LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD - Partie 3
Écrit par FRANCE, ANATOLE
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| LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD |
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– Vous avez vu M. Mouche, me dit-elle. Sa santé est-elle aussi bonne que possible ? C’est un homme si honnête, si…
Elle n’acheva pas et ses regards s’élevèrent au plafond. Les miens les y suivirent et rencontrèrent une petite spirale en dentelle de papier, qui, suspendue à la place d’un lustre, était destinée, selon mes conjectures, à attirer les mouches et à les détourner, par conséquent, des cadres dorés des glaces et du tableau d’honneur.
– J’ai rencontré, dis-je, mademoiselle Alexandre chez madame de Gabry et j’ai pu apprécier l’excellent caractère et la vive intelligence de cette jeune fille. Ayant autrefois connu ses grands-parents, je me sens enclin à reporter sur elle l’intérêt qu’ils m’inspiraient.
Pour toute réponse, mademoiselle Préfère soupira profondément, pressa sur son cœur sa mystérieuse pèlerine et contempla de nouveau la petite spirale de papier.
Enfin elle me dit :
– Monsieur, puisque vous avez connu monsieur et madame Noël Alexandre, j’aime à croire que vous avez déploré, comme M. Mouche et comme moi, les folles spéculations qui les ont conduits à la ruine et ont réduit leur fille à la misère.
Je songeai, en entendant ces paroles, que c’est un grand tort que d’être malheureux et que ce tort est impardonnable à ceux qui furent longtemps dignes d’envie. Leur chute nous venge et nous flatte, et nous sommes impitoyables.
Après avoir déclaré en toute franchise que j’étais tout à fait étranger aux affaires de finance, je demandai à la maîtresse de pension si elle était contente de mademoiselle Alexandre.
– Cette enfant est indomptable, s’écria mademoiselle Préfère.
Et elle prit une attitude de haute école pour exprimer symboliquement la situation que lui créait une élève si difficile à dresser. Puis, revenue à des sentiments plus calmes :
– Cette jeune personne, dit-elle, n’est pas sans intelligence. Mais elle ne peut se résoudre à apprendre les choses par principes.
Quelle étrange demoiselle que la demoiselle Préfère ! Elle marchait sans lever les jambes et parlait sans remuer les lèvres. Sans m’arrêter plus que de raison à ces particularités, je lui répondis que les principes étaient sans doute quelque chose d’excellent et que je m’en rapportais sur ce point à ses lumières, mais qu’enfin, quand on savait une chose, il était indifférent qu’on l’eût apprise d’une façon ou d’une autre.
Mademoiselle Préfère fit lentement un signe de dénégation. Puis en soupirant :
– Ah ! monsieur, dit-elle, les personnes étrangères à l’éducation s’en font des idées bien fausses. Je suis certaine qu’elles parlent dans les meilleures intentions du monde, mais elles feraient mieux, beaucoup mieux de s’en rapporter aux personnes compétentes.
Je n’insistai pas et lui demandai si je pourrais voir sans tarder mademoiselle Alexandre.
Elle contempla sa pèlerine, comme pour lire dans l’emmêlement des franges, ainsi qu’en un grimoire, la réponse qu’elle devait rendre, et dit enfin :
– Mademoiselle Alexandre a une répétition à donner. Ici les grandes enseignent les petites. C’est ce qu’on appelle l’enseignement mutuel… Mais je serais désolée que vous vous fussiez dérangé inutilement. Je vais la faire appeler. Permettez-moi seulement, monsieur, pour plus de régularité, d’inscrire votre nom sur le registre des visiteurs.
Elle s’assit devant la table, ouvrit un gros cahier et, tirant de dessous sa pèlerine la lettre de maître Mouche qu’elle y avait glissée :
– Bonnard par un d, n’est-ce pas ? me dit-elle en écrivant ; excusez-moi d’insister sur ce détail. Mais mon opinion est que les noms propres ont une orthographe. Ici, monsieur, on fait des dictées de noms propres… de noms historiques, bien entendu !
Ayant inscrit mon nom d’une main déliée, elle me demanda si elle ne pourrait pas le faire suivre d’une qualité quelconque, telle qu’ancien négociant, employé, rentier, ou toute autre. Il y avait dans son registre une colonne pour les qualités.
– Mon Dieu ! madame, lui dis-je, si vous tenez absolument à remplir votre colonne, mettez : membre de l’Institut.
C’était bien la pèlerine de mademoiselle Préfère que je voyais devant moi ; mais ce n’était plus mademoiselle Préfère qui en était revêtue ; c’était une nouvelle personne, avenante, gracieuse, câline, heureuse, radieuse, celle-là. Ses yeux souriaient : les petites rides de son visage (le nombre en est grand !) souriaient ; sa bouche aussi souriait, mais d’un seul côté. Elle parla ; sa voix allait à son air, c’était une voix de miel :
− Vous disiez donc, monsieur, que cette chère Jeanne est très intelligente. J’ai fait de mon côté la même observation et je suis fière de m’être rencontrée avec vous. Cette jeune fille m’inspire en vérité beaucoup d’intérêt. Bien qu’un peu vive, elle a ce que j’appelle un heureux caractère. Mais pardonnez-moi d’abuser de vos précieux moments.
Elle appela la servante, qui se montra plus empressée et plus effarée que devant et qui disparut sur l’ordre d’avertir mademoiselle Alexandre que M. Sylvestre Bonnard, membre de l’Institut, l’attendait au parloir.
Mademoiselle Préfère n’eut que le temps de me confier qu’elle avait un profond respect pour les décisions de l’Institut quelles qu’elles fussent, et Jeanne parut, essoufflée, rouge comme une pivoine, les yeux grands ouverts, les bras ballants, charmante dans sa gaucherie naïve.
– Comme vous êtes faite, ma chère enfant ! murmura mademoiselle Préfère, avec un douceur maternelle, en lui arrangeant son col.
Jeanne était faite, il est vrai, d’une bien étrange façon. Ses cheveux, tirés en arrière et pris dans un filet duquel ils s’échappaient par mèches, ses bras maigres enfermés jusqu’au coude dans des manches de lustrine, ses mains rouges d’engelures et dont elle semblait fort embarrassée, sa robe trop courte qui laissait voir des bas trop larges et des bottines éculées, une corde à sauter passée comme une ceinture autour de sa taille, tout cela faisait de Jeanne une demoiselle peu présentable.
– Petite folle ! soupira mademoiselle Préfère, qui cette fois semblait, non plus une mère, mais une sœur aînée.
Puis, elle s’échappa en glissant comme une ombre sur le miroir du plancher.
Je dis à Jeanne :
– Asseyez-vous, Jeanne, et parlez-moi comme à un ami. Ne vous plaisez-vous pas ici ?
Elle hésita, puis me répondit avec un sourire résigné :
– Pas beaucoup.
Elle tenait dans ses mains les deux bouts de sa corde et se taisait.
Je lui demandai si, grande comme elle était, elle sautait encore à la corde.
– Oh ! non, monsieur, me répondit-elle vivement. Quand la bonne m’a dit qu’un monsieur m’attendait au parloir, je faisais sauter les petites. Alors j’ai noué la corde autour de ma taille pour ne pas la perdre. Ce n’était pas convenable. Je vous prie de m’excuser. Mais j’ai si peu l’habitude de recevoir des visites !
– Juste ciel ! pourquoi serais-je offensé de votre cordelière ? Les Clarisses portaient une corde à la ceinture, et c’étaient de saintes filles.
– Vous êtes bien bon, monsieur, me dit-elle, d’être venu me voir et de me parler comme vous me parlez. Je n’ai pas pensé à vous remercier quand je suis entrée, parce que j’étais trop surprise. Avez-vous vu madame de Gabry ? Parlez-moi d’elle, voulez-vous, monsieur ?
– Madame de Gabry, répondis-je, va bien. Elle est dans sa belle terre de Lusance. Je vous dirai d’elle, Jeanne, ce qu’un vieux jardinier disait de la châtelaine, sa maîtresse, quand on s’inquiétait d’elle à lui : « Madame est dans son chemin. » Oui, madame de Gabry est dans son chemin ; vous savez, Jeanne, comme ce chemin est bon et de quel pas égal elle y marche. L’autre jour, avant qu’elle partît pour Lusance, je suis allé avec elle loin, bien loin, et nous avons parlé de vous. Nous avons parlé de vous, mon enfant, sur la tombe de votre mère.
– Je suis bien heureuse, me dit Jeanne.
Et elle se mit à pleurer.
C’est avec respect que je laissai couler les larmes d’une jeune fille. Puis, tandis qu’elle s’essuyait les yeux, je la priai de me dire quelle était sa vie dans cette maison.
Elle m’apprit qu’elle était à la fois élève et maîtresse.
– On vous commande et vous commandez. Cet état de choses est fréquent dans le monde. Endurez-le, mon enfant.
Mais elle me fit comprendre qu’elle n’était pas enseignée et qu’elle n’enseignait pas, qu’elle était chargée d’habiller les enfants de la petite classe, de les laver, de leur apprendre la bienséance, l’alphabet, l’usage de l’aiguille, de les faire jouer et de les coucher, la prière dite.
– Ah ! m’écriai-je, c’est cela que mademoiselle Préfère nomme l’enseignement mutuel. Je ne puis vous le cacher, Jeanne, mademoiselle Préfère ne me plaît pas tout à fait et je ne la crois pas aussi bonne que je voudrais.
– Oh ! me répondit Jeanne, elle est comme la plupart des gens. Elle est bonne avec les gens qu’elle aime et elle n’est pas bonne avec les gens qu’elle n’aime pas. Mais voilà ! je crois qu’elle ne m’aime pas beaucoup.
– Et M. Mouche ? Jeanne, que faut-il penser de M. Mouche ?
Elle me répondit vivement :
– Monsieur, je vous supplie de ne pas me parler de M. Mouche. Je vous en supplie.
Je cédai à cette prière ardente et presque farouche et changeai de propos.
– Jeanne, modelez-vous ici des figures de cire ? Je n’ai pas oublié la fée qui me surprit si fort à Lusance.
