LES AVENTURES DE TOM SAWYER - Partie 2
Écrit par TWAIN, MARK
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– Je ne te le dirai pas.
– Faut-il que ce soit moi qui te le dise ?
– Heu… oui… mais une autre fois.
– Non, maintenant.
– Non, pas maintenant… demain.
– Oh ! non, maintenant. Je t’en supplie, Becky. Je te le dirai tout bas. »
Becky hésita. Tom prit son silence pour une acceptation. Il chuchota doucement à l’oreille de la petite fille ce qu’il voulait dire.
« Et maintenant, c’est à toi à dire la même chose. »
Elle hésita un peu, puis déclara :
« Tourne la tête pour ne pas me voir et je le dirai. Mais il ne faudra en parler à personne. Promis, Tom ?
– Promis ! Alors, Becky ? »
Il tourna la tête. Elle se pencha timidement, si près que son souffle agita un instant les boucles du garçon. Et elle murmura :
« Je t’aime ! »
Alors la petite se leva d’un bond et galopa autour des bancs et des pupitres. Tom se lança à sa poursuite. Finalement, elle alla se réfugier dans un coin et ramena son tablier blanc sur son visage. Tom la prit par les épaules.
« Maintenant, Becky, il ne manque plus que le baiser. N’aie pas peur, ce n’est rien du tout. »
Tout en parlant, Tom lui lâcha les épaules et tira sur son tablier. Becky laissa retomber ses mains. Son visage apparut. La course lui avait donné des joues toutes rouges. Tom l’embrassa.
« Ça y est, Becky, dit-il. Après cela, tu sais, tu n’aimeras plus jamais que moi et tu n’épouseras jamais personne d’autre que moi. C’est promis ?
– Oui, Tom. Je n’aimerai jamais que toi et je n’épouserai jamais que toi, mais toi, tu n’aimeras jamais quelqu’un d’autre, non plus ?
– Évidemment. Évidemment. C’est toujours comme ça. Et quand tu rentreras chez toi ou que tu iras à l’école, tu marcheras toujours à côté de moi, à condition que personne ne puisse nous voir… Et puis dans les réunions, tu me choisiras comme cavalier et moi je te choisirai comme cavalière. C’est toujours comme ça que ça se passe quand on est fiancé.
– Oh ! c’est si gentil ! je n’avais jamais entendu parler de cela.
– Je t’assure qu’on s’amuse bien. Quand moi et Amy Lawrence… »
Les grands yeux de Becky apprirent à Tom qu’il venait de faire une gaffe. Il s’arrêta, tout confus.
« Oh ! Tom ! Alors je ne suis donc pas ta première fiancée ? »
La petite se mit à pleurer.
« Ne pleure pas, Becky, lui dit Tom. Je n’aime plus Amy.
– Si, si, Tom… Tu sais bien que tu l’aimes… »
Tom essaya de la calmer à l’aide de tendres paroles, mais elle l’envoya promener. Alors l’orgueil du garçon l’emporta. Tom s’éloigna et sortit dans la cour. Il resta là un moment, fort mal à son aise et regardant sans cesse vers la porte dans l’espoir que Becky viendrait à sa recherche. Comme elle n’en fit rien, notre héros commença à se demander s’il n’était pas dans son tort. Quoiqu’il lui en coûtât, il se décida enfin à retourner auprès de son amie. Becky était toujours dans son coin à sangloter, le visage contre le mur. Le cœur de Tom se serra.
Il resta planté là un moment, ne sachant comment s’y prendre. À la fin, il dit en hésitant :
« Becky, je… je n’aime que toi. »
Mais il n’obtint pas d’autre réponse que de nouveaux sanglots.
« Becky, implora Tom, Becky, tu ne veux rien me dire ? »
Il tira de sa poche son joyau le plus précieux, une boule de cuivre qui jadis ornait un chenet. Il avança le bras de façon que Becky puisse l’admirer.
« Tu n’en veux pas, Becky ? Prends-la. Elle est à toi. »
Becky la prit, en effet, mais la jeta à terre. Alors Tom sortit de l’école et, bien décidé à ne plus retourner en classe ce jour-là, il se dirigea vers les coteaux lointains.
Au bout d’un certain temps, Becky s’alarma de son absence. Elle se précipita à la porte. Pas de Tom. Elle fit le tour de la cour, pas de Tom !
« Tom ! Tom, reviens ! » lança-t-elle à pleins poumons.
Elle eut beau écouter de toutes ses oreilles, aucune réponse ne lui parvint. Elle n’avait plus pour compagnon que le silence et la solitude. Alors, elle s’assit sur une marche et recommença à pleurer et à se faire des reproches. Bientôt elle dut cacher sa peine devant les écoliers qui rentraient, et accepter la perspective d’un long après-midi de souffrance et d’ennui, sans personne à qui pouvoir confier son chagrin.
CHAPITRE VIII
Lorsqu’il fut certain de s’être écarté des sentiers ordinairement battus par les écoliers, Tom ralentit le pas et s’abandonna à une sombre rêverie. Il atteignit un ruisseau et le franchit à deux ou trois reprises pour satisfaire à cette superstition enfantine selon laquelle un fugitif dépiste ses poursuivants s’il traverse un cours d’eau. Une demi-heure plus tard, il disparaissait derrière le château de Mme Douglas, situé au sommet du coteau de Cardiff, et là-bas, dans la vallée, l’école s’estompait au point de ne plus être reconnaissable. Tom pénétra à l’intérieur d’un bois touffu et, malgré l’absence de chemins, en gagna facilement le centre. Il s’assit sur la mousse, au pied d’un gros chêne.
Il n’y avait pas un souffle d’air. La chaleur étouffante de midi avait même imposé silence aux oiseaux. La nature entière paraissait frappée de mort. Seul un pivert faisait entendre, de temps en temps, son martèlement monotone. L’atmosphère du lieu était en harmonie avec les pensées de Tom. De plus en plus mélancolique, le garçon appuya ses deux coudes sur ses genoux et, le menton entre les mains, se laissa emporter par ses méditations. L’existence ne lui disait plus rien et il enviait Jimmy Hodges qui l’avait quittée depuis peu. Comme cela devait être reposant de mourir et de rêver pour l’éternité à l’abri des arbres du cimetière caressés par le vent, sous l’herbe et les fleurettes ! Sommeiller ainsi, ne plus jamais avoir de soucis ! Si seulement il avait pu laisser derrière lui le souvenir d’un bon élève, il serait parti sans regret.
Et cette fille ? Que lui avait-il donc fait ? Rien. Il avait eu les meilleures intentions du monde et elle l’avait traité comme un chien. Elle le regretterait un jour… peut-être lorsqu’il serait trop tard. Ah ! si seulement il pouvait mourir, ne fût-ce que pour quelque temps !
Cependant, les cœurs juvéniles se refusent à supporter trop longtemps le poids du chagrin. Peu à peu, Tom revint à la vie et à des préoccupations plus terre à terre. Que se passerait-il s’il disparaissait mystérieusement ? Que se passerait-il s’il traversait l’Océan et gagnait des terres inconnues pour ne plus jamais revenir ? Qu’en penserait Becky ? Il se souvint alors d’avoir manifesté le désir d’être clown. Pouah ! Quelle horreur ! La vie frivole, les plaisanteries, les costumes pailletés ! Quelle injure pour un esprit qui se mouvait avec tant d’aisance dans l’auguste domaine de l’imagination romanesque. Non, il serait soldat et reviendrait au pays tout couvert de décorations, de cicatrices et de gloire. Non, mieux que cela. Il irait rejoindre les Indiens. Il chasserait le bison avec eux, il ferait la guerre dans les montagnes, il parcourrait les plaines désertes du Far West. Plus tard, il deviendrait un grand chef tout couvert de plumes et de tatouages hideux.
