LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD - Partie 2

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LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD
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LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD - Partie 2 Noté 4.3 / 5 par 9 votes de membres.
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– Je vous cherchais, monsieur Sylvestre Bonnard. C’est une grande joie pour moi de vous avoir rencontré. Je voudrais vous laisser un souvenir agréable de notre rencontre. Vraiment, je le voudrais.

Et, tandis qu’elle parlait, je crus voir sous son voile une larme et un sourire.

Le prince s’approcha à son tour et nous couvrit de son ombre colossale.

– Montrez, Dimitri, montrez à monsieur Bonnard votre butin précieux.

Et le géant docile me tendit une boîte d’allumettes, une vilaine petite boîte de carton, ornée d’une tête bleue et rouge que l’inscription disait être celle d’Empédocle.

– Je vois, madame, je vois. Mais l’abominable Polizzi, chez qui je vous conseille de ne pas envoyer M. Trépof, m’a brouillé pour la vie avec Empédocle, et ce portrait n’est pas de sorte à me rendre cet ancien philosophe plus agréable.

– C’est laid, fit-elle, mais c’est rare. Ces boîtes sont introuvables. Il faut les acheter sur place. À sept heures du matin, Dimitri était à la fabrique. Vous voyez que nous n’avons pas perdu notre temps.

– Je le vois certes bien, madame, répondis-je d’un ton amer ; mais j’ai perdu le mien et je n’ai pas trouvé ce que j’étais venu chercher si loin !

Elle parut s’intéresser à ma déconvenue.

– Vous avez un ennui ? me demanda-t-elle vivement. Puis-je vous aider en quelque chose ? Ne voulez-vous pas, monsieur, me conter votre peine ?

Je la lui contai. Mon récit fut long ; mais elle en fut touchée, car elle me fit ensuite une quantité de questions minutieuses que je pris comme autant de témoignages d’intérêt. Elle voulut savoir le titre exact du manuscrit, son format, son aspect, son âge ; elle me demanda l’adresse de M. Rafaello Polizzi.

Et je la lui donnai, faisant de la sorte (ô destin !) ce que l’abominable Michel-Angelo Polizzi m’avait recommandé.

Il est parfois difficile de s’arrêter. Je recommençai mes plaintes et mes imprécations. Cette fois madame Trépof se mit à rire.

– Pourquoi riez-vous ? lui dis-je.

– Parce que je suis une méchante femme, me répondit-elle.

Et elle prit son vol, me laissant seul et consterné sur ma pierre.

Paris, 8 décembre 1869.

Mes malles encore pleines encombraient la salle à manger.

J’étais assis devant une table chargée de ces bonnes choses que le pays de France produit pour les gourmets. Je mangeais d’un pâté de Chartres, qui seul ferait aimer la patrie. Thérèse, debout devant moi, les mains jointes sur son tablier blanc, me regardait avec bienveillance, inquiétude et pitié. Hamilcar se frottait contre mes jambes en bavant de joie.

Ce vers d’un vieux poète me revint à la mémoire :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.

– Eh bien, pensai-je, je me suis promené en vain, je rentre les mains vides ; mais j’ai fait, comme Ulysse, un beau voyage.

Et, ayant avalé ma dernière gorgée de café, je demandai à Thérèse ma canne et mon chapeau, qu’elle me donna avec défiance ; elle redoutait un nouveau départ. Je la rassurai en l’invitant à tenir le dîner prêt pour six heures.

Ce m’était déjà un sensible plaisir que d’aller le nez au vent par ces rues de Paris dont j’aime avec piété tous les pavés et toutes les pierres. Mais j’avais un but, et j’allai droit rue Laffitte. Je ne tardai pas à y apercevoir la boutique de Rafaello Polizzi. Elle se faisait remarquer par un grand nombre de tableaux anciens qui, bien que signés de noms diversement illustres, présentaient toutefois entre eux un certain air de famille qui eût donné l’idée de la touchante fraternité des génies, si elle n’avait pas attesté plutôt les artifices du pinceau de M. Polizzi père. Enrichie de ces chefs-d’œuvre suspects, la boutique était égayée par de menus objets de curiosité, poignards, buires, hanaps, figulines, chaudrons de cuivre et plats hispano-arabes à reflets métalliques.

Posé sur un fauteuil portugais en cuir armorié, un exemplaire des Heures de Simon Vostre était ouvert au feuillet qui porte une figure d’astrologie, et un vieux Vitruve étalait sur un bahut ses magistrales gravures de cariatides et de télamons. Ce désordre apparent qui cachait des dispositions savantes, ce faux hasard avec lequel les objets étaient jetés sous leur jour le plus favorable aurait accru ma défiance, mais celle que m’inspirait le nom seul de Polizzi ne pouvait croître, étant sans limites.

M. Rafaello, qui était là comme l’âme unique de toutes ces formes disparates et confuses, me parut un jeune homme flegmatique, une espèce d’Anglais. Il ne montrait à aucun degré les facultés transcendantes que son père déployait dans la mimique et la déclamation.

Je lui dis ce qui m’amenait ; il ouvrit une armoire et en tira un manuscrit, qu’il posa sur une table, où je pus l’examiner à loisir.

Je n’éprouvai de ma vie une émotion semblable, si j’excepte quelques mois de ma jeunesse dont le souvenir, dussé-je vivre cent ans, restera jusqu’à ma dernière heure aussi frais dans mon âme que le premier jour.

C’était bien le manuscrit décrit par le bibliothécaire de sir Thomas Raleigh ; c’était bien le manuscrit du clerc Jean Toutmouillé que je voyais, que je touchais ! L’œuvre de Voragine y était sensiblement écourtée, mais cela m’importait peu. Les inestimables additions du moine de Saint-Germain-des-Prés y figuraient. C’était le grand point ! Je voulus lire la légende de saint Droctovée ; je ne pus ; je lisais toutes les lignes à la fois, et ma tête faisait le bruit d’un moulin à eau, la nuit, dans la campagne. Je reconnus cependant que le manuscrit présentait les caractères de la plus indéniable authenticité. Les deux figures de la Purification de la Vierge et du couronnement de Proserpine étaient lourdes de dessin et criardes de couleur. Fort endommagées en 1824, comme l’attestait le catalogue de sir Thomas, elles avaient repris depuis lors une fraîcheur nouvelle. Ce miracle ne me surprit guère. Et que m’importaient d’ailleurs les deux miniatures ! Les légendes et le poème de Jean Toutmouillé, c’était là le trésor. J’en prenais du regard tout ce que mes yeux pouvaient en contenir.

J’affectai un air indifférent pour demander à M. Rafaello le prix de ce manuscrit et je faisais des vœux, en attendant sa réponse, pour que ce prix ne dépassât pas mon épargne, déjà fort diminuée par un voyage coûteux. M. Polizzi me répondit qu’il ne pouvait disposer de cet objet qui ne lui appartenait plus, et qui devait être mis aux enchères, à l’Hôtel des ventes, avec d’autres manuscrits et quelques incunables.

Ce fut un rude coup pour moi. Je m’efforçai de me remettre et je pus répondre à peu près ceci :

– Vous me surprenez, monsieur. Votre père, que je vis récemment à Girgenti, m’affirma que vous étiez possesseur de ce manuscrit. Il ne vous appartiendra pas de me faire douter de la parole de monsieur votre père.

– Je l’étais en effet, me répondit Rafaello avec une simplicité parfaite, mais je ne le suis plus. J’ai vendu ce manuscrit précieux à un amateur qu’il m’est défendu de nommer et qui, pour des raisons que je dois taire, se voit obligé de vendre sa collection. Honoré de la confiance de mon client, je fus chargé par lui de dresser le catalogue et de diriger la vente, qui aura lieu le 24 décembre prochain. Si vous voulez bien me donner votre adresse, j’aurai l’honneur de vous faire envoyer le catalogue qui est sous presse, et dans lequel vous trouverez la Légende dorée décrite sous le numéro 42.

Je donnai mon adresse et sortis.

La décente gravité du fils me déplaisait à l’égal de l’impudente mimique du père. Je détestai dans le fond de mon âme les ruses de ces vils trafiquants. Il était clair pour moi que les deux coquins s’entendaient et qu’ils avaient imaginé cette vente aux enchères, par le ministère d’un huissier priseur, pour faire monter à un prix immodéré, sans qu’on pût le leur reprocher, le manuscrit dont je souhaitais la possession. J’étais entre leurs mains. Les désirs, même les plus innocents, ont cela de mauvais qu’ils nous soumettent à autrui et nous rendent dépendants. Cette réflexion me fut cruelle, mais elle ne m’ôta pas l’envie de posséder l’œuvre du clerc Toutmouillé. Tandis que je méditais ainsi, pensant traverser la chaussée, je m’arrêtai pour laisser passer une voiture qui montait la rue que je descendais, et je reconnus derrière la glace madame Trépof que deux chevaux noirs et un cocher fourré comme un boyard menaient grand train. Elle ne me vit pas.

– Puisse-t-elle, me dis-je, trouver ce qu’elle cherche ou plutôt ce qui lui convient. C’est le souhait que je forme, en retour du rire cruel avec lequel elle a accueilli ma déconvenue à Girgenti. Elle a une âme de mésange.

Et triste, je gagnai les ponts.

Éternellement indifférente, la nature amena sans hâte ni retard la journée du 24 décembre. Je me rendis à l’hôtel Bullion, et je pris place dans la salle n° 4, au pied même du bureau où devaient siéger le commissaire-priseur Boulouze et l’expert Polizzi.

Je vis la salle se garnir peu à peu de figures à moi connues. Je serrai la main à quelques vieux libraires des quais ; mais la prudence, que tout grand intérêt inspire aux plus confiants, me fit taire la raison de ma présence insolite dans une des salles de l’hôtel Bullion. Par contre, je questionnai ces messieurs sur l’intérêt qu’ils pouvaient prendre à la vente Polizzi, et j’eus la satisfaction de les entendre parler de tout autre article que du mien.

La salle se remplit lentement d’intéressés et de curieux, et après une demi-heure de retard le commissaire-priseur armé de son marteau d’ivoire, le clerc chargé de bordereaux, l’expert avec son catalogue et le crieur muni d’une sébile fixée au bout d’une perche, prirent place sur l’estrade avec une solennité bourgeoise. Les garçons de salle se rangèrent au pied du bureau. L’officier ministériel ayant annoncé que la vente était commencée, il se fit un demi-silence.

On vendit d’abord, à des prix médiocres, une suite assez banale de Preces piae avec miniatures. Il est inutile de dire que ces miniatures étaient d’une entière fraîcheur.

L’humilité des enchères encouragea la troupe des petits brocanteurs, qui se mêlèrent à nous et devinrent familiers. Les chaudronniers vinrent à leur tour, en attendant que les portes d’une salle voisine fussent ouvertes, et les gaietés auvergnates couvrirent la voix du crieur.

Un magnifique codex de la Guerre des Juifs ranima l’attention. Il fut longtemps disputé. « Cinq mille francs, cinq mille », annonçait le crieur au milieu du silence des chaudronniers saisis d’admiration. Sept ou huit antiphonaires nous firent retomber dans les bas prix. Une grosse revendeuse en taille et en cheveux, encouragée par la grandeur du livre et la modicité de l’enchère, se fit adjuger un de ces antiphonaires à trente francs.

Enfin, l’expert Polizzi mit sur table le n° 42 : La Légende dorée, manuscrit français, inédit, deux superbes miniatures, trois mille francs marchand.

– Trois mille ! trois mille ! glapit le crieur.

– Trois mille, reprit sèchement le commissaire-priseur.

Mes tempes bourdonnaient, et j’aperçus à travers un nuage une multitude de figures sérieuses qui se tournaient toutes vers le manuscrit, qu’un garçon promenait ouvert dans la salle.

– Trois mille cinquante ! dis-je.

Je fus effrayé du son de ma voix et confus de voir tous les visages se tourner vers moi.

– Trois mille cinquante à droite ! dit le crieur relevant mon enchère.

– Trois mille cent ! reprit M. Polizzi.

Alors commença un duel héroïque entre l’expert et moi.

– Trois mille cinq cents !

– Six cents.

– Sept cents.

– Quatre mille !

– Quatre mille cinq cents !

Puis, par un bond formidable, M. Polizzi sauta tout à coup à six mille.

Six mille francs, c’était tout ce que j’avais à ma disposition. C’était pour moi le possible. Je risquai l’impossible.

– Six mille cent ! m’écriai-je.

Hélas ! l’impossible même ne suffisait pas.

– Six mille cinq cents, répliqua M. Polizzi avec calme.

Je baissai la tête et restai la bouche pendante, n’osant dire ni oui ni non au crieur qui me criait :

– Six mille cinq cents, par moi ; ce n’est pas par vous à droite, c’est par moi ! pas d’erreur ! Six mille cinq cents !

– C’est bien vu ! reprit le commissaire-priseur. Six mille cinq cents. C’est bien vu, bien entendu… Le mot ?… Il n’y a pas d’acquéreur au-dessus de six mille cinq cents francs ?

Un silence solennel régnait dans la salle. Tout à coup, je sentis mon crâne se fendre. C’était le marteau de l’officier ministériel qui, frappant un coup sec sur l’estrade, adjugeait irrévocablement le numéro 42 à M. Polizzi. Aussitôt la plume du clerc, courant sur le papier timbré, enregistra ce grand fait en une ligne.

J’étais accablé, j’avais besoin d’air et de repos. Toutefois je ne quittai pas ma place. Peu à peu la réflexion me revint. L’espoir est tenace. J’eus un espoir. Je pensai que le nouvel acquéreur de la Légende dorée pouvait être un bibliophile intelligent et libéral qui me donnerait communication du manuscrit et me permettrait même d’en publier les parties essentielles. C’est pourquoi, quand la vente fut finie, je m’approchai de l’expert qui descendait de l’estrade.

– Monsieur l’expert, lui dis-je, avez-vous acheté le numéro 42 pour votre compte ou par commission ?

– Par commission. J’avais ordre de ne le lâcher à aucun prix.

– Pouvez-vous me dire le nom de l’acquéreur ?