– Je n’ai pas de cire, me répondit-elle en laissant tomber ses bras.
– Pas de cire, m’écriai-je, dans une république d’abeilles ! Jeanne, je vous apporterai des cires colorées et lucides comme des joyaux.
– Je vous remercie, monsieur ; mais ne le faites pas. Je n’ai pas le temps ici de travailler à mes poupées de cire. Pourtant j’avais commencé un petit saint Georges pour madame de Gabry, un tout petit saint Georges avec une cuirasse dorée. Mais les petites filles ont compris que c’était une poupée, elles ont joué avec et l’ont mis en pièces.
Elle tira de la poche de son tablier une figurine dont les membres disloqués étaient retenus à peine par leur âme de fil de fer. À cette vue elle fut prise de tristesse et de gaieté ; la gaieté l’emporta et elle sourit, d’un sourire qui s’arrêta brusquement.
Mademoiselle Préfère était debout, amène, à la porte du parloir.
– Cette chère enfant ! soupira la maîtresse de pension de sa voix la plus tendre. Je crains qu’elle ne vous fatigue. D’ailleurs, vos moments sont précieux.
Je la priai de perdre cette illusion et, me levant pour prendre congé, je tirai de mes poches quelques tablettes de chocolat et autres douceurs que j’avais apportées.
– Oh ! monsieur, s’écria Jeanne, il y en a pour toute la pension.
La dame à la pèlerine intervint :
– Mademoiselle Alexandre, dit-elle, remerciez monsieur de sa générosité.
Jeanne la regarda d’un air assez farouche ; puis, se tournant vers moi :
– Je vous remercie, monsieur, de ces friandises et je vous remercie surtout de la bonté que vous avez eue de venir me voir.
– Jeanne, lui dis-je en lui serrant les deux mains, restez une bonne et courageuse enfant. Au revoir.
En se retirant avec ses paquets de chocolat et de pâtisseries, il lui arriva de faire claquer les poignées de sa corde contre le dossier d’une chaise. Mademoiselle Préfère, indignée, pressa son cœur à deux mains sous sa pèlerine, et je m’attendis à voir s’évanouir son âme scolastique.
Quand nous fûmes seuls, elle reprit sa sérénité, et je dois dire, sans me flatter, qu’elle me sourit de tout un côté du visage.
– Mademoiselle, lui dis-je, profitant de ses bonnes dispositions, j’ai remarqué que Jeanne Alexandre était un peu pâle. Vous savez mieux que moi combien l’âge indécis où elle est exige de ménagements et de soins. Je vous offenserais en la recommandant plus instamment à votre vigilance.
Ces paroles semblèrent la ravir. Elle contempla avec un air d’extase la petite spirale du plafond et s’écria en joignant les mains :
– Comme ces hommes éminents savent descendre jusque dans les plus infimes détails !
Je lui fis observer que la santé d’une jeune fille n’était pas un infime détail, et j’eus l’honneur de la saluer. Mais elle m’arrêta sur le seuil et me dit en confidence :
– Excusez ma faiblesse, monsieur. Je suis femme et j’aime la gloire. Je ne puis vous cacher que je me sens honorée par la présence d’un membre de l’Institut dans ma modeste institution.
J’excusai la faiblesse de mademoiselle Préfère, et, songeant à Jeanne avec l’aveuglement de l’égoïsme, je me dis le long du chemin :
– Que ferons-nous de cette enfant ?
2 juin.
J’avais conduit ce jour-là jusqu’au cimetière de Marnes un vieux collègue de grand âge qui, selon la pensée de Gœthe, avait consenti à mourir. Le grand Gœthe, dont la puissance vitale était extraordinaire, croyait en effet qu’on ne meurt que quand on le veut bien, c’est-à-dire quand toutes les énergies qui résistent à la décomposition finale, et dont l’ensemble fait la vie même, sont détruites jusqu’à la dernière. En d’autres termes, il pensait qu’on ne meurt que quand on ne peut plus vivre. À la bonne heure ! il ne s’agit que de s’entendre, et la magnifique pensée de Gœthe se ramène, quand on sait la prendre, à la chanson de La Palice.
Donc, mon excellent collègue avait consenti à mourir, grâce à deux ou trois attaques d’apoplexie des plus persuasives et dont la dernière fut sans réplique. Je l’avais peu pratiqué de son vivant, mais il paraît que je devins son ami dès qu’il ne fut plus, car nos collègues me dirent d’un ton grave, avec un visage pénétré, que je devais tenir un des cordons du poêle et parler sur la tombe.
Après avoir lu fort mal un petit discours que j’avais écrit de mon mieux, ce qui n’est pas beaucoup dire, j’allai me promener dans les bois de Ville-d’Avray et suivis, sans trop peser sur la canne du capitaine, un sentier couvert sur lequel le jour tombait en disques d’or. Jamais l’odeur de l’herbe et des feuilles humides, jamais la beauté du ciel et la sérénité puissante des arbres n’avaient pénétré si avant mes sens et toute mon âme, et l’oppression que je ressentais dans ce silence traversé d’une sorte de tintement continu était à la fois sensuelle et religieuse.
Je m’assis à l’ombre du chemin sous un bouquet de jeunes chênes. Et là, je me promis de ne point mourir, ou du moins de ne point consentir à mourir, avant de m’être assis de nouveau sous un chêne où, dans la paix d’une large campagne, je songerais à la nature de l’âme et aux fins dernières de l’homme. Une abeille, dont le corsage brun brillait au soleil comme une armure de vieil or, vint se poser sur une fleur de mauve d’une sombre richesse et bien ouverte sur sa tige touffue. Ce n’était certainement pas la première fois que je voyais un spectacle si commun, mais c’était la première que je le voyais avec une curiosité si affectueuse et si intelligente. Je reconnus qu’il y avait entre l’insecte et la fleur toutes sortes de sympathies et mille rapports ingénieux que je n’avais pas soupçonnés jusque-là.
L’insecte, rassasié de nectar, s’élança en ligne hardie. Je me relevai du mieux que je pus, et me rajustai sur mes jambes.
Adieu, dis-je à la fleur et à l’abeille. Adieu. Puissé-je vivre encore le temps de deviner le secret de vos harmonies. Je suis bien fatigué. Mais l’homme est ainsi fait qu’il ne se délasse d’un travail que par un autre. Ce sont les fleurs et les insectes qui me reposeront, si Dieu le veut, de la philologie et de la diplomatique. Combien le vieux mythe d’Antée est plein de sens ! J’ai touché la terre et je suis un nouvel homme, et voici qu’à soixante-huit ans de nouvelles curiosités naissent dans mon âme comme on voit des rejetons s’élancer du tronc creux d’un vieux saule.
4 juin.
J’aime à regarder de ma fenêtre la Seine et ses quais par ces matins d’un gris tendre qui donnent aux choses une douceur infinie. J’ai contemplé le ciel d’azur qui répand sur la baie de Naples sa sérénité lumineuse. Mais notre ciel de Paris est plus animé, plus bienveillant et plus spirituel. Il sourit, menace, caresse, s’attriste et s’égaie comme un regard humain. Il verse en ce moment une molle clarté sur les hommes et les bêtes de la ville, qui accomplissent leur tâche quotidienne. Là-bas, sur l’autre berge, les forts du port Saint-Nicolas déchargent des cargaisons de cornes de bœuf, et des coltineurs posés sur une passerelle volante font sauter lestement, de bras en bras, des pains de sucre jusque dans la cale du bateau à vapeur. Sur le quai du nord, les chevaux de fiacre, alignés à l’ombre des platanes, la tête dans leur musette, mâchent tranquillement leur avoine, tandis que les cochers rubiconds vident leur verre devant le comptoir du marchand de vin, en guettant du coin de l’œil le bourgeois matinal.
Les bouquinistes déposent leurs boîtes sur le parapet. Ces braves marchands d’esprit, qui vivent sans cesse dehors, la blouse au vent, sont si bien travaillés par l’air, les pluies, les gelées, les neiges, les brouillards et le grand soleil, qu’ils finissent par ressembler aux vieilles statues des cathédrales. Ils sont tous mes amis, et je ne passe guère devant leurs boîtes sans en tirer quelque bouquin qui me manquait jusque-là, sans que j’eusse le moindre soupçon qu’il me manquât.
À mon retour au logis, ce sont les cris de ma gouvernante, qui m’accuse de crever toutes mes poches et d’emplir la maison de vieux papiers qui attirent les rats. Thérèse est sage en cela, et c’est justement parce qu’elle est sage que je ne l’écoute pas ; car, malgré ma mine tranquille, j’ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l’indifférence. Mais, parce que mes passions ne sont point de celles qui éclatent, dévastent et tuent, le vulgaire ne les voit pas. Elles m’agitent pourtant, et il m’est arrivé plus d’une fois de perdre le sommeil pour quelques pages écrites par un moine oublié ou imprimées par un humble apprenti de Pierre Schœffer. Et si ces belles ardeurs s’éteignent en moi, c’est que je m’éteins lentement moi-même. Nos passions, c’est nous. Mes bouquins, c’est moi. Je suis vieux et racorni comme eux.
Un vent léger balaye avec la poussière de la chaussée les graines ailées des platanes et les brins de foin échappés à la bouche des chevaux. Ce n’est rien que cette poussière, mais, en la voyant s’envoler, je me rappelle que dans mon enfance je regardais tourbillonner une poussière pareille ; et mon âme de vieux Parisien en est émue. Tout ce que je découvre de ma fenêtre, cet horizon qui s’étend à ma gauche jusqu’aux collines de Chaillot et qui me laisse apercevoir l’Arc de Triomphe comme un dé de pierre, la Seine, fleuve de gloire, et ses ponts, les tilleuls de la terrasse des Tuileries, le Louvre de la Renaissance, ciselé comme un joyau ; à ma droite, du côté du Pont-Neuf, pons Lutetiae Novus dictus, comme on lit sur les anciennes estampes, le vieux et vénérable Paris avec ses tours et ses flèches, tout cela, c’est ma vie, c’est moi-même, et je ne serais rien sans ces choses qui se reflètent en moi avec les mille nuances de ma pensée et m’inspirent et m’animent. C’est pourquoi j’aime Paris d’un immense amour.