Un jour d’été, alors que tous les élèves somnoleraient, il ferait son entrée, en pleine classe du dimanche, et pousserait un cri de guerre qui glacerait tous les assistants d’épouvante et remplirait d’une folle jalousie les yeux de ses camarades. Mais non, il y avait encore bien mieux. Il serait pirate. C’est cela. Pirate. Maintenant son avenir lui apparaissait tout tracé, tout auréolé de hauts faits. Son nom serait connu dans le monde entier et inspirerait aux gens une sainte terreur. Son navire, L’Esprit des Tempêtes, labourerait les mers d’une étrave glorieuse tandis que son pavillon noir, cloué à la corne du mât, claquerait fièrement au vent. Alors, à l’apogée de sa gloire, il reviendrait brusquement respirer l’air du pays natal, il entrerait à l’église de sa démarche hardie, le visage basané, tanné par le souffle du large. Il porterait un costume de velours noir, de hautes bottes à revers, une ceinture cramoisie à laquelle seraient passés de longs pistolets. Son coutelas, rouillé à force de crimes, lui battrait la hanche, une plume ornerait son chapeau de feutre, et déjà il entendait avec délices la foule murmurer à voix basse : « C’est Tom Sawyer, le pirate, le pirate noir de la mer des Antilles. »
Oui, c’était décidé. Sa carrière était toute tracée. Il quitterait la maison de sa tante le lendemain matin. Il fallait donc commencer tout de suite ses préparatifs. Il fallait réunir toutes ses ressources. Tom tira de sa poche le couteau offert par Mary et se mit à creuser la terre. Il exhuma bientôt un joli petit coffret de bois et, avant de l’ouvrir, murmura solennellement l’incantation suivante :
« Que ce qui n’est pas venu, vienne ! Que ce qui n’est pas parti, reste ! »
Alors Tom souleva le couvercle. La boîte contenait une seule bille. La surprise de Tom était à son comble. Il se gratta la tête et dit :
« Ça, ça dépasse tout ! »
Furieux, il prit la bille, la lança au loin et se plongea dans de sombres réflexions. Il y avait de quoi. Pour la première fois, une formule magique, jugée infaillible par ses camarades et par lui-même, manquait de produire son effet. Pourtant, lorsqu’on enfouissait une bille dans le sol, après avoir eu soin de prononcer les incantations nécessaires, on était sûr, quinze jours plus tard, de retrouver à côté de cette bille toutes celles que l’on avait perdues au jeu ou en d’autres occasions. Toute la foi de Tom vacillait sur ses bases. Il avait toujours entendu dire que la formule était infaillible. Il oubliait évidemment qu’il s’en était servi plusieurs fois sans résultat. Il est vrai qu’il n’avait pas retrouvé l’endroit où il avait enterré sa bille. À force de chercher une explication à ce phénomène, il finit par décréter qu’une sorcière avait dû lui jouer un tour à sa façon. Il voulut en avoir le cœur net. Il regarda autour de lui et aperçut un petit trou creusé dans le sable. Il s’agenouilla, approcha la bouche de l’orifice et dit tout haut :
« Scarabée, scarabée, dis-moi ce que je veux savoir ! Scarabée, scarabée, dis-moi ce que je veux savoir ! »
Le sable remua. Un scarabée tout noir montra le bout de son nez et, pris de peur, disparut aussitôt au fond de son trou.
« Il ne m’a rien dit ! C’est donc bien une sorcière qui m’a joué ce tour-là. J’en étais sûr ! »
Sachant qu’il était inutile de lutter contre les sorcières, Tom renonça à retrouver ses billes perdues, mais il songea à récupérer celle qu’il avait jetée dans un moment d’humeur. Il eut beau fureter partout, ses recherches demeurèrent vaines.
Alors il retourna auprès de son coffret, tira une bille de sa poche et la lança dans la direction de la première en disant :
« Petite sœur, va retrouver ta sœur ! »
Il se précipita vers l’endroit où était tombée la bille, mais celle-ci avait dû aller trop loin ou pas assez. Sans se décourager, Tom répéta deux fois l’opération et finit par remettre la main sur la première bille. L’autre était à trente centimètres de là.
Au même instant, le son aigrelet d’une petite trompette d’enfant résonna dans les vertes allées de la forêt.
Aussitôt, Tom se débarrassa de sa veste et de son pantalon, déboutonna ses bretelles et s’en fit une ceinture, écarta des broussailles entassées à côté de la souche pourrie, en sortit un arc et une flèche, un sabre de bois et une trompette en fer-blanc et, pieds nus, la chemise au vent, détala comme un lièvre. Il s’arrêta bientôt sous un grand orme, souffla dans sa trompette et, dressé sur la pointe des pieds, regarda à droite et à gauche, avec précaution.
« Ne bougez pas, mes braves guerriers ! dit-il à une troupe imaginaire. Restez cachés jusqu’à ce que j’embouche ma trompette. »
Alors, Joe Harper fit son apparition. Il était aussi légèrement vêtu et aussi puissamment armé que Tom.
« Arrêtez ! s’écria notre héros. Qui ose pénétrer ainsi dans la forêt de Sherwood sans mon autorisation ?
– Guy de Guisborne n’a pas besoin d’autorisation ! Qui es-tu donc toi qui… qui…
– Qui oses tenir pareil langage, acheva Tom, car les deux garçons s’assenaient les phrases d’un livre qu’ils connaissaient par cœur.
– Oui, toi qui oses tenir pareil langage ?
– Qui je suis ? Eh bien, je suis Robin des Bois ainsi que ta carcasse branlante ne tardera pas à s’en apercevoir.
– Tu es donc ce fameux hors-la-loi ? Me voici enchanté de te disputer le droit de passer dans cette belle forêt. En garde ! »
Tom et Joe saisirent leurs sabres, posèrent leurs autres armes sur le sol, se mirent en garde et, gravement, commencèrent le combat. Après quelques passes prudentes « deux pas en avant, deux pas en arrière », Tom s’écria :
« Bon, si tu as saisi le truc, on y va ! »
Et ils y allèrent ; haletants, inondés de sueur, ils se livrèrent un assaut acharné.
« Tombe ! Mais tombe donc ! s’écria Tom au bout d’un moment. Pourquoi ne tombes-tu pas ?
– Non, je ne tomberai pas. C’est à toi de tomber. Tu as reçu plus de coups que moi.
– Ça n’a pas d’importance. Moi, je ne peux pas tomber. Ce n’est pas dans le livre. Le livre dit : « Alors, d’un revers de son arme, il porte au pauvre de Guy de Guisborne un coup mortel. » Tu dois te tourner et me laisser porter un « revers ».
Forcé de s’incliner devant l’autorité du livre, Joe se tourna, reçut la botte de son ami et tomba par terre.
« Maintenant, déclara Joe en se relevant, laisse-moi te tuer, comme ça, on sera quittes.
– Mais ce n’est pas dans le livre, protesta Tom.
– Eh bien, tu n’as qu’à être le frère Tuck ou Much, le fils du meunier. Après, tu seras de nouveau Robin des Bois et moi je ferai le shérif de Nottingham. Alors, tu pourras me tuer. »
Cette solution étant des plus satisfaisantes, les deux garçons continuèrent à mimer les aventures de Robin des Bois. Redevenu proscrit, Tom se confia à la nonne qui, par traîtrise, ne soigna pas sa blessure et laissa tout son sang s’échapper. Finalement, Joe, représentant à lui seul toute une tribu de hors-la-loi, s’approcha de Robin des Bois et remit un arc entre ses faibles mains. Alors Tom murmura :
« Là où cette flèche tombera, vous enterrerez le pauvre Robin des Bois. »
Sur ce, il tira la flèche et tomba à la renverse. Il serait mort si dans sa chute il n’avait posé la main sur une touffe d’orties et ne s’était redressé un peu trop vite pour un cadavre.