– Je suis désolé de ne pouvoir vous satisfaire. Mais cela m’est tout à fait interdit.

Je le quittai désespéré.

30 décembre 1869.

– Thérèse, vous n’entendez donc pas qu’on sonne depuis un quart d’heure à notre porte ?

Thérèse ne me répond pas. Elle jase dans la loge du concierge. Cela est sûr. Est-ce ainsi que vous souhaitez la fête de votre vieux maître ? Vous m’abandonnez pendant la veillée de la Saint-Sylvestre ! Hélas ! s’il me vient en ce jour des souhaits affectueux, ils sortiront de terre, car tout ce qui m’aimait est depuis longtemps enseveli. Je ne sais trop ce que je fais en ce monde. On sonne encore. Je quitte mon feu lentement, le dos rond, et je vais ouvrir ma porte. Que vois-je sur le palier ? Ce n’est pas l’Amour mouillé, et je ne suis pas le vieil Anacréon, mais un joli petit garçon de huit ou neuf ans. Il est tout seul ; il lève la tête pour me voir. Ses joues rougissent, mais son petit nez éventé vous a un air fripon. Il a des plumes à son chapeau et une grande fraise de dentelles sur sa blouse. Le joli petit bonhomme ! Il tient à deux bras un paquet aussi gros que lui et me demande si je suis M. Sylvestre Bonnard. Je lui réponds que oui ; il me remet le paquet, dit que c’est de la part de sa maman et s’enfuit dans l’escalier.

Je descends quelques marches, je me penche sur la rampe et je vois le petit chapeau tournoyer dans la spirale de l’escalier comme une plume au vent. Bonsoir, mon petit garçon ! J’aurais été bien aise de lui parler. Mais que lui aurais-je demandé ? Il n’est pas délicat de questionner les enfants. D’ailleurs, le paquet m’instruira mieux que le messager.

C’est un très gros paquet, mais pas très lourd. Je défais dans ma bibliothèque les faveurs et le papier qui l’entourent et je trouve… quoi ? une bûche, une maîtresse bûche, une vraie bûche de Noël, mais si légère que je la crois creuse. Je découvre, en effet, qu’elle est composée de deux morceaux qui sont joints par des crochets et s’ouvrent sur charnières. Je tourne les crochets et me voilà inondé de violettes. Il en coule sur ma table, sur mes genoux, sur mon tapis. Il s’en glisse dans mon gilet, dans mes manches. J’en suis tout parfumé.

– Thérèse ! Thérèse ! apportez des vases pleins d’eau ! Voici des violettes qui nous viennent de je ne sais quel pays, ni de quelle main, mais ce doit être d’un pays parfumé et d’une main gracieuse. Vieille corneille, m’entendez-vous ?

J’ai mis les violettes sur ma table, qu’elles recouvrent tout entière de leur buisson parfumé. Il y a encore quelque chose dans la bûche, un livre, un manuscrit. C’est… je ne puis le croire et ne puis en douter… C’est la Légende dorée, c’est le manuscrit du clerc Jean Toutmouillé. Voici la Purification de la Vierge et le Couronnement de Proserpine, voici la légende de saint Droctovée. Je contemple cette relique parfumée de violettes. Je tourne les feuillets entre lesquels de petites fleurs pâles se sont glissées, et je trouve, contre la légende de sainte Cécile, une carte portant ce nom : PRINCESSE TRÉPOF.

Princesse Trépof ! vous qui riiez et pleuriez tour à tour si joliment sous le beau ciel d’Agrigente, vous qu’un vieillard morose croyait être une petite folle, je suis certain aujourd’hui de votre belle et rare folie, et le bonhomme que vous comblez de joie ira vous baiser les mains en vous rendant ce précieux manuscrit dont la science et lui vous devront une exacte et somptueuse publication.

Thérèse entra en ce moment dans mon cabinet : elle était très agitée.

– Monsieur, me cria-t-elle, devinez qui je viens de voir à l’instant dans une voiture armoriée qui stationnait devant la porte de la maison.

– Madame Trépof, parbleu ! m’écriai-je.

– Je ne connais pas de madame Trépof, me répondit ma gouvernante. La femme que je viens de voir est mise comme une duchesse, avec un petit garçon qui a des dentelles sur toutes les coutures. Et c’est cette petite madame Coccoz à qui vous avez envoyé une bûche quand elle accouchait, il y a de cela huit ans. Je l’ai bien reconnue.

– C’est, demandai-je vivement, c’est, dites-vous, madame Coccoz ? la veuve du marchand d’almanachs ?

– C’est elle, monsieur, la portière était ouverte pendant que son petit garçon, qui sortait de cette maison-ci, remontait en voiture. Elle n’a guère changé. Pourquoi ces femmes-là vieilliraient-elles ? elles ne se donnent point de souci. La Coccoz est seulement un peu plus grasse que par le passé. Une femme qu’on a reçue ici par charité, venir étaler ses velours et ses diamants dans une voiture armoriée ! N’est-ce pas une honte ?

– Thérèse, m’écriai-je d’une voix terrible, si vous me parlez de cette dame autrement qu’avec une profonde vénération, nous sommes brouillés ensemble. Apportez ici mes vases de Sèvres pour y mettre ces violettes qui donnent à la cité des livres une grâce qu’elle n’avait jamais eue.

Pendant que Thérèse cherchait en soupirant les vases de Sèvres, je contemplais ces belles violettes éparses, dont l’odeur répandait autour de moi comme le parfum d’une âme charmante, et je me demandais comment je n’avais pas reconnu madame Coccoz en la princesse Trépof. Mais ç’avait été pour moi une vision bien rapide que celle de la jeune veuve me montrant son petit enfant nu dans l’escalier. J’avais plus de raison de m’accuser d’avoir passé auprès d’une âme gracieuse et belle, sans l’avoir devinée.

– Bonnard, me disais-je, tu sais déchiffrer les vieux textes, mais tu ne sais pas lire dans le livre de la vie. Cette petite étourdie de madame Trépof, à qui tu n’accordais qu’une âme d’oiseau, a dépensé, par reconnaissance, plus de zèle et d’esprit que tu n’en as jamais mis à obliger personne. Elle t’a payé royalement la bûche des relevailles… Thérèse, vous étiez une pie, vous devenez une tortue ! Venez donner de l’eau à ces violettes de Parme !

DEUXIÈME PARTIE

JEANNE ALEXANDRE

I

Lusance, 8 août 1874.

Quand je descendis de voiture à la station de Melun, la nuit répandait sa paix sur la campagne silencieuse. La terre chauffée tout le jour par un soleil pesant, par un « gras soleil », comme disent les moissonneurs du val de Vire, exhalait une odeur forte et chaude. Au ras du sol, des parfums d’herbe traînaient lourdement. Je secouai la poussière du wagon et respirai d’une poitrine allègre. Mon sac de voyage, que ma gouvernante avait bourré de linge et de menus objets de toilette, munditiis, me pesait si peu dans la main, que je l’agitai comme un écolier agite, au sortir de la classe, le paquet sanglé de ses livres rudimentaires.

Plût au ciel que je fusse encore un petit grimaud d’école ! Mais il n’y a pas loin de soixante ans bien sonnés que feu ma bonne mère, m’ayant préparé de ses mains une tartine de raisiné, la mit dans un panier dont elle me passa l’anse au bras, et me mena, ainsi muni, à la pension tenue par M. Douloir, entre cour et jardin, dans un angle du passage du Commerce, bien connu des moineaux. L’énorme M. Douloir nous sourit avec une grâce enjouée, et il me caressa la joue pour mieux exprimer, sans doute, la tendresse que je lui inspirais spontanément. Mais quand ma mère eut traversé la cour, au milieu des moineaux qui s’envolaient devant elle, M. Douloir ne souriait plus, il ne me témoignait plus aucune tendresse et paraissait, au contraire, me considérer comme un petit être fort incommode. Je reconnus depuis qu’il éprouvait des sentiments de cette nature à l’égard de tous ses élèves. Il nous distribuait les coups de férule avec une agilité qu’on n’eût point attendue de son épaisse corpulence. Mais sa première tendresse lui revenait chaque fois qu’il parlait à nos mères en notre présence, et alors, tout en vantant nos heureuses dispositions, il nous couvrait d’un regard affectueux. Ce fut un bien bon temps que celui que je passai sur les bancs de M. Douloir avec des petits camarades qui, comme moi, pleuraient et riaient de tout leur cœur, du matin au soir.

Après plus d’un demi-siècle, ces souvenirs remontent tout frais et clairs à la surface de mon âme, sous ce ciel étoilé, qui n’a pas changé depuis et dont les clartés immuables et sereines verront, sans faillir, bien d’autres écoliers comme j’étais, devenir des savants catarrheux et chenus comme je suis.

Étoiles, qui avez lui sur la tête légère ou pesante de tous mes ancêtres oubliés, c’est à votre clarté que je sens s’éveiller en moi un regret douloureux ! Je voudrais avoir une postérité qui vous voie encore quand je ne vous verrai plus. Je serais père et grand-père si vous l’aviez voulu, Clémentine, vous dont les joues étaient si fraîches sous votre capote rose ! Mais vous épousâtes M. Achille Allier, riche campagnard nivernais, un peu gentilhomme, car le vilain, son père, acquéreur de biens nationaux, avait acheté le chartrier de ses seigneurs avec leur château et leurs terres. Je ne vous ai pas revue depuis votre mariage, Clémentine, et j’imagine que votre vie coula belle, obscure et douce dans votre manoir rustique. J’appris un jour, par hasard, d’un de vos amis, que vous aviez quitté cette vie, laissant une fille qui vous ressemblait. À cette nouvelle, qui vingt ans auparavant eût révolté toutes les énergies de mon âme, il se fit en moi comme un grand silence ; le sentiment qui me remplit tout entier fut, non pas une douleur aiguë, mais la tristesse profonde et tranquille d’une âme docile aux grands enseignements de la nature. J’ai compris que ce que j’avais aimé n’était qu’une ombre. Mais votre souvenir reste le charme de ma vie. Votre forme aimable, après s’être lentement flétrie, a disparu sous l’herbe grasse. La jeunesse de votre fille est déjà passée. Sa beauté sans doute est dépouillée. Et je vous vois toujours, Clémentine, avec vos boucles blondes et votre capote rose.

La belle nuit ! Elle règne dans une noble langueur sur les hommes et les bêtes qu’elle a déliés du joug quotidien, et j’éprouve sa bénigne influence, bien que, par une habitude de plus de soixante ans, je ne sente plus les choses que par les signes qui les représentent. Il n’y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis philologue ! Chacun fait à sa manière le rêve de sa vie. J’ai fait ce rêve dans ma bibliothèque, et, quand mon heure sera venue de quitter ce monde, Dieu veuille me prendre sur mon échelle, devant mes tablettes chargées de livres !

– Eh ! c’est pardieu bien lui ! Bonjour, monsieur Sylvestre Bonnard. Où donc alliez-vous, battant la campagne de votre pied léger, tandis que je vous attendais devant la gare avec mon cabriolet ? Vous m’aviez échappé à la sortie du train et je rentrais bredouille à Lusance. Donnez-moi votre sac et montez en voiture près de moi. Savez-vous bien qu’il y a, d’ici au château, sept bons kilomètres ?

Qui me parle ainsi, à pleins poumons, du haut de son cabriolet ? M. Paul de Gabry, neveu et héritier de M. Honoré de Gabry, pair de France en 1842, récemment décédé à Monaco. Aussi bien, c’était M. Paul de Gabry chez qui je me rendais avec ma valise bouclée par ma gouvernante. Cet excellent homme venait d’hériter, conjointement avec ses deux beaux-frères, des biens de son oncle, qui, issu d’une très ancienne famille de robe, possédait dans son château de Lusance une bibliothèque riche en manuscrits dont quelques-uns remontent au XIIIe siècle. C’était pour inventorier et cataloguer ces manuscrits que je venais à Lusance, sur la prière de M. Paul de Gabry, dont le père, galant homme et bibliophile distingué, avait entretenu avec moi, de son vivant, des relations parfaitement courtoises. À vrai dire, le fils n’a point hérité des nobles inclinations du père. M. Paul s’est adonné aux sports ; il est fort entendu en chevaux et en chiens, et je crois que, de toutes les sciences propres à assouvir ou à tromper l’inépuisable curiosité des hommes, celles de l’écurie et du chenil sont les seules qu’il possède pleinement.

Je ne puis dire que je fus surpris de le rencontrer, puisque j’avais rendez-vous avec lui, mais j’avoue qu’entraîné par le cours naturel de mes pensées, j’avais perdu de vue le château de Lusance et ses hôtes, à ce point que l’appel d’un gentilhomme campagnard, au départ de la route qui déroulait devant moi, comme on dit, « un bon ruban de queue », me frappa tout d’abord les oreilles ainsi qu’un bruit insolite.

J’ai lieu de craindre que ma physionomie n’ait trahi ma distraction incongrue par une certaine expression de stupidité qu’elle revêt dans la plupart des transactions sociales. Ma valise prit place dans le cabriolet et je suivis ma valise. Mon hôte me plut par sa franchise et sa simplicité.

– Je n’entends rien à vos vieux parchemins, me dit-il, mais vous aurez chez nous à qui parler. Sans compter le curé, qui fait des livres, et le médecin, qui est fort aimable, bien que libéral, vous trouverez quelqu’un qui vous tiendra tête. C’est ma femme. Elle n’est pas une savante, mais il n’y a pas de chose, je crois, qu’elle ne devine. Je compte, Dieu merci ! d’ailleurs, vous garder assez longtemps pour vous faire rencontrer avec mademoiselle Jeanne, qui a des doigts de magicienne et une âme d’ange.

– Cette demoiselle, dis-je, si heureusement douée, est-elle de votre famille ?

– Non pas, répondit M. Paul, le regard tendu vers les oreilles de son cheval, qui battait du sabot la route bleuie par la lune. C’est une jeune amie de ma femme. Elle est orpheline de père et de mère. Son père nous a fait courir une grosse aventure d’argent et nous en sommes quittes avec lui pour beaucoup plus que la peur.

