DE MINUIT À SEPT HEURES - Partie 4

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DE MINUIT À SEPT HEURES
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DE MINUIT À SEPT HEURES - Partie 4 Noté 4.4 / 5 par 19 votes de membres.
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Gérard mettait son veston quand on frappa à sa porte.

Qui était-ce ? Les sujets d’inquiétude ne lui manquaient pas, et il éprouva une impression de satisfaction en se disant que les papiers étaient en sûreté.

Il alla ouvrir. Deux inconnus stationnaient sur le palier.

– Monsieur Gérard ? demanda l’un d’eux, grand et roux.

– C’est moi, que désirez-vous ?

– Ben voilà… Vous connaissez bien un certain M. Baratof ?

– Oui. Pourquoi me demandez-vous cela ?

– Pour savoir. Je suis l’inspecteur principal Nantas, de la police judiciaire. M. Baratof a été trouvé assassiné cette nuit.

Gérard sursauta :

– Assassiné ? Baratof assassiné ?

– Ben oui, assassiné.

– C’est effroyable ! Assassiné ! Un homme vigoureux, courageux comme lui…

Gérard soudain s’interrompit. Il était très pâle. Le visage contracté, le regard fixé à terre, il garda un moment le silence. De ses yeux fouilleurs, Nantas l’observait.

– Où a-t-il été assassiné ? demanda Gérard d’une voix sourde. On connaît l’assassin ?

– On le connaîtra. Le cadavre a été trouvé au Nouveau-Palace. Nous aurions besoin de petits renseignements sur M. Baratof, oui, de petits renseignements… Alors, comme nous savons que vous étiez un de ses amis… un de ses bons amis… on vous prie de venir là-bas…

Comment la police avait-elle appris qu’il connaissait Baratof ? Gérard ne se le demanda même pas.

– Il faut que j’aille là-bas avec vous ? dit-il.

– Oui. Vous comprenez, on a besoin de petits renseignements… Alors, vous pouvez nous aider.

– Je viens tout de suite, dit Gérard… Le malheureux… assassiné !…

– Allons, partons, dit Nantas.

L’inspecteur Victor, qui avait reçu des instructions particulières de Nantas, descendit avec eux, mais, dans la cour, il les quitta. Il restait à la Pension russe, où il était chargé de recueillir quelques indications.

Nantas, dans le taxi qui l’avait amené, fit monter Gérard et s’assit à son côté.

Pendant tout le trajet, sans parler du crime lui-même, il posa à Gérard mille questions, souvent saugrenues, sur Baratof. Gérard répondait prudemment, attentif à ne rien dire de compromettant. Il eût voulu réfléchir. Ces questions incessantes l’en empêchaient. C’était probablement le but de Nantas.

Chapitre 2

L’interrogatoire

Au Nouveau-Palace, le cadavre de Baratof avait été enlevé pour l’autopsie à l’Institut médicolégal, quand Gérard arriva avec Nantas.

Celui-ci donna à voix basse quelques ordres à deux de ses agents, puis, dans le salon de Baratof, il prit à part, un moment, le juge d’instruction. Après quoi il s’installa dans un coin.

– Veuillez vous asseoir, monsieur, dit à Gérard M. Lissenay avec la plus grande politesse. Vous étiez un ami de M. Baratof, n’est-ce pas ?

– Un ami, non. Nous avons eu des relations d’affaires.

– Il avait beaucoup d’affaires en Pologne… En Pologne d’où vous venez, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Vous appelez-vous réellement M. Gérard ? Est-ce seulement un prénom ou votre nom de famille ?

Gérard eut une imperceptible hésitation :

– C’est mon nom de famille.

– Vous êtes venu ici plusieurs fois, hier, demander M. Baratof… Vous n’aviez pas voyagé avec lui ?

– Non. Mais j’ai dîné ici même, dans ce salon, avec lui, hier soir.

– J’allais vous le dire. Vous avez quitté à quelle heure M. Baratof ?

– Vers neuf heures. Un peu avant peut-être.

– Et vous êtes revenu à onze heures ?

– Oui. Nous n’avions pas achevé notre conversation. J’avais dû, entre temps, faire une course.

– Et M. Baratof ne vous a fait part d’aucune inquiétude ? Il allait sortir, puisqu’il était en smoking, alors qu’au dîner il était en veston. Vous a-t-il dit où il comptait aller ?

– Non.

– Et vous vous êtes quittés en bons termes ?

– Mais oui…

– Ce n’est pas ce qui ressort de certains témoignages. Au dîner, vous étiez en bons termes, mais non lors de votre seconde visite. Le garçon d’étage, en effet, déclare – déposition confirmée par celle du valet de chambre – que, vers onze heures et quart, il a entendu, pendant quelques instants, venant de l’appartement de M. Baratof, les éclats d’une violente discussion.

Le juge d’instruction regardait Gérard qui eut un mouvement d’épaules et répondit :

– C’est exact. Nous avons eu une querelle. Je n’en parlais pas parce que cette querelle avait pour motif une question toute personnelle.

– Quelle question personnelle ?

Gérard se redressa :

– Mais, monsieur, c’est un véritable interrogatoire que vous me faites subir ?

– Ce n’est pas un interrogatoire que je vous fais subir, dit M. Lissenay. Je n’ai le droit de vous interroger que devant un avocat. J’ai besoin simplement, pour éclairer la justice, de certains renseignements. Je vous pose les questions que je crois utiles. Vous êtes libre d’y répondre ou non. Je répète ma dernière question : Pourquoi cette querelle ?

– Je vous ai dit, monsieur, que c’était une affaire toute personnelle, ne concernant que lui et moi.

– Il n’y a pas d’affaires personnelles aux yeux de la justice.

– Je ne puis répondre.

– C’est votre droit. Donc, à onze heures et demie, vous avez quitté Baratof.

– Oui, dit Gérard.

– Quand vous avez quitté Baratof, continua le juge d’instruction, votre querelle était-elle terminée ? Le bon accord était-il rétabli entre vous ?

– Non, répondit Gérard un peu embarrassé. La cause de notre dissentiment était grave.

– Donc, vous vous êtes séparés en pleine fâcherie ?

– Oui.

– Après une lutte ?… On a entendu…

– Oui, après une lutte, avoua Gérard.

– Et où avez-vous été ensuite ?

– À mon hôtel, à la Pension russe, dit Gérard après une hésitation.

– Et vous y êtes arrivé vers quelle heure ?

– Je ne sais trop… vers minuit… peut-être minuit et quart… J’y suis allé à pied, sans me presser… pour me calmer.

Le juge se tourna vers Nantas :

– Vous avez obtenu des précisions à ce sujet, monsieur l’inspecteur principal ?

Nantas se leva et prit l’appareil du téléphone.

– Voulez-vous me permettre, monsieur le juge d’instruction ? Allô, demandez-moi la Pension russe, à Auteuil.

Il attendit un moment.

– La Pension russe ? Monsieur le directeur ? Allô… Est-ce que l’inspecteur Victor peut venir à l’appareil ?

Nouvelle attente.

– C’est toi, Victor ? À quelle heure le sieur Gérard est-il arrivé, hier soir ?

Il écouta la réponse de Victor qui dura une ou deux minutes, puis il raccrocha et déclara, de sa voix la plus traînante :

– Le sieur Gérard n’est arrivé à la Pension, où il y avait un machin… Enfin quoi un bal, un bastringue… que vers deux heures. Et, il avait une poule avec lui… Une poule en blanc et rouge… Même qu’ils étaient ensemble comme deux tourtereaux… C’en était émouvant.

– Qui était cette personne en blanc et rouge qui vous accompagnait ? demanda le juge d’instruction.

– Je ne peux pas le dire, répondit Gérard, avec une décision qu’on sentait immuable.

– Toujours la dame à ne pas compromettre, ricana Nantas. C’est beau, la galanterie française.

– Et de onze heures et demie, heure où vous êtes parti d’ici, à près de deux heures où l’on vous a vu à ce bal de la Pension russe, qu’avez-vous fait ? demanda M. Lissenay.

– Je ne peux pas le dire, déclara Gérard avec la même fermeté.

Le juge d’instruction prit un temps.

– Donc, prononça-t-il lentement, aucune réponse précise. De mon côté, je dois appeler votre attention sur ce fait : vous êtes la dernière personne qui ait vu Baratof vivant, le garçon de l’étage est à peu près catégorique. De garde à l’office, il apercevait la porte de l’appartement. Personne n’est entré après que vous en êtes sorti… y laissant Baratof avec qui vous veniez d’avoir une querelle violente…

Gérard ne répondit pas tout de suite.

– Si je vous comprends bien, monsieur le juge d’instruction, dit-il enfin d’une voix calme, dans votre idée, j’aurais, avant mon départ, tué Baratof ?

– Je n’ai aucune idée, répliqua, parfaitement calme aussi, M. Lissenay. Je cherche la vérité. Et je constate qu’il y a eu discussion violente et bataille entre vous et Baratof avant votre départ. Je constate qu’après votre départ, personne n’est entré chez Baratof, et, quelques heures plus tard, Baratof a été trouvé assassiné. Je constate, en outre, que vous vous refusez à donner l’emploi de votre temps pendant les deux heures et quart qui ont suivi votre départ d’ici. Il fallait un quart d’heure pour gagner la Pension russe. Restent deux heures. Vous persistez à refuser de dire ce que vous avez fait pendant ces deux heures ?

– Je persiste à refuser.

Il y eut un silence.

Nantas se leva. Il s’approcha de Gérard, lui mit la main sur l’épaule et se penchant pour le regarder de près dans les yeux :

– Voyons… Et la pochette que t’as prise dans le gilet, et les billets que t’as pris dans le portefeuille, et les bijoux que t’as pris dans les valises, tu veux pas dire où tu les as planqués ? Pas si bête, hein, que de les porter dans ta chambre ! T’as été les mettre en lieu sûr. C’est ça l’emploi du temps pendant les fameuses deux heures. C’est ça, hein ?

À ces questions posées d’une voix canaille, à ce tutoiement qui le souffletait, le ravalant au rang des malfaiteurs professionnels, à cette main appesantie sur lui comme l’étreinte impitoyable de la loi, à cette accusation d’avoir tué pour voler, Gérard frémit. Se dégageant, il planta dans les yeux du policier un regard qui déconcerta Nantas. Et il dit au juge d’une voix forte :

– Monsieur le juge d’instruction, je vous prie d’interdire à cet homme de me toucher et de me tutoyer…

Nantas se redressa.

