LA GUERRE ET LA PAIX - TOME III - Partie 4

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LA GUERRE ET LA PAIX - TOME III
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LA GUERRE ET LA PAIX - TOME III - Partie 4 Noté 4.1 / 5 par 9 votes de membres.
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– Ce sont les cosaques qui les ont déchaussés ; on a nettoyé l’isba pour le colonel et on les a tous emportés… Eh bien, croiriez-vous, mes enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa langue… Et comme il est propre ce peuple, mes enfants ? reprit le premier… et blanc, blanc comme ce bouleau qu’est là-bas…, et il y en a de braves parmi eux, et de très nobles, que je vous dirai !

– Qu’est-ce qui t’étonne ? On en recrute chez eux de toutes les classes.

– Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons, objecta avec un air de surprise le jeune soldat… Je lui demande à quelle couronne il appartient, et lui me bégaye une réponse à sa façon. C’est un peuple étonnant !

– Il y a là-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui s’étonnait de la blancheur de peau des Français : les paysans m’ont raconté qu’à Mojaïsk, lorsqu’on a enlevé les morts un mois après la bataille, ils étaient encore aussi blancs et aussi propres que du papier, et pas la moindre odeur !

– Cela tient-il au froid ? demanda l’un.

– En voilà un imbécile ! Au froid, quand il faisait chaud ? Si c’était le froid, les nôtres aussi n’auraient pas senti mauvais ; tandis qu’ils me disaient que les nôtres étaient pleins de vers, et qu’on était obligé de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait ; mais eux restaient toujours blancs comme du papier.

– C’est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le sergent-major, ils avaient un manger de maîtres.

– Et les paysans m’ont raconté, reprit le narrateur, qu’on les a envoyés de dix villages, et que pendant vingt jours ils n’ont fait qu’enlever les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en masse…

– C’était là une vraie bataille, quoi ! dit un vieux troupier, tandis que toutes les autres, ce n’a été que pour tourmenter le soldat ! »

La conversation tomba, et chacun s’arrangea pour passer la nuit de son mieux.

« Ah ! Dieu ! quelle quantité d’étoiles ; on dirait que ce sont les femmes qui ont tendu leurs toiles là haut ! dit le jeune soldat en tombant en admiration devant la voie lactée.

– C’est bon signe, mes enfants, la récolte sera belle. »

Au milieu du silence général on entendit bientôt les ronflements de quelques dormeurs ; les autres se retournaient pour se chauffer, en échangeant entre eux quelques paroles… Tout à coup du brasier voisin, à une centaine de pas de distance, s’élevèrent de bruyants éclats de rire.

« Oh ! qu’est-ce qu’ils ont donc à la cinquième compagnie ?… Et ce qu’il y a de monde, regarde donc ! »

Un soldat se leva pour aller voir de plus près.

« C’est qu’ils rient joliment bien là-bas, dit-il en revenant… C’est deux Français qui sont venus, un tout gelé, mais l’autre si en train qu’il chante des chansons.

– Oh ! oh ! Eh bien, allons-y, faut voir ça ! »

IX

La cinquième compagnie bivouaquait sur la lisière même de la forêt, et un énorme feu éclairait vivement, au milieu de la neige, les branches d’arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches sèches.

« Mes enfants, ce sont les sorcières ! » dit un soldat.

Tous relevèrent la tête et écoutèrent. Deux figures humaines, d’une tournure étrange, furent soudain éclairées par la flamme au moment où elles sortirent du taillis : c’étaient deux Français qui se cachaient dans la forêt. Prononçant des paroles inintelligibles pour les soldats, ils se dirigèrent vers eux. L’un, coiffé d’un shako d’officier, paraissait très affaibli, et, se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit auprès du feu ; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandées d’un mouchoir, était évidemment plus robuste. Il releva son compagnon, et, montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourèrent, on étendit une capote sous le malade, et on leur apporta à tous deux de la « cacha » et de l’eau-de-vie. L’officier était Ramballe avec son domestique Morel. Lorsque ce dernier eut avalé l’eau-de-vie et une grande écuelle de « cacha », une gaieté maladive s’empara de lui ; il se mit à parler sans s’arrêter, tandis que son maître, refusant de rien prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gémissement s’échappait parfois de ses lèvres. Morel, désignant les épaules du malade, cherchait à faire comprendre que c’était un officier, et qu’il fallait le réchauffer. Un officier russe, s’étant approché d’eux, envoya demander au colonel s’il ne voudrait pas recueillir un officier français transi de froid. Le colonel donna l’ordre de le lui amener. Ramballe fut engagé à se lever ; il essaya, mais, au premier mouvement qu’il fit, il vacilla, et serait infailliblement tombé, sans le secours d’un soldat qui le souleva et aida ses camarades à le transporter dans l’isba. Passant ses bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tête comme un enfant sur l’épaule de l’un d’eux, il ne cessait de répéter d’une voix plaintive :

« Oh ! mes braves, mes bons, mes bons amis !… Voilà des hommes ! »

Morel, resté avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux étaient rouges, enflammés et larmoyants ; vêtu d’une pelisse de femme, il avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir noué sous le menton. L’eau-de-vie l’ayant un peu grisé, il chantait d’une voix rauque et mal assurée une chanson française. Les soldats se tenaient les côtes de rire.

« Voyons, voyons, que je l’apprenne… Comment est-ce ? J’attraperai l’air, bien sûr ? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui avec tendresse.

– Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant ! Ce diable à quatre…, chantait Morel.

– Vive harica, vive cerouvalla ! sidiablaka… répétait à son tour le soldat qui avait saisi le refrain.

– Bravo ! bravo ! » s’écrièrent quelques voix, au milieu d’un franc éclat de rire.

Morel riait avec eux en continuant… : « eut le triple talent de boire, de battre, et d’être un vert galant !

– Cela sonne bien tout de même. Voyons, Zaletaiew, répète.

– Kiou kiou… le tripetala déboi, déba et dettra vargala, chanta-t-il, criant à pleins poumons et avançant ses lèvres avec effort.

– C’est ça, c’est ça !… c’est du français, n’est-ce pas ?… Donne-lui de la « cacha », il lui en faudra pas mal pour en manger à sa faim. » Et Morel engloutit sa troisième écuelle.

De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats, tandis que les vieux, trouvant au-dessous d’eux de s’occuper de ces puérilités, restaient étendus de l’autre côté du feu, en se soulevant parfois pour jeter un coup d’œil affectueux sur Morel.

« C’est aussi des hommes pourtant, dit l’un d’eux en s’enveloppant de sa capote, et l’absinthe aussi a ses racines. »

– Oh ! comme le ciel est étoilé, c’est signe de gelée, quel malheur !… »

Les étoiles, assurées de n’être plus dérangées par personne, scintillèrent plus vivement sur la sombre voûte ; tantôt s’éteignant, tantôt s’allumant et lançant dans l’espace une gerbe de lumière, elles semblaient se communiquer mystérieusement une joyeuse nouvelle.

X

L’armée française continuait à fondre dans une progression égale et mathématique, et le passage de la Bérésina, sur lequel on a tant écrit, n’a été qu’un incident de sa destruction, et nullement l’épisode décisif de la campagne. Si l’on en a fait tant de bruit du côté des Français, c’est que tous les malheurs, tous les désastres échelonnés le long de leur route, se réunirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur ce pont écroulé, et laisser ensuite dans l’esprit de chacun un ineffaçable souvenir. Si, du côté des Russes, il a eu un égal retentissement, c’est que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg, Pfühl avait composé un plan, destiné à faire tomber Napoléon dans un piège stratégique qu’il lui tendait ex professo sur les bords de la Bérésina. Convaincu que tout se passerait conformément à la combinaison adoptée, on soutenait que la Bérésina avait été la perte des Français, quand au contraire les conséquences de ce passage furent moins fatales aux Français que Krasnoé, comme le prouve le chiffre des prisonniers et des canons qui leur furent enlevés dans cette rencontre.

Plus la fuite des Français s’accélérait, plus étaient misérables les derniers débris de leur armée, surtout après la Bérésina, et plus s’éveillaient d’un autre côté les passions des généraux russes, qui ne se ménageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow. Supposant que l’insuccès du plan de Pétersbourg lui serait attribué, on ne lui épargnait ni le mécontentement, ni le dédain et les railleries, déguisées, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient dans l’impossibilité de relever l’accusation. Tout son entourage, incapable de le comprendre, déclarait ouvertement qu’avec ce vieillard entêté il n’y avait pas de discussion possible ; que jamais il ne serait à la hauteur de leurs vues, et qu’il se bornerait toujours à leur répondre par son éternelle phrase : « Il faut faire un pont d’or aux Français. » S’il leur disait qu’il fallait attendre les vivres, que les soldats n’avaient pas de bottes, ces réponses si simples à leurs savantes combinaisons étaient pour eux une nouvelle preuve que c’était un vieil imbécile, tandis qu’eux, les généraux intelligents et habiles, n’avaient aucun pouvoir.

Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l’état-major arrivèrent aux dernières limites après la jonction de l’armée de Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le héros de Pétersbourg. Une seule fois, après la Bérésina, Koutouzow prit de l’humeur, et écrivit à Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers à l’Empereur, les lignes suivantes :

« Je prie Votre Haute Excellence, au reçu de cette lettre, de vous retirer à Kalouga à cause de l’état précaire de votre santé, et d’y attendre les ordres ultérieurs de Sa Majesté Impériale. »

À la suite de l’éloignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui avait fait le commencement de la campagne et qui avait été mis de côté par Koutouzow, revint à l’armée, fit part au commandant en chef du déplaisir que causaient à l’Empereur la faiblesse de nos succès et la lenteur de nos mouvements, et lui annonça la prochaine arrivée de Sa Majesté.

Koutouzow, chez qui l’expérience du courtisan était au moins égale à celle du militaire, comprit aussitôt que son rôle était fini, et que le semblant de pouvoir dont on l’avait revêtu lui était retiré. C’était facile à comprendre. D’un côté, la campagne dont on lui avait confié la direction était terminée, et par conséquent il avait rempli son mandat ; et, de l’autre, il éprouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son corps brisé par l’âge, un repos absolu.

Le 29 novembre, il entra à Vilna, « Son cher Vilna », comme il l’appelait. Il y était venu déjà deux fois comme gouverneur ; il trouva donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville, heureusement préservée des horreurs de la guerre, de vieux amis et de bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et militaire, il se mit à vivre d’une existence régulière et tranquille, autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui s’ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer d’événements importants lui était devenu complètement indifférent.

Tchitchagow était le plus acharné projeteur de diversions militaires ; c’était lui qui avait proposé d’en faire une en Grèce et l’autre à Varsovie ; il refusait toujours de se rendre où on l’envoyait. Tchitchagow regardait Koutouzow comme son obligé, parce qu’ayant reçu en 1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce dernier, et ayant appris qu’elle était déjà signée, il avait dit à l’Empereur que tout l’honneur en revenait à Koutouzow, fut le premier à venir à sa rencontre, à l’entrée du château de Vilna, en petite tenue de marin, l’épée au côté, la casquette sous le bras, et lui remit le rapport de l’état des troupes et les clefs de la ville. La déférence semi-méprisante que la jeunesse témoignait à ce vieillard, qu’elle regardait comme tombé en enfance, perçait à tout propos avec une brutale franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait déjà les accusations portées contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient été enlevés à Borissow lui seraient rendus intacts :

« C’est sans doute pour me dire que je n’ai pas sur quoi manger… J’ai au contraire tout ce qu’il faut pour vous, même dans le cas où vous voudriez donner des dîners[38], » répliqua vivement Tchitchagow, qui tenait à faire montre, dans chaque parole, de son importance personnelle, et supposait à Koutouzow la même préoccupation.

Celui-ci, avec un sourire fin et pénétrant, lui répondit simplement :

« Ah ! ce n’est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus. »

Le commandant en chef arrêta la plus grande partie des troupes à Vilna, contre la volonté de l’Empereur. Après quelque temps de séjour, son entourage déclara qu’il avait complètement baissé. S’occupant fort peu de l’administration militaire, il laissait ses généraux agir à leur guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l’arrivée du Souverain.

XI

Le 11 décembre, Sa Majesté, accompagnée de sa suite, du comte Tolstoï, du prince Volkonsky et d’Araktchéïew, arriva dans son traîneau de voyage, droit au château de Vilna. Malgré un froid très vif, une centaine de généraux et d’officiers des états-majors, ainsi qu’une garde d’honneur du régiment de Séménovsky, l’attendaient au dehors.

Le courrier qui précédait le Tsar, dans une troïka menée à fond de train, s’écria :

« Le voici ! » Konovnitzine s’élança dans le vestibule pour annoncer le Tsar à Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.

Une minute plus tard, la poitrine couverte de décorations, le ventre comprimé par son écharpe, il s’avança sur le perron en se balançant de toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants à la main, et, descendant avec peine les degrés, reçut le rapport qu’il devait remettre à l’Empereur.

Une seconde troïka passa ventre à terre, et tous les yeux se fixèrent sur un traîneau qui s’avançait rapidement derrière elle, et au fond duquel on apercevait déjà l’Empereur et Volkonsky.

Accoutumé, depuis cinquante ans, à l’émotion que lui causait invariablement une arrivée impériale, le général en chef la ressentit cette fois comme toujours : il tâta, avec une hâte inquiète, ses décorations, redressa son chapeau, et, au moment où l’Empereur mit pied à terre, leva les yeux sur lui ; puis, prenant courage, il s’avança, et lui présenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voilée. L’Empereur l’enveloppa des pieds à la tête d’un rapide coup d’œil, et fronça imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitôt, il lui ouvrit les bras et l’embrassa. De nouveau, l’impression que lui fit cette accolade familière, en se rattachant peut-être à ses pensées intimes, agit sur lui comme d’habitude et se traduisit par un sanglot.

L’Empereur salua les officiers, la garde des Séménovsky, et, serrant encore une fois la main au maréchal, entra au château.

Resté seul avec lui, il ne lui cacha pas son mécontentement des fautes qu’il avait commises à Krasnoé et à la Bérésina, ainsi que de la lenteur apportée à la poursuite de l’ennemi, et termina en lui exposant le plan d’une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni remarques. Sa figure n’exprimait qu’une soumission complète et impassible, la même qu’il avait témoignée, sept ans auparavant, en recevant les ordres de l’Empereur sur le champ d’Austerlitz. Lorsqu’il le quitta, la tête inclinée sur sa poitrine, et traversant la grande salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l’arrêta en lui disant :

« Votre Altesse ! »

Koutouzow releva la tête, et regarda longtemps le comte Tolstoï, qui était debout devant lui et lui présentait sur un plateau d’argent un petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu’on lui voulait. Tout à coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s’inclinant respectueusement, il prit l’objet qui était sur le plateau. C’était le Saint-Georges de première classe.

XII

Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d’un bal que l’Empereur honora de sa présence. Du moment qu’il avait reçu le Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le mécontentement du Souverain n’était un secret pour personne. Les convenances seules étaient observées, et l’Empereur en donnait l’exemple tout le premier ; mais tout bas on disait que ce vieillard était coupable et tombé en enfance. Lorsque, à l’entrée de Sa Majesté dans la salle de bal, Koutouzow, suivant les traditions de l’époque de Catherine, fit incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fronça le sourcil et murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci :

« Vieux comédien ! »

Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la nécessité de la nouvelle campagne projetée.

Le lendemain de son arrivée à Vilna, le Tsar avait dit aux officiers réunis :

« Vous n’avez pas sauvé la Russie seule, vous avez sauvé l’Europe ! »

Tous comprirent alors que la guerre n’était pas finie. Mais Koutouzow n’y voulait rien entendre, et disait tout haut qu’une autre guerre ne pourrait ni améliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie, que son prestige en serait au contraire diminué, et que sa situation à l’intérieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver à l’Empereur la difficulté de faire de nouvelles levées, et lui fit même entrevoir la possibilité d’un insuccès.

Il était dès lors évident qu’avec une telle disposition d’esprit le maréchal n’était qu’un obstacle, dont il fallait se débarrasser.

Pour éviter de le froisser trop vivement, on s’arrêta à une combinaison toute naturelle : on lui ôta peu à peu le pouvoir, comme on avait fait à Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de l’Empereur. À cet effet, l’état-major fut peu à peu transformé, et la puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et Yermolow reçurent d’autres destinations, et l’on parla ouvertement de la santé ébranlée du maréchal, car on savait que plus on le répétait, plus il devenait facile de lui donner un successeur. De même que, dans le temps, Koutouzow avait été retiré sans bruit de la Turquie pour organiser les milices à Pétersbourg, et de là envoyé à l’armée où il était indispensable, de même aujourd’hui, son rôle étant fini, un nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se borner à garder son caractère national, si cher à tout cœur russe, elle allait prendre une importance européenne.

Au mouvement des peuples de l’Occident vers l’Orient succédait un mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur, ayant d’autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier était cet homme, aussi nécessaire pour rétablir les limites des territoires et des peuples, que l’autre l’avait été pour le salut et la gloire de la Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l’Europe, son équilibre et Napoléon. Il lui semblait à lui, représentant du peuple russe, et russe de cœur, que, du moment où l’ennemi était écrasé, la patrie délivrée et parvenue au pinacle de la gloire, l’œuvre elle-même était terminée. Il ne restait donc plus au représentant de la guerre nationale qu’à mourir, et il mourut !

XIII

Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des privations physiques et de la tension morale qu’il avait éprouvées pendant sa captivité, que lorsqu’elle arriva à son terme. À peine en liberté, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre en route pour Kiew, il tomba malade d’une fièvre bilieuse, comme le déclarèrent les médecins ; cette fièvre l’y retint pendant trois mois. Malgré leurs soins, leurs saignées et leurs médicaments de toutes sortes, la santé lui revint.

Les jours qui s’écoulèrent entre sa libération et sa maladie ne lui laissèrent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d’un temps gris, sombre, pluvieux, d’un affaissement physique, de douleurs intolérables dans les pieds et dans le côté, d’une suite ininterrompue de malheurs et de souffrances, de la curiosité indiscrète des généraux et des officiers qui le questionnaient, des difficultés qu’il avait eues à trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de l’engourdissement moral qui l’avait accablé. Le jour où il fut mis en liberté, il vit passer le corps de Pétia, et apprit également que le prince André venait de mourir à Yaroslaw, dans la maison des Rostow. Denissow, qui lui avait annoncé cette nouvelle, fit, en causant avec lui, allusion à la mort d’Hélène, croyant qu’il la savait déjà. Pierre en fut étrangement surpris, mais rien de plus : il n’appréciait pas toute l’importance que cet événement pouvait avoir pour lui, tant il était poussé par le désir de quitter au plus vite cet enfer, où les hommes s’entretuaient, pour se retirer n’importe où, s’y reposer, coordonner ses idées, et réfléchir en paix à tout ce qu’il avait vu et appris. Revenu complètement à lui après sa maladie, il aperçut à son chevet deux de ses domestiques, venus tout exprès de Moscou pour le rejoindre, ainsi que l’aînée de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs d’Orel.

Les impressions dont il avait pris l’habitude ne s’effacèrent qu’insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence : il eut même de la peine à se faire à la pensée que, le matin une fois venu, il ne serait pas chassé en avant avec le troupeau dont il faisait partie, que personne ne lui prendrait son lit, et qu’il aurait sûrement à dîner et à souper ; mais, quand il dormait, il revoyait en rêve tout le passé et tous les détails de sa captivité.

Ce joyeux sentiment de liberté, qui est inné dans le cœur de l’homme, et qu’il avait si vivement éprouvé à la première étape, s’empara de nouveau de son âme, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas seulement que cette liberté morale, indépendante des circonstances extérieures, pût ainsi doubler d’intensité, et lui causer de si profondes jouissances, quand par le fait elle n’était que le résultat de sa liberté physique. Seul dans une ville étrangère, personne n’exigeait rien de lui, personne ne lui donnait d’ordres, il ne manquait de rien, et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une incessante humiliation. Par suite d’une ancienne habitude, il se demandait parfois : « Que vais-je faire à présent ? » et il se répondait : « Rien, je vivrai… Dieu ! que c’est bon ! » De but dans la vie, il n’en avait pas, et cette indifférence, qui jadis faisait son tourment, lui procurait maintenant la sensation d’une liberté sans limite. Pourquoi aurait-il eu un but, aujourd’hui qu’il avait la foi, non pas la foi en certaines règles et en certaines pensées de convention, mais la foi en un Dieu vivant et toujours présent ? Jadis il l’avait cherché dans les missions qu’il s’imposait à lui-même, et tout à coup, étant prisonnier, il avait découvert, non à force de raisonnement, mais par une sorte de révélation intime, qu’il y avait un Dieu, un Dieu partout présent, et que le Dieu de Karataïew était plus grand et bien plus inaccessible à l’intelligence humaine que le « grand Architecte de l’Univers », reconnu par les francs-maçons. N’avait-il pas été semblable à celui qui cherche au loin l’objet qui est devant ses pieds ? N’avait-il pas toujours passé sa vie à regarder dans le vague, par-dessus la tête des autres, tandis qu’il n’avait qu’à regarder devant lui ? Jadis rien ne lui révélait l’Infini : il sentait seulement qu’il devait exister quelque part et marchait obstinément à sa découverte. Tout ce qui l’entourait n’était pour lui qu’un mélange confus d’intérêts bornés, mesquins, sans aucun sens, tels que la vie européenne, la politique, la franc-maçonnerie, la philosophie. Maintenant il comprenait l’Infini, il le voyait en tout, et admirait sans restriction le tableau éternellement changeant, éternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible question qu’il se posait autrefois à chaque instant, qui faisait toujours crouler les échafaudages de sa pensée : « Pourquoi ? » n’existait plus pour lui, car son âme lui répondait simplement que Dieu existe, et que pas un cheveu ne tombe de la tête de l’homme sans sa volonté !

XIV

Pierre avait peu changé : distrait comme toujours, il semblait seulement être sous l’influence d’une préoccupation constante. Malgré la bonté peinte sur sa figure, ce qui éloignait autrefois de lui, c’était son air malheureux ; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait sur ses lèvres, la sympathie qu’exprimait son regard, rendaient sa présence agréable à tous. Jadis il discutait beaucoup, s’échauffait à tout propos et écoutait peu volontiers : maintenant, se laissant rarement entraîner par la discussion, il laissait parler les autres, et connaissait ainsi souvent leurs pensées les plus secrètes.

Sa cousine, qui ne l’avait jamais aimé, et qui l’avait même sincèrement haï, lorsque après la mort du vieux comte elle fut devenue son obligée, ne pouvait revenir de son étonnement et de son dépit, en découvrant, après un court séjour à Orel, où elle était venue avec l’intention de le soigner malgré l’ingratitude dont elle l’accusait, qu’elle éprouvait pour lui un véritable penchant. Il n’avait cependant rien fait pour s’attirer ses bonnes grâces, car il se bornait à l’étudier avec curiosité. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l’indifférence et de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-même et ne lui présentait que ses piquants ; aujourd’hui, au contraire, qu’elle avait constaté, avec défiance d’abord, avec reconnaissance ensuite, qu’il essayait de pénétrer jusqu’au fond de son cœur, elle en arriva, à son insu, à ne plus lui montrer que les bons côtés de son caractère : « Oui, c’est un bien excellent homme, lorsqu’il ne subit pas l’influence de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi, » se disait la vieille cousine.

Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu’il se crût obligé de donner à entendre que chaque minute lui était précieuse pour le bien de l’humanité souffrante, passait également chez Pierre des heures entières à lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les caractères de ses malades et surtout de sa clientèle féminine.

Plusieurs officiers de l’armée française étaient internés à Orel comme prisonniers, et le docteur lui en amena un qui était Italien. Il prit l’habitude d’aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait dans son for intérieur de l’amitié passionnée que l’officier témoignait à son cousin. Il était heureux de causer avec lui, de lui raconter son passé, de lui faire la confidence de ses amours, et d’épancher devant lui le fiel dont son cœur était rempli contre les Français, et surtout contre Napoléon.

« Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour à Pierre, c’est un vrai sacrilège que de faire la guerre à un peuple comme le vôtre. Vous, que les Français ont tant fait souffrir, vous n’avez même pas de haine contre eux. »

Pierre retrouva à Orel une de ses anciennes connaissances, le franc-maçon comte Villarsky, celui-là même que nous avons déjà rencontré en 1807. Il avait épousé une Russe fort riche, dont les terres, étaient situées dans le gouvernement d’Orel, et occupait en ce moment un poste provisoire dans l’administration de l’intendance. Quoiqu’il n’eût jamais été avec Besoukhow sur le pied d’une grande intimité, il fut heureux de le revoir ; s’ennuyant à mourir à Orel, il était charmé de rencontrer un homme de son monde, qu’il supposait naturellement rempli des mêmes préoccupations que lui. Mais, à sa grande surprise, il remarqua bientôt, à part lui, que Pierre était singulièrement arriéré dans ses idées, et qu’il était tombé dans ce qu’il croyait être de l’apathie et de l’égoïsme.

« Vous vous encroûtez, mon cher, » lui disait-il souvent, et cependant il revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l’écoutant, s’étonnait d’avoir pu penser autrefois comme lui.

Villarsky, occupé de ses affaires, de son service et de sa famille, regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle à la véritable existence. Les intérêts militaires, administratifs et maçonniques absorbaient complètement son attention. Pierre ne l’en blâmait pas, et ne cherchait en aucune façon à le faire changer d’opinion ; mais il étudiait, avec son sourire doux et railleur, cet étrange phénomène.

Un trait tout nouveau du caractère de Pierre, et qui lui attirait la sympathie générale, c’était la reconnaissance du droit que chacun avait, d’après lui, de penser et de juger à sa guise, et de l’impossibilité de convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis l’irritait profondément, était aujourd’hui la principale cause de l’intérêt qu’il portait aux hommes. Cette nouvelle manière de voir exerçait une égale influence sur les côtés pratiques de son existence. Jadis toute demande d’argent l’embarrassait : « Celui-ci en a besoin assurément, se disait-il, mais cet autre en a peut-être encore plus besoin que lui. Et qui sait s’ils ne me trompent pas tous les deux ? » Ne sachant en définitive à quoi se résoudre, il donnait de l’argent à tort et à travers, tant qu’il en avait. Mais maintenant, à son grand étonnement, il n’éprouvait plus la moindre perplexité. Un sentiment instinctif de justice, dont lui-même ne se rendait pas compte, lui indiquait nettement la meilleure décision à prendre. Ainsi, un jour, un colonel français prisonnier, après s’être longuement vanté auprès de lui de ses exploits, finit par demander presque impérativement un prêt de 4 000 francs, pour envoyer, disait-il, à sa femme et à ses enfants. Pierre le lui refusa sans la moindre hésitation, tout en s’étonnant de la facilité avec laquelle il lui avait négativement répondu, et, au lieu de donner la somme au colonel, il obligea adroitement l’Italien, qui en avait grand besoin, à l’accepter. Il en agit de même à propos des dettes de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de campagne. Son intendant général, lui ayant présenté le tableau des pertes que lui avait causées l’incendie de Moscou, et qui étaient évaluées à près de deux millions, l’engagea, pour rétablir la balance, à refuser de payer les dettes de la comtesse et à ne pas reconstruire ses immeubles, dont l’entretien annuel revenait à 80 000 roubles. Dans le premier moment, Pierre lui donna raison, mais, à la fin de janvier, l’architecte lui ayant envoyé de Moscou le devis des travaux à faire au sujet des immeubles incendiés, Pierre, après avoir lu attentivement des lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui écrivirent à la même époque, et dans lesquelles il était question du passif laissé par sa femme, n’hésita pas une minute à revenir sur son premier sentiment, et, résolut de faire rebâtir ses maisons et de se rendre à Pétersbourg pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette décision diminuait, il est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu’il en comprit la justice et la nécessité, il la mit immédiatement à exécution.

Villarsky étant obligé de se rendre à Moscou, il s’arrangea de manière à faire le voyage avec lui, et continua à éprouver, le long de la route, toute la joie d’un écolier en vacances. Tout ce qu’il rencontrait sur son chemin prenait à ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que son compagnon ne cessait d’exprimer sur l’état pauvre et arriéré de la Russie, comparativement à l’Europe occidentale, ne diminuaient en rien son enthousiasme, car, là où Villarsky ne voyait qu’un déplorable engourdissement, Pierre découvrait au contraire une source de puissance et de force et cette vivifiante énergie qui avait soutenu dans la lutte, sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncièrement pur et unique dans son genre.

XV

Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engagé les Russes, après le départ des Français, à se grouper de nouveau dans ce lieu qui avait nom Moscou, que de s’expliquer pourquoi et où courent avec tant de hâte les fourmis d’une fourmilière bouleversée par un accident quelconque. Les unes s’enfuient en emportant les œufs, avec de menues brindilles ; d’autres reviennent vers la fourmilière ; d’autres se choquent, se heurtent, et se battent ; mais, de même qu’en examinant de près cette fourmilière dévastée, on devine, à l’énergie, à la ténacité des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui faisait sa force a survécu à sa ruine complète, de même, au mois d’octobre, malgré l’absence de toute autorité, d’églises, de richesses, d’habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d’août. Tout y avait été détruit, sauf son indestructible et puissante vitalité.

Les mobiles qui poussèrent ceux qui furent les premiers à l’envahir étaient d’une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou comptait déjà 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en croissant avec une telle rapidité, que, dès l’automne de 1813, le chiffre de sa population avait déjà dépassé celui de l’année précédente.

Les cosaques du détachement de Wintzingerode, les paysans des villages voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les premiers à y rentrer et s’y livrèrent au pillage, en continuant ainsi l’œuvre des Français. Les paysans revenaient chez eux avec d’interminables files de charrettes pleines d’objets ramassés dans les maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de même, tandis que les propriétaires s’enlevaient mutuellement tout ce qu’ils pouvaient, sous prétexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent suivis d’une foule d’autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus définie. Bien que les Français eussent trouvé Moscou vide, il avait pourtant conservé tous les dehors d’une organisation administrative régulière ; mais plus le séjour des Français se prolongea, plus cette apparence de vie s’éteignit, pour se transformer bientôt en un état de pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d’abord la rentrée des Russes dans la capitale, eut le résultat contraire, car les gens de toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosité, les autres par calcul ou par intérêt de service, y affluant comme le sang afflue au cœur, y ramenèrent la richesse et la vie habituelle. Les paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l’espoir de les remplir de butin, furent arrêtés par les autorités et forcés d’emporter les cadavres ; d’autres, avertis à temps du mécompte de leurs camarades, apportèrent du blé, du foin, de l’avoine, et, par suite de la concurrence qu’ils se faisaient entre eux, ramenèrent le prix des denrées au même taux où elles étaient avant le désastre ; les charpentiers, dans l’espoir de trouver de l’ouvrage, y vinrent en foule, et les édifices incendiés furent réparés et sortirent de leurs ruines ; les marchands recommencèrent leur commerce ; les cabarets, les auberges utilisèrent les maisons abandonnées ; le clergé rouvrit quelques églises que le feu avait épargnées ; les fonctionnaires mirent en ordre leurs tables et leurs armoires dans de petites chambres ; les autorités supérieures et la police s’occupèrent de la distribution des bagages laissés par les Français, ce dont on profita comme d’habitude pour s’en prendre à la police et pour l’acheter ; les demandes de secours affluèrent de tous côtés, en même temps que les devis monstrueux des soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et le comte Rostoptchine répandit de nouveau ses affiches.

