendaient d’être embarqués ; couchés, indifférents, moitié sur un élément, moitié sur l’autre, ils n’étaient ni à l’endroit où la mer allait les porter, ni à l’endroit où la terre allait les perdre ; bagages préparés, esprit tendu, regard fixe, ils attendaient. Je le répète, ce mot, c’est celui qui peint ma vie présente. Couché comme ces soldats, l’oreille tendue vers ces bruits qui m’arrivent, je veux être prêt à partir au premier appel. Qui me fera cet appel ? la vie, ou la mort ? Dieu, ou Raoul ? Mes bagages sont prêts, mon âme est disposée, j’attends le signal… J’attends, docteur, j’attends !
Le docteur connaissait la trempe de cet esprit, il appréciait la solidité de ce corps ; il réfléchit un moment, se dit à lui-même que les paroles étaient inutiles, les remèdes absurdes, et il partit en exhortant les serviteurs d’Athos à ne le point abandonner un moment.
Athos, le docteur parti, ne témoigna ni colère ni dépit de ce qu’on l’avait troublé ; il ne recommanda même pas qu’on lui remit promptement les lettres qui viendraient : il savait bien que toute distraction qui lui arrivait était une joie, une espérance que ses serviteurs eussent payée de leur sang pour la lui procurer.
Le sommeil était devenu rare. Athos, à force de songer, s’oubliait quelques heures au plus dans une rêverie plus profonde, plus obscure, que d’autres eussent appelée un rêve. Ce repos momentané donnait cet oubli au corps, que fatiguait l’âme ; car Athos vivait doublement pendant ces pérégrinations de son intelligence. Une nuit, il songea que Raoul s’habillait dans une tente, pour aller à l’expédition commandée par M. de Beaufort en personne. Le jeune homme était triste, il agrafait lentement sa cuirasse, lentement il ceignait son épée.
– Qu’avez-vous donc ? lui demanda tendrement son père.
– Ce qui m’afflige, c’est la mort de Porthos, notre si bon ami, répondit Raoul ; je souffre d’ici de la douleur que vous en ressentirez là-bas.
Et la vision disparut avec le sommeil d’Athos.
Au point du jour, un des valets entra chez son maître, et lui remit une lettre venant d’Espagne.
L’écriture d’Aramis, pensa le comte.
Et il lut.
– Porthos est mort ! s’écria-t-il après les premières lignes. Ô Raoul, Raoul, merci ! tu tiens ta promesse, tu m’avertis !
Et Athos, pris d’une sueur mortelle, s’évanouit dans son lit sans autre cause que sa faiblesse.
Chapitre CCLXIII – Vision d'Athos
Quand cet évanouissement d’Athos eut cessé, le comte, presque honteux d’avoir faibli devant cet événement surnaturel, s’habilla et demanda un cheval, bien décidé à se rendre à Blois, pour nouer des correspondances plus sûres, soit avec l’Afrique, soit avec d’Artagnan ou Aramis.
En effet, cette lettre d’Aramis instruisait le comte de La Fère du mauvais succès de l’expédition de Belle-Île. Elle lui donnait, sur la mort de Porthos, assez de détails pour que le cœur si tendre et si dévoué d’Athos fût ému jusqu’en ses dernières fibres.
Athos voulut donc aller faire à son ami Porthos une dernière visite. Pour rendre cet honneur à son ancien compagnon d’armes, il comptait prévenir d’Artagnan, l’amener à recommencer le pénible voyage de Belle-Île, accomplir en sa compagnie ce triste pèlerinage au tombeau du géant qu’il avait tant aimé, puis revenir dans sa maison, pour obéir à cette influence secrète qui le conduisait à l’éternité par ces chemins mystérieux.
Mais, à peine les valets, joyeux, avaient-ils habillé leur maître, qu’ils voyaient avec plaisir se préparer à un voyage qui devait dissiper sa mélancolie, à peine le cheval le plus doux de l’écurie du comte était-il sellé et conduit devant le perron, que le père de Raoul sentit sa tête s’embarrasser, ses jambes se rompre, et qu’il comprit l’impossibilité où il était de faire un pas de plus.
Il demanda à être porté au soleil ; on l’étendit sur son banc de mousse, où il passa une grande heure avant de reprendre ses esprits.
Rien n’était plus naturel que cette atonie après le repos inerte des derniers jours. Athos prit un bouillon pour se donner des forces, et trempa ses lèvres desséchées dans un verre plein du vin qu’il aimait le mieux, ce vieux vin d’Anjou, mentionné par le bon Porthos dans son admirable testament.
Alors, réconforté, libre d’esprit, il se fit amener son cheval ; mais il lui fallut l’aide des valets pour monter péniblement en selle.
Il ne fit point cent pas : le frisson s’empara de lui au détour du chemin.
– Voilà qui est étrange, dit-il à son valet de chambre, qui l’accompagnait.
– Arrêtons-nous, monsieur, je vous en conjure ! répondit le fidèle serviteur. Voilà que vous pâlissez.
– Cela ne m’empêchera pas de poursuivre ma route, puisque je suis en chemin, réplique le comte.
Et il rendit les rênes à son cheval.
Mais soudain l’animal, au lieu d’obéir à la pensée de son maître, s’arrêta. Un mouvement dont Athos ne se rendit pas compte avait serré le mors.
– Quelque chose, dit Athos, veut que je n’aille pas plus loin. Soutenez-moi, ajouta-t-il en étendant les bras ; vite, approchez ! je sens tous mes muscles qui se détendent, et je vais tomber de cheval.
Le valet avait vu le mouvement fait par son maître en même temps qu’il avait reçu l’ordre. Il s’approcha vivement, reçut le comte dans ses bras, et, comme on n’était pas encore assez éloigné de la maison pour que les serviteurs, demeurés sur le seuil de la porte pour voir partir M. de La Fère, n’aperçussent pas ce désordre dans la marche ordinairement si régulière de leur maître, le valet de chambre appela ses camarades du geste et de la voix ; alors tous accoururent avec empressement.
À peine Athos eut-il fait quelques pas pour retourner vers sa maison, qu’il se trouva mieux. Sa vigueur sembla renaître, et la volonté lui revint de pousser vers Blois. Il fit faire une volte à son cheval. Mais, au premier mouvement de celui-ci, il retomba dans cet état de torpeur et d’angoisse.
– Allons, décidément, murmura-t-il, on veut que je reste chez moi.
Ses gens s’approchèrent ; on le descendit de cheval ; et tous le portèrent en courant vers sa maison. Tout fut bientôt préparé dans sa chambre ; ils le couchèrent dans son lit.
– Vous ferez bien attention, leur dit-il en se disposant à dormir, que j’attends aujourd’hui même des lettres d’Afrique.
– Monsieur apprendra sans doute avec plaisir que le fils de Blaisois est monté à cheval pour gagner une heure sur le courrier de Blois, répondit le valet de chambre.
– Merci ! répondit Athos avec son sourire de bonté.
Le comte s’endormit ; son sommeil anxieux ressemblait à une souffrance. Celui qui le veillait vit sur ses traits poindre, à plusieurs reprises l’expression d’une torture intérieure. Peut-être Athos rêvait-il. La journée se passa ; le fils de Blaisois revint ; le courrier n’avait pas apporté de nouvelles. Le comte calculait avec désespoir les minutes, il frémissait quand ces minutes avaient formé une heure. L’idée qu’on l’avait oublié là-bas lui vint une fois et lui coûta une atroce douleur au cœur.
Personne, dans la maison, n’espérait plus que le courrier arrivât, son heure était passée depuis longtemps. Quatre fois, l’exprès envoyé à Blois avait réitéré son voyage, et rien n’était venu à l’adresse du comte.
Athos savait que ce courrier n’arrivait qu’une fois par semaine. C’était donc un retard de huit mortels jours à subir.
Il commença la nuit avec cette douloureuse persuasion.
Tout ce qu’un homme malade et irrité par la souffrance peut ajouter de sombres suppositions à des probabilités déjà tristes, Athos l’entassa pendant les premières heures de cette mortelle nuit.
La fièvre monta ; elle envahit la poitrine, où le feu prit bientôt, suivant l’expression du médecin qu’on avait ramené de Blois au dernier voyage du fils de Blaisois.
Bientôt elle gagna la tête. Le médecin pratiqua successivement deux saignées qui la dégagèrent, mais qui affaiblirent le malade et ne laissèrent la force d’action qu’à son cerveau.
Cependant cette fièvre redoutable avait cessé. Elle assiégeait de ses derniers battements les extrémités engourdies ; elle finit par céder tout à fait lorsque minuit sonna.
Le médecin, voyant ce mieux incontestable, regagna Blois après avoir ordonné quelques prescriptions et déclaré que le comte était sauvé.
Alors commença, pour Athos, une situation étrange, indéfinissable. Libre de penser, son esprit se porta vers Raoul, vers ce fils bien-aimé. Son imagination lui montra les champs de l’Afrique aux environs de Djidgelli, où M. de Beaufort avait dû débarquer avec son armée.
C’étaient des roches grises toutes verdies en certains endroits par l’eau de la mer, quand elle vient fouetter la plage pendant les tourmentes et les tempêtes.
Au-delà du rivage, diapré de ces roches semblables à des tombes, montait en amphithéâtre, parmi les lentisques et les cactus, une sorte de bourgade pleine de fumée, de bruits obscurs et de mouvements effarés.
Tout à coup, du sein de cette fumée se dégagea une flamme qui parvint, bien qu’en rampant, à couvrir toute la surface de cette bourgade, et qui grandit peu à peu, englobant tout dans ses tourbillons rouges ; pleurs, cris, bras étendus au ciel. Ce fut, pendant un moment, un pêle-mêle affreux de madriers s’écroulant, de lames tordues, de pierres calcinées, d’arbres grillés, disparus.
Chose étrange ! dans ce chaos où Athos distinguait des bras levés, où il entendait des cris, des sanglots, des soupirs, il ne vit jamais une figure humaine.
Le canon tonnait au loin, la mousqueterie pétillait, la mer mugissait, les troupeaux s’échappaient en bondissant sur les talus verdoyants. Mais pas un soldat pour approcher la mèche auprès des batteries de canon, pas un marin pour aider à la manœuvre de cette flotte, pas un pasteur pour ces troupeaux.
Après la ruine du village et la destruction des forts qui le dominaient, ruine et destruction opérées magiquement, sans la coopération d’un seul être humain, la flamme s’éteignit, la fumée recommença de monter, puis diminua d’intensité, pâlit et s’évapora complètement.
La nuit alors se fit dans ce paysage ; une nuit opaque sur terre, brillante au firmament ; les grosses étoiles flamboyantes qui scintillent au ciel africain brillaient sans rien éclairer qu’elles-mêmes autour d’elles.
Un long silence s’établit qui servit à reposer un moment l’imagination troublée d’Athos, et, comme il sentait que ce qu’il avait à voir n’était pas terminé, il appliqua plus attentivement les regards de son intelligence sur le spectacle étrange que lui réservait son imagination.
Ce spectacle continua bientôt pour lui.
Une lune douce et pâle se leva derrière les versants de la côte, et moirant d’abord des plis onduleux de la mer, qui semblait s’être calmée après les mugissements qu’elle avait fait entendre pendant la vision d’Athos, la lune, disons-nous, vint attacher ses diamants et ses opales aux broussailles et aux halliers de la colline.
Les roches grises, comme autant de fantômes silencieux et attentifs, semblèrent dresser leurs têtes verdâtres pour examiner aussi le champ de bataille à la clarté de la lune, et Athos s’aperçut que ce champ, entièrement vide pendant le combat, était maintenant jonché de corps abattus.
Un inexplicable frisson de crainte et d’horreur saisit son âme, quand il reconnut l’uniforme blanc et bleu des soldats de Picardie, leurs longues piques au manche bleu et leurs mousquets marqués de la fleur de lis à la crosse ;
Quand il vit toutes les blessures béantes et froides regarder le ciel azuré, comme pour lui redemander les âmes auxquelles elles avaient livré passage ;
Quand il vit les chevaux, éventrés, mornes, la langue pendante de côté hors des lèvres, dormir dans le sang glacé répandu autour d’eux, et qui souillait leurs housses et leurs crinières ;
Quand il vit le cheval blanc de M. de Beaufort étendu, la tête fracassée, au premier rang sur le champ des morts.
Athos passa une main froide sur son front, qu’il s’étonna de ne pas trouver brûlant. Il se convainquit, par cet attouchement, qu’il assistait, comme un spectateur sans fièvre, au lendemain d’une bataille livrée sur le rivage de Djidgelli par l’armée expéditionnaire, qu’il avait vue quitter les côtes de France et disparaître à l’horizon, et dont il avait salué, de la pensée et du geste, la dernière lueur du coup de canon envoyé par le duc, en signe d’adieu à la patrie.
Qui pourra peindre le déchirement mortel avec lequel son âme, suivant comme un œil vigilant la trace de ces cadavres, les alla tous regarder les uns après les autres, pour reconnaître si parmi eux ne dormait pas Raoul ? Qui pourra exprimer la joie enivrante, divine, avec laquelle Athos s’inclina devant Dieu, et le remercia de n’avoir pas vu celui qu’il cherchait avec tant de crainte parmi les morts ?