Les deux garçons se rhabillèrent, dissimulèrent leurs armes sous les broussailles et s’éloignèrent en regrettant amèrement de ne plus être des hors-la-loi et en se demandant ce que la civilisation moderne pourrait bien leur apporter quant à elle. Ils déclarèrent d’un commun accord qu’ils aimeraient mieux être proscrits pendant un an dans la forêt de Sherwood que président des États-Unis pour le restant de leur vie.
CHAPITRE IX
Ce soir-là, comme tous les soirs, tante Polly envoya Tom et Sid se coucher à neuf heures et demie. Les deux frères récitèrent leurs prières et Sid ne tarda pas à s’endormir. Tom n’avait nulle envie de l’imiter. Il bouillait d’impatience. À un moment, il eut l’impression que le jour allait se lever. La pendule le détrompa en sonnant dix coups. Il en fut désespéré. Il aurait aimé faire quelque chose, remuer, mais il avait peur de réveiller Sid et il dut rester immobile sur son lit environné de ténèbres.
Peu à peu, le silence se peupla de faibles bruits. Le tic-tac de la pendule se fit entendre distinctement. Des meubles se mirent à craquer mystérieusement, bientôt imités par les marches de l’escalier. Des esprits rôdaient sûrement dans la maison. Un ronflement étouffé montait de la chambre de tante Polly. Un grillon commença à grincer sans qu’il fût possible de dire où il se trouvait. Ça devenait agaçant, à la fin. Une bête qu’on appelle « horloge-de-la-mort » gratta le mur tout près du lit de Tom qui ne put réprimer un frisson d’angoisse, car cela signifie que vos jours sont comptés. Au loin, un chien aboya, un autre lui répondit faiblement de plus loin encore. Tom était dans les transes. Néanmoins, le sommeil le gagna et il s’assoupit. La pendule sonna onze heures sans le réveiller. Un miaulement mélancolique vint d’abord se mêler à son rêve. Puis une fenêtre qui s’ouvrait troubla son sommeil. Enfin, une voix cria : « Fiche-moi le camp, sale chat », et une bouteille s’écrasa sur le bûcher de sa tante : cette fois il avait les yeux bien ouverts.
Une minute plus tard, habillé de pied en cap, il enjambait l’appui de la fenêtre et se glissait sur le toit d’un appentis. Il miaula avec précaution à deux ou trois reprises et sauta sur le sol. Huckleberry Finn était là, son chat mort à la main. Les deux garçons s’enfoncèrent dans l’obscurité. À onze heures et demie, ils foulaient l’herbe épaisse du cimetière.
C’était un vieux cimetière comme on en rencontre tant en Europe. Il était accroché au flanc d’un coteau à environ deux kilomètres du village. La palissade folle qui l’entourait penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, mais n’était jamais droite. Les mauvaises herbes y régnaient en maîtresses incontestées. Les sépultures anciennes étaient toutes effondrées. Il n’y avait pas une seule pierre tombale, mais des stèles de bois arrondies au sommet et dont les planches mangées des vers oscillaient en équilibre instable sur les tombes. « À la chère mémoire de Untel », y lisait-on jadis. Les lettres effacées étaient maintenant presque toutes illisibles, même en plein jour.
Le vent gémissait dans les arbres, et Tom, effrayé, pensa que c’était peut-être l’âme des morts qui protestait contre cette intrusion nocturne. Les deux garçons n’échangeaient que quelques mots à voix basse, car l’heure et le lieu les impressionnaient fortement. Ils découvrirent le tertre tout neuf qu’ils cherchaient et se tapirent derrière les troncs de trois grands ormes, à quelques centimètres de la tombe de Hoss Williams.
Alors, ils attendirent en silence. Les minutes étaient longues comme des siècles. Le ululement d’un hibou troublait seul le calme angoissant de la nuit. Tom n’en pouvait plus. Il avait besoin de parler pour se changer les idées.
« Dis donc, Hucky, dit-il d’une voix sourde, crois-tu que ça fait plaisir aux morts de nous voir ici ?
– Je n’en sais rien. C’est lugubre ce cimetière…
– Oui, plutôt. »
Les deux garçons retournèrent cette pensée dans leur tête pendant un long moment, puis Tom murmura :
« Dis donc, Hucky, crois-tu que Hoss Williams nous entend parler ?
– Bien sûr. Enfin… c’est son âme qui nous entend.
– J’aurais dû l’appeler Monsieur Williams, alors, déclara Tom. Mais ce n’est pas ma faute, tout le monde l’appelait Hoss.
– Oh ! les morts ne doivent pas faire attention à ces détails. »
La conversation en resta là. Bientôt, Tom serra le bras de son camarade.
« Hé !…
– Qu’est-ce qu’il y a, Tom ? »
Le cœur battant, les deux garçons se blottirent l’un contre l’autre.
« Hé !… Ça recommence. Tu n’as pas entendu ?
– Je…
– Tiens ! Tu l’entends maintenant !
– Oh ! mon Dieu, Tom ! Les voilà qui viennent ! C’est sûr ! Qu’est-ce que nous allons faire ?
– Je ne sais pas. Tu crois qu’ils vont nous voir ?
– Oh ! Tom. Ils voient dans le noir tout comme les chats. Je regrette bien d’être venu.
– N’aie pas peur. Ils ne nous diront rien. Nous ne faisons rien de mal. Si nous restons tranquilles ils ne nous remarqueront peut-être même pas.
– Je vais essayer de ne pas bouger. Mais tu sais, Tom, je tremble de la tête aux pieds.
– Écoute ! »
Les deux garçons baissèrent la tête et retinrent leur souffle. De l’autre extrémité du cimetière leur parvenaient des murmures assourdis.
« Regarde ! Regarde par là ! chuchota Tom. Qu’est-ce que c’est ?
– Un feu follet. Ça vient de l’enfer. Oh ! Tom, c’est affreux ! »
Des silhouettes confuses s’approchèrent. L’une d’elles tenait à la main une vieille lanterne qui criblait le sol de petites taches lumineuses.
« Pour sûr, ce sont les diables, glissa Huckleberry à l’oreille de son compagnon. Il y en a trois. Seigneur, notre compte est bon. Tu sais tes prières ?
– Je vais essayer de les réciter, mais n’aie pas peur, ils ne nous feront pas de mal. Maintenant, je vais faire semblant de dormir. Je…
– Hé !…
– Qu’y a-t-il, Huck ?
– Hé ! Ce sont des êtres humains ! En tout cas, l’un des trois est sûrement un homme. Je reconnais sa voix. C’est le vieux Muff Potter.
– Ce n’est pas possible.
– Si, si, je te jure. Ne bouge pas. Il ne nous verra pas. Il ne nous verra pas si nous restons tranquilles. Il est soûl, comme par hasard… Ah ! l’animal !
– Entendu, je me tiens tranquille. Tiens, les voilà qui s’arrêtent… Non, ils repartent. Ça y est ! Ils s’arrêtent à nouveau. Ils doivent chercher quelque chose. Ils chauffent. Ils gèlent. Ils chauffent encore. Ils brûlent ! Cette fois, je crois qu’ils y sont. Dis donc, Huck ? J’en reconnais un autre. C’est Joe l’Indien.
– Il n’y a pas de doute… C’est bien ce satané métis. J’aimerais encore mieux avoir affaire à un vrai diable. Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ici ? »
Les deux garçons se turent car les étranges visiteurs du cimetière avaient atteint la tombe de Hoss et s’étaient arrêtés près des ormes.