Et pourtant je suis las, et je sens qu’on ne peut se reposer au sein de cette ville qui pense tant, qui m’a appris à penser et qui m’invite sans cesse à penser. Comment n’être point agité au milieu de ces livres qui sollicitent sans cesse ma curiosité et la fatiguent sans la satisfaire ? Tantôt, c’est une date qu’il faut chercher, tantôt un lieu qu’il importe de déterminer précisément ou quelque vieux terme dont il est intéressant de connaître le vrai sens. Des mots ? – Eh ! oui, des mots. Philologue, je suis leur souverain, ils sont mes sujets, et je leur donne, en bon roi, ma vie entière. Ne pourrai-je abdiquer un jour ? Je devine qu’il y a quelque part, loin d’ici, à l’orée d’un bois, une maisonnette où je trouverais le calme dont j’ai besoin, en attendant qu’un plus grand calme, irrévocable celui-là, m’enveloppe tout entier. Je rêve un banc sur le seuil et des champs à perte de vue. Mais il faudrait qu’un frais visage sourît près de moi pour refléter et concentrer toute cette fraîcheur ; je me croirais grand-père, et tout le vide de ma vie serait comblé.
Je ne suis point un homme violent et pourtant je m’irrite aisément, et tous mes ouvrages m’ont causé autant de chagrins que de plaisirs. Je ne sais comment il se fit que je songeai alors à la très vaine et très négligeable impertinence que se permit, à mon égard, voilà trois mois, mon jeune ami du Luxembourg. Je ne lui donne pas par ironie ce nom d’ami, car j’aime la jeunesse studieuse avec ses témérités et ses écarts d’esprit. Toutefois mon jeune ami passa les bornes. Maître Ambroise Paré, qui procéda le premier à la ligature des artères et qui, ayant trouvé la chirurgie exercée par des barbiers empiriques, l’éleva à la hauteur où elle est aujourd’hui, fut attaqué dans sa vieillesse par tous les apprentis porte-lancette. Pris à partie en termes injurieux par un jeune étourdi qui pouvait être le meilleur fils du monde, mais qui n’avait pas le sentiment du respect, le vieux maître lui répondit dans son traité de la Mumie, de la Licorne, des Venins et de la Peste. « Je le prie, lui dit le grand homme, je le prie, s’il a envie d’opposer quelques contredits à ma réplique, qu’il quitte les animosités et qu’il traite plus doucement le bon vieillard. » Cette réponse est admirable sous la plume d’Ambroise Paré ; mais, vînt-elle d’un rebouteux de village, blanchi dans le travail et moqué par un jouvenceau, elle serait louable encore.
On croira peut-être que ce souvenir n’était que l’éveil d’une basse rancune. Je le crus aussi et je m’accusai de m’attacher misérablement aux propos d’un enfant qui ne sait ce qu’il dit. Par bonheur, mes réflexions à ce sujet prirent ensuite un meilleur cours ; c’est pourquoi je les note sur mon cahier. Je me rappelai qu’un beau jour de ma vingtième année (il y a de cela près d’un demi-siècle), je me promenais dans ce même jardin du Luxembourg avec quelques camarades. Nous parlâmes de nos vieux maîtres, et un de nous vint à nommer M. Petit-Radel, érudit estimable qui jeta le premier quelque lumière sur les origines étrusques, mais qui eut le malheur de dresser un tableau chronologique des amants d’Hélène. Ce tableau nous fit beaucoup rire, et je m’écriai : « Petit-Radel est un sot, non pas en trois lettres, mais bien en douze volumes. »
Cette parole d’adolescent est trop légère pour peser sur la conscience d’un vieillard. Puissé-je n’avoir lancé dans la bataille de la vie que des traits aussi innocents ! Mais je me demande aujourd’hui si, dans mon existence, je n’ai pas fait, sans m’en douter, quelque chose d’aussi ridicule que le tableau chronologique des amants d’Hélène. Le progrès des sciences rend inutiles les ouvrages qui ont le plus aidé à ce progrès. Comme ces ouvrages ne servent plus à grand-chose, la jeunesse croit de bonne foi qu’ils n’ont jamais servi à rien ; elle les méprise et, pour peu qu’il s’y trouve quelque idée trop surannée, elle en rit. Voilà comment, à vingt ans, je m’amusai de M. Petit-Radel et de son tableau de chronologie galante ; voilà comment hier, au Luxembourg, mon jeune et irrévérencieux ami…
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
Quoi ! tu veux qu’on t’épargne et n’as rien épargné.
6 juin.
C’était le premier jeudi de juin. Je fermai mes livres et pris congé du saint abbé Droctovée, qui, jouissant de la béatitude céleste, n’est pas bien pressé, je pense, de voir son nom et ses travaux glorifiés, sur cette terre, dans une humble compilation sortie de mes mains. Le dirai-je ? Ce pied de mauve que je vis l’autre semaine visité par une abeille m’occupe plus que tous les vieux abbés crossés et mitrés. Et tantôt encore, ma gouvernante me surprit à la fenêtre de la cuisine examinant à la loupe des fleurs de giroflée. Il y a dans un livre de Sprengel que j’ai lu dans ma première jeunesse, alors que je lisais tout, quelques idées sur les amours des fleurs qui me reviennent à l’esprit après un demi-siècle d’oubli et qui, aujourd’hui, m’intéressent à ce point que je regrette de n’avoir pas consacré les humbles facultés de mon âme à l’étude des insectes et des plantes.
C’était en cherchant ma cravate que je faisais ces réflexions. Mais, ayant fouillé inutilement un très grand nombre de tiroirs, j’eus recours à ma gouvernante. Thérèse vint clopin-clopant :
– Monsieur, me dit-elle, il fallait me dire que vous sortiez et je vous aurais donné votre cravate.
– Mais, Thérèse, répondis-je, ne serait-il pas meilleur de la placer dans un endroit où je pusse la trouver sans votre aide ?
Thérèse ne daigna pas me répondre.
Thérèse ne me laisse plus la disposition de rien. Je ne puis avoir un mouchoir sans le lui demander, et, comme elle est sourde, impotente et que, de plus, elle perd tout à fait la mémoire, je languis dans un perpétuel dénuement. Cependant elle jouit avec un si tranquille orgueil de son autorité domestique, que je ne me sens pas le courage de tenter un coup d’État contre le gouvernement de mes armoires.
– Ma cravate, Thérèse ! m’entendez-vous ? ma cravate ! ou, si vous me désespérez par de nouvelles lenteurs, ce n’est pas une cravate qu’il me faudra, c’est une corde pour me pendre.
– Vous êtes donc bien pressé, monsieur, me répond Thérèse. Votre cravate n’est pas perdue. Rien ne se perd ici, car j’ai soin de tout. Mais laissez-moi au moins le temps de la trouver.
» Voilà pourtant, pensai-je, voilà le résultat d’un demi-siècle de dévouement. Ah ! si, par bonheur, cette inexorable Thérèse avait, une fois, une seule fois dans sa vie, manqué à ses devoirs de servante, si elle s’était trouvée une minute en faute, elle n’aurait pas pris sur moi cet empire inflexible et j’oserais du moins lui résister. Mais résiste-t-on à la vertu ? Les gens qui n’eurent point de faiblesses sont terribles ; on n’a point de prise sur eux. Voyez plutôt Thérèse : pas un vice par où la prendre. Elle ne doute ni d’elle, ni de Dieu, ni du monde. C’est la femme forte, c’est la vierge sage de l’Écriture et, si les hommes l’ignorent, je la connais. Elle apparaît dans mon âme tenant à la main une lampe, une humble lampe de ménage qui brille sous les solives d’un toit rustique et qui ne s’éteindra jamais au bout de ce bras maigre, tors et fort comme un sarment. »
– Thérèse, ma cravate ! Ne savez-vous pas, malheureuse, que c’est aujourd’hui le premier jeudi de juin et que mademoiselle Jeanne m’attend ? La maîtresse du pensionnat a dû faire cirer à point le plancher du parloir ; je suis sûr qu’on s’y mire à l’heure qu’il est, et ce sera une distraction pour moi, quand je m’y romprai les os, ce qui ne peut tarder, d’y voir comme dans une glace ma triste figure. Prenant alors pour modèle l’aimable et admirable héros dont l’image est ciselée sur la canne de l’oncle Victor, je m’efforcerai de montrer un visage riant et une âme constante. Voyez ce beau soleil. Les quais en sont tout dorés et la Seine sourit par d’innombrables petites rides étincelantes. La ville est d’or ; une poussière blonde flotte sur ses beaux contours comme une chevelure… Thérèse, ma cravate !… Ah ! je comprends aujourd’hui le bonhomme Chrysale, qui serrait ses rabats dans un gros Plutarque. À son exemple, je mettrai désormais toutes mes cravates entre les feuillets des Acta sanctorum.
Thérèse me laissait dire et cherchait en silence. J’entendis qu’on sonnait doucement à la porte.
– Thérèse, dis-je, on sonne. Donnez-moi ma cravate et allez ouvrir ; ou bien allez ouvrir et, avec l’aide du ciel, vous me donnerez ensuite ma cravate. Mais ne restez pas ainsi, je vous en prie, entre ma commode et notre porte, comme une haquenée, si j’ose dire, entre deux selles.
Thérèse marcha vers la porte comme à l’ennemi. Mon excellente gouvernante est devenue très inhospitalière. L’étranger lui est suspect. À l’entendre, cette disposition procède d’une longue expérience des hommes. Je n’eus pas le temps de considérer si la même expérience faite par un autre expérimentateur donnerait le même résultat. Maître Mouche m’attendait dans mon cabinet.
Maître Mouche est encore plus jaune que je n’avais cru. Il a des lunettes bleues, et ses prunelles trottent dessous, comme des souris derrière un paravent.