XVI

À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s’établit dans une aile de sa maison, qui était restée intacte. Comptant repartir le surlendemain pour Pétersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la jubilation de la victoire définitivement remportée, le reçurent avec joie, et le questionnèrent sur ce qu’il avait vu. Bien qu’on lui témoignât beaucoup de sympathie, il se tenait sur la réserve, et se bornait à répondre vaguement aux questions qu’on lui adressait sur ses projets d’avenir. Il apprit entre autres que les Rostow étaient à Kostroma, mais le souvenir de Natacha n’était plus pour lui qu’une agréable réminiscence d’un passé déjà bien éloigné. Heureux de se sentir indépendant de toutes les obligations de la vie, il l’était aussi de se sentir dégagé de cette influence à laquelle il s’était cependant soumis de son plein gré.

Les Droubetzkoï lui ayant annoncé l’arrivée de la princesse Marie à Moscou, il s’y rendit le même soir. Chemin faisant, il ne cessa de penser au prince André, à ses souffrances, à sa mort, à leur amitié, et surtout à leur dernière rencontre, la veille de Borodino.

« Est-il mort irrité, comme je l’ai vu alors, se disait-il, ou bien l’énigme de la vie ne s’est-elle pas dévoilée à lui au moment de sa mort ? »

Il pensa à Karataïew, et établit une comparaison involontaire entre ces deux hommes si différents l’un de l’autre, et pourtant si rapprochés par l’affection qu’il avait eue pour tous les deux.

Pierre était grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky, laquelle, tout en conservant son caractère habituel, portait encore quelques traces de délabrement. Un vieux valet de chambre, au visage sévère, comme pour donner à comprendre que la mort du prince n’avait rien changé aux règles établies, lui dit que la princesse venait de se retirer dans son appartement, et qu’elle ne recevait que le dimanche.

« Annonce-moi, elle me recevra peut-être.

– En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits. »

Quelques instants après, le valet de chambre revint, accompagné de Dessalles, chargé par la princesse de dire à Pierre qu’elle serait très heureuse de le voir et qu’elle le priait de monter chez elle.

Il la trouva, à l’étage supérieur, dans une petite chambre basse éclairée d’une seule bougie, et habillée de noir. Une autre personne, également en deuil, était auprès d’elle. Pierre supposa au premier abord que c’était une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la princesse aimait à s’entourer, et auxquelles il n’avait jamais fait attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. « Oui, lui dit-elle quand il la lui eut baisée, et en remarquant le changement de sa figure, voilà comme on se rencontre. « Il » a beaucoup parlé de vous les derniers temps, – et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec une hésitation qui n’échappa pas à Pierre.

– La nouvelle de votre délivrance m’a fait bien plaisir, c’est la seule joie que nous ayons eue depuis longtemps. – Et de nouveau elle jeta un regard inquiet à sa compagne.

– Figurez-vous que je n’ai rien su de lui, dit Pierre… je le croyais tué, et ce que j’ai appris m’est parvenu indirectement par des tiers. Je sais qu’il a rencontré les Rostow… Quelle étrange coïncidence ! »

Pierre parlait avec vivacité. Il jeta à son tour les yeux sur l’étrangère, et, voyant son regard de curiosité affectueuse, il comprit instinctivement qu’il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un être bon et charmant, qui ne gênerait en rien ses épanchements avec la princesse Marie. Celle-ci ne put s’empêcher de laisser percer un grand embarras lorsqu’il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de nouveau de Pierre à la dame en noir.

« Vous ne la connaissez donc pas ? » dit-elle.

Pierre examina plus attentivement le pâle et fin visage, la bouche étrangement contractée et les grands yeux noirs de l’inconnue, où tout à coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux à son cœur, dont il était depuis si longtemps privé. « Non, c’est impossible, se dit-il. Serait-ce elle, cette figure pâle, maigre, vieillie, avec cette expression austère… c’est sans doute une hallucination !» À ce moment la princesse Marie prononça le nom de Natacha, et le pâle et fin visage aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte rouillée qui cède à une pression du dehors. La bouche sourit, et il s’échappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le pénétra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire : c’était Natacha, et il l’aimait plus que jamais !

La violence de son impression fut telle, qu’elle révéla à Natacha, à la princesse Marie, et surtout à lui-même, l’existence d’un amour qu’il avait encore de la peine à s’avouer. Son émotion était mêlée de joie et de douleur, et plus il cherchait à la dissimuler, plus elle s’accentuait, sans le secours de paroles précises, par une rougeur indiscrète : « C’est seulement de la surprise, » se dit Pierre ; mais, quand il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha, et son cœur se remplit de bonheur et de crainte. Il s’embrouilla dans sa réponse, et s’arrêta court. Ce n’était pas seulement parce qu’elle était pâlie et amaigrie, qu’il ne l’avait pas reconnue, mais parce que dans ses yeux, où brillait jadis le feu de la vie, il n’y avait plus que sympathie, bonté et inquiète tristesse.

La confusion de Pierre n’eut pas d’écho chez Natacha, et une douce satisfaction éclaira seule son visage.

XVII

« Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci… La pauvre comtesse fait mal à voir… Natacha elle-même a besoin de consulter un médecin ; aussi l’ai-je enlevée de force.

– Hélas ! Qui de nous n’a pas éprouvé, répondit Pierre… Vous savez sans doute que « c’est arrivé » le jour de notre délivrance… Je l’ai vu, quel charmant garçon c’était ! »

Natacha gardait le silence, mais ses yeux s’agrandissaient et brillaient de pleurs contenus.

« Aucune consolation n’est possible, poursuivit Pierre, aucune ! Pourquoi, on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de jeunesse et de vie ?

– Oui, oui, c’est ce qui rend la foi doublement nécessaire de nos jours, dit la princesse Marie.

– C’est bien vrai, répondit Pierre.

– Pourquoi ? demanda Natacha en le regardant.

– Comment, pourquoi ? dit la princesse Marie… La seule pensée de ce qui attend ceux…

– Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous dirige peut seul supporter une perte semblable à celles que vous avez éprouvées. »

Natacha fit un mouvement pour répondre, mais s’arrêta, pendant que Pierre s’adressait avec empressement à la princesse Marie pour avoir des détails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu, mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entière liberté ; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de ses actions avait un juge dont l’opinion était pour lui ce qu’il y avait de plus précieux au monde. Tout en causant, il s’inquiétait, dans son for intérieur, de l’effet qu’il produisait sur Natacha, et se jugeait à son point de vue à elle. La princesse Marie se décida, à contre-cœur, à donner à Pierre les détails qu’il lui demandait, mais ses questions, l’intérêt dont elles étaient empreintes, sa voix tremblante d’émotion, l’obligèrent à retracer peu à peu ces tableaux qu’elle avait peur d’évoquer pour elle-même.

« Ainsi donc, il s’est calmé, adouci… Il n’avait jamais eu qu’un but, et il y tendait de toutes les forces de son âme, celui d’être parfaitement bon… Que pouvait-il alors craindre de la mort ? Ses défauts, s’il en a eu, ne peuvent lui être attribués… Quel bonheur pour lui de vous avoir revue ! » continua-t-il en s’adressant à Natacha, les yeux pleins de larmes.

Elle eut un tressaillement et inclina la tête, en se demandant indécise si elle parlerait ou non de lui.

« Oui, dit-elle enfin d’une voix basse et voilée, ça été un grand bonheur, pour moi du moins, et lui, – elle essaya de dominer son émotion, – lui, le désirait aussi, lorsque je suis allée vers lui ! »

Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout à coup, relevant la tête avec un visible effort, elle reprit d’une voix émue :

« En quittant Moscou, je ne savais rien, je n’osais pas demander après lui, lorsque Sonia m’a appris qu’il nous suivait. Je ne pouvais ni manger, ni me figurer dans quel état il était ; je ne désirais qu’une chose, le voir ! »

Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce qu’elle n’avait encore raconté à personne, tout ce qu’elle avait souffert pendant ces trois semaines de voyage et de séjour à Yaroslaw. Pierre, en l’écoutant, ne pensait ni au prince André ni à la mort, ni à ce qu’elle disait. Il ne ressentait qu’une vive compassion de la peine qu’elle devait éprouver à évoquer ainsi ce triste passé ; mais, en faisant ce récit douloureux, Natacha semblait obéir à une impulsion irrésistible. Elle mêlait les détails les plus puérils aux pensées les plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mêmes scènes, et semblait ne pouvoir plus s’arrêter. À ce moment, Dessalles demanda, de l’autre chambre, si son élève pouvait entrer.

« Et c’est tout, c’est tout !… » s’écria Natacha en se levant vivement, et, en s’élançant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever la lourde portière, elle se heurta la tête contre un des battants, et disparut en poussant un gémissement de douleur : était-ce un gémissement de douleur physique ou de douleur morale ?

Pierre, qui ne l’avait pas quittée des yeux, sentit, quand elle ne fut plus là, qu’il était de nouveau seul en ce monde.

La princesse Marie le tira de sa rêverie en appelant son attention sur l’enfant qui venait d’entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son père le troubla si vivement, dans la disposition attendrie où il se trouvait, que, l’ayant embrassé, il se leva et se détourna en passant son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre congé de la princesse Marie, quand elle le retint.

« Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu’à trois heures, le souper doit être prêt, descendez : nous viendrons vous rejoindre à l’instant… C’est la première fois, savez-vous, ajouta-t-elle, qu’elle a parlé ainsi à cœur ouvert ! »

XVIII

Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne rejoignirent Pierre dans la grande salle à manger. Les traits de Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravité qu’il ne lui avait jamais connue. Tous les trois éprouvaient le malaise qui suit ordinairement un épanchement sérieux et intime. Ils s’assirent sans rien dire autour de la table ; Pierre déplia sa serviette, et, décidé à rompre un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir pénible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en faire autant de leur côté. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de vivre et l’aveu inconscient que la douleur n’est pas éternelle et laisse encore de la place à la joie.

« Voulez-vous une goutte d’eau-de-vie, comte ? dit la princesse Marie, et ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passé.

– Racontez-nous comment vous avez vécu, c’est toute une légende, à ce qu’on nous a dit ?

– Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur moi des choses que je n’ai pas vues même en rêve. J’en suis encore tout ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun mal… C’est à qui m’engagera et me racontera en détail ma captivité fantastique.

– On nous a dit que l’incendie de Moscou vous avait coûté deux millions : est-ce vrai ?

– Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu’auparavant, répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l’entendre, malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j’ai infailliblement recouvré, c’est ma liberté, – mais il s’arrêta, ne voulant pas s’appesantir sur un ordre d’idées qui lui était tout personnel.

– Est-il vrai que vous comptiez rebâtir ?

– Oui, c’est le désir de Savélitch.

– Où avez-vous appris la mort de la comtesse ? Étiez-vous encore à Moscou ? »

La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu’il avait dit de sa liberté recouvrée.

« Non, j’en ai reçu la nouvelle à Orel ; vous pouvez vous figurer combien j’en ai été surpris. Nous n’étions pas des époux modèles, dit-il en regardant Natacha et en devinant qu’elle était curieuse d’entendre de quelle façon il s’exprimerait à ce sujet ; mais sa mort m’a frappé de stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont tort généralement, et l’on se sent doublement coupable envers celle qui n’est plus… Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi ai-je ressenti une grande pitié pour elle, – et il cessa de parler, heureux de sentir qu’il avait l’approbation de Natacha.

– Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti ? » dit la princesse Marie.

Pierre devint écarlate et baissa les yeux. Les relevant, après un long silence, sur Natacha, il lui sembla que l’expression de son visage était froide, réservée, presque dédaigneuse.

« Avez-vous réellement vu Napoléon, comme on le raconte ? lui demanda la princesse Marié.

– Jamais, dit Pierre en éclatant de rire… Il leur semble en vérité à tous que prisonnier et hôte de Napoléon sont synonymes. Je n’en ai même pas entendu parler ; le milieu dans lequel je vivais était trop obscur pour cela.

– Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous étiez resté à Moscou pour le tuer ? Je l’avais bien deviné lorsque nous vous avons rencontré. »

Pierre répondit que c’était en effet son intention, et, se laissant entraîner par leurs nombreuses questions, il leur fit un récit détaillé de toutes ses aventures. Il en parla tout d’abord avec cette indulgente ironie qu’il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-même, mais peu à peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu’il avait endurées et des horreurs auxquelles il avait assisté, donna à ses paroles cette émotion vraie et contenue de l’homme qui repasse dans sa mémoire les scènes poignantes auxquelles il a été mêlé.

La princesse Marie examinait tour à tour Natacha et Pierre, dont cette narration faisait surtout ressortir l’inaltérable bonté. Natacha, accoudée et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions brèves, prouvaient qu’elle saisissait le sens réel de ce qu’il voulait leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu’il ne pouvait exprimer en paroles. L’épisode de l’enfant et de la femme dont il avait pris la défense et qui avaient été la cause son arrestation, fut raconté par lui en ces termes :

« Le spectacle était horrible, des enfants abandonnés, d’autres oubliés dans les flammes… On en retira un devant mes yeux… puis des femmes, dont on arrachait les vêtements et les boucles d’oreilles… » Pierre rougit et s’arrêta en hésitant.

« Une patrouille survint à ce moment et arrêta les paysans et tous ceux qui ne pillaient pas, moi avec.

– Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l’interrompant, vous aurez sûrement fait… une bonne action ?»

Pierre continua ; arrivé à la scène de l’exécution de ses compagnons, il voulut lui épargner ces effroyables détails, mais elle exigea qu’il ne passât rien. Puis vint l’épisode de Karataïew. Ils se levèrent de table et il se mit à marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait des yeux.

« Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m’a appris cet homme, cet innocent, qui ne savait ni lire ni écrire…

– Qu’est-il devenu ? demanda Natacha.

– On l’a tué presque sous mes yeux ! » Et sa voix tremblait d’émotion pendant qu’il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa mort.

Jamais il ne s’était représenté ses aventures comme elles lui apparaissaient aujourd’hui. Il y découvrait une nouvelle signification, et éprouvait, en les racontant à Natacha, la rare jouissance que vous procure, non pas la femme d’esprit dont le seul but est de s’assimiler ce qu’elle entend, pour enrichir son répertoire et faire parade à l’occasion des trésors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle qui a la faculté de faire jaillir et d’absorber ce que l’homme a de meilleur. Natacha, sans s’en rendre compte, était tout attention. Pas un mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui échappaient ; elle attrapait au vol la parole à peine prononcée, la recueillait dans son cœur, et devinait le mystérieux travail qui s’était accompli dans l’âme de Pierre.

La princesse Marie s’intéressait à tout ce qu’il racontait, mais elle était absorbée par une autre pensée : elle venait de comprendre que Natacha et lui pouvaient s’aimer et être heureux, et elle en ressentit une profonde joie.

Il était trois heures du matin : les domestiques, la figure allongée, entrèrent pour remplacer les bougies, mais personne n’y fit attention. Pierre termina son récit. Sa sincère émotion, empreinte d’un certain embarras, répondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pénétrer même son silence, et, sans songer que l’heure était aussi avancée, il cherchait un autre thème de conversation.

« On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l’on venait me demander : « Veux-tu revenir à ce que tu étais avant ta captivité, ou repasser par tout ce que tu as souffert ? » je répondrais : « Plutôt cent fois la captivité et la viande de cheval ? » On s’imagine presque toujours que tout est perdu lorsqu’on est jeté hors du chemin battu ; c’est seulement alors qu’apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en espérer beaucoup, et c’est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s’adressant à Natacha.

– C’est vrai ! dit-elle en répondant à une autre pensée qui venait de lui traverser l’esprit : moi aussi, je n’aurais pas demandé mieux que de recommencer ma vie !»

Pierre la regarda avec attention.

« Oui, je n’aurais rien désiré de plus !

– Est-ce bien possible ? s’écria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre et de vouloir vivre, et vous aussi ? »

Natacha inclina sa tête dans ses mains et fondit en larmes.

« Qu’as-tu, Natacha ?

– Rien, rien ! murmura-t-elle, et elle sourit à Pierre à travers ses pleurs.

– Adieu ! Il est temps de dormir… »

Pierre se leva et prit congé d’elles.

La princesse Marie et Natacha causèrent encore dans leur chambre, mais ni l’une ni l’autre ne prononça le nom de Pierre.

« Sais-tu, Marie, que j’ai souvent peur qu’en ne parlant pas de « lui », dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par l’oublier ?»

Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette observation qu’elle n’aurait jamais osé faire de vive voix.

« Crois-tu qu’on puisse oublier ? dit-elle. Quel bien cela m’a fait de tout raconter aujourd’hui, et pourtant comme c’était à la fois doux et pénible ! Je sentais qu’il l’avait aimé sincèrement, c’est pourquoi… Ai-je eu tort ? dit elle en rougissant.

– De parler de « lui » à Pierre ? Oh non ! Il est si bon !

– As-tu remarqué, Marie, dit tout à coup Natacha avec un sourire espiègle qu’elle n’avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqué comme il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose ? On dirait qu’il sort d’un bain moral, je veux dire… tu me comprends, n’est-ce pas ?

– Oui, il a beaucoup changé à son avantage. C’est pour cela que « lui » l’a tant aimé, répondit la princesse Marie.

– Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guère. On assure du reste que les amitiés des hommes naissent des contrastes ; ce doit être sans doute ainsi… ! Adieu ! Adieu ! » dit Natacha, et le sourire espiègle qui avait accompagné ses premières paroles sembla s’effacer à regret de son visage redevenu joyeux.

XIX

Pierre fut longtemps avant de s’endormir. Marchant à grands pas dans sa chambre d’un air soucieux, tantôt il haussait les épaules, tantôt il tressaillait, et ses lèvres s’entr’ouvraient comme pour murmurer un aveu. Lorsque six heures du matin sonnèrent, il pensait toujours au prince André, à Natacha, à leur amour, qui le rendait jaloux encore aujourd’hui. Il se coucha heureux et ému, et décidé à faire tout ce qui lui serait humainement possible pour l’épouser.

Il avait fixé son départ pour Pétersbourg au vendredi suivant, et le lendemain Savélitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.

« Comment ? Je vais à Pétersbourg ? Pourquoi à Pétersbourg ? se demanda-t-il tout surpris. Ah oui ! c’est vrai, je l’avais décidé il y a longtemps déjà, avant que « cela » fût arrivé ; au fait, j’irai peut-être… Quelle bonne figure que celle du vieux Savélitch ! se dit-il en le regardant… Eh bien, Savélitch, tu ne veux donc pas de ta liberté ?

– Qu’en ferais-je, Excellence ? Nous avons vécu du temps du vieux comte, le bon Dieu ait son âme !… et maintenant nous vivons auprès de vous, sans avoir à nous plaindre.

– Et tes enfants ?

– Et mes enfants feront comme moi, Excellence ; avec des maîtres comme vous, on n’a rien à craindre.

– Eh bien, et mes héritiers ? demanda Pierre. Si je me mariais, par exemple ? Cela peut arriver, n’est-ce pas ? ajouta-t-il avec un sourire involontaire.

– Ce serait très bien, si j’ose le dire à Votre Excellence.

– Comme il traite cela légèrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien c’est grave et effrayant… C’est ou trop tôt ou trop tard !

–Quels sont vos ordres, Excellence ? partirez-vous demain ?

– Non, dans quelques jours, je t’en préviendrai. Pardonne-moi tout l’embarras que je te donne. C’est étrange, se dit-il, qu’il n’ait pas deviné que je n’ai rien à faire à Pétersbourg, et qu’avant tout il faut que « cela » se décide. Je suis sûr, du reste, qu’il le sait et qu’il fait semblant de l’ignorer… Lui en parlerai-je ? Non, ce sera pour une autre fois. »

À déjeuner, Pierre raconta à sa cousine qu’il avait été la veille chez la princesse Marie, et qu’à sa grande surprise il y avait vu Natacha Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.

« La connaissez-vous ? lui demanda Pierre.

– Je l’ai vue une fois, et l’on parlait de son mariage avec le jeune Rostow ; c’eût été très bien pour eux, puisqu’ils sont ruinés.

– Ce n’est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.

– Ah oui ! je connais son histoire, c’est fort triste.

– Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut pas me comprendre… il vaut mieux ne lui rien dire. »

Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s’empêcher de les admirer. Les hautes cheminées qui s’élançaient du milieu des décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants et se dire :

« Ah ! le voilà revenu, voyons un peu ce qu’il va en advenir ! »

En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu’il avait été le jouet d’un songe, qu’il avait vu Natacha en rêve ; mais, à peine fut-il entré, qu’il sentit, à la vibration de tout son être, l’influence de sa présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa physionomie était pourtant tout autre et il l’aurait infailliblement reconnue la première fois si alors il l’avait vue ainsi : elle avait sa figure d’enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d’un éclat interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se jouait sur ses lèvres.

Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces dames n’étaient allées aux vêpres, où il les accompagna.

Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le plaisir qu’elles éprouvaient à le voir et malgré l’intérêt absorbant qui l’attachait à leurs côtés, la conversation s’épuisa et finit par tomber sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n’avait cependant pas le courage de s’en aller, bien qu’il sentît qu’elles attendaient son départ avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte d’une migraine.

« Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg ?

– Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement… Du reste oui, peut-être… En tout cas, je passerai demain vous demander vos commissions. » Et il se tenait debout, très embarrassé.

Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son regard lumineux, l’observa avec une profonde attention. La fatigue dont elle s’était plainte s’était subitement évanouie, et l’on voyait qu’elle se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête.

L’embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s’assit à côté de la princesse Marie.

« J’ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue, venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer ? Je sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l’heure est mal choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère ?… Non, non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis… J’ignore, reprit-il après un moment de silence et en s’efforçant de parler avec suite, j’ignore depuis quand je l’aime, mais je n’ai jamais aimé qu’elle, et je ne puis me représenter l’existence sans elle. Sans doute, il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée qu’elle pourrait me l’accorder et que j’en laisserais échapper l’occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je espérer ?

– Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l’heure serait mal choisie de lui parler de votre… » Elle s’arrêta en réfléchissant que la métamorphose qui s’était opérée chez Natacha rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu’elle ne serait pas offensée de recevoir l’aveu de cet amour, et qu’au fond de son cœur elle le désirait ; mais, n’obéissant pas à ce premier mouvement, elle répéta :

« Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais…

– Quoi ? dit Pierre d’une voix haletante en l’interrogeant des yeux.

– Je sais qu’elle vous aime…, qu’elle vous aimera ! » Elle avait à peine prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra avec force.

« Vous le croyez, dites, vous le croyez ?

– Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en parlerai lorsqu’il en sera temps. Je le désire, et mon cœur me dit que cela sera.

– Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur ! répondit Pierre en baisant les mains de la princesse Marie.

– Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous promets de vous écrire.

– Aller à Pétersbourg maintenant ? Soit, je vous obéirai. Mais demain, puis-je encore venir vous voir ? »

Et Pierre revint le lendemain pour prendre congé.

Natacha était moins animée que les jours précédents, mais lui, en la regardant, ne sentait qu’une impression : celle du bonheur dont il était pénétré et qui augmentait d’intensité à chacune de ses paroles, au moindre mouvement qu’elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda involontairement quelques secondes. « Cette main, ce visage, ce trésor de séductions, sera-t-il véritablement à moi, toujours à moi ? »

« Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut… Je vous attendrai avec impatience, » ajouta-t-elle tout bas.

Ces simples paroles, l’expression de physionomie qui les avait accompagnées, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence, une source inépuisable de souvenirs et d’ineffables rêveries. « Elle m’a dit qu’elle m’attendrait avec impatience. » Et il se répétait à toute heure du jour : « Quel bonheur ! quel bonheur ! »

XX

Rien de semblable à ce qu’il éprouvait lorsqu’il était fiancé avec Hélène ne se passait aujourd’hui en lui. Il se reprochait alors avec honte les : « Je vous aime » qu’il lui adressait ; maintenant, au contraire, c’était avec une jouissance infinie et sans mélange qu’il se retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu’il s’en répétait les dernières paroles. Il ne se demandait plus s’il faisait bien ou mal, car l’ombre même d’un doute n’était plus possible. Il ne redoutait qu’une chose : d’avoir été le jouet d’une illusion… Et puis, n’était-il pas trop présomptueux, n’était-il pas trop sûr de son fait ? La princesse Marie ne s’était-elle pas trompée ? Natacha ne lui répondrait-elle pas en souriant : « C’est bien étrange… Comment ne comprend-il pas qu’il n’est qu’un homme comme tous les autres, tandis que moi je suis si au-dessus de lui ? »

La folie du bonheur, qu’il se croyait incapable de ressentir désormais, s’empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient pour lui dans son amour pour elle et dans l’espoir de s’en faire aimer. Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d’autres intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait parfois le besoin de leur expliquer qu’ils perdaient leur temps à de banales futilités. Lorsqu’on lui offrait de prendre du service, lorsqu’on discutait devant lui les questions politiques du moment, en leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain, il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l’étrangeté de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant sa clarté sur tous ceux qu’il trouvait sur son chemin, lui faisait instantanément découvrir ce qu’il y avait de bon et de bien dans chacun d’eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre sentiment que celui d’une profonde pitié ne s’éleva dans son cœur, de même que le prince Basile, très fier d’une nouvelle nomination et d’une nouvelle croix, n’était plus, à ses yeux, qu’un pauvre vieillard qu’il plaignait sincèrement. Néanmoins, les jugements qu’il porta sur les hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l’aidèrent souvent dans la suite à résoudre ses incertitudes : « J’étais peut-être ridicule et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que j’en avais l’air. Mon intelligence était plus ouverte et plus pénétrante ; je comprenais alors ce qui valait la peine d’être compris dans la vie, parce que… parce que j’étais heureux ! »

XXI

À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement s’était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s’était réveillée dans son cœur, et s’était répandue sans lutte dans tout son être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s’était métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s’échappa plus de ses lèvres, aucune parole n’effleura plus les ombres évanouies du passé, et parfois même elle souriait à des projets d’avenir. Quoiqu’elle ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis longtemps s’allumait dans ses yeux lorsqu’elle entendait parler de lui par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un frémissement involontaire.

La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement la cause, en éprouvait du chagrin. « Aimait-elle donc assez peu mon frère pour l’avoir si vite oublié ? » Mais, lorsqu’elle la voyait, elle ne pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la princesse Marie ne se reconnaissait plus ; le droit de l’accuser même au fond de son cœur, et Natacha s’abandonnait si complètement, si sincèrement à ce nouveau sentiment, qu’elle ne cherchait même pas à cacher que la douleur s’était effacée pour faire place à la joie.

Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son explication avec Pierre, Natacha l’attendait sur le seuil.

« Il a parlé, n’est-ce pas, il a parlé ? répétait-elle avec une expression attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J’ai eu envie d’écouter à la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout. »

Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne laissèrent pas de blesser la princesse Marie ; elle pensa à son frère. « Qu’y faire ? se dit-elle : cela ne peut être autrement… » Et, d’un ton doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l’impression pénible qu’elle venait de produire chez son amie :

« Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j’ai si grand’peur d’être mauvaise : j’agirai comme tu me le conseilleras.

– Tu l’aimes ?

– Oui, murmura-t-elle.

– Pourquoi pleures-tu, alors ? J’en suis heureuse, répondit la princesse Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.

– Ce ne sera pas de sitôt, Marie… Pense donc quel bonheur, je deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas.

– Natacha, je t’avais priée de ne jamais m’en parler. Ne parlons que de toi ! »

Elles se turent.

« Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg ? » demanda tout à coup Natacha, et, répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta : « Cela doit être ainsi, c’est sans doute mieux… n’est-ce pas, Marie ? »

ÉPILOGUE[39][40]

PREMIÈRE PARTIE

I

Sept ans, plus tard, l’océan démonté de l’histoire avait regagné ses rives. Il semblait apaisé, mais les forces mystérieuses qui meuvent l’humanité (mystérieuses, parce que nous ignorons les lois de leur mouvement) continuaient à agir.

Bien que tout parût immobile à la surface de cet océan de l’histoire, l’humanité continuait son mouvement ininterrompu comme celui du temps. Divers groupements humains s’agrégeaient ou se désagrégeaient. Des causes nouvelles de formations et de dislocations d’États mûrissaient, des migrations de peuples se préparaient.

L’océan de l’histoire ne se portait plus comme auparavant par à-coups d’une de ses rives à l’autre : il bouillonnait dans les profondeurs. Les personnages historiques n’étaient plus portés par les vagues d’une rive à l’autre ; maintenant, ils semblaient tourner sur place. Les personnages historiques qui, auparavant, à la tête des troupes, traduisaient le mouvement des masses par des ordres de guerres, des campagnes, des batailles, cherchaient maintenant à traduire ce mouvement par des combinaisons politiques et diplomatiques, des lois, des traités.

Cette activité des personnages historiques est appelée par les historiens réaction.

En décrivant l’activité de ces personnages historiques, cause, d’après eux, de ce qu’ils appellent la réaction, les historiens les condamnent. Tous les gens connus de cette époque, d’Alexandre et de Napoléon à Mme de Staël, Photius, Schelling, Fichte, Chateaubriand et autres, tous passent devant leur sévère tribunal et sont absous ou condamnés suivant qu’ils ont pris part au PROGRÈS ou à la RÉACTION.

D’après les historiens, une réaction se produisait aussi en Russie durant cette période, et le principal responsable en était Alexandre Ier, ce même Alexandre qui, toujours selon eux, avait été le principal instigateur des initiatives libérales du début de son règne et du salut de la Russie.

Aujourd’hui, dans la littérature russe, depuis le collégien jusqu’à l’historien le plus savant, il n’y a pas un homme qui ne jette la pierre à Alexandre Ier pour les fautes qu’il a commises dans cette période de son règne.

« Il aurait dû agir de telle ou telle manière. En telle circonstance, il a bien agi, en telle autre, il a mal agi. Il s’est admirablement conduit au début de son règne et en 1812 ; mais il a mal agi en donnant une constitution à la Pologne, en faisant la Sainte-Alliance, en donnant pleins pouvoirs à Araktchéiev, en soutenant Golitsyne et le mysticisme, puis en encourageant Chichkov et Photius. Il a mal agi en s’occupant d’exercices militaires en cassant le régiment Sémionovski », etc.