« C’est ici », fit la troisième silhouette en soulevant sa lanterne, si bien que Tom et Huck reconnurent le visage du jeune docteur Robinson.
Potter et Joe l’Indien avaient apporté une sorte de brouette sans roue et deux pelles. Ils s’emparèrent de celles-ci et se mirent à creuser le tertre.
Le docteur posa la lanterne à la tête de la tombe et revint s’asseoir, le dos contre l’un des ormes. Il était si près que les garçons auraient pu le toucher.
« Pressez-vous ! ordonna le docteur à voix basse. La lune peut se montrer d’un moment à l’autre. »
Ils grognèrent une vague réponse puis se remirent à leur long travail monotone. On n’entendit plus que le raclement des pelles qui déversaient leur charge de glaise et de gravier. Finalement, l’une des bêches heurta le cercueil avec un bruit sourd. Quelques minutes plus tard, les deux hommes le hissaient à la surface. Ils forcèrent le couvercle avec leurs pelles, sortirent le corps et le laissèrent tomber lourdement sur le sol. Le visage blafard du mort sortit de son linceul sous le regard de la lune qui venait de se débarrasser d’un nuage. Potter chargea le cadavre sur la brouette, le recouvrit d’une couverture, le ficela et coupa un bout de corde qui pendait à l’aide de son couteau à cran d’arrêt.
« Allons, ça y est, déclara-t-il. Seulement vous allez nous refiler un autre billet de cinq dollars, sans ça votre cadavre reste en panne.
– C’est comme ça, renchérit Joe l’Indien.
– Mais dites donc, qu’est-ce que ça signifie ? interrogea le docteur à qui ce discours s’adressait. Vous m’aviez demandé de payer d’avance et je l’ai fait. Je ne vous dois plus rien.
– Vous ne me devez rien, reprit Joe en s’approchant du docteur, ça se peut, mais il y a des choses qu’on n’oublie pas. Il y a cinq ans, vous m’avez chassé de la cuisine de votre père parce que j’étais venu demander un bout de pain. Et, quand j’ai juré que je me vengerais, votre père m’a fait arrêter pour vagabondage. Vous croyez que j’ai oublié, hein ? Ce n’est pas pour rien que j’ai du sang indien dans les veines. Maintenant je vous tiens et vous allez me payer ça. »
Il brandissait son poing sous le nez du docteur. Celui-ci recula et, d’un crochet magistral, envoya le métis rouler sur le sol. Potter, lâchant son couteau, s’écria :
« Hé ! dites, ne touchez pas à mon copain ! »
Il s’avança et saisit le docteur à bras-le-corps. Les deux hommes basculèrent et engagèrent une lutte farouche. Les yeux brillants, Joe l’Indien se releva, s’empara du couteau de Potter et, tel un chat aux aguets, se mit à tourner autour des combattants, attendant le moment favorable pour frapper son ennemi. Le docteur ne tarda pas à avoir le dessus. Il se dégagea, empoigna la lourde stèle de bois de Williams et s’en servit pour assommer Potter qui s’abattit sur le sol. Joe profita de l’occasion et planta son couteau dans la poitrine du jeune homme. Le docteur tomba en avant et inonda Potter de son sang. À ce moment, un gros nuage masqua la lune et l’obscurité enveloppa cet atroce spectacle, tandis que les deux garçons épouvantés s’enfuyaient à toutes jambes.
Lorsque la lune réapparut, Joe l’Indien contemplait les deux corps allongés devant lui. Le docteur bredouilla quelques mots, poussa un profond soupir et se tut.
« Notre compte est réglé maintenant », fit le métis entre ses dents.
Il se pencha sur le cadavre, vida le contenu de ses poches, mit l’arme du crime dans la main de Potter et s’assit sur le cercueil de Hoss Williams. Trois, quatre, cinq minutes passèrent. Potter s’agita et laissa échapper une sorte de grognement. Sa main se referma sur le couteau. Il en examina la lame et laissa échapper son arme avec un frisson. Alors, repoussant le corps du docteur, il se dressa sur son séant, regarda autour de lui et aperçut Joe.
« Seigneur ! Qu’est-ce qu’il s’est passé, Joe ? demanda-t-il.
– C’est une vilaine histoire, répondit le métis. Pourquoi as-tu fait ça ?
– Moi ? mais je n’ai rien fait !
– Écoute, ce n’est pas en disant que tu es innocent que ça arrangera les choses. »
Potter se mit à trembler et pâlit affreusement.
« Et moi qui me croyais devenu un homme sobre ! Je n’aurais pas dû boire ce soir… Me voilà dans de beaux draps ! Et je ne peux rien me rappeler. Dis-moi, Joe… sois sérieux… Dis-moi, mon vieux… C’est vrai que j’ai fait le coup ? Je te jure que je n’en avais pas l’intention. C’est épouvantable… Un type si jeune, si plein d’avenir.
– Tu lui as sauté dessus. Vous êtes tombés dans l’herbe et vous vous êtes battus. Il s’est dégagé le premier, il a pris la stèle et il t’en a donné un grand coup sur le crâne. Alors, tu t’es relevé en titubant, tu as ramassé ton couteau et tu lui as planté la lame dans la poitrine au moment où il allait te porter un nouveau coup. Maintenant, le voilà raide mort.
– Oh ! je ne savais pas ce que je faisais. Si c’est moi qui ai fait ça, j’aimerais mieux mourir. C’est à cause du whisky et de l’excitation, tout ça. Jamais je ne m’étais servi d’une arme auparavant. Tu sais, Joe, je me suis souvent battu, mais toujours avec mes poings. Tout le monde te le dira. Sois un chic type, Joe, garde cette histoire-là pour toi. Dis, mon vieux, tu n’iras raconter cela à personne. On s’est toujours bien entendu, nous deux, hein ? Dis, Joe, tu ne parleras pas. »
Le malheureux tomba à genoux devant le meurtrier impassible et joignit les mains, implorant.
« Non, je ne dirai rien, Muff Potter. Tu as toujours été très chic avec moi et je ne veux pas te dénoncer. Tu es tranquille, maintenant ?
– Oh ! Joe, tu es un ange ! »
Et Potter se mit à pleurer.
« Allons, allons, fit Joe. En voilà assez. Ce n’est pas le moment de pleurnicher. Tu files par ici, et moi par là. Maintenant, pars et ne laisse pas de traces derrière toi. »
Potter s’éloigna et, une fois sorti du cimetière, se mit à courir.
« S’il est aussi ivre qu’il en a l’air et s’il est aussi abruti par le coup qu’il a reçu, il ne pensera plus à son couteau ou bien, s’il y pense, il n’osera jamais revenir le chercher murmura Joe. Quelle poule mouillée ! »
Quelques instants plus tard, le corps de la victime, le cadavre de Hoss, le cercueil grand ouvert et la tombe béante n’avaient plus pour témoin que la lune. Le calme régnait de nouveau sur le petit cimetière.
CHAPITRE X
Muets d’horreur, Tom et son ami Huck prirent la fuite vers le village au pas de course. De temps en temps, ils regardaient par-dessus leur épaule pour voir si personne ne les suivait. La moindre souche rencontrée prenait pour eux figure humaine et menaçante, aussi retenaient-ils leur souffle. Comme ils atteignaient les quelques maisons isolées aux abords de Saint-Petersburg, les aboiements des chiens de garde arrachés à leur sommeil leur donnèrent des ailes.
« Si seulement nous pouvions arriver à l’ancienne tannerie avant d’être à bout de forces ! Je n’en peux plus », murmura Tom d’une voix entrecoupée.