– Oh ! vous savez, fit-il, ce que j’en disais, c’était pour vous… Ça procure l’indulgence du jury, les aveux… – il rit et reprit – les aveux spontanés…

L’interrogatoire durait depuis longtemps. M. Lissenay, qui était un peu las et souhaitait déjeuner, se leva.

– Je reviendrai à deux heures et demie, afin de poursuivre l’enquête, dit-il. Je vous poserai de nouvelles questions, ajouta-t-il, s’adressant à Gérard. J’espère que vous aurez réfléchi.

Gérard se tut.

– Et nous autres, on va déjeuner ensemble, en bonne amitié, lui dit aimablement Nantas.

Allant vers la porte, il appela :

– Victor !

L’inspecteur était revenu de la Pension russe. Il parut.

– Fais monter ici à déjeuner pour trois, lui dit Nantas. Oui, pour monsieur, pour toi et pour moi… Oublie pas l’apéritif !

Ce que fut ce déjeuner, Gérard ne devait jamais l’oublier. Jamais, dans les pires aventures, dans les situations les plus périlleuses, il n’avait éprouvé cette sensation, affreuse et avilissante, d’une lutte telle que celle qu’il eut à soutenir contre le policier familier, goguenard, redoutable, qui, pour le faire parler, épuisa toutes les ruses, toutes les menaces, ouvertes ou cachées, toutes les promesses fallacieuses que lui suggérait une expérience consommée.

L’inspecteur Victor mangeait. Nantas, après avoir bu son apéritif et avalé quelques bouchées hâtives, se retourna vers Gérard qui n’avait voulu toucher à rien.

– Alors, quoi, pas d’appétit ? lui demanda-t-il. Le remords, quoi ?

Gérard haussa les épaules.

– Alors, puisque vous ne mangez pas, causons, reprit Nantas d’un ton bonhomme… Mais oui, vous m’êtes sympathique et j’aime mieux vous prévenir que vous faites fausse route. À quoi ça vous sert de nier ce qu’on découvrira un jour ou l’autre ?

Il s’interrompit, se versa un verre de vin, le dégusta et prononça à mi-voix : « Pas mauvais du tout… » Et il reprit :

– Alors, je vous disais que ça ne sert à rien de nier ce qui sera découvert. Premier point, vous ne vous appelez pas Gérard. On saura comment vous vous appelez, c’est couru. Même si vous n’avez pas une fiche à l’anthropométrie… Ça vous blesse ?… (Gérard n’avait pu réprimer un mouvement.) Bon, j’admets que vous n’en avez pas… pas encore… On saura votre nom tout de même… Il y a bien des gens qui vous connaissent et qui parleront… des amis… de la famille… Mais ça, c’est secondaire. Ce que je voudrais, c’est que vous me disiez pourquoi vous avez tué Baratof ?

Gérard garda le silence. Nantas répéta :

– Je vous demande pourquoi vous avez tué Baratof ?

– Je ne l’ai pas tué, dit sèchement Gérard. Et, pendant que vous vous égarez sur moi, le vrai assassin peut s’enfuir.

– Remarquez, continua Nantas, comme s’il n’avait pas entendu, je ne vous dis pas que vous êtes sans excuse. On peut tuer dans une querelle, sans préméditation… Surtout si la querelle a pour motif une femme… Celle en blanc et rouge… C’est ça, hein ? termina-t-il au hasard, obéissant à l’adage policier cherchez la femme.

Gérard haussa les épaules.

– Vous avez tort de blaguer, dit Nantas. On est gentil pour vous…

– Oui, faudrait pas qu’il se paie notre tête, intervint l’inspecteur Victor. On pourrait lui couper ses ergots.

Il s’était levé. Gérard mesura Victor du regard.

– Vous ne pensez pas me faire peur ? dit-il avec calme.

– Tiens-toi tranquille, ordonna Nantas à Victor. Alors, voyons, monsieur… Gérard… Comprenez bien que vous ne vous en tirerez pas… Et écoutez, pour la dernière fois, un bon conseil… Faites la part du feu. C’est bête de tout nier. Dites pourquoi vous avez tué Baratof ?… Par vengeance, hein ?… Et vous l’avez dépouillé pour faire croire à un crime d’intérêt ? C’est ça, hein ? Alors, dites où vous avez caché les papiers, les billets, les bijoux… On vous en tiendra compte…

Nantas avait changé de ton. Il n’était plus goguenard. Ses paroles avaient l’apparence de la vérité… Et n’étaient-elles pas la vérité ?…

Mais la décision de Gérard était immuable.

– Inutile d’insister davantage. Vous êtes très habile, mais cette habileté ne peut être efficace qu’envers un coupable.

Nantas connaissait les hommes. Il comprit que ni par force ni par ruse, on ne ferait parler celui-là.

– Comme vous voudrez, dit-il seulement d’un ton qui signifiait « À nous deux ! »

Il sonna pour faire desservir la table. Un long moment s’écoula. Le juge d’instruction reparut.

– Eh bien ? demanda-t-il du regard autant que de la voix, à Nantas.

Nantas eut un geste signifiant « Il n’a rien dit. »

– Alors, définitivement, vous ne voulez pas parler ? dit M. Lissenay à Gérard. Vous vous refusez à donner l’emploi de votre temps de minuit à deux heures ?

– Je refuse, en effet, dit fermement Gérard.

– Parlerez-vous en présence de votre avocat ?

– Pas davantage, monsieur le juge d’instruction.

– Bien… Vous mesurez les conséquences de vos actes ?

– Oui.

– Il ne me reste donc qu’à signer contre vous un mandat d’arrêt ?

Gérard resta impassible.

Après un instant de silence, le juge, que cette obstination irritait, se pencha sur sa table et signa.

À ce moment, on frappa. L’agent qui entra remit au juge un papier plié.

M. Lissenay le déplia, y jeta les yeux et eut un mouvement de surprise.

– Cette personne est là et voudrait parler à M. le juge, dit l’agent.

– Devons-nous nous retirer ? demanda Nantas à M. Lissenay.

– Non, restez, vous, Nantas.

– Victor doit emmener cet homme ? dit Nantas en désignant Gérard.

Gérard était inquiet. Que se passait-il ? Quelle était cette personne ?

Il avait presque peur.

Le juge répondit, tout en regardant Gérard :

– Non, qu’il reste.

Et il dit à l’agent :

– Faites entrer.

L’agent et Victor sortirent. Puis la porte fut rouverte. Gérard sursauta, avec un grand cri, et les bras tendus, comme pour barrer le passage à la personne qui entrait.

C’était Nelly-Rose…

Chapitre 3

Confrontation

Après être retournée chez elle, à sept heures du matin, après avoir entendu l’effroyable révélation faite par Mme Destol, et conduit, hors de son boudoir, celle-ci et Valnais, Nelly-Rose avait longtemps sangloté sur son divan. Puis, brisée, physiquement et moralement, elle s’était endormie. Sommeil agité, précaire, coupé de cauchemars où elle s’éveillait en criant. À diverses reprises, elle avait entendu frapper à sa porte. Elle n’avait pas répondu. Elle ne voulait voir personne. Elle ne voulait pas déjeuner. Elle voulait être seule… seule avec ses pensées qui se pressaient dans son cerveau tumultueux.

Peu à peu, elle s’apaisa, essaya de réfléchir, de discipliner ses pensées, d’envisager avec lucidité la situation. Tous les événements de la nuit lui apparaissaient avec une netteté parfaite. Il n’y avait aucune lacune dans ses souvenirs. Elle se rappelait tout. Au commencement de l’après-midi, elle se leva de son divan. Elle ne pouvait plus rester là, dans ce boudoir où la veille, à minuit, elle avait reçu cet homme. Elle ne pouvait plus rester dans l’inaction. Elle avait besoin de sortir de retrouver la vie extérieure. Elle avait surtout l’ardent désir d’apprendre peut-être quelque chose. Les journaux du soir allaient bientôt paraître. Sans doute parleraient-ils du crime…

Elle quitta, presque avec répulsion, sa robe de la veille, cette robe blanche que toute la nuit, à Enghien, ici, puis là-bas, dans la Pension russe… durant tant d’heures aux émotions diverses, elle avait portée. Elle revêtit un tailleur strict et sombre et, un peu après trois heures, par sa sortie particulière, elle redescendit.

L’après-midi était d’une douceur légère, mais elle n’en put goûter le charme, trop absorbée par ses préoccupations opprimantes. Elle marchait vite le long de l’avenue, vers l’Alma. Sur la place, elle vit dans un kiosque, affiché, un journal du soir qui venait d’arriver.

Sur deux colonnes, en grosses lettres, ce titre :

M. BARATOF

QUI FIT DON DE CINQ MILLIONS

À LA MAISON DES LABORATOIRES

A ÉTÉ ASSASSINÉ

Frémissante, elle acheta le journal, parcourut l’article, et tressaillit profondément en lisant ces lignes :

– On a arrêté un ami de M. Baratof, un jeune homme, nommé Gérard. Il a été amené au Nouveau-Palace en présence de M. Lissenay, juge d’instruction. Les charges qui pèsent sur lui sont accablantes. Il est prouvé…

Elle lut jusqu’au bout le résumé, succinct d’ailleurs, vu l’heure d’impression du journal, de l’enquête faite par M. Lissenay. Un moment, elle resta immobile, réfléchissant. Puis elle eut un geste de décision, arrêta un taxi, et, sans trop savoir ce qu’elle faisait, mais, dans un besoin irrésistible d’action et de lutte, elle donna l’adresse du Nouveau-Palace.

Là, ayant interrogé, elle apprit que l’enquête se poursuivait dans l’appartement du Russe. Sur sa demande, on la conduisit près d’un agent de police qui était de garde. Elle écrivit quelques mots sur un bout de papier. On vint la chercher au bout d’un instant. Qu’allait-elle dire ? À quel mobile obéissait-elle ? Quelle force implacable la contraignait à se jeter elle-même au cours de la bataille ? Elle n’en savait rien.

Dans le salon, théâtre du crime, où se trouvaient le juge d’instruction, l’inspecteur Nantas et Gérard, Nelly-Rose entra, toute défaillante, mais résolue et en apparence calme.

Gérard était debout devant elle, pâle et secoué par une violente émotion.