En effet, tombés morts à leur rang, roidis, glacés, tous ces morts, bien reconnaissables, semblaient se tourner avec complaisance et respect vers le comte de La Fère, pour être mieux vus de lui pendant son inspection funèbre.
Cependant, il s’étonnait voyant tous ces cadavres, de ne pas apercevoir les survivants.
Il en était venu à ce point d’illusion, que cette vision était pour lui un voyage réel fait par le père en Afrique, pour obtenir des renseignements plus exacts sur le fils.
Aussi, fatigué d’avoir tant parcouru de mers et de continents, il cherchait à se reposer sous une des tentes abritées derrière un rocher, et sur le sommet desquelles flottait le pennon blanc fleurdelisé. Il chercha un soldat pour être conduit vers la tente de M. de Beaufort.
Alors, pendant que son regard errait dans la plaine, se tournant de tous les côtés, il vit une forme blanche apparaître derrière les myrtes résineux.
Cette figure était vêtue d’un costume d’officier : elle tenait en main une épée brisée ; elle s’avança lentement vers Athos, qui, s’arrêtant tout à coup et fixant son regard sur elle, ne parlait pas, ne remuait pas, et qui voulait ouvrir ses bras, parce que dans cet officier silencieux et pâle, il venait de reconnaître Raoul.
Le comte essaya un cri, qui demeura étouffé dans son gosier. Raoul, d’un geste, lui indiquait de se taire en mettant un doigt sur sa bouche et en reculant peu à peu, sans qu’Athos vit ses jambes se mouvoir.
Le comte, plus pâle que Raoul, plus tremblant, suivit son fils en traversant péniblement bruyères et buissons, pierres et fossés. Raoul ne paraissait pas toucher la terre, et nul obstacle n’entravait la légèreté de sa marche.
Le comte, que les accidents de terrain fatiguaient, s’arrêta bientôt épuisé. Raoul lui faisait toujours signe de le suivre. Le tendre père, auquel l’amour redonnait des forces, essaya un dernier mouvement et gravit la montagne à la suite du jeune homme, qui l’attirait par son geste et son sourire.
Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes, poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi la sienne ; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la colline.
Raoul s’élevait insensiblement dans le vide, toujours souriant, toujours appelant du geste ; il s’éloignait vers le ciel.
Athos poussa un cri de tendresse effrayée ; il regarda en bas. On voyait un camp détruit, et, comme des atomes immobiles, tous ces blancs cadavres de l’armée royale.
Et puis, en relevant la tête, il voyait toujours, toujours, son fils qui l’invitait à monter avec lui.
Chapitre CCLXIV – L'ange de la mort
Athos en était là de sa vision merveilleuse, quand le charme fut soudain rompu par un grand bruit parti des portes extérieures de la maison.
On entendit un cheval galoper sur le sable durci de la grande allée, et les rumeurs des conversations les plus bruyantes et les plus animées montèrent jusqu’à la chambre où rêvait le comte.
Athos ne bougea pas de la place qu’il occupait ; à peine tourna-t-il sa tête du côté de la porte pour percevoir plus tôt les bruits qui arrivaient jusqu’à lui.
Un pas alourdi monta le perron ; le cheval, qui galopait naguère avec tant de rapidité, partit lentement du côté de l’écurie. Quelques frémissements accompagnaient ces pas qui, peu à peu, se rapprochaient de la chambre d’Athos.
Alors une porte s’ouvrit, et Athos, se tournant un peu du côté où venait le bruit, cria d’une voix faible :
– C’est un courrier d’Afrique, n’est-ce pas ?
– Non, monsieur le comte, répondit une voix qui fit tressaillir sur son lit le père de Raoul.
– Grimaud ! murmura-t-il.
Et la sueur commença de glisser le long de ses joues amaigries.
Grimaud apparut sur le seuil. Ce n’était plus le Grimaud que nous avons vu, jeune encore par le courage et par le dévouement, alors qu’il sautait le premier dans la barque destinée à porter Raoul de Bragelonne aux vaisseaux de la flotte royale.
C’était un sévère et pâle vieillard, aux habits couverts de poudre, aux rares cheveux blanchis par les années. Il tremblait en s’appuyant au chambranle de la porte, et faillit tomber en voyant de loin, et à la lueur des lampes, le visage de son maître.
Ces deux hommes, qui avaient tant vécu l’un avec l’autre en communauté d’intelligence et dont les yeux, habitués à économiser les expressions, savaient se dire silencieusement tant de choses ; ces deux vieux amis, aussi nobles l’un que l’autre par le cœur, s’ils étaient inégaux par la fortune et la naissance, demeurèrent interdits en se regardant. Ils venaient, avec un seul coup d’œil, de lire au plus profond du cœur l’un de l’autre.
Grimaud portait sur son visage l’empreinte d’une douleur déjà vieillie d’une habitude lugubre. Il semblait n’avoir plus à son usage qu’une seule traduction de ses pensées.
Comme jadis il s’était accoutumé à ne plus parler, il s’habituait à ne plus sourire.
Athos lut d’un coup d’œil toutes ces nuances sur le visage de son fidèle serviteur, et, du même ton qu’il eût pris pour parler à Raoul dans son rêve :
– Grimaud, dit-il, Raoul est mort, n’est-ce pas ?
Derrière Grimaud, les autres serviteurs écoutaient palpitants, les yeux fixés sur le lit du malade.
Ils entendirent la terrible question, et un silence effrayant la suivit.
– Oui, répondit le vieillard en arrachant ce monosyllabe de sa poitrine avec un rauque soupir.
Alors s’élevèrent des voix lamentables qui gémirent sans mesure et emplirent de regrets et de prières la chambre où ce père agonisant cherchait des yeux le portrait de son fils.
Ce fut pour Athos comme la transition qui le conduisit à son rêve.
Sans pousser un cri, sans verser une larme, patient, doux et résigné comme les martyrs, il leva les yeux au ciel afin d’y revoir, s’élevant au-dessus de la montagne de Djidgelli, l’ombre chère qui s’éloignait de lui au moment où Grimaud était arrivé.
Sans doute, en regardant au ciel, en reprenant son merveilleux songe, il repassa par les mêmes chemins où la vision à la fois si terrible et si douce l’avait conduit naguère ; car, après avoir fermé doucement les yeux ; il les rouvrit et se mit à sourire : il venait de voir Raoul qui lui souriait à son tour.
Les mains jointes sur sa poitrine, le visage tourné vers la fenêtre, baigné par l’air frais de la nuit qui apportait à son chevet les arômes des fleurs et des bois, Athos entra pour n’en plus sortir, dans la contemplation de ce paradis que les vivants ne voient jamais.
Dieu voulut sans doute ouvrir à cet élu les trésors de la béatitude éternelle, à l’heure où les autres hommes tremblent d’être sévèrement reçus par le Seigneur, et se cramponnent à cette vie qu’ils connaissent, dans la terreur de l’autre vie qu’ils entrevoient aux sombres et sévères flambeaux de la mort.
Athos était guidé par l’âme pure et sereine de son fils, qui aspirait l’âme paternelle. Tout pour ce juste fut mélodie et parfum, dans le rude chemin que prennent les âmes pour retourner dans la céleste patrie.
Après une heure de cette extase, Athos éleva doucement ses mains blanches comme la cire ; le sourire ne quitta point ses lèvres, et il murmura, si bas, si bas qu’à peine on l’entendit, ces deux mots adressés à Dieu ou à Raoul :
– Me voici !
Et ses mains retombèrent lentement comme si lui-même les eût reposées sur le lit.
La mort avait été commode et caressante à cette noble créature. Elle lui avait épargné les déchirements de l’agonie, les convulsions du départ suprême ; elle avait ouvert d’un doigt favorable les portes de l’éternité à cette grande âme digne de tous ses respects.
Dieu l’avait sans doute ordonné ainsi, pour que le souvenir pieux de cette mort si douce restât dans le cœur des assistants et dans la mémoire des autres hommes, trépas qui fit aimer le passage de cette vie à l’autre à ceux dont l’existence sur cette terre ne peut faire redouter le jugement dernier.
Athos garda même dans l’éternel sommeil ce sourire placide et sincère, ornement qui devait l’accompagner dans le tombeau. La quiétude de ses traits, le calme de son néant, firent douter longtemps ses serviteurs qu’il eût quitté la vie.
Les gens du comte voulurent emmener Grimaud, qui, de loin, dévorait ce visage pâlissant et n’approchait point, dans la crainte pieuse de lui apporter le souffle de la mort. Mais Grimaud, tout fatigué qu’il était, refusa de s’éloigner. Il s’assit sur le seuil, gardant son maître avec la vigilance d’une sentinelle, et jaloux de recueillir son premier regard au réveil, son dernier soupir à la mort.
Les bruits s’éteignaient dans toute la maison, et chacun respectait le sommeil du seigneur. Mais Grimaud, en prêtant l’oreille, s’aperçut que le comte ne respirait plus.
Il se souleva, ses mains appuyées sur le sol, et, de sa place, regarda s’il ne s’éveillerait pas un tressaillement dans le corps de son maître.
Rien ! la peur le prit ; il se leva tout à fait, et, au même moment, il entendit marcher dans l’escalier ; un bruit d’éperons heurtés par une épée, son belliqueux, familier à ses oreilles, l’arrêta comme il allait marcher vers le lit d’Athos. Une voix plus vibrante encore que le cuivre et l’acier retentit à trois pas de lui.
– Athos ! Athos ! mon ami ! criait cette voix émue jusqu’aux larmes.
– Monsieur le chevalier d’Artagnan ! balbutia Grimaud.
– Où est-il ? continua le mousquetaire.
Grimaud lui saisit le bras dans ses doigts osseux, et lui montra le lit, sur les draps duquel tranchait déjà la teinte livide du cadavre.
Une respiration haletante, le contraire d’un cri aigu, gonfla la gorge de d’Artagnan.
Il s’avança sur la pointe du pied, frissonnant, épouvanté du bruit que faisaient ses pas sur le parquet, et le cœur déchiré par une angoisse sans nom. Il approcha son oreille de la poitrine d’Athos, son visage de la bouche du comte. Ni bruit ni souffle. D’Artagnan recula.
Grimaud, qui l’avait suivi des yeux et pour qui chacun de ses mouvements avait été une révélation, vint timidement s’asseoir au pied du lit, et colla ses lèvres sur le drap que soulevaient les pieds roidis de son maître.
Alors on vit de larges pleurs s’échapper de ses yeux rougis.
Ce vieillard au désespoir, qui larmoyait courbé sans proférer une parole, offrait le plus émouvant spectacle que d’Artagnan, dans sa vie d’émotions, eût jamais rencontré.
Le capitaine resta debout en contemplation devant ce mort souriant, qui semblait avoir gardé sa dernière pensée pour faire à son meilleur ami, à l’homme qu’il avait le plus aimé après Raoul, un accueil gracieux, même au-delà de la vie, et, comme pour répondre à cette suprême flatterie de l’hospitalité, d’Artagnan alla baiser Athos au front et, de ses doigts tremblants, lui ferma les yeux.
Puis il s’assit au chevet du lit, sans peur de ce mort qui lui avait été si doux et si bienveillant pendant trente-cinq années ; il se nourrit avidement des souvenirs que le noble visage du comte lui ramenait en foule à l’esprit, les uns fleuris et charmants comme ce sourire, les autres sombres, mornes et glacés, comme cette figure aux yeux clos pour l’éternité.
Tout à coup, le flot amer qui montait de minute en minute envahit son cœur, et lui brisa la poitrine. Incapable de maîtriser son émotion, il se leva, et, s’arrachant violemment de cette chambre, où il venait de trouver mort celui auquel il venait apporter la nouvelle de la mort de Porthos, il poussa des sanglots si déchirants, que les valets, qui semblaient n’attendre qu’une explosion de douleur, y répondirent par leurs clameurs lugubres, et les chiens du seigneur par leurs lamentables hurlements.
Grimaud fut le seul qui n’éleva pas la voix. Même dans le paroxysme de sa douleur, il n’eût pas osé profaner la mort, ni pour la première fois troubler le sommeil de son maître. Athos, d’ailleurs, l’avait habitué à ne parler jamais.
Au point du jour, d’Artagnan, qui avait erré dans la salle basse en se mordant les poings pour étouffer ses soupirs, d’Artagnan monta encore une fois l’escalier, et, guettant le moment où Grimaud tournerait la tête de son côté, il lui fit signe de venir à lui, ce que le fidèle serviteur exécuta sans faire plus de bruit qu’une ombre.
D’Artagnan redescendit suivi de Grimaud.
Une fois au vestibule, prenant les mains du vieillard :
– Grimaud, dit-il, j’ai vu comment le père est mort : dis-moi maintenant comment est mort le fils.
Grimaud tira de son sein une large lettre, sur l’enveloppe de laquelle était tracée l’adresse d’Athos. Il reconnut l’écriture de M. de Beaufort, brisa le cachet et se mit à lire en arpentant, aux premiers rayons du jour bleuâtre, la sombre allée de vieux tilleuls foulée par les pas encore visibles du comte qui venait de mourir.
Chapitre CCLXV – Bulletin
Le duc de Beaufort écrivait à Athos. La lettre destinée à l’homme n’arrivait qu’au mort. Dieu changeait l’adresse.