Seule lui répondit la respiration haletante de Huck, et les deux garçons poursuivirent leur effort les yeux fixés sur leur but. Ils gagnaient régulièrement du terrain et franchirent en même temps la porte de l’usine abandonnée. Soulagés mais épuisés, ils s’allongèrent par terre dans l’obscurité protectrice.
« Dis donc, Huckleberry, fit Tom à voix basse. Comment tout cela va-t-il se terminer ?
– Par une bonne petite pendaison si jamais le docteur n’en réchappe pas.
– Tu crois ?
– J’en suis sûr.
– Oui, mais qui est-ce qui va prévenir la police ? demanda Tom après avoir réfléchi. Nous ?
– Tu n’es pas fou ! s’exclama Huck. Suppose que Joe l’Indien ne soit pas pendu pour une raison ou pour une autre, il finira toujours par nous tuer, aussi sûr que nous sommes couchés là !
– C’est justement ce que je me disais, Huck.
– Si quelqu’un doit parler, il vaut mieux que ce soit Muff Potter. Il est assez ivrogne pour ne pas savoir tenir sa langue. »
Tom se tut et continua de réfléchir.
« Dis donc, Huck, fit-il au bout d’un moment. Muff Potter ne sait rien. Il ne pourra rien dire.
– Pourquoi ne sait-il rien ?
– Parce qu’il avait perdu connaissance quand Joe a fait le coup.
– Sapristi ! C’est pourtant vrai !
– Et puis, il y a autre chose : le docteur l’a peut-être tué avec la stèle…
– Non, je ne pense pas, Tom. Il avait trop bu. C’est plutôt ça. Il boit comme un trou. Tu sais, moi je m’y connais. Quand papa a pris un coup de trop, on pourrait l’assommer avec une cathédrale, ça ne le tuerait pas. C’est lui-même qui le dit. Forcément, c’est la même chose pour Muff Potter. En tout cas, j’avoue que s’il avait été à jeun, un coup pareil de stèle l’aurait tué net.
– Huck, es-tu vraiment sûr de pouvoir tenir ta langue, toi ?
– Nous sommes bien forcés de ne rien dire, Tom. Si jamais la police ne pend pas ce diable de métis et si nous ne gardons pas pour nous ce que nous savons, il nous fichera à l’eau et nous noiera comme deux chats. Maintenant, écoute-moi, Tom. Ce que nous avons de mieux à faire c’est de jurer de nous taire quoi qu’il arrive.
– D’accord. Je crois aussi que c’est ce que nous avons de mieux à faire. Lève la main et dis : je le jure !…
– Non, non. Pour une chose comme celle-là, ça ne suffit pas. C’est bon pour les filles de jurer de cette façon : elles, elles finissent toujours par vous laisser tomber, et dès qu’elles sont en colère contre vous, elles disent tout. Non, non, c’est trop important ! Il faut signer un papier. Signer avec du sang ! »
Tom trouva l’idée sublime. Elle s’accordait à merveille avec l’heure, le lieu et les circonstances. Il vit par terre, grâce au clair de lune, un éclat de pin assez propre, sortit de sa poche un fragment d’ocre rouge et, coinçant la langue entre ses dents à chaque plein, puis relâchant son effort à chaque délié, il profita d’un rayon de lune pour tracer ces mots :
Huckleberry était rempli d’admiration pour la facilité avec laquelle Tom maniait sa plume improvisée et par l’élégance de son langage. Il prit une épingle, fichée dans le revers de sa veste, et allait se piquer le pouce quand Tom l’arrêta.
« Ne fais pas ça ! C’est une épingle en laiton. Elle est peut-être couverte de vert-de-gris.
– Qu’est-ce que c’est que ça, le vert-de-gris ?
– C’est du poison, voyons. Amuse-toi à en avaler un jour et tu verras. »
Tom prit l’une des aiguilles qui lui servaient à recoudre son col, et les deux garçons, après s’être piqué le pouce, en firent jaillir une goutte de sang. Tom se pressa le doigt à plusieurs reprises et réussit à tracer tant bien que mal ses initiales. Ensuite, il montra à Huck comment former un H et un F, et le document fut achevé. À grand renfort d’incantations, les deux amis enterrèrent le morceau de bois tout près du mur.
Cette cérémonie scellait pour eux, désormais, de manière inviolable, les chaînes qui leur liaient la langue.
À l’autre extrémité du bâtiment, une silhouette furtive se glissait dans l’ombre sans éveiller leur attention.
« Tom, murmura Huckleberry, est-ce que cela nous empêchera vraiment de le dire à tout jamais ?
– Bien sûr. Quoi qu’il arrive, nous devons nous taire, tu le sais !
– Oui, je crois qu’il le faut. »
Ils continuèrent de parler à voix basse pendant un certain temps, puis, à un moment donné, un chien poussa un aboiement lugubre à trois mètres d’eux.
Les deux garçons se serrèrent l’un contre l’autre comme ils l’avaient fait au cimetière.
« C’est pour lequel d’entre nous ? souffla Huckleberry.
– Je ne sais pas, regarde par le trou. Vite !
– Non, vas-y, Huck.
– Je t’en prie, Tom. Oh ! il recommence !
– Dieu merci ! soupira Tom. J’ai reconnu sa voix, c’est Bull Harbison.
– J’aime mieux cela. Je croyais que c’était un chien errant. »
Le chien se remit à hurler. L’espoir des enfants retomba.
« Oh ! mon Dieu, ce n’est pas le chien de Harbison, murmura Huckleberry. Je t’en prie, Tom, va voir ! »
Tremblant de peur, Tom céda et regarda par le trou. Quand il parla, sa voix était à peine audible.
« Oh ! Huck, c’est un chien errant !
– Vite, Tom, vite ! C’est pour qui ?
– Ça doit être pour nous deux, Huck, puisqu’on est ensemble.
– Oh ! Tom, je crois qu’on est fichus. Aucun doute en ce qui me concerne. Je sais où je finirai. J’ai été trop mauvais.
– Et moi, donc ! Voilà ce que c’est de faire l’école buissonnière, et de désobéir tout le temps. J’aurais pu être sage, comme Sid, si j’avais essayé – mais bien sûr, je ne voulais pas… Si jamais j’en réchappe cette fois, je jure que je serai toujours fourré à l’école du dimanche. »
Et Tom se mit à renifler.
« Toi, mauvais ! fit Huck en reniflant lui aussi, voyons, Tom Sawyer, tu es un ange à côté de moi. Oh ! Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! je voudrais tellement être à ta place ! »
Soudain, Tom manqua s’étouffer :
« Regarde, Hucky, regarde ! Il nous tourne le dos ! »
Hucky, fou de joie, regarda à son tour.
« Mais, bon sang, c’est vrai ! Et la première fois ?
– La première fois aussi. Mais moi, comme un imbécile, je n’y avais pas pensé. C’est merveilleux, non ? Mais alors, pour qui est-il donc venu ? »
L’aboiement s’interrompit. Tom dressa l’oreille.
« Chut ! Tu entends ?
– On dirait… on dirait des cochons qui grognent. Non, c’est quelqu’un qui ronfle, Tom.
– Oui, c’est ça. D’où est-ce que ça vient, Huck ?
– Il me semble que c’est à l’autre bout. Tu sais, papa venait dormir ici quelquefois, avec les cochons. Mais lui quand il ronfle, il soulèverait les montagnes ! Et puis, je crois qu’il est parti pour de bon et qu’il ne reviendra plus jamais au village. »
L’esprit d’aventure reprenait peu à peu ses droits chez les deux garçons.
« Hucky, tu me suis, si je passe le premier ?