Puis il secoua la tête et, changeant de propos, il m’avertit de l’état d’abandon dans lequel je trouverais le parc et le château, restés absolument déserts depuis trente-deux années.

J’appris de lui que M. Honoré de Gabry, son oncle, était, en son vivant, fort mal avec les braconniers du pays, que son garde-chasse tirait comme des lapins. Un d’eux, paysan vindicatif, qui avait reçu en plein visage le plomb du seigneur, le guetta un soir, derrière les arbres du mail, et le manqua de peu, car il lui brûla d’une balle le bout de l’oreille.

– Mon oncle, ajouta M. Paul, chercha à découvrir d’où venait le coup, mais il ne vit rien et regagna le château sans hâter le pas. Le lendemain, ayant fait appeler son intendant, il lui donna l’ordre de clore le manoir et le parc et de n’y laisser entrer âme qui vive. Il défendit expressément qu’on touchât à rien, qu’on entretînt ni qu’on réparât rien sur sa terre et dans ses murs jusqu’à son retour. Il ajouta entre ses dents, comme dans la chanson, qu’il reviendrait à Pâques ou à la Trinité, et, comme dans la chanson, la Trinité se passa sans qu’on le revît. Il est mort, l’an dernier, à Monaco, et nous sommes entrés les premiers, mon beau-frère et moi, dans le château abandonné depuis trente-deux ans. Nous avons trouvé un marronnier au milieu du salon. Quant au parc, il faudrait pour le visiter qu’il y eût encore des allées.

Mon compagnon se tut, et l’on n’entendait plus que le trot régulier du cheval au milieu du bruissement des insectes dans les herbes. Des deux côtés de la route les gerbes dressées dans les champs prenaient sous la clarté incertaine de la lune l’apparence de grandes femmes blanches agenouillées, et je m’abandonnais aux magnifiques enfantillages des séductions de la nuit. Ayant passé sous les épais ombrages du mail, nous tournâmes à angle droit et roulâmes sur une avenue seigneuriale au bout de laquelle le château m’apparut brusquement dans sa masse noire, avec ses tours en poivrière. Nous suivîmes une sorte de chaussée qui donnait accès à la cour d’honneur et qui, jetée sur un fossé rempli d’eau courante, remplaçait un pont-levis détruit dès longtemps. La perte de ce pont-levis fut, je pense, la première humiliation que ce manoir guerrier eut à subir avant d’être réduit à l’aspect pacifique sous lequel il me reçut. Les étoiles se reflétaient dans l’eau sombre avec une merveilleuse netteté. M. Paul me conduisit, en hôte courtois, jusqu’à ma chambre, située dans les combles, au bout d’un long corridor, et, s’excusant sur l’heure tardive de ne pas me présenter tout de suite à sa femme, me souhaita le bonsoir.

Ma chambre, peinte en blanc et tendue de perse, est empreinte des grâces galantes du XVIIIe siècle. Des cendres encore chaudes, qui me montrèrent par quels soins on avait dissipé l’humidité, emplissaient la cheminée, dont la tablette supportait un buste en biscuit de la reine Marie-Antoinette. Sur le cadre blanc de la glace assombrie et tachée, deux crochets de cuivre, où s’étaient suspendues les châtelaines des dames d’autrefois, s’offraient à l’envi pour recevoir ma montre, que j’eus soin de remonter ; car, contrairement aux maximes des Thélémites, j’estime que l’homme n’est maître du temps, qui est la vie même, que lorsqu’il l’a divisé en heures, en minutes et en secondes, c’est-à-dire en parcelles proportionnées à la brièveté de l’existence humaine.

Et je songeai que la vie ne nous semble courte que parce que nous la mesurons inconsidérément à nos folles espérances. Nous avons tous, comme le vieillard de la fable, une aile à ajouter à notre bâtiment. Je veux achever, avant de mourir, l’histoire des abbés de Saint-Germain-des-Prés. Le temps que Dieu accorde à chacun de nous est comme un tissu précieux que nous brodons de notre mieux. J’ai ouvré ma trame de toute sorte d’illustrations philologiques. Ainsi allaient mes pensées, et, en nouant mon foulard sur ma tête, l’idée du temps me ramena au passé, et, pour la seconde fois dans un tour de cadran, je songeai à vous, Clémentine, pour vous bénir dans votre postérité, avant de souffler ma bougie et de m’endormir au chant des grenouilles.

II

Lusance, 9 août.

Pendant le déjeuner, j’eus mainte occasion d’apprécier la conversation de madame de Gabry, qui m’apprit que le château était hanté par des fantômes et notamment par la Dame « aux trois plis dans le dos », empoisonneuse de son vivant et âme en peine désormais. Je ne saurais dire combien elle sut donner d’esprit et de vie à cette vieille histoire de nourrice. Nous prîmes le café sur la terrasse, dont les balustres, embrassés et arrachés à leur rampe de pierre par un lierre vigoureux, restaient pris entre les nœuds de la plante lascive, dans l’attitude éperdue des femmes thessaliennes aux bras des centaures ravisseurs.

Le château, en forme de chariot à quatre roues, flanqué d’une tourelle à chaque angle, avait, par suite de remaniements successifs, perdu tout caractère. C’était une ample et estimable bâtisse, rien de plus. Il ne me parut pas avoir éprouvé de notables dommages pendant un abandon de trente-deux années. Mais lorsque, conduit par madame de Gabry, j’entrai dans le grand salon du rez-de-chaussée, je vis les planchers bombés, les plinthes pourries, les boiseries fendillées, les peintures des trumeaux tournées au noir et pendant aux trois quarts hors de leurs châssis. Un marronnier, ayant soulevé les lames du parquet, avait grandi là et il tournait vers la fenêtre sans vitres les panaches de ses larges feuilles.

Je ne vis pas ce spectacle sans inquiétude, en songeant que la riche bibliothèque de M. Honoré de Gabry, installée dans une pièce voisine, était exposée depuis si longtemps à des influences délétères. Toutefois en contemplant le jeune marronnier du salon, je ne pus m’empêcher d’admirer la vigueur magnifique de la nature et l’irrésistible force qui pousse tout germe à se développer dans la vie. Par contre, je m’attristai à songer que l’effort que nous faisons, nous autres savants, pour retenir et conserver les choses mortes est un pénible et vain effort. Tout ce qui a vécu est l’aliment nécessaire des nouvelles existences. L’Arabe qui se bâtit une cabane avec les marbres des temples de Palmyre est plus philosophe que tous les conservateurs des musées de Londres, de Paris et de Munich.

Lusance, 11 août.

Dieu soit loué ! La bibliothèque, située au levant, n’a pas éprouvé d’irréparables dommages. Hors la lourde rangée des vieux Coutumiers in-folio, que les loirs ont percée de part en part, les livres sont intacts dans leurs armoires grillées. J’ai passé toute la journée à classer des manuscrits. Le soleil entrait par les hautes fenêtres sans rideaux, et j’entendais, à travers mes lectures, parfois très intéressantes, les bourdons alourdis heurter pesamment les vitres, les boiseries craquer et les mouches, ivres de lumière et de chaleur, ronfler des ailes en cercle sur ma tête. Vers trois heures, leur bourdonnement fut tel que je levai la tête de dessus un document fort précieux pour l’histoire de Melun au XIIIe siècle, et je me mis à considérer les mouvements concentriques de ces bestioles ou « bestions », comme dit La Fontaine. Je dus constater que la chaleur agit sur les ailes d’une mouche tout autrement que sur le cerveau d’un archiviste paléographe, car j’éprouvais une grande difficulté à penser et une torpeur assez agréable dont je ne sortis que par un effort violent. La cloche, qui sonna le dîner, me surprit au milieu de mes travaux, et il me fallut faire ma toilette en grande hâte pour paraître décemment devant madame de Gabry.

Le repas, amplement servi, se prolongea de lui-même. J’ai un talent de dégustation qui va peut-être au-dessus du médiocre. Mon hôte, qui s’aperçut de mes connaissances, m’estima assez pour déboucher en mon honneur certaine bouteille de château-margaux. Je bus avec respect ce vin de grande race et de noble vertu, dont on ne peut louer assez le bouquet et le feu. Cette ardente rosée se répandit dans mes veines et m’anima d’un zèle juvénile. Assis sur la terrasse, auprès de madame de Gabry, dans le crépuscule qui baignait de mystère les formes agrandies des arbres, j’eus le plaisir d’exprimer à ma spirituelle hôtesse mes impressions avec une vivacité et une abondance tout à fait remarquables chez un homme dénué, comme je le suis, de toute imagination. Je lui dépeignis spontanément, et sans m’aider d’aucun texte ancien, la tristesse douce du soir et la beauté de cette terre natale qui nous nourrit, non seulement de pain et de vin, mais encore d’idées, de sentiments et de croyances, et qui nous recevra tous dans son sein maternel, comme des petits enfants fatigués d’un long jour.

– Monsieur, me dit cette aimable dame, vous voyez ces vieilles tours, ces arbres, ce ciel : comme les personnages des contes et des chansons populaires sont naturellement sortis de tout cela ! Voici là-bas le sentier par lequel le petit Chaperon rouge alla au bois cueillir des noisettes. Ce ciel changeant et toujours à demi voilé fut sillonné par les chars des fées, et la tour du Nord a pu cacher jadis sous son toit pointu la vieille filandière dont le fuseau piqua la Belle au bois dormant.

Je songeais encore à ces gracieuses paroles, pendant que M. Paul me racontait, à travers les bouffées d’un cigare capiteux, je ne sais quel procès intenté par lui à la commune au sujet d’une prise d’eau. Madame de Gabry, sentant la fraîcheur du soir, frissonna sous son châle et nous quitta pour gagner sa chambre. Je résolus alors, au lieu de monter dans la mienne, de retourner dans la bibliothèque pour continuer l’examen des manuscrits. Malgré l’opposition de M. Paul, qui voulait que je m’allasse coucher, j’entrai dans ce que j’appellerai, en vieux langage, « la librairie », et je me mis au travail, à la lumière de la lampe.

Après avoir lu quinze pages, évidemment écrites par un scribe ignorant et distrait, car j’eus quelque peine à en saisir le sens, je plongeai la main dans la poche béante de ma redingote pour en tirer ma tabatière, mais ce mouvement si naturel et quasi instinctif me coûta cette fois un peu d’effort et de fatigue ; toutefois j’ouvris la boîte d’argent et j’en tirai quelques grains de la poudre odorante, qui s’éparpillèrent le long du plastron de ma chemise, sous mon nez frustré. Je suis certain que mon nez exprima son désappointement, car il est fort expressif. Il a trahi plusieurs fois mes plus intimes pensées et notamment dans la bibliothèque publique de Coutances, où je découvris, à la barbe de mon collègue Brioux, le cartulaire de Notre-Dame des Anges.

Quelle ne fut pas ma joie ! Mes yeux, petits et ternes sous leurs lunettes, n’en laissèrent rien voir. Mais à la seule vue de mon nez en pied de marmite, qui frémissait de joie et d’orgueil, Brioux devina que j’avais fait une trouvaille. Il remarqua le volume que je tenais, nota l’endroit où je le mis en quittant la place, l’alla prendre sur mes talons, le copia en cachette et le publia à la hâte, pour me jouer un tour. Mais, croyant m’engeigner, il s’engeigna lui-même. Son édition fourmille de fautes, et j’eus la satisfaction d’y relever quelques grosses bévues.

Pour revenir au point où j’étais, je soupçonnai qu’une lourde somnolence pesait sur mon esprit. J’avais sous les yeux une charte dont chacun peut apprécier l’intérêt, quand j’aurai dit que mention y est faite d’un clapier vendu à Jehan d’Estourville, prêtre, en 1212. Mais, bien que j’en sentisse alors toute l’importance, je n’y donnai pas l’attention qu’un tel document exigeait impérieusement. Mes yeux, quoi que je fisse, se tournaient vers un côté de la table qui ne présentait aucun objet important au point de vue de l’érudition. Il n’y avait à cet endroit qu’un assez gros volume allemand, relié en peau de truie, avec des clous de cuivre aux plats et d’épaisses nervures sur le dos. C’était un bel exemplaire de cette compilation recommandable seulement pour les gravures sur bois dont elle est ornée et qui est si connue sous le nom de Chronique de Nuremberg. Le volume, dont les plats étaient légèrement entrebâillés, reposait sur sa tranche médiane.

Je ne saurais dire depuis combien de temps mes regards étaient attachés sans cause sur ce vieil in-folio, quand ils furent captivés par un spectacle tellement extraordinaire qu’un homme totalement dépourvu d’imagination, comme je suis, devait lui-même en être vivement frappé.

Je vis tout à coup, sans m’être aperçu de sa venue, une petite personne assise sur le dos du livre, un genou replié et une jambe pendante, à peu près dans l’attitude que prennent sur leur cheval les amazones d’Hyde-Park ou du bois de Boulogne. Elle était si petite que son pied ballant ne descendait pas jusqu’à la table sur laquelle s’étalait en serpentant la queue de sa robe. Mais son visage et ses formes étaient d’une femme adulte. L’ampleur de son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute à cet égard, même à un vieux savant comme moi. J’ajouterai, sans crainte de me tromper, qu’elle était fort belle et de mine fière, car mes études iconographiques m’ont habitué de longue date à reconnaître la pureté d’un type et le caractère d’une physionomie. La figure de cette dame, assise si inopinément sur le dos d’une Chronique de Nuremberg, respirait une noblesse mélangée de mutinerie. Elle avait l’air d’une reine, mais d’une reine capricieuse ; et je jugeai, à la seule expression de son regard, qu’elle exerçait quelque part une grande autorité avec beaucoup de fantaisie. Sa bouche était impérieuse et ironique et ses yeux bleus riaient d’une façon inquiétante sous des sourcils noirs, dont l’arc était très pur. J’ai toujours entendu dire que les sourcils noirs sont très séants aux blondes, et cette dame était blonde. En somme, l’impression qu’elle donnait était celle de la grandeur.