« Mon cher comte, écrivait le prince avec sa grande écriture d’écolier malhabile, un grand malheur nous frappe au milieu d’un grand triomphe. Le roi perd un soldat des plus braves. Je perds un ami. Vous perdez M. de Bragelonne.
« Il est mort glorieusement, et si glorieusement, que je n’ai pas la force de pleurer comme je voudrais.
« Recevez mes tristes compliments, mon cher comte. Le Ciel nous distribue les épreuves selon la grandeur de notre cœur. Celle-là est immense, mais non au-dessus de votre courage.
« Votre bon ami,
« Le duc de Beaufort. »
Cette lettre renfermait une relation écrite par un des secrétaires du prince. C’était le plus touchant récit et le plus vrai de ce lugubre épisode qui dénouait deux existences.
D’Artagnan, accoutumé aux émotions de la bataille, et le cœur cuirassé contre les attendrissements, ne put s’empêcher de tressaillir en lisant le nom de Raoul, le nom de cet enfant chéri, devenu, comme son père, une ombre.
« Le matin, disait le secrétaire du prince, M. le duc commanda l’attaque. Normandie et Picardie avaient pris position dans les roches grises dominées par le talus de la montagne, sur le versant de laquelle s’élèvent les bastions de Djidgelli.
« Le canon, commençant à tirer, engagea l’action ; les régiments marchèrent pleins de résolution ; les piquiers avaient la pique haute ; les porteurs de mousquets avaient l’arme au bras. Le prince suivait attentivement la marche et le mouvement des troupes, qu’il était prêt à soutenir avec une forte réserve.
« Auprès de Monseigneur étaient les plus vieux capitaines et ses aides de camp. M. le vicomte de Bragelonne avait reçu l’ordre de ne pas quitter Son Altesse.
« Cependant le canon de l’ennemi, qui d’abord avait tonné indifféremment contre les masses, avait réglé son feu, et les boulets, mieux dirigés, étaient venus tuer quelques hommes autour du prince. Les régiments formés en colonne, et qui s’avançaient contre les remparts, furent un peu maltraités. Il y avait hésitation de la part de nos troupes, qui se voyaient mal secondées par notre artillerie. En effet, les batteries qu’on avait établies la veille n’avaient qu’un tir faible et incertain, en raison de leur position. La direction de bas en haut nuisait à la justesse des coups et de la portée.
« Monseigneur, comprenant le mauvais effet de cette position de l’artillerie de siège, commanda aux frégates embossées dans la petite rade de commencer un feu régulier contre la place.
« Pour porter cet ordre, M. de Bragelonne s’offrit tout d’abord ; mais Monseigneur refusa d’acquiescer à la demande du vicomte.
« Monseigneur avait raison, puisqu’il aimait et voulait ménager ce jeune seigneur ; il avait bien raison, et l’événement se chargea de justifier sa prévision et son refus ; car, à peine le sergent que Son Altesse avait chargé du message sollicité par M. de Bragelonne fut-il arrivé au bord de la mer, que deux gros coups de longue escopette partirent des rangs de l’ennemi et vinrent l’abattre.
« Le sergent tomba sur le sable mouillé qui but son sang.
« Ce que voyant, M. de Bragelonne sourit à Monseigneur, lequel lui dit :
« – Vous voyez, vicomte, je vous sauve la vie. Rapportez-le plus tard à M. le comte de La Fère, afin que, l’apprenant de vous, il m’en sache gré, à moi.
« Le jeune seigneur sourit tristement et répondit au duc :
« – Il est vrai, monseigneur, sans votre bienveillance, j’aurais été tué là-bas où est tombé ce pauvre sergent, et en un fort grand repos.
« M. de Bragelonne fit cette réponse d’un tel air, que Monseigneur répliqua vivement :
« – Vrai Dieu ! jeune homme, on dirait que l’eau vous en vient à la bouche : mais, par l’âme de Henri IV ! j’ai promis à votre père de vous ramener vivant, et, s’il plaît au Seigneur, je tiendrai ma parole.
« M. de Bragelonne rougit, et, d’une voix plus basse :
« – Monseigneur, dit-il, pardonnez-moi, je vous en prie ; c’est que j’ai toujours eu le désir d’aller aux occasions, et qu’il est doux de se distinguer devant son général, surtout quand le général est M. le duc de Beaufort.
« Monseigneur s’adoucit un peu, et, se tournant vers ses officiers qui se pressaient autour de lui, donna différents ordres.
« Les grenadiers des deux régiments arrivèrent assez près des fossés et des retranchements pour y lancer leurs grenades, qui firent peu d’effet.
« Cependant, M. d’Estrées, qui commandait la flotte, ayant vu la tentative du sergent pour approcher des vaisseaux, comprit qu’il fallait tirer sans ordres et ouvrir le feu.
« Alors les Arabes, se voyant frappés par les boulets de la flotte et par les ruines et les éclats de leurs mauvaises murailles, poussèrent des cris effrayants.
« Leurs cavaliers descendirent la montagne au galop, courbés sur leurs selles, et se lancèrent à fond de train sur les colonnes d’infanterie, qui, croisant les piques, arrêtèrent cet élan fougueux. Repoussés par l’attitude ferme du bataillon, les Arabes vinrent de grande furie se rejeter vers l’état-major qui n’était point gardé en ce moment.
« Le danger fut grand : Monseigneur tira l’épée ; ses secrétaires et ses gens l’imitèrent ; les officiers de sa suite engagèrent un combat avec ces furieux.
« Ce fut alors que M. de Bragelonne put contenter l’envie qu’il manifestait depuis le commencement de l’action. Il combattit près du prince avec une vigueur de Romain, et tua trois Arabes avec sa petite épée.
« Mais il était visible que sa bravoure ne venait pas d’un sentiment d’orgueil, naturel à tous ceux qui combattent. Elle était impétueuse, affectée, forcée même ; il cherchait à s’enivrer du bruit et du carnage.
« Il s’échauffa de telle sorte, que Monseigneur lui cria d’arrêter.
« Il dut entendre la voix de Son Altesse, puisque nous l’entendions, nous qui étions à ses côtés. Cependant il ne s’arrêta pas, et continua de courir vers les retranchements.
« Comme M. de Bragelonne était un officier fort soumis, cette désobéissance aux ordres de Monseigneur surprit fort tout le monde, et M. de Beaufort redoubla d’instances, en criant :
« – Arrêtez, Bragelonne ! Où allez-vous ? Arrêtez ! reprit Monseigneur, je vous l’ordonne.
« Nous tous, imitant le geste de M. le duc, nous avions levé la main. Nous attendions que le cavalier tournât bride ; mais M. de Bragelonne courait toujours vers les palissades.
« – Arrêtez, Bragelonne ! répéta le prince d’une voix très forte ; arrêtez au nom de votre père !
« À ces mots, M. de Bragelonne se retourna, son visage exprimait une vive douleur, mais il ne s’arrêtait pas ; nous jugeâmes alors que son cheval l’emportait.
« Quand M. le duc eut deviné que le vicomte n’était plus maître de son cheval, et qu’il l’eut vu dépasser les premiers grenadiers, Son Altesse cria :
« – Mousquetaires, tuez-lui son cheval ! Cent pistoles à qui mettra bas le cheval !
« Mais de tirer sur la bête sans atteindre le cavalier, qui eut pu l’espérer ? Aucun n’osait. Enfin il s’en présenta un, c’était enfin tireur du régiment de Picardie, nommé La Luzerne, qui coucha en joue l’animal, tira et l’atteignit à la croupe, car on vit le sang rougir le pelage blanc du cheval ; seulement, au lieu de tomber, le maudit genet s’emporta plus furieusement encore.
« Tout Picardie, qui voyait ce malheureux jeune homme courir à la mort, criait à tue-tête : “Jetez-vous en bas, monsieur le vicomte ! en bas, en bas, jetez-vous en bas !” M. de Bragelonne était un officier fort aimé dans toute l’armée.
« Déjà le vicomte était arrivé à portée de pistolet du rempart ; une décharge partit et l’enveloppa de feu et de fumée. Nous le perdîmes de vue ; la fumée dissipée, on le revit à pied, debout ; son cheval venait d’être tué.
« Le vicomte fut sommé de se rendre par les Arabes ; mais il leur fit un signe négatif avec sa tête, et continua de marcher aux palissades.
« C’était une imprudence mortelle. Cependant toute l’armée lui sut gré de ne point reculer, puisque le malheur l’avait conduit si près. Il marcha quelques pas encore, et les deux régiments lui battirent des mains.
« Ce fut encore à ce moment que la seconde décharge ébranla de nouveau les murailles, et le vicomte de Bragelonne disparut une seconde fois dans le tourbillon ; mais, cette fois, la fumée eut beau se dissiper, nous ne le vîmes plus debout. Il était couché, la tête plus bas que les jambes, sur les bruyères, et les Arabes commencèrent à vouloir sortir de leurs retranchements pour venir lui couper la tête ou prendre son corps, comme c’est la coutume chez les infidèles.
« Mais Son Altesse M. le duc de Beaufort avait suivi tout cela du regard, et ce triste spectacle lui avait arraché de grands et douloureux soupirs. Il se mit donc à crier, voyant les Arabes courir comme des fantômes blancs parmi les lentisques :
« – Grenadiers, piquiers, est-ce que vous leur laisserez prendre ce noble corps ?
« En disant ces mots et en agitant son épée, il courut lui-même vers l’ennemi. Les régiments, s’élançant sur ses traces, coururent à leur tour en poussant des cris aussi terribles que ceux des Arabes étaient sauvages.
« Le combat commença sur le corps de M. de Bragelonne, et fut si acharné, que cent soixante Arabes y demeurèrent morts, à côté de cinquante au moins des nôtres.
« Ce fut un lieutenant de Normandie qui chargea le corps du vicomte sur ses épaules, et le rapporta dans nos lignes.
« Cependant l’avantage se poursuivait ; les régiments prirent avec eux la réserve, et les palissades des ennemis furent renversées.
« À trois heures, le feu des Arabes cessa ; le combat à l’arme blanche dura deux heures ; ce fut un massacre.
« À cinq heures, nous étions victorieux sur tous les points ; l’ennemi avait abandonné ses positions, et M. le duc avait fait planter le drapeau blanc sur le point culminant du monticule.
« Ce fut alors que l’on put songer à M. de Bragelonne, qui avait huit grands coups au travers du corps, et dont presque tout le sang était perdu.
« Toutefois, il respirait encore, ce qui donna une joie inexprimable à Monseigneur, lequel voulut assister, lui aussi, au premier pansement du vicomte et à la consultation des chirurgiens.
« Il y en eut deux d’entre eux qui déclarèrent que M. de Bragelonne vivrait. Monseigneur leur sauta au cou, et leur promit mille louis chacun s’ils le sauvaient.
« Le vicomte entendit ces transports de joie, et, soit qu’il fût désespéré, soit qu’il souffrît de ses blessures, il exprima par sa physionomie une contrariété qui donna beaucoup à penser, surtout à l’un de ses secrétaires, quand il eut entendu ce qui va suivre.
« Le troisième chirurgien qui vint était le frère Sylvain de Saint-Cosme, le plus savant des nôtres. Il sonda les plaies à son tour et ne dit rien.
« M. de Bragelonne ouvrait des yeux fixes et semblait interroger chaque mouvement, chaque pensée du savant chirurgien.
« Celui-ci, questionné par Monseigneur, répondit qu’il voyait bien trois plaies mortelles sur huit, mais que si forte était la constitution du blessé, si féconde la jeunesse, si miséricordieuse la bonté de Dieu, que peut-être M. de Bragelonne en reviendrait-il, si toutefois il ne faisait pas le moindre mouvement.
« Frère Sylvain ajouta, en se retournant vers ses aides :
« – Surtout, ne le remuez pas même du doigt, ou vous le tuerez.
« Et nous sortîmes tous de la tente avec un peu d’espoir.
« Ce secrétaire, en sortant, crut voir un sourire pâle et triste glisser sur les lèvres du vicomte, lorsque M. le duc lui dit d’une voix caressante :
« – Oh ! vicomte, nous te sauverons ! Mais le soir, quand on crut que le malade devait avoir reposé, l’un des aides entra dans la tente du blessé, et en ressortit en poussant de grands cris.
« Nous accourûmes tous en désordre, M. le duc avec nous, et l’aide nous montra le corps de M. de Bragelonne par terre, en bas du lit, baigné dans le reste de son sang.
« Il y a apparence qu’il avait eu quelque nouvelle convulsion, quelque mouvement fébrile, et qu’il était tombé ; que la chute qu’il avait faite avait accéléré sa fin, selon le pronostic de frère Sylvain.
« On releva le vicomte ; il était froid et mort. Il tenait une boucle de cheveux blonds à la main droite, et cette main était crispée sur son cœur. »
Suivaient les détails de l’expédition et de la victoire remportée sur les Arabes.
D’Artagnan s’arrêta au récit de la mort du pauvre Raoul.
– Oh ! murmura-t-il, malheureux enfant, un suicide !
Et, tournant les yeux vers la chambre du château où dormait Athos d’un sommeil éternel :
– Ils se sont tenu parole l’un à l’autre, dit-il tout bas. Maintenant, je les trouve heureux : ils doivent être réunis.
Et il reprit à pas lents le chemin du parterre.
Toute la rue, tous les environs se remplissaient déjà de voisins éplorés qui se racontaient les uns aux autres la double catastrophe et se préparaient aux funérailles.