– Je n’en ai pas très envie, Tom. Si c’était Joe l’Indien ? »
Tom frissonna. Mais la tentation d’aller voir fut la plus forte. Les garçons commencèrent par s’entendre : ils iraient, mais se sauveraient dare-dare si le ronflement s’arrêtait. Ils se mirent en marche à pas de loup, l’un derrière l’autre. Quand ils furent à cinq pas du dormeur, Tom marcha sur un bâton qui se cassa avec un bruit sec. L’homme gémit, s’agita. Un rayon de lune lui effleura le visage : c’était Muff Potter. Dès qu’il avait bougé, les garçons s’étaient figés. Ils n’en reprenaient pas moins courage. Ils repartirent sur la pointe des pieds, passèrent sous l’auvent brisé, et s’arrêtèrent un peu plus loin pour se dire au revoir. Le lugubre aboiement reprit. Ils se tournèrent et virent le chien inconnu dressé à quelques pas de Potter, le regard fixé sur lui.
« Mon Dieu, c’est pour lui ! s’exclamèrent les deux garçons dans un souffle.
– Dis donc, Tom, on dit qu’un chien errant est venu hurler sous les fenêtres de Johnny Miller vers minuit, il y a déjà deux semaines, et qu’un engoulevent s’est posé le même soir sur l’appui de sa fenêtre, et qu’il a chanté. Malgré ça, personne n’est mort dans la famille…
– Je sais. Mais Gracie Miller est quand même tombée dans l’âtre et s’est terriblement brûlée le samedi suivant !
– Elle n’est pas morte ; elle va même plutôt mieux.
– Très bien ; mais attends de voir ce qui va se passer. Elle est fichue, aussi sûr que Muff Potter est fichu. C’est ce que disent les nègres, et ils s’y connaissent, Huck, crois-moi. »
Puis ils se séparèrent, absorbés dans de profondes réflexions.
Lorsque Tom regagna sa chambre par la fenêtre, la nuit tirait à sa fin. Notre héros se déshabilla avec d’infinies précautions et s’endormit tout en se félicitant que personne ne se fût aperçu de son escapade. Sid ronflait doucement et son frère ne pouvait pas se douter qu’il était déjà réveillé depuis une heure.
Lorsque Tom s’arracha au sommeil, Sid était parti. Tom eut l’impression qu’il était plus tard qu’il ne pensait et se demanda pourquoi on n’était pas venu, comme tous les matins, le tarabuster pour le sortir du lit. Il s’habilla en un tournemain. L’âme inquiète, il descendit l’escalier et pénétra dans la salle à manger, encore tout engourdi et endolori. Le petit déjeuner était terminé, mais tout le monde était resté à table. Il régnait dans la pièce une atmosphère solennelle impressionnante : aucun reproche, mais tous les regards se détournaient de lui. Il s’assit, essaya de paraître gai, mais c’était aller à contre-courant. Il n’obtint ni sourire ni réponse d’aucune sorte. Il essaya de faire de l’esprit, mais le cœur n’y était pas et ses plaisanteries n’éveillèrent aucun écho. Alors il se tut.
Après le repas, sa tante le prit à part. Tom se réjouit presque à l’idée de recevoir une correction, mais il n’en fut rien. Tante Polly fondit en larmes et lui dit entre deux sanglots que s’il continuait ainsi, elle ne tarderait pas à mourir de chagrin, car tous ses efforts étaient inutiles. C’était pire qu’un millier de coups de fouet. Tom pleura lui aussi, demanda pardon, promit de se corriger, mais ne parvint ni à obtenir rémission complète de ses péchés ni à inspirer confiance en ses promesses.
Trop abattu pour songer à se venger de Sid, il prit tristement le chemin de l’école. En classe, il reçut un certain nombre de coups de férule pour avoir fait, la veille, l’école buissonnière avec Joe Harper. Le châtiment le laissa indifférent et il le supporta de l’air de quelqu’un qui a trop de soucis pour s’arrêter à de pareilles bagatelles. Ensuite, il alla s’asseoir à son banc et là, les coudes à son pupitre, le menton entre les mains, il pensa qu’il avait atteint les limites de la douleur humaine.
Au bout de quelque temps, il sentit contre son coude le contact d’un objet dur. Il changea de position, prit cet objet, qui était enveloppé dans un papier, et défit le paquet. Il poussa un soupir à fendre l’âme. Son cœur se brisa : le papier enveloppait sa boule de cuivre. Ce fut la goutte qui fit déborder la coupe de son amertume.
CHAPITRE XI
Sur le coup de midi, l’horrible nouvelle se répandit dans le village comme une traînée de poudre. Point besoin de télégraphe, auquel d’ailleurs on ne songeait pas à l’époque où se passe ce récit. Bien entendu, le maître d’école donna congé à ses élèves pour l’après-midi. S’il ne l’avait pas fait, tout le monde l’eût regardé d’un mauvais œil.
On avait retrouvé un couteau ensanglanté auprès du cadavre du docteur, et ce couteau avait été identifié : il appartenait à Muff Potter, disait-on. Circonstance aggravante pour ce dernier, un villageois attardé l’avait surpris vers les deux heures du matin en train de faire ses ablutions au bord d’un ruisseau, chose vraiment extraordinaire pour un gaillard aussi sale, et qui d’ailleurs s’était aussitôt éclipsé. On avait déjà fouillé tout le village, mais sans succès, pour mettre la main sur le « meurtrier » (le public a vite fait, comme on le voit, de faire son choix parmi les témoignages, et d’en tirer ses propres conclusions). Des cavaliers étaient partis à sa recherche dans toutes les directions et le shérif se faisait fort de l’arrêter avant le soir.
Tous les habitants de Saint-Petersburg se dirigèrent vers le cimetière. Oubliant ses peines, Tom se joignit à eux. Une sorte d’horrible curiosité le poussait. Il se faufila au milieu de la foule et aperçut l’effroyable spectacle. Il lui sembla qu’il s’était écoulé un siècle depuis qu’il avait visité ces lieux. Quelqu’un lui pinça le bras. Il se retourna et vit Huckleberry. Les deux garçons échangèrent un long regard. Puis ils eurent peur qu’on ne lût leurs pensées dans leurs yeux et ils se séparèrent. Mais chacun était bien trop occupé à échanger ses réflexions avec son voisin pour leur prêter attention.
« Pauvre garçon ! Pauvre jeune homme ! Ça servira de leçon à ceux qui profanent les tombes !
– Muff Potter n’y coupera pas. Il sera pendu.
– C’est un châtiment envoyé par le Ciel ! » déclara le pasteur.
Tom frissonna de la tête aux pieds. Son regard venait de se poser sur Joe l’Indien.
À ce moment, un murmure courut dans la foule.
« Le voilà ! Le voilà ! C’est lui !
– Qui ? Qui ? firent plus de vingt voix.
– Muff Potter.
– Attention, il va s’échapper ! Ne le laissez pas partir !
– Quelle audace diabolique ! remarqua un badaud. Il vient contempler son œuvre. Il ne devait pas s’attendre à trouver tant de monde. »
Les gens s’écartèrent et le shérif apparut poussant devant lui le pauvre Potter. Des quidams juchés dans les arbres au-dessus de Tom firent remarquer qu’il ne cherchait pas à se sauver. Il était seulement indécis et perplexe. Il avait le visage décomposé et ses yeux exprimaient l’épouvante. Lorsqu’il se trouva en présence du cadavre, il se mit à trembler et, se prenant la tête à deux mains, éclata en sanglots.
« Ce n’est pas moi qui ai fait cela, mes amis, dit-il entre deux hoquets. Je vous le jure sur ce que j’ai de plus cher, ce n’est pas moi.