Il faudrait des pages et des pages pour énumérer les innombrables griefs que lui font les historiens au nom de cette science du bonheur de l’humanité qu’ils prétendent posséder.

Que signifient ces griefs ?

Les actes pour lesquels les historiens approuvent Alexandre Ier, c’est-à-dire le libéralisme du début son règne, sa lutte contre Napoléon, la fermeté qu’il a montrée durant l’année 1812, puis la campagne de 1813, ne proviennent-ils pas des mêmes sources que les actes qu’ils blâment, comme la Sainte-Alliance, la restauration de la Pologne, la réaction de 1820 ? – et ces sources sont l’hérédité, l’éducation, les conditions d’existence qui ont fait de la personnalité d’Alexandre Ier ce qu’elle a été.

Et en quoi consistent exactement ces griefs ?

En ceci : un personnage historique de la taille d’Alexandre Ier, placé au pinacle de la puissance humaine et, pour ainsi dire, dans le foyer éblouissant de la lumière de tous les rayons historiques concentrés en lui ; un personnage soumis aux influences les plus puissantes du monde, qui sont inséparables du pouvoir : intrigues, mensonges, flatteries et aveuglement sur soi-même ; un personnage qui se sentait à chaque instant responsable de tout ce qui s’accomplissait en Europe ; un personnage non pas imaginaire, mais bien vivant, autant que n’importe quel autre homme, avec ses habitudes particulières, ses passions, ses élans vers le bien, le beau, le vrai ; – ce personnage a eu le tort, il y a cinquante ans, non d’avoir été sans vertu (les blâmes des historiens ne portent pas là-dessus) mais d’avoir eu sur le bonheur de l’humanité un avis tout différent de celui d’un professeur d’aujourd’hui qui s’occupe de science depuis sa jeunesse, c’est-à-dire qu’il lit des livres, débite des cours, et consigne par écrit lectures et cours dans un cahier.

Mais si l’on suppose même qu’Alexandre Ier s’est trompé, il y a cinquante ans dans ses vues concernant le bonheur des peuples, à plus forte raison peut-on supposer que l’historien qui le juge, au bout d’un certain temps, paraîtra lui aussi avoir eu des vues erronées sur ce même bonheur de l’humanité. Cette supposition est d’autant plus naturelle et inévitable que, si l’on suit l’évolution de l’histoire, l’on s’aperçoit qu’avec chaque année, avec chaque auteur, le point de vue change en ce qui concerne le bonheur de l’humanité ; de telle sorte que ce qui a paru d’abord un bien devient un mal dix ans plus tard et réciproquement. Bien plus, l’on trouve aussi dans l’histoire des opinions émises simultanément et tout à fait contradictoires concernant le bien et le mal : les uns font un mérite à Alexandre Ier de la constitution donnée à la Pologne et de la Sainte-Alliance, les autres un crime.

On ne peut dire de l’activité d’Alexandre Ier non plus que de celle de Napoléon, qu’elle a été utile ou nuisible, si l’on ne peut expliquer en quoi elle l’a été. Si cette activité ne plaît pas à tel ou tel, c’est simplement parce qu’elle ne cadre pas avec la notion bornée qu’il se fait de la nature du bien. Si le bien est pour moi que se soit conservée intacte en 1812 la maison de mon père à Moscou, si c’est la gloire des armes russes ou la prospérité de l’université de Pétersbourg ou d’autres centres, ou la liberté de la Pologne, ou la puissance de la Russie, ou cette forme de civilisation européenne connue sous le nom de progrès, je suis cependant bien obligé de reconnaître que l’activité de chaque personnage historique a eu, à part ces buts, d’autres buts d’ordre beaucoup plus général et qui dépassent ma compréhension.

Mais admettons que ce qu’on appelle la science ait la possibilité de réduire toutes les contradictions et dispose tant pour les personnages historiques que pour les événements, d’un moyen infaillible de mesurer le bien et le mal.

Admettons qu’Alexandre eût pu agir en toute circonstance autrement qu’il ne l’a fait. Admettons qu’il eût pu, selon les prescriptions de ceux qui l’accusent et prétendent connaître le but final vers lequel tend l’humanité, admettons qu’il eût pu suivre le programme d’intérêt national, de liberté, d’égalité, de progrès (et il n’y en a pas de plus nouveau, semble-t-il) que lui traceraient ses détracteurs d’aujourd’hui. Admettons que ce programme eût été applicable, bien établi, et qu’Alexandre Ier l’eût suivi. Que serait-il advenu de l’activité de tous les gens qui s’opposaient alors à la direction prise par le gouvernement – activité qui, d’après les opinions des historiens, était bonne et utile ? Elle n’aurait pas existé ; il n’y aurait pas eu de vie ; il n’y aurait rien eu.

Admettre que la vie de l’humanité puisse être dirigée par la raison, c’est nier toute possibilité de vie.

II

Admettre, comme le font les historiens, que les grands hommes conduisent l’humanité vers la réalisation de buts bien connus – que ce soit la grandeur de la Russie ou celle de la France, ou l’équilibre de l’Europe, ou le progrès universel, ou n’importe quoi d’autre – rend impossible d’expliquer les événements de l’histoire sans faire appel aux concepts de HASARD et de GÉNIE.

Si le but des guerres européennes au commencement de notre siècle était la grandeur de la Russie, ce but pouvait être atteint sans aucune des guerres qui ont précédé l’invasion, et sans l’invasion elle-même. Si ce but était la grandeur de la France, il pouvait être atteint sans la Révolution et sans l’Empire. Si ce but était la propagation de certaines idées, l’imprimerie l’aurait rempli beaucoup mieux que les soldats. Si ce but était le progrès de la civilisation, on admettra sans aucune difficulté qu’il est des moyens plus efficaces de répandre la civilisation que celui qui consiste à anéantir les hommes et leurs richesses.

Pourquoi donc les choses se sont-elles passées ainsi et non pas autrement ? Parce qu’elles se sont passées ainsi.

« Le HASARD a créé telle situation : le GÉNIE s’en est servi », dit l’histoire. Mais qu’est-ce que le HASARD ? Qu’est-ce que le GÉNIE ?

Les mots HASARD et GÉNIE ne signifient rien qui soit réellement existant, aussi ne peuvent-ils être définis. Ces mots ne désignent qu’un degré déterminé dans la compréhension des phénomènes ; je ne sais pas pourquoi tel ou tel phénomène se produit ; je pense que je ne peux pas le savoir ; par suite, je ne veux pas le savoir et je dis : HASARD. Je vois une force produisant un effet hors de proportion avec les capacités communes des hommes ; je ne comprends pas pourquoi cela se produit et je dis : GÉNIE.

Pour le troupeau, le mouton que chaque soir le berger mène dans un enclos spécial afin d’être nourri à part, et qui devient deux fois plus gros que les autres, doit paraître un génie. Et le fait que chaque soir ce soit toujours le même mouton qui, au lieu d’entrer dans la bergerie, passe dans un enclos spécial pour recevoir sa ration d’avoine, le fait que ce soit celui-là précisément qui, une fois gras à lard, est tué pour sa viande, ce fait doit apparaître comme une étonnante conjonction du génie et de toute une série de hasards extraordinaires.

Mais il suffit aux moutons de cesser de penser que ce qui leur arrive provient de ce qu’ils ont à atteindre des buts dévolus à la gent moutonnière ; il leur suffit d’admettre que tout ceci peut avoir un but qui leur est inconnu et aussitôt ils verront unité et suite logique dans ce qui arrive à l’un des leurs mis à l’engrais. S’ils ne savent pas dans quel but le mouton a été engraissé, ils sauront au moins que tout ce qui lui est arrivé ne s’est pas produit sans raison, et ils n’auront plus désormais besoin de recourir au HASARD ou au GÉNIE.

C’est seulement en renonçant à connaître le but proche et compréhensible, et en avouant que le but final nous est inaccessible, que nous verrons une suite logique dans la vie des personnages historiques : c’est alors que nous découvrirons la raison de la disproportion qui existe entre leurs actes et la capacité d’action commune à tous les hommes, et que nous n’aurons plus besoin des mots HASARD et GÉNIE.

Il suffit d’admettre que le but de l’agitation des peuples de l’Europe nous est inconnu, que nous ne connaissons que des faits consistant en tueries, d’abord en France, puis en Italie, en Afrique, en Prusse, en Autriche, en Espagne, en Russie, et que les mouvements de l’Occident vers l’Orient et de l’Orient vers l’Occident constituent l’essence et le but de ces événements, alors non seulement nous n’aurons plus besoin de voir rien d’exceptionnel et de génial dans le caractère de Napoléon et d’Alexandre, mais nous n’aurons plus besoin non plus de nous représenter ces personnages autrement que comme des hommes pareils aux autres ; non seulement nous n’aurons plus besoin d’expliquer par le hasard les menus événements qui ont fait ces hommes tels qu’ils ont été, mais nous verrons clairement que tous ces menus événements étaient inévitables.

Si nous renonçons à connaître le but final, nous comprendrons clairement que, de même qu’on ne peut imaginer pour une plante une couleur ou une semence mieux à sa nature que celles qu’elle produit, de même il nous est impossible d’imaginer deux autres hommes avec tout un passé qui répondrait aussi précisément, et jusque dans les plus infimes détails, à la mission qu’ils avaient à remplir.

III

Le sens profond des événements européens du début du XIXème siècle réside dans le mouvement guerrier des masses populaires d’Europe, de l’Occident vers l’Orient, puis de l’Orient vers l’Occident. Le mouvement de l’Occident vers l’Orient a été le premier. Pour que les peuples d’Occident pussent pousser leur marche belliqueuse jusqu’à Moscou, il était nécessaire : 1° qu’ils s’unissent en une masse guerrière d’une telle ampleur qu’elle fût en état de supporter le choc de la masse guerrière de l’Orient ; 2° qu’ils renonçassent à toutes leurs traditions et à toutes leurs habitudes ; 3° que, pour mener à bien leur assaut, ils eussent à leur tête un homme qui pût et pour lui-même et pour eux justifier les fourberies, les pillages, les massacres qui devaient en être et qui en furent l’accompagnement.

Tout d’abord, l’ancien groupement de forces insuffisamment important est dissous en France par la Révolution ; les traditions et les coutumes anciennes sont anéanties ; un nouveau groupement s’élabore peu à peu sur une nouvelle échelle plus considérable, avec de nouvelles habitudes et traditions ; alors se prépare l’homme qui doit se mettre à la tête du mouvement futur et prendre toute responsabilité des événements qui doivent s’accomplir.

Cet homme sans convictions, sans passé, sans traditions, sans nom, et qui n’est pas même Français, se faufile, par un concours de circonstances des plus étranges, semble-t-il, parmi tous les partis de la France en ébullition et, sans s’attacher à aucun, se fait porter au premier rang.

L’ignorance de ses compagnons, la faiblesse et la nullité de ses adversaires, le cynisme, la brillante et vaniteuse étroitesse d’esprit de cet homme le mettent à la tête de l’armée. La valeur des soldats de l’armée d’Italie, la répugnance à se battre de ses adversaires, sa témérité et sa présomption puériles lui valent la gloire militaire. Une quantité innombrable de « hasards » lui font partout cortège. La disgrâce dans laquelle il tombe auprès des dirigeants français le sert. Les tentatives qu’il entreprend pour changer de voie ne lui réussissent pas ; on refuse ses services en Russie et il ne parvient pas à s’établir en Turquie. Durant la guerre d’Italie, il se trouve plusieurs fois à deux doigts de sa perte, et chaque fois il échappe d’une façon imprévue. Les armées russes, les seules qui pourraient faire écrouler sa gloire, n’avancent pas en Europe par suite de diverses combinaisons diplomatiques, tant que lui-même y est.

À son retour d’Italie, il trouve à Paris le gouvernement dans un tel état de décomposition que ceux qui en font partie sont inévitablement balayés et anéantis. Et une issue se présente d’elle-même pour le tirer de sa situation dangereuse : une expédition insensée, absurde, en Afrique. De nouveau les mêmes « hasards » lui font cortège. Malte réputée imprenable se rend sans un coup de feu. Les décisions les plus risquées sont couronnées de succès. La flotte ennemie, qui par la suite ne laissera pas passer une seule barque, livre passage à toute une armée. En Afrique, les pires abominations sont commises sur des populations presque sans armes. Et les auteurs de ces forfaits, leur chef en tête, se persuadent que tout cela est splendide, que c’est glorieux ! que c’est digne de César, et d’Alexandre de Macédoine, que c’est bien.

Cet idéal de gloire et de grandeur qui consiste non seulement à croire que l’on ne fait rien de mal, mais encore à être fier de tous les crimes que l’on commet, en leur attribuant une signification incompréhensible et surnaturelle, cet idéal qui doit guider cet homme, ainsi que ceux qui se sont liés à sa fortune, s’élabore dans l’immense étendue de l’Afrique. Tout ce qu’il entreprend lui réussit. La peste l’épargne. Les massacres cruels des prisonniers ne lui sont pas imputés à crimes. Son départ d’Afrique, d’une maladresse puérile, injustifiable, l’abandon de ses compagnons dans le malheur, lui est profitable, et de nouveau la flotte ennemie le laisse échapper par deux fois. C’est à ce moment où il a la tête tournée par la réussite de tous ses crimes que, prêt à jouer son rôle, mais sans but défini, il arrive à Paris. La décomposition du gouvernement républicain qui, un an auparavant, aurait pu causer sa perte, est arrivée à son dernier stade et son état d’homme étranger aux partis ne peut maintenant que servir à son élévation.

Il n’a aucun plan d’action ; il a peur de tout ; mais les partis cherchent à se raccrocher à lui et réclament sa collaboration.

Lui seul, avec l’idéal de gloire et de grandeur qu’il s’est créé en Italie et en Égypte, avec sa folle adoration de lui-même, avec son audace dans le crime, avec son cynisme, lui seul peut justifier les événements qui doivent s’accomplir.

Il est l’homme nécessaire pour la place qui l’attend. Ainsi, presque indépendamment de sa volonté, malgré son manque de décision, son absence de plan, toutes les fautes qu’il accumule, il est entraîné dans un complot qui se propose de le porter au pouvoir et ce complot est couronné de succès.

On l’entraîne à une séance du Directoire. Effrayé, il cherche à fuir et se croit perdu ; il fait semblant de tomber en pâmoison ; il tient des discours insensés qui devraient le perdre. Mais les dirigeants, jusque-là fiers et avisés, sentent maintenant leur rôle terminé, et, plus troublés encore que lui, prononcent les paroles qui sont le moins propres à leur conserver le pouvoir et ruiner cet homme.

C’est le HASARD, ce sont des millions de hasards qui lui donnent le pouvoir, et tous les hommes, comme obéissant à un mot d’ordre, contribuent à consolider ce pouvoir. Ce sont des HASARDS qui font les caractères des dirigeants de la France d’alors ; ce sont des HASARDS qui font le caractère de Paul Ier, qui reconnaît son autorité ; c’est le HASARD qui ourdit contre lui un complot, qui au lieu de l’ébranler, raffermit sa puissance ; c’est le HASARD qui lui livre le duc d’Enghien, et le pousse à le faire assassiner inopinément, cherchant par ce moyen, plus fort que tous les autres, à convaincre la foule qu’il a le droit, puisqu’il a la force. C’est le HASARD qui fait qu’il tend toutes ses forces pour une expédition contre l’Angleterre, qui, évidemment, aurait causé sa ruine, et jamais il ne réalise ce dessein, mais, tout à coup, il tombe sur Mack et ses Autrichiens qui se rendent sans combat. C’est le HASARD et le GÉNIE qui lui donnent la victoire d’Austerlitz, et par HASARD, tous les hommes, non seulement de la France, mais de toute l’Europe, à l’exception de l’Angleterre qui ne prendra aucune part aux événements en train de s’accomplir, tous les hommes, malgré leur horreur initiale et leur aversion pour les crimes de cet homme, reconnaissent maintenant son pouvoir, le titre qu’il s’est donné, et son idéal de grandeur et de gloire, que chacun à l’envi prend pour quelque chose de merveilleux et de raisonnable.

Comme pour essayer par avance leur mouvement futur, les forces de l’Occident se sont dirigées à plusieurs reprises vers l’Orient, en 1805, 1806, 1807, 1809, chaque fois plus puissantes et plus nombreuses. En 1811, la masse d’hommes agglomérée se fond avec une autre énorme masse de peuples du centre de l’Europe. Plus grandit cette masse d’hommes, plus se trouve justifié celui qui est à la tête du mouvement. Pendant la période de dix ans qui prépare ce grand mouvement, cet homme entre en pourparlers avec toutes les têtes couronnées de l’Europe. Les puissances de ce monde, dépouillées de leur autorité, ne peuvent opposer à l’idéal de GLOIRE et de GRANDEUR de Napoléon qui n’a aucun sens, aucun autre idéal raisonnable. L’un après l’autre, ils s’empressent de lui donner le spectacle de leur néant. Le roi de Prusse envoie sa femme mendier les faveurs du grand homme ; l’empereur d’Autriche considère comme une grâce que ce grand homme veuille bien recevoir dans son lit la fille des Césars ; le pape, gardien des trésors sacrés des peuples, fait servir sa religion à l’élévation du grand homme. Ce n’est pas tant Napoléon en personne qui se prépare à remplir son rôle, que son entourage qui l’amène à prendre sur lui toute la responsabilité des événements présents et futurs. Pas un acte frauduleux, pas un crime, pas une basse trahison qu’il commette sans qu’aussitôt, dans la bouche de son entourage, tout cela ne se transforme en acte magnifique. Pour lui plaire, les Allemands ne trouvent rien de mieux que de fêter leur défaite d’Iéna et d’Auerstaedt. Et il n’y a pas que lui qui soit grand, ses aïeux, ses frères, ses beaux-fils, ses beaux-frères le sont aussi. Tout concourt à le priver des derniers vestiges de sa raison et à le préparer à son effroyable rôle. Et une fois qu’il est prêt, les forces qu’il lui faut sont prêtes aussi.

L’invasion déferle sur l’Orient, atteint son but final, qui est Moscou. La capitale est prise, l’armée russe est anéantie, plus que ne le furent jamais les armées ennemies dans les guerres précédentes, d’Austerlitz à Wagram. Et soudain, à la place de ces hasards et de ces coups de génie, qui avec tant de constance ont porté Napoléon de succès en succès jusqu’au but fixé apparaît une série innombrable de hasards contraires, depuis le rhume de cerveau de Borodino jusqu’aux froids de l’hiver et à l’étincelle qui a mis le feu à Moscou. Et à la place du génie apparaissent une sottise et une lâcheté sans exemple.

L’invasion fuit, revient en arrière et fuit encore, et maintenant, sans arrêt, les hasards, au lieu d’être pour Napoléon, sont contre lui.

Un mouvement contraire s’accomplit d’Orient en Occident, présentant de remarquables analogies avec le précédent mouvement d’Occident en Orient. Mêmes tentatives préalables d’Orient en Occident qu’en 1805, 1806 et 1809, avant le grand ébranlement : même formidable concentration d’hommes ; même adhésion des peuples du centre de l’Europe au mouvement, même hésitation au milieu du chemin, et même accroissement de vitesse à mesure qu’on approche du but.

Paris, le but extrême, est atteint. Le gouvernement de Napoléon, ainsi que son armée, sont détruits. Napoléon lui-même n’a plus de raison d’être ; tous ses actes sont dès lors pitoyables et bas ; mais de nouveau un hasard inexplicable entre en jeu ; les alliés haïssent Napoléon qu’ils accusent d’être la cause de leurs malheurs ; dépouillé de sa force et de son pouvoir, convaincu de crimes et de perfidies, il devrait leur paraître tel qu’ils le voyaient dix ans plus tôt et qu’ils le verront un an plus tard : un bandit hors la loi. Mais par un hasard étrange, personne ne voit cela. Son rôle n’était pas encore terminé. L’homme que dix ans plus tôt et un an plus tard l’on considéra comme un bandit hors la loi fut envoyé à deux journées de voyage de France, dans une île dont on lui donna la souveraineté, avec sa garde et des millions qui le payaient de Dieu sait quoi.

IV

Le mouvement des peuples commence à s’assagir dans ses rives. Les vagues de la grande marée se sont retirées et sur la mer calmée se forment des cercles sur lesquels voguent les diplomates qui s’imaginent avoir produit eux-mêmes cette bonace.

Mais la mer calmée se soulève. Les diplomates croient aussitôt que ce sont eux et leurs désaccords qui causent cette nouvelle tension des forces, ils s’attendent à une guerre entre les souverains ; la situation leur semble sans issue. Mais la vague dont ils sentent la montée ne déferle pas de la direction où ils l’attendent. C’est toujours la même vague, et c’est toujours le même point de départ : Paris. C’est le dernier rejaillissement du flux venu de l’Occident, rejaillissement qui doit résoudre des difficultés diplomatiques apparemment insolubles, et mettre fin aux mouvements guerriers de cette période.

L’homme qui a dévasté la France revient dans cette France, seul, sans qu’il soit besoin d’un complot, sans soldats. Le premier garde-champêtre venu peut lui mettre la main au collet, et, par un hasard étrange, non seulement personne ne lui met la main au collet, mais tous avec enthousiasme viennent accueillir cet homme qu’ils maudissaient hier et qu’ils recommenceront à maudire dans un mois.

Cet homme est encore nécessaire pour justifier le dernier acte collectif.

Cet acte fut accompli.

Le dernier rôle est joué. L’acteur est prié d’enlever son costume et de se démaquiller ; on n’a plus besoin de lui.

Et quelques années se passent, pendant lesquelles cet homme, dans la solitude de son île, se joue à lui-même une piteuse comédie ; il intrigue, il ment pour justifier ses actes, alors que déjà toute justification est inutile ; il montre à l’univers ce que vaut le personnage qu’on prenait pour une force, alors qu’une invisible main le conduisait.

Le metteur en scène, une fois le drame joué et l’acteur déshabillé, nous le montre :

– Regardez celui en qui vous avez cru ! Le voici ! Voyez-vous maintenant que ce n’est pas lui, mais moi qui vous menais ?

Mais aveuglés par la force qui les avait mis en branle, les hommes, longtemps, ne comprirent pas cela.

Plus grande encore est la logique et la nécessité que présente la vie d’Alexandre Ier, personnage qui se trouvait à la tête du mouvement en sens inverse, d’Orient en Occident.

Que fallait-il à l’homme qui, en éclipsant les autres, prendrait la tête de ce mouvement ?

Il lui fallait posséder le sentiment de la justice, prendre part aux affaires de l’Europe, mais de loin, pour que des intérêts mesquins n’obscurcissent pas sa vision ; il lui fallait dominer par sa hauteur morale ses associés, les souverains d’alors ; il lui fallait une personnalité aimable et séduisante ; il fallait qu’il eût subi une offense personnelle de Napoléon. Toutes ces conditions sont réunies en Alexandre Ier ; tout cela est le fruit d’innombrables « hasards », semés le long de sa vie passée, et par son éducation, et par ses initiatives libérales, et par les conseillers de son entourage, et par Austerlitz, et par Tilsit, et par Erfurt.

Pendant la guerre populaire, il reste inactif parce qu’on n’a pas besoin de lui. Mais aussitôt qu’apparaît la nécessité d’une guerre européenne, sa personnalité apparaît à sa place au moment voulu ; il fait l’union de tous les peuples européens et les conduit au but.

Le but est atteint. Après la dernière guerre de 1815, Alexandre se trouve au sommet de la puissance qu’un homme puisse atteindre. De quelle façon s’en sert-il ?

Alexandre Ier, le pacificateur de l’Europe, l’homme qui dès ses jeunes années n’a cherché que le bonheur de son peuple, l’instigateur des réformes libérales introduites dans sa patrie au moment où, semble-t-il, il dispose du pouvoir le plus étendu et par conséquent des moyens de réaliser le bonheur de son peuple, au moment où Napoléon en exil dresse des plans puérils et mensongers sur la façon dont il rendrait le monde heureux si on le laissait faire, à ce moment précis, Alexandre Ier, ayant accompli sa mission et sentant sur soi la main de Dieu, reconnaît tout à coup le néant de ce soi-disant pouvoir, le remet aux mains de gens méprisables et méprisés et dit simplement :

– « Non pas pour nous, Seigneur, non pas pour nous, mais pour Ton Nom[41] ! » Je suis un homme comme vous ; laissez-moi vivre en homme ; laissez-moi penser à mon âme et à Dieu.

De même que le soleil, comme chaque atome de l’éther, est une sphère parfaite en soi et en même temps un seul atome de l’infini inaccessible à l’homme dans son immensité, de même chaque individu porte en soi des buts qui lui sont propres et cependant il les porte pour servir des buts généraux, inaccessibles à l’homme.

Une abeille posée sur une fleur a piqué un enfant. L’enfant a peur des abeilles et dit que leur but est de piquer les gens. Le poète admire l’abeille qui butine dans le calice de la fleur, et dit que le but de l’abeille est de butiner l’arôme des fleurs. Un apiculteur, remarquant que l’abeille amasse du pollen et le porte à sa ruche, dit que le but de l’abeille est de récolter du miel. Un autre apiculteur qui a étudié de plus près la vie de l’essaim, dit que l’abeille amasse le pollen pour nourrir le jeune couvain et pour élever la reine, et que son but est la conservation de l’espèce. Le botaniste remarque que l’abeille emporte du pollen de la fleur dioïque sur la fleur femelle qu’elle féconde, et il voit en cela le but des abeilles. Un autre, s’intéressant à la propagation des plantes, voit que l’abeille y contribue, et ce nouveau chercheur de conclure que tel est le but des abeilles. Cependant, le véritable but des abeilles ne se réduit ni au premier, ni au second, ni au troisième des buts que l’esprit humain s’est trouvé en état de découvrir. Plus l’esprit humain se hausse dans la découverte de ces fins, plus il se rend clairement compte que la fin dernière lui est inaccessible.

Une seule chose est accessible à l’homme : l’observation des corrélations qui existent entre la vie des abeilles et d’autres phénomènes de la vie. Il en est de même des fins que poursuivent les personnages historiques et les peuples.

V

Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en 1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow. Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive toujours, avec lui s’effondra sa famille, telle que nous l’avons connue. L’incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups successifs finirent par accabler le pauvre comte.

Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l’étendue de tous ses malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence, il eut l’air d’attendre et d’appeler son dernier moment. Tantôt effaré, éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans transition d’un extrême à l’autre.

Quand vint la noce de sa fille, il ne s’occupa que du côté matériel des arrangements : il commandait les dîners, les soupers, et faisait son possible pour paraître gai : mais sa gaieté n’était plus communicative comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de compassion chez ceux qui le connaissaient et l’aimaient. Les nouveaux mariés une fois partis, il s’affaissa, se plaignit d’un invincible ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever ; malgré les assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans se déshabiller : chaque fois qu’elle lui présentait une potion, il sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.

Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et mentalement à son fils, d’avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient à l’envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de remords et d’attendrissement : « C’était tout de même un bien excellent homme… On n’en trouve plus de pareils… et d’ailleurs qui n’a pas ses faiblesses ? » Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient tellement embrouillées, qu’il n’y avait plus aucun moyen de les remettre à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et chacun fut étonné de l’énormité du chiffre des dettes de toutes sortes, dont on ignorait même l’existence : le passif dévorait l’actif. Amis et parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant dans cette façon d’agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui réussit : les terres furent vendues à l’encan à vil prix, et il resta encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère trente mille roubles pour acquitter celles qu’il regardait comme dettes d’honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l’armée, où, à la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment, était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu’il éprouvait à rester à Moscou dans le même milieu, malgré l’antipathie que lui inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans l’administration, dit adieu à l’uniforme qu’il aimait tant, et s’établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés de sa situation, qu’il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et ignoraient que ses 1 200 roubles d’appointements devaient suffire à leur entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse ne pouvait admettre l’existence en dehors des conditions de luxe auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout instant qu’on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne qu’ils causaient à son fils. C’était tantôt une voiture dont elle avait besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour elle, du vin fin pour son fils, ou de l’argent pour des cadeaux à Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers. Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne pourrait jamais s’acquitter ; mais, tout en admirant sa patience et son dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de n’avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l’aurait infailliblement forcé à lui donner son cœur ; et plus il l’appréciait, moins il se sentait capable de l’aimer. Il avait accepté avec empressement la parole qu’elle lui avait rendue, et se tenait maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne pouvait plus revenir. Ses embarras d’argent augmentèrent. Non seulement il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements, mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse ? Il l’ignorait, car la pensée d’épouser une, riche héritière, comme le lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait s’astreindre, dans son intérieur, à d’autre occupation qu’à celle d’aider sa mère à étaler des « patiences » sur la table et à se promener dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre disposition d’esprit, qui seule le rendait capable d’endurer une pareille vie de privations.

VI

Au commencement de l’hiver, la princesse Marie arriva à Moscou : les bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow. Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. « Je m’y attendais ! » se dit la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d’aller rendre visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne pouvait entrer chez sa mère qu’en traversant sa chambre. À sa vue, le visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu’elle s’attendait à y lire, une froideur sèche et hautaine. Il s’informa de sa santé, la conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée jusqu’à l’antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé de sa mère. « Que vous importe ? semblait dire son regard, laissez-moi en paix. »

« Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia, lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu’ont-elles besoin de venir ?

–C’est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l’aime tant ! » Nicolas garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse y revenait à tout propos ; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que le silence de Nicolas à ce sujet l’irritait.

– Il faut que tu y ailles, c’est une charmante fille… Tu y verras au moins quelqu’un, car tu dois mourir d’ennui avec nous autres.

– Je n’y tiens pas, maman.

– Je ne te comprends pas, mon ami : tantôt tu veux voir du monde, tantôt tu t’y refuses.

– Mais je n’ai jamais dit que je m’ennuyais, repartit Nicolas.

– Comment ! N’as-tu pas dit tout à l’heure que tu ne voulais pas la voir ? C’est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie pour elle, et aujourd’hui, par je ne sais quelle raison… on me cache toujours tout.

– Mais pas le moins du monde, maman.

– Je t’aurais compris si je te demandais de faire une démarche désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la politesse exige… Je ne m’en mêlerai plus, puisque tu as des secrets pour moi.

– J’irai si vous le voulez.