Maître Mouche s’excuse d’être venu me déranger dans un moment… Il ne caractérise pas ce moment, mais je pense qu’il veut dire un moment où je n’ai pas de cravate. Ce n’est pas de ma faute, comme vous savez. Maître Mouche, qui n’en sait rien, n’en paraît d’ailleurs nullement offensé. Il craint seulement d’être importun. Je le rassure à demi. Il me dit que c’est comme tuteur de mademoiselle Alexandre qu’il est venu causer avec moi. Tout d’abord il m’invite à ne tenir aucun compte des restrictions qu’il a cru devoir apporter primitivement à l’autorisation à nous accordée de voir mademoiselle Jeanne dans son pensionnat. Désormais l’établissement de mademoiselle Préfère me serait ouvert tous les jours de midi à quatre heures. Sachant l’intérêt que je porte à cette jeune fille, il croit de son devoir de me renseigner sur la personne à laquelle il a confié sa pupille. Mademoiselle Préfère, qu’il connaît depuis longtemps, est en possession de toute sa confiance. Mademoiselle Préfère est, selon lui, une personne éclairée, de bon conseil et de bonnes mœurs.
– Mademoiselle Préfère, me dit-il, a des principes ; et c’est chose rare, monsieur, par le temps qui court. Tout est bien changé actuellement, et cette époque ne vaut pas les précédentes.
– Témoin mon escalier, monsieur, répondis-je ; il se laissait monter, il y a vingt-cinq ans, le plus aisément du monde, et maintenant il m’essouffle et me rompt les jambes dès les premières marches. Il s’est gâté. Il y a aussi les journaux, et les livres que jadis je dévorais sans peine au clair de la lune et qui aujourd’hui, par le plus beau soleil, se moquent de ma curiosité et ne me montrent que du blanc et du noir, quand je n’ai point de lunettes. La goutte me travaille les membres. C’est là encore une des malices du temps.
– Non seulement cela, monsieur, me répondit gravement maître Mouche ; mais ce qu’il y a de réellement mauvais dans notre époque, c’est que personne n’est content de sa position. Il règne du haut en bas de la société, dans toutes les classes, un malaise, une inquiétude, une soif de bien-être.
– Mon Dieu ! monsieur, répondis-je, croyez-vous que cette soif de bien-être soit un signe des temps ? Les hommes n’ont eu à aucune époque l’appétit du malaise. Ils ont toujours cherché à améliorer leur état. Ce constant effort a produit de constantes révolutions. Il continue, voilà tout !
– Ah ! monsieur, me répondit maître Mouche, on voit bien que vous vivez dans vos livres, loin des affaires ! Vous ne voyez pas, comme moi, les conflits d’intérêts, les luttes d’argent. C’est du grand au petit la même effervescence. On se livre à une spéculation effrénée. Ce que je vois m’épouvante.
Je me demandais si maître Mouche n’était venu chez moi que pour m’exprimer sa misanthropie vertueuse ; mais j’entendis des paroles plus consolantes sortir de ses lèvres. Maître Mouche me présentait Virginie Préfère comme une personne digne de respect, d’estime et de sympathie, pleine d’honneur, capable de dévouement, instruite, discrète, lisant bien à haute voix, pudique et sachant poser des vésicatoires. Je compris alors qu’il ne m’avait fait une peinture si sombre de la corruption universelle, qu’afin de faire mieux ressortir, par le contraste, les vertus de l’institutrice. J’appris que l’établissement de la rue Demours était bien achalandé, lucratif et en possession de l’estime publique. Maître Mouche, pour confirmer ses déclarations, étendit sa main gantée de laine noire. Puis il ajouta :
– Je suis à même, par ma profession, de connaître le monde. Un notaire est un peu un confesseur. J’ai cru de mon devoir, monsieur, de vous apporter ces bons renseignements au moment où un heureux hasard vous a mis en rapport avec mademoiselle Préfère. Je n’ai qu’un mot à ajouter : cette demoiselle, qui ignore absolument la démarche que je fais près de vous, m’a parlé l’autre jour de vous en termes profondément sympathiques. Je les affaiblirais en les répétant, et je ne pourrais d’ailleurs les redire sans trahir en quelque sorte la confiance de mademoiselle Préfère.
– Ne la trahissez pas, monsieur, répondis-je, ne la trahissez pas. À vous dire vrai, j’ignorais que mademoiselle Préfère me connût le moins du monde. Toutefois, puisque vous avez sur elle l’influence d’une ancienne amitié, je profiterai, monsieur, de vos bonnes dispositions à mon égard pour vous prier d’user de votre crédit auprès de votre amie en faveur de mademoiselle Jeanne Alexandre. Cette enfant, car c’est une enfant, est surchargée de travail. À la fois élève et maîtresse, elle se fatigue beaucoup. De plus, on lui fait trop sentir, je crains, sa pauvreté, et c’est une nature généreuse que les humiliations pousseraient à la révolte.
– Hélas ! me répondit maître Mouche, il faut bien la préparer à la vie. On n’est pas sur la terre pour s’amuser et pour faire ses quatre cents volontés.
– On est sur la terre, répondis-je vivement, pour se plaire dans le beau et dans le bien et pour faire ses quatre cents volontés quand elles sont nobles, spirituelles et généreuses. Une éducation qui n’exerce pas les volontés est une éducation qui déprave les âmes. Il faut que l’instituteur enseigne à vouloir.
Je crus voir que maître Mouche m’estimait un pauvre homme. Il reprit avec beaucoup de calme et d’assurance :
– Songez, monsieur, que l’éducation des pauvres doit être faite avec beaucoup de circonspection et en vue de l’état de dépendance qu’ils doivent avoir dans la société. Vous ne savez peut-être pas que Noël Alexandre est mort insolvable, et que sa fille est élevée presque par charité.
– Oh ! monsieur ! m’écriai-je, ne le disons pas. Le dire, c’est se payer, et ce ne serait plus vrai.
– Le passif de la succession, poursuivit le notaire, excédait l’actif. Mais j’ai pris des arrangements avec les créanciers, dans l’intérêt de la mineure.
Il m’offrit de me donner des explications détaillées ; je les refusai, étant incapable de comprendre les affaires en général et celles de maître Mouche en particulier. Le notaire s’appliqua de nouveau à justifier le système d’éducation de mademoiselle Préfère, et me dit, en manière de conclusion :
– On n’apprend pas en s’amusant.
– On n’apprend qu’en s’amusant, répondis-je. L’art d’enseigner n’est que l’art d’éveiller la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire ensuite, et la curiosité n’est vive et saine que dans les esprits heureux. Les connaissances qu’on entonne de force dans les intelligences les bouchent et les étouffent. Pour digérer le savoir, il faut l’avoir avalé avec appétit. Je connais Jeanne. Si cette enfant m’était confiée je ferais d’elle, non pas une savante, car je lui veux du bien, mais une enfant brillante d’intelligence et de vie et en laquelle toutes les belles choses de la nature et de l’art se refléteraient avec un doux éclat. Je la ferais vivre en sympathie avec les beaux paysages, avec les scènes idéales de la poésie et de l’histoire, avec la musique noblement émue. Je lui rendrais aimable tout ce que je voudrais lui faire aimer. Il n’est pas jusqu’aux travaux d’aiguille que je ne rehausserais pour elle par le choix des tissus, le goût des broderies et le style des guipures. Je lui donnerais un beau chien et un poney pour lui enseigner à gouverner des créatures ; je lui donnerais des oiseaux à nourrir pour lui apprendre le prix d’une goutte d’eau et d’une miette de pain. Afin de lui créer une joie de plus, je voudrais qu’elle fût charitable avec allégresse. Et puisque la douleur est inévitable, puisque la vie est pleine de misères, je lui enseignerais cette sagesse chrétienne qui nous élève au-dessus de toutes les misères et donne une beauté à la douleur même. Voilà comment j’entends l’éducation d’une jeune fille !
– Je m’incline, répondit maître Mouche en joignant ses deux gants de laine noire.
Et il se leva.
– Vous entendez bien, lui dis-je en le reconduisant, que je ne prétends pas imposer à mademoiselle Préfère mon système d’éducation, qui est tout intime et parfaitement incompatible avec l’organisation des pensionnats les mieux tenus. Je vous supplie seulement de lui persuader de donner moins de travail et plus de récréation à Jeanne, de ne la point humilier et de lui accorder autant de liberté d’esprit et de corps qu’en comporte le règlement de l’institution.
C’est avec un sourire pâle et mystérieux que maître Mouche m’assura que mes observations seraient prises en bonne part et qu’on en tiendrait grand compte.
Là-dessus il me fit un petit salut et sortit, me laissant dans un certain état de trouble et de malaise. J’ai pratiqué dans ma vie des personnes de diverses sortes, mais aucune qui ressemble à ce notaire ou à cette institutrice.
6 juillet.
Maître Mouche m’ayant fort retardé par sa visite, je renonçai à aller voir Jeanne ce jour-là. Des devoirs professionnels m’occupèrent le reste de la semaine. Bien que dans l’âge du détachement, je tiens encore par mille liens au monde dans lequel j’ai vécu. Je préside des académies, des congrès, des sociétés. Je suis accablé de fonctions honorifiques ; j’en remplis jusqu’à sept bien comptées dans un seul ministère. Les bureaux voudraient bien se débarrasser de moi, et je voudrais bien me débarrasser d’eux. Mais l’habitude est plus forte qu’eux et que moi, et je monte clopin-clopant les escaliers de l’État. Après moi, les vieux huissiers se montreront entre eux mon ombre errant dans les couloirs. Quand on est très vieux, il devient extrêmement difficile de disparaître. Il est pourtant temps, comme dit la chanson, de prendre ma retraite et de songer à faire une fin.
Une vieille marquise philosophe, amie d’Helvétius en son bel âge, et que je vis fort âgée chez mon père, reçut à sa dernière maladie la visite de son curé, qui voulut la préparer à mourir.
– Cela est-il si nécessaire ? lui répondit-elle. Je vois tout le monde y réussir parfaitement du premier coup.
Mon père l’alla voir peu de temps après et la trouva fort mal.
– Bonsoir, mon ami, lui dit-elle, en lui serrant la main, je vais voir si Dieu gagne à être connu.