Il peut sembler étrange qu’une personne haute comme une bouteille et qui aurait disparu dans la poche de ma redingote, s’il n’eût pas été irrévérencieux de l’y mettre, donnât précisément l’idée de la grandeur. Mais il y avait dans les proportions de la dame assise sur la Chronique de Nuremberg une sveltesse si fière, une harmonie si majestueuse, elle gardait une attitude à la fois si aisée et si noble, qu’elle me parut grande. Bien que mon encrier, qu’elle considérait avec une attention moqueuse comme si elle eût pu lire par avance tous les mots qui devaient en sortir au bout de ma plume, fût pour elle un bassin profond où elle eût noirci jusqu’à la jarretière ses bas de soie rose à coins d’or, elle était grande, vous dis-je, et imposante dans son enjouement.

Son costume, approprié à sa physionomie, était d’une extrême magnificence ; il consistait en une robe de brocart d’or et d’argent et en un manteau de velours nacarat, doublé de menu vair. La coiffure était une sorte de hennin à deux cornes, que des perles d’un bel orient rendaient clair et lumineux comme le croissant de la lune. Sa petite main blanche tenait une baguette qui attira mon attention d’une manière d’autant plus efficace que mes études archéologiques m’ont disposé à reconnaître avec quelque certitude les insignes par lesquels se distinguent les notables personnes de la légende et de l’histoire. Cette connaissance me fut utile en cette occasion. J’examinai la baguette, et je reconnus qu’elle avait été taillée dans une menue branche de coudrier. C’est, me dis-je, une baguette de fée ; conséquemment, la dame qui la tient est une fée.

Heureux de connaître la personne à qui j’avais affaire, j’essayai de rassembler mes idées pour lui adresser un compliment respectueux. J’eusse éprouvé quelque satisfaction, je le confesse, à lui parler doctement du rôle de ses pareilles, tant dans les races saxonne et germanique, que dans l’Occident latin. Une telle dissertation était dans ma pensée une façon ingénieuse de remercier cette dame d’être apparue à un vieil érudit, contrairement à l’usage constant de ses semblables, qui ne se montrent qu’aux enfants naïfs et aux villageois incultes.

« Pour être fée, on n’en est pas moins femme, me disais-je, et puisque madame Récamier, ainsi que je l’ouïs dire à J.-J. Ampère, comptait pour quelque chose l’impression que produisait sa beauté sur les petits ramoneurs, la dame surnaturelle qui est assise sur la Chronique de Nuremberg sera sans doute flattée d’entendre un érudit la traiter doctement comme une médaille, un sceau, une fibule ou un jeton. » Mais cette entreprise, qui coûtait beaucoup à ma timidité, me devint vraiment impossible, quand je vis la dame de la Chronique tirer vivement d’une aumônière, qu’elle portait au côté, des noisettes plus petites que je n’en vis jamais, en briser les coquilles entre ses dents et me les jeter au nez, tandis qu’elle croquait l’amande avec la gravité d’un enfant qui tète.

En une telle conjoncture, je fis ce qu’exigeait la dignité de la science, je me tus. Mais, les coquilles m’ayant causé un chatouillement pénible, je portai la main à mon nez et je constatai alors, à ma grande surprise, que mes lunettes en chevauchaient l’extrémité et que je voyais la dame non à travers, mais par-dessus les verres, chose incompréhensible, puisque mes yeux, usés sur les vieux textes, ne distinguent pas sans besicles un melon d’une carafe, placés tous deux au bout de mon nez.

Ce nez, remarquable par sa masse, sa forme et sa coloration, attira légitimement l’attention de la fée, car elle saisit ma plume d’oie, qui s’élevait comme un panache au-dessus de l’encrier, et elle promena sur mon nez les barbes de cette plume. J’eus parfois, en compagnie, l’occasion de me prêter aux espiègleries innocentes des jeunes demoiselles qui, m’associant à leurs jeux, m’offraient leur joue à baiser à travers un dossier de chaise ou m’invitaient à éteindre une bougie qu’elles élevaient tout à coup hors de la portée de mon souffle. Mais jusque-là aucune personne du sexe ne m’avait soumis à des caprices aussi familiers que de m’agacer les narines avec les barbes de ma propre plume. Je me rappelai heureusement une maxime de feu mon grand-père, qui avait coutume de dire que tout est permis aux dames, et que tout ce qui vient d’elles est grâce et faveur. Je reçus donc comme faveur et grâce les coquilles des noisettes et les barbes de la plume, et j’essayai de sourire. Bien plus ! je pris la parole :

– Madame, dis-je avec politesse et dignité, vous accordez l’honneur de votre visite, non à un morveux ni à un rustre, mais bien à un bibliothécaire assez heureux pour vous connaître et qui sait que jadis vous emmêliez dans les crèches les crins de la jument, buviez le lait dans les jattes écumeuses, couliez des graines à gratter dans le dos des aïeules, faisiez pétiller l’âtre aux nez des bonnes gens et, pour tout dire, mettiez le désordre et la gaieté dans la maison. Vous pouvez vous vanter, de plus, d’avoir, le soir, dans les bois, fait les plus jolies peurs du monde aux couples attardés. Mais je vous croyais évanouie à jamais depuis trois siècles au moins. Se peut-il, madame, qu’on vous voie en ce temps de chemins de fer et de télégraphe ? Ma concierge, qui fut nourrice en son temps, ne sait pas votre histoire, et mon petit voisin, que sa bonne mouche encore, affirme que vous n’existez point.

– Qu’en dites-vous ? s’écria-t-elle d’une voix argentine, en se campant dans sa petite taille royale d’une façon cavalière et en fouettant comme un hippogriffe le dos de la Chronique de Nuremberg.

– Je ne sais, lui répondis-je, en me frottant les yeux.

Cette réponse, empreinte d’un scepticisme profondément scientifique, fit sur mon interlocutrice le plus déplorable effet.

– Monsieur Sylvestre Bonnard, me dit-elle, vous n’êtes qu’un cuistre. Je m’en étais toujours doutée. Le plus petit des marmots qui vont par les chemins avec un pan de chemise à la fente de leur culotte me connaît mieux que tous les gens à lunettes de vos Instituts et de vos Académies. Savoir n’est rien, imaginer est tout. Rien n’existe que ce qu’on imagine. Je suis imaginaire. C’est exister cela, je pense ! On me rêve et je parais ! Tout n’est que rêve, et, puisque personne ne rêve de vous, Sylvestre Bonnard, c’est vous qui n’existez pas. Je charme le monde ; je suis partout, sur un rayon de lune, dans le frisson d’une source cachée, dans le feuillage mouvant qui chante, dans les blanches vapeurs qui montent, chaque matin, du creux des prairies, au milieu des bruyères roses, partout !… On me voit, on m’aime. On soupire, on frissonne sur la trace légère de mes pas qui font chanter les feuilles mortes. Je fais sourire les petits enfants, je donne de l’esprit aux plus épaisses nourrices. Penchée sur les berceaux, je lutine, je console et j’endors, et vous doutez que j’existe ! Sylvestre Bonnard, votre chaude douillette recouvre le cuir d’un âne.

Elle se tut ; l’indignation gonflait ses fines narines, et, tandis que j’admirais, malgré mon dépit, la colère héroïque de cette petite personne, elle promena ma plume dans l’encrier, comme un aviron dans un lac, et me la jeta au nez le bec en avant.

Je me frottai le visage, que je sentis tout mouillé d’encre. Elle avait disparu. Ma lampe s’était éteinte ; un rayon de lune traversait la vitre et descendait sur la Chronique de Nuremberg. Un vent frais, qui s’était élevé sans que je m’en aperçusse, faisait voler plumes, papiers et pains à cacheter. Ma table était toute tachée d’encre. J’avais laissé ma fenêtre entrouverte pendant l’orage. Quelle imprudence !

III

Lusance, 12 août.

J’ai écrit à ma gouvernante, comme je m’y étais engagé, que j’étais sain et sauf. Mais je me suis bien gardé de lui dire que j’eus un rhume de cerveau pour m’être endormi le soir, dans la bibliothèque, pendant que la fenêtre était ouverte, car l’excellente femme ne m’eût pas plus ménagé les remontrances que les parlements aux rois. « À votre âge, monsieur, m’eût-elle dit, être si peu raisonnable ! » Elle est assez simple pour croire que la raison augmente avec les années. Je lui semble une exception à cet égard.

N’ayant pas les mêmes motifs de taire mon aventure à madame de Gabry, je lui contai mon rêve tout au long. Je le lui contai comme il est dans ce journal et comme je l’eus en dormant. J’ignore l’art des fictions. Il se peut toutefois qu’en le contant et en l’écrivant j’aie mis çà et là quelques circonstances et quelques paroles qui n’y étaient point d’abord, non certes pour altérer la vérité, mais plutôt par un secret désir d’éclaircir et d’achever ce qui demeurait obscur et confus et en cédant peut-être à ce goût de l’allégorie que, dans mon enfance, j’ai reçu des Grecs.

Madame de Gabry m’écouta sans déplaisir.

– Votre vision, me dit-elle, est charmante, et il faut bien de l’esprit pour en avoir de pareilles.

– C’est donc, lui répondis-je, que j’ai de l’esprit quand je dors.

– Quand vous rêvez, reprit-elle ; et vous rêvez toujours !

Je sais bien qu’en parlant ainsi, madame de Gabry n’avait pas d’autre idée que de me faire plaisir, mais cette seule pensée mérite toute ma reconnaissance, et c’est dans un esprit de gratitude et de douce remembrance que je la note en ce cahier, que je relirai jusqu’à ma mort et qui ne sera lu par personne autre que moi.

J’employai les jours qui suivirent à achever l’inventaire des manuscrits de la bibliothèque de Lusance. Quelques mots confidentiels qui échappèrent à M. Paul de Gabry me causèrent une surprise pénible et me déterminèrent à conduire mon travail autrement que je ne l’avais commencé. J’appris de lui que la fortune de M. Honoré de Gabry, mal gérée depuis longtemps et emportée en grande partie par la faillite d’un banquier dont il me tut le nom, n’était transmise aux héritiers de l’ancien pair de France que sous la forme d’immeubles hypothéqués et de créances irrécouvrables.

M. Paul, d’accord avec ses cohéritiers, était décidé à vendre la bibliothèque, et je dus rechercher les moyens d’opérer cette vente le plus avantageusement possible. Étranger comme je le suis à tout négoce et trafic, je résolus de prendre conseil d’un libraire de mes amis. Je lui écrivis de me venir trouver à Lusance et, en attendant sa venue, je pris ma canne et mon chapeau et m’en allai visiter les églises du diocèse, dont quelques-unes renferment des inscriptions funéraires qui n’ont pas encore été relevées correctement.

Je quittai donc mes hôtes et partis en pèlerinage. Explorant tout le jour les églises et les cimetières, visitant les curés et les tabellions de village, soupant à l’auberge avec les colporteurs et les marchands de bestiaux, couchant dans des draps parfumés de lavande, je goûtai pendant une semaine entière un plaisir calme et profond à voir, tout en songeant aux morts, les vivants accomplir leur travail quotidien. Je ne fis, en ce qui concerne l’objet de mes recherches, que des découvertes médiocres qui me causèrent une joie modérée et par cela même salubre et nullement fatigante. Je relevai quelques épitaphes intéressantes et j’ajoutai à ce petit trésor plusieurs recettes de cuisine rustique dont un bon curé voulut bien me faire part.

Ainsi enrichi, je retournai à Lusance et je traversai la cour d’honneur avec l’intime satisfaction d’un bourgeois qui rentre chez lui. C’est là un effet de la bonté de mes hôtes, et l’impression que je ressentis alors sur leur seuil prouve mieux que tous les raisonnements l’excellence de leur hospitalité.

J’entrai jusque dans le grand salon sans rencontrer personne, et le jeune marronnier qui étendait là ses grandes feuilles me fit l’effet d’un ami. Mais ce que je vis ensuite sur la console me causa une telle surprise que je rajustai à deux mains mes besicles sur mon nez et que je me tâtai pour me redonner une notion au moins superficielle de ma propre existence. Il me vint à l’esprit, en une seconde, une vingtaine d’idées dont la plus soutenable fut que j’étais devenu fou. Il me semblait impossible que ce que je voyais existât, et il m’était impossible de ne pas le voir comme une chose existante. Ce qui causait ma surprise reposait, comme j’ai dit, sur la console, que surmontait une glace plombée et piquée.

Je m’aperçus dans cette glace, et je puis dire que j’ai vu une fois en ma vie l’image accomplie de la stupéfaction. Mais je me donnai raison à moi-même et je m’approuvai d’être stupéfait d’une chose stupéfiante.

L’objet, que j’examinais avec un étonnement que la réflexion ne diminuait pas, s’imposait à mon examen dans une entière immobilité. La persistance et la fixité du phénomène excluaient toute idée d’hallucination. Je suis totalement exempt des affections nerveuses qui perturbent le sens de la vue. La cause en est généralement due à des désordres stomacaux, et je suis pourvu, Dieu merci ! d’un excellent estomac. D’ailleurs, les illusions de la vue sont accompagnées de circonstances particulières et anormales qui frappent les hallucinés eux-mêmes et leur inspirent une sorte d’effroi. Or, je n’éprouvais rien de semblable, et l’objet que je voyais, bien qu’impossible en soi, m’apparaissait dans toutes les conditions de la réalité naturelle. Je remarquais qu’il avait trois dimensions et des couleurs et qu’il portait ombre. Ah ! si je l’examinais ! Les larmes m’en vinrent aux yeux, et je dus essuyer les verres de mes lunettes.

Enfin il fallut me rendre à l’évidence et constater que j’avais devant les yeux, la fée, la fée que j’avais rêvée l’autre soir dans la bibliothèque. C’était elle, c’était elle, vous dis-je ! Elle avait encore son air de reine enfantine, son attitude souple et fière ; elle tenait dans la main sa baguette de coudrier ; elle portait le hennin à deux cornes, et la queue de la robe de brocart serpentait autour de ses petits pieds. Même visage, même taille. C’est bien elle, et, pour qu’on ne s’y trompât pas, elle était assise sur le dos d’un vieux et gros bouquin tout semblable à la Chronique de Nuremberg. Son immobilité me rassurait à demi, et je craignis en vérité qu’elle ne tirât encore des noisettes de son aumônière pour m’en jeter les coquilles au visage.