– Cela m’est parfaitement égal, c’est pour toi seul que je le désire. »

Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et s’efforçait de distraire l’attention de sa mère, mais, le lendemain et les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et elle se disait : « J’avais raison de ne pas vouloir faire cette visite… Au fond, je n’en attendais pas autre chose… Après tout, je suis allée voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi. » Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu’elle éprouvait en songeant à l’accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d’oublier ce qui s’était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse position, et lorsqu’elle cherchait à s’en rendre compte, elle était forcée de s’avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient pour beaucoup. Son ton sec et poli n’était pas la véritable expression de ses sentiments : il devait cacher un sous-entendu qu’elle aurait voulu à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein hiver, lorsqu’un jour qu’elle assistait à une leçon de son neveu, on vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de l’accompagner au salon. Au premier regard qu’elle jeta sur Nicolas, elle comprit qu’il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s’apprêta à prendre congé. Grâce à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui l’intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d’idées à son isolement et au peu de joies qu’elle avait en ce monde, elle se laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas. Celui-ci eut tout d’abord l’air de ne pas s’en apercevoir et échangea quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se méprendre sur la douleur qu’exprimaient ses traits délicats.

Il lui sembla entrevoir confusément qu’il en était la cause, et ne sut comment s’y prendre pour lui témoigner un peu d’intérêt.

« Adieu, princesse, » lui dit-il.

Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant.

« Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà ? Eh bien, adieu !

– Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse ? Je vais vous l’apporter, » dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.

Un silence embarrassant s’établit entre eux deux.

« Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu hier, et cependant que d’événements se sont passés depuis !… Nous nous imaginions être bien malheureux alors ; eh bien ! je donnerais beaucoup pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus. »

La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles.

« C’est vrai, dit-elle, vous n’avez pourtant rien à regretter dans le passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi un bon souvenir de dévouement et d’abnégation…

– Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m’adresse constamment des reproches, et… Pardon, ce sujet ne peut vous intéresser, » continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme comme à son entrée.

Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l’homme qu’elle avait connu et aimé, et c’est avec cet homme qu’elle renoua la conversation.

« J’avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer…, dit-elle avec hésitation : mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues telles, qu’il me semblait qu’un témoignage de sympathie de ma part ne pouvait vous offenser : il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle d’une voix tremblante… Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre auparavant, et je…

– Ah ! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c’est parfois bien lourd à porter !

– C’est donc cela, c’est donc cela, se dit en tressaillant de joie la princesse Marie. Ce n’est donc pas seulement cet honnête et loyal regard, cet extérieur charmant que j’ai aimé en lui, j’avais deviné toute la noblesse de son âme… C’est donc parce qu’il est pauvre et que je suis riche… C’est donc cela… car autrement… »

Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu’elle lui avait laissé entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à n’en plus douter la raison de son apparente froideur.

« Pourquoi donc, comte, pourquoi ? s’écria-t-elle tout à coup en se rapprochant de lui involontairement ; pourquoi ? vous devez me le dire. »

Il garda le silence.

« Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que, moi aussi, je souffre et je vous l’avoue… pourquoi me priver alors de votre bonne amitié ? »

Et des pleurs brillèrent dans ses yeux.

« J’ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m’est sensible… Pardonnez-moi, adieu ! »

Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.

« Princesse ! Au nom du ciel, un instant ! » Il l’arrêta. Elle se retourna, leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce qui leur semblait tout à l’heure encore impossible devint pour eux une réalité prochaine et inévitable.

VII

Nicolas épousa la princesse Marie dans le courant de l’automne de 1813, et alla s’établir avec elle, sa mère et Sonia, à Lissy-Gory. Pendant les quatre années qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris celle qu’il avait contractée envers Pierre, et en 1820 il avait si bien arrangé ses affaires, qu’il avait ajouté à Lissy-Gory une petite terre, et qu’il était en négociations pour racheter Otradnoë : c’était son rêve favori. Nicolas, forcé de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour l’agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n’aimait pas les innovations, surtout les innovations anglaises, qui commençaient alors à être de mode. Il se moquait des ouvrages de pure théorie, ne songeait ni à construire des fabriques, ni à ensemencer des blés chers et d’une espèce étrangère au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins à une branche de son administration au détriment des autres, il avait toujours devant les yeux sa propriété tout entière, et non pas seulement une de ses parties. Pour lui, l’important était, non pas l’oxygène et l’azote contenus dans le sol et dans l’air, non pas la charrue et l’engrais, mais le travailleur qui mettait en œuvre toutes ces forces. Le paysan attira tout d’abord son attention : c’était mieux qu’un instrument pour lui, c’était un juge. Il l’étudia avec soin, chercha à comprendre ses besoins, à se rendre compte de ce qu’il tenait pour bon ou pour mauvais, et les ordres qu’il donnait devenaient pour lui une source de renseignements précieux. Ce ne fut que lorsqu’il eut saisi leurs goûts, leurs désirs, et qu’il eut appris à parler leur langue, qu’il lut dans leur pensée, qu’il se sentit rapproché d’eux, et qu’il put les gouverner d’une main sûre et ferme, c’est-à-dire leur rendre les services qu’ils étaient en droit d’attendre de lui. Son administration ne tarda pas à avoir les résultats les plus brillants. Nicolas, avec une clairvoyance remarquable, nommait dès le début de sa gestion, aux fonctions de bourgmestre, de staroste et de délégué, ceux mêmes que les paysans auraient choisis, s’ils en avaient eu le droit. Au lieu d’analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer dans le « doit et avoir », comme il le disait en plaisantant, il se renseignait sur la quantité de bétail que possédaient les paysans, et s’efforçait, par tous les moyens, de l’augmenter. Il ne permettait pas aux familles de se séparer et tenait à les conserver groupées ensemble. Il était sans pitié pour les paresseux et les dépravés, et les chassait au besoin de la communauté. Pendant les travaux des champs, pendant les semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le même soin ses champs et ceux des paysans, et peu de propriétaires pouvaient se vanter d’en avoir en aussi bon état et d’un aussi bon rendement que les siens. Il n’aimait pas à avoir affaire avec les dvorovy[42], qu’il regardait comme des parasites. On l’accusait cependant de ne pas les tenir assez sévèrement ; lorsqu’il devait punir l’un d’eux, son indécision était si grande, qu’il consultait toute la maison avant d’en venir là, et il était enchanté de trouver l’occasion de le faire partir comme recrue, à la place d’un paysan. Quant à ces derniers, il était d’avance tellement sûr d’avoir la majorité pour lui, qu’il n’hésitait jamais dans les mesures à prendre en ce qui les concernait. Il ne se permettait pas de les accabler de travail, ou de les châtier, ou de les récompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-être n’aurait-il pas su dire en vertu de quelle règle il agissait ainsi, mais il la sentait dans son âme, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de s’écrier avec dépit, à propos d’un désordre ou d’un insuccès : « Que peut-on faire avec notre peuple russe ? » et il s’imaginait détester le paysan, mais il aimait de tout son cœur « notre peuple russe » et son génie ; c’est pour cela qu’il l’avait si bien compris, et s’était engagé dans la seule voie au bout de laquelle il était sûr de trouver de bons résultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient à sa femme une sorte de jalousie : elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si étranger pour elle : pourquoi cet air de gaieté et de bonheur lorsque, s’étant levé à l’aube, et ayant passé toute la matinée dans les champs ou sur l’aire, il ne rentrait qu’à l’heure du thé ? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu’il parlait de l’activité d’un riche paysan qui avait passé toute la nuit, avec sa famille, à transporter ses gerbes et à faire ses meules ? Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu’il voyait tomber une pluie fine et serrée sur les pousses altérées de l’avoine, ou emporter par le vent un nuage menaçant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hâlé, les cheveux parfumés de menthe et d’absinthe sauvages, il s’écriait en se frottant joyeusement les mains : « Encore un jour comme celui-ci, et notre récolte et celle des paysans seront rentrées » ? Elle s’étonnait aussi de ce qu’avec son bon cœur, son empressement à prévenir tous ses désirs, il se désespérait de recevoir, par son entremise, des pétitions de paysans qui demandaient à être affranchis de certains travaux. Il les refusait constamment, et se fâchait tout rouge, en l’engageant à ne pas se mêler dorénavant de ses affaires.

Lorsque, pour essayer de pénétrer sa pensée, elle lui parlait du bien qu’il faisait à ses serfs, il s’emportait. « C’est bien le dernier de mes soucis, répondait-il, et ce n’est pas à leur bonheur que je travaille ; le bonheur du prochain n’est que poésie, et conte de femmelette. Je tiens à ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et à ce que notre fortune s’arrondisse de mon vivant ; je n’ai pas d’autre but, et pour l’atteindre il faut l’ordre, la sévérité et la justice, ajoutait-il, car si le paysan est nu et affamé, s’il n’a qu’un cheval, il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi. »

Était-ce vraiment d’une manière aussi inconsciente que Nicolas faisait du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains ? Le fait est que sa fortune augmentait à vue d’œil ; les paysans du voisinage venaient à tout moment lui demander de les acheter, et longtemps après sa mort la population conserva le souvenir de sa gestion : « Il s’y entendait, disait-elle : il pensait d’abord à l’avoir du paysan et puis au sien : il ne nous gâtait pas, en un mot c’était un bon administrateur ! »

VIII

Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c’était son emportement et son habitude de hussard d’avoir la main leste. Dans les premiers temps de son mariage, il n’y avait rien vu de répréhensible, mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du prévenu, lui répondit par une grêle d’injures et de coups. Rentrant un moment après pour déjeuner, il s’approcha de sa femme, qui travaillait, la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout ce qu’il avait fait dans la matinée, et entre autres l’affaire du staroste.

La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la tête et garda le silence.

« Quel impudent coquin ! s’écria-t-il en s’échauffant à ce souvenir, s’il avait au moins avoué qu’il était ivre, mais… Qu’as-tu donc, Marie ? »

Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa de nouveau la tête… « Qu’as-tu, mon amie ? » Les pleurs embellissaient toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son mari, elle fondit en larmes.

« Nicolas, j’ai tout vu… Il est coupable, je le sais… Mais pourquoi l’as-tu… ? » Et elle se voila la figure de ses mains.

Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s’éloigna d’elle en faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui remontait pour lui à tant d’années, il lui donna tort, et se dit : « Ce sont des petites faiblesses de femme… ou plutôt n’aurait-elle pas vraiment raison ? » Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu’elle avait dit juste, et qu’il était coupable envers lui-même.

« Marie, lui dit-il tout doucement, cela n’arrivera plus, je te le jure… Jamais ! » reprit-il d’une voix émue, comme un enfant qui demande pardon.

Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres.

« Quand as-tu brisé ton camée ? lui dit-elle pour changer de sujet de conversation, en examinant une bague qu’il portait toujours au doigt et qui représentait la tête de Laocoon.

– Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l’avenir la parole que je viens de te donner ! »

Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à autre, de s’oublier, et alors, en s’en confessant à sa femme, il lui renouvelait sa promesse.

« Tu dois sûrement me mépriser, Marie ? disait-il.

– Mais pourquoi ne t’en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler, lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser ? »

Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas était estimé, mais pas aimé ; les intérêts de la noblesse l’occupaient peu : aussi passait-il pour fier aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que durait l’été, il consacrait tout son temps à l’administration de ses biens. Quand venait l’automne, il chassait du matin au soir, et passait régulièrement l’hiver à inspecter les villages éloignés et surtout à lire des livres d’histoire, dont il achetait chaque année une certaine quantité. Il se composait de la sorte une bibliothèque sérieuse, et se posait comme règle de lire d’un bout à l’autre tout ce qu’il achetait. Ce fut d’abord une tâche ennuyeuse à remplir, mais qui devint peu à peu pour lui une occupation habituelle, à laquelle il finit par prendre un vif intérêt. Comme il restait l’hiver presque toujours à la maison, il entrait dans les moindres détails de la vie de famille, et, son union avec sa femme devenant de plus en plus intime, il découvrait tous les jours en elle, de nouveaux trésors de tendresse et d’intelligence. Avant leur mariage, Nicolas, s’accusant lui-même et rendant justice à la conduite de Sonia, avait tout raconté à la princesse Marie, en la priant d’être bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute de son mari, s’imagina que sa fortune avait influencé son choix, se sentit mal à l’aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit tout son possible pour l’aimer ; mais elle ne put y parvenir, et parfois elle se sentait animée de mauvais sentiments à son égard. Elle en fit un jour la confession à Natacha, en se reprochant son injustice.

« Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d’un certain passage de l’Évangile qui se rapporte si complètement à la position de Sonia ?

– Lequel ? demanda la comtesse Marie, étonnée.

– Celui-ci : « On donnera à celui qui est riche, mais pour celui qui est pauvre, on lui ôtera même ce qu’il a. » Elle est celle qui est pauvre, et à laquelle on a tout ôté. Pourquoi ? Je n’en sais rien : peut-être parce qu’elle n’a pas l’ombre d’égoïsme… Mais le fait est qu’on lui a tout pris… Elle me fait, te l’avouerai-je, une peine terrible. J’ai vivement désiré jadis lui voir épouser Nicolas, et cependant je pressentais que cela n’aurait jamais lieu. Elle est la « fleur stérile » de l’Écriture, mais parfois il me semble qu’elle ne sent pas comme nous deux nous aurions senti. »

Bien que la comtesse Marie objectât à Natacha que ces paroles de l’Évangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s’empêcher, en regardant Sonia, de donner raison à sa belle-sœur. Sonia semblait effectivement se résigner à son sort de « fleur stérile », et ne pas se rendre compte de tout ce qu’il y avait de pénible dans sa situation. On aurait dit qu’elle s’était attachée au groupe de la famille plus qu’aux individus, et qu’elle tenait au foyer comme le chat du logis.

Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait toujours prête à rendre tous les services imaginables, ce qu’on acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et sans grande reconnaissance. La propriété de Lissy-Gory avait été réparée, mais n’était plus tenue sur le même pied que du vivant du vieux prince. Les nouvelles constructions, faites du temps où l’argent manquait encore, étaient des plus simples : bâtie en bois sur les anciens fondements de pierre, la maison d’habitation était d’ailleurs vaste et spacieuse ; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses divans mal rembourrés, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois de bouleau, étaient l’ouvrage des menuisiers indigènes. Les chambres d’amis n’y manquaient pas : aussi toute la parenté des Rostow et des Bolkonsky s’y réunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de naissance et de nom des propriétaires, une centaine d’invités y faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l’année, la vie calme et régulière de tous les jours s’écoulait doucement au milieu des occupations habituelles, entrecoupées de déjeuners, de dîners et de soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.

IX

Natacha s’était mariée au printemps de l’année 1813 ; en 1820, elle avait trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-né. Elle avait pris de l’embonpoint, et l’on aurait eu de la peine à reconnaître dans cette jeune matrone la Natacha d’autrefois, si souple et si alerte. Ses traits s’étaient formés, avaient pris des contours moelleux et arrondis, mais cette exubérance de vie, dont elle débordait autrefois et qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu’à de rares intervalles, sous l’influence de certaines impressions, au retour de son mari par exemple, à la convalescence d’un enfant, ou en causant du prince André avec sa belle-sœur. Ce sujet, elle ne l’abordait jamais avec Pierre, dans la crainte de réveiller une jalousie rétrospective. Elle s’animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien rare aujourd’hui, elle se laissait aller à chanter. L’ancienne flamme se ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la séduction du passé, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de son mariage elle avait habité successivement Moscou, Pétersbourg et la campagne. La société la voyait peu et ne la goûtait guère ; elle n’était ni aimable ni prévenante. Natacha ne savait pas, à vrai dire, si elle aimait la solitude ; il lui semblait même qu’elle ne l’aimait pas, mais, absorbée par ses grossesses, ses devoirs de maternité et sa participation aux moindres détails de l’existence de son mari, elle ne pouvait suffire à toutes ces obligations qu’en s’éloignant du monde. Ceux qui l’avaient connue jeune fille s’étonnèrent de ce changement comme d’une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se calmerait dès qu’elle aurait un mari et des enfants à aimer, comme elle l’avait laissé entrevoir, sans en avoir conscience, à Otradnoë. N’avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mère exemplaires ? « Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour jusqu’à l’absurde. » Natacha ne suivait pas cette règle d’or que les gens à vues supérieures, les Français surtout, recommandent aux jeunes filles, et qui consiste à ne pas se négliger lorsqu’elles se marient, à cultiver leurs talents, à soigner leur personne, afin de charmer le mari après le mariage comme avant. Elle avait au contraire complètement renoncé à toutes ses séductions, à son chant, qui était la plus grande. Songer à sa toilette, à ses manières, à parler avec élégance, à prendre devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages physiques, l’ennuyer en un mot par ses prétentions et ses exigences, lui aurait paru tout aussi ridicule qu’à lui, à qui elle s’était livrée tout entière, sans rien lui cacher de ses pensées les plus intimes. Elle sentait que leur union ne tenait pas à ce charme poétique qui l’avait attiré à elle, mais à quelque chose d’indéfinissable et de ferme, comme le lien qui unissait son âme à son corps. Peut-être aurait-elle eu du plaisir à plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l’expérience, car c’était tout simplement parce qu’elle n’en avait pas le temps, qu’elle ne s’occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa toilette. Les soins à donner à sa famille, son mari qu’il fallait entourer d’une sollicitude constante pour qu’il lui appartînt exclusivement, les enfants qu’il fallait mettre au monde, nourrir et élever, l’absorbaient complètement. Plus elle s’adonnait à ce genre de vie, plus elle y trouvait d’intérêt, et plus elle y appliquait toutes ses forces et toute son énergie. Quoiqu’elle n’aimât pas la société, elle tenait à celle des siens, de sa mère, de son frère et de Sonia, de ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de chambre, les cheveux ébouriffés, pour leur montrer, toute joyeuse, les langes des enfants, et s’entendre dire que son dernier bébé allait beaucoup mieux. Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de s’habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens ; ils disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme. C’était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait déclaré comment elle comprenait ses droits : chaque minute de son existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. Pierre, très surpris à cette déclaration inattendue, en fut néanmoins si flatté qu’il s’y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en conséquence interdit, non seulement d’avoir plus ou moins d’attentions pour une autre femme, mais même de causer trop vivement avec elle, d’aller au cercle pour y tuer le temps et y dîner, de dépenser de l’argent pour ses fantaisies, de s’absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre avait également le droit de disposer chez lui non seulement de sa personne, mais encore de toute sa famille. Natacha était l’esclave de son mari, et lorsque Pierre écrivait ou lisait, chacun était tenu dans la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la première, épiait ses prédilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses désirs. Leur genre de vie, leurs relations de société, leurs occupations journalières, l’éducation des enfants, tout se faisait d’après la volonté de Pierre, qu’elle tâchait de découvrir dans ses moindres paroles. Dès qu’elle l’avait devinée, elle s’y conformait sans broncher, et luttait même avec lui, en se servant de ses propres armes, s’il lui prenait fantaisie de revenir sur une première résolution.

C’est ce qui eut lieu après la naissance de son premier enfant, faible et maladif, et pour lequel on fut obligé de changer trois fois de nourrice. Natacha en fut si désolée, qu’elle tomba malade. Pierre lui ayant exposé à cette occasion le système de Rousseau, et lui ayant démontré, avec le philosophe de Genève, dont il approuvait d’ailleurs la doctrine, que l’allaitement par une nourrice étrangère était contre nature et nuisible, il en résulta qu’à la naissance du second, malgré l’opposition de sa mère, des médecins, de son mari lui-même, elle voulut absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois que le mari et la femme n’étaient pas de la même opinion et se querellaient vivement, mais, à la grande surprise de Pierre, longtemps après la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l’avis qu’elle avait primitivement combattu, tout en le dégageant de l’alliage qu’il y avait apporté dans l’entraînement de la discussion. Après sept ans de mariage, il constatait avec joie que du mélange de bien et de mal qu’il sentait en lui, le bien seul se reflétait purifié dans sa femme, et cette réflexion n’était pas le résultat d’une déduction logique de sa pensée, mais d’un sentiment immédiat et mystérieux.

X

Pierre était l’hôte des Rostow depuis deux mois, lorsqu’il reçut une lettre d’un de ses amis de Pétersbourg qui l’engageait, comme membre d’une société dont il avait été le fondateur, à y venir au plus tôt discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les lisait toutes), fut la première à l’engager à faire ce voyage, malgré le chagrin qu’elle en ressentait, car elle craignait toujours de gêner son mari dans ses occupations abstraites. À son regard timidement interrogateur, elle répondit par un acquiescement sans réserve, en le priant seulement de lui fixer la durée de son absence, et lui accorda un congé de quatre semaines. Il y avait déjà un mois et demi que Pierre était parti, et Natacha passait de l’irritation à la mélancolie et même à l’inquiétude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, général en retraite, mécontent de la marche générale des affaires, arrivé à Lissy-Gory depuis quelques jours, l’examinait avec surprise et tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance rappelle imparfaitement l’être qu’on a aimé. Un regard abattu, ennuyé, des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses enfants, voilà tout ce qui restait de la magicienne d’autrefois.

C’était la veille de la Saint-Nicolas, le 5 décembre 1820, et l’on attendait Pierre à tout instant. Nicolas savait que la solennité du lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l’obligerait à quitter son commode costume oriental pour endosser un habit, à mettre des bottes étroites, à se rendre à l’église nouvellement bâtie, à recevoir les félicitations, à offrir ensuite la « zakouska » aux invités, à causer des élections, de la noblesse et de la récolte, etc. Aussi jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie habituelle. Il s’occupa à réviser les comptes de son bourgmestre, qui venait d’arriver de la terre de Riazan, propriété de son neveu, écrivit deux lettres d’affaires, alla inspecter la grange, les étables, les écuries, et fit toutes les dispositions nécessaires en prévision de l’ivresse générale, que devait infailliblement amener la fête du lendemain. Tout cela le mit en retard, et l’empêcha de voir sa femme en particulier avant de s’asseoir à la grande table de vingt couverts qui réunissait la famille. Elle se composait de sa mère, qui avait auprès d’elle la vieille Bélow, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants, leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M. Dessalles, de Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait tranquillement ses jours à Lissy-Gory. La comtesse Marie était assise en face de son mari. En le voyant déplier brusquement sa serviette et reculer vivement les verres placés devant son assiette, elle comprit qu’il était de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps à autre lorsqu’il venait tout droit pour dîner. Elle connaissait cette disposition d’esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement qu’il eût mangé son potage pour lui adresser une question, et l’amener peu à peu à reconnaître que sa maussaderie était sans cause ; mais cette fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute préoccupée de le voir fâché contre elle, elle lui demanda où il avait été et s’il avait trouvé tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui répondit sèchement en deux mots : « Je ne me suis donc pas trompée… mais en quoi donc puis-je l’avoir contrarié ? » se dit la princesse Marie ; elle avait tout de suite compris qu’il désirait laisser tomber la conversation, mais la conversation, grâce à Denissow, reprit bientôt de plus belle.

Lorsqu’ils sortirent de table et qu’ils eurent remercié la vieille comtesse, sa belle-fille s’approcha de Nicolas et lui demanda, en l’embrassant, pourquoi il lui en voulait.

« Tu as toujours d’étranges idées, je n’y ai pas même songé… »

Mais le mot « toujours » contredisait ses dernières paroles et disait clairement à la comtesse Marie : « Oui, je suis fâché, mais je ne veux pas en dire la raison. » Les rapports entre les deux époux étaient si bons, que la vieille comtesse, et même Sonia, qui, chacune à son point de vue, auraient eu peut-être le désir jaloux de voir s’élever entre eux quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se mêler de leurs affaires. Le ménage avait pourtant ses périodes de brouille : elles survenaient presque invariablement après les jours où ils avaient été le plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans ce moment était justement le cas.

« Eh bien, messieurs et mesdames, s’écria tout à coup Nicolas (et il sembla à sa femme qu’il y avait dans son intonation joyeuse une intention blessante à son égard), je suis sur pied depuis six heures du matin, demain il faudra être en l’air toute la journée : aujourd’hui je vais me reposer. »

Puis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, où il s’étendit sur un canapé. « C’est toujours ainsi, se dit sa femme : il parle à tous, excepté à moi : je lui déplais, c’est certain, surtout quand je suis dans cet état. » Et elle jeta un coup d’œil mélancolique sur la glace, qui lui renvoya l’image de sa taille déformée et de sa figure maigre et pâle, sur laquelle ses yeux se détachaient plus grands que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jeté à la dérobée, tout l’agaçait. Cette dernière se trouvait toujours à point nommé pour recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle alla retrouver ses enfants dans leur chambre : ils étaient assis sur des chaises : ils jouaient au « voyage à Moscou », et l’engagèrent à être de la partie. Elle leur fit ce plaisir ; mais, la pensée de la mauvaise humeur de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du côté du petit salon : « Il ne dort peut-être pas et je pourrai m’expliquer avec lui, » pensait-elle. André, l’aîné des petits garçons, l’avait suivie, sans qu’elle s’en fût aperçue.

« Chère Marie, il dort, je crois, il est si fatigué ! lui dit tout à coup Sonia, qu’il lui semblait devoir rencontrer à chaque pas, et André pourrait le réveiller. »

La comtesse Marie se retourna, aperçut son fils, et, sentant que Sonia avait raison, retint avec peine la réponse sèche et brève qui était déjà sur ses lèvres. Sans paraître l’avoir entendue, elle fit signe à l’enfant de ne pas faire de bruit et s’approcha du petit salon, pendant que Sonia sortait par une porte opposée. S’arrêtant sur le seuil et écoutant la respiration égale du dormeur, dont les moindres variations lui étaient si familières, son imagination lui représenta ce front uni, cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les détails enfin qu’elle avait si souvent contemplés pendant le calme de la nuit. Nicolas fit un mouvement, et le petit André, qui s’était glissé dans la chambre, lui cria :

« Papa, maman est derrière la porte. »

La comtesse Marie blêmit de terreur, fit geste sur geste à son fils, qui se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros d’orage. Elle savait qu’il n’aimait pas à être réveillé, et l’accent grondeur de sa voix ne tarda pas à lui en donner une nouvelle preuve.

« Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos ?… Marie, est-ce toi ? Pourquoi l’as-tu laissé entrer ?

– Je ne suis venue que pour voir si… Je ne savais pas qu’il était là, pardonne-moi… »

Nicolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit garçon. Cinq minutes à peine s’étaient passées depuis cet incident, la petite Natacha, qui venait d’avoir trois ans et qui était la favorite de son père, ayant su par André qu’il dormait, s’enfuit à l’insu de la comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s’approcha à petits pas résolus du canapé où Nicolas était couché en lui tournant le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main passée sous sa tête. Son père se retourna et lui adressa un doux sourire.

« Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa mère en l’appelant par la porte entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa !

– Mais non, maman, papa n’a pas envie de dormir, il rit, » reprit avec conviction la fillette.

Nicolas posa ses pieds à terre et souleva l’enfant dans ses bras.

« Approche donc, Marie, » dit-il à sa femme.

Elle entra et s’assit à côté de lui.

« Je ne l’avais pas vue, » dit-elle timidement.

Nicolas, tenant d’une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et, remarquant son air suppliant, lui passa l’autre bras autour de la taille, et lui baisa les cheveux.

« Est-ce permis d’embrasser maman ? demanda-t-il à la petite, qui sourit d’un air espiègle, en indiquant d’un geste de commandement qu’il fallait recommencer.

– Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur ? lui dit Nicolas, qui devinait la secrète pensée de sa femme.

– Tu ne peux t’imaginer combien je me sens isolée lorsque je te vois ainsi : il me semble toujours…

– Voyons, Marie, quelle folie ! Comment n’as-tu pas honte… ?

– Il me semble alors que tu ne peux m’aimer, tant je suis laide, surtout dans ce moment.

– Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis : il n’y a pas de laides amours : c’est Malvina et compagnie qu’on peut aimer parce qu’elles sont jolies… Est-ce qu’on aime sa femme ? Je ne t’aime pas… Et cependant comment te dire ?… Qu’un chat noir passe entre nous… ou que je me trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon à rien… Est-ce que j’aime mon doigt ?… Allons donc ! je ne l’aime pas, mais qu’on essaye de me le couper…

– Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de même… Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas ?

– Bien au contraire, » répondit-il en souriant, et, la paix étant faite, il se mit à marcher de long en large, et à penser tout haut devant sa femme comme il en avait l’habitude.

Il ne lui venait même pas à l’esprit de lui demander si elle était disposée à l’entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontanément la même pensée. Il lui fit donc part de son intention d’engager Pierre et sa famille à rester chez eux jusqu’au printemps. La comtesse Marie l’écouta, fit ses observations et lui parla à son tour de ses enfants.

« Comme la femme perce déjà en elle ! dit-elle en français en lui désignant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs. Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique… Eh bien, voilà notre logique ; je lui dis : « Papa a envie de dormir… – Pas du tout, me répond-elle, il rit »… et elle a raison ! ajouta la comtesse Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu l’aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en français.

– Que veux-tu ? Je fais tout mon possible pour le cacher. »

À ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui s’ouvraient et se fermaient, « Voici quelqu’un qui arrive ! s’écria Nicolas.

– C’est Pierre, j’en suis sûre. Je vais voir, » dit la comtesse Marie en quittant la chambre.

Pendant qu’elle n’était pas là, Nicolas se donna le plaisir de faire faire à sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigué et essoufflé, il enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa tête et la serra contre sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutumée lui avait rappelé ses danses dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son père exécutait jadis avec sa fille les pas du fameux « Daniel Cowper ».

« C’est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir comme notre Natacha est tout autre maintenant… Mais il a reçu tout de même son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproché son retard !… Va donc vite le voir ! »

Nicolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse Marie, restée seule, se dit à demi-voix : « Oh ! jamais, jamais, je n’aurais cru qu’on pût être aussi heureuse ! » Un bonheur ineffable se lisait sur son visage, mais en même temps elle soupira, et son regard devint profondément mélancolique. On aurait dit que la pensée d’un autre bonheur, d’un bonheur qu’on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un voile sur celui qu’elle éprouvait en ce moment.

Autour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un certain nombre de groupes qui, tout en différant essentiellement les uns des autres, gravitent côte à côte vers le centre commun, se font des concessions mutuelles, parviennent à se fondre en un harmonieux ensemble, sans perdre leur caractère individuel. Le moindre incident est triste, joyeux ou grave également pour tous, mais les motifs qui les poussent à se réjouir ou à s’attrister sont particuliers à chacun d’eux. Le retour de Pierre à Lissy-Gory fut un de ces événements heureux et importants, et réagit immédiatement sur toute la maison.

Les serviteurs se réjouirent, parce qu’ils pressentaient que leur maître s’occuperait moins d’eux dorénavant, qu’il serait moins strict dans ses inspections journalières, plus indulgent et plus gai, et qu’ils recevraient de riches cadeaux aux fêtes de Noël.

Les enfants et les gouvernantes se réjouirent, parce que personne mieux que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait « l’écossaise », et sur cet unique morceau de son répertoire ils dansaient toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu’ils ne seraient pas oubliés à la fin de l’année.