Voilà comment mouraient les belles amies des philosophes. Cette manière de finir n’est point, certes, d’une vulgaire impertinence, et des légèretés comme celles-là ne se trouvent pas dans la tête des sots. Mais elles me choquent. Ni mes craintes ni mes espérances ne s’arrangent d’un tel départ. Je voudrais au mien un peu de recueillement, et c’est pour cela qu’il faudra bien que je songe, d’ici à quelques années, à me rendre à moi-même, sans quoi je risquerais bien… Mais, chut ! Que Celle qui passe ne se retourne pas en entendant son nom. Je puis bien encore soulever sans elle mon fagot.
J’ai trouvé Jeanne tout heureuse. Elle m’a conté que, jeudi dernier, après la visite de son tuteur, mademoiselle Préfère l’avait affranchie du règlement et allégée de divers travaux. Depuis ce bienheureux jeudi, elle se promène librement dans le jardin, qui ne manque que de fleurs et de feuilles ; elle a même des facilités pour travailler à son malheureux petit saint Georges.
Elle me dit en souriant :
– Je sais bien que c’est à vous que je dois tout cela.
Je lui parlai d’autre chose, mais je remarquai qu’elle ne m’écoutait pas aussi bien qu’elle aurait voulu.
– Je vois que quelque idée vous occupe, lui dis-je ; parlez-moi de cela, ou nous ne dirons rien qui vaille, ce qui ne serait digne ni de vous ni de moi.
Elle me répondit :
– Oh ! je vous écoutais bien, monsieur ; mais il est vrai que je pensais à quelque chose. Vous me pardonnerez, n’est-ce pas ? Je pensais qu’il faut que mademoiselle Préfère vous aime beaucoup pour être devenue tout d’un coup si bonne avec moi.
Et elle me regarda d’un air à la fois souriant et effaré qui me fit rire.
– Cela vous étonne ? dis-je.
– Beaucoup, me répondit-elle.
– Pourquoi, s’il vous plaît ?
– Parce que je ne vois pas du tout de raisons pour que vous plaisiez à mademoiselle Préfère.
– Vous me croyez donc bien déplaisant, Jeanne ?
– Oh ! non, mais vraiment je ne vois aucune raison pour que vous plaisiez à mademoiselle Préfère. Et pourtant vous lui plaisez beaucoup, beaucoup. Elle m’a fait appeler et m’a posé toutes sortes de questions sur vous.
– En vérité ?
– Oui, elle voulait connaître votre intérieur. C’est au point qu’elle m’a demandé l’âge de votre gouvernante !
– Eh bien ! lui dis-je, qu’en pensez-vous ?
Elle garda longtemps les yeux fixés sur le drap usé de ses bottines et elle semblait absorbée par une méditation profonde. Enfin, relevant la tête :
– Je me défie, dit-elle. Il est bien naturel, n’est-ce pas, qu’on soit inquiète de ce qu’on ne comprend pas ? Je sais bien que je suis une étourdie, mais j’espère que vous ne m’en voulez pas.
– Non, certes, Jeanne, je ne vous en veux pas.
J’avoue que sa surprise me gagnait et je remuais dans ma vieille tête cette pensée de la jeune fille : on est inquiet de ce qu’on ne comprend pas.
Mais Jeanne reprit en souriant :
– Elle m’a demandé… devinez !… Elle m’a demandé si vous aimiez la bonne chère.
– Et comment avez-vous reçu, Jeanne, cette averse d’interrogations ?
– J’ai répondu : « Je ne sais pas, mademoiselle. » Et mademoiselle m’a dit : « Vous êtes une petite sotte. Les moindres détails de la vie d’un homme supérieur doivent être remarqués. Sachez, mademoiselle, que M. Sylvestre Bonnard est une des gloires de la France. »
– Peste ! m’écriai-je. Et qu’en pensez-vous, mademoiselle ?
– Je pense que mademoiselle Préfère avait raison. Mais je ne tiens pas… (c’est mal, ce que je vais vous dire) je ne tiens pas du tout à ce que mademoiselle Préfère ait raison en quoi que ce soit.
– Eh bien ! soyez satisfaite, Jeanne : mademoiselle Préfère n’avait pas raison.
– Si ! si ! elle avait bien raison. Mais je voulais aimer tous ceux qui vous aiment, tous sans exception, et je ne le peux plus, car il ne me sera jamais possible d’aimer mademoiselle Préfère.
– Jeanne, écoutez-moi, répondis-je gravement, mademoiselle Préfère est devenue bonne avec vous, soyez bonne avec elle.
Elle répliqua d’un ton sec :
– Il est très facile à mademoiselle Préfère d’être bonne avec moi ; et il me serait très difficile d’être bonne avec elle.
C’est en donnant plus de gravité encore à mon langage que je repris :
– Mon enfant, l’autorité des maîtres est sacrée. Votre maîtresse de pension représente auprès de vous la mère que vous avez perdue.
À peine avais-je dit cette solennelle bêtise que je m’en repentis cruellement. L’enfant pâlit, ses yeux se gonflèrent.
– Oh ! monsieur ! s’écria-t-elle, comment pouvez-vous dire une chose pareille, vous ?
Oui, comment, avais-je pu dire cette chose ?
Elle répétait :
– Maman ! ma chère maman ! ma pauvre maman !
Le hasard m’empêcha d’être sot jusqu’au bout. Je ne sais comment il se fit que j’eus l’air de pleurer. On ne pleure plus à mon âge. Il faut qu’une toux maligne m’ait tiré des larmes des yeux. Enfin, c’était à s’y tromper. Jeanne s’y trompa. Oh ! quel pur, quel radieux sourire brilla alors sous ses beaux cils mouillés comme du soleil dans les branches après une pluie d’été ! Nous nous prîmes les mains, et nous restâmes longtemps sans nous rien dire, heureux.
– Mon enfant, dis-je enfin, je suis très vieux, et bien des secrets de la vie, que vous découvrirez peu à peu, me sont révélés. Croyez-moi : l’avenir est fait du passé. Tout ce que vous ferez pour bien vivre ici, sans haine et sans amertume, vous servira à vivre un jour en paix et en joie dans votre maison. Soyez douce et sachez souffrir. Quand on souffre bien on souffre moins. S’il vous arrive un jour d’avoir un vrai sujet de plainte, je serai là pour vous entendre. Si vous êtes offensée, madame de Gabry et moi, nous le serons avec vous.
– Votre santé est-elle tout à fait bonne, cher monsieur ?
C’était mademoiselle Préfère, venue en tapinois, qui me faisait cette question accompagnée d’un sourire. Ma première pensée fut de la vouer à tous les diables, la seconde de constater que sa bouche était faite pour sourire comme une casserole pour jouer du violon, la troisième fut de lui rendre sa politesse et de lui dire que j’espérais qu’elle se portait bien.
Elle envoya la jeune fille se promener dans le jardin ; puis une main sur sa pèlerine et l’autre étendue vers le tableau d’honneur, elle me montra le nom de Jeanne Alexandre écrit en ronde en tête de la liste.
– Je vois avec un sensible plaisir, lui dis-je, que vous êtes satisfaite de la conduite de cette enfant. Rien ne peut m’être plus agréable, et je suis porté à attribuer cet heureux résultat à votre affectueuse vigilance. J’ai pris la liberté de vous faire envoyer quelques livres qui peuvent intéresser et instruire des jeunes filles. Vous jugerez, après y avoir jeté les yeux, si vous devez les communiquer à mademoiselle Alexandre et à ses compagnes.
La reconnaissance de la maîtresse de pension alla jusqu’à l’attendrissement et s’étendit en paroles. Pour y couper court :
– Il fait bien beau aujourd’hui, dis-je.
– Oui, me répondit-elle, et, si cela continue, ces chères enfants auront un beau temps pour prendre leurs ébats.
– Vous voulez sans doute parler des vacances. Mais mademoiselle Alexandre, qui n’a plus de parents, ne sortira pas d’ici. Que fera-t-elle, mon Dieu, dans cette grande maison vide ?
– Nous lui donnerons le plus de distractions que nous pourrons. Je la conduirai dans les musées et…
Elle hésita, puis en rougissant :
– … et chez vous, si vous le permettez.
– Comment donc ! m’écriai-je. Mais voilà une excellente idée.
Nous nous quittâmes fort amis l’un de l’autre. Moi d’elle parce que j’avais obtenu ce que je souhaitais ; elle de moi, sans motif appréciable, ce qui, selon Platon, la met au plus haut degré de la hiérarchie des âmes.
Pourtant, c’est avec de mauvais pressentiments que j’introduis cette personne chez moi. Et je voudrais bien que Jeanne fût en d’autres mains que les siennes. Maître Mouche et mademoiselle Préfère sont des esprits qui passent le mien. Je ne sais jamais pourquoi il disent ce qu’ils disent, ni pourquoi ils font ce qu’ils font ; il y a en eux des profondeurs mystérieuses qui me troublent. Comme Jeanne me le disait tout à l’heure : on est inquiet de ce qu’on ne comprend pas.
Hélas ! à mon âge on sait trop combien la vie est peu innocente ; on sait trop ce qu’on perd à durer en ce monde et l’on n’a de confiance qu’en la jeunesse.
16 août.
Je les attendais. Vraiment, je les attendais avec impatience. Pour amener Thérèse à les bien accueillir, j’ai employé tout mon art d’insinuer et de plaire, mais c’est peu. Elles vinrent. Jeanne était, ma foi ! toute pimpante. Ce n’est point sa grand-mère, assurément. Mais aujourd’hui, pour la première fois, je m’aperçus qu’elle avait une physionomie agréable, chose qui, en ce monde, est fort utile à une femme. Elle sourit, et la cité des livres en fut tout égayée.
J’épiai Thérèse ; j’observai si ses rigueurs de vieille gardienne s’adoucissaient à la vue de la jeune fille. Je la vis arrêter sur Jeanne ses yeux ternes, sa face à longues peaux, sa bouche creuse, son menton pointu de vieille fée puissante. Et ce fut tout.
Mademoiselle Préfère, de bleu vêtue, avançait, reculait, sautillait, trottinait, s’écriait, soupirait, baissait les yeux, levait les yeux, se confondait en politesses, n’osait pas, osait, n’osait plus, osait encore, faisait la révérence, bref, un manège.