– Non ! non ! cria-t-il d’une voix agitée. Monsieur le juge, il n’y a aucune raison pour que mademoiselle soit ici !… Aucune raison pour qu’elle dépose ! Je proteste d’avance contre ses déclarations !

– Veuillez garder le silence et demeurer tranquille, lui dit le juge durement.

Et, à Nelly-Rose :

– Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir, mademoiselle ?

Mais Gérard ne cédait pas :

– Je proteste, monsieur le juge d’instruction. Il y a là, de la part de la justice, une manœuvre contre laquelle je m’insurge de toutes mes forces.

– Quelle manœuvre ? Mademoiselle est venue spontanément. Voici le texte de sa demande : Nelly-Rose Destol, à qui fut adressé le chèque de cinq millions signé Ivan Baratof. Communication urgente.

Gérard insista :

– Mais cela n’a rien à voir avec l’affaire pour laquelle je suis convoqué. Je ne connais pas mademoiselle.

Le juge se tourna vers la jeune fille :

– Vous ne connaissez pas monsieur, mademoiselle ?

Elle répliqua nettement :

– Si, monsieur le juge d’instruction.

– Et il vous connaît ?

– Il me connaît.

– Vous voyez donc, monsieur, que vos affirmations sont, une fois de plus, démenties par les faits.

Et il répéta :

– Asseyez-vous, mademoiselle, dites-moi le but de votre démarche. Quelle communication voulez-vous nous faire ?

Dès lors, Gérard n’essaya plus de lutter. Les bras croisés, avide d’entendre ce qu’allait dire la jeune fille, et bouleversé d’avance par ses paroles, il écouta.

Nelly-Rose était pâle. La honte et l’émotion la serraient à la gorge. Cependant, la même décision l’animait, et sans regarder le juge, elle prononça en appuyant sur chaque syllabe, cette phrase terrible, où tenait tout le mystère de la nuit passée.

– Monsieur le juge d’instruction, de minuit à sept heures, je n’ai pas quitté monsieur.

Sans lever les yeux, elle désignait Gérard. Il y eut un silence, de stupeur pour le juge et pour le policier ; d’intense émotion pour Gérard.

– Veuillez préciser, mademoiselle, dit M. Lissenay d’une voix grave. Comment avez-vous connu… ce monsieur ?…

– Dois-je résumer, monsieur le juge ?

– Non, mademoiselle. Expliquez-vous en détail.

Nelly-Rose commença :

– Voici, monsieur le juge. Il y a quelques semaines, à une séance du comité de la Maison des laboratoires, dont je suis secrétaire, j’ai proposé une loterie, disant que chacun devrait donner quelque chose. On m’a demandé ce que je donnerais, moi. Dans un accès d’enthousiasme un peu ridicule peut-être, en tout cas irraisonné, j’ai dit : « Tout ce qu’on voudra ! » sans penser au sens que pouvaient présenter ces paroles. Or, une de mes camarades, une Polonaise, prenant la chose au sérieux, pour célébrer ce qu’elle appelait mon beau geste, a envoyé un article à la revue France-Pologne qui l’a publié avec trois de mes photographies… et un chiffre… cinq millions… J’avais l’air de m’offrir pour cinq millions… Je l’ai compris après… Un Russe, M. Ivan Baratof, m’a écrit de Pologne. Il me demandait de le recevoir, dans mon boudoir, de minuit à sept heures, seule, et m’envoyait un chèque de cinq millions que je devais déchirer si je n’acceptais pas.

« Par suite d’un malentendu entre le président de notre société et moi, le chèque a été touché, m’engageant… Hier, apprenant que M. Baratof était arrivé, et désirant avoir avec lui une explication loyale, je lui ai téléphoné ici vers quatre heures pour lui dire que je viendrais le lendemain au matin, donc, ce matin. Un de ses amis m’a répondu qu’il n’était pas arrivé. Le soir à neuf heures, j’ai reçu une lettre de M. Baratof, m’enjoignant d’avoir à tenir ma promesse et de le recevoir à minuit dans mon boudoir. J’ai horreur de la déloyauté. Je craignais d’avoir l’air d’une aventurière ayant soutiré cinq millions. J’étais engagée et me suis décidée, malgré les efforts de mes proches, à tenir mon engagement.

Tout le monde avait écouté dans le plus grand silence la jeune fille. Après une pause, elle reprit :

– Hier aussi une autre personne est intervenue dans ma vie… monsieur. (Elle désigna de nouveau Gérard.) Devant la Maison des laboratoires, il m’a attendue sans que j’aie, moi, le moindre soupçon de son existence. Il est intervenu dans un incident avec un chauffeur de taxi. Il m’a suivie jusqu’au garage où j’ai remisé ma voiture, et l’après-midi, à une matinée que donnait ma mère, il s’est permis de se présenter et de m’inviter à danser. Le soir…

– Le soir ?…

– Le soir, j’ai attendu, puisque j’avais promis à M. Baratof de le recevoir à minuit. On a sonné, j’ai ouvert et j’ai eu la stupeur de me trouver en présence de monsieur. Il m’a dit qu’il s’appelait Ivan Baratof, m’indiquant d’ailleurs que ce n’était qu’un nom de guerre et qu’il était français. Pas une seconde, je n’ai pensé à une supercherie. Ayant vu mes photographies, il était venu à notre réception de l’après-midi pour me rencontrer et n’être pas pour moi tout à fait un inconnu. Il a été d’une extraordinaire adresse. Comme sa présence, chez moi, à cette heure, m’était un supplice, il m’a offert, ce que j’ai pris alors pour de la générosité, de sortir avec lui. J’ai accepté avec un sentiment de délivrance. Il m’a emmenée – une voiture l’attendait – à un bal russe à Auteuil.

– C’était vous la jeune femme en rouge et blanc qui l’accompagnait ? dit le juge.

– Oui. Là, il m’a fait boire du champagne, sachant que cela me ferait tourner la tête. Il m’a fait danser, il m’a étourdie de paroles habiles, me menant peu à peu où il voulait. Quand il a vu que je n’avais plus ma volonté, qu’une autre moi-même dirigeait mes actes, que j’étais sans défense – profitant d’une rixe au cours de laquelle il m’a protégée contre des gens ivres –, il m’a enlevée dans ses bras et m’a emportée dans sa chambre.

Nelly-Rose s’arrêta encore. Gérard, les yeux baissés, essayait de dissimuler les impressions qu’il éprouvait à cette évocation de leur nuit. Nantas restait impassible. Le juge d’instruction, le sourcil froncé, prit la parole.

– Et cette comédie a été jouée par un homme qui venait, tout probablement, d’en assassiner un autre…

Nelly-Rose tressaillit, toute remuée par le mot redoutable :

– Assassiner…, dit-elle à voix basse.

– Oui, mademoiselle, insista le juge d’instruction. Tout semble prouver…

– Je sais… je sais…, reprit Nelly-Rose, j’ai lu les journaux… Et c’est pourquoi…

– Et c’est pourquoi ?…

Elle réfléchit quelques secondes et s’expliqua :

– Monsieur le juge d’instruction, je suis venue ici, je puis le dire, au hasard, sur un mouvement que je n’ai pu réprimer. Maintenant, je me rends compte… oui, je sais la raison profonde pour laquelle je suis venue… Je suis venue pour protester et pour dire que cet homme n’a pas assassiné M. Baratof.

Il y eut encore de la stupeur et, cette fois, Nantas lui-même ne cacha pas son étonnement.

– Je ne comprends pas, dit M. Lissenay.

– Il n’a pas tué Baratof, j’en ai la conviction, répéta Nelly-Rose avec certitude. Si endurci, si déterminé soit-il, un homme qui vient d’en tuer un autre, un homme qui sait qu’on va découvrir, au matin, le cadavre, un homme qui sait qu’on pourra établir ses relations avec la victime, ne passe par les heures qui suivent le crime à conduire une intrigue d’amour, et, le voulût-il, ne peut avoir assez de sang-froid pour jouer son jeu sans défaillance… Et, toute la nuit, avec moi, cet homme a été d’un sang-froid parfait. C’est à peine si, une ou deux fois, j’ai cru le voir distrait. Peut-être pensait-il à sa rixe avec Baratof. Peut-être pensait-il qu’il serait à mes yeux démasqué le lendemain. Mais c’étaient de fugitifs instants qui s’effaçaient sans laisser de traces. Vous ne pouvez savoir à quel point il est resté maître de lui. Toute la nuit, sans défaillance, sa conduite a été auprès de moi celle d’un séducteur qui veut réussir par tous les moyens.

– Et c’est ce séducteur que vous venez défendre et que vous chercher à excuser ? dit le juge.

Nelly-Rose se redressa dans un geste de protestation.

– Je ne l’excuse pas de la conduite qu’il a tenue à mon égard. Pour me leurrer, il a pris la place d’un autre. Pour me mettre en son pouvoir, il a joué de mes émotions qu’il suscitait. Par la ruse, en faisant naître en moi la peur, puis en la calmant, puis en me donnant confiance, puis en usant de l’influence qu’il prenait peu à peu sur mon esprit, il m’a, je vous le répète, fait sortir de moi-même. Je suis devenue… ce qu’il voulait que je devienne. Encore une fois, monsieur le juge, un assassin – un coupable –, n’a pas cette lucidité incroyable, cette maîtrise de soi que nul trouble n’affaiblit. Un coupable pense à autre chose qu’à séduire une jeune fille. Un coupable consacre à la fuite, ou à des précautions de protection les heures qui suivent le crime. Un coupable ne serait pas venu me dire « Je suis Baratof », après l’avoir tué. Un coupable ne m’aurait pas conduite à la Pension russe, poursuivant son but, son seul but, qui était d’abuser de moi… Non, maintenant que je sais qu’un crime a été commis, je sais que, quelles que soient les charges, ce n’est pas cet homme qui l’a commis…

– Pourtant, il y a eu discussion violente entre lui et Baratof, observa le juge, il y a eu rixe.

– Monsieur le juge, dit Nelly-Rose, après un instant, je pense que cette discussion, cette rixe, me concernaient.

– Qui vous fait croire cela ?

– Rien de formel. C’est une impression. Je pense qu’il voulait empêcher Baratof de me rejoindre.

– Est-ce vrai ? demanda le juge à Gérard.

– Oui, répondit Gérard, sombre.

– Cela n’empêcherait pas d’ailleurs la possibilité du meurtre, continua M. Lisseray.