Le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, intelligent et vif, quoique d’une constitution maladive et délicate, avait toujours ses grands et beaux yeux, sa chevelure bouclée d’un blond doré, et, comme les autres, ne se possédait pas de joie, car l’oncle Pierre, comme il l’appelait, était l’objet de son adoration enthousiaste. La comtesse Marie, qui veillait à son éducation, n’avait pas réussi à lui inspirer le même attachement pour son mari : il semblait même que l’enfant laissait percer à son égard une indifférence légèrement dédaigneuse. Ni l’uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow, n’excitaient son envie. Pierre était son Dieu, et il ne souhaitait rien de plus que d’être aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le voyait, sa figure s’illuminait, et s’il lui adressait la parole, son cœur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu’il lui entendait dire, se le redisait ensuite à lui-même ou le discutait avec Dessalles.

Le passé de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivité, le poétique roman qu’il avait bâti là-dessus sur des mots saisis au vol, son amour pour Natacha, qu’il aimait avec une exaltation enfantine, et, par-dessus tout, l’amitié de Pierre pour son père, en faisaient à ses yeux un héros et un être sacré. La tendresse émue avec laquelle Pierre et Natacha parlaient du défunt, avait fait deviner à l’enfant, chez qui l’amour commençait à s’éveiller vaguement, que son père avait aimé Natacha, et, qu’il l’avait léguée en mourant à son ami, et il avait un véritable culte pour ce père dont il ne pouvait parvenir à se rappeler les traits, mais auquel il rêvait constamment avec des larmes de tendresse.

Le soir, lorsque l’heure fut venue pour les enfants d’embrasser leurs parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux, le petit Nicolas murmura à l’oreille de Dessalles qu’il avait grande envie de demander à sa tante la permission de rester.

« Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous ? – lui dit-il. La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage ému, où la supplication était empreinte :

– Lorsque vous êtes là, il ne peut pas se détacher de vous. »

Pierre auquel elle s’adressait, sourit.

« Je vous le ramènerai tout à l’heure, monsieur Dessalles, laissez-le moi, je l’ai à peine entrevu… Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main au gouverneur… Il commence à ressembler à son père, n’est-ce pas, Marie ?

–Mon père ! » s’écria le jeune garçon en rougissant jusqu’au blanc des yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.

Celui-ci baissa la tête en guise de réponse, et renoua la conversation interrompue par la sortie des enfants.

La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant à Natacha, les yeux fixés sur son mari, elle écoutait attentivement les questions que Rostow et Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant à fumer leurs pipes et à savourer le thé que leur versait Sonia, mélancoliquement assise auprès du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans un coin, le visage tourné du côté de Pierre, tressaillait de temps à autre, et se parlait à lui-même, sous l’irrésistible pression d’un sentiment nouveau.

On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sphères administratives. Denissow, mécontent du gouvernement à cause de ses mécomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises que l’on commettait, selon lui, à Pétersbourg, et exprimait son opinion en termes vifs et tranchants.

« Autrefois il fallait être Allemand pour parvenir ; aujourd’hui il faut être de la coterie Tatarinow et Krüdner !

– Oh ! si j’avais pu lâcher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les aurait guéris de leur folie ! Cela a-t-il le sens commun, je vous le demande, de donner à ce soldat de Schwarz le régiment Séménovsky ? »

Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignité et de son importance de prendre part à leurs critiques, de paraître s’intéresser aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, à son tour, sur ces graves affaires, si bien que la causerie ne s’étendit pas au delà des on-dit et des commérages du jour sur les gros bonnets de l’administration.

Natacha, toujours au courant des pensées de son mari, devinant qu’il ne parvenait pas, malgré son désir, à donner un autre tour à la conversation et à aborder le sujet de sa préoccupation intime, celle précisément qui l’avait forcé à se rendre à Pétersbourg et à y réclamer le conseil de son nouvel ami, le prince Théodore, lui vint en aide en lui demandant où en était son affaire.

« Laquelle ? demanda Rostow.

– Toujours la même, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de travers, et qu’il est du devoir des honnêtes gens de réagir.

– Les honnêtes gens ! s’écria Rostow en fronçant les sourcils… Que peuvent-ils y faire ?

–Ils peuvent…

– Passons dans mon cabinet, » dit brusquement Rostow.

Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-sœur la suivit, pendant qu’ils se dirigeaient vers le cabinet, où le petit Nicolas se glissa après eux et s’assit auprès du bureau de son oncle, dans le coin le plus obscur.

« Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire ? dit Denissow sans lâcher sa pipe.

– Des chimères, toujours des chimères ! murmura Rostow.

– Voici ce qui en est, voici la situation telle qu’elle est à Pétersbourg, reprit Pierre avec vivacité et en accompagnant son entrée en matière de gestes énergiques… l’Empereur ne se mêle plus de rien : il s’est adonné au mysticisme, il cherche le repos à tout prix, et il ne saurait se procurer ce repos que par l’activité d’hommes sans foi ni loi, qui persécutent et qui oppriment à l’envi. Le vol est à l’ordre du jour dans les tribunaux, le bâton seul mène l’armée, le peuple est tyrannisé, la civilisation étouffée, la jeunesse honnête persécutée ! La corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre ! C’est inévitable, et chacun le sent ! »

Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont toujours parlé ceux qui examinent de près les actes de n’importe quel gouvernement.

« Je leur ai dit tout cela à Pétersbourg…

– À qui ?

– Mais vous le savez bien, au prince Théodore et aux autres. Que la civilisation et la charité rivalisent entre elles, rien de mieux, mais c’est insuffisant ; les circonstances actuelles exigent autre chose ! »

Une vive irritation s’empara de Rostow, et il allait répliquer, lorsque son regard tomba sur son neveu, dont il avait oublié la présence.

« Que fais-tu ici ? lui demanda-t-il avec colère.

– Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garçon dans la sienne et en poursuivant son thème : Oui, je leur ai même dit plus… Lorsqu’on s’attend à la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu’on sent que la catastrophe est imminente. On s’unit, on se groupe, et l’on agit ensemble pour résister au bouleversement général. Tout ce qui est jeune et vigoureux est attiré là-bas sous mille prétextes et ne tarde pas à s’y dépraver : l’un se perd par les femmes, l’autre par les faveurs, le troisième par la vanité, le quatrième se laisse corrompre par l’argent, et tous passent dans « l’autre camp ». Il ne restera plus bientôt de gens indépendants comme vous et moi… Élargissez le cercle, leur ai-je dit… Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais aussi l’indépendance et l’activité !

– Et quel sera donc le but de cette activité ? s’écria Rostow, qui, enfoncé dans un fauteuil, écoutait Pierre avec une mauvaise humeur croissante… Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au gouvernement ?

– Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la société qui se formerait sur ces bases n’aurait, à la rigueur, nul besoin d’être secrète. Si le gouvernement consentait à la reconnaître, les conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l’acception du mot. Nous serions là pour empêcher les Pougatchew de nous couper le cou, et les Araktchéïew de nous exiler aux colonies militaires ; nous nous liguerions dans l’unique intention de veiller au bien général et à la sécurité de chacun.

– À merveille, mais, du moment que la société est secrète, elle est nuisible et ne peut dès lors qu’engendrer le mal.

– Pourquoi donc ? On dirait en vérité que le « Tugendbund » qui a sauvé l’Europe (on n’osait pas encore, à cette époque, en faire honneur à la Russie) a fait naître le mal ? N’est-il pas au contraire l’alliance de la vertu, de l’amour, de l’assistance mutuelle, la mise en action, en un mot, des paroles de Jésus-Christ sur la croix ? »

Natacha, qui était entrée dans le cabinet pendant la discussion, rayonnait de joie en contemplant le visage ému de son mari, sans écouter ses paroles qu’elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de l’âme de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet émergeait de son col rabattu, et à qui personne ne faisait plus attention, était aussi heureux qu’elle. Chaque parole de Pierre enflammait son cœur, et, sans s’en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire à cacheter rangées sur le bureau de son oncle.

« Allons donc, mon cher, le « Tugendbund » est bon pour les mangeurs de saucisses ; quant à moi, je ne le comprends pas, s’écria Denissow d’une voix haute et ferme. Tout va à la diable, c’est vrai ! mais le « Tugendbund » n’est pas de ma compétence ! Vous êtes mécontent ? Eh bien, va alors pour une révolte[43], c’est autre chose, et là je suis votre homme ! ! ! »

Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, sérieusement fâché, essaya de prouver qu’il n’y avait aucun danger à prévoir, et que l’imagination de Pierre était seule coupable. Pierre défendit sa thèse avec chaleur, et son intelligence, plus développée, et plus fertile en arguments que celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur ; sa mauvaise humeur s’en accrut d’autant plus qu’il entendait dans le fond de son âme une voix secrète qui lui disait que, malgré tous les raisonnements imaginables, son opinion seule était juste et vraie.

« Voici ce que je te dirai, s’écria-t-il en se levant et en jetant avec brusquerie sa pipe dans un coin : selon toi, tout va à la diable, et tu nous prédis une catastrophe ; je ne crois ni à l’un ni à l’autre, quoique je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le serment est une chose de convention, ma réponse est toute prête… Tu es mon meilleur ami, n’est-ce pas ? Eh bien, si tu formais une société secrète, si tu te mettais à agir contre le gouvernement, et qu’Araktchéïew m’ordonnât de faire marcher contre vous un escadron et de frapper, je n’hésiterais pas une seconde, je marcherais et je frapperais… Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira ! »

Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la première à le rompre, en se mettant à défendre son mari, et en prenant son frère à partie : tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit cependant son but, en rétablissant la discussion sur un ton amical.

Au moment où l’on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s’approcha de Pierre.

« Oncle Pierre, balbutia-t-il, pâle d’émotion et les yeux brillants, Vous… vous ne… Si papa eût été vivant, aurait-il partagé votre opinion ? »

Pierre le regarda, et comprit à quel travail compliqué, pénible et étrange avait dû se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce garçon, et, se souvenant de ce qui s’était dit, il regretta de l’avoir eu pour auditeur.

« Je le crois, » lui répondit-il à contre-cœur, et il sortit.

Le petit Nicolas s’approcha tout pensif du bureau et devint pourpre d’émotion : il venait d’apercevoir les dégâts dont il s’était rendu coupable.

« Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l’ai pas fait exprès, s’écria-t-il en s’adressant à Rostow et en lui indiquant les débris des plumes et des bâtons de cire à cacheter.

– C’est bon, c’est bon ! dit Rostow en maîtrisant à grand’peine sa colère. Tu n’aurais pas dû rester là, ce n’était pas ta place ! » Et, jetant vivement les débris sous la table, il suivit Pierre.

Pendant le souper, il ne fut plus question de politique et de sociétés secrètes ; les souvenirs de l’année 1812, ce sujet favori de Rostow, firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y prirent une part si cordiale et si animée que, lorsqu’ils se séparèrent, ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde.

« J’aurais voulu, dit Rostow à sa femme, lorsqu’ils se trouvèrent seuls dans leur chambre, que tu eusses assisté à notre discussion de tantôt avec Pierre ; ils ont organisé quelque chose là-bas à Pétersbourg, et il tient à toute force à me persuader que le devoir de tout honnête homme consiste à agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le devoir… Ils sont tombés sur moi, Denissow aussi bien que Natacha. Celle-là est, ma foi, très amusante, elle mène son mari tambour battant, mais, aussitôt qu’il y a discussion, elle n’a plus ni idées ni expressions à elle, et c’est toujours Pierre qui parle par sa bouche. Lorsque je lui ai dit que je plaçais le serment et le devoir au-dessus de tout, elle a essayé de me prouver que j’avais tort. Que lui aurais-tu répondu ?

– Tu as complètement raison, à mon avis, et je le lui ai déjà dit. Pierre soutient que tous souffrent et se dépravent, et que notre devoir est de porter secours au prochain… C’est vrai, sans doute, mais il oublie que nous avons d’autres devoirs qui nous sont imposés par Dieu lui-même, et qui nous touchent de plus près. Nous pouvons sacrifier nos personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants.

– C’est précisément ce que je lui ai dit, s’écria Rostow, persuadé que cela s’était passé ainsi… Mais Pierre revenait toujours à l’amour pour le prochain et au christianisme… et le petit Nicolas l’écoutait avec transport…

– Cet enfant me cause de vives inquiétudes, dit la comtesse Marie : il n’est pas comme les autres, et je crains toujours de l’oublier en ne m’occupant que des miens ; il est seul, lui, et trop seul avec ses pensées !

– Tu n’as, je crois, rien à te reprocher à ce sujet ; tu es pour lui comme la plus tendre des mères, et j’en suis heureux, car c’est un charmant enfant… Quelle franchise ! Jamais un mensonge ! Charmant enfant ! répéta Rostow, qui n’avait pas pour le petit Nicolas une affection des plus vives, mais qui, justement à cause de cela, ne manquait jamais d’en faire l’éloge toutes les fois que l’occasion s’en présentait.

– Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une mère pour lui, et cela me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui vaut rien, la société lui serait nécessaire.

– Eh bien, il en verra bientôt, puisque je dois le mener l’été prochain à Pétersbourg, » répondit Rostow.

En attendant, à l’étage inférieur de la maison, le jeune Nicolas dormait d’un sommeil agité. Une veilleuse, car jamais on n’était parvenu à l’habituer à l’obscurité, répandait sa faible lueur dans la chambre. Réveillé tout à coup en sursaut, mouillé d’une sueur froide, il se dressa sur son lit, et ses yeux démesurément ouverts regardèrent droit devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait : il se voyait avec l’oncle Pierre, coiffés tous deux de casques semblables à ceux des grands hommes de Plutarque ; une nombreuse armée les suivait, et cette armée se composait d’une multitude de fils blancs et ténus, comme ces toiles d’araignées qui voltigent et se balancent dans les airs en automne, et que Dessalles appelait les « fils de la Vierge ». La Gloire, dont le corps était également formé de ce tissu aérien, mais un peu plus serré marchait en avant. L’oncle Pierre et lui, se laissant glisser, heureux et légers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout à coup les fils qui les entraînaient se détendent et s’enchevêtrent… Ils se sentent horriblement oppressés… et l’oncle Nicolas Rostow apparaît à leurs yeux, menaçant et terrible… « C’est vous qui avez fait cela leur dit-il en leur montrant les débris des plumes et de la cire à cacheter. Je vous aimais, mais Araktchéïew m’a donné un ordre, et je tuerai le premier qui s’avancera ! Oui, je le ferai ! » Le petit Nicolas se tourne du côté de Pierre, mais Pierre n’y est plus… C’est son père, le prince André ! Il n’a, il est vrai, aucune forme précise, mais c’est bien lui, il le sent à la violence de son amour, qui lui enlève toute sa force… Son père le caresse et le plaint, mais l’oncle Rostow avance toujours… Une folle terreur le saisit et il se réveille glacé d’épouvante… « Mon père, » se dit-il, « mon père m’a caressé… ! C’est bien Lui qui est venu, et il m’a approuvé, ainsi que l’oncle Pierre !… Quoi qu’ils disent, je « le » ferai. Mucius Scévola s’est bien brûlé la main ? Pourquoi ne ferais-je pas de même un jour ?… Ils tiennent à ce que je m’instruise ?… Soit. Je m’instruirai, mais un jour viendra où je cesserai d’apprendre, et c’est alors que je « le » ferai !… Je ne demande qu’une chose au bon Dieu, c’est qu’il y ait en moi ce qu’il y avait dans les grands hommes de Plutarque ! Je ferai mieux encore ; on le saura, on m’aimera, on parlera avec éloges de moi, et… » Des sanglots lui serrèrent la poitrine, et il fondit en larmes.

« Êtes-vous souffrant ? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient subitement réveillé.

– Non, répondit vivement l’enfant en reposant sa tête sur l’oreiller… Comme il est bon, lui aussi, et comme je l’aime ! murmura-t-il… et l’oncle Pierre, quelle perfection !… Et mon père ! Oui, je le ferai !… Lui-même m’aurait approuvé !… »

DEUXIÈME PARTIE

I

L’objet de l’histoire est la vie des peuples et de l’humanité. Mais saisir d’une prise directe, embrasser avec des mots, décrire la vie non seulement de l’humanité mais même d’un seul peuple paraît impossible.

Tous les historiens de l’antiquité ont usé d’un seul et même procédé pour décrire et saisir cet élément qui paraît insaisissable : la vie d’un peuple. Ils ont décrit l’activité de ses dirigeants, pris isolément, et cette activité exprimait pour eux celle du peuple entier.

Aux deux questions : comment des individus isolés forçaient-ils des peuples à agir suivant leur volonté et par quoi cette volonté était-elle dirigée, les historiens de l’antiquité répondaient à la première en attribuant à la volonté de la Divinité la soumission des peuples à la volonté d’un seul, à la seconde en affirmant que cette même Divinité dirigeait la volonté de l’élu vers un but prédestiné.

Donc, pour les Anciens, ces questions étaient résolues par la foi en la participation directe de la Divinité dans les affaires humaines.

L’histoire moderne dans sa théorie a rejeté ces deux propositions.

On aurait pu croire qu’en se débarrassant de la croyance antique à la soumission des hommes à la Divinité et à un but prédestiné vers lequel les peuples sont conduits, l’histoire moderne avait choisi d’étudier, au lieu des manifestations du pouvoir, les causes de celui-ci. Mais l’histoire moderne ne l’a pas fait. Si elle rejette les conceptions antiques en théorie, elle les suit dans la pratique.

Au lieu de personnages doués d’un pouvoir divin et mus directement par la volonté de la Divinité, l’histoire moderne nous présente, ou bien des héros doués de qualités hors du commun, surhumaines ou, tout simplement, des individus de divers mérites, depuis les rois jusqu’aux journalistes, qui mènent les foules ; à la place des buts assignés auparavant par la Divinité à certains peuples, les Hébreux, les Grecs, les Romains, pour guider l’humanité, l’histoire moderne a ses buts à elle : le bonheur des peuples français, allemand, anglais et, en poussant l’abstraction au plus haut degré, le bien de la civilisation de l’humanité tout entière, l’humanité qu’elle réduit d’ordinaire aux peuples occupant la parcelle nord-est du globe terrestre.

L’histoire moderne a rejeté les croyances des Anciens sans les remplacer par de nouvelles, et la logique a forcé les historiens, qui avaient prétendu rejeter le pouvoir divin des rois et le. fatum antique, à revenir par un autre chemin au même point de départ : à reconnaître que 1° les hommes sont conduits par des individus isolés ; 2° il existe un but bien déterminé vers lequel marchent les peuples et l’humanité.

Tous les ouvrages les plus modernes des historiens, depuis Gibbon jusqu’à Buckle, malgré leurs divergences extérieures et la nouveauté apparente de leurs vues, ont pour fondement ces deux vieux axiomes inévitables.

D’abord l’historien décrit l’activité de certains individus isolés qui, à son idée, mènent l’humanité. L’un ne compte dans ce nombre que les rois, les généraux, les ministres ; un autre place, à côté des monarques, les orateurs, les savants, les réformateurs, les philosophes, les poètes. En second lieu, le but vers lequel marche l’humanité est bien connu de l’historien : pour l’un, c’est la grandeur de l’État romain, espagnol, français, pour l’autre, la liberté, l’égalité, la civilisation d’une espèce déterminée de cette parcelle du monde appelée Europe.

En 1789, une agitation se produit à Paris ; elle grandit, déborde et prend la forme d’un mouvement des peuples d’Occident en Orient. À plusieurs reprises, ce mouvement se dirige vers l’Orient et s’y heurte à un mouvement contraire d’Orient en Occident. En 1812, il atteint sa limite extrême, Moscou, et, avec une symétrie remarquable, revient sur lui-même d’Orient en Occident, entraînant avec lui, au retour comme à l’aller, les peuples du centre de l’Europe. Ce mouvement inverse revient à son point de départ – Paris – et s’arrête.

Durant cette période d’une vingtaine d’années, une quantité énorme de champs sont laissés en friche, des maisons sont incendiées, le commerce change de direction, des millions de gens s’appauvrissent, s’enrichissent, se déplacent et des millions de chrétiens qui pratiquent la loi de l’amour du prochain s’entre-tuent.

Qu’est-ce que tout cela signifie ? D’où cela est-il venu ? Qu’est-ce qui poussait ces gens à brûler des maisons et à massacrer leurs semblables ? Quelles sont les causes de ces événements ? Quelle force a poussé ces gens à de tels actes ? voilà les questions involontaires, naïves et pourtant des plus légitimes que se pose l’homme lorsqu’il se trouve en face des monuments et des traditions de la période passée de ce mouvement.

C’est pour résoudre ces questions que nous nous tournons vers la science de l’histoire, qui se propose de révéler aux peuples et à l’humanité la connaissance d’eux-mêmes.

Si l’histoire s’en tenait au point de vue antique, elle devrait dire : la Divinité, afin de récompenser ou de punir son peuple, a donné le pouvoir à Napoléon et en a fait l’instrument de sa volonté pour l’accomplissement de ses buts. Cette réponse serait ainsi claire et complète. L’on peut croire ou refuser de croire à la mission divine de Napoléon ; mais pour celui qui croit, toute l’histoire de cette période devient compréhensible et ne laisse place à aucune contradiction.

Mais l’histoire moderne ne saurait répondre de cette façon. La science n’admet plus l’idée antique de l’intervention directe de la Divinité dans les actes de l’humanité, et, par conséquent, elle doit apporter d’autres réponses.

L’histoire moderne, en répondant à ces questions, nous dit : vous tenez à savoir la signification et l’origine de ce mouvement, et quelle force a produit de tels événements ? Écoutez :

Louis XIV était un personnage particulièrement fier et présomptueux ; il avait telles maîtresses et tels ministres et il gouvernait mal la France. Ses successeurs furent des hommes faibles qui, eux aussi, gouvernaient mal. Eux aussi avaient tels favoris et telles favorites. De plus, quelques gens ont écrit des livres durant cette époque-là. À la fin du XVème siècle, se trouvaient réunis à Paris une vingtaine d’hommes qui se mirent à dire que tous les hommes sont égaux et libres. Il en résulta que partout en France des gens se mirent à tuer, à noyer leurs semblables. Ces gens-là tuèrent leur roi, ainsi qu’une quantité d’autres personnes. À ce même moment, il y avait en France un homme de génie, Napoléon. Il remportait partout des victoires, c’est-à-dire qu’il tuait beaucoup de monde parce qu’il était un grand génie. Et il partit tuer, on ne sait pourquoi, des Africains ; il les tuait si proprement, il était si rusé et si intelligent, qu’à son retour en France il put donner à tous l’ordre de lui obéir. Et tous lui obéirent. S’étant fait empereur, il partit encore une fois tuer du monde en Italie, en Autriche, en Prusse. Et il en tua beaucoup. En Russie régnait alors l’empereur Alexandre qui avait décidé de rétablir l’ordre en Europe, et pour cette raison faisait la guerre à Napoléon. Mais en 1807, il devint tout à coup son ami jusqu’en 1811, où il se brouilla de nouveau avec lui et où de nouveau tous deux tuèrent de compagnie quantité de gens. Et Napoléon amena six cent mille hommes en Russie et conquit Moscou. Alors l’empereur Alexandre, conseillé par Stein et d’autres, unit toute l’Europe contre celui qui troublait sa tranquillité. Tous les alliés de Napoléon devinrent soudain ses ennemis, et cette levée en masse partit à la rencontre des nouvelles forces recrutées par Napoléon. Les Alliés furent vainqueurs, entrèrent à Paris, obligèrent Napoléon à renoncer au trône et l’envoyèrent à l’île d’Elbe, mais sans le dépouiller de son titre d’empereur et en témoignant toutes sortes d’égards à cet homme qui, cinq ans auparavant et un an plus tard, fut considéré par tous comme un brigand hors la loi. Et Louis XVIII, dont jusque-là les Français et les Alliés n’avaient fait que rire, se mit à régner. Quant à Napoléon, il abdiqua en versant quelques larmes devant sa vieille Garde, et partit pour l’exil. Ensuite des hommes d’État et des diplomates habiles (en particulier Talleyrand qui avait eu le temps de s’asseoir avant tout autre dans certain fauteuil, et d’élargir par ce moyen les frontières de la France) eurent des entretiens à Vienne, et par ces entretiens rendirent les peuples heureux ou malheureux. Mais tout à coup voilà les diplomates et les monarques qui se querellent ; ils sont déjà prêts à donner l’ordre à leurs armées de s’entre-tuer ; mais à ce moment Napoléon rentra en France avec un bataillon ; et les Français qui le haïssaient se soumirent tous aussitôt à lui. Les monarques alliés s’en irritèrent et revinrent encore guerroyer contre les Français. Et ils furent vainqueurs du génial Napoléon, qu’ils déportèrent dans l’île de Sainte-Hélène en le traitant soudain comme un brigand. Là, l’exilé, loin des êtres chers à son cœur et de sa France bien-aimée, mourut d’une mort lente sur un rocher en instituant la postérité légataire de ses hauts faits. Et en Europe la réaction s’établit, et tous les gouvernants recommencèrent à opprimer leurs peuples.

Il serait vain de penser que tout ceci est une plaisanterie, une caricature des récits historiques. C’est au contraire l’expression la plus adoucie de ces réponses contradictoires et qui ne répondent à aucune question, que nous offre l’histoire tout entière, depuis les fabricants de mémoires et d’histoires d’États séparés, jusqu’aux auteurs d’histoires générales ou d’histoires de la culture, ce nouveau genre contemporain.

L’étrangeté et le ridicule de ces réponses viennent de ce que l’histoire ressemble à un sourd qui répondrait à des questions que personne ne lui pose.

Si le but de l’histoire est de décrire les mouvements de l’humanité et des peuples, la première question nécessitant une réponse, sans laquelle tout ce qui suit est incompréhensible, est celle-ci : quelle est la force qui met les peuples en mouvement ? En réponse à cette question, l’histoire moderne raconte d’un air soucieux, ou bien que Napoléon avait un génie supérieur, ou bien que Louis XIV était très orgueilleux, ou bien encore que tels ou tels auteurs ont écrit tels ou tels livres.

Tout cela est fort possible et l’humanité est prête à y consentir ; mais la question n’est pas là. Tout cela pourrait être intéressant si nous voulions admettre qu’une puissance divine, inconditionnée et toujours égale à elle-même, gouverne les peuples par l’entremise des Napoléon, des Louis XIV et des écrivains ; mais nous ne reconnaissons pas cette puissance ; aussi, avant de parler des Napoléon, des Louis XIV et des écrivains, faudrait-il nous montrer le lien qui existe entre ces personnages et les mouvements des peuples.

Si une autre force a pris la place de la Divinité, il faut expliquer en quoi consiste cette force, car c’est en elle, justement, que réside l’intérêt de l’histoire.

L’historien semble supposer que cette force va de soi et que chacun la connaît. Toutefois, malgré le désir général de supposer cette force connue, celui qui dépouille un grand nombre d’ouvrages historiques doute malgré lui et se demande si cette force, si différemment comprise par les historiens eux-mêmes, est vraiment bien connue d’eux tous.

II

Quelle est la force qui met les peuples en mouvement ? Les auteurs de biographies individuelles et les historiens des peuples isolés considèrent cette force comme une puissance propre aux héros et aux chefs. D’après leurs descriptions, les événements sont exclusivement produits par la volonté des Napoléon, des Alexandre, ou, en général, de ces personnages dont l’historien décrit la vie particulière. Les réponses données par ce genre d’historiens à cette question sur la force qui met en branle les événements sont satisfaisantes, mais seulement tant qu’il n’y a qu’un seul historien pour chaque événement. Aussitôt que des historiens de nationalités et d’opinions différentes se mettent à décrire le même événement, les réponses données par eux perdent toute valeur, car chacun d’eux comprend cette force, non seulement différemment, mais souvent d’une façon complètement opposée à son voisin. L’un soutient que l’événement est dû à la puissance de Napoléon ; un autre qu’il a été provoqué par la puissance d’Alexandre ; un troisième, par celle d’un troisième personnage. De plus, les historiens de cette espèce se contredisent jusque dans les explications qu’ils donnent de la force d’où naît la puissance du même personnage. Thiers, qui est bonapartiste, attribue le pouvoir de Napoléon à sa vertu et à son génie ; Lanfrey, qui est républicain, à ses escroqueries et à ses tromperies à l’égard du peuple. Ainsi, tout en suivant respectivement leurs thèses, les historiens de cette espèce détruisent par cela même la conception d’une force qui serait à l’origine des événements, et ne donnent aucune réponse à la question essentielle de l’histoire.

Les historiens qui s’occupent d’histoire générale, ayant affaire à tous les peuples, semblent admettre la fausseté du point de vue des historiens particuliers sur la force qui est à l’origine des événements. Ils ne la reconnaissent pas comme une puissance inhérente aux héros et aux chefs, mais comme la résultante de nombreuses forces aux directions diverses. Lorsqu’ils décrivent une guerre ou la conquête d’un peuple, ils recherchent la cause des événements, non pas dans le pouvoir d’un seul personnage, mais dans l’action et la réaction réciproques des nombreux personnages liés à l’événement.

D’après ce point de vue, le pouvoir des personnages historiques, présenté comme le produit de forces multiples, ne peut plus désormais, semblerait-il, être considéré comme une force se suffisant à elle-même pour produire les événements. Et cependant les auteurs d’histoires générales font appel à ce concept d’un pouvoir considéré comme une force se suffisant à elle-même pour produire les événements et se comportant à l’égard de ces événements comme une cause. D’après leur exposé, tantôt le personnage historique est le produit de son temps et son pouvoir n’est que le produit de forces différentes, tantôt son pouvoir est la force même qui crée les événements. Gervinus, Schlosser, par exemple, et d’autres encore, démontrent tantôt que Napoléon est le produit de la Révolution, des idées de 1789, etc., et tantôt déclarent tout net que la campagne de 1812, ainsi que d’autres faits historiques qui leur déplaisent, sont dus uniquement à la volonté mal dirigée de Napoléon, et que ces mêmes idées de 1789 ont été enrayées dans leur développement par son arbitraire. Les idées révolutionnaires et l’état d’esprit général ont fait le pouvoir de Napoléon. Et le pouvoir de Napoléon a étouffé les idées révolutionnaires et l’état d’esprit général.

Cette étrange contradiction n’est pas l’effet du hasard. Non seulement on la rencontre à chaque pas, mais encore c’est d’une succession conséquente de contradictions analogues que sont composées les descriptions des auteurs d’histoires générales. Elle provient de ceci qu’après s’être engagés sur le terrain de l’analyse, les historiens de cette espèce s’arrêtent à mi-chemin.

Pour trouver les composantes égales au composé ou résultante, il est nécessaire que la somme des composantes égale le composé. Voilà justement la condition que n’observent pas les auteurs d’histoires générales. Aussi, pour expliquer la résultante, doivent-ils nécessairement admettre, outre des composantes insuffisantes, une nouvelle force inexpliquée agissant d’après le composé.