– Que de livres ! s’écria-t-elle. Et vous les avez tous lus, monsieur Bonnard ?
– Hélas ! oui, répondis-je, et c’est pour cela que je ne sais rien du tout, car il n’y a pas un de ces livres qui n’en démente un autre, en sorte que, quand on les connaît tous, on ne sait que penser. J’en suis là, madame.
Là-dessus, elle appela Jeanne pour lui communiquer ses impressions. Mais Jeanne regardait par la fenêtre :
– Que c’est beau ! nous dit-elle. J’aime voir couler la rivière. Cela fait penser à tant de choses !
Mademoiselle Préfère ayant ôté son chapeau et découvert un front orné de boucles blondes, ma gouvernante empoigna fortement le chapeau en disant qu’il lui déplaisait de voir traîner les hardes sur les meubles. Puis elle s’approcha de Jeanne et lui demanda « ses nippes » en l’appelant sa petite demoiselle. La petite demoiselle, lui donnant son mantelet et son chapeau, dégagea un cou gracieux et une taille ronde dont les contours se détachaient nettement sur la grande lumière de la fenêtre, et j’aurais souhaité qu’elle fût vue en ce moment par toute autre personne qu’une vieille servante, une maîtresse de pension frisée comme un agneau et un bonhomme d’archiviste paléographe.
– Vous regardez la Seine, lui dis-je ; elle étincelle au soleil.
– Oui, répondit-elle, accoudée à la barre d’appui. On dirait une flamme qui coule. Mais voyez là-bas comme elle semble fraîche sous les saules de la berge qu’elle reflète. Ce petit coin-là me plaît encore mieux que tout le reste.
– Allons ! répondis-je, je vois que la rivière vous tente. Que diriez-vous si, avec l’agrément de mademoiselle Préfère, nous allions à Saint-Cloud par le bateau à vapeur que nous ne manquerons pas de trouver en aval du Pont-Royal ?
Jeanne était très contente de mon idée et mademoiselle Préfère résolue à tous les sacrifices. Mais ma gouvernante n’entendait pas nous laisser partir ainsi. Elle me conduisit dans la salle à manger, où je la suivis en tremblant.
– Monsieur, me dit-elle quand nous fûmes seuls, vous ne pensez jamais à rien et il faut que ce soit moi qui songe à tout. Heureusement que j’ai bonne mémoire.
Je ne jugeai pas opportun d’ébranler cette illusion téméraire. Elle poursuivit :
– Ainsi ! vous vous en alliez sans me dire ce qui plaît à la petite demoiselle ? Vous êtes bien difficile à contenter, vous, monsieur, mais au moins vous savez ce qui est bon. Ce n’est pas comme ces jeunesses. Elles ne se connaissent pas en cuisine. C’est souvent le meilleur qu’elles trouvent le pire et le mauvais qui leur semble bon, à cause du cœur qui n’est pas encore bien assuré à sa place, tant et si bien qu’on ne sait que faire avec elles. Dites-moi si la petite demoiselle aime les pigeons aux petits pois et les profiteroles.
– Ma bonne Thérèse, répondis-je, faites à votre gré, et ce sera très bien. Ces dames sauront se contenter de notre modeste ordinaire.
Thérèse reprit sèchement :
– Monsieur, je vous parle de la petite demoiselle ; il ne faut pas qu’elle s’en aille de la maison sans avoir un peu profité. Quant à la vieille frisée, si mon dîner ne lui convient pas, elle pourra bien se sucer les pouces. Je m’en moque.
Je retournai, l’âme en repos, dans la cité des livres, où mademoiselle Préfère travaillait au crochet si tranquillement, qu’on eût dit qu’elle était chez elle. Je faillis le croire moi-même. Elle tenait peu de place, il est vrai, au coin de la fenêtre. Mais elle avait si bien choisi sa chaise et son tabouret, que ces meubles semblaient faits pour elle.
Jeanne, au contraire, donnait aux livres et aux tableaux un long regard, qui semblait presque un affectueux adieu.
– Tenez, lui dis-je ; amusez-vous à feuilleter ce livre, qui ne peut manquer de vous plaire, car il contient de belles gravures.
Et j’ouvris devant elle le recueil des costumes de Vecellio ; non pas, s’il vous plaît, la banale copie maigrement exécutée par des artistes modernes, mais bien un magnifique et vénérable exemplaire de l’édition princeps, laquelle est noble à l’égal des nobles dames qui figurent sur ses feuillets jaunis et embellis par le temps.
En feuilletant les gravures avec une naïve curiosité, Jeanne me dit :
– Nous parlions de promenade, mais c’est un voyage que vous me faites faire. Un grand voyage.
– Eh bien ! mademoiselle, lui dis-je, il faut s’arranger commodément pour voyager. Vous êtes assise sur un coin de votre chaise que vous faites tenir sur un seul pied, et le Vecellio doit vous fatiguer les genoux… Asseyez-vous pour de bon, mettez votre chaise d’aplomb et posez votre livre sur la table.
Elle m’obéit en souriant et me dit :
– Regardez, monsieur, le beau costume (C’était celui d’une dogaresse). Que c’est noble et quelles magnifiques idées cela donne ! C’est pourtant beau, le luxe !
– Il ne faut pas exprimer de semblables pensées, mademoiselle, dit la maîtresse de pension, en levant de dessus son ouvrage un petit nez imparfait.
– C’est bien innocent, répondis-je. Il y a des âmes de luxe qui ont le goût inné de la magnificence.
Le petit nez imparfait se rabattit aussitôt.
– Mademoiselle Préfère aime le luxe aussi, dit Jeanne ; elle découpe des transparents de papier pour les lampes. C’est du luxe économique, mais c’est du luxe tout de même.
Retournés à Venise, nous faisions la connaissance d’une patricienne vêtue d’une dalmatique brodée, quand j’entendis la sonnette. Je crus que c’était quelque patronnet avec sa manne, mais la porte de la cité des livres s’ouvrit et… Tu souhaitais tout à l’heure, vieux Sylvestre Bonnard, que d’autres yeux que des yeux lunettés et desséchés vissent ta protégée dans sa grâce ; tes souhaits sont comblés de la façon la plus inattendue. Et comme à l’imprudent Thésée, une voix te dit :
Craignez, Seigneur, craignez que le Ciel rigoureux
Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux.
La porte de la cité des livres s’ouvrit et un beau jeune homme parut, introduit par Thérèse. Cette vieille âme simple ne sait qu’ouvrir ou fermer la porte aux gens ; elle n’entend rien aux finesses de l’antichambre et du salon. Il n’est dans ses mœurs ni d’annoncer ni de faire attendre. Elle jette les gens sur le palier ou bien elle vous les pousse à la tête.
Voilà donc le beau jeune homme tout amené et je ne puis vraiment pas l’aller enfermer tout de suite, comme un animal dangereux, dans la pièce voisine. J’attends qu’il s’explique ; il le fait sans embarras, mais il me semble qu’il a remarqué la jeune fille qui, penchée sur la table, feuillette le Vecellio. Je le regarde ; ou je me trompe fort, ou je l’ai déjà vu quelque part. Il se nomme Gélis. C’est là un nom que j’ai entendu je ne sais où. En fait, M. Gélis (puisque Gélis il y a) est fort bien tourné. Il me dit qu’il est en troisième année à l’École des chartes, et qu’il prépare depuis quinze ou dix-huit mois sa thèse de sortie, dont le sujet est l’état des abbayes bénédictines en 1700. Il vient de lire mes travaux sur le Monasticon et il est persuadé qu’il ne peut mener sa thèse à bonne fin sans mes conseils, d’abord, et sans un certain manuscrit que j’ai en ma possession et qui n’est autre que le Registre des comptes de l’abbaye de Cîteaux de 1683 à 1704.
M’ayant édifié sur ces points, il me remet une lettre de recommandation signée du nom du plus illustre de mes confrères.
À la bonne heure, j’y suis : M. Gélis est tout uniment le jeune homme qui, l’an passé, m’a traité d’imbécile, sous les marronniers. Ayant déplié sa lettre d’introduction, je songe :
« Ah ! ah ! malheureux, tu es bien loin de soupçonner que je t’ai entendu et que je sais ce que tu penses de moi… ou du moins ce que tu pensais ce jour-là, car ces jeunes têtes sont si légères ! Je te tiens, jeune imprudent ! te voilà dans l’antre du lion et si soudainement, ma foi ! que le vieux lion surpris ne sait que faire de sa proie. Mais toi, vieux lion, ne serais-tu pas un imbécile ? si tu ne l’es pas, tu le fus. Tu fus un sot d’avoir écouté M. Gélis au pied de la statue de Marguerite de Valois, un double sot de l’avoir entendu, et un triple sot de n’avoir pas oublié ce qu’il eût mieux valu ne pas entendre. »
Ayant ainsi gourmandé le vieux lion, je l’exhortai à se montrer clément ; il ne se fit pas trop tirer l’oreille et devint bientôt si gai qu’il se retint pour ne pas éclater en joyeux rugissements.
À la manière dont je lisais la lettre de mon collègue, je pouvais passer pour ne pas savoir mes lettres. Ce fut long, et M. Gélis aurait pu s’ennuyer, mais il regardait Jeanne et prenait son mal en patience. Jeanne tournait quelquefois la tête de notre côté. On ne peut rester immobile, n’est-ce pas ? Mademoiselle Préfère arrangeait ses boucles, et sa poitrine se gonflait de petits soupirs. Il faut dire que j’ai été moi-même honoré souvent de ces petits soupirs.
– Monsieur, dis-je, en pliant la lettre, je suis heureux de pouvoir vous être utile. Vous vous occupez de recherches qui m’ont, pour ma part, bien vivement intéressé. J’ai fait ce que j’ai pu. Je sais comme vous – et mieux encore que vous – combien il reste à faire. Le manuscrit que vous me demandez est à votre disposition ; vous pouvez l’emporter, mais il n’est pas des plus petits, et je crains…
– Ah ! monsieur, me dit Gélis, les gros livres ne me font pas peur.