– Non, protesta Nelly-Rose. Non, il n’a pas tué ! Il ne serait pas venu me rejoindre ainsi… Réfléchissez !…

– Et vous dites, mademoiselle, qu’il est arrivé chez vous à minuit… Pas plus tard ?

– Oh ! monsieur le juge, je suis certaine de l’heure. Je l’attendais avec tant d’anxiété !

Nul ne pouvait douter de la véracité des paroles de Nelly-Rose. M. Lissenay glissa un regard vers Nantas. Mais, dans son coin, l’inspecteur demeurait immobile, écoutant dans un silence qu’on devinait hostile.

– Et à quelle heure vous êtes-vous séparée de lui ? demanda le juge à la jeune fille.

– Je l’ai quitté à six heures et demie du matin, répondit-elle, mais…

– Mais ?…

Nelly-Rose était pâle, oppressée, presque défaillante. Elle demeurait indécise. Cependant, elle finit par dire :

– Monsieur le juge d’instruction, je n’ai plus rien à révéler. Je vous ai raconté, dans ses détails, les circonstances qui m’ont mêlée à cette affaire. Je vous ai dit mon opinion exacte sur monsieur. Je n’ai rien à ajouter.

Mais M. Lissenay ne lâcha pas prise. Il sentait bien la détresse croissante de la jeune fille, et il s’obstina, impitoyable :

– Il faut parler, mademoiselle. Deux heures, trois heures se sont écoulées après votre sortie du bal… des heures où cet homme est resté près de vous… entre les quatre murs d’une chambre, et nous devons savoir…

Elle se mit à pleurer doucement. Elle avait l’air de supplier : « Je vous en prie…, ne me contraignez pas… c’est une torture que vous m’infligez… En avez-vous le droit ?… » Gérard murmura : « Ne dites pas un mot, mademoiselle. » Elle releva la tête et, s’adressant à M. Lissenay :

– Ce que je vous ai confié ne suffit pas à fixer votre opinion ?

– Ce sont des impressions, des preuves toutes morales. Mais ces preuves morales elles-mêmes sont contredites par la façon même avec laquelle il a agi envers vous.

– Oui, en effet, dit-elle, il faut que j’aille jusqu’au bout de ma confession pour que vous puissiez le juger selon ce qu’il est, et selon ce qu’il a fait. Ne m’en veuillez pas si j’hésite… il y a des choses pénibles…

Elle essuya ses yeux. Son visage prit une expression d’énergie tranquille. Elle se domina dans un effort suprême et prononça :

– Je dirai donc tout, monsieur le juge, et devant lui-même. Eh bien, hier, tout l’après-midi j’avais subi l’influence obsédante de cet homme. Oui, dès la première minute, il m’a inquiétée et troublée. C’est inexplicable, de ma part… J’étais si paisible et si maîtresse de moi ! Mais c’est ainsi. Et lorsque la nuit est arrivée, lorsque nous somme venus à cette fête russe, j’étais déjà conquise. Il m’a emportée dans sa chambre… J’étais sans défense, à sa merci. Il pouvait faire de moi ce qu’il voulait… avec mon consentement. Oui, j’ai honte de l’avouer, j’étais consentante et il le savait. Il savait que je n’aurais pas repoussé ses baisers. Je le lui ai presque dit, tout en le suppliant de me respecter.

« C’est cela qu’il faut bien comprendre, monsieur le juge d’instruction, puisque vous voulez connaître toute la vérité sur lui. C’est cela, c’est un abandon total. Or, il ne m’a pas touchée, monsieur le juge d’instruction… La situation qu’il avait créée, il n’en a pas profité. Il n’y a pas eu lutte. Je n’ai pas eu à me défendre. J’étais sur le divan, sous ses yeux qui m’enlevaient toute force. J’étais à lui s’il l’avait voulu. Je n’étais pas éveillée, mais je ne dormais pas non plus. J’étais incapable de mouvement, mais j’étais consciente… Il m’a regardée longuement. Entre mes cils baissés, j’ai vu changer, s’attendrir l’expression de ses yeux. J’ai vu sur son visage une expression de pitié et de remords. Il avait un genou sur le bord du divan. Il s’est relevé et il s’est éloigné, monsieur le juge… m’épargnant, moi qui ne désirais pas alors être épargnée, et, sans plus me regarder, il s’est assis devant une table, la tête dans ses mains…

« Et là, il s’est, après quelques moments, combien de temps, je ne sais au juste, endormi. Je me suis, alors, moi aussi, assoupie… Une heure après, environ, je me suis réveillée. Il dormait, encore, la tête sur son bras appuyé à la table. Et c’est une des choses qui m’ont le plus émue et qui m’émeuvent encore… Ce sommeil… Le sien et le mien… Nous avons été dans cette chambre, comme des enfants, moi malgré ce que j’avais fait, lui malgré sa conduite. J’ai quitté sans bruit le divan, j’ai pris mon manteau et, doucement, sans l’éveiller, je suis partie. Personne ne m’a vue à la Pension, où tout dormait… Voilà la vérité, monsieur le juge. Vous en tirerez les conclusions qui vous sembleront justes. Pour moi, si je ne lui pardonne pas ses habiletés et sa conduite, je ne peux pas oublier qu’il m’a respectée. Je ne peux pas oublier cela. Je ne l’oublierai jamais.

La voix de Nelly-Rose sombra dans un sanglot qu’elle étouffa. Gérard, sur sa chaise gardait son immobilité de statue ; les yeux baissés, le visage rigide, on sentait que toutes ses forces étaient tendues pour ne pas laisser transparaître son émotion. Le juge, lui, dissimulait mal la sienne.

– C’est tout de même chic, ce qu’elle fait là, la petite, murmura une voix. Ce ne pouvait être que la voix de Nantas, mais Nantas, dans un coin, immobile, ne regardait personne.

– Mademoiselle, c’est tout ce que vous avez à dire ? demanda le juge d’instruction.

– C’est tout, fit avec calme Nelly-Rose, qui s’était reprise. J’ai dit ma conviction…, et j’ai dit toute ma faiblesse, comme c’était mon devoir, pour que vous puissiez comprendre et juger.

M. Lissenay tourna les yeux vers Gérard.

– Vous n’avez rien à répondre à mademoiselle ?

– Rien que ceci (Gérard lui aussi avait repris quelque calme). Je jure sur l’honneur que, quand mon innocence, grâce à elle, aura été reconnue, quand je serai libre, je ne chercherai jamais à la revoir.

Il eut un bref coup d’œil vers Nelly-Rose, mais elle ne le regardait pas, et resta impassible.

– D’autre part, continua Gérard, je vous demande, monsieur le juge, si c’est possible, de ne pas révéler, tout de suite du moins, le nom de mademoiselle, de ne pas mentionner son intervention… Elle ne doit pas être éclaboussée par aucun scandale, et comme le vrai coupable sera certainement bientôt découvert… il sera possible de passer sous silence tout ce qui touche Mlle Destol.

– Mademoiselle, vous pouvez vous retirer, dit M. Lissenay.

Mais Gérard se dressa :

– Un mot encore avant le départ de Mile Destol, monsieur le juge. J’oubliais… quelque chose de grave. Voici : j’ai été, lors de mon dernier voyage en Russie, il y a quelques semaines, chercher des papiers qui appartiennent à Mme Destol et à mademoiselle.

– Des papiers… Quels papiers ?…

– Des valeurs. Des titres de propriété de mines en Roumanie, un reçu… le tout représentant une somme importante.

– Quelle somme ?

– Je ne sais trop… Dix… vingt millions, peut-être davantage.

– En effet, dit M. Lissenay, la somme est considérable.

Mais Nantas s’était dressé :

– Pardon, monsieur le juge…

Et à Gérard :

– Dans quoi sont-ils, ces papiers ?

– Dans une pochette !

– Nous y voilà, à la pochette. Je le savais bien ! Et vous n’avez pas voulu m’en souffler mot tout à l’heure ! Quel entêté !

– Je ne voulais parler de ces papiers qu’à Mlle Destol, en les lui remettant… Ou plutôt, les ayant remis à Baratof, je m’étais aperçu qu’il voulait se les approprier… C’est à ce sujet qu’il y a eu, cette nuit, entre lui et moi, discussion, puis rixe. Au cours de notre rixe, je les lui ai repris.

– C’était le seul motif de votre querelle ? demanda le juge.

Gérard hésita.

– Il y avait un autre motif…

– Celui d’empêcher Baratof de venir chez mademoiselle ?

– Oui.

– Et vous aviez l’intention de vous substituer à lui ?

– Pas à ce moment-là. J’ai été indécis tout d’abord : ayant les titres dans ma poche, je me demandais par quels moyens je pourrais les remettre à Mmes Destol… C’est alors seulement que, brusquement, j’ai eu l’idée de me substituer à Baratof et d’aller, comme si j’étais lui, voir Mlle Destol qui, je le savais, devait le recevoir. Il me l’avait dit.

– Pourquoi n’avez-vous pas remis ces papiers, la nuit, à Mlle Destol ?

– Déjà, puisque je jouais le rôle de Baratof, je m’étais imposé à elle, en envoyant cinq millions aux Laboratoires, sous la condition que vous savez. Alors par… fatuité si vous voulez, aussi par respect pour elle-même, il me déplaisait d’avoir l’air de proposer, ou d’imposer, même implicitement, un autre marché… plus direct encore, et plus choquant, et de me prévaloir de cet argent que je lui rapportais et qui était à elle.

– Scrupule tardif, vous m’avouerez, et peu explicable.

– Il en est cependant ainsi, monsieur le juge d’instruction. Tout de suite, et malgré la façon dont j’agissais, j’ai senti pour elle quelque chose de nouveau, une sorte de déférence, contraire à ma nature. C’est pour cela qu’après l’avoir amenée dans ma chambre, j’ai eu honte d’abuser de sa confiance. Si elle n’avait pas dormi, peut-être, si elle n’avait pas été dans cet état d’inconscience, et qu’elle eût pu répondre, volontairement, à mes baisers, peut-être… aurais-je cédé à mon désir. Mais, abandonnée comme elle l’était, ne sachant pas ce qu’elle faisait, elle est devenue pour moi inaccessible… presque sacrée.