L’historien individualiste, qui décrit la campagne de 1813 ou la Restauration des Bourbons, affirme carrément que ces événements sont dus à la volonté d’Alexandre. Mais Gervinus, auteur d’une histoire générale, repousse cette assertion et s’efforce de démontrer que la campagne de 1813 et la Restauration sont dues, outre la volonté d’Alexandre, à l’action de Stein, de Metternich, de Mme de Staël, de Talleyrand, de Fichte, de Chateaubriand et de plusieurs autres. Gervinus, de toute évidence, a décomposé Alexandre en ses composantes : Talleyrand, Chateaubriand, etc. ; la somme de celles-ci, c’est-à-dire l’action réciproque de Chateaubriand, Talleyrand, Mme de Staël et autres n’est pas égale à la résultante, c’est-à-dire à ce fait que des millions de Français se sont soumis aux Bourbons. Du fait que Chateaubriand, Mme de Staël et autres ont échangé tels ou tels propos découlent seulement leurs relations mutuelles et non la soumission de millions de gens. Et pour expliquer comment cette soumission a découlé de ces relations, c’est-à-dire comment, de composantes égales à un A, il est sorti une résultante égale à mille A, l’historien est dans l’obligation d’admettre cette force du pouvoir qu’il nie, en la définissant comme la résultante de plusieurs forces, c’est-à-dire qu’il doit admettre une force inexpliquée qui résulte du composé. C’est exactement ce que font tous les historiens d’histoires universelles. Et c’est pour cette raison qu’ils se trouvent en contradiction, et avec les auteurs d’histoires particulières, et avec eux-mêmes.

Les habitants des campagnes, qui ne savent pas très exactement d’où vient la pluie, disent, selon qu’ils désirent la pluie ou le beau temps : le vent a chassé les nuages ou le vent a amené les nuages. C’est exactement ce que font les auteurs d’histoires générales ; quand la chose convient à leurs théories, ils disent que le pouvoir est le résultat des événements, et, quand ils ont besoin de prouver autre chose, ils disent que c’est le pouvoir qui a produit les événements.

Une troisième catégorie d’historiens qui s’appellent historiens de la culture, emboîtant le pas aux historiens d’histoires universelles, vont jusqu’à croire parfois que les écrivains et les dames sont les forces qui produisent les événements. Mais ces historiens comprennent encore ces forces de façons absolument différentes. Ils les découvrent dans la « culture », dans l’activité intellectuelle. Les historiens de la culture sont tout à fait conséquents à l’égard de ceux qui leur ont donné naissance : les historiens d’histoires universelles ; car si l’on peut expliquer les événements historiques par le fait que certains personnages ont eu telles ou telles relations réciproques, dès lors pourquoi ne pas les expliquer par le fait que tels ou tels gens ont écrit tels ou tels livres ? Ces historiens tirent de la foule énorme des manifestations qui accompagnent tout phénomène vivant un signe d’activité intellectuelle, et déclarent que cette activité est la cause du reste. Mais malgré tous leurs efforts pour démontrer que la cause des événements se trouve dans l’activité intellectuelle, il faut beaucoup de bonne volonté pour reconnaître qu’il y a quelque chose de commun à l’activité intellectuelle et au mouvement des peuples ; en aucun cas, il n’est possible d’admettre que cette activité dirige les peuples. Car des phénomènes comme les effroyables tueries de la Révolution française découlant de la proclamation des droits de l’homme, les guerres impitoyables et les exécutions découlant d’un prêche sur la loi d’amour contredisent cette hypothèse.

Admettons cependant la justesse de toutes les dissertations subtiles dont ces historiens débordent ; admettons que les peuples soient régis par une force indéfinissable qui porte le nom d’idée, le problème essentiel de l’histoire reste quand même insoluble, ou bien c’est qu’à la puissance des monarques, précédemment envisagée, et à l’influence, déjà acceptée par les auteurs d’histoires universelles, de conseillers et autres personnages vient s’ajouter encore la force nouvelle de l’idée, dont le lien avec les masses exige une nouvelle explication. On peut comprendre que, Napoléon détenant le pouvoir, tel événement ait pu s’accomplir ; on peut encore comprendre avec un peu de complaisance que Napoléon, secondé par d’autres influences, ait été la cause de certains événements ; mais que le Contrat social ait eu pour effet de pousser les Français à s’entre-tuer, voilà qui est incompréhensible sans l’explication du lien causal qui existe entre cette nouvelle force et les événements.

Le lien qui existe entre tous les individus vivant à la même époque ne fait aucun doute ; aussi est-il possible de trouver quelque rapport entre l’activité intellectuelle des gens et leur mouvement historique, exactement comme on en trouve un entre les mouvements de l’humanité et le commerce, les métiers, l’horticulture et tout ce qu’on voudra. Mais pourquoi l’activité intellectuelle de certains hommes apparaît-elle aux historiens de la culture comme la cause ou l’expression de tout un mouvement historique ? Voilà qui est difficile à comprendre. Les historiens n’ont dû être amenés à une telle conclusion que par les considérations suivantes : 1° ce sont les savants qui écrivent l’histoire ; aussi leur est-il naturel et agréable de croire que l’activité de leur corporation anime le mouvement de l’humanité entière, exactement comme il est naturellement agréable aux marchands, aux cultivateurs, aux soldats, d’avoir la même idée (s’ils ne l’expriment pas, c’est uniquement parce que ce ne sont pas eux qui écrivent l’histoire) ; 2° l’activité spirituelle, l’instruction, la civilisation, la culture, l’idée, tout cela ce sont des notions abstraites, indéterminées, sous le couvert desquelles il est extrêmement facile d’employer des mots encore plus obscurs, que l’on peut par conséquent accorder avec n’importe quelles théories.

Mais à part les mérites intrinsèques de ce genre historique, sans doute utile à quelqu’un ou à quelque chose, les histoires de la culture qui commencent à absorber toutes les histoires générales ont ceci de remarquable qu’elles font par le menu et sérieusement le bilan des doctrines religieuses, philosophiques, politiques dans lesquelles elles trouvent les causes des événements ; puis, sitôt qu’elles en viennent à décrire un événement historique réel, comme la campagne de 1812, elles le décrivent malgré elles comme produit par le pouvoir, et déclarent sans ambages que cette campagne a son origine dans la volonté de Napoléon. En parlant ainsi, les historiens de la culture, ou bien se contredisent sans le vouloir, ou bien démontrent que la force nouvelle qu’ils ont inventée n’explique pas les phénomènes historiques, et que l’unique moyen de comprendre ces phénomènes est de revenir à ce pouvoir qu’ils font semblant de méconnaître.

III

Une locomotive est en mouvement. On se demande ce qui produit ce mouvement. Un paysan dit : C’est le diable qui la pousse. Un autre dit que la locomotive avance parce que ses roues tournent. Un troisième affirme que la cause du mouvement est dans la fumée qu’emporte le vent.

On ne peut pas prouver au premier paysan qu’il se trompe. Il faudrait trouver le moyen de le convaincre que le diable n’existe pas, ou bien qu’un autre paysan lui explique que ce n’est pas le diable, mais un Allemand qui fait marcher la locomotive. Seule la contradiction leur fera voir qu’ils n’ont raison ni l’un ni l’autre. Mais celui qui dit que le mouvement provient des roues qui tournent se contredit lui-même, et puisqu’il est parti sur le chemin de l’analyse, il doit aller toujours plus loin, et expliquer la cause du mouvement des roues. Tant qu’il ne sera pas arrivé à la cause dernière du mouvement de la locomotive, la pression de la vapeur dans la chaudière, il n’aura pas le droit de s’arrêter dans la recherche des causes. Quant à celui qui a expliqué le mouvement de la locomotive par la fumée que rabat le vent, il s’est aperçu que l’explication par les roues ne donnait pas la cause, et il a pris la première apparence venue pour en faire une cause.

L’unique notion qui puisse expliquer le mouvement de la locomotive est celle d’une force égale au mouvement apparent.

L’unique notion, par conséquent, qui puisse expliquer le mouvement des peuples est celle d’une force égale à ce mouvement.

Toutefois les divers historiens entendent par cette notion l’entrée en action de forces dissemblables et non égales au mouvement. Les uns y voient une force inhérente aux héros, comme le paysan voit un diable dans la locomotive ; d’autres une force produite par d’autres forces, comme le mouvement des roues ; d’autres encore une influence intellectuelle, comme la fumée emportée par le vent.

Tant qu’on écrira seulement l’histoire de personnages isolés, fût-ce celle de César, d’Alexandre, de Luther ou de Voltaire, et non l’histoire de tous les individus sans exception qui ont pris part à un événement, il ne sera pas possible d’expliquer les mouvements de l’humanité sans concevoir une force contraignant les hommes à tendre leur activité vers un but unique. Et les historiens n’en connaissent à cet égard qu’une seule, la puissance.

Ce concept est l’unique manette permettant de se rendre maître de la matière de l’histoire telle qu’on la comprend aujourd’hui. Briser cette manette, comme l’a fait Buckle, sans posséder d’autre outil, c’est se priver de la dernière possibilité de traiter la matière de l’histoire. L’impossibilité où l’on est de ne pas recourir au concept de puissance est démontré le mieux du monde, tant par les historiens d’histoires générales eux-mêmes que par les historiens de la culture qui feignent de renoncer à ce concept, et cependant l’emploient inéluctablement à chaque pas.

En ce qui concerne les questions touchant l’humanité, la science historique a jusqu’à ce jour été semblable à la monnaie en cours, billet de banque ou espèces sonnantes. Les biographies et histoires particulières sont des sortes d’assignats. Elles peuvent entrer en circulation en remplissant leur office sans dommage pour personne, et même avec utilité, tant qu’on ne soulève pas la question de leur couverture en or. Il suffit de ne pas demander comment la volonté des héros peut produire les événements pour que les histoires des Thiers soient intéressantes, instructives et même colorées de poésie. Mais on en vient vite à mettre en doute la valeur réelle du billet de banque si l’on considère à quel point les facilités de sa fabrication incitent à en augmenter le nombre, ou si l’on veut le convertir en or. On doute de même de la signification réelle des histoires de ce genre lorsqu’on considère leur nombre élevé, ou bien lorsqu’on se demande en toute simplicité quelle force a agi sur Napoléon, c’est-à-dire lorsqu’on veut échanger ses billets contre l’or pur de l’exact vérité.

Les auteurs d’histoires générales et les historiens de la culture ressemblent à des gens qui, après avoir reconnu l’incommodité des billets de banque, auraient décidé de fabriquer, pour les remplacer, une monnaie sonnante avec un métal ne possédant pas la densité de l’or. Ce serait là, en effet, une monnaie sonnante, mais rien que sonnante ; car le billet de banque peut encore tromper les ignorants ; mais la monnaie sonnante sans valeur ne peut tromper personne. De même que l’or n’est vraiment de l’or que lorsqu’il peut être employé pour lui-même, et non pour le troc seul, de même les auteurs d’histoires générales ne feront vraiment de l’or que lorsqu’ils auront pu répondre à cette question essentielle de l’histoire : qu’est-ce que la puissance ? Ils font à cette question des réponses contradictoires, tandis que leurs confrères qui traitent de la culture l’écartent carrément et parlent de tout autre chose. L’emploi de jetons en place d’or ne peut être courant que parmi des gens qui veulent bien les accepter pour tels, ou encore ne savent pas la valeur de l’or. Les livres des historiens universels et des historiens de la culture jouent un rôle identique ; en ne donnant pas réponse aux questions essentielles de l’humanité, ils se servent de jetons pour leurs desseins particuliers aux universités et à la foule des lecteurs, amateurs de livres sérieux, comme ils les appellent.

IV

Après avoir renoncé à la doctrine antique de la soumission imposée par la Divinité, de la volonté du peuple à un unique élu, et de la soumission de cette volonté à la Divinité, il devient impossible à l’histoire de faire un pas sans se heurter à des contradictions si elle ne choisit pas de deux choses l’une : ou bien revenir à la croyance antérieure de l’intervention directe de la Divinité dans les affaires humaines, ou bien donner une explication précise de cette force qui produit les événements et qu’on appelle puissance.

Revenir à la première affirmation est impossible : la foi a été détruite. Aussi est-il nécessaire d’expliquer cette puissance.

Napoléon a donné l’ordre de réunir une armée et de partir en guerre. Nous nous sommes familiarisés à un tel degré avec cette manière de voir que la question de savoir pourquoi six cent mille hommes partent à la guerre sur un mot de Napoléon nous paraît absurde. Il avait le pouvoir, on a donc exécuté ses ordres.

Cette explication est entièrement satisfaisante si l’on croit que Napoléon tenait son pouvoir de la Divinité. Mais elle ne l’est plus dès que nous nous refusons à le croire, et il devient alors nécessaire de définir la nature de ce pouvoir d’un seul sur tous les autres.

Ce pouvoir ne peut être le pouvoir direct qui provient de la supériorité physique d’un être fort sur un être faible, supériorité basée sur l’emploi, ou la menace d’emploi, de la force physique : tel est le pouvoir d’un Hercule. Il ne peut être davantage basé sur la supériorité de la force morale, comme le croient, dans leur naïveté, quelques historiens qui tiennent que les acteurs de l’histoire sont des héros, c’est-à-dire des hommes doués d’une force exceptionnelle d’âme et d’intelligence, appelée génie. Ce pouvoir ne peut pas être fondé sur la supériorité de la force morale, car, sans parler des génies-héros du genre de Napoléon, dont les qualités morales sont fort différemment jugées, l’histoire nous montre que ni les Louis XIV, ni les Metternich, qui manœuvraient des millions d’hommes, ne possédaient ce qui fait proprement la force morale et qu’au contraire ils étaient pour la plupart moralement plus faibles que chaque homme de ces foules qu’ils gouvernaient.

Si la source du pouvoir ne se trouve ni dans les qualités physiques ni dans les qualités morales de celui qui tient le pouvoir, elle doit se trouver de toute évidence en dehors de lui, c’est-à-dire dans ses relations avec les masses sur lesquelles il exerce son pouvoir.

C’est ainsi que l’envisage la science du droit, ce comptoir de change de l’histoire, qui promet d’échanger la compréhension historique du pouvoir contre de l’or pur.

Le pouvoir est la somme des volontés des masses, que celles-ci, par un consentement exprimé ou tacite, transfèrent sur leurs élus.

Dans le domaine de la science du droit, science faite de considérations sur la façon dont il faudrait organiser l’État et le pouvoir si on avait la possibilité de le faire, tout cela est très clair, mais cette définition du pouvoir exige des éclaircissements si on l’applique à l’histoire.

La science du droit regarde l’État et le pouvoir comme les Anciens regardaient le feu, c’est-à-dire comme une chose existant en soi. Pour l’histoire, au contraire, l’État et le pouvoir sont simplement des phénomènes, exactement comme pour la physique de notre temps, le feu est, non pas un élément, mais un phénomène.

Il ressort de cette différence fondamentale de vues entre l’histoire et la science du droit, que la science du droit peut disserter tant qu’il lui plaît sur la manière dont il faudrait organiser le pouvoir et sur la nature de ce pouvoir, considéré comme immobile hors du temps ; mais elle est dans l’impossibilité de donner une réponse aux questions qui relèvent de l’histoire, concernant la signification d’un pouvoir dont le temps fait varier les formes.

Si le pouvoir représente la somme des volontés de la masse reportée sur un gouvernant, Pougatchev est-il le représentant de la volonté des masses ? S’il ne l’est pas, pourquoi Napoléon le serait-il ? Pourquoi Napoléon III arrêté à Boulogne était-il un criminel, et pourquoi les criminels furent-ils ensuite ceux qu’il fit arrêter ?

Dans les révolutions de palais, qui sont menées par deux ou trois personnes, est-ce aussi la volonté populaire qui se reporte sur le nouvel élu ? Dans les conflits internationaux, la volonté des masses d’un peuple se reporte-t-elle sur celui qui a conquis ce peuple ? En 1808, la volonté de la Ligue du Rhin s’est-elle reportée sur Napoléon ? La volonté des masses russes s’est-elle reportée sur lui en 1809, alors que nos armées alliées à celles de la France allaient combattre l’Autriche ?

On peut répondre de trois façons à ces questions.

1° Ou bien il faut admettre que la volonté des masses se porte toujours sans condition sur celui ou sur ceux qu’elles ont choisi ; et que, par conséquent, toute intrusion d’un pouvoir nouveau, toute lutte contre le pouvoir déféré par le peuple, doit être regardée comme un attentat contre le véritable pouvoir.

2° Ou bien il faut admettre que la volonté des masses est reportée sur les dirigeants dans certaines conditions déterminées et connues ; et, dans ce cas, que toutes les limitations, les conflits, et même les destructions du pouvoir établi, proviennent du fait que les dirigeants n’ont pas observé les conditions grâce auxquelles le pouvoir leur avait été transmis.

3° Ou bien il faut admettre que la volonté des masses est reportée conditionnellement sur les dirigeants, selon des clauses inconnues, indéterminées, et que les interventions d’autres pouvoirs, leurs luttes et leurs chutes, ne proviennent que d’un plus ou d’un moins dans l’exécution, par les gouvernants, de ces conditions inconnues d’après lesquelles les volontés des masses se reportent d’un personnage sur l’autre.

Les historiens expliquent les relations des masses avec les dirigeants de cette triple façon.

Seuls les historiens qui, dans leur naïveté, ne comprennent pas le problème du pouvoir, seuls ces auteurs de biographies cités plus haut semblent reconnaître que la somme des volontés des masses est reportée sur certains personnages sans condition ; aussi, lorsqu’ils décrivent un pouvoir quelconque, en font-ils quelque chose de véritable et d’absolu, en face duquel tout pouvoir qui lui est opposé n’est pas un pouvoir, mais une atteinte contre le pouvoir, une violation.

Leur théorie convient aux périodes primitives et paisibles de l’histoire ; appliquée aux périodes où la vie des peuples se complique et se trouble, où dans le même temps s’élèvent divers pouvoirs qui bataillent entre eux, elle offre l’inconvénient suivant : c’est qu’un historien légitimiste démontrera que la Convention, le Directoire et Bonaparte sont des usurpateurs, tandis qu’un républicain et un bonapartiste démontreront l’un que la Convention, l’autre que l’Empire furent les pouvoirs véritables, et tout le reste de simples violations du pouvoir. Il est évident qu’avec de pareilles contradictions, les explications fournies par ces historiens ne peuvent convenir qu’à des enfants en bas âge.

Cependant une autre espèce d’historiens qui reconnaît la fausseté de cette façon de voir prétend que le pouvoir repose sur la remise conditionnelle aux dirigeants de la somme des volontés des masses ; ainsi un personnage historique n’a de pouvoir que tant qu’il remplit le programme que la volonté des masses lui a prescrit tacitement. Mais ces historiens ne disent pas en quoi consiste ce programme, ou, s’ils le disent, c’est pour se contredire perpétuellement les uns les autres. Ce programme pour chaque historien correspond à son point de vue sur le but du mouvement d’un peuple, sous les espèces de la grandeur, de la richesse, de la liberté, de la culture des citoyens de la France ou d’un autre État. Mais sans parler davantage des contradictions des historiens sur la nature de ce programme et en admettant même qu’il en existe un qui leur soit commun à tous, il n’en reste pas moins que les faits historiques contredisent presque toujours cette théorie. Si les conditions en vertu desquelles le pouvoir est remis consistent dans la richesse, la liberté, l’évolution du peuple, pourquoi les Louis XIV et les Ivan IV ont-ils eu un règne tranquille, et pourquoi les Louis XVI et les Charles Ier ont-ils été décapités ? Les historiens répondent à cette question que les actes de Louis XIV ayant été contraires au programme se sont répercutés sur Louis XVI. Mais pourquoi pas sur Louis XIV et Louis XV eux-mêmes, et pourquoi devaient-ils justement se répercuter sur Louis XVI ? Enfin quel est le délai d’une semblable répercussion ? Il n’y a pas et il ne peut y avoir de réponse à ces questions. De même, dans cette théorie, on explique mal pour quelle raison la somme des volontés demeure pendant quelques siècles entre les mains des dirigeants et de leurs successeurs, alors qu’ensuite, tout d’un coup, en cinquante ans, elle se reporte sur la Convention, le Directoire, Napoléon, Alexandre, Louis XVIII, de nouveau Napoléon, Charles X, Louis-Philippe, la République de 1848, Napoléon III. Pour expliquer ces rapides transferts d’autorité au milieu de complications internationales, de conquêtes, d’alliances, les mêmes historiens doivent reconnaître malgré eux qu’une partie de ces événements ne sont pas dus au transfert régulier de la volonté des masses, mais au hasard qui dépend tantôt de la fourberie, tantôt des fautes, ou de la perfidie, ou de la faiblesse d’un diplomate, d’un monarque, ou d’un chef de parti. Ainsi la plupart des événements historiques, guerres civiles, révolutions, conquêtes, ne sont-ils déjà plus aux yeux de ces historiens les produits d’un transfert de volontés libres, mais bien le produit de la volonté faussement dirigée d’un ou de plusieurs individus, c’est-à-dire, encore une fois, de violations de pouvoir. Et par suite, les événements historiques sont présentés par les historiens de cette espèce comme des dérogations à la théorie.

Ces historiens sont semblables à un botaniste qui, après avoir remarqué que quelques plantes germent en deux cotylédons, prétendrait que tout ce qui pousse ne pousse que par dichotomie ; et que le palmier, le champignon, le chêne même, une fois arrivés à leur pleine croissance, ne présentant plus leurs deux cotylédons initiaux, sont des exceptions à la règle.

Les historiens de la troisième catégorie prétendent que la volonté des masses se reporte conditionnellement sur un personnage historique, mais que les conditions nous sont inconnues. Ils disent que les personnages historiques n’ont de pouvoir qu’autant qu’ils accomplissent la volonté que les masses ont reportée sur eux.

En ce cas-là, si la force qui meut un peuple réside, non dans le personnage historique, mais dans le peuple lui-même, quelle est donc la signification de ces personnages ?

Ils expriment la volonté des masses, disent les historiens ; leur activité sert à représenter l’activité des masses.

Mais alors une nouvelle question se pose : tous les actes des personnages historiques expriment-ils la volonté des masses ou seulement un des aspects de celle-ci ? Si tous les actes des personnages historiques expriment la volonté des masses, ainsi que certains le pensent, alors la biographie de Napoléon et celle de Catherine II, avec tous leurs détails tirés des commérages des cours, représenteraient la vie même des peuples, ce qui est évidemment absurde. Donc, si l’activité des personnages historiques ne représente qu’un aspect de la vie des peuples, comme le disent d’autres historiens prétendus philosophes, il s’agit de préciser quel est cet aspect ; il devient ainsi nécessaire de savoir en quoi consiste la vie d’un peuple.

Devant cette difficulté, les historiens de la troisième catégorie ont imaginé la plus obscure, la plus vague et la plus générale des abstractions, sous laquelle on peut ranger le plus grand nombre de faits, et ils disent que cette abstraction est le but du mouvement de l’humanité. Les abstractions les plus courantes et les plus générales, acceptées par presque tous les historiens, sont : la liberté, l’égalité, l’évolution, le progrès, la civilisation, la culture. Après avoir assigné comme but au mouvement de l’humanité l’une ou l’autre de ces abstractions, les historiens s’en prennent aux personnages qui ont laissé après eux le plus grand nombre de souvenirs, rois, ministres, généraux, auteurs, réformateurs, papes, journalistes, mais dans la seule mesure où ces personnages leur semblent avoir agi pour ou contre cette abstraction. Et comme il n’est nullement démontré que les buts vers lesquels tend l’humanité soient la liberté, l’égalité, l’évolution ou la civilisation, comme le lien des masses avec les gouvernants et les réformateurs n’a pour base que l’hypothèse arbitraire que la somme des volontés des masses se reporte toujours sur les personnages en vue, l’activité de millions d’hommes qui émigrent, brûlent des maisons, laissent les terres en friche, s’exterminent mutuellement, n’est même pas évoquée dans la description des actes d’une dizaine de personnages qui ne brûlent pas de maisons, ne s’occupent pas d’agriculture et ne massacrent pas leurs semblables.

L’histoire en fournit la preuve à chaque pas. La fermentation des peuples occidentaux de la fin du siècle dernier et leurs aspirations vers l’Orient s’expliquent-elles par l’activité des Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, de leurs maîtresses, de leurs ministres, par la vie de Napoléon, de Rousseau, de Diderot, de Beaumarchais et autres ?

Le mouvement du peuple russe vers l’Orient, vers Kazan et la Sibérie s’explique-t-il par les détails du caractère maladif d’Ivan IV et par sa correspondance avec Kourbski ?

Les migrations du temps des Croisades s’expliquent-elles par la biographie de Godefroy de Bouillon, de Saint Louis et de leurs dames ? Pour nous, ce mouvement des masses de l’Occident vers l’Orient, sans but défini, sans chefs attitrés, avec une foule de va-nu-pieds, avec Pierre l’Ermite, reste incompréhensible. Et plus incompréhensible est l’arrêt de ce mouvement une fois que les grands de cette époque eurent donné aux Croisades un but rationnel et sacré : la délivrance de Jérusalem. Papes, rois et chevaliers poussèrent les peuples à libérer des lieux saints ; mais le peuple ne bougea pas, la cause inconnue qui l’avait mis en branle n’existant plus. L’histoire des Godefroy et des ménestrels ne saurait renfermer toute la vie des peuples. L’histoire des Godefroy et des ménestrels reste leur histoire à eux, tandis que l’histoire de la vie des peuples et de leurs impulsions reste inconnue.

L’histoire des écrivains et des réformateurs nous explique encore moins la vie des peuples.

L’histoire de la civilisation nous explique cependant les impulsions, les conditions de vie, les pensées d’un écrivain ou d’un réformateur. Nous savons que Luther était de nature colérique et qu’il a prononcé tel ou tel discours ; nous savons que Rousseau était soupçonneux et qu’il a écrit tels et tels livres ; mais nous ne savons pas pourquoi les peuples se sont égorgés après la Réforme et pourquoi, au temps de la Révolution française, les hommes se sont condamnés à mort les uns les autres.

Et si l’on joint ensemble les deux sortes d’histoires, comme le font les historiens modernes, l’on n’a encore qu’une histoire de monarques et d’écrivains, et non l’histoire de la vie des peuples.

V

La vie des peuples n’est pas contenue dans celle de quelques personnages, puisqu’on n’a pas trouvé le lien qui unissait ces quelques personnages et ces peuples. La théorie qui veut que ce lien repose sur le transfert de la somme des volontés des masses sur un certain personnage historique n’est qu’une hypothèse que les faits ne confirment pas.

Cette théorie peut sans doute expliquer bien des choses dans le domaine de la science du droit, et sans doute est-elle nécessaire à ses desseins particuliers ; mais si on l’applique à l’histoire, dès qu’il y a révolution, conquête, guerre civile, c’est-à-dire dès que l’histoire commence, cette théorie n’explique plus rien.

Cette théorie semble irréfutable justement parce que l’acte de transfert de la volonté des masses est d’autant moins vérifiable qu’il n’a jamais existé.

Quel que soit l’événement, quel que soit le personnage qui se trouve à la tête de l’événement, cette théorie peut toujours prétendre que le personnage en question a été placé là par la somme des volontés transférées sur lui.

Les réponses que donne cette théorie aux problèmes historiques ressemblent aux réponses d’un homme qui, voyant un troupeau en marche, ne prendrait en considération ni la qualité différente du fourrage dans les divers endroits du pâturage, ni l’activité du berger et qui, pour expliquer telle ou telle direction que prend le troupeau, ne s’occuperait que de l’animal marchant à sa tête.

« Le troupeau va dans telle direction parce que l’animal qui va en tête le conduit, et que la somme des volontés de tous les autres animaux lui est transférée. »Ainsi s’expriment les historiens de la première catégorie, qui admettent le transfert inconditionné de la puissance.

« Si les animaux marchant en tête du troupeau se voient changés, c’est que la somme des volontés de tout le troupeau se porte d’un meneur sur un autre, suivant que ce meneur sait bien ou mal le conduire dans la direction choisie par tout le troupeau. » C’est ainsi que s’expriment les historiens qui prétendent que la somme des volontés des masses passe aux dirigeants selon des conditions inconnues. En pareil cas, il arrive souvent à l’observateur, d’après la direction choisie par lui, de prendre comme guides ceux qui, dès qu’il y a un changement dans la direction suivie par la masse, au lieu d’être en tête, sont sur le côté, et parfois en arrière.

« Si les animaux qui sont en tête du troupeau sont constamment changés, et si la direction que le troupeau suit change aussi, cela provient de ce que, pour atteindre cette direction connue de nous, les animaux remettent leurs volontés à ceux que nous distinguons parmi les autres, donc, pour étudier le mouvement du troupeau, et qui vont de tous les côtés du troupeau. » C’est ainsi que s’expriment les historiens de la troisième catégorie qui regardent tous les personnages historiques, des monarques aux journalistes, comme l’expression de leur temps.

La théorie du transfert de la volonté des masses sur un personnage historique n’est rien de plus qu’une tautologie – une simple façon d’exprimer avec d’autres mots les termes mêmes de la question.

Quelle est la cause des événements historiques ? – Le pouvoir. – Qu’est-ce que le pouvoir ? – La somme des volontés reportée sur un seul personnage. – À quelles conditions se fait ce report ? – À la condition que le personnage choisi exprime la volonté de tous. Autrement dit le pouvoir est le pouvoir. Autrement dit le pouvoir est un mot dont le sens nous échappe.

Si le domaine de la science humaine se limitait à la seule pensée abstraite, l’humanité, après avoir soumis à la critique l’explication du pouvoir donnée par la science, arriverait à la conclusion que le pouvoir n’est qu’un mot et n’existe pas en réalité. Mais pour prendre connaissance des phénomènes, l’homme a un autre instrument que la pensée abstraite, et c’est l’expérience, grâce à laquelle il contrôle ses raisonnements abstraits. Or l’expérience prouve que le pouvoir n’est pas un mot, qu’il est une réalité.

Sans parler du fait qu’aucune description de l’activité collective des hommes ne peut se passer d’une définition du pouvoir, l’existence du pouvoir est démontrée tant par l’histoire que par l’observation des événements contemporains.

Chaque fois qu’un événement se produit, on voit apparaître un homme, ou plusieurs, par la volonté desquels cet événement s’est accompli. Napoléon III ordonne, et les Français partent pour le Mexique. Le roi de Prusse et Bismarck ordonnent, et leurs armées se rendent en Bohême. Napoléon 1er ordonne, et ses soldats s’en vont en Russie. Alexandre Ier ordonne, et les Français se soumettent aux Bourbons. L’expérience nous démontre qu’un événement, quel qu’il soit, est toujours lié à la volonté d’un ou de plusieurs personnages qui l’ont ordonné.