Je priai le jeune homme de m’attendre et j’allai dans un cabinet voisin chercher le registre, que je ne trouvai pas d’abord et que je désespérai même de trouver quand je reconnus, à des signes certains, que ma gouvernante avait mis de l’ordre dans le cabinet. Mais le registre était si grand et si gros que Thérèse n’était pas parvenue à le ranger assez complètement. Je le soulevai avec peine et j’eus la joie de le trouver pesant à souhait.
« Attends, mon garçon, me dis-je avec un sourire qui devait être très sarcastique, attends : je t’en vais accabler, il te rompra les bras, puis la cervelle. C’est la première vengeance de Sylvestre Bonnard. Nous aviserons ensuite. »
Quand je rentrai dans la cité des livres, j’entendis M. Gélis qui disait à Jeanne :
– Les Vénitiennes se trempaient les cheveux dans une teinture blonde. Elles avaient le blond de miel et le blond d’or. Mais il y a des cheveux dont la couleur naturelle est bien plus jolie que celle du miel et de l’or.
Et Jeanne répondait par son silence pensif et recueilli. Je devinai que ce coquin de Vecellio était de l’affaire et que, penchés sur le livre, ils avaient regardé ensemble la dogaresse et les patriciennes.
Je parus avec mon énorme bouquin, pensant que Gélis ferait la grimace. C’était la charge d’un commissionnaire et j’en avais les bras endoloris. Mais le jeune homme le souleva comme une plume et le mit sous son bras en souriant. Puis il me remercia avec cette brièveté que j’estime, me rappela qu’il avait besoin de mes conseils et, ayant pris jour pour un nouvel entretien, partit en nous saluant tous le plus aisément du monde.
Je dis :
– Il est gentil, ce garçon.
Jeanne tourna quelques feuillets du Vecellio et ne répondit pas.
Nous allâmes à Saint-Cloud.
Septembre. – Décembre.
Les visites au bonhomme se sont succédé avec une exactitude dont je suis profondément reconnaissant à mademoiselle Préfère, qui a fini par avoir un coin attitré dans la cité des livres. Elle dit maintenant : ma chaise, mon tabouret, mon casier. Son casier est une tablette dont elle a expulsé les poètes champenois pour loger son sac à ouvrage. Elle est bien aimable, et il faut que je sois un monstre pour ne pas l’aimer. Je la souffre dans toute la rigueur du mot. Mais que ne souffrirait-on pas pour Jeanne ? Elle donne à la cité des livres un charme dont je goûte le souvenir quand elle est partie. Elle est peu instruite, mais si bien douée que, quand je veux lui montrer une belle chose, il se trouve que je ne l’avais jamais vue et que c’est elle qui me la fait voir. S’il m’a été jusqu’ici impossible de lui faire suivre mes idées, j’ai souvent pris plaisir à suivre le spirituel caprice des siennes.
Un homme plus sensé que moi songerait à la rendre utile. Mais n’est-il point utile dans la vie d’être aimable ? Sans être jolie, elle charme. Charmer, cela sert autant, peut-être, que de ravauder des bas. D’ailleurs, je ne suis pas immortel, et elle ne sera sans doute pas encore très vieille quand mon notaire (qui n’est point maître Mouche) lui lira certain papier que j’ai signé tantôt.
Je n’entends pas qu’un autre que moi la pourvoie et la dote. Je ne suis pas moi-même bien riche, et l’héritage paternel ne s’est pas accru dans mes mains. On n’amasse pas des écus à compulser des vieux textes. Mais mes livres, au prix où se vend aujourd’hui cette noble denrée, valent quelque chose. Il y a sur cette tablette plusieurs poètes du XVIe siècle que des banquiers disputeraient à des princes. Et je crois que ces Heures de Simon Vostre ne passeraient point inaperçues à l’hôtel Silvestre, non plus que ces Preces piae à l’usage de la reine Claude. J’ai pris soin de réunir et de conserver tous ces exemplaires rares et curieux qui peuplent la cité des livres, et j’ai cru longtemps qu’ils étaient aussi nécessaires à ma vie que l’air et la lumière. Je les ai bien aimés, et aujourd’hui encore je ne puis m’empêcher de leur sourire et de les caresser. Ces maroquins sont si plaisants à l’œil et ces vélins si doux au toucher ! Il n’est pas un seul de ces livres qui ne soit digne, par quelque mérite singulier, de l’estime d’un galant homme. Quel autre possesseur saura les priser comme il faut ? Sais-je seulement si un nouveau propriétaire ne les laissera pas périr dans l’abandon, ou ne les mutilera pas par un caprice d’ignorant ? Dans quelles mains tombera cet incomparable exemplaire de l’Histoire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, aux marges duquel l’auteur lui-même, Dom Jacques Bouillard, mit de sa main des notes substantielles ?… Maître Bonnard, tu es un vieux fou. Ta gouvernante, la pauvre créature, est aujourd’hui clouée dans son lit par un rhumatisme rigoureux. Jeanne doit venir avec son chaperon et, au lieu d’aviser à les recevoir, tu songes à mille sottises. Sylvestre Bonnard, tu n’arriveras à rien, c’est moi qui te le dis.
Et précisément je les vois de ma fenêtre qui descendent de l’omnibus. Jeanne saute comme une chatte, et mademoiselle Préfère se confie au bras robuste du conducteur avec les grâces pudiques d’une Virginie réchappée du naufrage et résignée cette fois à se laisser sauver. Jeanne lève la tête, me voit, et me fait un imperceptible signe d’amitié confiante. Je m’aperçois qu’elle est jolie. Elle est moins jolie que n’était sa grand-mère. Mais sa grâce fait la joie et la consolation du vieux fou que je suis. Quant aux jeunes fous (il s’en trouve encore), je ne sais ce qu’ils en penseront ; ce n’est pas mon affaire… Mais faut-il te répéter, Bonnard, mon ami, que ta gouvernante est au lit et que tu dois aller toi-même ouvrir ta porte ?
Ouvre, bonhomme Hiver… c’est le Printemps qui sonne.
C’est Jeanne, en effet, Jeanne toute rose. Il s’en faut d’un étage que mademoiselle Préfère, essoufflée et indignée, atteigne le palier.
J’expliquai l’état de ma gouvernante et proposai un dîner au restaurant. Mais Thérèse, toute-puissante encore sur son lit de douleur, décida qu’il fallait dîner à la maison. Les honnêtes gens, à son avis, ne dînaient pas au restaurant. D’ailleurs, elle avait tout prévu. Le dîner était acheté ; la concierge le cuirait.
L’audacieuse Jeanne voulut aller voir si la vieille malade n’avait besoin de rien. Comme bien vous pensez, elle fut lestement renvoyée au salon, mais pas avec tant de rudesse que j’avais lieu de le craindre.
– Si j’ai besoin de me faire servir, ce qu’à Dieu ne plaise ! lui fut-il répondu, je trouverai quelqu’un de moins mignon que vous. Il me faut du repos. C’est une marchandise dont vous ne tenez pas boutique à la foire, sous l’enseigne de Motus-un-doigt-sur-la-bouche. Allez rire et ne restez pas ici. C’est malsain : la vieillesse se gagne.
Jeanne, nous ayant rapporté ces paroles, ajouta qu’elle aimait beaucoup la langue de la vieille Thérèse. Sur quoi, mademoiselle Préfère lui reprocha d’avoir des goûts peu distingués. J’essayai de l’excuser par l’exemple de tant de bons artisans du parler maternel qui tenaient pour leurs maîtres en langage les forts du port au foin et les vieilles lavandières. Mais mademoiselle Préfère avait des goûts trop distingués pour se rendre à mes raisons.
Cependant Jeanne prit un visage suppliant et me demanda la faveur de mettre un tablier blanc et d’aller à la cuisine s’occuper du dîner.
– Jeanne, répondis-je avec la gravité d’un maître, je crois que, s’il s’agit de briser les assiettes, d’ébrécher les plats, de bosseler les casseroles et de défoncer les bouillottes, la créature sordide que Thérèse a placée dans la cuisine suffira à sa tâche, car il me semble entendre en ce moment dans la cuisine des bruits désastreux. Toutefois, je vous prépose, Jeanne, à la confection du dessert. Allez chercher un tablier blanc ; je vous le ceindrai moi-même.
En effet, je lui nouai solennellement le tablier de toile à la taille, et elle s’élança dans la cuisine pour y apprêter, comme nous le sûmes plus tard, des mets délicats.
Je n’eus pas à me louer de ce petit arrangement, car mademoiselle Préfère, restée seule avec moi, prit des allures inquiétantes. Elle me regarda avec des yeux pleins de larmes et de flammes et poussa d’énormes soupirs.
– Je vous plains, me dit-elle, un homme comme vous, un homme d’élite, vivre seul avec une grossière servante (car elle est grossière, cela est incontestable) ! Quelle cruelle existence ! Vous avez besoin de repos, de ménagements, d’égards, de soins de toute sorte ; vous pouvez tomber malade. Et il n’y a pas de femme qui ne se ferait honneur de porter votre nom et de partager votre existence. Non ! il n’y en a pas : c’est mon cœur qui me le dit.
Et elle pressait des deux mains ce cœur prêt sans cesse à s’échapper.
J’étais littéralement désespéré. J’essayai de remontrer à mademoiselle Préfère que j’entendais ne rien changer au train de ma vie fort avancée et que j’avais autant de bonheur qu’en comportaient ma nature et ma destinée.
– Non ! vous n’êtes pas heureux, s’écria-t-elle ; il faudrait auprès de vous une âme capable de vous comprendre. Sortez de votre engourdissement, jetez les yeux autour de vous. Vous avez des relations étendues, de belles connaissances. On n’est pas membre de l’Institut sans fréquenter la société. Voyez, jugez, comparez. Une femme sensée ne vous refusera pas sa main. Je suis femme, monsieur : mon instinct ne me trompe pas ; il y a quelque chose là qui me dit que vous trouverez le bonheur dans le mariage. Les femmes sont si dévouées, si aimantes (pas toutes, sans doute, mais quelques-unes) ! Et puis elles sont sensibles à la gloire ! Votre cuisinière n’a plus de forces ; elle est sourde, elle est infirme ; s’il vous arrivait malheur la nuit ! Tenez, je frémis, rien que d’y penser !