– Bref, ces papiers ?…

– Je les ai conservés sur moi toute la nuit. Ce matin, comme j’allais en province, je les ai remis à Yégor, le patron de la Pension russe, en un pli cacheté qu’il a mis dans son coffre. Au bout de huit jours, et si je ne lui avais pas donné de contre-ordre, il devait les porter à une adresse que je lui laissais par écrit, sous enveloppe. Cette enveloppe, vous l’ouvrirez, monsieur le juge d’instruction, et vous y trouverez l’adresse de Mlle Destol.

Gérard tira de sa poche son portefeuille, y prit une carte et, avec la plume du juge d’instruction, la signa.

– Voici ma carte et ma signature, dit-il. Yégor vous remettra les papiers.

Le juge d’instruction prit la carte. Il regardait Nelly-Rose. Celle-ci, toujours impassible, semblait étrangère à l’événement.

– Vous pouvez vous retirer, mademoiselle, dit pour la seconde fois M. Lissenay.

La jeune fille lui fit une inclinaison de tête et, sans une parole, s’en alla. Pas une fois, son regard n’avait rencontré celui de Gérard.

Dehors, sur l’avenue des Champs-Élysées, Nelly-Rose marcha quelques instants vers l’Arc de triomphe. Elle était infiniment lasse. Elle avançait avec une lenteur croissante. Qu’allait-elle faire et dire chez elle ?

Et soudain, cette idée de rentrer, de parler à sa mère, de lui donner, ainsi qu’à Valnais, des explications, et de subir un fastidieux interrogatoire, lui parut intolérable.

Sa décision fut immédiate. Elle entra dans un bureau de poste et envoya ce pneumatique à Mme Destol :

Maman chérie,

Pardonne-moi toute la peine que je t’ai faite et ne m’en veuille pas si j’éprouve le besoin de rester seule quelques jours. Ce sera pour toi et pour moi un repos qui nous est indispensable à l’une et à l’autre.

Dès mon retour, lundi prochain après-midi, je te dirai toute la vérité et j’espère bien pouvoir t’apprendre que nous sommes sur le point de devenir riches…

De tout mon cœur, maman chérie…

Nelly-Rose prit ensuite un taxi, acheta dans un grand magasin un sac et les objets de toilette indispensables, et se fit conduire sur la rive gauche, le long du Jardin des Plantes, où elle connaissait une petite pension de famille qu’une de ses amies avait habitée.

Quelle joie de pouvoir enfin être tranquille et de se promener chaque jour, loin des yeux et loin de tout, dans le vieux jardin solitaire !…

Chapitre 4

La chasse

Après le départ de Nelly-Rose, il y eut dans la pièce un moment de silence. Le juge d’instruction semblait hésitant. L’innocence de Gérard ne faisait guère de doute pour lui, mais que pensait Nantas ?

Et, justement, l’inspecteur Nantas intervenait :

– Tout ça, dit-il à Gérard, c’est très joli. Mais c’est un peu du sentiment… Des impressions de jeune fille, je ne dis pas, ça a sa valeur… » Il n’a pas tué »… Bon… C’est son opinion à cette petite… Mais, tout de même, au fond, tout ça n’empêche pas que vous avez très bien pu, même sans le vouloir, même avec de bonnes intentions, tuer Baratof au cours de la rixe… Oui, je répète, même sans le vouloir…

– J’affirme que je l’ai laissé parfaitement vivant. D’ailleurs, il a été égorgé. Je n’avais sur moi aucune arme qui me permît…

– Vous aviez toujours un gentil petit browning qu’on vous a vu au bastringue d’Auteuil. Je sais bien… Les rues ne sont pas sûres. Mais bon, admettons pour un moment. Alors, racontez, selon vous, ce qui s’est passé ?

– Eh bien – Gérard fit un effort pour être clair, précis, et ne rien oublier sans toutefois rien dire d’inutile –, eh bien ! Baratof et moi, nous avions déjà eu un commencement de discussion au sujet des titres. Quand je suis revenu à onze heures, le soir, j’ai trouvé Baratof prêt à sortir pour aller où vous savez, j’ai voulu l’en empêcher. Je lui ai aussi reproché de vouloir s’emparer de la fortune de Mme Destol. Il l’a avoué avec cynisme. Il m’a provoqué. Il s’est jeté sur moi. Nous avons lutté. Je l’ai terrassé. Il était étourdi de sa chute, mais sans la moindre blessure. Je l’ai bâillonné, ligoté avec les courroies de sa couverture de voyage, pour qu’il fût incapable de bouger de toute la nuit. Son étourdissement ne dura qu’un moment. Il revint à lui, parfaitement vivant, je vous le répète. Je voyais ses yeux qui me fixaient, chargés de haine et de rage, et il s’agitait convulsivement. Je l’ai donc, pour plus de sûreté, attaché au pied du lit. J’avais pris, dans la poche intérieure de son gilet, la pochette contenant les papiers. Je suis alors descendu. Sortant de l’hôtel, durant quelques minutes, réfléchissant ainsi que je vous l’ai dit, j’ai marché sur l’avenue… je me suis même arrêté à une terrasse – un nouveau bar dont j’ignore le nom –, mais tout de suite j’en suis parti, décidé à profiter de la situation… à aller chez Mlle Destol, en me faisant passer pour Baratof.

– Vous affirmez n’avoir rien pris que les titres à Baratof ? demanda M. Lissenay.

– Je l’affirme, monsieur le juge d’instruction. Et puisque vous dites qu’il a été dépouillé de son argent et de ses bijoux, celui qui l’a dépouillé est celui qui, après mon départ, l’a tué.

Nantas, ici, intervint encore :

– Si c’est vrai, il faut reconnaître que vous lui avez bougrement facilité la besogne, au voleur et à l’assassin, en laissant le Baratof bâillonné et ligoté des pieds à la tête.

Gérard ne répondit pas sur-le-champ. Il avait eu déjà cette pensée, et elle lui faisait horreur.

– Monsieur le juge, dit-il soudain, quels qu’aient été mes torts et mes imprudences, je suis innocent du meurtre de Baratof. Je sens que vous me croyez… Mais, pour la justice, pour moi, pour que mon innocence éclate, indéniable, aux yeux de tous, il faut retrouver le vrai coupable !

– C’est une bonne idée, prononça Nantas, à demi sérieux, à demi gouailleur. Comment est-ce que vous vous y prendriez ? Dites voir un peu.

Gérard l’observa. Cet homme lui inspirait peu de sympathie. En cet homme il voyait un adversaire le plus dangereux et le plus acharné à le croire coupable. Pourtant, il le distinguait impartial, prêt à admettre la vérité si elle s’imposait à son esprit soupçonneux et sceptique par profession.

– Monsieur l’inspecteur, ce n’est pas à moi de chercher. C’est votre métier. Et c’est de vous et de votre expérience que peut venir toute la lumière. Au fond, je suis persuadé que votre certitude à mon égard n’est plus la même. Je vous supplie d’agir, monsieur l’inspecteur.

Nantas parut flatté. Il arpenta la pièce de long en large, les mains au dos. Puis, s’arrêtant net, il dit, d’un ton bourru.

– Aussi, diable ! pourquoi n’avez-vous pas parlé tantôt ? Si vous m’aviez fourni les explications que je vous demandais avec insistance et que vous venez de fournir, nous n’en serions pas là.

– Je ne comprends pas, monsieur l’inspecteur…

– Mais si, mais si, nous avons perdu du temps.

Il reprit sa promenade, indécis et grognon. Puis, de nouveau, il revint vers Gérard, et, brusquement, lui tendit la main.

– Faisons la paix, voulez-vous ?

– Oh ! très volontiers fit Gérard, qui n’eut pas l’air de remarquer le changement d’attitude du policier.

– Et puis, voyons, repartit Nantas, essayons de démêler la situation, hein ? Somme toute, quelles preuves a-t-on contre vous ? Récapitulons. Votre querelle avec Baratof ? Vous en avez dit le motif et ça ne paraît pas invraisemblable. Les titres que vous lui avez pris ? Vous avez expliqué l’affaire. Reste la disparition des bijoux et de l’argent.

– Faites une perquisition chez moi, dit Gérard.

– C’est déjà fait, ricana Nantas. Donc, à ce propos, quitus. Seulement, il y a la preuve principale. C’est qu’entre le moment où vous êtes sorti de chez Baratof et celui où on l’a trouvé zigouillé, personne n’est entré.

– Qui dit cela ? demanda Gérard.

– Le garçon d’étage. Il est formel.

Gérard se récria :

– Mais il peut se tromper, cet homme !

– Non, dit Nantas, nettement. Mais il peut mentir.

– Hein !

– Dame ! Quand un mossieu accuse quelqu’un d’avoir fait quelque chose que ce quelqu’un n’a pas faite, n’a-t-on pas le droit de se demander pourquoi ledit mossieu accuse ?

Gérard murmura :

– C’est vrai, après tout… Car enfin, étant seul, à proximité de la porte, il n’avait qu’à franchir quelques mètres d’un couloir désert… Ah ! quel dommage qu’on ne l’ait pas surveillé depuis !

Du coup, Nantas eut un petit rire sec.

– Ah ! ça, voyons, mon petit ! Vous me croyez jeune ! Tout de même, hein ?… Depuis ce matin, dix heures, qu’il a quitté d’ici, je le fais filer, moi, le garçon d’étage, le nommé Manuel !…

Le juge d’instruction et Gérard semblèrent stupéfaits.

– Ben oui, quoi ? continua Nantas. Il y avait toutes les preuves contre vous, l’homme de la rixe, et je vous croyais, dur comme fer, coupable. Mais, pour votre gouverne, en police, j’ai un principe… Jamais négliger aucune piste, même secondaire. Subséquemment, tout en fonçant sur vous, je faisais prendre en filature le nommé Manuel. Conclusion…

– Conclusion ? interrogea M. Lissenay, qui avait suivi avec amusement l’argumentation du policier et les phases de son revirement.

– Conclusion… C’est la même que la vôtre, monsieur le juge. On a fait fausse route, et il n’y a plus une minute à perdre. Aussi je vous demande de bien vouloir m’adjoindre un collaborateur.

– Qui donc ?

– Un gars solide, d’aplomb sur ses jambes, qu’a un cran de tous les diables et de la jugeote.

– Mais, enfin, qui ?

– Le sieur Gérard, ici présent. Ni le parquet ni la Sûreté ne songent à le retenir, n’est-ce pas ? Dans ce cas-là, donnez-le moi. À nous deux, ça va ronfler, n’est-ce pas, camarade ?