Chapitre CCLXVI – Le dernier chant du poème
Dès le lendemain, on vit arriver toute la noblesse des environs, celle de la province, partout où les messagers avaient eu le temps de porter la nouvelle.
D’Artagnan était resté enfermé sans vouloir parler à personne. Deux morts aussi lourdes tombant sur le capitaine, après la mort de Porthos, avaient accablé pour longtemps cet esprit jusqu’alors infatigable.
Excepté Grimaud, qui entra dans sa chambre une fois, le mousquetaire n’aperçut ni valets ni commensaux.
Il crut deviner au bruit de la maison, à ce train des allées et des venues, qu’on disposait tout pour les funérailles du comte. Il écrivit au roi pour lui demander un surcroît de congé.
Grimaud, nous l’avons dit, était entré chez d’Artagnan, s’était assis sur un escabeau, près de la porte, comme un homme qui médite profondément, puis, se levant, avait fait signe à d’Artagnan de le suivre.
Celui-ci obéit en silence. Grimaud descendit jusqu’à la chambre à coucher du comte, montra du doigt au capitaine la place du lit vide, et leva éloquemment les yeux au ciel.
– Oui, reprit d’Artagnan, oui, bon Grimaud, auprès du fils qu’il aimait tant.
Grimaud sortit de la chambre et arriva au salon, où, selon l’usage de la province, on avait dû disposer le corps en parade avant de l’ensevelir à jamais.
D’Artagnan fut frappé de voir deux cercueils ouverts dans ce salon ; il approcha, sur l’invitation muette de Grimaud, et vit dans l’un d’eux Athos, beau jusque dans la mort, et, dans l’autre Raoul, les yeux fermés, les joues nacrées comme le Pallas de Virgile, et le sourire sur ses lèvres violettes.
Il frissonna de voir le père et le fils, ces deux âmes envolées, représentés sur terre par deux mornes cadavres incapables de se rapprocher, si près qu’ils fussent l’un de l’autre.
– Raoul ici ! murmura-t-il. Oh ! Grimaud, tu ne me l’avais pas dit !
Grimaud secoua la tête et ne répondit pas, mais, prenant d’Artagnan par la main, il le conduisit au cercueil et lui montra, sous le fin suaire, les noires blessures par lesquelles avait dû s’envoler la vie.
Le capitaine détourna la vue, et, jugeant inutile de questionner Grimaud qui ne répondrait pas, il se rappela que le secrétaire de M. de Beaufort en avait écrit plus que lui, d’Artagnan, n’avait eu le courage d’en lire.
Reprenant cette relation de l’affaire qui avait coûté la vie à Raoul, il trouva ces mots qui formaient le dernier paragraphe de la lettre :
« M. le duc a ordonné que le corps de M. le vicomte fût embaumé, comme cela se pratique chez les Arabes lorsqu’ils veulent que leurs corps soient portés dans la terre natale, et M. le duc a destiné des relais pour qu’un valet de confiance, qui avait élevé le jeune homme, pût ramener son cercueil à M. le comte de La Fère. »
– Ainsi, pensa d’Artagnan, je suivrai tes funérailles mon cher enfant, moi, déjà vieux, moi, qui ne vaut plus rien sur la terre, et je répandrai la poussière sur ce front que je baisais encore il y a deux mois. Dieu l’a voulu. Tu l’as voulu toi-même. Je n’ai plus même le droit de pleurer ; tu as choisi ta mort ; elle t’a semblé préférable à la vie. »
Enfin, arriva le moment où les froides dépouilles de ces deux gentilshommes devaient être rendues à la terre.
Il y eut une telle affluence de gens de guerre et de peuple, que, jusqu’au lieu de la sépulture, qui était une chapelle dans la plaine, le chemin de la ville fut rempli de cavaliers et de piétons en habits de deuil.
Athos avait choisi pour sa dernière demeure le petit enclos de cette chapelle, érigée par lui aux limites de ses terres. Il en avait fait venir les pierres, sculptées en 1550, d’un vieux manoir gothique situé dans le Berri, et qui avait abrité sa première jeunesse.
La chapelle, ainsi réédifiée, ainsi transportée, riait sous un massif de peupliers et de sycomores. Elle était desservie chaque dimanche par le curé du bourg voisin, à qui Athos faisait une rente de deux cents livres à cet effet, et tous les vassaux de son domaine, au nombre d’environ quarante, les laboureurs et les fermiers avec leurs familles y venaient entendre la messe, sans avoir besoin de se rendre à la ville.
Derrière la chapelle s’étendait, enfermé dans deux grosses haies de coudriers, de sureaux et d’aubépines, ceintes d’un fossé profond, le petit clos inculte, mais joyeux dans sa stérilité, parce que les mousses y étaient hautes, parce que les héliotropes sauvages et les ravenelles y croisaient leurs parfums ; parce que sous les marronniers venait sourdre une grosse source, prisonnière dans une citerne de marbre, et que, sur des thyms, tout autour s’abattaient des milliers d’abeilles, venues de toutes les plaines voisines, tandis que les pinsons et les rouges-gorges chantaient follement sur les fleurs de la haie.
Ce fut là qu’on amena les deux cercueils, au milieu d’une foule silencieuse et recueillie.
L’office des morts célébré, les derniers adieux faits à ces nobles morts, toute l’assistance se dispersa, parlant par les chemins des vertus et de la douce mort du père, des espérances que donnait le fils et de sa triste fin sur le rivage d’Afrique.
Et peu à peu les bruits s’éteignirent comme les lampes allumées dans l’humble nef. Le desservant salua une dernière fois l’autel et les tombes fraîches encore ; puis, suivi de son assistant, qui sonnait une rauque clochette, il regagna lentement son presbytère.
D’Artagnan, demeuré seul, s’aperçut que la nuit venait.
Il avait oublié l’heure en songeant aux morts.
Il se leva du banc de chêne sur lequel il s’était assis dans la chapelle, et voulut, comme le prêtre, aller dire un dernier adieu à la double fosse qui renfermait ses amis perdus.
Une femme priait agenouillée sur cette terre humide.
D’Artagnan s’arrêta au seuil de la chapelle pour ne pas troubler cette femme, et aussi pour tâcher de voir quelle était l’amie pieuse qui venait remplir ce devoir sacré avec tant de zèle et de persévérance.
L’inconnue cachait son visage sous ses mains, blanches comme des mains d’albâtre. À la noble simplicité de son costume on devinait la femme de distinction. Au-dehors, plusieurs chevaux montés par des valets et un carrosse de voyage attendaient cette dame. D’Artagnan cherchait vainement à deviner ce qui la regardait.
Elle priait toujours ; elle passait souvent son mouchoir sur son visage. D’Artagnan comprit qu’elle pleurait.
Il la vit frapper sa poitrine avec la componction impitoyable de la femme chrétienne. Il l’entendit proférer à plusieurs reprises ce cri parti d’un cœur ulcéré : « Pardon ! pardon ! »
Et comme elle semblait s’abandonner tout entière à sa douleur, comme elle se renversait, à demi évanouie, au milieu de ses plaintes et de ses prières, d’Artagnan, touché par cet amour pour ses amis tant regrettés, fit quelques pas vers la tombe, afin d’interrompre le sinistre colloque de la pénitente avec les morts.
Mais aussitôt que son pied eut crié sur le sable, l’inconnue releva la tête et laissa voir à d’Artagnan un visage inondé de larmes, un visage ami.
C’était Mlle de La Vallière !
– M. d’Artagnan ! murmura-t-elle.
– Vous ! répondit le capitaine d’une voix sombre, vous ici ! Oh ! madame, j’eusse aimé mieux vous voir parée de fleurs dans le manoir du comte de La Fère. Vous eussiez moins pleuré, eux aussi, moi aussi !
– Monsieur ! dit-elle en sanglotant.
– Car c’est vous, ajouta l’impitoyable ami des morts, c’est vous qui avez couché ces deux hommes dans la tombe.
– Oh ! épargnez-moi !
– À Dieu ne plaise, mademoiselle, que j’offense une femme ou que je la fasse pleurer en vain ; mais je dois dire que la place du meurtrier n’est pas sur la tombe des victimes.
Elle voulut répondre.
– Ce que je vous dis là, ajouta-t-il froidement, je le disais au roi.
Elle joignit les mains.
– Je sais, dit-elle, que j’ai causé la mort du vicomte de Bragelonne.
– Ah ! vous le savez ?
– La nouvelle en est arrivée à la Cour hier. J’ai fait, depuis cette nuit à deux heures, quarante lieues pour venir demander pardon au comte, que je croyais encore vivant, et pour supplier Dieu, sur la tombe de Raoul, qu’il m’envoie tous les malheurs que je mérite, excepté un seul. Maintenant, monsieur, je sais que la mort du fils a tué le père ; j’ai deux crimes à me reprocher ; j’ai deux punitions à attendre de Dieu.
– Je vous répéterai, mademoiselle, dit M. d’Artagnan, ce que m’a dit de vous, à Antibes, M. de Bragelonne, quand déjà il méditait sa mort :
« Si l’orgueil et la coquetterie l’ont entraînée, je lui pardonne en la méprisant. Si l’amour l’a fait succomber, je lui pardonne en lui jurant que jamais nul ne l’eût aimée autant que moi. »
– Vous savez, interrompit Louise, que, pour mon amour, j’allais me sacrifier moi-même ; vous savez si j’ai souffert quand vous me rencontrâtes perdue, mourante, abandonnée. Eh bien ! jamais je n’ai autant souffert qu’aujourd’hui, parce qu’alors j’espérais, je désirais, et qu’aujourd’hui je n’ai plus rien à souhaiter ; parce que ce mort entraîne toute ma joie dans sa tombe ; parce que je n’ose plus aimer sans remords, et que, je le sens, celui que j’aime, oh ! c’est la loi, me rendra les tortures que j’ai fait subir à d’autres.
D’Artagnan ne répondit rien ; il sentait trop bien qu’elle ne se trompait point.
– Eh bien ! ajouta-t-elle, cher monsieur d’Artagnan, ne m’accablez pas aujourd’hui, je vous en conjure encore. Je suis comme la branche détachée du tronc, je ne tiens plus à rien en ce monde, et un courant m’entraîne je ne sais où. J’aime follement, j’aime au point de venir le dire, impie que je suis, sur les cendres de ce mort, et je n’en rougis pas, et je n’en ai pas de remords. C’est une religion que cet amour. Seulement, comme plus tard vous me verrez seule, oubliée, dédaignée ; comme vous me verrez punie de ce que vous êtes destiné à punir, épargnez-moi dans mon éphémère bonheur ; laissez-le moi pendant quelques jours, pendant quelques minutes. Il n’existe peut-être plus à l’heure où je vous parle. Mon Dieu ! ce double meurtre est peut-être déjà expié.
Elle parlait encore ; un bruit de voix et de pas de chevaux fit dresser l’oreille au capitaine.
Un officier du roi, M. de Saint-Aignan, venait chercher La Vallière de la part du roi, que rongeaient, dit-il, la jalousie et l’inquiétude.
De Saint-Aignan ne vit pas d’Artagnan, caché à moitié par l’épaisseur d’un marronnier qui versait l’ombre sur les deux tombeaux.
Louise le remercia et le congédia d’un geste. Il retourna hors de l’enclos.
– Vous voyez, dit amèrement le capitaine à la jeune femme, vous voyez, madame, que votre bonheur dure encore.
La jeune femme se releva d’un air solennel :
– Un jour, dit-elle, vous vous repentirez de m’avoir si mal jugée. Ce jour-là, monsieur, c’est moi qui prierai Dieu d’oublier que vous avez été injuste pour moi. D’ailleurs, je souffrirai tant, que vous serez le premier à plaindre mes souffrances. Ce bonheur, monsieur d’Artagnan, ne me le reprochez pas : il me coûte cher, et je n’ai pas payé toute ma dette.
En disant ces mots, elle s’agenouilla encore doucement et affectueusement.
– Pardon, une dernière fois, mon fiancé Raoul, dit-elle. J’ai rompu notre chaîne ; nous sommes tous deux destinés à mourir de douleur. C’est toi qui pars le premier : ne crains rien, je te suivrai. Vois seulement que je n’ai pas été lâche, et que je suis venue te dire ce suprême adieu. Le Seigneur m’est témoin, Raoul, que, s’il eût fallu ma vie pour racheter la tienne, j’eusse donné sans hésiter ma vie. Je ne pourrais donner mon amour. Encore une fois, pardon !
Elle cueillit un rameau et l’enfonça dans la terre, puis essuya ses yeux trempés de larmes, salua d’Artagnan et disparut.
Le capitaine regarda partir chevaux, cavaliers et carrosse, puis, croisant les bras sur sa poitrine gonflée :
– Quand sera-ce mon tour de partir ? dit-il d’une voix émue. Que reste-t-il à l’homme après la jeunesse, après l’amour, après la gloire, après l’amitié, après la force, après la richesse ?… Ce rocher sous lequel dort Porthos, qui posséda tout ce que je viens de dire ; cette mousse sous laquelle reposent Athos et Raoul, qui possédèrent bien plus encore !
Il hésita un moment, l’œil atone ; puis, se redressant :
– Marchons toujours, dit-il. Quand il en sera temps, Dieu me le dira comme il l’a dit aux autres.