Je restais là, bras ballants et bouche bée, quand la voix de madame de Gabry résonna à mon oreille.

– Vous examinez votre fée, monsieur Bonnard, me dit mon hôtesse ; eh bien ! la trouvez-vous ressemblante ?

Cela fut vite dit ; mais, en l’entendant, j’eus le temps de reconnaître que ma fée était une statuette modelée en cires colorées, avec beaucoup de goût et de sentiment, par une main encore inexpérimentée. Le phénomène, ainsi ramené à une interprétation rationnelle, ne laissait pas de me surprendre encore. Comment et par qui la dame de la Chronique était-elle parvenue à une existence matérielle ? C’est ce qu’il me tardait d’apprendre.

Me tournant vers madame de Gabry, je m’aperçus qu’elle n’était pas seule. Une jeune fille vêtue de noir se tenait près d’elle. Elle avait des yeux d’un gris aussi doux que le ciel de l’Île-de-France, et d’une expression à la fois intelligente et naïve. Au bout de ses bras un peu grêles se tourmentaient deux mains déliées, mais rouges, comme il convient à des mains de jeune fille. Prise dans sa robe de mérinos, elle était tout d’un jet comme un jeune arbre, et sa grande bouche annonçait la franchise. Je ne puis dire combien cette enfant me plut tout d’abord. Elle n’était pas belle, mais les trois fossettes de ses joues et de son menton riaient, et toute sa personne, qui gardait la gaucherie de l’innocence, avait je ne sais quoi de brave et de bon.

Mes regards allaient de la statuette à la fillette et je vis celle-ci rougir, mais franchement, largement, à flot.

– Eh bien, me dit mon hôtesse, qui, accoutumée à mes distractions, me faisait volontiers deux fois la même question, est-ce là véritablement la dame qui, pour vous voir, entra par la fenêtre que vous aviez laissée ouverte ? Elle fut bien effrontée, mais vous bien imprudent. Enfin la reconnaissez-vous ?

– C’est elle, répondis-je, et je la revois sur cette console telle que je la vis sur la table de la bibliothèque.

– S’il en est ainsi, répondit madame de Gabry, prenez-vous-en de cette ressemblance à vous d’abord, qui, pour un homme dénué de toute imagination, comme vous dites être, savez peindre vos songes sous de vives couleurs ; à moi ensuite, qui retins et sus redire fidèlement votre rêve, et enfin et surtout à mademoiselle Jeanne, qui a, sur mes indications précises, modelé la cire que vous voyez là.

Madame de Gabry avait pris, en parlant, la main de la jeune fille, mais celle-ci s’était dégagée et fuyait déjà dans le parc.

Madame de Gabry la rappela :

– Jeanne !… Peut-on être sauvage à ce point ! Venez qu’on vous gronde !

Mais rien ne fit, et l’effarouchée disparut dans le feuillage. Madame de Gabry s’assit dans le seul fauteuil qui restât au salon délabré.

– Je serais bien surprise, me dit-elle, si mon mari ne vous avait pas déjà parlé de Jeanne. Nous l’aimons beaucoup, et c’est une excellente enfant. Dites vrai, comment trouvez-vous sa statuette ?

Je répondis que c’était un ouvrage plein d’esprit et de goût, mais qu’il manquait à l’auteur l’étude et la pratique ; qu’au reste j’étais touché au possible de ce que de jeunes doigts eussent brodé de la sorte sur le canevas d’un bonhomme et figuré d’une façon si brillante les songeries d’un vieux radoteur.

– Si je vous demande ainsi votre avis, reprit madame de Gabry, c’est que Jeanne est une pauvre orpheline. Croyez-vous qu’elle puisse gagner quelque argent à faire des statuettes comme celle-ci ?

– Pour cela, non ! répondis-je ; et il n’y a pas trop à le regretter. Cette demoiselle est, dites-vous, affectueuse et tendre ; je vous en crois et j’en crois son visage. La vie d’artiste a des entraînements qui font sortir de la règle et de la mesure les âmes généreuses. Cette jeune créature est pétrie d’une argile aimante. Mariez-la.

– Mais elle n’a pas de dot ! me répondit madame de Gabry.

Puis, baissant un peu la voix :

– À vous, monsieur Bonnard, je puis tout dire. Le père de cette enfant était un financier bien connu. Il montait de grandes affaires. Il avait l’esprit aventureux et séduisant. Ce n’était pas un malhonnête homme : il se trompait lui-même avant de tromper les autres. Et c’est encore là, peut-être, la plus grande habileté. Nous étions en relations fréquentes avec lui. Il nous ensorcela tous, mon mari, mon oncle, mes cousins. Son effondrement fut subit. Dans ce désastre, la fortune de mon oncle – Paul vous l’a dit – sombra aux trois quarts. Nous fûmes beaucoup moins atteints, et, puisque nous n’avons pas d’enfants !… Il mourut peu de temps après sa ruine, ne laissant absolument rien ; c’est ce qui me fait dire qu’il était probe. Vous devez connaître son nom, qu’on a vu dans les journaux : Noël Alexandre. Sa femme était fort aimable ; je crois qu’elle avait été jolie. Elle aimait un peu trop paraître. Mais elle montra du courage et de la dignité lors de la ruine de son mari. Elle mourut un an après lui, laissant Jeanne seule au monde. Elle n’avait rien pu sauver de sa fortune personnelle, qui était assez belle. Madame Noël Alexandre était une Allier, la fille d’Achille Allier, de Nevers.

– La fille de Clémentine ! m’écriai-je. Clémentine est morte et sa fille est morte ! L’humanité se compose presque tout entière des morts, tant c’est peu que les vivants au regard de la multitude de ceux qui ont vécu. Qu’est-ce donc que cette vie, plus brève que la brève mémoire des hommes !

Et je fis cette prière mentale :

« D’où vous êtes aujourd’hui, Clémentine, regardez ce cœur maintenant refroidi par l’âge, mais dont le sang bouillonna jadis pour vous, et dites s’il ne se ranime pas à la pensée d’aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe, puisque vous avez passé, vous et votre fille ; mais la vie est immortelle ; c’est elle qu’il faut aimer dans ses figures sans cesse renouvelées.

» J’étais avec mes livres comme l’enfant qui agite des osselets. Ma vie, en ses derniers jours prend un sens, un intérêt, une raison d’être. Je suis grand-père. La petite-fille de Clémentine est pauvre. Je ne veux pas qu’un autre que moi la pourvoie et la dote. »

Voyant que je pleurais, madame de Gabry s’éloigna lentement.

IV

Paris, 16 avril.

Saint Droctovée et les premiers abbés de Saint-Germain-des-Prés m’occupent depuis quarante ans, mais je ne sais si j’écrirai leur histoire avant d’aller les rejoindre. Il y a déjà longtemps que je suis vieux. Un jour de l’an passé, sur le pont des Arts, quelqu’un de mes confrères de l’Institut se plaignit devant moi de l’ennui de vieillir. « C’est encore, lui répondit Sainte-Beuve, le seul moyen qu’on ait trouvé de vivre longtemps. » J’ai usé de ce moyen, et je sais ce qu’il vaut. Le dommage est, non point de trop durer, mais bien de voir tout passer autour de soi. Mère, femme, amis, enfants, la nature fait et défait ces divins trésors avec une morne indifférence, et il se trouve qu’enfin nous n’avons aimé, nous n’avons embrassé que des ombres. Mais il en est de si douces ! Si jamais créature glissa comme une ombre dans la vie d’un homme, c’est bien la jeune fille que j’aimais quand (chose incroyable à cette heure) j’étais moi-même un jeune homme. Et pourtant le souvenir de cette ombre est encore aujourd’hui une des meilleures réalités de ma vie.

Un sarcophage chrétien des catacombes de Rome porte une formule d’imprécation dont j’ai appris avec le temps à comprendre le sens terrible. Il y est dit : « Si quelque impie viole cette sépulture, qu’il meure le dernier des siens ! » En ma qualité d’archéologue, j’ai ouvert des tombeaux, remué des cendres, pour recueillir les lambeaux d’étoffes, les ornements de métal et les gemmes qui étaient mêlés à ces cendres. Je l’ai fait par une curiosité de savant, de laquelle la vénération et la piété n’étaient point absentes. Puisse la malédiction gravée par un des premiers disciples des apôtres sur la tombe d’un martyr ne jamais m’atteindre ! Mais comment me frapperait-elle ? Je ne dois pas craindre de survivre aux miens tant qu’il y aura des hommes sur la terre, car il en est toujours qu’on peut aimer.

Hélas ! la puissance d’aimer s’affaiblit et se perd avec l’âge comme toutes les autres énergies de l’homme. L’exemple le prouve et c’est là ce qui m’effraie. Suis-je certain de n’avoir pas moi-même éprouvé déjà ce grand dommage ? Je l’aurais assurément éprouvé sans une heureuse rencontre qui m’a rajeuni. Les poètes parlent de la fontaine de Jouvence : elle existe, elle jaillit de dessous terre à chacun de nos pas. Et l’on passe sans y boire !

Depuis que j’ai trouvé la petite-fille de Clémentine, ma vie, qui n’avait plus d’utilité, a repris un sens et une raison d’être.

Aujourd’hui, je prends le soleil, comme on dit en Provence ; je le prends sur la terrasse du Luxembourg, au pied de la statue de Marguerite de Navarre. C’est un soleil de printemps, capiteux comme un vin jeune. Je suis assis et je songe. Mes pensées s’échappent de ma tête comme la mousse d’une bouteille de bière. Elles sont légères et leur pétillement m’amuse. Je rêve ; cela est bien permis, je pense à un bonhomme qui publia trente volumes de textes anciens et collabora pendant vingt-six ans au Journal des savants. J’ai la satisfaction d’avoir fait ma tâche aussi bien qu’il m’était possible et d’avoir pleinement exercé les médiocres facultés que la nature m’avait données. Mes efforts ne furent pas tout à fait vains, et j’ai contribué, pour ma modeste part, à cette renaissance des travaux historiques qui restera l’honneur de ce siècle inquiet. Je serai compté certes parmi les dix ou douze érudits qui révélèrent à la France ses antiquités littéraires. Ma publication des œuvres poétiques de Gauthier de Coincy inaugura une méthode judicieuse et fit date. C’est dans le calme sévère de la vieillesse que je me décerne à moi-même ce prix mérité, et Dieu, qui voit mon âme, sait si l’orgueil ou la vanité ont la moindre part à la justice que je me rends.

Mais je suis las, mes yeux se troublent, ma main tremble, et je vois mon image en ces vieillards d’Homère que leur faiblesse écartait des combats et qui, assis sur les remparts, élevaient leurs voix comme les cigales dans la feuillée.

Ainsi allaient mes pensées quand trois jeunes gens s’assirent bruyamment dans mon voisinage. Je ne sais si chacun d’eux était venu en trois bateaux, comme le singe de La Fontaine, mais il est certain que les trois se mirent sur douze chaises. Je pris plaisir à les observer, non qu’ils eussent rien de bien extraordinaire, mais parce que je leur trouvai cet air brave et joyeux qui est naturel à la jeunesse. Ils appartenaient aux écoles. J’en fus assuré moins peut-être aux livres qu’ils tenaient à la main qu’au caractère de leur physionomie. Car tous ceux qui s’occupent des choses de l’esprit se reconnaissent dès l’abord par un je ne sais quoi qui leur est commun. J’aime beaucoup les jeunes gens et ceux-ci me plurent, malgré certaines façons provocantes et farouches qui me rappelèrent à merveille le temps de mes études. Toutefois ils ne portaient point, comme nous, de longs cheveux sur des pourpoints de velours ; ils ne se promenaient pas, comme nous, avec une tête de mort ; ils ne s’écriaient pas, comme nous : « Enfer et malédiction ! » Ils étaient correctement vêtus et ni leur costume ni leur langage n’empruntaient rien au Moyen Âge. Je dois ajouter qu’ils s’occupèrent des femmes qui passaient sur la terrasse et qu’ils en apprécièrent quelques-unes en termes assez vifs. Mais leurs réflexions sur ce sujet n’allèrent point jusqu’à m’obliger à quitter la place. Au reste, quand la jeunesse est studieuse, je lui permets d’avoir ses gaietés.

Un d’eux ayant fait je ne sais quelle plaisanterie galante :

– Qu’est-ce à dire ? s’écria, avec un léger accent gascon, le plus petit et le plus brun des trois. C’est à nous autres physiologistes à nous occuper de la matière vivante. Quant à vous, Gélis, qui, comme tous vos confrères les archivistes paléographes, n’existez que dans le passé, occupez-vous de ces femmes de pierre qui sont vos contemporaines.

Et il lui montrait du doigt les statues des dames de l’ancienne France qui s’élèvent toutes blanches, en demi-cercle sous les arbres de la terrasse. Cette plaisanterie, insignifiante en elle-même, m’apprit du moins que celui qu’on nommait Gélis était un élève de l’École des chartes. La suite de la conversation me fit savoir que son voisin, blond et blême jusqu’à l’effacement, silencieux et sarcastique, était Boulmier, son camarade d’école. Gélis et le futur docteur (je souhaite qu’il le devienne un jour) discouraient ensemble avec beaucoup de fantaisie et de verve. Après s’être élevés jusqu’aux plus hautes spéculations, ils jouaient sur les mots et disaient de ces bêtises particulières aux gens d’esprit ; je veux dire des bêtises énormes. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’ils ne consentaient à soutenir que les plus monstrueux paradoxes. À la bonne heure ! Je n’aime pas les jeunes gens trop raisonnables.

L’étudiant en médecine, ayant regardé le titre du livre que Boulmier tenait à la main :

– Tiens ! lui dit-il, tu lis du Michelet, toi !

– Oui, répondit gravement Boulmier, j’aime les romans.

Gélis, qui les dominait de sa belle taille élancée, de son geste impérieux et de sa parole prompte, prit le livre, le feuilleta et dit :

– C’est le Michelet de la dernière manière, le meilleur Michelet. Plus de récit ! Des colères, des pâmoisons, une crise d’épilepsie à propos de faits qu’il dédaigne d’exposer. Des cris de petit enfant, des envies de femme grosse ! des soupirs et pas une phrase faite ! C’est étonnant !