– Qui vous accuse ? » lança une voix.
Le coup parut porter. Potter releva la tête et jeta autour de lui un regard éperdu. Il aperçut Joe l’Indien et s’exclama :
« Oh ! Joe, tu m’avais promis de ne rien…
– C’est bien ton couteau ? » lui demanda le shérif en lui présentant l’arme du crime.
Potter serait tombé si on ne l’avait pas retenu.
« Quelque chose me disait bien que si je ne revenais pas le chercher… » balbutia-t-il.
Alors il fit un geste de la main et se tourna vers le métis.
« Raconte-leur ce qui s’est passé, Joe… Raconte… Maintenant ça ne sert plus à rien de se taire. »
Muets de stupeur, Tom et Huckleberry écoutèrent le triste personnage raconter à sa manière ce qui s’était passé au cimetière. Ils s’attendaient d’une minute à l’autre à ce que la foudre lui tombât sur la tête pour le punir, mais, voyant qu’il n’en était rien, ils en conclurent que le misérable avait vendu son âme au diable et que en rompant leur serment ils ne pourraient rien contre lui. Du même coup, Joe devint pour eux l’objet le plus intéressant qu’ils eussent jamais contemplé, et ils se proposèrent intérieurement de suivre tous ses faits et gestes, dans la mesure du possible, afin de surprendre le secret de son commerce avec le maître des enfers.
« Pourquoi n’es-tu pas parti ? demanda-t-on à Potter.
– Je ne pouvais pas faire autrement, gémit celui-ci. Je voulais me sauver, mais tout me ramenait ici. » Et il se remit à sangloter…
Joe l’Indien répéta sous serment sa déclaration précédente, puis il aida à poser le corps de sa victime sur une charrette. On chuchota dans la foule que la blessure s’était rouverte et avait saigné un peu. Les deux garçons espérèrent que cet indice allait aiguiller les soupçons dans la bonne direction mais, encore une fois, il n’en fut rien et quelqu’un remarqua même :
« C’est en passant devant Potter que le cadavre a saigné. »
Pendant une semaine, Tom fut tellement rongé par le remords que son sommeil s’en ressentit et que Sid déclara un matin au petit déjeuner :
« Tom, tu as le sommeil si agité que tu m’empêches de dormir. »
Tom baissa les yeux.
« C’est mauvais signe, remarqua tante Polly. Qu’est-ce que tu peux bien avoir derrière la tête, Tom ?
– Rien, rien du tout, ma tante. »
Pourtant, les mains de Tom tremblaient tellement qu’il renversa son café.
– « Et tu rêves tout haut, ajouta Sid. Tu en racontes des choses ! L’autre nuit, tu as dit : « C’est du sang, du sang. Voilà ce que c’est ! » Tu as dit aussi : « Ne me torturez pas comme ça… Je dirai tout. » Qu’est-ce que tu as donc à dire, hein ? »
Tom se crut perdu, mais tante Polly vint inopinément à son secours.
« Je sais bien ce que c’est, moi, dit-elle. C’est cet horrible crime. J’en rêve toutes les nuits, je rêve même quelquefois que c’est moi qui l’ai commis. »
Mary déclara qu’elle aussi en avait des cauchemars, et Sid parut satisfait.
À la suite de cet incident, Tom se plaignit, pendant une huitaine, de violents maux de dents, et, la nuit, se banda la mâchoire pour ne pas parler. Il ne sut jamais que Sid épiait souvent son sommeil et déplaçait le bandage. Petit à petit, le chagrin de Tom s’estompa. Il abandonna même l’alibi du mal de dents qui devenait gênant. En tout cas, si son frère apprit quelque chose, il le garda soigneusement pour lui. Après l’assassinat du docteur, ce fut la grande mode à l’école de se livrer à une enquête en règle lorsqu’on découvrait un chat mort. Sid remarqua que Tom refusait toujours d’y participer malgré son goût pour les jeux nouveaux. Enfin, les garçons se fatiguèrent de ce genre de distractions et Tom commença à respirer.
Tous les jours, ou tous les deux jours, Tom saisissait une occasion favorable pour se rendre devant la fenêtre grillagée de la prison locale et passer en fraude à l’« assassin » tout ce qu’il pouvait. La prison était une espèce de cahute en briques construite en bordure d’un marais, à l’extrémité du village, et il n’y avait personne pour la garder. En fait, il était rare d’y rencontrer un prisonnier. Ces offrandes soulageaient la conscience de Tom.
Les gens du village avaient bonne envie de faire un mauvais parti à Joe l’Indien pour avoir déterré le cadavre de Hoss Williams, mais il effrayait tout le monde et personne n’osait prendre une initiative quelconque à son égard. D’ailleurs, il avait pris soin de commencer ses deux dépositions par le récit du combat, sans parler du vol de cadavre qui l’avait précédé. On trouva plus sage d’attendre avant de porter le procès devant les tribunaux.
CHAPITRE XII
Becky Thatcher était malade. Elle ne venait plus à l’école et Tom en eut tant de regrets que ses préoccupations secrètes passèrent au second plan. Après avoir lutté contre son orgueil pendant quelques jours et essayé vainement d’oublier la fillette, il commença à rôder le soir autour de sa maison pour chercher à la voir. Il ne pensait plus qu’à Becky. Et si elle mourait ! La guerre, la piraterie n’avaient plus d’intérêt pour lui. La vie lui paraissait insipide. Il ne touchait plus ni à son cerceau, ni à son cerf-volant.
Tante Polly s’en inquiéta. Elle entreprit de lui faire absorber toutes sortes de médicaments. Elle était de ces gens qui s’entichent de spécialités pharmaceutiques et des dernières méthodes propres à vous faire retrouver votre bonne santé ou à vous y maintenir. C’était une expérimentatrice invétérée en ce domaine. Elle était à l’affût de toutes les nouveautés et il lui fallait les mettre tout de suite à l’épreuve. Pas sur elle-même car elle n’était jamais malade, mais sur tous ceux qu’elle avait sous la main. Elle souscrivait à tous les périodiques médicaux, aidait les charlatans de la phrénologie, et la solennelle ignorance dont ils étaient gonflés était pour elle souffle de vie. Toutes les sottises que ces journaux contenaient sur la vie au grand air, la manière de se coucher, de se lever, sur ce qu’il fallait manger, ce qu’il fallait boire, l’exercice qu’il fallait prendre, les vêtements qu’il fallait porter, tout cela était à ses yeux parole d’évangile et elle ne remarquait jamais que chaque mois, les nouvelles brochures démolissaient tout ce qu’elles avaient recommandé le mois précédent. C’était un cœur simple et honnête, donc une victime facile. Elle rassemblait ses journaux et ses remèdes de charlatan et partait comme l’ange de la mort sur son cheval blanc avec, métaphoriquement parlant, « l’enfer sur les talons ». Mais jamais elle ne soupçonna qu’elle n’avait rien d’un ange guérisseur ni du baume de Galaad personnifié, pour ses voisins.
L’hydrothérapie était fort en vogue à cette époque et l’abattement de Tom fut une aubaine pour tante Polly. Elle le faisait se lever tous les matins de très bonne heure, l’emmenait sous l’appentis, et là, armée d’un seau, le noyait sous des torrents d’eau glacée. Ensuite, elle le frottait jusqu’au sang pour le ranimer, avec une serviette qui râpait comme une lime, l’enveloppait dans un drap mouillé, l’allongeait sous des couvertures et le faisait transpirer jusqu’à l’âme ; « pour en faire sortir les taches jaunes », disait Tom.
Le garçon restait triste comme un corbillard. Elle compléta l’hydrothérapie par un frugal régime de bouillie d’avoine et des emplâtres. Elle évaluait la contenance de son malade comme elle l’aurait fait d’un bocal, et le bourrait chaque jour des pires panacées.