Il toucha du bout des doigts la terre mouillée par la rosée du soir, se signa comme s’il eût été au bénitier d’une église et reprit seul, seul à jamais, le chemin de Paris.
Chapitre CCLXVII – Épilogue
Quatre ans après la scène que nous venons de décrire, deux cavaliers bien montés traversèrent Blois au petit jour et vinrent tout ordonner pour une chasse à l’oiseau que le roi voulait faire dans cette plaine accidentée que coupe en deux la Loire, et qui confine d’un côté à Meung, de l’autre à Amboise.
C’était le capitaine des levrettes du roi et le gouverneur des faucons, personnages fort respectés du temps de Louis XIII, mais un peu négligés par son successeur.
Ces deux cavaliers, après avoir reconnu le terrain, s’en revenaient, leurs observations faites, quand ils aperçurent des petits groupes de soldats épars que des sergents plaçaient de loin en loin, aux débouchés des enceintes. Ces soldats étaient les mousquetaires du roi.
Derrière eux venait, sur un bon cheval, le capitaine, reconnaissable à ses broderies d’or. Il avait des cheveux gris, une barbe grisonnante. Il semblait un peu voûté, bien que maniant son cheval avec aisance, et regardait tout autour de lui pour surveiller.
– M. d’Artagnan ne vieillit pas, dit le capitaine des levrettes à son collègue le fauconnier ; avec dix ans de plus que nous, il paraît un cadet, à cheval.
– C’est vrai, répondit le capitaine des faucons, voilà vingt ans que je le vois toujours le même.
Cet officier se trompait : d’Artagnan, depuis quatre ans, avait pris douze années.
L’âge imprimait ses griffes impitoyables à chaque angle de ses yeux ; son front s’était dégarni, ses mains, jadis brunes et nerveuses, blanchissaient comme si le sang commençait à s’y refroidir.
D’Artagnan aborda les deux officiers avec la nuance d’affabilité qui distingue les hommes supérieurs. Il reçut en échange de sa courtoisie deux saluts pleins de respect.
– Ah ! quelle heureuse chance de vous voir ici, monsieur d’Artagnan ! s’écria le fauconnier.
– C’est plutôt à moi de vous dire cela, messieurs, répliqua le capitaine, car, de nos jours, le roi se sert plus souvent de ses mousquetaires que de ses oiseaux.
– Ce n’est pas comme au bon temps, soupira le fauconnier. Vous rappelez-vous, monsieur d’Artagnan, quand le feu roi volait la pie dans les vignes au-delà de Beaugency ? Ah ! dame ! vous n’étiez pas capitaine des mousquetaires dans ce temps-là, monsieur d’Artagnan.
– Et vous n’étiez qu’anspessades des tiercelets, reprit d’Artagnan avec enjouement. Il n’importe, mais c’était le bon temps, attendu que c’est toujours le bon temps quand on est jeune… Bonjour, monsieur le capitaine des levrettes !
– Vous me faites honneur, monsieur le comte, dit celui-ci.
D’Artagnan ne répondit rien. Ce titre de comte ne l’avait pas frappé : d’Artagnan était devenu comte depuis quatre ans.
– Est-ce que vous n’êtes pas bien fatigué de la longue route que vous venez de faire, monsieur le capitaine ? continua le fauconnier. C’est deux cents lieues, je crois qu’il y a d’ici à Pignerol ?
– Deux cent soixante pour aller et autant pour revenir, dit tranquillement d’Artagnan.
– Et, fit l’oiseleur tout bas, il va bien ?
– Qui ? demanda d’Artagnan.
– Mais ce pauvre M. Fouquet, continua tout bas le fauconnier.
Le capitaine des levrettes s’était écarté par prudence.
– Non, répondit d’Artagnan, le pauvre homme s’afflige sérieusement ; il ne comprend pas que la prison soit une faveur, il dit que le Parlement l’avait absous en le bannissant, et que le bannissement c’est la liberté. Il ne se figure pas qu’on avait juré sa mort, et que, sauver sa vie des griffes du Parlement, c’est avoir trop d’obligation à Dieu.
– Ah ! oui, le pauvre homme a frisé l’échafaud, répondit le fauconnier ; on dit que M. Colbert avait déjà donné des ordres au gouverneur de la Bastille, et que l’exécution était commandée.
– Enfin ! fit d’Artagnan d’un air pensif et comme pour couper court à la conversation.
– Enfin ! répéta le capitaine des levrettes, en se rapprochant, voilà M. Fouquet à Pignerol, il l’a bien mérité ; il a eu le bonheur d’y être conduit par vous ; il avait assez volé le roi.
D’Artagnan lança au maître des chiens un de ses mauvais regards, et lui dit :
– Monsieur, si l’on venait me dire que vous avez mangé les croûtes de vos levrettes, non seulement je ne le croirais pas, mais encore, si vous étiez condamné pour cela au cachot, je vous plaindrais, et je ne souffrirais pas qu’on parlât mal de vous. Cependant, monsieur, si fort honnête homme que vous soyez, je vous affirme que vous ne l’êtes pas plus que ne l’était le pauvre M. Fouquet.
Après avoir essuyé cette verte mercuriale, le capitaine des chiens de Sa Majesté baissa le nez et laissa le fauconnier gagner deux pas sur lui auprès de d’Artagnan.
– Il est content, dit le fauconnier bas au mousquetaire ; on voit bien que les lévriers sont à la mode aujourd’hui ; s’il était fauconnier, il ne parlerait pas de même.
D’Artagnan sourit mélancoliquement de voir cette grande question politique résolue par le mécontentement d’un intérêt si humble ; il pensa encore un moment à cette belle existence du surintendant, à l’écroulement de sa fortune, à la mort lugubre qui l’attendait, et, pour conclure :
– M. Fouquet, dit-il, aimait les volières ?
– Oh ! monsieur, passionnément, reprit le fauconnier avec un accent de regret amer et un soupir qui fut l’oraison funèbre de Fouquet.
D’Artagnan laissa passer la mauvaise humeur de l’un et la tristesse de l’autre, et continua de s’avancer dans la plaine.
On voyait déjà au loin les chasseurs poindre aux issues du bois, les panaches des écuyères passer comme des étoiles filantes les clairières, et les chevaux blancs couper de leurs lumineuses apparitions les sombres fourrés des taillis.
– Mais, reprit d’Artagnan, nous ferez-vous une longue chasse ? Je vous prierai de nous donner l’oiseau bien vite, je suis très fatigué. Est-ce un héron, est-ce un cygne ?
– L’un et l’autre, monsieur d’Artagnan, dit le fauconnier ; mais ne vous inquiétez pas, le roi n’est pas connaisseur ; il ne chasse pas pour lui ; il veut seulement donner le divertissement aux dames.
Ce mot aux dames fut accentué de telle sorte qu’il fit dresser l’oreille à d’Artagnan.
– Ah ! fit-il en regardant le fauconnier d’un air surpris.
Le capitaine des levrettes souriait, sans doute pour se raccommoder avec le mousquetaire.
– Oh ! riez, dit d’Artagnan ; je ne sais plus rien des nouvelles, moi ; j’arrive hier après un mois d’absence. J’ai laissé la Cour triste encore de la mort de la reine mère. Le roi ne voulait plus s’amuser depuis qu’il avait recueilli le dernier soupir d’Anne d’Autriche ; mais tout finit en ce monde. Eh ! bien il n’est plus triste, tant mieux !
– Et tout commence aussi, dit le capitaine des levrettes avec un gros rire.
– Ah ! fit pour la seconde fois d’Artagnan qui brûlait de connaître, mais à qui la dignité défendait d’interroger au-dessous de lui ; il y a quelque chose qui commence, à ce qu’il paraît ?
Le capitaine fit un clignement d’œil significatif. Mais d’Artagnan ne voulait rien savoir de cet homme.
– Verra-t-on le roi de bonne heure ? demanda-t-il au fauconnier.
– Mais, à sept heures, monsieur, je fais lancer les oiseaux.
– Qui vient avec le roi ? Comment va Madame ? Comment va la reine ?
– Mieux, monsieur.
– Elle a donc été malade ?
– Monsieur, depuis le dernier chagrin qu’elle a eu, Sa Majesté est demeurée souffrante.
– Quel chagrin ? Ne craignez pas de m’instruire, mon cher monsieur. J’arrive.
– Il paraît que la reine, un peu négligée depuis que sa belle-mère est morte, s’est plainte au roi, qui lui aurait répondu : « Est-ce que je ne couche pas chez vous toutes les nuits, madame ? Que vous faut-il de plus ? »
– Ah ! dit d’Artagnan, pauvre femme ! Elle doit bien haïr Mlle de La Vallière.
– Oh ! non, pas Mlle de La Vallière, répondit le fauconnier.
– Qui donc, alors ?
Le cor interrompit cet entretien. Il appelait les chiens et les oiseaux. Le fauconnier et son compagnon piquèrent aussitôt et laissèrent d’Artagnan seul au milieu du sens suspendu.
Le roi apparaissait au loin entouré de dames et de cavaliers.
Toute cette troupe s’avançait au pas, en bel ordre, les cors et les trompes animant les chiens et les chevaux.
C’était un mouvement, un bruit, un mirage de lumière dont maintenant rien ne donnera plus une idée, si ce n’est la menteuse opulence et la fausse majesté des jeux de théâtre.
D’Artagnan, d’un œil un peu affaibli, distingua derrière le groupe trois carrosses ; le premier était celui destiné à la reine. Il était vide.
D’Artagnan, qui ne vit pas Mlle de La Vallière à côté du roi, la chercha et la vit dans le second carrosse.
Elle était seule avec deux femmes qui semblaient s’ennuyer comme leur maîtresse.
À la gauche du roi, sur un cheval fougueux, maintenu par la main habile, brillait une femme de la plus éclatante beauté.
Le roi lui souriait, et elle souriait au roi.
Tout le monde riait aux éclats quand elle avait parlé.
« Je connais cette femme, pensa le mousquetaire ; qui donc est-elle ? »
Et il se pencha vers son ami le fauconnier, à qui il adressa cette question.
Celui-ci allait répondre, quand le roi, apercevant d’Artagnan :
– Ah ! comte, dit-il, vous voilà donc revenu. Pourquoi ne vous ai-je pas vu ?
– Sire, répondit le capitaine, parce que Votre Majesté dormait quand je suis arrivé, et qu’elle n’était pas éveillée quand j’ai pris mon service ce matin.
– Toujours le même, dit à haute voix Louis satisfait. Reposez-vous, comte, je vous l’ordonne. Vous dînerez avec moi aujourd’hui.
Un murmure d’admiration enveloppa d’Artagnan comme une immense caresse. Chacun s’empressait autour de lui. Dîner avec le roi, c’était un honneur que Sa Majesté ne prodiguait pas comme Henri IV. Le roi fit quelques pas en avant, et d’Artagnan se sentit arrêté par un nouveau groupe au milieu duquel brillait Colbert.
– Bonjour, monsieur d’Artagnan, lui dit le ministre avec une affable politesse ; avez-vous fait bonne route ?
– Oui, monsieur, dit d’Artagnan en saluant sur le cou de son cheval.
– J’ai entendu le roi vous inviter à sa table pour ce soir, continua le ministre, et vous y trouverez un ancien ami à vous.
– Un ancien ami à moi ? demanda d’Artagnan, plongeant avec douleur dans les flots sombres du passé, qui avaient englouti pour lui tant d’amitiés et tant de haines.
– M. le duc d’Alaméda, qui est arrivé ce matin d’Espagne, reprit Colbert.
– Le duc d’Alaméda ? fit d’Artagnan en cherchant.
– Moi ! fit un vieillard blanc comme la neige et courbé dans son carrosse, qu’il faisait ouvrir pour aller au-devant du mousquetaire.
– Aramis ! cria d’Artagnan, frappé de stupeur.
Et il laissa, inerte qu’il était, le bras amaigri du vieux seigneur se pendre en tremblant à son cou.
Colbert, après avoir observé un instant en silence, poussa son cheval et laissa les deux anciens amis en tête à tête.
– Ainsi, dit le mousquetaire en prenant le bras d’Aramis, vous voilà, vous, l’exilé, le rebelle, en France ?
– Et je dîne avec vous chez le roi, fit en souriant l’évêque de Vannes. Oui, n’est-ce pas, vous vous demandez à quoi sert la fidélité en ce monde ? Tenez, laissons passer le carrosse de cette pauvre La Vallière. Voyez comme elle est inquiète ! comme son œil flétri par les larmes suit le roi qui va là-bas à cheval !
– Avec qui ?
– Avec Mlle de Tonnay-Charente, devenue Mme de Montespan, répondit Aramis.
– Elle est jalouse, elle est donc trompée ?
– Pas encore, d’Artagnan, mais cela ne tardera pas.
Ils causèrent ensemble tout en suivant la chasse, et le cocher d’Aramis les conduisit si habilement, qu’ils arrivèrent au moment où le faucon, pillant l’oiseau, le forçait à s’abattre et tombait sur lui.
Le roi mit pied à terre, Mme de Montespan l’imita. On était arrivé devant une chapelle isolée, cachée de gros arbres dépouillés déjà par les premiers vents de l’automne. Derrière cette chapelle était un enclos fermé par une porte de treillage.