Et il rendit le livre à son camarade. « Cette folie est amusante, me dis-je, et non pas si dénuée de sens qu’elle en a l’air. Car il y a bien un peu d’agitation et je dirais même de trépidation dans les derniers écrits de notre grand Michelet. »

Mais l’étudiant provençal affirma que l’histoire était un exercice de rhétorique tout à fait méprisable. Selon lui, la seule et vraie histoire est l’histoire naturelle de l’homme. Michelet était dans la voie quand il rencontra la fistule de Louis XIV, mais il retomba tout aussitôt dans la vieille ornière.

Ayant exprimé cette judicieuse pensée, le jeune physiologiste alla rejoindre un groupe d’amis qui passait. Les deux archivistes, moins apparentés dans le jardin trop distant de la rue Paradis-au-Marais, restèrent en tête à tête et se mirent à causer de leurs études. Gélis, qui achevait sa troisième année d’école, préparait une thèse dont il exposa le sujet avec un enthousiasme juvénile. À la vérité, ce sujet me parut bon et d’autant meilleur que j’ai cru devoir moi-même en traiter récemment une notable partie. C’était le Monasticon gallicanum. Le jeune érudit (je lui donne ce nom comme un présage) voulait expliquer toutes les planches gravées vers 1690 pour l’ouvrage que Dom Germain eût fait imprimer sans l’irrémédiable empêchement qu’on ne prévoit guère et qu’on n’évite jamais. Dom Germain laissa du moins en mourant son manuscrit complet et bien en ordre. En ferai-je autant du mien ? Mais ce n’est point la question. M. Gélis, autant que je pus le comprendre, se proposait de consacrer une notice archéologique à chacune des abbayes figurées par les humbles graveurs de Dom Germain.

Son ami lui demanda s’il connaissait tous les documents manuscrits et imprimés relatifs à son sujet. C’est alors que je dressai l’oreille. Ils parlèrent d’abord des sources originales, et je dois reconnaître qu’ils le firent avec une suffisante méthode, malgré d’innombrables et difformes calembours. Puis ils en vinrent aux travaux de la critique contemporaine.

– As-tu lu, dit Boulmier, la notice de Courajod ?

« Bon ! » me dis-je.

– Oui, répondit Gélis ; c’est un travail consciencieux.

– As-tu lu, dit Boulmier, l’article de Tamisey de Larroque dans la Revue des questions historiques ?

« Bon ! » me dis-je pour la seconde fois.

– Oui, répondit Gélis, et j’y ai trouvé des indications utiles.

– As-tu lu, dit Boulmier, le Tableau des abbayes bénédictines en 1600, par Sylvestre Bonnard ?

« Bon ! » me dis-je pour la troisième fois.

– Mon Dieu ! non, répondit Gélis. Et je ne sais si je le lirai. Sylvestre Bonnard est un imbécile.

En tournant la tête, je vis que l’ombre avait gagné la place où j’étais. Il faisait frais et je m’estimai fort sot de risquer un rhumatisme à écouter les impertinences de deux jeunes fats.

« Ah ! ah ! me dis-je en me levant. Que cet oisillon jaseur fasse sa thèse et la soutienne. Il trouvera mon collègue Quicherat ou quelque autre professeur de l’École pour lui montrer son béjaune. Je le nomme proprement un polisson, et vraiment, en y songeant comme j’y songe à cette heure, ce qu’il a dit de Michelet est intolérable et passe les bornes. Parler ainsi d’un vieux maître plein de génie ! c’est abominable ! »

17 avril.

– Thérèse, donnez-moi mon chapeau neuf, ma meilleure redingote et ma canne à pomme d’argent.

Mais Thérèse est sourde comme un sac de charbon et lente comme la justice. Les ans en sont la cause. Le pis est qu’elle croit avoir ouïe fine et bon pied : et, fière de ses soixante ans d’honnête domesticité, elle sert son vieux maître avec le plus vigilant despotisme.

Que vous disais-je ?… La voici qui ne veut pas me donner ma canne à pomme d’argent, de peur que je ne la perde. Il est vrai que j’oublie assez souvent parapluies et béquilles dans les omnibus et chez les libraires. Mais j’ai une bonne raison pour prendre aujourd’hui mon vieux jonc dont la pomme d’argent ciselé représente Don Quichotte galopant, la lance en arrêt, contre des moulins à vent, tandis que Sancho Pança, les bras au ciel, le conjure en vain de s’arrêter. Cette canne est tout ce que j’ai recueilli de l’héritage de mon oncle, le capitaine Victor, qui fut de son vivant plus semblable à Don Quichotte qu’à Sancho Pança et qui aimait les coups aussi naturellement qu’on les craint d’ordinaire.

Depuis trente ans, je la porte, cette canne, à chaque course mémorable ou solennelle que je fais, et les deux figurines du seigneur et de l’écuyer m’inspirent et me conseillent. Je crois les entendre. Don Quichotte me dit :

– Pense fortement de grandes choses, et sache que la pensée est la seule réalité du monde. Hausse la nature à ta taille, et que l’univers entier ne soit pour toi que le reflet de ton âme héroïque. Combats pour l’honneur ; cela seul est digne d’un homme, et s’il t’arrive de recevoir des blessures, répands ton sang comme une rosée bienfaisante, et souris.

Et Sancho Pança me dit à son tour :

– Reste ce que le ciel t’a fait, mon compère. Préfère la croûte de pain qui sèche dans ta besace aux ortolans qui rôtissent dans la cuisine du seigneur. Obéis à ton maître, sage ou fou, et ne t’embarrasse pas le cerveau de trop de choses inutiles. Crains les coups : c’est tenter Dieu que de chercher le péril.

Mais si le chevalier incomparable et son non pareil écuyer sont en image au bout de ce bâton, ils sont en réalité dans mon for intérieur. Nous avons tous en nous un Don Quichotte et un Sancho que nous écoutons, et alors même que Sancho nous persuade, c’est Don Quichotte qu’il nous faut admirer… Mais trêve de radotage ! et allons chez madame de Gabry pour une affaire qui passe le train ordinaire de la vie.

Même jour.

Je trouvai madame de Gabry vêtue de noir et mettant ses gants.

– Je suis prête, me dit-elle.

Prête, c’est ainsi que je l’ai trouvée en toute occasion de bien faire.

Nous descendîmes l’escalier et montâmes en voiture.

Je ne sais quelle secrète influence je craignais de dissiper en rompant le silence, mais nous suivîmes les larges boulevards déserts en regardant, sans rien dire, les croix, les cippes et les couronnes qui attendent chez le marchand leur funèbre clientèle.

Le fiacre s’arrêta aux derniers confins de la terre des vivants, devant la porte sur laquelle sont gravées des paroles d’espérance.

Nous allâmes le long d’une allée de cyprès, puis nous suivîmes un chemin étroit ménagé entre des tombes.

– C’est là, me dit-elle.

Sur la frise ornée de torches renversées, cette inscription était gravée :

FAMILLES ALLIER ET ALEXANDRE

Une grille fermait l’entrée du monument. Au fond, surmontant un autel couvert de roses, une plaque de marbre portait des noms parmi lesquels je lus ceux de Clémentine et de sa fille.

Ce que je ressentis alors fut quelque chose de profond et de vague qui ne peut s’exprimer que par les sons d’une belle musique. J’entendis des instruments d’une douceur céleste chanter dans ma vieille âme. Aux graves harmonies d’un hymne funéraire se mêlaient les notes voilées d’un cantique d’amour, car mon âme confondait dans un même sentiment la morne gravité du présent et les grâces familières du passé.

En quittant cette tombe que madame de Gabry avait parfumée de roses, nous traversâmes le cimetière sans nous rien dire. Quand nous fûmes de nouveau au milieu des vivants, ma langue se délia.

– Tandis que je vous suivais dans ces allées muettes, dis-je à madame de Gabry, je songeais à ces anges des légendes qu’on rencontre aux confins mystérieux de la vie et de la mort. La tombe à laquelle vous m’avez conduit, et que j’ignorais comme presque tout ce qui touche celle qu’elle recouvre avec les siens, m’a rappelé des émotions uniques dans ma vie et qui sont dans cette vie si terne comme une lumière sur un chemin noir. La lumière s’éloigne à mesure que la route s’allonge ; je suis presque au bas de la dernière côte, et pourtant, je vois la lueur aussi vive chaque fois que je me retourne. Les souvenirs se pressent dans mon âme. Je suis comme un vieux chêne noueux et moussu qui réveille des nichées d’oiseaux chanteurs en agitant ses branches. Par malheur la chanson de mes oiseaux est vieille comme le monde et ne peut amuser que moi.

– Cette chanson me charmera, me dit-elle. Contez-moi vos souvenirs, et parlez-moi comme à une vieille femme. J’ai trouvé ce matin trois fils blancs dans mes cheveux.

– Voyez-les venir sans regret, madame, répondis-je : le temps n’est doux que pour ceux qui le prennent en douceur. Et quand, dans de longues années, une légère écume d’argent bordera vos bandeaux noirs, vous serez revêtue d’une beauté nouvelle, moins vive, mais plus touchante que la première, et vous verrez votre mari admirer vos cheveux blancs à l’égal de la boucle noire que vous lui donnâtes en vous mariant et qu’il porte dans un médaillon comme une chose sainte. Ces boulevards sont larges et peu fréquentés. Nous pourrons causer tout à l’aise en cheminant. Je vous dirai d’abord comment j’ai connu le père de Clémentine. Mais n’attendez rien d’extraordinaire, rien de remarquable, car vous seriez grandement déçue.

» M. de Lessay habitait le second étage d’une vieille maison de l’avenue de l’Observatoire, dont la façade de plâtre ornée de bustes antiques et le grand jardin sauvage furent les premières images qui s’imprimèrent dans mes yeux d’enfant ; et sans doute, lorsque viendra le jour inévitable, elles se glisseront les dernières sous mes paupières appesanties. Car c’est dans cette maison que je suis né ; c’est dans ce jardin que j’appris, en jouant, à sentir et à connaître quelques parcelles de ce vieil univers. Heures charmantes, heures sacrées ! quand l’âme toute fraîche découvre le monde, qui se revêt pour elle d’un éclat caressant et d’un charme mystérieux. C’est qu’en effet, madame, l’univers n’est que le reflet de notre âme.

» Ma mère était une créature bien heureusement douée. Elle se levait avec le soleil comme les oiseaux, auxquels elle ressemblait par l’industrie domestique, par l’instinct maternel, par un perpétuel besoin de chanter et par une sorte de grâce brusque que je sentais fort bien, tout enfant que j’étais. Elle était l’âme de la maison, qu’elle remplissait de son activité ordonnée et joyeuse. Mon père était aussi lent qu’elle était vive. Je me rappelle son visage placide sur lequel passait par moment un sourire ironique. Il était fatigué, et il aimait sa fatigue. Assis près de la fenêtre, dans son grand fauteuil, il lisait du matin au soir, et c’est de lui que je tiens l’amour des livres. J’ai dans ma bibliothèque un Mably et un Raynal qu’il a annotés de sa main d’un bout à l’autre. Il ne fallait point espérer qu’il se mêlât de rien au monde. Quand ma mère essayait par des ruses gracieuses de le tirer de son repos, il hochait la tête avec cette douceur inexorable qui fait la force des caractères faibles. Il désespérait la pauvre femme, qui n’entrait pas du tout dans cette sagesse contemplative et ne comprenait de la vie que les soins quotidiens et le gai travail de chaque heure. Elle le croyait malade et craignait qu’il ne le devînt davantage. Mais son apathie avait une autre cause.

» Mon père, entré dans les bureaux de la marine, sous M. Decrès, en 1801, fit preuve d’un véritable talent d’administrateur. L’activité était grande alors dans le département de la marine, et mon père devint, en 1805, chef de la deuxième division administrative. Cette année-là, l’empereur, auquel il avait été signalé par le ministre, lui demanda un rapport sur l’organisation de la marine anglaise. Ce travail, empreint, à l’insu du rédacteur, d’un esprit profondément libéral et philosophique, ne fut terminé qu’en 1807, dix-huit mois environ après la défaite de l’amiral Villeneuve à Trafalgar. Napoléon, qui, depuis cette sinistre journée, ne voulait plus entendre parler d’un vaisseau, feuilleta le mémoire avec colère, et le jeta au feu en s’écriant : « Des phrases ! des phrases ! des phrases ! » On rapporta à mon père que la colère de l’empereur était telle en ce moment qu’il foulait le manuscrit sous sa botte, dans le feu de la cheminée. C’était d’ailleurs son habitude, quand il était irrité, de tisonner avec ses pieds, jusqu’à ce qu’il eût roussi ses semelles.

» Mon père ne se releva jamais de cette disgrâce, et l’inutilité de tous ses efforts pour bien faire fut certainement la cause de l’apathie dans laquelle il tomba plus tard. Pourtant Napoléon, de retour de l’île d’Elbe, le fit appeler et le chargea de rédiger, dans un esprit patriotique et libéral, des proclamations et des bulletins à la flotte. Après Waterloo, mon père, plus attristé que surpris, resta à l’écart et ne fut point inquiété. Seulement on s’accorda à dire que c’était un jacobin, un buveur de sang, un de ces hommes qu’on ne peut pas voir. Le frère aîné de ma mère, Victor Maldent, capitaine d’infanterie, mis à la demi-solde en 1814 et licencié en 1815, aggravait par sa mauvaise attitude les difficultés que la chute de l’empire avait causées à mon père. Le capitaine Victor criait dans les cafés et dans les bals publics que les Bourbons avaient vendu la France aux Cosaques. Il découvrait à tout venant une cocarde tricolore cachée dans la coiffe de son chapeau ; il portait avec ostentation une canne dont le pommeau, travaillé au tour, avait pour ombre la silhouette de l’empereur.

» Si vous n’avez pas vu, madame, certaines lithographies de Charlet, vous ne pouvez vous faire aucune idée de la physionomie de l’oncle Victor quand, serré à la taille dans sa redingote à brandebourgs, portant sur la poitrine sa croix d’honneur et des violettes, il se promenait dans le jardin des Tuileries avec une farouche élégance.