Dès cet instant, Gérard ne quitta plus Nantas. Infatigable lui-même, il s’étonnait de l’activité du policier. Nantas ne semblait pas soumis aux besoins physiques des autres hommes. Il mangeait à peine. Il ne dormait pas. Avec lui, Gérard passa, sans en être gêné d’ailleurs, deux journées de jeûne presque absolu et d’insomnie totale. Le but à atteindre, pour Nantas, c’était la découverte de la vérité dans l’affaire du Nouveau-Palace, et à ce but Nantas sacrifiait tout… même les apéritifs.

Ils parlaient peu. Les découvertes qu’ils firent ensemble, ils n’éprouvaient pas le besoin de se les communiquer. L’un et l’autre en comprenaient en même temps l’intérêt ou la vanité. Les difficultés de l’enquête provenaient de la façon d’agir, fort louche, mais fort habile, du garçon d’étage. Manuel n’était jamais de service, au Nouveau-Palace, que la nuit. À dix heures du matin, il sortait et rentrait à cinq heures du soir. Or, malgré l’extraordinaire expérience de Nantas et de ses agents dans les filatures, le garçon d’étage, Manuel, qui se méfiait, bien que ne se sachant pas poursuivi, arrivait toujours à dépister la meute des limiers.

Où allait-il ? Que faisait-il ? Ce n’est que le troisième jour qu’un résultat fut obtenu.

– Maintenant, mon vieux Gérard, dit Nantas dans le bar voisin du Nouveau-Palace où ils se trouvaient, nous pouvons marcher. 1° un client qui n’a rien à se reprocher ne se défile pas de la sorte ; 2° nous savons, par un bout de conversation entendue, que le sieur Manuel fait partie d’une bande, qu’il y a eu des vols commis dans l’hôtel depuis qu’il y est employé, et qu’un des recéleurs de la bande est un type qui demeure dans les environs de la rue d’Aboukir et qui, justement, vient de se défaire, pour une bouchée de pain, d’un lot de bijoux russes. Ça me suffit. Je cours chercher un mandat contre notre homme. Il vit à l’hôtel. À six heures, avant la nuit, nous montons dans sa chambre. D’ici là…

– D’ici là ?

– Ouvre l’œil… Bon, voilà que je tutoie. Tu m’en veux pas ?… Quand on travaille ensemble… Mais faut pas qu’il s’esbigne, hein ?

Les événements se déroulèrent autrement que ne l’avait prévu Nantas, et d’une façon beaucoup plus rapide.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées depuis le départ de Nantas, que Gérard vit surgir du Nouveau-Palace, par la sortie réservée au personnel, un homme jeune, de petite taille, en qui il reconnut le garçon d’étage. Il portait deux valises, et, tout de suite, héla un taxi qui passait.

Gérard songea aussitôt, employant l’expression de Nantas : « Il s’esbigne. Si je ne m’en mêle pas, adieu. »

Il courut sur le trottoir opposé. Manuel avait placé ses deux valises et montait dans l’auto en jetant au chauffeur :

– Gare du Nord.

– À la Préfecture de police, 36, quai des Orfèvres, ordonna Gérard qui, bousculant le garçon d’étage, sautait près de lui, refermait la portière, saisissait de sa main droite le poignet de l’homme et le tordait.

Manuel cria de douleur et voulut se débattre.

– Pas un geste, commanda Gérard. Si tu bouges, si tu essaies de descendre, je te casse le bras.

La voix était si impérieuse, l’étreinte si violente que Manuel demeura inerte. Il voulut parler, protester, Gérard le rembarra :

– Pas un mot ! Inutile. Tu t’expliqueras à la Sûreté.

Un quart d’heure plus tard, quand ils arrivèrent à la Sûreté, et que Gérard eut remis entre les mains de Nantas le garçon d’étage, celui-ci se trouvait dans un tel état de prostration que, de lui-même, avant même d’être interrogé, il bredouilla :

– Ben oui, c’est moi. Je savais que le Russe avait des valeurs et des bijoux. Alors j’ai tenté le coup et quand celui-là – il désignait Gérard – fut parti je suis entré, je comptais trouver Baratof endormi dans la seconde pièce. Il était debout dans la première, il avait, aux poignets et aux chevilles, des courroies qui pendaient… et il était en train d’enlever une serviette qui le bâillonnait. Il a compris pourquoi je venais… Il m’a sauté dessus. Nous nous sommes battus… il a été le plus fort… J’étais par terre… lui, sur moi, qui m’écrasait… Alors, dame, je ne sais pas trop comment ça s’est fait… Mais j’avais pas l’intention de jouer du couteau quand je suis entré… Je voulais seulement le dévaliser… Quand j’ai vu qu’il était mort, j’ai fouillé son portefeuille, ses valises… j’ai enlevé les courroies de ses poignets, pour que ça n’ait pas l’air drôle qu’on l’ait attaché avant de l’égorger… Vous comprenez, le coup était sûr, il s’était battu avec son ami, on les avait entendus… Donc, l’assassinat…

– Donc, tu avais bien l’intention, en entrant, d’assassiner, ricana Nantas. Allons, ouste, tu es cuit !

Il se tourna vers Gérard :

– Comme ça, vous voyez, dit-il en confidence, puisque le Baratof était déficelé avant, vous n’êtes responsable de rien du tout.

– Dieu merci ! murmura Gérard.

Ils eurent tort d’échanger ces quelques paroles et de relâcher leur attention. Manuel en profita. Tirant de sa poche un browning, il en mit le canon dans sa bouche. La détonation retentit. Il tomba, mort.

– C’est une aubaine pour vous, le suicide de Manuel, dit Nantas à Gérard, lorsqu’ils se quittèrent. L’affaire va être classée. Votre nom ne sera même pas prononcé – et encore moins celui de Mlle Destol. Où allez-vous, maintenant ?

– Je prends le train cette nuit et rejoins ma mère.

– Eh bien, camarade, vous lui souhaiterez bien le bonjour, à votre maman, et vous lui direz de ma part qu’elle a un rude fils ! Fichtre, vous êtes d’aplomb sur vos jambes, vous ! Un mot encore. Je me suis trompé sur vous, au début. Vous ne m’en voulez pas ?

– Pouvez-vous demander cela ? dit Gérard dans un élan spontané.

Ils se serrèrent la main amicalement. Ils se connaissaient peu, mais ils avaient appris, en quelques jours, à s’estimer.

Libéré de tout soupçon, définitivement hors de cause, Gérard, fidèle à sa parole, n’essaya pas de revoir Nelly-Rose. Il se donna la mélancolique satisfaction de passer sur la place du Trocadéro, regarda la fenêtre de la jeune fille et s’éloigna, lui disant un éternel adieu.

Deux heures après, il était dans le train de nuit qui l’emportait vers la Normandie. Il allait voir sa mère qu’il n’avait pas vue depuis quatre ans, sa mère qui l’adorait et dont l’affection confiante avait toujours été pour lui, aux pires heures de sa vie, comme un réconfort. Auprès d’elle, dans la petite ferme qu’elle faisait valoir elle-même depuis la mort de son mari, il trouverait, une fois de plus, le repos pacifiant.

Et il songeait aussi, il songeait surtout à Nelly-Rose.

Chapitre 5

Je vous attendais

– Mon Dieu ! c’est affreux, cette incertitude, gémit Mme Destol. Mon bon Valnais, c’est affreux… Pourquoi est-elle partie ? Va-t-elle revenir comme elle le dit dans son pneumatique ? Elle prétend qu’elle a besoin de solitude et de repos… Qu’est-ce que cela cache ? Qu’en pensez-vous, Valnais ?

Démoralisée, anxieuse, Mme Destol regardait Valnais avec détresse. Il était assis en face d’elle dans le boudoir de Nelly-Rose. C’était le lundi après-midi, date fixée par la jeune fille pour son retour, et tous deux l’attendaient.

Valnais, malgré les soucis que lui causait la conduite singulière de Nelly-Rose, voulait être optimiste.

– Chère madame, il est naturel que Nelly-Rose, après les profondes émotions qui l’ont bouleversée, ait désiré vivre quelques jours à l’écart. Nous allons la voir paraître d’un moment à l’autre. Elle vous expliquera tout, selon sa promesse.

– Dieu vous entende, Valnais ! Mais, malgré moi, voyez-vous, je me demande par moments si ce besoin de solitude n’a pas une autre explication.

– Quelle explication, chère madame ?

– Qui vous assure que Nelly-Rose n’a pas voulu rejoindre cet infâme Gérard et que, pendant que nous l’attendons ici, elle n’est pas avec lui, comme en ce matin épouvantable ?…

– Vous êtes folle ! cria sans respect Valnais bouleversé.

– Oui, ma pauvre tête s’égare… Mais, Valnais croyez-moi, on peut tout redouter quand il s’agit de faiblesses féminines et d’entraînements sentimentaux. Ainsi, tenez… – Elle allait citer un ou deux exemples tirés de ses aventures passées. Elle s’arrêta à temps et dit seulement : Non, Nelly-Rose est incapable… je veux le croire… Mais, comme cette enfant est étrange et mystérieuse ! Que signifie cette allusion à la richesse qu’elle m’annonce pour nous ? Là non plus, je ne comprends pas.

– Je crois comprendre, moi, dit Valnais. Votre fille a décidé d’accepter ma demande en mariage. C’est la seule explication possible à la phrase de son pneumatique. Dans le bouleversement où ces dramatiques événements l’ont jetée, elle a compris la valeur de mon amour sûr, paisible, dévoué, qui lui fera une existence honorable et digne d’elle, entre vous, sa mère, et moi, son époux.

Il parlait avec conviction, mais cependant il était ulcéré en pensant à ce qui s’était passé en cette nuit mystérieuse du 8 au 9 mai, et à ce qui s’était passé depuis. Il n’aurait pas affirmé que Nelly-Rose eût commis des actes irréparables, mais il n’était pas sûr du contraire…

Mme Destol, sans se rendre compte des tourments jaloux qu’il éprouvait, s’accrocha, non sans maladresse, à cet espoir qu’il formulait et auquel, malgré tout, elle ne croyait guère.