Le faucon avait forcé la proie à tomber dans l’enclos attenant à cette petite chapelle, et le roi voulut y pénétrer pour prendre la première plume selon l’usage.
Chacun fit cercle autour du bâtiment et des haies, trop petits pour recevoir tout le monde.
D’Artagnan retint Aramis, qui voulait descendre du carrosse comme les autres, et, d’une voix brève :
– Savez-vous, Aramis, dit-il, où le hasard nous a conduits ?
– Non, répondit le duc.
– C’est ici que reposent des gens que j’ai connus, dit d’Artagnan, ému par un triste souvenir.
Aramis, sans rien deviner et d’un pas tremblant, pénétra dans la chapelle par une petite porte que lui ouvrit d’Artagnan.
– Où sont-ils ensevelis ? dit-il.
– Là, dans l’enclos. Il y a une croix, vous voyez, sous ce petit cyprès. Le petit cyprès est planté sur leur tombe ; n’y allez pas ; le roi s’y rend en ce moment, le héron y est tombé.
Aramis s’arrêta et se cacha dans l’ombre. Ils virent alors, sans être vus, la pâle figure de La Vallière, qui, oubliée dans son carrosse, avait d’abord regardé mélancoliquement à sa portière ; puis, emportée par la jalousie, s’était avancée dans la chapelle, où, appuyée sur un pilier, elle contemplait dans l’enclos le roi souriant, qui faisait signe à Mme de Montespan d’approcher et de ne pas avoir peur.
Mme de Montespan s’approcha ; elle prit la main que lui offrait le roi, et celui-ci, arrachant la première plume du héron que le faucon venait d’étrangler, l’attacha au chapeau de sa belle compagne.
Elle, alors, souriant à son tour, baisa tendrement la main qui lui faisait ce présent.
Le roi rougit de plaisir ; il regarda Mme de Montespan avec le feu du désir et de l’amour.
– Que me donnerez-vous en échange ? dit-il.
Elle cassa un des panaches du cyprès et l’offrit au roi, enivré d’espoir.
– Mais, dit tout bas Aramis à d’Artagnan, le présent est triste, car ce cyprès ombrage une tombe.
– Oui, et cette tombe est celle de Raoul de Bragelonne, dit d’Artagnan tout haut ; de Raoul, qui dort sous cette croix auprès d’Athos son père.
Un gémissement retentit derrière eux. Il virent une femme tomber évanouie. Mlle de La Vallière avait tout vu, et elle venait de tout entendre.
– Pauvre femme ! murmura d’Artagnan, qui aida ses femmes à la déposer dans son carrosse, à elle désormais de souffrir.
Le soir, en effet, d’Artagnan s’asseyait à la table du roi auprès de M. Colbert et de M. le duc d’Alaméda.
Le roi fut gai. Il fit mille politesses à la reine, mille tendresses à Madame, assise à sa gauche et fort triste. On se fut cru au temps calme, alors que le roi guettait dans les yeux de sa mère l’aveu ou le désaveu de ce qu’il venait de dire.
De maîtresse, à ce dîner, il n’en fut pas question. Le roi adressa deux ou trois fois la parole à Aramis, en l’appelant M. l’ambassadeur, ce qui augmenta la surprise que ressentait déjà d’Artagnan de voir son ami le rebelle si merveilleusement bien en cour.
Le roi, en se levant de table, offrit la main à la reine, et fit un signe à Colbert, dont l’œil épiait celui du maître.
Colbert prit à part d’Artagnan et Aramis. Le roi se mit à causer avec sa sœur, tandis que Monsieur, inquiet, entretenait la reine d’un air préoccupé, sans quitter sa femme et son frère du coin des yeux.
La conversation entre Aramis, d’Artagnan et Colbert roula sur des sujets indifférents. Ils parlèrent des ministres précédents ; Colbert raconta Mazarin et se fit raconter Richelieu.
D’Artagnan ne pouvait revenir de voir cet homme au sourcil épais, au front bas, contenir tant de bonne science et de joyeuse humeur. Aramis s’étonnait de cette légèreté d’esprit qui permettait à un homme grave de retarder avec avantage le moment d’une conversation plus sérieuse, à laquelle personne ne faisait allusion, bien que les trois interlocuteurs en sentissent l’imminence.
On voyait, aux mines embarrassées de Monsieur, combien la conversation du roi et de Madame le gênait. Madame avait presque les yeux rouges ; allait-elle se plaindre ? allait-elle faire un petit scandale en pleine cour ?
Le roi la prit à part, et, d’un ton si doux, qu’il dut rappeler à la princesse ces jours où on l’aimait pour elle :
– Ma sœur, lui dit-il, pourquoi ces beaux yeux ont-ils pleuré ?
– Mais, Sire… dit-elle.
– Monsieur est jaloux, n’est-ce pas, ma sœur ?
Elle regarda du côté de Monsieur, signe infaillible qui avertit le prince qu’on s’occupait de lui.
– Oui… fit-elle.
– Écoutez-moi, reprit le roi, si vos amis vous compromettent, ce n’est pas la faute de Monsieur.
Il dit ces mots avec une telle douceur, que Madame, encouragée, elle qui avait tant de chagrins depuis longtemps, faillit éclater en pleurs, tant son cœur se brisait.
– Voyons, voyons, chère sœur, dit le roi, contez-nous ces douleurs-là ; foi de frère ! j’y compatis ; foi de roi ! j’y mettrai un terme.
Elle releva ses beaux yeux ; et, avec mélancolie :
Ce ne sont pas mes amis qui me compromettent, dit-elle, ils sont absents ou cachés ; on les a fait prendre en disgrâce à Votre Majesté, eux si dévoués, si bons, si loyaux.
– Vous me dites cela pour Guiche, que j’avais exilé sur la demande de Monsieur ?
– Et qui, depuis cet exil injuste, cherche à se faire tuer une fois par jour !
– Injuste, dites-vous, ma sœur ?
– Tellement injuste, que si je n’eusse pas eu pour Votre Majesté le respect mêlé d’amitié que j’ai toujours…
– Eh bien ?
– Eh bien ! j’eusse demandé à mon frère Charles, sur qui je puis tout…
Le roi tressaillit.
– Quoi donc ?
– Je lui eusse demandé de vous faire représenter que Monsieur et son favori, M. le chevalier de Lorraine, ne doivent pas impunément se faire les bourreaux de mon honneur et de mon bonheur.
– Le chevalier de Lorraine, dit le roi, cette sombre figure ?
– Est mon mortel ennemi. Tant que cet homme vivra dans ma maison, où Monsieur le retient et lui donne tout pouvoir, je serai la dernière femme de ce royaume.
– Ainsi, dit le roi avec lenteur, vous appelez votre frère d’Angleterre un meilleur ami que moi ?
– Les actions sont là, Sire.
– Et vous aimiez mieux aller demander secours à…
– À mon pays ! dit-elle avec fierté ; oui, Sire.
Le roi lui répondit :
– Vous êtes petite-fille de Henri IV comme moi, mon amie. Cousin et beau-frère, est-ce que cela ne fait pas bien la monnaie du titre de frère germain ?
– Alors, dit Henriette, agissez.
– Faisons alliance.
– Commencez.
– J’ai, dites-vous, exilé injustement Guiche ?
– Oh ! oui, fit-elle en rougissant.
– Guiche reviendra.
– Bien.
– Et, maintenant, vous dites que j’ai tort de laisser dans votre maison le chevalier de Lorraine, qui donne contre vous de mauvais conseils à Monsieur ?
– Retenez bien ce que je vous dis, Sire ; le chevalier de Lorraine, un jour… Tenez, si jamais je finis mal, souvenez-vous que d’avance j’accuse le chevalier de Lorraine… c’est une âme capable de tous les crimes !
– Le chevalier de Lorraine ne vous incommodera plus, c’est moi qui vous le promets.
– Alors ce sera un vrai préliminaire d’alliance, Sire ; je le signe… Mais, puisque vous avez fait votre part, dites-moi quelle sera la mienne ?
– Au lieu de me brouiller avec votre frère Charles, il faudrait me faire son ami plus intime que jamais.
– C’est facile.
– Oh ! pas autant que vous croyez ; car, en amitié ordinaire, on s’embrasse, on se fête, et cela coûte seulement un baiser ou une réception, frais faciles ; mais en amitié politique…
– Ah ! c’est une amitié politique ?
– Oui, ma sœur, et alors, au lieu d’accolades et de festins, ce sont des soldats qu’il faut servir tout vivants et tout équipés à son ami ; des vaisseaux qu’il faut lui offrir tout armés avec canons et vivres. Il en résulte qu’on n’a pas toujours ses coffres disposés à faire de ces amitiés là.
– Ah ! vous avez raison, dit Madame… les coffres du roi d’Angleterre sont un peu sonores depuis quelque temps.
– Mais vous, ma sœur, vous qui avez tant d’influence sur votre frère, vous obtiendrez peut-être ce qu’un ambassadeur n’obtiendra jamais.
– Il faut pour cela que j’allasse à Londres, mon cher frère.
– J’y avais bien pensé, repartit vivement le roi, et je m’étais dit qu’un voyage semblable vous donnerait un peu de distraction.
– Seulement, interrompit Madame, il est possible que j’échoue. Le roi d’Angleterre a des conseillers dangereux.
– Des conseillères, voulez-vous dire ?
– Précisément. Si, par hasard, Votre Majesté avait l’intention, je ne fais que supposer, de demander à Charles II son alliance pour une guerre…
– Pour une guerre ?
– Oui. Eh bien ! alors, les conseillères du roi, qui sont au nombre de sept, Mlle Stewart, Mlle Wells, Mlle Gwyn, miss Orchay, Mlle Zunga, miss Daws et la comtesse de Castelmaine, représenteront au roi que la guerre coûte beaucoup d’argent ; qu’il vaut mieux donner des bals et des soupers dans Hampton-Court que d’équiper des vaisseaux de ligne à Portsmouth et à Greenwich.
– Et alors, votre négociation manquera ?
– Oh ! ces dames font manquer toutes les négociations qu’elles ne font pas elles-mêmes.
– Savez-vous l’idée que j’ai eue, ma sœur ?
– Non. Dites.
– C’est qu’en cherchant bien autour de vous, vous eussiez peut-être trouvé une conseillère à emmener près du roi, et dont l’éloquence eût paralysé le mauvais vouloir des sept autres.
– C’est, en effet, une idée, Sire, et je cherche.
– Vous trouverez.
– Je l’espère.
– Il faudrait une jolie personne : mieux vaut un visage agréable qu’un difforme, n’est-ce pas ?
– Assurément.
– Un esprit vif, enjoué, audacieux ?
– Certes.
– De la noblesse… autant qu’il en faut pour s’approcher sans gaucherie du roi. Assez peu pour n’être pas embarrassée de sa dignité de race.
– Très juste.
– Et… qui sût un peu l’anglais.
– Mon Dieu ! mais quelqu’un, s’écria vivement Madame, comme Mlle de Kéroualle, par exemple.
– Eh ! mais oui, dit Louis XIV, vous avez trouvé… c’est vous qui avez trouvé, ma sœur.
– Je l’emmènerai. Elle n’aura pas à se plaindre, je suppose.
– Mais non, je la nomme séductrice plénipotentiaire d’abord, et j’ajouterai les douaires au titre.
– Bien.
– Je vous vois déjà en route, chère petite sœur, et consolée de tous vos chagrins.
– Je partirai à deux conditions. Le première, c’est que je saurai sur quoi négocier.
– Le voici. Les Hollandais, vous le savez, m’insultent chaque jour dans leurs gazettes et par leur attitude républicaine. Je n’aime pas les républiques.
– Cela se conçoit, Sire.
– Je vois avec peine que ces rois de la mer, ils s’appellent ainsi, tiennent le commerce de la France dans les Indes, et que leurs vaisseaux occuperont bientôt tous les ports de l’Europe ; une pareille force m’est trop voisine, ma sœur.
– Ils sont vos alliés, cependant ?
– C’est pourquoi ils ont eu tort de faire frapper cette médaille que vous savez, qui représente la Hollande arrêtant le soleil, comme Josué, avec cette légende : Le soleil s’est arrêté devant moi. C’est peu fraternel, n’est-ce pas ?
– Je croyais que vous aviez oublié cette misère ?
– Je n’oublie jamais rien, ma sœur. Et si mes amis vrais, tels que votre frère Charles, veulent me seconder…
La princesse resta pensive.
– Écoutez : il y a l’empire des mers à partager, fit Louis XIV. Pour ce partage que subissait l’Angleterre, est-ce que je ne représenterai pas la seconde part aussi bien que les Hollandais ?
– Nous avons Mlle de Kéroualle pour traiter cette question-là, repartit Madame.
– Votre seconde condition, je vous prie, pour partir, ma sœur ?
– Le consentement de Monsieur, mon mari.
– Vous l’allez avoir.
– Alors, je suis partie, mon frère.
En écoutant ces mots, Louis XIV se retourna vers le coin de la salle où se trouvaient Colbert et Aramis avec d’Artagnan, et il fit avec son ministre un signe affirmatif.
Colbert brisa alors la conversation au point où elle se trouvait et dit à Aramis :
– Monsieur l’ambassadeur, voulez-vous que nous parlions affaires ?
D’Artagnan s’éloigna aussitôt par discrétion.