Grâce à la vieille habitude qu’ils ont de voir l’intervention de Dieu dans les affaires de ce monde, les historiens veulent que la cause d’un événement soit dans la volonté d’un personnage revêtu du pouvoir, mais cette conclusion n’est confirmée ni par le raisonnement ni par l’expérience.

D’un côté, le raisonnement démontre que l’expression de la volonté d’un homme – ses paroles – n’est qu’une partie de l’activité globale qui s’exprime dans un événement, une guerre par exemple, ou une révolution. Par suite, si l’on ne reconnaît pas l’existence d’une force inconnue surnaturelle, c’est-à-dire du miracle, il est impossible d’admettre que des mots puissent être la cause du mouvement de millions d’hommes. D’un autre côté, même si nous l’admettons, l’histoire démontre que, dans la plupart des cas, l’expérience de la volonté des personnages historiques ne produit aucun résultat, c’est-à-dire que non seulement leurs ordres ne sont pas exécutés, mais que parfois il se produit le contraire de ce qu’ils avaient ordonné.

Si nous n’admettons pas l’intervention divine dans les affaires humaines, nous ne pouvons regarder le pouvoir comme la cause des événements.

Le pouvoir, du point de vue de l’expérience, n’est que le rapport de dépendance qui existe entre la volonté exprimée d’un homme et l’accomplissement de cette volonté par d’autres hommes.

Pour expliquer les conditions de cette dépendance, nous devons tout d’abord reporter la notion de volonté exprimée, non pas sur Dieu, mais sur un homme.

Si la Divinité, ainsi que nous le disent les Anciens, donne les ordres et exprime sa volonté, l’expression de cette volonté ne dépend pas du temps et n’est provoquée par rien, puisque la Divinité n’a aucune liaison avec les événements. Mais quand il s’agit d’ordres exprimant la volonté d’hommes se mouvant dans le temps et solidaires entre eux, nous devons, pour expliquer le rapport existant entre les ordres et les événements, rétablir : 1° la condition de tout ce qui s’accomplit : la continuité du mouvement dans le temps des événements et des ordres du personnage donné ; 2° la condition de la nécessité d’un lien entre celui qui ordonne et ceux qui exécutent.

VI

Seule la volonté d’une Divinité indépendante du temps peut se faire sentir sur une suite d’événements devant s’accomplir dans quelques années ou quelques siècles ; seule la Divinité peut, par sa volonté inconditionnée, fixer la direction de la marche de l’humanité. L’homme, au contraire, agit dans le temps et participe lui-même aux événements.

En rétablissant cette première condition négligée, celle du temps, nous verrons qu’un ordre ne peut être exécuté sans avoir été précédé d’un ordre qui permet son exécution.

Jamais un ordre n’apparaît par génération spontanée et n’enferme en lui-même une série entière d’événements ; chaque ordre découle d’un autre et se rapporte non pas à une série entière de faits, mais seulement à un moment unique d’un événement.

Quand nous disons, par exemple, que Napoléon fit partir ses troupes à la guerre, nous réduisons à un ordre unique, exprimé en un moment donné du temps, une série d’ordres successifs qui dépendent les uns des autres. Napoléon n’a pas pu ordonner la campagne de Russie, et ne l’a jamais fait. Il a ordonné un jour d’envoyer tels papiers à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg ; le lendemain, d’envoyer tels décrets et telles instructions à l’armée, à la flotte, à l’intendance et ainsi de suite. Il a donc donné des milliers d’ordres correspondant à la suite des faits qui ont amené l’armée française en Russie.

Si Napoléon, durant tout le cours de son règne, ne cesse de donner des ordres qui tendent à l’expédition d’Angleterre, et y dépense plus d’efforts que pour aucune autre de ses entreprises ; si, malgré cela, il n’essaie pas une seule fois de réaliser ce projet, mais entreprend son expédition contre la Russie dont l’alliance, a-t-il souvent affirmé, lui aurait été utile, cela provient de ce que les premiers de ses ordres ne répondaient pas à une série d’événements, tandis que les seconds y répondaient.

Un ordre ne peut être réellement exécuté que s’il est donné de façon à être exécutable. Et savoir ce qui pouvait ou ne pouvait pas être exécuté est la chose impossible, non seulement pour la campagne de Napoléon contre la Russie à laquelle prennent part des millions d’hommes, mais encore pour l’événement le plus simple parce que, dans l’un et l’autre cas, l’exécution de l’ordre peut toujours rencontrer des millions d’obstacles. Pour chaque ordre exécuté, on en trouve une quantité d’autres qui n’ont pas été exécutés. Les ordres impossibles n’ont aucun lien avec les événements et ne s’accomplissent pas. Seuls ceux qui sont exécutables se lient à des séries conséquentes d’ordres correspondant à des séries d’événements et sont exécutés.

Si nous imaginons faussement que l’ordre précédant un événement est la cause de celui-ci, cela provient de ce fait que lorsque l’événement s’est accompli et que parmi des milliers d’ordres donnés, ceux-là seuls ont été exécutés qui étaient en connexion avec l’événement, nous oublions ceux qui n’ont pas été exécutés parce qu’ils ne pouvaient pas l’être. De plus, la source principale de notre erreur vient de ce que, dans un exposé historique, une série innombrable de faits infimes, comme, par exemple, tout ce qui entraîna les troupes françaises en Russie, est fondue en un seul événement, d’après le résultat de cette série de faits, et, conformément à cette fusion, on fond aussi toute une série d’ordres en un ordre unique, exprimant la volonté du chef.

Nous disons : Napoléon a voulu la campagne de Russie et il l’a faite. Et, en réalité, nous ne trouvons nulle part, dans son activité, rien qui ressemble à l’expression de cette volonté ; nous voyons seulement une série d’ordres ou d’expressions de sa volonté, dirigés de la façon la plus diverse et indéterminée qui soit. De la série infinie des ordres de Napoléon non exécutés, on a tiré une série d’ordres exécutables concernant la campagne de 1812, non parce que ces derniers se distinguaient en quoi que ce soit des précédents, mais parce que cette série d’ordres coïncidait avec la série de faits qui avaient amené les Français en Russie. Il en va exactement de même lorsqu’on peint une figure d’après un poncif ; on ne s’inquiète ni de quel côté, ni de quelle façon s’appliquent les couleurs, on passe seulement de la couleur sur tous les traits de la figure découpée par le poncif.

Ainsi, lorsque l’on considère dans un temps donné les rapports entre un ordre et un événement, l’on s’aperçoit qu’un ordre ne peut en aucun cas être la cause d’un événement, mais qu’il y a entre eux un rapport déterminé.

Afin de comprendre en quoi consiste ce rapport, il est indispensable de rétablir la seconde condition passée sous silence, de tout ordre émanant non de la Divinité mais d’un homme, condition consistant en ceci que celui qui donne l’ordre participe lui-même à l’événement.

C’est cette relation entre celui qui ordonne et celui qui exécute qui est précisément ce qu’on appelle le pouvoir. Cette relation consiste en ceci :

Pour agir en commun, les hommes s’unissent toujours en groupements, dans lesquels, malgré la différence entre le but proposé et l’action collective, le rapport entre les hommes qui participent à l’action est toujours identique.

En s’unissant ainsi, les hommes sont toujours entre eux dans le rapport suivant : le plus grand nombre prend la plus grande part directe, et l’infime minorité prend la plus petite part directe à l’action collective, en vue de laquelle ils se sont unis.

Parmi tous ces groupements où les hommes se rassemblent pour l’accomplissement d’actions communes, l’un des plus nets et des mieux définis est l’armée.

Une armée se compose d’abord de ce qu’il y a de plus bas dans la hiérarchie militaire : les soldats qui sont le plus grand nombre ; puis de ceux qui suivent dans cette hiérarchie : les gradés, caporaux, sous-officiers dont le nombre est encore moindre, jusqu’au commandement suprême qui est concentré dans un unique individu.

L’organisation militaire peut fort bien être figurée par un cône dont les soldats constitueraient la base, et leurs officiers les sections planes décroissantes au fur et à mesure qu’on s’élève jusqu’au sommet dont la pointe est le général en chef.

Les soldats, qui sont le plus grand nombre, forment donc la partie inférieure, la base du cône. Et c’est le soldat qui frappe, tranche, brûle, pille ; et toujours il en a reçu l’ordre de ses supérieurs, alors que lui-même ne donne jamais d’ordres. Les sous-officiers, moins nombreux, font plus rarement la même besogne que les soldats ; mais eux, déjà, commandent. L’officier prend encore moins part à l’action, et commande plus souvent. Le général ne fait que commander la marche des troupes en leur indiquant un but, mais ne touche presque jamais à une arme. Quant au commandant en chef, il ne peut jamais prendre une part directe à l’action et il se borne à prescrire les mesures nécessaires concernant le mouvement de la masse. La même relation entre les individus se retrouve dans toute collectivité réunie en vue d’une action commune, que ce soit l’agriculture, le commerce ou quelque autre entreprise.

Ainsi, sans multiplier artificiellement les sections du cône et les grades de l’armée, ou les titres et les situations d’une administration, ou d’une organisation générale, nous voyons se dégager une loi selon laquelle les hommes, pour l’accomplissement d’une action collective, se trouvent placés les uns par rapport aux autres de telle sorte que plus directement ils participent à l’action, moins ils sont en état de commander, et plus nombreux ils sont ; et moins ils ont de part directe à l’action, plus ils commandent, et moins nombreux ils sont ; si bien que, de bas en haut, l’on arrive à un unique et dernier personnage, qui, bien que participant le moins de tous à l’œuvre commune, dirige plus que tous les autres son activité vers le commandement.

C’est le rapport entre celui qui commande et ceux qui sont commandés qui constitue l’essence de la notion appelée pouvoir.

C’est en rétablissant les conditions de temps dans lesquelles s’accomplissent tous les événements que nous avons découvert qu’un ordre s’exécute seulement lorsqu’il se rapporte à la série correspondante des faits. C’est en rétablissant la condition nécessaire d’un lien entre celui qui ordonne et celui qui exécute, que nous avons découvert que ceux qui ordonnent, d’après leur essence même, prennent le moins de part à l’événement proprement dit, et que leur activité est exclusivement tournée vers le commandement.

VII

Lorsqu’un événement s’annonce, chacun donne son avis. Et, forcément, il y en a toujours un qui tombe plus ou moins juste. De sorte que l’avis s’associe dans notre esprit à l’événement, comme la cause à son effet.

Des hommes traînent une poutre. Chacun dit son opinion sur la façon de la traîner et sur l’endroit où la mettre. Les hommes achèvent de traîner la poutre et il en ressort que la chose a été réalisée comme l’a dit l’un d’entre eux. C’est lui qui a commandé, pense-t-on. Voilà l’ordre et le pouvoir dans leur forme primitive : celui qui a le plus travaillé de ses mains a le moins réfléchi à ce qu’il faisait ; par conséquent, le moins pensé à ce qui pourrait résulter de l’activité commune et aux ordres à donner. Celui qui a le plus commandé, puisqu’il a agi en paroles, a naturellement moins agi avec les mains.

Plus est grand le rassemblement d’hommes dirigeant leur action vers un but unique, plus tranchées sont les catégories de gens qui prennent d’autant moins de part à l’activité générale que leur activité à eux est plus dirigée vers le commandement.

L’homme quand il agit seul porte toujours en lui-même un certain nombre de raisons qui ont guidé, à ce qu’il croit, son activité antérieure, qui lui servent de justification pour son activité présente et qui le déterminent dans le choix de ses actions futures. Les collectivités agissent de même, en laissant aux non-participants à l’action le soin d’imaginer les considérations, les justifications, les hypothèses concernant leur action commune.

Les Français se mettent à se noyer ou à s’égorger mutuellement pour des raisons à nous connues ou inconnues. Et cet événement s’accompagne de sa propre justification, trouvée dans les volontés exprimées des Français, qui estimaient cet événement nécessaire pour le bonheur de la France, la liberté, l’égalité. Dès qu’on cesse de s’égorger, l’événement s’accompagne de même de sa justification : la nécessité d’un pouvoir unique, de la résistance à l’Europe, etc. On se met en marche de l’Occident vers l’Orient en tuant ses semblables, et l’événement s’accompagne encore de discours sur la grandeur de la France, la bassesse de l’Angleterre, etc. L’histoire démontre que ces justifications d’événements n’ont pas le sens commun, qu’elles se contredisent, comme le meurtre de l’homme à la suite de la proclamation des droits de l’homme, et le meurtre de millions d’hommes en Russie pour l’abaissement de l’Angleterre. Mais ces justifications ont pour les contemporains une signification nécessaire.

Leur but est de dégager la responsabilité morale des auteurs des événements. Et ces buts temporaires sont semblables aux balais placés à l’avant des trains pour nettoyer la voie ; ils dégagent le chemin de la responsabilité morale des hommes. Sans ces justifications, la plus simple question, lors de l’examen de chaque événement, resterait sans réponse : comment des millions d’hommes peuvent-ils accomplir en commun crimes, guerres, meurtres, etc ?

Dans les formes compliquées de la vie moderne politique et sociale en Europe, peut-on imaginer un événement quel qu’il soit qui n’ai pas été prévu, décrété ordonné par des souverains, des ministres, des parlementaires, des journaux ? Y a-t-il une activité collective qui n’ait pas trouvé sa justification dans l’unité de l’État, dans la défense de la nation, dans l’équilibre européen, l’intérêt de la civilisation ? Chaque événement accompli correspond immanquablement à un désir exprimé et, pour recevoir sa justification, il est considéré comme le produit de la volonté d’un ou de plusieurs personnages. Quelle que soit la direction d’un navire, on voit toujours à l’avant le remous de la vague qu’il fend. Pour les gens qui sont sur le navire, ce remous est le seul mouvement visible.

Ce n’est qu’en considérant de plus près, d’instant en instant le mouvement de ce remous, et en le comparant au mouvement du navire que l’on se rend compte que chacun des mouvements de la vague est déterminé par le mouvement du navire et que ce qui nous a induits en erreur, c’est que nous avançons nous-mêmes sans nous en apercevoir.

Nous faisons la même constatation si nous suivons pas à pas les mouvements de personnages historiques, c’est-à-dire si nous rétablissons la condition nécessaire de tout ce qui s’accomplit : la continuité du mouvement dans le temps, et si nous ne perdons pas de vue le lien nécessaire qui existe entre les personnages historiques et les masses.

Quoi qu’il arrive, il apparaît toujours que l’événement est celui qui avait été prévu et ordonné. Quelle que soit la direction du navire, le remous qui clapote à sa proue ne dirige ni ne renforce son mouvement ; cependant, il nous apparaît de loin, non seulement comme animé d’un mouvement indépendant, mais encore comme guidant le mouvement du navire.

En considérant seulement ces expressions de la volonté des personnages historiques qui, sous la forme d’ordres, sont liés aux événements, les historiens ont supposé que les événements dépendent de ces ordres. Or, en examinant les événements mêmes et le lien qui unit les personnages historiques aux masses, nous avons trouvé que ceux-ci, comme leurs ordres, sont dans la dépendance des événements. La preuve incontestable en est que, quelque nombreux que soient les ordres, l’événement ne se produit pas s’il n’y a pas d’autres causes ; mais dès que se produit l’événement, quel qu’il soit, parmi les volontés exprimées sans arrêt par divers personnages, on trouve des causes qui, étant donné leur sens et le moment, peuvent être rapportées comme des ordres à l’événement.

Arrivés à cette conclusion, nous pouvons répondre nettement et avec assurance aux deux problèmes essentiels de l’histoire.

1° Qu’est-ce que le pouvoir ?

2° Quelle est la force qui met les peuples en mouvement ?

1° Le pouvoir découle des rapports d’un personnage déterminé avec d’autres personnages, et ces rapports sont tels que, moins ce personnage prend part à l’action commune, plus il exprime d’opinions, d’hypothèses, de justifications, au sujet de cette action en cours.

2° Le mouvement des masses n’est produit ni par le pouvoir ni par l’activité intellectuelle, ni par l’union de l’un et de l’autre, comme le pensent les historiens, mais par l’activité de tous ceux qui prennent part aux événements, et qui se groupent de telle façon que ceux qui agissent le plus directement sont les moins responsables, et réciproquement.

Au point de vue moral, le pouvoir semble la cause de l’événement ; au point de vue physique, ce sont ceux qui obéissent au pouvoir qui semblent en être la cause. Mais comme toute activité morale est impossible sans activité physique, les causes d’un événement ne se trouvent ni dans l’une ni dans l’autre ; elles se trouvent seulement dans la réunion des deux.

Ou bien, en d’autres termes : le concept de cause ne s’applique pas au phénomène que nous examinons.

Nous en arrivons en dernière analyse au cercle éternel, à cette extrême limite qu’atteint l’esprit humain dans le domaine de la pensée s’il ne joue pas avec son sujet. L’électricité est génératrice de chaleur, la chaleur produit l’électricité. Les atomes s’attirent, les atomes se repoussent.

En parlant des réactions mutuelles de l’électricité et de la chaleur, nous ne pouvons dire d’où elles proviennent ; nous disons donc que cela se produit de telle façon parce que cela nous semblerait inconcevable autrement, parce que cela doit être ainsi, parce que c’est une loi. Il en va de même pour les problèmes historiques. Nous ignorons pourquoi il y a eu telle guerre ou telle révolution ; nous savons seulement que, pour accomplir telle ou telle action, des hommes s’unissent en une collectivité à laquelle chacun participe ; et nous disons que c’est ainsi, que cela n’est pas concevable autrement, que c’est la loi.

VIII

Si l’histoire avait seulement affaire à des phénomènes extérieurs, il suffirait de poser cette loi dans sa simplicité et son évidence, et notre dissertation serait terminée. Mais la loi de l’histoire se rapporte à l’être humain. Une particule de matière ne peut pas nous dire qu’elle ne sent nullement un besoin d’attraction ou de répulsion ; elle ne peut pas nous dire non plus que cette loi est fausse. L’homme au contraire, qui est l’objet de l’histoire, affirme carrément : je suis libre et non soumis aux lois.

Cette présence inexprimée du problème de la liberté humaine se retrouve à chaque pas de l’histoire.

Tous les historiens sérieux en sont arrivés involontairement à cette question. Toutes les contradictions, les incertitudes de l’histoire, et la fausse voie où s’engage cette science proviennent uniquement de la non-solution de ce problème.

Si la volonté de chaque individu était libre, c’est-à-dire si chacun pouvait agir à son gré, l’histoire ne serait qu’une suite incohérente de hasards.

Si même un seul homme parmi les millions d’hommes qui ont vécu durant un millénaire a eu la possibilité d’agir librement, c’est-à-dire à sa fantaisie, il est évident qu’une unique action libre de cet homme, contraire aux lois, anéantit la possibilité de l’existence de lois quelconques pour l’humanité tout entière.

Et s’il y a une seule loi régissant les actions humaines, il ne peut y avoir de volonté libre, car la volonté de chacun doit être subordonnée à la loi.

Cette contradiction pose le problème du libre arbitre qui, depuis l’antiquité, occupe les cerveaux d’élite sans avoir jamais rien perdu de son immense importance.

Ce problème se pose ainsi : en regardant l’homme comme un sujet d’observation, de quelque point de vue que ce soit : théologique, historique, éthique, philosophique, l’on retrouve toujours l’inévitable loi de la nécessité, commune à tout être vivant. En le regardant, au contraire, à partir de notre expérience intime, de notre conscience, nous nous sentons libres.

La conscience est la source de notre connaissance de nous-mêmes, entièrement séparée et indépendante de la raison. L’homme peut, grâce à la raison, s’observer lui-même ; il ne peut se connaître que par la conscience.

Sans la conscience de soi, il est inutile de songer à aucune observation, aucune application de la raison.

Pour comprendre, observer, conclure, l’homme doit d’abord se concevoir comme vivant. L’homme ne se connaît comme vivant qu’en se reconnaissant doué de volonté, en d’autres termes il n’a conscience que de sa volonté. Et cette volonté, essence de sa vie, il ne peut la concevoir autrement que libre.

Durant le cours de ses observations sur lui-même, si l’homme s’aperçoit que sa volonté est toujours dirigée par une seule et unique loi, que ce soit la nécessité de trouver sa nourriture, le fonctionnement de son cerveau ou autre chose, il ne peut s’expliquer cela que par une limitation de sa volonté. Ce qui ne serait pas libre ne saurait être limité. Or, l’homme considère sa volonté comme limitée, justement parce qu’il ne la conçoit pas autrement que libre.

Vous prétendez que vous n’êtes pas libres. Et moi, cependant, je puis lever et abaisser le bras. Chacun comprend que cette réponse illogique est une irréfutable démonstration de la liberté.

Mais cette réponse provient de la conscience non soumise à la raison.

Si la conscience que nous avons de notre liberté n’était pas indépendante de la raison, elle serait subordonnée à la raison et à l’expérience ; mais dans la réalité une telle soumission n’existe jamais et est inconcevable. Une suite d’expériences et de raisonnements démontre à chaque individu qu’en tant que sujet d’observation, il est soumis à certaines lois ; et il s’y soumet ; jamais il ne regimbe contre la loi de la gravitation ou la loi de l’imperméabilité, quand il l’a une fois reconnue. Mais cette même série d’expériences et de raisonnements lui démontre que la liberté complète dont il a conscience en lui-même est impossible, que chacun de ses actes dépend de son organisme, de son caractère et des mobiles qui agissent sur lui ; et pourtant jamais il ne se soumet à ces conclusions.

Il sait par l’expérience et le raisonnement qu’une pierre tombe ; il le croit sans réserve, et dans toutes les occasions, il attend que joue cette loi qu’il a reconnue.

Mais tout en sachant aussi incontestablement que sa volonté est soumise à des lois, il n’y croit pas et se refuse à croire.

Quel que soit le nombre de fois où l’expérience et la raison lui ont démontré que dans les mêmes conditions où, avec le même caractère, il ferait exactement ce qu’il a déjà fait, bien que des milliers de fois, agissant dans les mêmes conditions, avec le même caractère, il soit arrivé à des résultats identiques, il continue imperturbablement à croire à sa liberté d’agir à sa guise, exactement comme avant ces expériences. Tout homme, le sauvage comme le penseur, malgré le raisonnement et l’expérience qui lui démontrent irréfutablement l’identité de ses actes dans des conditions identiques, sent que, privé de cette absurde croyance qui constitue l’essence de la liberté, il ne peut concevoir la vie. Il sent que, quelque impossible que cela soit, cela est ; car, privé de cette croyance en la liberté, non seulement il ne comprendrait pas la vie, mais encore il ne pourrait pas vivre un seul instant.

Il ne pourrait pas vivre, parce que chacun des efforts de l’homme, chacun de ses élans, ne tendent qu’à augmenter sa liberté. Richesse, pauvreté ; gloire, obscurité ; puissance, sujétion ; force, faiblesse ; santé, maladie ; savoir, ignorance ; travail, désœuvrement ; satiété, famine ; vertu, vice, ne sont que des degrés plus ou moins élevés de la liberté.

Se représenter un homme privé de liberté, c’est se le représenter privé de vie.

Si, pour la raison, l’idée de liberté est entachée d’une absurde contradiction, comme le serait la possibilité d’accomplir deux actes à la fois ou bien l’idée d’un effet sans cause, cela prouve seulement que notre conscience n’est pas soumise à la raison.

C’est cette conscience de notre liberté, inébranlable, indestructible, non soumise à l’expérience et au raisonnement, que reconnaissent tous les penseurs, que ressentent tous les hommes sans exception, c’est cette conscience indispensable à la compréhension de l’homme qui constitue l’autre aspect du problème.

L’homme est la création d’un Dieu tout-puissant, infiniment bon, omniscient. Qu’est-ce donc que le péché, dont le concept dérive de la conscience de la liberté de l’homme ? Voilà la question que pose la théologie.

Les actes des hommes sont subordonnés à des lois générales immuables, enregistrées par la Statistique. En quoi donc consiste la responsabilité de l’homme devant la société, dont le concept découle de la conscience de sa liberté ? Voilà la question que pose le droit.

Les actes d’un homme découlent de son caractère héréditaire et des mobiles qui le font agir. Qu’est-ce que la conscience, la notion du bien et du mal dans les actes qui naissent de la conscience de sa liberté ? Voilà la question que pose la morale.

L’homme lié à la vie générale de l’humanité apparaît comme soumis aux lois qui régissent cette vie. Mais l’homme, indépendamment de ce lien, apparaît comme libre. Comment doit-on considérer la vie passée des peuples et de l’humanité ? Est-elle le résultat de l’activité libre ou déterminée des hommes ? Voilà la question que pose l’histoire.

C’est seulement à notre présomptueuse époque de vulgarisation de la connaissance, grâce à cet instrument tout-puissant d’ignorance qu’est l’imprimerie, que la question du libre arbitre a été ramenée sur un terrain où elle ne peut même plus se poser. À notre époque, la majorité des hommes qu’on appelle d’avant-garde, c’est-à-dire une foule d’ignorants, ont cru trouver dans les travaux des naturalistes, qui n’envisagent qu’un côté du problème, la solution du problème tout entier.

Il n’y a ni âme ni libre arbitre, disent-ils, impriment-ils, puisque la vie de l’homme se manifeste par le mouvement de ses muscles et que les muscles sont commandés par le système nerveux. Il n’y a ni âme ni libre arbitre, puisque l’homme est sorti du singe à une époque inconnue. Ils ne se doutent pas qu’il y a plusieurs millénaires toutes les religions, tous les penseurs, non seulement avaient reconnu, mais n’avaient même jamais nié cette même loi de la nécessité qu’ils prennent tant de mal à prouver aujourd’hui par la physiologie et la zoologie comparée. Ils ne voient pas que le rôle des sciences naturelles ne consiste ici qu’à éclairer un des aspects du problème. En effet, prétendre que l’observation, la raison, la volonté ne sont que des sécrétions du cerveau, et que l’homme, soumis à la loi commune, a pu à une époque inconnue se dégager de l’animalité inférieure, c’est expliquer seulement d’une manière nouvelle cette vérité reconnue depuis des millénaires par les religions et les philosophes, que, du point de vue de la raison, l’homme relève des lois de la nécessité, mais cela ne fait pas avancer d’un pas la solution du problème, qui a une autre face, opposée, reposant sur la conscience de la liberté.

Si, à une époque inconnue, l’homme est issu du singe, l’on admettra aussi bien qu’il ait pu sortir d’une poignée de terre à une époque connue ; dans le premier cas, c’est l’époque qui est l’inconnue ; dans le second, c’est l’origine de l’homme. Mais la question n’est pas là. La question est de savoir comment la conscience que l’homme a de sa liberté s’allie aux lois de la nécessité auxquelles il est soumis. Et elle ne saurait être résolue par la physiologie et la zoologie comparée, car dans la grenouille, le lapin et le singe, nous observons seulement une activité musculaire et nerveuse, tandis que dans l’homme nous observons, en plus de cette activité musculo-nerveuse, la conscience.

Les naturalistes et leurs admirateurs qui prétendent résoudre ce problème sont semblables à des maçons qui auraient reçu l’ordre de crépir un des côtés d’une église et qui profiteraient de l’absence du contremaître des travaux pour enduire par excès de zèle avec leurs produits, et fenêtres, et icônes, et charpentes, et murs non encore consolidés, et qui seraient enchantés de leur travail, parce qu’à leur point de vue de maçons, toutes les parties de l’édifice auraient reçu une couche égale de crépi.

IX

La solution de la question de la liberté et de la nécessité donne à l’histoire cet avantage sur toutes les autres branches du savoir qui ont cherché à la résoudre, que cette question ne concerne pas l’essence même de la volonté humaine mais sa manifestation dans le passé et dans des conditions connues.

L’histoire, devant ce problème, se trouve, par rapport aux autres sciences, dans la situation d’une science expérimentale vis-à-vis des sciences spéculatives.

L’histoire n’a pas pour objet la volonté même de l’homme, mais l’idée que nous nous formons de lui.

Et c’est pourquoi elle ne se trouve pas comme la théologie, la morale ou la philosophie, en face du mystère insondable de l’union de deux contraires, la liberté et la nécessité. L’histoire étudie les manifestations de la vie humaine dans lesquelles cette union est déjà accomplie.

Dans la vie réelle, chaque événement historique, chaque action humaine se conçoit avec une clarté et une précision parfaites et sans qu’on y aperçoive la moindre contradiction, bien que chaque fait accompli apparaisse comme libre en partie et en partie déterminé.

Quand il s’agit de résoudre le problème de l’union de la liberté et de la nécessité, et de l’essence de ces deux concepts, la philosophie de l’histoire peut et doit s’engager dans un chemin opposé à celui que suivent les autres sciences. Au lieu de s’efforcer de définir d’abord en eux-mêmes les concepts de liberté et de nécessité, et ensuite de soumettre à ces définitions les phénomènes de la vie, l’histoire doit tirer de l’énorme masse des phénomènes qui s’offrent à elle comme régis par la liberté et la nécessité, la définition de ces deux concepts.

De quelque façon que nous considérions les actes d’un ou de plusieurs hommes, nous y voyons l’effet, en partie de la liberté humaine, en partie des lois de la nécessité.

Qu’il s’agisse de migrations de peuples, d’invasions barbares, de la politique de Napoléon III ou de l’acte qu’une personne donnée vient d’accomplir il y a une heure et qui a consisté dans le choix d’une promenade dans telle direction plutôt que dans telle ou telle autre, nous n’y voyons pas la moindre contradiction. La part de liberté et de nécessité qui a régi ces actes nous apparaît clairement.

On diffère extrêmement souvent d’opinion sur la part plus ou moins grande de liberté qu’il y a dans un acte, suivant le point de vue d’où on l’examine ; mais toujours, et dans tous les cas, l’acte humain se révèle comme un mélange déterminé de liberté et de nécessité. Chaque cas examiné nous montre une certaine dose de l’une et de l’autre. Et plus nous voyons de liberté dans un acte, quel qu’il soit, moins nous y voyons de nécessité et plus nous y voyons de nécessité, moins nous y voyons de liberté.

Le rapport des deux éléments, dont chacun augmente ou diminue suivant le point de vue, reste toujours inversement proportionnel.

L’homme en train de se noyer, s’accrochant à un autre homme qu’il entraîne avec lui ; la mère affamée qu’épuise l’allaitement d’un enfant et qui vole de la nourriture ; l’homme soumis à la discipline qui, au commandement, tue un homme sans défense, apparaissent tous moins coupables, c’est-à-dire moins libres et plus soumis aux lois de la nécessité, aux yeux de celui qui sait dans quelles conditions ils se trouvaient ; et plus libres, au contraire, pour celui qui ne sait pas que cet homme sombrait, que cette mère était affamée, que ce soldat était dans le rang, etc. Il en va de même pour un homme qui, il y a vingt ans, a commis un meurtre, et depuis a mené dans la société une vie tranquille, sans nuire à personne ; il semble moins coupable ; aux yeux de celui qui juge son forfait au bout de vingt ans, son acte semble obéir davantage aux lois de la nécessité ; et le même crime eût semblé plus libre à celui qui l’aurait examiné un jour après qu’il a été commis. Il en va de même des actes d’un fou, d’un ivrogne ou d’un homme surexcité ; ils apparaissent moins libres et plus nécessaires à qui connaît l’état mental de ces hommes, et plus libres et moins nécessaires à qui l’ignore. Dans ces divers cas, la liberté et la responsabilité augmentent ou diminuent suivant que grandit ou s’amoindrit la nécessité et suivant le point de vue où l’on se place. Nous retrouvons toujours la nécessité plus grande quand la liberté est plus réduite, et réciproquement.