– En effet, en effet, Valnais, vous avez raison de l’excuser et de l’absoudre. Elle est inconsidérée, elle se laisse aller à des imprudences qui semblent coupables… mais il ne faut pas lui en tenir rigueur. Mariée avec vous, elle sera sage. Mais où est-elle à présent ? Mon Dieu, où est-elle ? L’heure passe… Valnais, mon ami, je suis sûre qu’elle veut vous épouser… Sans cela…

Elle s’interrompit, se dressa, pâle, crispée. Il y avait dans la serrure un bruit de clef. La porte s’ouvrit : Nelly-Rose entra.

– Ma petite ! Ah ! mon Dieu, ma petite C’est toi ! s’écria Mme Destol.

Et, succombant à de longues émotions, elle s’affaissa sur le divan, en proie à une violente crise nerveuse.

Valnais se précipita, lui fit respirer de l’éther…

Stupéfaite d’être accueillie ainsi, Nelly-Rose restait debout, immobile, sur le seuil. Elle balbutia :

– Mais qu’y a-t-il ? Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

– C’est votre pneumatique et votre disparition… indiqua brièvement Valnais, absorbé par les soins qu’il donnait à Mme Destol.

– Mon pneumatique ? ma disparition ? répéta Nelly-Rose. Ah ! voyons, ce que j’ai écrit était clair pourtant !

Elle ne comprenait pas. Elle rentrait si joyeuse, affranchie de tout souci et de tout souvenir pénible ! Ces jours de solitude dans un quartier lointain, de vie régulière dans la petite pension où elle était inconnue, de calmes promenades à pied dans les vieilles allées du Jardin des Plantes, lui avaient fait tant de bien !

Mme Destol, cependant, revenait à elle. Elle se dressa, prit sa fille par le bras, la regarda dans les yeux et lui dit avec solennité :

– Nelly-Rose, mon enfant, maintenant il faut me dire la vérité… Depuis trois jours, je ne vis plus. Je veux savoir, ma petite fille ! Dis-moi ce qui s’est passé entre toi et ce misérable pendant cette horrible nuit !… Valnais, dites-lui qu’il faut qu’elle avoue la vérité !

Mme Destol s’arrêta. Elle fixait sur sa fille des yeux suppliants. Valnais fit un geste d’impuissance désolée.

Nelly-Rose, assise en face d’eux, se mit à rire.

– Ma pauvre maman, mon bon Valnais, ne soyez pas si tragiques…

Mme Destol eut un mouvement d’impatience :

– Je ne suis pas tragique, Nelly-Rose… Je suis une mère angoissée… Ma pauvre petite, je ne t’ai peut-être pas toujours montré assez mon affection. Je ne t’ai peut-être pas assez surveillée. Je ne t’ai peut-être pas suffisamment mise en garde contre les hommes, qui sont tous des misérables – pas vous, Valnais, vous êtes l’exception. Hélas ! Nelly-Rose, j’en suis bien punie !… Mais parle, dis-moi la vérité… que s’est-il passé ?…

Nelly-Rose était toujours souriante : « Eh bien maman, puisque tu tiens à le savoir… En cette nuit mémorable, j’ai eu une conduite très dévergondée et très innocente en somme… avec ce misérable, comme tu dis, qui n’est pas du tout un misérable, j’ai couru les bals publics, ou à peu près publics, j’ai bu du champagne, j’ai suscité l’admiration d’ivrognes moscovites contre lesquels il m’a défendue… Et après, il m’a emmenée dans sa chambre.

– Dans sa chambre ! Quelle horreur ! gémit Mme Destol, pendant que Valnais faisait un geste d’épouvante. Alors, tu étais dans sa chambre tandis que nous étions dans la cour, au bas de l’escalier, et que je tenais un revolver en main pour tuer ce bandit ?

– Je ne sais où tu étais, maman, mais je sais que je me trouvais dans sa chambre, et que tu aurais eu bien tort de le tuer.

– Et combien de temps es-tu restée près de lui ?

– Deux heures… trois heures.

– C’est effrayant… Et pendant ce temps ?…

– Pendant ce temps ? Eh bien, voilà, j’ai dormi, dit Nelly-Rose.

– Comment cela, dormi ? demanda Mme Destol.

– Mais, comme on dort, maman, En fermant les yeux.

– Et… lui ?

– Lui. Eh bien, il dormait aussi, appuyé à une table… Oui, ce misérable, ce bandit, comme tu disais tout à l’heure, s’est finalement conduit avec moi comme le plus généreux et le plus loyal des hommes…

– C’est vrai ? tu me le jures ? Il n’y a rien eu d’autre ?

– Maman, tu sais bien que je ne mens jamais…

– Mais, enfin, c’est un imposteur, un aventurier. On ne sait même pas son nom…, les journaux l’ont dit…

– Quel que soit son nom, c’est celui d’un honnête homme. Il a été complètement lavé du soupçon qui a, un moment, pesé sur lui… Tu as bien vu que le vrai coupable, arrêté, a avoué et s’est tué. Quant à la rixe avec Baratof, qui était vraiment, lui, un misérable, elle a eu lieu pour me protéger.

– N’importe, ce Gérard est un fourbe. Il s’est fait passer pour un autre.

– Il a eu tout à fait tort et je ne saurais trop l’en blâmer… À part cela, c’est un honnête homme, maman.

– Honnête ou non, après tout, je m’en moque, s’écria Mme Destol. L’essentiel, c’est que tu ne le revoies pas, et que tu tiennes ton engagement, Nelly-Rose.

– Quel engagement ?

– Enfin, quoi, celui que tu as pris envers notre excellent ami Valnais.

– Mais je n’ai pris aucun engagement envers lui… N’est-ce pas, Valnais ?

Celui-ci balbutia :

– Tout de même… votre promesse…

– Mais oui, Nelly-Rose, reprit Mme Destol… la phrase de ton pneumatique est très claire… quand tu dis que nous sommes sur le point de devenir riches. Je ne vois pas comment nous pourrions devenir riches si tu ne te maries pas ?

– Avec Valnais ?

– Évidemment.

Nelly-Rose se mit à rire de bon cœur et dit à sa mère :

– Il y a un autre moyen, maman, et beaucoup plus simple.

– Ah !… Lequel ?…

– C’est de faire fortune nous-mêmes… ou plutôt de retrouver notre fortune.

Mme Destol l’observa.

– Notre fortune ? Quelle fortune ?

– Celle qui était perdue…

– Et tu l’as retrouvée, toi ? chuchota Mme Destol, la voix altérée.

– Pas moi, mais quelqu’un.

– Quelqu’un ?

– Maman, si ce quelqu’un avait retrouvé en Russie, après les avoir cherchés, nos titres de Roumanie, le reçu, qui est la preuve de l’achat et du règlement, enfin, tous les documents nécessaires, et que ce quelqu’un les ait rapportés pour nous les remettre, dis maman, est-ce que ce serait un honnête homme à tes yeux ?

– C’est lui ?… c’est lui qui a fait cela ? bégaya Mme Destol.

– C’est lui, maman. Et c’est pour arracher ces papiers à Baratof, qui voulait nous les voler, qu’il s’est battu avec lui…

– Nelly-Rose… voyons, voyons… – Mme Destol haletait – c’est sérieux ?

– Tout ce qu’il y a de plus sérieux. Au lieu de garder ces millions comme il le pouvait, il a tout remis à la justice pour que cela nous soit restitué.

– Mais c’est… c’est ahurissant, bouleversant. Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ? Pourquoi ne pas me l’avoir écrit ?

– Je voulais être sûre.

– Et tu es sûre ?

– Mon Dieu, oui, dit Nelly-Rose gaîment. Je viens de chez M. Lissenay, juge d’instruction, et il m’a remis le paquet. Il est là, sur cette table, où je l’ai posé en entrant.

Mme Destol porta la main à son cœur. Elle suffoquait. Allait-elle se trouver mal ? Non. Elle réagit, s’empara du paquet, essaya de le déficeler, n’y parvint pas et s’enfuit dans sa chambre où elle s’enferma.

Après son départ, il y eut un petit silence.

– Pauvre maman, dit Nelly-Rose, j’aurais dû la prévenir plus doucement. Mais je ne pensais pas que ma lettre fût si obscure. Ainsi, Valnais, vous avez supposé ?…

Elle se tut. Valnais, décontenancé, ne savait que répondre. Enfin, il se leva et dit :

– Adieu, Nelly-Rose.

– Adieu ? Pourquoi adieu ? Vous partez ?

Il eut un sourire désolé.

– Que ferais-je ici désormais, Nelly-Rose ? Vous ne m’avez jamais aimé… et je n’ai même plus l’espoir d’un peu de tendresse, puisque…

– Puisque ?…

Il lui prit la main doucement, et prononça :

– Nelly-Rose, vous vous rappelez une conversation que nous avons eue après la séance du Comité des laboratoires ? Tout en plaisantant, vous m’avez dit que vous espériez bien retrouver votre fortune et que vous rêviez parfois de quelque personnage héroïque et fabuleux, vêtu de velours et chaussés de bottes, qui, à travers mille dangers, se dévouerait à votre cause et réussirait. Le miracle a eu lieu. La chimère est devenue une réalité.

– Et alors ?

– Alors, je ne peux pas lutter contre un héros de roman.

– Vous n’avez à lutter contre personne, Valnais.

– Si, puisque vous l’aimez.

Nelly-Rose fut indignée, et protesta, toute rougissante :

– Qu’est-ce que vous avez dit, Valnais ? De quel droit vous permettez-vous ?… Comment ! un homme que je n’ai vu que quelques heures ?…

– Oui, mais dans de telles conditions que jamais plus vous ne pourrez vous délivrer de ce souvenir. Il est, il sera l’homme de votre vie. De cette vie, moi, Nelly-Rose, je ne fais plus partie… Et je ne peux plus rester… je ne le peux plus. Adieu, Nelly-Rose. Je vous ai beaucoup aimée…

Son ton était triste et sincère. Pour la première fois, Nelly-Rose le trouva sans ridicule et fut émue.

– Au revoir, Valnais. Vous resterez mon ami, n’est-ce pas ?

– J’essaierai, Nelly-Rose… Adieu…

Il alla vers la porte. Au seuil, il se retourna pour la voir une fois encore, puis sortit…

Nelly-Rose garda de cet entretien une impression de gêne qui se traduisit, les jours suivants, par un nouveau besoin de solitude et d’inaction. Tout travail lui devint impossible. Elle n’alla plus au laboratoire. Elle demeurait chez elle, à rêvasser. Certes, elle n’admit pas un instant que l’affirmation de Valnais fût véridique. Non, elle n’aimait pas ce Gérard et n’éprouvait pour cet inconnu que des sentiments de reconnaissance.