Il se dirigea vers la cheminée, à portée d’entendre ce que le roi allait dire à Monsieur, lequel, plein d’inquiétude, venait à sa rencontre.
Le visage du roi était animé. Sur son front se lisait une volonté dont l’expression redoutable ne rencontrait déjà plus de contradiction en France, et ne devait bientôt plus en rencontrer en Europe.
– Monsieur, dit le roi à son frère, je ne suis pas content de M. le chevalier de Lorraine. Vous, qui lui faites l’honneur de le protéger, conseillez-lui de voyager pendant quelques mois.
Ces mots tombèrent avec le fracas d’une avalanche sur Monsieur, qui adorait ce favori et concentrait en lui toutes les tendresses.
Il s’écria :
– En quoi le chevalier a-t-il pu déplaire à Votre Majesté ?
Il lança un furieux regard à Madame.
– Je vous dirai cela quand il sera parti, répliqua le roi impassible. Et aussi quand Madame, que voici, aura passé en Angleterre.
– Madame en Angleterre ! murmura Monsieur saisi de stupeur.
– Dans huit jours, mon frère, continua le roi, tandis que, nous deux, nous irons où je vous dirai.
Et le roi tourna les talons après avoir souri à son frère pour adoucir l’amertume de ces deux nouvelles.
Pendant ce temps-là, Colbert causait toujours avec M. le duc d’Alaméda.
– Monsieur, dit Colbert à Aramis, voici le moment de nous entendre. Je vous ai raccommodé avec le roi, et je devais bien cela à un homme de votre mérite ; mais, comme vous m’avez quelquefois témoigné de l’amitié, l’occasion s’offre de m’en donner une preuve. Vous êtes d’ailleurs plus Français qu’Espagnol. Aurons-nous, répondez-moi franchement, la neutralité de l’Espagne, si nous entreprenons contre les Provinces-Unies ?
– Monsieur, répliqua Aramis, l’intérêt de l’Espagne est bien clair. Brouiller avec l’Europe les Provinces-Unies contre lesquelles subsiste l’ancienne rancune de leur liberté conquise, c’est notre politique ; mais le roi de France est allié des Provinces-Unies. Vous n’ignorez pas ensuite que ce serait une guerre maritime, et que la France n’est pas, je crois, en état de la faire avec avantage.
Colbert, se retournant à ce moment, vit d’Artagnan qui cherchait un interlocuteur pendant les apartés du roi et de Monsieur.
Il l’appela.
Et tout bas à Aramis :
– Nous pouvons causer avec M. d’Artagnan, dit-il.
– Oh ! certes, répondit l’ambassadeur.
– Nous étions à dire, M. d’Alaméda et moi, fit Colbert, que la guerre avec les Provinces-Unies serait une guerre maritime.
– C’est évident, répondit le mousquetaire.
– Et qu’en pensez-vous, monsieur d’Artagnan ?
– Je pense que, pour faire cette guerre maritime, il nous faudrait une bien grosse armée de terre.
– Plaît-il ? fit Colbert qui croyait avoir mal entendu.
– Pourquoi une armée de terre ? dit Aramis.
– Parce que le roi sera battu sur mer s’il n’a pas les Anglais avec lui, et que, battu sur mer, il sera vite envahi, soit par les Hollandais dans les ports, soit par les Espagnols sur terre.
– L’Espagne neutre ? dit Aramis.
– Neutre tant que le roi sera le plus fort, repartit d’Artagnan.
Colbert admira cette sagacité, qui ne touchait jamais à une question sans l’éclairer à fond.
Aramis sourit. Il savait trop que, en fait de diplomates, d’Artagnan ne reconnaissait pas de maître.
Colbert, qui, comme tous les hommes d’orgueil, caressait sa fantaisie avec une certitude de succès, reprit la parole :
– Qui vous dit, monsieur d’Artagnan, que le roi n’a pas de marine ?
– Oh ! je ne me suis pas occupé de ces détails, répliqua le capitaine. Je suis un médiocre homme de mer. Comme tous les gens nerveux, je hais la mer, j’ai idée qu’avec des vaisseaux, la France étant un port de mer à deux cents têtes, on aurait des marins.
Colbert tira de sa poche un petit carnet oblong, divisé en deux colonnes. Sur la première, étaient des noms de vaisseaux ; sur la seconde, des chiffres résumant le nombre de canons et d’hommes qui équipaient ces vaisseaux.
– J’ai eu la même idée que vous, dit-il à d’Artagnan, et je me suis fait faire un relevé des vaisseaux, que nous avons additionnés. Trente-cinq vaisseaux.
– Trente-cinq vaisseaux ! C’est impossible ! s’écria d’Artagnan.
– Quelque chose comme deux mille pièces de canon, fit Colbert. C’est ce que le roi possède en ce moment. Avec trente-cinq vaisseaux on fait trois escadres, mais j’en veux cinq.
– Cinq ! s’écria Aramis.
– Elles seront à flot avant la fin de l’année, messieurs ; le roi aura cinquante vaisseaux de ligne. On lutte avec cela, n’est-ce pas ?
– Faire des vaisseaux, dit d’Artagnan, c’est difficile, mais possible. Quant à les armer, comment faire ? En France, il n’y a ni fonderies, ni chantiers militaires.
– Bah ! répondit Colbert d’un air épanoui, depuis un an et demi, j’ai installé tout cela, vous ne savez donc pas ? Connaissez-vous M. d’Infreville ?
– D’Infreville ? répliqua d’Artagnan ; non.
– C’est un homme que j’ai découvert. Il a une spécialité, il sait faire travailler des ouvriers. C’est lui qui, à Toulon, fait fondre des canons et tailler des bois de Bourgogne. Et puis, vous n’allez peut-être pas croire ce que je vais vous dire, monsieur l’ambassadeur : j’ai eu encore une idée.
– Oh ! monsieur, fit Aramis civilement, je vous crois toujours.
– Figurez-vous que, spéculant sur le caractère des Hollandais nos alliés, je me suis dit : Ils sont marchands, ils sont amis avec le roi, ils seront heureux de vendre à Sa Majesté ce qu’ils fabriquent pour eux-mêmes. Donc, plus on achète… Ah ! il faut que j’ajoute ceci : J’ai Forant… Connaissez-vous Forant, d’Artagnan ?
Colbert s’oubliait. Il appelait le capitaine d’Artagnan tout court, comme le roi. Mais le capitaine sourit.
– Non, répliqua-t-il, je ne le connais pas.
– C’est encore un homme que j’ai découvert, une spécialité pour acheter. Ce Forant m’a acheté trois-cent cinquante mille livres de fer en boulets, deux-cent mille livres de poudre, douze chargements de bois du Nord, des mèches, des grenades, du brai, du goudron, que sais-je, moi ? avec une économie de sept pour cent sur ce que me coûteraient toutes ces choses fabriquées en France.
– C’est une idée, répondit d’Artagnan, de faire fondre des boulets hollandais qui retourneront aux Hollandais.
– N’est-ce pas ? avec perte.
Et Colbert se mit à rire d’un gros rire sec. Il était ravi de sa plaisanterie.
– De plus, ajouta-t-il, ces mêmes Hollandais font au roi, en ce moment, six vaisseaux sur le modèle des meilleurs de leur marine. Destouches… Ah ! vous ne connaissez pas Destouches, peut-être ?
– Non, monsieur.
– C’est un homme qui a le coup d’œil assez singulièrement sûr pour dire, quand il sort un navire sur l’eau, quels sont les défauts et les qualités de ce navire. C’est précieux cela, savez-vous ! La nature est vraiment bizarre. Eh bien ! ce Destouches m’a paru devoir être un homme utile dans un port, et il surveille la construction de six vaisseaux de soixante-dix-huit que les Provinces font construire pour Sa Majesté. Il résulte de tout cela, mon cher monsieur d’Artagnan, que le roi, s’il voulait se brouiller avec les Provinces, aurait une bien jolie flotte. Or, vous savez mieux que personne si l’armée de terre est bonne.
D’Artagnan et Aramis se regardèrent, admirant le mystérieux travail que cet homme avait opéré depuis peu d’années.
Colbert les comprit, et fut touché par cette flatterie, la meilleure de toutes. :
– Si nous ne le savions pas en France, dit d’Artagnan, hors de France on le sait encore moins.
– Voilà pourquoi je disais à M. l’ambassadeur, fit Colbert, que l’Espagne promettant sa neutralité, l’Angleterre nous aidant…
– Si l’Angleterre vous aide, dit Aramis, je m’engage pour la neutralité de l’Espagne.
– Touchez là, se hâta de dire Colbert avec sa brusque bonhomie. Et, à propos de l’Espagne, vous n’avez pas la Toison d’or, monsieur d’Alaméda. J’entendais le roi dire l’autre jour qu’il aimerait à vous voir porter le grand cordon de Saint-Michel.
Aramis s’inclina.
« Oh ! pensa d’Artagnan, et Porthos qui n’est plus là ! Que d’aunes de rubans pour lui dans ces largesses ! Bon Porthos ! »
– Monsieur d’Artagnan, reprit Colbert, à nous deux. Vous aurez, je le parie, du goût pour mener les mousquetaires en Hollande. Savez-vous nager ?
Et il se mit à rire comme un homme agité de belle humeur.
– Comme une anguille, répliqua d’Artagnan.
– Ah ! c’est qu’on a de rudes traversées de canaux et de marécages, là-bas, monsieur d’Artagnan, et les meilleurs nageurs s’y noient.
– C’est mon état, répondit le mousquetaire, de mourir pour Sa Majesté. Seulement, comme il est rare qu’à la guerre on trouve beaucoup d’eau sans un peu de feu, je vous déclare à l’avance que je ferai mon possible pour choisir le feu. Je me fais vieux, l’eau me glace ; le feu réchauffe, monsieur Colbert.
Et d’Artagnan fut si beau de vigueur et de fierté juvénile en prononçant ces paroles, que Colbert, à son tour, ne put s’empêcher de l’admirer.
D’Artagnan s’aperçut de l’effet qu’il avait produit. Il se rappela que le bon marchand est celui qui fait priser haut sa marchandise lorsqu’elle a de la valeur. Il prépara donc son prix d’avance.
– Ainsi, dit Colbert, nous allons en Hollande ?
– Oui, répliqua d’Artagnan ; seulement…
– Seulement ?… fit Colbert.
– Seulement, répéta d’Artagnan, il y a dans tout la question d’intérêt et la question d’amour-propre. C’est un beau traitement que celui de capitaine de mousquetaires ; mais, notez ceci : nous avons maintenant les gardes du roi et la maison militaire du roi. Un capitaine des mousquetaires doit, ou commander à tout cela, et alors il absorberait cent mille livres par an pour frais de représentation et de table…
– Supposez-vous, par hasard, que le roi marchande avec vous ? dit Colbert.
– Eh ! monsieur, vous ne m’avez pas compris, répliqua d’Artagnan, sûr d’avoir emporté la question d’intérêt ; je vous disais que moi, vieux capitaine, autrefois chef de la garde du roi, ayant le pas sur les maréchaux de France, je me vis, un jour de tranchée, deux égaux, le capitaine des gardes et le colonel commandant les Suisses. Or, à aucun prix, je ne souffrirais cela. J’ai de vieilles habitudes, j’y tiens.
Colbert sentit le coup. Il y était préparé, d’ailleurs.
– J’ai pensé à ce que vous me disiez tout à l’heure, répondit-il.
– À quoi, monsieur ?
– Nous parlions des canaux et des marais où l’on se noie.
– Eh bien ?
– Eh bien ! si l’on se noie, c’est faute d’un bateau, d’une planche, d’un bâton.
– D’un bâton si court qu’il soit, dit d’Artagnan.
– Précisément, fit Colbert. Aussi, je ne connais pas d’exemple qu’un maréchal de France se soit jamais noyé.
D’Artagnan pâlit de joie, et, d’une voix mal assurée :
– On serait bien fier de moi dans mon pays, dit-il, si j’étais maréchal de France ; mais il faut avoir commandé en chef une expédition pour obtenir le bâton.
– Monsieur, lui dit Colbert, voici dans ce carnet, que vous méditerez, un plan de campagne que vous aurez à faire observer au corps de troupes que le roi met sous vos ordres pour la campagne, au printemps prochain.
D’Artagnan prit le livre en tremblant, et ses doigts rencontrant ceux de Colbert, le ministre serra loyalement la main du mousquetaire.
– Monsieur, lui dit-il, nous avions tous deux une revanche à prendre l’un sur l’autre. J’ai commencé ; à votre tour !
– Je vous fais réparation, monsieur, répondit d’Artagnan, et vous supplie de dire au roi que la première occasion qui me sera offerte comptera pour une victoire, ou verra ma mort.
– Je fais broder dès à présent, dit Colbert, les fleurs de lis d’or de votre bâton de maréchal.
Le lendemain de ce jour, Aramis, qui partait pour Madrid afin de négocier la neutralité de l’Espagne, vint embrasser d’Artagnan à son hôtel.
– Aimons-nous pour quatre, dit d’Artagnan, nous ne sommes plus que deux.
– Et tu ne me verras peut-être plus, cher d’Artagnan, dit Aramis ; si tu savais comme je t’ai aimé ! Je suis vieux, je suis éteint, je suis mort.
– Mon ami, dit d’Artagnan, tu vivras plus que moi, la diplomatie t’ordonne de vivre ; mais, moi, l’honneur me condamne à mort.