» L’oisiveté et l’intempérance donnèrent le plus mauvais goût à ses passions politiques. Il insultait les gens qu’il voyait lire la Quotidienne ou le Drapeau blanc, et les forçait à se battre avec lui. Il eut ainsi la douleur et la honte de blesser en duel un enfant de seize ans. Enfin, mon oncle Victor était tout le contraire d’un homme sage ; et, comme il venait déjeuner et dîner chez nous tous les jours que Dieu faisait, son mauvais renom s’attachait à notre foyer. Mon pauvre père souffrait cruellement des incartades de son hôte, mais, comme il était bon, il laissait sans rien dire sa porte ouverte au capitaine, qui l’en méprisait cordialement.

» Ce que je vous raconte là, madame, me fut expliqué depuis. Mais mon oncle le capitaine m’inspirait alors le plus pur enthousiasme, et je me promettais bien de lui ressembler un jour autant qu’il me serait possible. Un beau matin, pour commencer la ressemblance, je me campai le poing sur la hanche et jurai comme un mécréant. Mon excellente mère m’appliqua sur la joue un soufflet si leste, que je restai quelque temps stupéfait avant de fondre en larmes. Je vois encore le vieux fauteuil de velours d’Utrecht jaune derrière lequel je répandis ce jour-là d’innombrables pleurs.

» J’étais alors un bien petit homme. Un matin mon père, m’ayant pris dans ses bras, selon son habitude, me sourit avec cette nuance de raillerie qui donnait quelque chose de piquant à son éternelle douceur. Pendant qu’assis sur ses genoux je jouais avec ses longs cheveux gris, il me disait des choses que je ne comprenais pas très bien, mais qui m’intéressaient beaucoup par cela même qu’elles étaient mystérieuses. Je crois, sans en être bien sûr, qu’il me contait, ce matin-là, l’histoire du petit roi d’Yvetot, d’après la chanson. Tout à coup nous entendîmes un grand bruit et les vitres résonnèrent. Mon père m’avait laissé glisser à ses pieds ; ses bras étendus battaient l’air en tremblant ; sa face était inerte et toute blanche, avec des yeux énormes. Il essaya de parler, mais ses dents claquaient. Enfin, il murmura : « Ils l’ont fusillé ! » Je ne savais ce qu’il voulait dire et j’éprouvais une terreur obscure. J’ai su depuis qu’il parlait du maréchal Ney, tombé le 7 décembre 1815, sous le mur qui fermait un terrain vague attenant à notre maison.

» Vers ce temps, je rencontrais souvent dans l’escalier un vieillard (ce n’était peut-être pas tout à fait un vieillard), dont les petits yeux noirs brillaient avec une extraordinaire vivacité, sur un visage basané et immobile. Il ne me semblait pas vivant, ou, du moins, il ne me semblait pas vivre de la même façon que les autres hommes. J’avais vu, chez M. Denon, où mon père m’avait mené, une momie rapportée d’Égypte ; et je me figurais de bonne foi que la momie de M. Denon se réveillait quand elle était seule, sortait de son coffre doré, mettait un habit noisette et une perruque poudrée, et que c’était alors M. de Lessay. Et aujourd’hui même, chère madame, tout en repoussant cette opinion comme dénuée de fondement, je dois confesser que M. de Lessay ressemblait beaucoup à la momie de M. Denon. C’est assez pour expliquer que ce personnage m’inspirait une terreur fantastique.

» En réalité, M. de Lessay était un petit gentilhomme et un grand philosophe. Disciple de Mably et de Rousseau, il se flattait d’être sans préjugés, et cette prétention était à elle seule un gros préjugé. Je vous parle, madame, d’un contemporain d’un âge disparu. Je crains de ne pas me faire comprendre et je suis certain de ne pas vous intéresser. Cela est si loin de nous ! Mais j’abrège autant qu’il est possible ; d’ailleurs, je ne vous ai rien promis d’intéressant, et vous ne pouviez pas vous attendre à ce qu’il y eût de grandes aventures dans la vie de Sylvestre Bonnard. »

Madame de Gabry m’encouragea à poursuivre et je le fis en ces termes :

– M. de Lessay était brusque avec les hommes et courtois envers les dames. Il baisait la main de ma mère, que les mœurs de la république et de l’empire n’avaient point habituée à cette galanterie. Par lui, je touchai à l’époque de Louis XVI. M. de Lessay était géographe, et personne, à ce que je crois, ne s’est montré aussi fier que lui de s’occuper de la figure de cette terre. Il avait fait dans l’ancien régime de l’agriculture en philosophe et consumé ainsi ses champs jusqu’au dernier arpent. N’ayant plus une motte de terre à lui, il s’empara du globe entier et dressa une quantité extraordinaire de cartes, d’après les relations de voyageurs. Nourri comme il l’était de la plus pure moelle de l’Encyclopédie, il ne se bornait pas à parquer les humains à tel degré, tant de minutes et tant de secondes de latitude et de longitude. Il s’occupait de leur bonheur, hélas ! Il est à remarquer, madame, que les hommes qui se sont occupés du bonheur des peuples ont rendu leurs proches bien malheureux. M. de Lessay était royaliste voltairien, espèce assez commune alors parmi les ci-devant. Il était plus géomètre que d’Alembert, plus philosophe que Jean-Jacques et plus royaliste que Louis XVIII. Mais son amour pour le roi n’était rien en comparaison de sa haine pour l’empereur. Il était entré dans la conspiration de Georges contre le premier consul ; l’instruction l’ayant ignoré ou méprisé, il ne figura pas parmi les accusés ; il ne pardonna jamais cette injure à Bonaparte, qu’il nommait l’ogre de Corse, et à qui il n’aurait jamais confié, disait-il, un régiment, tant il le trouvait un pitoyable militaire.

» En 1813, M. de Lessay, veuf depuis de longues années, épousa, à l’âge de cinquante-cinq ans environ, une très jeune femme qu’il employa à dessiner des cartes géographiques, et qui lui donna une fille et mourut en couches. Ma mère l’avait soignée dans sa courte maladie ; elle veilla à ce que l’enfant ne manquât de rien. Cette enfant se nommait Clémentine.

» De cette mort et de cette naissance datent les relations de ma famille avec M. de Lessay. Comme je sortais alors de la première enfance, je m’obscurcis et m’épaissis ; je perdis le don charmant de voir et de sentir, et les choses ne me causèrent plus ces surprises délicieuses qui font l’enchantement de l’âge le plus tendre. Aussi ne me reste-t-il plus aucun souvenir des temps qui suivirent la naissance de Clémentine ; je sais seulement qu’à peu de mois d’intervalle j’éprouvai un malheur dont la pensée me serre encore le cœur. Je perdis ma mère. Un grand silence, un grand froid et une grande ombre enveloppèrent subitement la maison.

» Je tombai dans une sorte d’engourdissement. Mon père m’envoya au lycée, et j’eus bien de la peine à sortir de ma torpeur.

» Je n’étais pourtant pas tout à fait un imbécile, et mes professeurs m’apprirent à peu près tout ce qu’ils voulurent, c’est-à-dire un peu de grec et de latin. Je n’eus commerce qu’avec les Anciens. J’appris à estimer Miltiade et à admirer Thémistocle. Quintus Fabius me devint familier, autant du moins que la familiarité m’était possible avec un si grand consul. Fier de ces hautes relations, je n’abaissai plus les yeux sur la petite Clémentine et sur son vieux père, qui d’ailleurs partirent un jour pour la Normandie sans que je daignasse m’inquiéter de leur retour.

» Ils revinrent pourtant, madame, ils revinrent ! Influences du ciel, énergies de la nature, puissances mystérieuses qui répandez sur les hommes le don d’aimer, vous savez si j’ai revu Clémentine ! Ils entrèrent dans notre triste demeure. M. de Lessay ne portait plus perruque. Chauve, avec des mèches grises sur ses tempes rouges, il annonçait une robuste vieillesse. Mais cette divine créature que je voyais resplendir à son bras et dont la présence illuminait le vieux salon fané, ce n’était donc pas une apparition, c’était donc Clémentine ! Je le dis en vérité : ses yeux bleus, ses yeux de pervenche me parurent une chose surnaturelle, et encore aujourd’hui je ne puis m’imaginer que ces deux joyaux animés aient subi les fatigues de la vie et la corruption de la mort.

» Elle se troubla un peu en saluant mon père, qu’elle ne connaissait pas. Son teint était légèrement rosé et sa bouche entrouverte souriait de ce sourire qui fait songer à l’infini, sans doute parce qu’il ne trahit aucune pensée précise et qu’il n’exprime que la joie de vivre et le bonheur d’être belle. Son visage brillait sous une capote rose comme un bijou dans un écrin ouvert ; elle portait une écharpe de cachemire sur une robe de mousseline blanche froncée à la taille et qui laissait passer le bout d’une bottine mordorée… Ne vous moquez point, chère madame ; c’était la mode alors, et je ne sais si les nouvelles ont autant de simplicité, de fraîcheur et de grâce décente.

» M. de Lessay nous dit qu’ayant entrepris la publication d’un atlas historique, il revenait habiter Paris et s’arrangerait avec plaisir de son ancien appartement, s’il était vacant. Mon père demanda à mademoiselle de Lessay si elle était heureuse de venir dans la capitale. Elle l’était, car son sourire s’épanouit. Elle souriait aux fenêtres ouvertes sur le jardin vert et lumineux ; elle souriait au Marius de bronze assis dans les ruines de Carthage sur le cadran de la pendule ; elle souriait aux vieux fauteuils de velours jaune et au pauvre étudiant qui n’osait lever les yeux sur elle. À compter de ce jour, comme je l’aimai !

» Mais nous voici arrivés rue de Sèvres et bientôt nous verrons vos fenêtres. Je suis un bien mauvais conteur et, si je m’avisais par impossible de composer un roman, je n’y réussirais guère. J’ai préparé longuement un récit que je vais vous faire en quelques mots ; car il y a une certaine délicatesse, une certaine grâce de l’âme qu’un vieillard blesserait en s’étendant avec complaisance sur les sentiments de l’amour même le plus pur. Faisons quelques pas sur ce boulevard bordé de couvents, et mon récit tiendra aisément dans l’espace qui nous sépare du petit clocher que vous voyez là-bas.

» M. de Lessay, apprenant que je sortais de l’École des chartes, me jugea digne de collaborer à son atlas historique. Il s’agissait de déterminer sur une suite de cartes ce que le vieillard philosophe nommait les vicissitudes des empires depuis Noé jusqu’à Charlemagne. M. de Lessay avait emmagasiné dans sa tête toutes les erreurs du XVIIIe siècle en matière d’antiquités. J’étais, en histoire, de l’école des novateurs et dans un âge où l’on ne sait guère feindre. La façon dont le vieillard comprenait ou plutôt ne comprenait pas les temps barbares, son obstination à voir dans la haute antiquité des princes ambitieux, des prélats hypocrites et cupides, des citoyens vertueux, des poètes philosophes et autres personnages qui n’ont jamais existé que dans les romans de Marmontel, me rendait horriblement malheureux et m’inspira d’abord toutes sortes d’objections fort rationnelles sans doute, mais parfaitement inutiles et quelquefois dangereuses. M. de Lessay était bien irascible et Clémentine était bien belle. Entre elle et lui, je passais des heures de tortures et de délices. J’aimais ; je fus lâche, et lui accordai bientôt tout ce qu’il exigea sur la figure historique et politique que cette terre, qui plus tard devait porter Clémentine, affectait aux époques d’Abraham, de Menès et de Deucalion.

» À mesure que nous dressions nos cartes, mademoiselle de Lessay les lavait à l’aquarelle. Penchée sur la table, elle tenait le pinceau à deux doigts ; une ombre lui descendait des paupières sur les joues et baignait ses yeux mi-clos d’une ombre charmante. Parfois elle levait la tête et je voyais sa bouche entrouverte. Il y avait tant d’expression dans sa beauté qu’elle ne pouvait respirer sans avoir l’air de soupirer, et ses attitudes les plus ordinaires me plongeaient dans une rêverie profonde. En la contemplant, je convenais avec M. de Lessay que Jupiter avait régné despotiquement sur les régions montueuses de la Thessalie et qu’Orphée fut imprudent en confiant au clergé l’enseignement de la philosophie. Je ne sais pas encore aujourd’hui si j’étais un lâche ou un héros quand j’accordais cela à l’entêté vieillard.

» Mademoiselle de Lessay, je dois le dire, ne me prêtait pas grande attention. Cette indifférence me semblait si juste et si naturelle que je ne songeais pas à m’en plaindre ; j’en souffrais, mais c’était sans le savoir. J’espérais : nous n’en étions encore qu’au premier empire d’Assyrie.

» M. de Lessay venait chaque soir prendre le café avec mon père. Je ne sais comment ils s’étaient liés, car il est rare de rencontrer deux natures aussi complètement différentes. Mon père admirait peu et pardonnait beaucoup. Avec l’âge il avait pris en haine toutes les exagérations. Il revêtait ses idées de mille nuances fines et n’épousait jamais une opinion qu’avec toutes sortes de réserves. Ces habitudes d’un esprit délicat faisaient bondir le vieux gentilhomme sec et cassant que la modération d’un adversaire ne désarmait jamais, bien au contraire ! Je flairais un danger. Ce danger était Bonaparte. Mon père n’avait gardé aucune tendresse pour lui, mais, ayant travaillé sous ses ordres, il n’aimait pas à l’entendre injurier, surtout au profit des Bourbons, contre lesquels il avait des griefs sanglants. M. de Lessay, plus voltairien et plus légitimiste que jamais, faisait remonter à Bonaparte l’origine de tout mal politique, social et religieux. En cet état de choses, le capitaine Victor m’inquiétait par-dessus tout. Cet oncle terrible était devenu parfaitement intolérable depuis que sa sœur n’était plus là pour le calmer. La harpe de David était brisée, et Saül se livrait à ses fureurs. La chute de Charles X augmenta l’audace du vieux napoléonien, qui fit toutes les bravades imaginables. Il ne fréquentait plus avec assiduité notre maison trop silencieuse pour lui. Mais parfois, à l’heure du dîner, nous le voyions apparaître couvert de fleurs, comme un mausolée. Communément, il se mettait à table en jurant du fond de sa gorge, vantait, entre les bouchées, ses bonnes fortunes de vieux brave. Puis, le dîner fini, il pliait sa serviette en bonnet d’évêque, avalait un demi-carafon d’eau-de-vie et s’en allait avec la hâte d’un homme épouvanté à l’idée de passer sans boire un temps quelconque en tête à tête avec un vieux philosophe et un jeune savant. Je sentais bien que, s’il rencontrait un jour M. de Lessay, tout serait perdu. Ce jour arriva, madame !