Et elle frémissait réellement ; elle fermait les yeux, serrait les poings, trépignait. Mon abattement était extrême. Avec quelle formidable ardeur elle reprit :
– Votre santé ! votre chère santé ! Je donnerais avec joie tout mon sang pour conserver les jours d’un savant, d’un littérateur, d’un homme de mérite, d’un membre de l’Institut. Et une femme qui n’en ferait pas autant, je la mépriserais. Tenez, monsieur, j’ai connu la femme d’un grand mathématicien, d’un homme qui faisait des cahiers entiers de calculs dont il remplissait toutes les armoires de sa maison. Il avait une maladie de cœur et il dépérissait à vue d’œil. Et je voyais sa femme, là, tranquille auprès de lui. Je n’ai pas pu y tenir, je lui ai dit un jour : « Ma chère, vous n’avez pas de cœur. À votre place, je ferais… je ferais… Je ne sais pas ce que je ferais ! »
Elle s’arrêta épuisée. Ma situation était terrible. Dire nettement à mademoiselle Préfère ce que je pensais de ses conseils, il ne fallait pas y songer. Car me brouiller avec elle, c’était perdre Jeanne. Je pris donc la chose en douceur. D’ailleurs, elle était chez moi : cette considération m’aida à garder quelque courtoisie.
– Je suis très vieux, mademoiselle, lui répondis-je, et je crains bien que vos avis ne viennent un peu tard. J’y songerai toutefois. En attendant, remettez-vous. Il serait bon que vous prissiez un verre d’eau sucrée.
À ma grande surprise, ces paroles la calmèrent soudainement, et je la vis s’asseoir avec tranquillité dans son coin, près de son casier, sur sa chaise, les pieds sur son tabouret.
Le dîner était tout à fait manqué. Mademoiselle Préfère, perdue dans un rêve, n’y prit point garde. Je suis fort sensible d’ordinaire à ces sortes de mésaventures ; mais celle-ci causa à Jeanne une telle joie que je finis moi-même par y prendre plaisir. Je ne savais pas encore, à mon âge, qu’un poulet brûlé d’un côté et cru de l’autre fût une chose comique ; les rires clairs de Jeanne me l’apprirent. Ce poulet nous fit dire mille choses très spirituelles que j’ai oubliées, et je fus enchanté qu’on ne l’eût pas raisonnablement rôti.
Le dîner s’acheva non sans grâce quand la jeune fille en tablier blanc, mince et droite, apporta le plat d’œufs à la neige qu’elle avait apprêté. Dans leur bain d’or pâle, ils brillaient du plus candide éclat et répandaient une fine odeur de vanille. Et elle les posa sur la table avec la gravité ingénue d’une ménagère de Chardin.
Dans le fond de mon âme, j’étais très inquiet. Il me paraissait à peu près impossible de me maintenir longtemps en bons termes avec mademoiselle Préfère, dont les fureurs matrimoniales avaient éclaté. Et la maîtresse partie, adieu l’écolière ! Je profitai de ce que la bonne âme était allée mettre son manteau, pour demander à Jeanne très précisément quel âge elle avait. Elle avait dix-huit ans et un mois. Je comptai sur mes doigts et trouvai qu’elle ne serait pas majeure avant deux ans et onze mois. Comment passer tout ce temps-là ?
En me quittant, mademoiselle Préfère me regarda avec tant d’expression que j’en tremblai de tous mes membres.
– Au revoir, dis-je gravement à la jeune fille. Mais écoutez-moi : votre ami est vieux et peut vous manquer. Promettez-moi de ne jamais vous manquer à vous-même et je serai tranquille. Dieu vous garde, mon enfant !
Ayant fermé la porte sur elle, j’ouvris la fenêtre pour la voir s’en aller. La nuit était sombre, et je n’aperçus que des ombres confuses qui glissaient sur le quai noir. Le bourdonnement immense et sourd de la ville montait jusqu’à moi, et j’eus le cœur serré.
15 décembre.
Le roi de Thulé gardait une coupe d’or que son amante lui avait laissée en souvenir. Près de mourir et sentant qu’il avait bu pour la dernière fois, il jeta la coupe à la mer. Je garde ce cahier de souvenirs comme le vieux prince des mers brumeuses gardait sa coupe ciselée, et, de même qu’il abîma son joyau d’amour, je brûlerai ce livre de raison. Ce n’est pas, certes, par une avarice hautaine et par un orgueil égoïste que je détruirai ce monument d’une humble vie ; mais je craindrais que les choses qui me sont chères et sacrées n’y parussent, par défaut d’art, vulgaires et ridicules.
Je ne dis pas cela en vue de ce qui va suivre. Ridicule je l’étais certainement quand, prié à dîner chez mademoiselle Préfère, je m’assis dans une bergère (c’était bien une bergère) à la droite de cette inquiétante personne. La table était dressée dans un petit salon. Assiettes ébréchées, verres dépareillés, couteaux branlant dans le manche, fourchettes à dents jaunes, rien ne manquait de ce qui coupe net l’appétit d’un honnête homme.
On me confia que le dîner était fait pour moi, pour moi seul, bien que maître Mouche en fût. Il faut que mademoiselle Préfère se soit imaginé que j’ai pour le beurre des goûts de Sarmate, car celui qu’elle m’offrit était rance à l’excès.
Le rôti acheva de m’empoisonner. Mais j’eus le plaisir d’entendre maître Mouche et mademoiselle Préfère parler de la vertu. Je dis le plaisir, je devrais dire la honte, car les sentiments qu’ils exprimaient sont fort au-dessus de ma grossière nature.
Ce qu’ils disaient me prouva clair comme le jour que le dévouement était leur pain quotidien et que le sacrifice leur était aussi nécessaire que l’air et l’eau. Voyant que je ne mangeais pas, mademoiselle Préfère fit mille efforts pour vaincre ce qu’elle était assez bonne pour nommer ma discrétion. Jeanne n’était pas de la fête, parce que, me dit-on, sa présence, contraire au règlement, aurait blessé l’égalité si nécessaire à maintenir entre tant de jeunes élèves.
La servante désolée servit un maigre dessert, et disparut comme une ombre.
Alors, mademoiselle Préfère raconta à maître Mouche avec de grands transports tout ce qu’elle m’avait dit dans la cité des livres, pendant que ma gouvernante était au lit. Son admiration pour un membre de l’Institut, ses craintes de me voir malade et seul, la certitude où elle était qu’une femme intelligente serait heureuse et fière de partager mon existence, elle ne dissimula rien ; bien au contraire, elle ajouta de nouvelles folies. Maître Mouche approuvait de la tête en cassant des noisettes. Puis, après tout ce verbiage, il demanda avec un agréable sourire ce que j’avais répondu.
Mademoiselle Préfère, une main sur son cœur et l’autre étendue vers moi, s’écria :
– Il est si affectueux, si supérieur, si bon et si grand ! Il a répondu… Mais je ne saurais pas, moi, simple femme, répéter les paroles d’un membre de l’Institut : il suffit que je les résume. Il a répondu : « Oui, je vous comprends, et j’accepte. »
Ayant ainsi parlé, elle me prit une main. Maître Mouche se leva, tout ému, et me saisit l’autre main.
– Je vous félicite, monsieur, me dit-il.
J’ai quelquefois eu peur dans ma vie, mais je n’avais jamais éprouvé un effroi d’une nature aussi écœurante.
Je dégageai mes deux mains et, m’étant levé pour donner toute la gravité possible à mes paroles :
– Madame, dis-je, je me serai mal expliqué chez moi ou je vous aurai mal comprise ici. Dans les deux cas, une déclaration nette est nécessaire. Permettez-moi, madame, de la faire tout uniment. Non, je ne vous ai pas comprise ; non, je n’ai rien accepté ; j’ignore absolument quel peut être le parti que vous avez en vue pour moi, si toutefois vous en avez un. Dans tous les cas, je ne veux pas me marier. Ce serait à mon âge une impardonnable folie et je ne puis pas encore, à l’heure qu’il est, me figurer qu’une personne de sens, comme vous, ait pu me donner le conseil de me marier. J’ai même tout lieu de croire que je me trompe, et que vous ne m’avez rien dit de semblable. Dans ce cas, vous excuserez un vieillard déshabitué du monde, peu fait au langage des dames et désolé de son erreur.
Maître Mouche se rassit tout doucement à sa place, où, faute de noisettes, il tailla un bouchon.
Mademoiselle Préfère, m’ayant considéré pendant quelques instants avec de petits yeux ronds et secs que je ne lui connaissais pas encore, reprit sa douceur et sa grâce ordinaires. C’est d’une voix mielleuse qu’elle s’écria :
– Ces savants ! ces hommes de cabinet ! ils sont comme des enfants. Oui, monsieur Bonnard, vous êtes un véritable enfant.
Puis, se tournant vers le notaire, qui se tenait coi, le nez sur son bouchon :
– Oh ! ne l’accusez pas ! lui dit-elle d’une voix suppliante. Ne l’accusez pas ! Ne pensez pas de mal de lui, je vous en prie. N’en pensez pas ! Faut-il vous le demander à genoux ?
Maître Mouche examina son bouchon sur toutes ses faces, sans s’expliquer autrement.
J’étais indigné ; à en juger à la chaleur que je sentais à la tête, mes joues devaient être extrêmement rouges. Cette circonstance me fit comprendre les paroles que j’entendis alors à travers le bourdonnement de mes tempes :
– Il m’effraie, notre pauvre ami. Monsieur Mouche, veuillez ouvrir la fenêtre. Il me semble qu’une compresse d’arnica lui ferait du bien.
Je m’enfuis dans la rue avec un indicible sentiment de dégoût et d’effroi.
20 décembre.
Je fus huit jours sans entendre parler de l’institution Préfère. Ne pouvant rester plus longtemps sans nouvelles de Jeanne et songeant d’ailleurs que je me devais à moi-même de ne pas quitter la place, je pris le chemin des Ternes.
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