– Bah ! les hommes comme nous, monsieur le maréchal, dit Aramis, ne meurent que rassasiés, de joie et de gloire.
– Ah ! répliqua d’Artagnan avec un triste sourire, c’est qu’à présent je ne me sens plus d’appétit, monsieur le duc.
Ils s’embrassèrent encore, et, deux heures après, ils étaient séparés.
Chapitre CCLXVIII – La mort de M. d'Artagnan
Contrairement à ce qui arrive toujours, soit en politique, soit en morale, chacun tint ses promesses et fit honneur à ses engagements.
Le roi appela M. de Guiche et chassa M. le chevalier de Lorraine ; de telle façon que Monsieur en fit une maladie.
Madame partit pour Londres, où elle s’appliqua si bien à faire goûter à Charles II, son frère, les conseils politiques de Mlle de Kéroualle, que l’alliance entre la France et l’Angleterre fut signée, et que les vaisseaux anglais lestés par quelques millions d’or français, firent une terrible campagne contre les flottes des Provinces-Unies.
Charles II avait promis à Mlle de Kéroualle un peu de reconnaissance pour ses bons conseils : il la fit duchesse de Portsmouth.
Colbert avait promis au roi des vaisseaux, des munitions et des victoires. Il tint parole, comme on sait.
Enfin Aramis, celui de tous sur les promesses duquel on pouvait le moins compter, écrivit à Colbert la lettre suivante, au sujet des négociations dont il s’était chargé à Madrid :
« Monsieur Colbert,
« J’ai l’honneur de vous expédier le R.P. d’Oliva, général par intérim de la Société de Jésus, mon successeur provisoire.
« Le révérend père vous expliquera, monsieur Colbert, que je garde la direction de toutes les affaires de l’ordre qui concernent la France et l’Espagne ; mais que je ne veux pas conserver le titre de général, qui jetterait trop de lumière sur la marche des négociations dont Sa Majesté Catholique veut bien me charger. Je reprendrai ce titre par l’ordre de Sa Majesté quand les travaux que j’ai entrepris, de concert avec vous, pour la plus grande gloire de Dieu et de son Église, seront menés à bonne fin.
« Le R.P. d’Oliva vous instruira aussi, monsieur, du consentement que donne Sa Majesté Catholique à la signature d’un traité qui assure la neutralité de l’Espagne, dans le cas d’une guerre entre la France et les Provinces-Unies.
« Ce consentement serait valable, même si l’Angleterre, au lieu de se porter active, se contentait de demeurer neutre.
« Quant au Portugal, dont nous avions parlé vous et moi, monsieur, je puis vous assurer qu’il contribuera de toutes ses ressources à aider le roi Très Chrétien dans sa guerre.
« Je vous prie, monsieur Colbert, de me vouloir garder votre amitié, comme aussi de croire à mon profond attachement, et de mettre mon respect aux pieds de Sa Majesté Très Chrétienne.
Signé : Duc d’Alaméda. »
Aramis avait donc tenu plus qu’il n’avait promis ; il restait à savoir comment le roi, M. Colbert et M. d’Artagnan seraient fidèles les uns aux autres.
Au printemps, comme l’avait prédit Colbert, l’armée de terre entra en campagne.
Elle précédait, dans un ordre magnifique, la Cour de Louis XIV, qui, parti à cheval, entouré de carrosses pleins de dames et de courtisans, menait à cette fête sanglante l’élite de son royaume.
Les officiers de l’armée n’eurent, il est vrai, d’autre musique que l’artillerie des forts hollandais ; mais ce fut assez pour un grand nombre, qui trouvèrent dans cette guerre les honneurs, l’avancement, la fortune ou la mort.
M. d’Artagnan partit, commandant un corps de douze mille hommes, cavalerie et infanterie, avec lequel il eut ordre de prendre les différentes places qui sont les nœuds de ce réseau stratégique qu’on appelle la Frise.
Jamais armée ne fut conduite plus galamment à une expédition. Les officiers savaient que le maître, aussi prudent, aussi rusé qu’il était brave, ne sacrifierait ni un homme ni un pouce de terrain sans nécessité.
Il avait les vieilles habitudes de la guerre : vivre sur le pays, tenir le soldat chantant, l’ennemi pleurant.
Le capitaine des mousquetaires du roi mettait sa coquetterie à montrer qu’il savait l’état. On ne vit jamais occasions mieux choisies, coups de main mieux appuyés, fautes de l’assiégé mieux mises à profit. L’armée de d’Artagnan prit douze petites places en un mois.
Il en était à la treizième, et celle-ci tenait depuis cinq jours. D’Artagnan fit ouvrir la tranchée sans paraître supposer que ces gens-là pussent jamais se prendre.
Les pionniers et les travailleurs étaient, dans l’armée de cet homme, un corps rempli d’émulation, d’idées et de zèle, parce qu’il les traitait en soldats, savait leur rendre la besogne glorieuse, et ne les laissait jamais tuer que quand il ne pouvait faire autrement.
Aussi fallait-il voir l’acharnement avec lequel se retournaient les marécageuses glèbes de la Hollande. Ces tourbières et ces glaises fondaient, aux dires des soldats, comme le beurre aux vastes poêles des ménagères frisonnes.
M. d’Artagnan expédia un courrier au roi pour lui donner avis des derniers succès ; ce qui redoubla la belle humeur de Sa Majesté et ses dispositions à bien fêter les dames.
Ces victoires de M. d’Artagnan donnaient tant de majesté au prince, que Mme de Montespan ne l’appela plus que Louis l’Invincible.
Aussi, Mlle de La Vallière, qui n’appelait le roi que Louis le Victorieux, perdit-elle beaucoup de la faveur de Sa Majesté. D’ailleurs, elle avait souvent les yeux rouges, et, pour un invincible, rien n’est aussi rebutant qu’une maîtresse qui pleure, alors que tout sourit autour de lui. L’astre de Mlle de La Vallière se noyait à l’horizon dans les nuages et les larmes.
Mais la gaieté de Mme de Montespan redoublait avec les succès du roi, et le consolait de toute autre disgrâce.
C’était à d’Artagnan que le roi devait cela.
Sa Majesté voulut reconnaître ces services ; il écrivit à M. Colbert :
« Monsieur Colbert, nous avons une promesse à remplir envers M. d’Artagnan, qui tient les siennes. Je vous fais savoir qu’il est l’heure de s’y exécuter. Toutes provisions à cet égard vous seront fournies en temps utile.
« Louis. »
En conséquence, Colbert, qui retenait près de lui l’envoyé de d’Artagnan, remit à cet officier une lettre de lui, Colbert, pour d’Artagnan, et un petit coffre de bois d’ébène incrusté d’or, qui n’était pas fort volumineux en apparence, mais qui sans doute, était bien lourd, puisqu’on donna au messager une garde de cinq hommes pour l’aider à le porter.
Ces gens arrivèrent devant la place qu’assiégeait M. d’Artagnan vers le point du jour, et ils se présentèrent au logement du général.
Il leur fut répondu que M. d’Artagnan, contrarié d’une sortie que lui avait faite la veille le gouverneur, homme sournois, et dans laquelle on avait comblé les ouvrages, tué soixante-dix-sept hommes et commencé à réparer une brèche, venait de sortir avec une dizaine de compagnies de grenadiers pour faire relever les travaux.
L’envoyé de M. Colbert avait ordre d’aller chercher M. d’Artagnan partout où il serait, à quelque heure que ce fût du jour ou de la nuit. Il s’achemina donc vers les tranchées, suivi de son escorte, tous à cheval.
On aperçut en plaine découverte M. d’Artagnan avec son chapeau galonné d’or, sa longue canne et ses grands parements dorés. Il mâchonnait sa moustache blanche, et n’était occupé qu’à secouer, avec sa main gauche, la poussière que jetaient sur lui en passant les boulets qui effondraient le sol.
Aussi, dans ce terrible feu qui remplissait l’air de sifflements, voyait-on les officiers manier la pelle, les soldats rouler les brouettes, et les vastes fascines, s’élevant portées ou traînées par dix à vingt hommes, couvrir le front de la tranchée, rouverte jusqu’au cœur par cet effort furieux du général animant ses soldats.
En trois heures, tout avait été rétabli. D’Artagnan commençait à parler plus doucement. Il fut tout à fait calmé quand le capitaine des pionniers vint lui dire, le chapeau à la main, que la tranchée était logeable.
Cet homme eut à peine achevé de parler, qu’un boulet lui coupa une jambe et qu’il tomba dans les bras de d’Artagnan. Celui-ci releva son soldat, et, tranquillement, avec toutes sortes de caresses, il le descendit dans la tranchée, aux applaudissements enthousiastes des régiments.
Dès lors, ce ne fut plus une ardeur, mais un délire ; deux compagnies se dérobèrent et coururent jusqu’aux avant-postes, qu’elles eurent culbutés en un tour de main. Quand leurs camarades, contenus à grand-peine par d’Artagnan, les virent logés sur les bastions, ils s’élancèrent aussi, et bientôt un assaut furieux fut donné à la contrescarpe, d’où dépendait le salut de la place.
D’Artagnan vit qu’il ne lui restait qu’un moyen d’arrêter son armée, c’était de la loger dans la place ; il poussa tout le monde sur deux brèches que les assiégés s’occupaient à réparer ; le choc fut terrible. Dix-huit compagnies y prirent part, et d’Artagnan se porta avec le reste à une demi-portée de canon de la place, pour soutenir l’assaut par échelons.
On entendait distinctement les cris des Hollandais poignardés sur leurs pièces par les grenadiers de d’Artagnan ; la lutte grandissait de tout le désespoir du gouverneur, qui disputait pied à pied sa position.
D’Artagnan, pour en finir et faire éteindre le feu qui ne cessait point, envoya une nouvelle colonne, qui troua comme une vrille les portes encore solides, et l’on aperçut bientôt sur les remparts, dans le feu, la course effarée des assiégés poursuivis par les assiégeants.
C’est à ce moment que le général, respirant et plein d’allégresse, entendit, à ses côtés, une voix qui lui disait :
– Monsieur, s’il vous plaît, de la part de M. Colbert.
Il rompit le cachet d’une lettre qui renfermait ces mots :
« Monsieur d’Artagnan, le roi me charge de vous faire savoir qu’il vous a nommé maréchal de France en récompense de vos bons services et de l’honneur que vous faites à ses armes.
« Le roi est charmé, monsieur, des prises que vous avez faites ; il vous commande, surtout, de finir le siège que vous avez commencé, avec bonheur pour vous et succès pour lui. »
D’Artagnan était debout, le visage échauffé, l’œil étincelant. Il leva les yeux pour voir les progrès de ses troupes sur ces murs tout enveloppés de tourbillons rouges et noirs.
– J’ai fini, répondit-il au messager. La ville sera rendue dans un quart d’heure.
Il continua sa lecture.
« Le coffret, monsieur d’Artagnan, est mon présent à moi. Vous ne serez pas fâché de voir que, tandis que vous autres, guerriers, vous tirez l’épée pour défendre le roi, j’anime les arts pacifiques à vous orner des récompenses dignes de vous.
« Je me recommande à votre amitié, monsieur le maréchal, et vous supplie de croire à toute la mienne.
« Colbert. »
D’Artagnan, ivre de joie, fit un signe au messager qui s’approcha, son coffret dans les mains. Mais au moment où le maréchal allait s’appliquer à le regarder, une forte explosion retentit sur les remparts et appela son attention du côté de la ville.
– C’est étrange, dit d’Artagnan, que je ne voie pas encore le drapeau du roi sur les murs et qu’on n’entende pas battre la chamade.
Il lança trois cents hommes frais, sous la conduite d’un officier plein d’ardeur, et ordonna qu’on battît une autre brèche.
Puis, plus tranquille, il se retourna vers le coffret que lui tendait l’envoyé de Colbert. C’était son bien ; il l’avait gagné.
D’Artagnan allongeait le bras pour ouvrir ce coffret, quand un boulet, parti de la ville, vint broyer le coffre entre les bras de l’officier, frappa d’Artagnan en pleine poitrine, et le renversa sur un talus de terre, tandis que le bâton fleurdelisé, s’échappant des flancs mutilés de la boîte, venait en roulant se placer sous la main défaillante du maréchal.
D’Artagnan essaya de se relever. On l’avait cru renversé sans blessures. Un cri terrible partit du groupe de ses officiers épouvantés : le maréchal était couvert de sang ; la pâleur de la mort montait lentement à son noble visage.
Appuyé sur les bras qui, de toutes parts, se tendaient pour le recevoir, il put tourner une fois encore ses regards vers la place, et distinguer le drapeau blanc à la crête du bastion principal ; ses oreilles, déjà sourdes aux bruits de la vie, perçurent faiblement les roulements du tambour qui annonçaient la victoire.
Alors serrant de sa main crispée le bâton brodé de fleurs de lis d’or, il abaissa vers lui ses yeux qui n’avaient plus la force de regarder au ciel, et il tomba en murmurant ces mots étranges, qui parurent aux soldats surpris autant de mots cabalistiques, mots qui avaient jadis représenté tant de choses sur la terre, et que nul, excepté ce mourant, ne comprenait plus :
– Athos, Porthos, au revoir. – Aramis, à jamais, adieu !