La religion, le bon sens, la science du droit, et l’histoire elle-même comprennent ces rapports de la même façon.

Toutes les circonstances sans exception dans lesquelles augmente ou s’amoindrit l’idée que nous nous faisons de la liberté et de la nécessité n’ont que trois fondements.

1° Les rapports de l’homme qui accomplit un acte, avec le monde extérieur.

2° Avec le temps ;

3° Avec les mobiles qui l’ont poussé.

Première base d’examen : les rapports plus ou moins visibles pour nous de l’homme avec le monde extérieur, la compréhension plus ou moins claire de la place exacte qu’occupe chaque homme par rapport à son milieu. C’est par là que nous voyons que l’homme qui se noie est moins libre et plus soumis à la nécessité que l’homme bien planté sur la terre ferme. Nous voyons de même par là que les actes d’un homme qui se trouve mêlé à une foule d’autres hommes en un lieu surpeuplé, et que ceux d’un homme lié par sa famille, par son service, par une entreprise, sont incontestablement moins libres et plus soumis aux lois de la nécessité que ceux d’un homme seul et isolé.

Si nous examinons un homme seul, sans prendre en considération ses rapports avec son entourage, chacun de ses actes nous paraîtra libre. Mais si nous voyons l’un quelconque de ses rapports avec son milieu, si nous voyons les liens qui le rattachent à n’importe quoi : l’homme qui lui parle, le livre qu’il lit, le travail qui l’occupe, l’air même qui l’entoure et la lumière qui tombe sur les objets dont il se sert, nous voyons que chacune de ces conditions a sa répercussion et dirige au moins un des aspects de son activité. Et mieux nous nous rendons compte de ces influences, plus diminue l’idée que nous nous faisons de sa liberté, plus nous le sentons soumis à la nécessité.

Deuxième base d’examen : les rapports passagers, plus ou moins visibles, de l’homme avec le monde ; l’idée plus ou moins claire de la place qu’occupe son activité dans le temps. Par là, la chute du premier homme, dont la conséquence a été la naissance de l’espèce humaine, apparaît de toute évidence comme moins libre que le mariage de l’homme d’aujourd’hui. De même, la vie et l’activité d’hommes des siècles passés, liés à moi dans le temps, ne peuvent m’apparaître aussi libres que la vie de mes contemporains, dont les conséquences me sont encore inconnues.

Ainsi le degré de liberté ou de nécessité qu’on attribue à un acte dépend du plus ou moins grand laps de temps écoulé entre l’accomplissement de l’acte et le jugement qu’on porte sur lui.

Si je considère un acte que je viens d’accomplir il y a un instant dans des conditions à peu près semblables à celles où je suis maintenant, mon acte m’apparaît incontestablement libre. Mais si je juge un acte un mois après l’avoir accompli et quand je me trouve dans d’autres conditions, j’avoue malgré moi que s’il n’avait pas existé, beaucoup de choses utiles, agréables, nécessaires même, qui en sont découlées, n’auraient pas eu lieu. Si je me reporte par le souvenir à un acte encore plus éloigné datant de dix ans et plus, ses conséquences m’apparaîtront encore plus évidentes, et il me sera difficile de me représenter ce qui aurait eu lieu s’il ne s’était pas produit. Plus je me reporterai en arrière dans mon souvenir, ou, ce qui revient au même, en avant par mon jugement, plus mes conclusions sur la liberté d’un de mes actes seront hésitantes.

Nous trouvons dans l’histoire exactement la même progression de notre croyance à la participation de la volonté libre aux affaires humaines. Un événement qui vient de s’accomplir nous apparaît comme l’œuvre incontestable de tels personnages connus ; mais dès que l’événement s’éloigne de nous, ses suites inévitables que nous avons désormais sous les yeux nous empêchent de voir rien de plus. Et plus nous nous reportons en arrière dans l’examen des événements, moins ils nous semblent arbitraires.

La guerre austro-prussienne nous apparaît comme l’indubitable résultat des ruses de Bismarck, etc. Les guerres napoléoniennes, bien qu’avec quelques doutes déjà, nous apparaissent encore comme dues à la volonté de quelques héros. Mais dans les Croisades nous voyons vraiment un événement qui occupe une place définie, et sans lequel l’histoire moderne de l’Europe serait dépourvue de sens ; pourtant les chroniqueurs du Moyen Âge n’y ont vu que l’effet de la volonté de quelques personnages. Et si nous en venons aux grandes invasions, personne aujourd’hui ne croira que le renouvellement du monde ait jamais dépendu de la fantaisie d’Attila. Plus l’on se reporte en arrière, dans l’histoire, plus douteuse apparaît la liberté des acteurs des événements, et plus évidente la loi de la nécessité.

Troisième base d’examen : la plus ou moins grande possibilité pour nous de pénétrer l’enchaînement sans fin des causes, qui est l’exigence inévitable de notre raison, et dans laquelle chaque phénomène intelligible, et, par suite, chaque acte de l’homme, doit avoir sa place déterminée, comme conséquence de ceux qui le précèdent et cause de ceux qui le suivent.

Il en ressort que nos actes et ceux d’autrui nous apparaissent, d’un côté, d’autant plus libres et moins soumis à la nécessité que nous connaissons mieux les lois physiologiques, psychologiques, historiques tirées de l’observation, auxquelles l’homme est soumis, et que nous étudions avec plus d’exactitude la cause physiologique, psychologique ou historique d’un acte ; d un autre côté, l’activité observée nous apparaît d’autant plus simple et, le caractère et l’esprit de l’homme que nous considérons moins complexe.

Quand nous ne comprenons pas la cause d’un acte, criminel, vertueux ou indifférent par rapport au bien ou au mal, nous avons tendance à voir en lui la plus forte dose de liberté. S’il s’agit d’un crime, nous réclamons avant tout sa punition, s’il s’agit d’un acte de vertu, nous le couvrons d’éloges. S’il s’agit de cas indifférents, nous voyons en eux la marque de la plus grande personnalité, de l’originalité, de la liberté. Mais si nous connaissons, ne fût-ce qu’une seule des causes de cet acte, nous trouvons en lui déjà une certaine dose de nécessité, nous sommes disposés à plus de clémence pour le crime, nous attribuons moins de mérite à l’acte de vertu, nous trouvons moins de liberté dans l’acte qui nous paraissait original. Le fait qu’un criminel a grandi dans un milieu de malfaiteurs atténue déjà sa culpabilité. Le sacrifice d’un père ou d’une mère qui s’accompagne de la possibilité d’une récompense nous est plus compréhensible que le sacrifice sans raison apparente, aussi éveille-t-il moins notre sympathie, nous paraît-il moins libre. Le fondateur d’une secte, d’un parti, nous étonne moins quand nous savons comment et par quoi a été préparée son action. Si nous disposons d’une longue série d’expériences, si notre observation est sans cesse orientée vers la recherche des rapports existant entre les causes et les effets, les actions humaines nous paraissent d’autant plus nécessaires et d’autant moins libres que nous lions plus sûrement les effets aux causes. Si les faits que nous examinons sont simples et si nous disposons pour les étudier d’une énorme quantité de faits similaires, l’idée que nous nous faisons de leur nécessité sera encore plus complète. La malhonnêteté du fils d’un père malhonnête, la mauvaise conduite d’une femme tombée dans un mauvais milieu, le retour d’un ivrogne à son ivrognerie sont des faits qui nous paraissent d’autant moins libres que nous en possédons mieux les causes. Si l’homme dont nous examinons la conduite se trouve au plus bas degré du développement de l’intelligence, si c’est un enfant, un fou, un imbécile, alors, connaissant les causes de sa conduite et l’état fruste de son caractère, nous voyons en lui une si grande part de nécessité et une si petite part de liberté que, sitôt connu le mobile qui le pousse, nous pouvons prédire l’acte qui en sera la conséquence.

C’est sur ces trois éléments d’examen que se basent l’irresponsabilité dans le crime et les circonstances atténuantes, admises par toutes les législations. La responsabilité paraît plus ou moins grande selon que l’on connaît plus ou moins les conditions où s’est trouvé le coupable que l’on juge, selon le plus ou moins grand intervalle qui s est écoulé entre l’acte et le jugement, et selon le degré de connaissance que l’on a des causes de l’acte.

X

Ainsi la part que nous attribuons à la liberté et à la nécessité diminue ou grandit d’après la liaison plus ou moins étroite de l’acte avec le monde extérieur, le degré de son éloignement dans le temps, sa dépendance plus ou moins grande des causes, parmi lesquelles nous voyons apparaître un phénomène de la vie humaine.

Si nous envisageons le cas d’un homme dont les relations avec le monde extérieur sont le mieux connues, pour qui l’intervalle entre l’acte et son jugement est le plus long et dont les mobiles nous sont les plus clairs, nous y trouvons la plus grande dose de nécessité et la moins grande dose de liberté. Si nous envisageons au contraire le cas d’un homme dont les actes dépendent le moins des circonstances extérieures, si son acte vient d’être accompli à l’instant même et si les causes de son acte nous sont inaccessibles, nous trouvons dans son cas la moindre dose de nécessité et la plus grande de liberté.

Mais, dans un cas comme dans l’autre, nous aurons beau faire varier notre point de vue, préciser le lien de l’homme avec le monde extérieur ou le considérer comme inaccessible à notre connaissance, allonger ou raccourcir l’intervalle entre l’acte et le jugement, comprendre ou ignorer les causes, jamais nous ne pourrons conclure à une liberté complète, ni à une nécessité complète.

1) Nous aurions beau nous représenter l’individu comme ne subissant aucune influence extérieure, nous n’arriverions pas à comprendre la liberté dans l’espace. Chacun des actes de l’homme est conditionné, et par ce qui l’entoure, et par son corps lui-même. Je lève la main et je la baisse. Mon mouvement me semble libre ; mais lorsque je me demande si je puis lever ma main dans toutes les directions, je m’aperçois que mon geste a été fait dans la direction où les corps m’entourant et mon corps lui-même offraient le moins d’obstacles. De toutes les directions possibles, j’ai choisi celle qui me coûtait le moins d’efforts. Pour que mon mouvement eût été libre, il aurait nécessairement fallu une absence complète d’obstacles. Donc, nous ne pouvons nous représenter un homme libre qu’en dehors de l’espace, chose évidemment impossible.

2) Nous aurons beau rapprocher le jugement sur un acte de l’époque où il a été commis, nous n’arriverons jamais à comprendre la liberté dans le temps. En effet, si je considère un acte accompli il y a une seconde seulement, je ne peux le juger libre, puisqu’il est enchaîné au moment où il a été accompli. Puis-je lever le bras ? Je le lève, mais je me demande si je pouvais ne pas le lever à ce moment déjà passé. Pour m’en assurer, je ne le lève pas dans la seconde qui suit. Mais je ne l’ai pas levé au moment juste où je me suis demandé si j’en avais la liberté. Le temps a passé, je n’avais pas le pouvoir de le retenir, et le bras que je lève maintenant, et l’air dans lequel j’ai fait le mouvement, ne sont déjà plus, ni l’air qui m’entourait à cet instant précis, ni le bras que je garde maintenant immobile. Le moment où a été fait le premier mouvement ne reviendra pas, et à ce moment-là je ne pouvais faire qu’un seul mouvement, et quel qu’il fût, il ne pouvait être qu’unique. Cependant le fait que je n’ai pas levé le bras dans la minute qui suit ne démontre pas qu’alors je pouvais ne pas le lever. Et puisque je ne pouvais faire qu’un mouvement dans ce moment donné, celui-ci ne pouvait être autre. Pour me représenter ce mouvement comme libre, je dois donc me le représenter dans le présent, à la limite du passé et du futur, c’est-à-dire hors du temps, ce qui est impossible.

3) La difficulté d’atteindre la cause a beau grandir, jamais nous n’arriverons à la représentation d’une liberté complète, c’est-à-dire à la non-existence d’une cause. Quelque inaccessible que soit pour nous la cause de l’expression d’une volonté dans un acte quelconque commis par nous ou par autrui, la première exigence de notre esprit est d’en supposer et d’en rechercher la cause sans laquelle on ne peut concevoir aucun phénomène. Je lève la main pour accomplir un acte indépendant de toute cause, mais le seul fait de vouloir un acte sans cause lui en donne une.

Même en supposant un homme absolument libre de toute influence, en considérant un de ses actes au moment même où il l’accomplit, sans le rattacher à aucune cause, en admettant même un résidu infinitésimal de nécessité égal à zéro, jamais nous n’arriverons à comprendre la liberté complète de l’homme. Car un être hors de toute influence extérieure, hors du temps et indépendant de toute cause n’est plus un homme.

De même, il nous est impossible de nous représenter une action humaine d’où soit absente la liberté et qui soit soumise à la seule loi de la nécessité.

1) Si étendue que soit notre connaissance des conditions dans l’espace où se trouve un homme, elle ne saurait être complète, car le nombre de ces conditions est infini, de même que l’espace est infini. Par suite, dès l’instant que les conditions qui agissent sur un individu ne sont pas toutes déterminées, il n’y a plus de nécessité absolue, et il reste une certaine part de liberté.

2) Quoi que nous fassions pour allonger l’intervalle qui sépare le phénomène examiné du moment où on le juge, la période envisagée sera toujours finie, alors que le temps lui-même est infini ; par suite, sous ce rapport encore, il ne peut jamais y avoir de nécessité complète.

3) Quelle que soit notre connaissance de l’enchaînement des causes ayant abouti à un acte, nous n’arriverons pas à sa complète connaissance, puisqu’il est infini, et, une fois encore, nous n’arriverons pas à la nécessité absolue.

En outre, si, même en admettant un résidu infinitésimal de liberté égal à zéro, nous constations dans un cas quelconque, celui d’un mourant, d’un embryon, d’un idiot, l’absence complète de liberté, nous anéantirions la notion même de l’homme, car où il n’y a pas de liberté, il n’y a pas davantage d’homme. Voilà pourquoi se représenter une action humaine comme soumise à la seule loi de la nécessité, sans le moindre résidu de liberté, est aussi impossible que de se la représenter entièrement libre.

Ainsi, pour considérer une action humaine comme soumise à la seule loi de la nécessité, nous devons admettre que nous connaissons la quantité infinie des conditions dans l’espace, la période infime du temps de durée, la série infinie des causes.

Afin de nous représenter au contraire un homme complètement libéré de la loi de la nécessité, nous devons le considérer comme étant seul, en dehors de l’espace, du temps et de la causalité.

Dans le premier cas, si la nécessité était possible sans la liberté, nous arriverions à une définition de la loi de nécessité par la nécessité elle-même, c’est-à-dire à une forme sans contenu.

Dans le second cas, si la liberté était possible sans la nécessite, nous aboutirions à une liberté sans condition, hors du temps, de l’espace, de la causalité, liberté qui, par le fait même de n’être conditionnée ou limitée par rien, ne serait rien qu’un contenu sans contenant.

Nous arriverions d’une façon générale à ces deux fondements de toute philosophie : l’essence inaccessible de la vie et les lois qui la définissent.

Voici ce que dit la raison : 1° L’espace avec toutes les formes par lesquelles il s’est rendu visible, c’est-à-dire la matière, est infini et ne peut être conçu autrement. 2° Le temps est un mouvement infini sans un instant d’arrêt, et ne saurait être conçu autrement. 3° L’enchaînement des causes et des effets n’a ni commencement ni fin.

La conscience dit : 1° Seule j’existe, et rien n’existe en dehors de moi, donc je renferme l’espace. 2° Je mesure le temps qui fuit par un moment immobile du présent, dans lequel seul j’ai conscience d’être vivante, donc je suis hors du temps. 3° Je suis en dehors de toute cause, car je me sens la cause de chaque manifestation de ma vie.

La raison exprime les lois de la nécessité, la conscience exprime l’essence de la liberté.

La liberté inconditionnée est l’essence de la vie dans la conscience de l’homme. La nécessité sans contenu est la raison humaine sous ses trois formes.

La liberté est ce que l’on examine. La nécessité est ce qui est examiné. La liberté est le contenu. La nécessité est le contenant.

C’est seulement en séparant ces deux sources de la connaissance qui sont l’une à l’autre ce que sont l’un à l’autre le contenant et le contenu, que l’on arrive à des notions qui s’excluent mutuellement et demeurent inconcevables sur la liberté et la nécessité.

C’est seulement en les unissant qu’on arrive à une représentation claire de la vie humaine.

En dehors de ces deux notions qui se déterminent mutuellement dans leur union, de même que le contenu est uni au contenant, il n’y a aucune représentation possible de la vie.

Tout ce que nous savons d’elle n’est qu’un certain rapport entre la liberté et la nécessité, c’est-à-dire entre la conscience et les lois de la raison.

Tout ce que nous savons du monde extérieur de la nature n’est rien de plus qu’un certain rapport entre les forces de la nature et la nécessité, ou entre l’essence de la vie et les lois de la raison.

Les forces vitales de la nature sont placées en dehors de nous et de notre conscience, et nous les appelons pesanteur, force d’inertie, électricité, force vitale, etc. ; mais la force vitale de l’homme nous est connue par notre conscience et nous l’appelons liberté.

La pesanteur sentie par tout homme nous est inaccessible dans son essence et nous ne pouvons la comprendre que dans la mesure où nous connaissons les lois de la nécessité auxquelles elle est soumise (depuis la première notion que tous les corps tombent jusqu’à la loi de Newton). De même la force de la liberté sentie par la conscience nous est également inaccessible en elle-même ; elle ne nous devient intelligible que dans la mesure où nous connaissons les lois de la nécessité auxquelles elle est soumise, depuis le fait que tout homme meurt jusqu’aux lois économiques ou historiques les plus complexes.

Chacune de nos connaissances n’est qu’un acte de soumission de l’essence de la vie aux lois de la raison.

La liberté de l’homme se distingue de toutes les autres forces parce que nous en avons conscience, mais pour la raison elle n’est en rien différente d’aucune autre force. Les forces de la pesanteur, de l’électricité ou de l’affinité chimique ne se distinguent l’une de l’autre que parce que notre raison les a définies séparément.

Il en va de même de la force de la liberté ; pour la raison, elle ne se distingue des autres forces de la nature que par la définition que cette raison en donne. La liberté sans la nécessité, c’est-à-dire sans les lois de la raison qui la délimitent, ne se différencie pas de la pesanteur, de la chaleur, ou bien de la force de la végétation ; elle n’est qu’une sensation instantanée, indéfinie, de la vie. De même que l’essence indéterminée de la force qui meut les corps célestes, de la force-chaleur, de la force-électricité, de la force de l’affinité chimique ou de la force-vie, forme le contenu de l’astronomie, de la physique, de la chimie, de la botanique, de la zoologie, etc., de même l’essence de la force-liberté constitue le contenu de l’histoire. Mais de même que l’objet de chaque science est la manifestation de cette essence inconnue de la vie, et que cette essence à son tour peut être seulement l’objet de la métaphysique, de même la manifestation de la liberté humaine dans l’espace, le temps et la causalité constitue l’objet de l’histoire, tandis que la liberté est l’objet de la métaphysique.

Dans les sciences expérimentales, nous appelons ce qui nous est connu : lois de la nécessité, et ce qui nous demeure inconnu : force vitale. La force vitale n’est que le nom donné au résidu inconnu de ce que nous savons de l’essence de la vie.

De même dans l’histoire, nous appelons ce qui nous est connu lois de la nécessité, et ce qui nous est inconnu, liberté. La liberté, pour l’histoire, n’est que l’expression du résidu inconnu de ce que nous savons des lois de la vie humaine.

XI

L’histoire étudie les manifestations de la liberté humaine dans ses rapports avec le monde extérieur, avec le temps et dans sa dépendance vis-à-vis de la causalité, c’est-à-dire qu’elle délimite la liberté selon les lois de la raison ; aussi ne peut-elle être une science qu’autant que la liberté est soumise à ces lois.

Pour l’histoire, la reconnaissance de la liberté humaine comme une force assez grande pour avoir une influence sur les événements, c’est-à-dire non soumise à des lois, équivaut à la reconnaissance pour l’astronomie d’une force libre mettant en mouvement les corps célestes.

Admettre cela, c’est supprimer la possibilité de l’existence de lois, donc toute science. Si un seul corps peut se mouvoir librement, les lois de Kepler et de Newton n’existent plus et on ne peut plus concevoir le mouvement des corps célestes. De même, s’il existe un seul acte humain libre, il n’existe aucune loi historique, et il devient impossible de se représenter les faits de l’histoire.

Pour l’histoire, les volontés humaines se meuvent suivant les lignes dont une extrémité se cache dans l’inconnu, tandis qu’à l’autre extrémité, la conscience de la liberté dans le moment présent se meut dans l’espace, le temps, la causalité.

Plus le champ de ce mouvement s’éloigne à nos yeux, plus visibles en sont les lois. Saisir et définir ces lois, c’est la tâche de l’histoire.

Si l’on part du point de vue de la science actuelle, si l’on prend le chemin qu’elle suit en recherchant les causes des phénomènes dans le libre arbitre humain, il est impossible de définir ces lois. Car quelles que soient les limites que nous assignons à la liberté, l’existence d’une loi est impossible dès l’instant que nous la reconnaissons comme une force non soumise à des lois.

C’est seulement en portant à l’infini la limite de cette liberté, c’est-à-dire en la considérant comme une quantité infinitésimale, que nous nous convaincrons de l’impossibilité absolue de pénétrer jusqu’aux causes ; et alors, au lieu de les rechercher, l’histoire se donnera pour tâche de rechercher des lois.

Cette recherche est commencée depuis longtemps, et les nouvelles méthodes de pensée que l’histoire doit s’assimiler s’élaborent en même temps que se détruit d’elle-même la vieille histoire qui fractionnait de plus en plus les causes des événements.

Les sciences humaines suivent d’ailleurs le même chemin. Les mathématiques, science exacte par excellence, abandonnent la méthode du fractionnement progressif, lorsqu’elles atteignent l’infiniment petit, pour la nouvelle méthode de totalisation des éléments inconnus infiniment petits. Les mathématiques renoncent à la notion de cause pour rechercher une loi, c’est-à-dire des propriétés communes à tous les éléments inconnus infiniment petits.

Les autres sciences font de même, bien que sous une autre forme. Quand Newton a démontré la loi de la gravitation, il n’a pas dit que le soleil ou la terre avaient la propriété d’attirer d’autres corps, il a dit que tous les corps, du plus grand jusqu’au plus petit, avaient la propriété de s’attirer l’un l’autre, c’est-à-dire que, laissant de côté la cause du mouvement des corps, il a exprimé une propriété commune à tous les corps, de l’infiniment grand à l’infiniment petit. C’est ce que font aussi les sciences naturelles ; elles ont mis de côté les causes pour rechercher les lois. Et l’histoire suit le même chemin. Si son objet est d’étudier les mouvements des peuples et de l’humanité, non de décrire des tranches de vies particulières, elle doit écarter la notion des causes pour rechercher les lois communes à tous les éléments de liberté infiniment petits, égaux et liés entre eux de façon indissoluble.

XII

Depuis que la loi de Copernic a été découverte et démontrée, l’affirmation que la terre tourne autour du soleil a détruit la cosmographie antique. On aurait pu rejeter cette loi et conserver l’ancienne notion sur Je mouvement des corps ; et si on ne la rejetait pas, il était impossible, semblait-il, de poursuivre l’étude des mondes de Ptolémée. Cependant, même après la découverte de la loi de Copernic, les mondes de Ptolémée ont continué longtemps à être étudiés.

Depuis qu’un homme a dit pour la première fois, et démontré que le nombre des naissances ou des crimes est soumis à des lois mathématiques, que des circonstances géographiques et politico-économiques déterminées entraînent telle ou telle forme de gouvernement ; que des relations déterminées entre le sol et la population qui l’occupe produisent les mouvements de cette population, à partir de ce moment les bases sur lesquelles se construit l’histoire ont été ruinées en leur fondement.

On pouvait rejeter ces lois nouvelles et garder l’ancienne façon de voir ; et sans les rejeter, il semblait impossible de continuer à étudier les faits historiques comme produits par la volonté libre de l’homme. Car si telle forme de gouvernement, telle migration de peuples sont dues à telles ou telles circonstances géographiques, ethniques, économiques, la volonté des hommes qui nous apparaissait comme ayant établi telle forme de gouvernement ou suscité telle migration de peuples ne peut plus être considérée comme une cause.

Et cependant l’ancienne histoire continue à être étudiée de pair avec les lois de la statistique, de la géographie, de l’économie politique, et comparée avec la philosophie et la géologie qui ont des principes directement contraires à ses affirmations.

Quant à la philosophie de la nature, le combat a été long et acharné entre les anciennes et les nouvelles théories. La théologie montait la garde autour des vieux principes et accusait les nouveaux de détruire la Révélation. Mais dès que la vérité eut triomphé, la théologie reprit pied tout aussi fermement sur le nouveau terrain.

La lutte à notre époque entre l’ancienne et la nouvelle conception de l’histoire est demeurée aussi confuse et obstinée ; la théologie continue à monter la garde autour de l’ancienne façon de voir, et accuse toujours la nouvelle de rejeter la Révélation.

Dans un cas comme dans l’autre, la bataille soulève les passions et étouffe la vérité ; d’un côté apparaît la peur, et le regret de l’édifice élevé par les siècles, de l’autre la passion de détruire.

Les gens qui repoussent les vérités nouvelles en matière de philosophie de la nature croient que s’ils admettent ces vérités, ce sera la destruction de la foi en Dieu, en la création du monde et en le miracle de Josué, fils de Naun. Quant aux défenseurs des lois de Copernic et de Newton, comme Voltaire, par exemple, il leur semblait que les lois de l’astronomie détruisaient la religion, et Voltaire se servait des lois de l’attraction comme d’une arme contre la foi.

Exactement de la même façon aujourd’hui, il semble qu’il suffit de reconnaître les lois de la nécessité pour faire s’écrouler les notions sur l’âme, sur le bien et le mal, et les institutions gouvernementales et ecclésiastiques bâties sur elles.

Exactement de la même façon aujourd’hui, les défenseurs inavoués de la loi de la nécessité se font, comme Voltaire en son temps, une arme de cette loi contre la religion. Exactement de même que la loi de Copernic en astronomie, la loi de la nécessité en histoire non seulement ne détruit pas, mais consolide le terrain sur lequel se fondent les institutions politiques et religieuses.

Nous retrouvons donc aujourd’hui en histoire le même problème qui s’est posé pour l’astronomie. La différence des théories est basée sur l’acceptation ou le refus d’une unité absolue servant de mesure pour les phénomènes apparents. En astronomie cette unité était l’immobilité de la terre ; en histoire, c’est l’indépendance de la personne, la liberté de l’homme.

En astronomie, la difficulté d’admettre le mouvement de la terre et des autres planètes tenait à ce que l’on renonçait à la sensation directe de l’immobilité de la terre et du mouvement des planètes ; en histoire, la difficulté d’admettre la soumission de la personne aux lois de l’espace, du temps, de la causalité, tient à ce qu’il faut renoncer au sentiment direct, que chacun éprouve, de l’indépendance de sa personne. Mais, de même qu’en astronomie la nouvelle théorie dit : « C’est vrai, nous n’avons pas la sensation du mouvement de la terre mais en admettant qu’elle est immobile, nous arrivons à une absurdité. Si nous admettons au contraire ce mouvement dont nous n’avons pas la sensation, nous arrivons à des lois », de même en histoire, la théorie nouvelle dit : « C’est vrai, nous n’avons pas le sentiment de notre dépendance, mais si nous admettons notre liberté, nous arrivons à une absurdité ; si au contraire nous admettons notre dépendance vis-à-vis du monde extérieur, du temps et de la causalité, nous obtenons des lois. »

Dans le premier cas, il a fallu renoncer au sentiment d’une immobilité dans l’espace, et admettre un mouvement que nos sens ne percevaient pas. Dans le cas présent, il nous faut de même renoncer à cette liberté dont nous avons conscience et reconnaître une dépendance que nous ne sentons pas.

FIN

[1] Borodino.

[2] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[3] Mot à mot : « Notre Monsieur ». (Note du traducteur.)

[4] Une verste vaut 1 kilomètre 066. (Note du traducteur.)

[5] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[6] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[7] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[8] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[9] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[10] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[11] Je suis par naissance Tartare,

Je voulus devenir Romain :

Les Français m’appellent barbare,

Et les Russes, George Dandin.

[12] En français dans le texte. (Note du Trad.)

[13] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[14] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[15] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[16] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[17] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[18] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[19] Nom donné en Russie au quartier des boutiques. (Note du traducteur.)

[20] En français dans le texte. M. Thiers applique ce terme de « misérables » aux forçats. Voir, pour le complément de sa phrase, t. XIV page 373. (Note du traducteur.)

[21] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[22] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[23] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[24] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[25] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[26] Espèce de pain. (Note du traducteur.)

[27] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[28] Danse populaire. (Note du traducteur.)

[29] Voir, pour compléter la phrase de M. Thiers, t. XIV, p. 392. (Note du traducteur.)

[30] Voir la note de M. Thiers, t. XIV, p. 415. (Note du traducteur.)

[31] Mot à mot : « L’accord est cousin germain de l’affaire. » (Note du traducteur.)

[32] Bonnet fourré en peau de mouton.

[33] Capitaine de cosaques. (Note du traducteur.)

[34] Tireur.

[35] Cent coups de bâton.

[36] Vêtement tatare.

[37] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[38] En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[39] Malgré le talent hors ligne déployé par l’auteur dans l’exposé philosophique de la première partie de cet épilogue, nous avons cru pouvoir l’omettre dans notre traduction, sans inconvénient pour la marche et la clarté du récit (Note du traducteur.)

[40] Nous avons intégré, en caractères italiques, les parties supprimées de cette édition, soit la première partie, I à IV, et la deuxième partie de l’épilogue. Ces parties intégrées sont issues de la traduction d’Henri Mongault. (Note du correcteur – « Ebooks libres et gratuits ».)

[41] Psaume CXV, v. 1.

[42] Domestiques serfs attachés à la maison d’un seigneur. (Note du traducteur.)

[43] En employant le mot russe : « bount » (révolte) en opposition au « Tugendbund » allemand, Denissow fait un jeu de mots complètement intraduisible. (Note du traducteur.)



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