» Le capitaine disparaissait cette fois sous les fleurs et ressemblait si bien à un monument commémoratif des gloires de l’empire qu’on avait envie de lui passer une couronne d’immortelles à chaque bras. Il était extraordinairement satisfait, et la première personne qui bénéficia de cette heureuse disposition fut la cuisinière, qu’il prit par la taille au moment où elle posait le rôti sur la table.

» Après le dîner, il repoussa le carafon qu’on lui présenta en disant qu’il ferait flamber tout à l’heure l’eau-de-vie dans son café. Je lui demandai en tremblant s’il n’aimerait pas mieux qu’on lui servît son café tout de suite. Il était fort défiant et point sot, mon oncle Victor. Ma précipitation lui parut de mauvais aloi, car il me regarda d’un certain air et me dit :

» – Patience ! mon neveu. Ce n’est pas à l’enfant de troupe à sonner la retraite, que diable ! Vous êtes donc bien pressé, monsieur le magister, de voir si j’ai des éperons à mes bottes.

» Il était clair que le capitaine avait deviné que je souhaitais son prompt départ. Le connaissant, j’eus la certitude qu’il resterait. Il resta. Les moindres circonstances de cette soirée demeurent empreintes dans ma mémoire. Mon oncle était tout à fait jovial. La seule pensée d’être importun le gardait en belle humeur. Il nous conta dans un excellent style de caserne, ma foi, certaine histoire d’une religieuse, d’un trompette et de cinq bouteilles de chambertin qui doit être fort goûtée dans les garnisons et que je n’essayerais pas de vous conter, madame, même si je me la rappelais. Quand nous passâmes dans le salon, il nous signala le mauvais état de nos chenets et nous enseigna doctement l’emploi du tripoli pour le polissage des cuivres. De politique, pas un mot. Il se ménageait. Huit coups sonnèrent dans les ruines de Carthage. C’était l’heure de M. de Lessay. Quelques minutes après il entra dans le salon avec sa fille. Le train ordinaire des soirées commença. Clémentine se mit à broder près de la lampe, dont l’abat-jour laissait sa jolie tête dans une ombre légère et ramenait sur ses doigts une clarté qui les rendait presque lumineux. M. de Lessay parla d’une comète annoncée par les astronomes et développa à cette occasion des théories qui, si hasardeuses qu’elles fussent, témoignaient de quelque culture intellectuelle. Mon père, qui avait des connaissances en astronomie, exprima de saines idées, qu’il termina par son éternel : « Que sais-je, enfin ? » Je produisis à mon tour l’opinion de notre voisin de l’Observatoire, le grand Arago. L’oncle Victor affirma que les comètes ont une influence sur la qualité des vins et cita à l’appui une joyeuse histoire de cabaret. J’étais si content de cette conversation que je m’efforçai de la maintenir, à l’aide de mes plus fraîches lectures, par un long exposé de la constitution chimique de ces astres légers qui, répandus dans les espaces célestes sur des milliards de lieues, tiendraient dans une bouteille. Mon père, un peu surpris de mon éloquence, me regardait avec sa placide ironie. Mais on ne peut rester toujours dans les cieux. Je parlai, en regardant Clémentine, d’une comète de diamants que j’avais admirée la veille à la montre d’un joaillier. Je fus bien mal inspiré.

» – Mon neveu, s’écria le capitaine Victor, ta comète ne valait pas celle qui brillait dans les cheveux de l’impératrice Joséphine quand elle vint à Strasbourg distribuer des croix à l’armée.

» – Cette petite Joséphine aimait grandement la parure, reprit M. de Lessay, entre deux gorgées de café. Je ne l’en blâme pas ; elle avait du bon, quoiqu’un peu légère. C’était une Tascher et elle fit grand honneur à Buonaparte en l’épousant. Une Tascher, ce n’est pas beaucoup dire, mais un Buonaparte, ce n’est rien dire du tout.

» – Qu’entendez-vous par là, monsieur le marquis ? demanda le capitaine Victor.

» – Je ne suis pas marquis, répondit sèchement M. de Lessay, et j’entends que Buonaparte eût été fort bien apparié en épousant une de ces femmes cannibales que le capitaine Cook décrit dans ses voyages, nues, tatouées, un anneau dans les narines et dévorant avec délices des membres humains putréfiés.

» Je l’avais prévu, pensai-je, et dans mon angoisse (ô pauvre cœur humain !) ma première idée fut de remarquer la justesse de mes prévisions. Je dois dire que la réponse du capitaine fut du genre sublime. Il se campa le poing sur la hanche, toisa dédaigneusement M. de Lessay et dit :

» – Napoléon, monsieur le vidame, eut une autre femme que Joséphine et que Marie-Louise. Cette compagne, vous ne la connaissez pas et, moi, je l’ai vue de près ; elle porte un manteau d’azur constellé d’étoiles, elle est couronnée de lauriers ; la croix d’honneur brille sur sa poitrine ; elle se nomme la Gloire.

» M. de Lessay posa sa tasse sur la cheminée et dit tranquillement :

» – Votre Buonaparte était un polisson.

» Mon père se leva avec nonchalance, étendit lentement le bras et dit d’une voix très douce à M. de Lessay :

» – Quel qu’ait été l’homme qui est mort à Sainte-Hélène, j’ai travaillé dix ans dans son gouvernement et mon beau-frère fut blessé trois fois sous ses aigles. Je vous supplie, monsieur et ami, de ne plus l’oublier à l’avenir.

» Ce que n’avaient pas fait les insolences sublimes et burlesques du capitaine, la remontrance courtoise de mon père jeta M. de Lessay dans une colère furieuse.

» – Je l’oubliais, s’écria-t-il, blême, les dents serrées, l’écume à la bouche ; j’avais tort. La caque sent toujours le hareng, et quand on a servi des coquins…

» À ce mot, le capitaine lui sauta à la gorge. Il l’aurait, je crois, étranglé sans sa fille et sans moi.

» Mon père, les bras croisés, un peu plus pâle qu’à l’ordinaire, regardait ce spectacle avec une indicible expression de pitié. Ce qui suivit fut plus lamentable encore, mais à quoi bon insister sur la folie de deux vieillards ? Enfin, je parvins à les séparer. M. de Lessay fit un signe à sa fille et sortit. Comme elle le suivait, je courus après elle dans l’escalier.

» – Mademoiselle, lui dis-je, éperdu, en lui pressant la main, je vous aime ! je vous aime !

» Elle garda une seconde ma main dans la sienne ; sa bouche s’entrouvrit. Qu’allait-elle dire ? Mais tout à coup, levant les yeux vers son père qui montait l’étage, elle retira sa main et me fit un geste d’adieu.

» Je ne l’ai pas revue depuis. Son père alla se loger du côté du Panthéon, dans un appartement qu’il avait loué pour la vente de son atlas historique. Il y mourut, peu de mois après, d’une attaque d’apoplexie. Sa fille se retira à Nevers dans sa famille maternelle. C’est à Nevers qu’elle épousa le fils d’un riche paysan, Achille Allier.

» Quant à moi, madame, je vécus seul en paix avec moi-même : mon existence, exempte de grands maux et de grandes joies, fut assez heureuse. Mais je n’ai pu de longtemps voir dans les soirées d’hiver un fauteuil vide auprès du mien, sans que mon cœur se serrât douloureusement. Clémentine est morte depuis longtemps. Sa fille l’a suivie dans l’éternel repos. J’ai vu chez vous sa petite-fille. Je ne dirai pas encore comme le vieillard de l’Écriture : « Et maintenant, rappelez à vous votre serviteur, Seigneur. » Si un bonhomme comme moi peut être utile à quelqu’un, c’est à cette orpheline que je veux, avec votre aide, consacrer mes dernières forces. »

J’avais prononcé ces derniers mots dans le vestibule de l’appartement de madame de Gabry, et j’allais me séparer de cet aimable guide, quand elle me dit :

– Cher monsieur, je ne puis vous aider en cela autant que je voudrais. Jeanne est orpheline et mineure. Vous ne pouvez rien faire pour elle sans l’autorisation de son tuteur.

– Ah ! m’écriai-je, je n’avais pas songé le moins du monde que Jeanne eût un tuteur.

Madame de Gabry me regarda avec quelque surprise. Elle n’attendait pas d’un vieillard tant de simplicité.

Elle reprit :

– Le tuteur de Jeanne Alexandre est maître Mouche, notaire à Levallois-Perret. Je crains que vous ne vous entendiez pas bien avec lui, car c’est un homme sérieux.

– Eh ! bon Dieu ! m’écriai-je, avec qui donc voulez-vous que je m’entende à mon âge, si ce n’est avec les personnes sérieuses ?

Elle sourit avec une douce malice, comme souriait mon père, et dit :

– Avec ceux qui vous ressemblent. M. Mouche n’est pas précisément de ceux-là : il ne m’inspire aucune confiance. Il faudra que vous lui demandiez l’autorisation d’aller voir Jeanne, qu’il a mise dans un pensionnat des Ternes où elle n’est pas heureuse.

Je baisai les mains de madame de Gabry, et nous nous séparâmes.

Du 2 au 5 mai.

Je l’ai vu dans son étude, maître Mouche, le tuteur de Jeanne. Petit, maigre et sec, son teint semble fait de la poussière de ses paperasses. C’est un animal lunetté, car on ne peut l’imaginer sans ses lunettes. Je l’ai entendu, maître Mouche ; il a une voix de crécelle et il parle en termes choisis, mais j’eusse préféré qu’il ne choisît pas du tout ses termes. Je l’ai observé, maître Mouche ; il est cérémonieux et guette son monde du coin de l’œil, sous ses lunettes.

Maître Mouche est heureux, m’a-t-il dit ; il est ravi de l’intérêt que je porte à sa pupille. Mais il ne croit pas qu’on soit sur la terre pour s’amuser. Non, il ne le croit pas ; et je dirai, pour être juste, qu’on est de son avis quand on est près de lui, tant il est peu récréatif. Il craindrait qu’on ne donnât une idée fausse et pernicieuse de la vie à sa chère pupille en lui procurant trop de plaisirs. C’est pourquoi, me dit-il, il a supplié madame de Gabry de ne prendre que très rarement cette jeune fille chez elle.

Je quittai le poudreux tabellion et sa poudreuse étude, avec une autorisation en règle (tout ce qui vient de maître Mouche est en règle) de voir le premier jeudi de chaque mois mademoiselle Jeanne Alexandre chez mademoiselle Préfère, institutrice, rue Demours, aux Ternes.

Le premier jeudi de mai, je me rendis chez mademoiselle Préfère, dont l’établissement me fut signalé d’assez loin par une enseigne en lettres bleues. Ce bleu me fut un premier indice du caractère de mademoiselle Virginie Préfère, lequel j’eus depuis l’occasion d’étudier amplement. Une servante effarée prit ma carte et m’abandonna sans un mot d’espoir dans un froid parloir où je respirai cette odeur fade particulière aux réfectoires des maisons d’éducation. Le plancher de ce parloir avait été ciré avec une si impitoyable énergie que je pensai rester en détresse sur le seuil. Mais, ayant heureusement remarqué des petits carrés de laine semés sur le parquet devant les chaises de crin, je parvins, en mettant successivement le pied sur chacun de ces îlots de tapisserie, à m’avancer jusqu’à l’angle de la cheminée, où je m’assis essoufflé.

Il y avait sur cette cheminée, dans un grand cadre doré, un écriteau qui s’intitulait, en gothique flamboyant : Tableau d’honneur et qui contenait un très grand nombre de noms, parmi lesquels je n’eus pas le plaisir de trouver celui de Jeanne Alexandre. Après avoir lu plusieurs fois ceux des élèves qui s’étaient honorées aux yeux de mademoiselle Préfère, je m’inquiétai de ne rien entendre venir. Mademoiselle Préfère aurait certainement réussi à établir sur ses domaines pédagogiques le silence absolu des espaces célestes, si les moineaux n’avaient choisi sa cour pour y venir en essaims innombrables piailler à-bec-que-veux-tu. C’était plaisir de les entendre. Mais de les voir, le moyen, je vous prie, à travers les vitres dépolies ? Il fallut me contenter du spectacle qu’offrait le parloir décoré du haut en bas, sur les quatre murs, des dessins exécutés par les pensionnaires de l’établissement. Il y avait là des vestales, des fleurs, des chaumières, des chapiteaux, des volutes et une énorme tête de Tatius, roi des Sabins, signée Estelle Mouton.

J’admirais depuis assez longtemps l’énergie avec laquelle mademoiselle Mouton avait accusé les sourcils en broussaille et les yeux irrités du guerrier antique, quand un bruit plus léger que celui d’une feuille morte qui glisse au vent me fit tourner la tête. En effet, ce n’était pas une feuille morte : c’était mademoiselle Préfère. Les mains jointes, elle avançait sur le miroir du parquet comme les saintes de la Légende dorée sur le cristal des eaux. Mais en toute autre occasion mademoiselle Préfère ne m’aurait pas fait songer, je crois, aux vierges chères à la pensée mystique. À ne considérer que son visage, elle m’aurait plutôt rappelé une pomme de reinette conservée pendant l’hiver dans le grenier d’une sage ménagère. Elle avait sur les épaules une pèlerine à franges qui n’offrait par elle-même rien de considérable, mais qu’elle portait comme si c’eût été un vêtement sacerdotal ou l’insigne d’une haute magistrature.

Je lui expliquai le but de ma visite et lui remis ma lettre d’introduction.



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