– Non, non, répétait-elle à mi-voix… Non, je ne l’aime pas. On n’aime pas un monsieur qui s’est conduit de telle sorte, un monsieur qu’on ne connaît pas et qui sort d’on ne sait où. Non, je ne l’aime pas. Mais, enfin, il est évident que notre vie, à maman et à moi, est changée grâce à lui. Maman revit. Elle est heureuse, riche…

La jeune fille, maintenant que l’orage s’en était allé, voyait les choses sous un autre aspect. La conduite de Gérard ne lui paraissait plus si coupable. Elle pensait beaucoup moins à ce qu’il avait fait de mal qu’à ce qu’il avait fait de bien, et à ce qui méritait peut-être mieux que de la rancune et du silence. Parfois, elle pensait à lui écrire.

Un jour, sans trop réfléchir, elle se fit mener à Auteuil, devant la Pension russe, entra, et, dans le bureau, vit le patron qui s’y trouvait seul.

– Vous me reconnaissez ? dit-elle – et elle n’éprouvait aucun embarras. Je suis venue ici le soir du bal avec M. Gérard. Vous êtes son ami, n’est-ce pas ?

– Oui, dit Yégor. Il m’a sauvé la vie, là-bas. C’est le plus courageux et le plus généreux des hommes.

– Je le sais, dit Nelly-Rose. Il a quitté Paris, n’est-ce pas ?

– Oui.

– J’ai besoin de savoir où il est. Je voudrais lui écrire.

Yégor la regarda. Il sentit qu’il n’y avait aucun piège dans cette demande et que le motif n’en pouvait être que loyal.

– Il ne m’a pas donné son adresse, dit-il, sans poser de questions à Nelly-Rose, mais je sais qu’il est auprès de sa mère en Normandie.

– Et comment se nomme sa mère ? En quelle ville habite-t-elle ?

– Il ne me l’a jamais dit. Cependant, lors de ses précédents séjours, et encore cette fois-ci, il a reçu, à plusieurs reprises, des lettres, d’une écriture un peu tremblée, comme l’écriture d’une femme âgée, et au dos de l’enveloppe, il y avait – je n’ai aucune raison de le cacher : Envoi d’Énouville, Seine-Inférieure. C’est cela, certainement.

– Oui, il n’y a pas de doute. Je vous remercie de tout mon cœur, dit Nelly-Rose en lui tendant la main.

Nelly-Rose n’écrivit pas à Gérard.

Une semaine passa encore. Puis une autre. Elle continuait à rester chez elle, toujours nonchalante et rêveuse. Un après-midi, la mère de Nelly-Rose dut s’absenter de Paris, pour un très court voyage en province, où la réclamaient ses intérêts.

Le matin qui suivit, subitement, et sans que son acte fût le résultat d’une longue délibération, Nelly-Rose alla prendre au garage son auto, qu’elle avait rachetée à Valnais.

Elle sortit avant huit heures. À onze heures et quart, elle dépassait Yvetot. Le village d’Énouville se trouvait à quelques kilomètres à l’ouest de cette ville. À l’entrée du village, elle laissa son auto devant une auberge.

Elle passa devant l’église au moment où en sortait le curé, grand vieillard à la figure rubiconde et à triple menton, au regard plein de bonhomie et de finesse.

– Est-ce que je puis vous demander, monsieur le curé, si vous avez, parmi vos paroissiens, un jeune homme du nom de Gérard ?

Le prête saisit avidement cette occasion de bavarder et répondit avec effusion.

– Gérard d’Énouville ?

– Énouville, c’est le nom du village…

– C’est celui du petit Gérard ! Il est revenu justement chez sa mère, ces temps-ci. Encore hier, je lui disais : « Ce que vous avez forci, mon petit Gérard ! ». Tenez, on voit d’ici les tourelles de son château.

– Ils ont un château ? dit Nelly-Rose, abasourdie.

– Oh ! bien délabré, depuis que le père de Gérard est mort à la guerre, laissant des affaires si embrouillées que Mme d’Énouville n’a pu payer les dettes qu’en vendant tous les meubles, et qu’elle habite une petite ferme, celle qui est au bout du chemin creux.

– Mais, son fils ?

– Son fils, qui est tout le temps en voyage, voudrait bien qu’on restaure le château, et il envoie souvent de l’argent. Mais la maman met tout de côté, pour le jour où il se mariera.

– Elle veut donc qu’il se marie ?

– Si elle le veut ! Une demoiselle qui entrerait ici serait la bienvenue, pourvu qu’elle soit jolie, bonne, et qu’elle aime le petit Gérard plus qu’elle-même. En attendant, il travaille.

– Il travaille ?

– Oui, aux champs, comme un paysan… tandis que sa mère s’occupe de la basse-cour et du verger… Vous la connaissez ?

– Pas encore. Mais j’ai eu l’occasion de rencontrer son fils.

– Eh bien, mon enfant, vous verrez une sainte et digne femme. Tenez, prenez le raccourci.

Saluant le prêtre, et souriant gentiment, elle suivit un sentier qui courait à travers les blés et les avoines vertes. Deux rangées de hêtres surmontaient un talus et bordaient le verger et la ferme. La barrière n’était pas close. Nelly-Rose entra dans la cour déserte, animée de pommiers et de poiriers, et dominée, au haut d’une pente, par une longue bâtisse à colombage et à toit de chaume. Presque toutes les portes en étaient ouvertes ainsi que les fenêtres, et le soleil tombait dru sur un seuil hérissé de cailloux taillés et inégaux.

Nelly-Rose vit une vaste pièce qui servait de cuisine et de salle. Le fourneau était tout rouge. Trois couverts étaient mis.

Elle longea la façade. Une chambre s’ouvrait à l’extrémité. Dans l’ombre, elle aperçut une page de journal épinglée au mur et reconnut la page de la Revue polonaise avec ses trois portraits. Hardiment, elle entra, s’approcha. Une petite photographie était fixée au-dessous. L’ayant détachée, elle lut « Nelly-Rose à dix ans ».

Elle dut s’asseoir un instant, toute frémissante. Et elle avait l’impression qu’elle ne vivait pas dans la réalité, mais que tout se passait comme dans un conte de fées. N’est-il pas juste d’ailleurs qu’il en soit ainsi parfois et que la vie, à certaines minutes, prenne l’aspect d’une féerie merveilleuse ?

Mais un bruit de roues pesantes se faisait entendre du côté de la barrière, et elle sortit aussitôt. C’était une charrette de foin qui rentrait, conduite par Gérard, tête nue, en bras de chemise et en pantalon de treillis bleu, et qui marchait en tenant le cheval par la bride. Il ne vit pas Nelly-Rose, au seuil de la chaumière, et se dirigea vers les communs. Un petit chien à longs poils l’accompagnait.

Nelly-Rose avança peu à peu. Gérard débouclait le harnais et la bride. Mais le chien galopa jusqu’à Nelly-Rose et se mit à japper, ce qui attira l’attention de Gérard.

Il n’eut pas un geste, pas une exclamation. Le harnais lui tomba des bras, tandis que le cheval rentrait seul à l’écurie. Nelly-Rose, qui continuait d’avancer, se trouvait maintenant à quelques pas du jeune homme. Elle s’arrêta, le cœur serré, et elle était surprise de constater que Gérard avait recouvré tout de suite son sang-froid, qu’il ne semblait pas ému, et qu’il riait en la regardant avec une tendresse infinie.

Il marcha vers elle, les bras tendus, et lui prenant les deux mains, il murmura :

– Je vous attendais, Nelly-Rose ! Comme je suis heureux !

Il l’attendait ! Que voulait-il dire ? Nelly-Rose, qui était venue sans idée très précise sur ce qui se passerait, mais avec le désir ardent de provoquer une explication, avait l’impression que toutes les paroles devenaient inutiles entre eux, et que tout était réglé en dehors d’eux, sans même qu’ils eussent besoin de s’expliquer.

– Allons embrasser maman, dit Gérard. La voici qui sort du potager.

Une dame à cheveux blancs parut sur la droite, un panier sous le bras. Elle était habillée comme une paysanne, avec un tablier bleu qui enveloppait ses vêtements noirs.

– Nelly-Rose… présenta Gérard quand ils arrivèrent près d’elle.

Un sourire éclaira le doux visage ridé de la vieille dame. Elle contempla la jeune fille et dit à voix basse :

– Mon Dieu ! qu’elle est jolie !

L’Angélus de midi sonnait sur la calme campagne, et sur le verger paisible.

– Déjeunons, dit la vieille dame. Tout est prêt. Nous vous attendions chaque jour.

Une flamme brilla dans les yeux de la jeune fille. Il était donc vrai que Gérard l’attendait, qu’il considérait comme oubliées et comme insignifiantes les fautes dont il s’était rendu coupable, et qu’il savait qu’elle non plus n’en tenait plus compte ? Il était donc vrai qu’il avait pressenti sa visite et sa soumission ? Elle se révolta. Non, elle n’acceptait pas de se soumettre ainsi.

Révolte brève. Un bien-être inexprimable l’envahissait. Elle était profondément heureuse. Elle trouvait naturels le visage satisfait et la quiétude de Gérard. Cela ne la blessait pas.

– Mon Dieu, pensait-elle, quelle joie et quelle douceur d’être ici !

Chacune des notes de l’Angélus la pénétrait de sérénité et de béatitude. Debout, la mère disait tout bas, d’une voix tremblante, le bénédicité. Nelly-Rose regarda Gérard. Il ne la quittait pas des yeux, et demeurait souriant et grave.

Elle s’assit, et, bouleversée, se mit à pleurer sur un plat de radis qu’on lui offrait… Et, à travers ses larmes, elle vit une carte qui était sur son verre, et qui portait son nom : Nelly-Rose !

Ainsi donc, il en était ainsi : Gérard l’attendait. Et voilà qu’elle était venue, d’elle-même, sans qu’on la sollicitât, et comme si elle eût accompli la plus naturelle et la plus juste des choses. Et tous les mauvais souvenirs et tous les obstacles s’abolissaient. Et tout l’avenir se déroulerait là, dans cette ferme, dans le château restauré, dans les terres reconquises, dans le domaine reconstitué, dans cette campagne où chaque jour l’Angélus chanterait pour eux sa vieille chanson.



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