Malgré ce traitement, le garçon devint de plus en plus mélancolique, pâle et déprimé. Cette fois, tante Polly eut recours aux bains chauds, aux bains de siège, aux douches brûlantes et aux plongeons glacés.
Tom subissait son martyre avec une indifférence qui finit par alarmer l’excellente dame. Il fallait à tout prix découvrir quelque chose qui tirât le garçon de son apathie. À ce moment, tante Polly entendit parler pour la première fois du Doloricide. Elle en commanda aussitôt une ample provision, y goûta, et son cœur s’emplit de gratitude. Ce n’était ni plus ni moins que du feu sous une forme liquide. Tante Polly renonça à l’hydrothérapie et à tout le reste, et plaça toutes ses espérances dans le Doloricide. Elle en donna une cuillerée à Tom et guetta avec anxiété l’effet produit. Ses appréhensions s’évanouirent : l’indifférence de Tom était vaincue. L’enfant n’aurait pas manifesté plus de vitalité si elle avait allumé un brasier sous lui.
Tom estima que le moment était venu de se secouer. Ce genre d’existence commençait à ne plus devenir drôle du tout. Pour commencer, il prétendit raffoler du Doloricide et en demanda si souvent que sa tante, lassée de s’occuper de lui, le pria de se servir lui-même et de ne plus la déranger. Par mesure de précaution, et comme il s’agissait de Tom, elle surveilla la bouteille en cachette et, à sa grande satisfaction, s’aperçut que le contenu en diminuait régulièrement. Il ne lui vint pas une minute à l’idée que le garnement s’en servait pour soigner une latte malade du plancher du salon. Un jour, Tom était précisément en train d’administrer au plancher la dose prescrite quand le chat jaune de sa tante s’approcha de lui et jeta un regard gourmand sur la cuiller de potion.
« N’en demande pas, si tu n’en veux pas, Peter », fit Tom.
Peter fit comprendre qu’il avait bel et bien envie de goûter au breuvage.
« Tu es bien sûr que ça te plaira ? »
Peter dut répondre par l’affirmative.
« Bon, déclara Tom. Je vais t’en donner puisque tu y tiens. Mais, si tu n’aimes pas ça, tu ne t’en prendras qu’à toi-même. »
Peter avait l’air ravi. Tom lui ouvrit la gueule et y versa le Doloricide. Immédiatement le chat fit un bond d’un mètre cinquante, poussa un hurlement sauvage, fila comme une flèche, tourna autour de la pièce, se heurta à tous les meubles, renversa quelques pots de fleurs, bref, causa une véritable catastrophe. Non content de cela, il se dressa sur ses pattes de derrière, caracola autour de la pièce dans un joyeux délire, la tête sur l’épaule et proclamant dans un miaulement triomphant son incomparable bonheur. Puis il repartit comme un fou dans toute la maison, semant le chaos et la désolation sur son chemin. Tante Polly entra juste à temps pour le voir exécuter quelques doubles sauts périlleux, pousser un dernier et puissant hourra, et s’élancer par la fenêtre en emportant avec lui le reste des pots de fleurs. La vieille femme resta pétrifiée, regardant la scène par-dessus ses lunettes.
Tom était allongé sur le plancher, pouffant de rire.
« Tom, vas-tu me dire ce qui est arrivé à ce chat ?
– Je n’en sais rien, ma tante ! haleta le jeune garçon.
– Je ne l’ai jamais vu ainsi. Il est fou. Qu’est-ce qui l’a mis dans cet état ?
– Je ne sais pas. Les chats sont toujours comme ça quand ils s’amusent.
– Ah ! vraiment ? »
Le ton employé par sa tante rendit Tom plus prudent.
« Oui, ma tante. Je crois bien que…
– Ah ! tu crois ?
– Oui, ma… »
Tante Polly se pencha. Tom l’observait avec un intérêt qu’augmentait l’anxiété. Il devina trop tard la signification de son geste. Le manche de la cuillère indiscrète dépassait de dessous le lit. Tante Polly s’en saisit et l’éleva au jour.
Le visage de Tom se crispa, il baissa les yeux. Tante Polly souleva son neveu par la « poignée » prévue à cet effet : son oreille.
« Et maintenant, Monsieur, fit-elle en administrant à Tom un coup de dé sur la tête, allez-vous me dire pourquoi vous avez fait prendre cette potion au chat ?
– Parce que j’ai eu pitié de lui, il n’avait pas de tante.
– Pas de tante ! Espèce de nigaud. Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Des tas de choses ! Parce que s’il avait eu une tante, elle l’aurait brûlé elle-même. Elle lui aurait rôti les boyaux sans plus de pitié que s’il avait été un garçon. »
Tante Polly se sentit brusquement mordue par le remords. Ce qui était cruel pour un chat l’était peut-être aussi pour un enfant. Elle se radoucit, regrettant son geste. Ses yeux s’embuèrent de larmes. Elle caressa les cheveux de Tom.
« Je voulais te faire du bien, te guérir, mon petit Tom. Et tu sais que cette médecine t’a vraiment réussi.
– Je sais que tu étais remplie de bonnes intentions, répondit Tom avec un regard malicieux. C’est comme moi avec Peter. Je lui ai fait du bien, moi aussi. Je ne l’ai jamais vu aussi gai depuis…
– Allez, décampe, Tom, avant que je ne me remette en colère. Si tu deviens un bon garçon, je ne te ferai plus prendre de remèdes. »
Tom arriva en avance à l’école. Ce phénomène étrange se produisait d’ailleurs fort régulièrement depuis quelques jours. Selon sa nouvelle habitude, il alla se poster près de l’entrée de la cour et refusa de jouer avec ses camarades. Il déclara qu’il était malade, et il en avait l’air. Il essaya de prendre une attitude dégagée, mais ses yeux fixaient obstinément la route. Jeff Thatcher s’approcha et le visage de Tom s’éclaira. Il s’arrangea pour lui demander d’une manière détournée des nouvelles de la cousine Becky, mais l’étourdi ne mordit pas à l’hameçon. Chaque fois qu’une robe apparaissait au loin, le cœur de Tom se mettait à battre. Hélas ! chaque fois, il lui fallait déchanter.
Bientôt, plus aucune robe ne se montra et, de guerre lasse, Tom alla s’asseoir dans la classe vide pour y remâcher sa douleur. Alors une autre robe encore franchit la porte de la cour. Tom se sentit inondé de joie. Il se rua dehors. Riant, criant, glapissant comme un Indien, il se précipita sur ses camarades, les bouscula, sauta par-dessus une barrière au risque de se rompre les os, se tint sur les mains, sur la tête, se livra aux fantaisies les plus périlleuses qu’il pût imaginer et ne cessa de regarder du côté de Becky Thatcher pour s’assurer qu’elle le voyait bien. Par malheur, elle semblait ne s’apercevoir de rien. Elle ne lui adressa pas le moindre regard.
Était-il possible qu’elle n’eût point remarqué sa présence ? Il s’approcha sans cesser de gambader, tournoya autour de la petite en lançant un cri de guerre, s’empara du chapeau d’un élève, le lança sur le toit de l’école, fondit sur un groupe de garçons qu’il envoya promener dans toutes les directions et vint s’étaler de tout son long aux pieds de Becky qu’il faillit même renverser. La petite leva le nez vers le ciel et Tom l’entendit murmurer : « Peuh ! Il y en a qui se croient très malins… Ils sont toujours en train de faire les imbéciles ! »
Les joues en feu, Tom se releva et s’éloigna, anéanti.
CHAPITRE XIII
La décision de Tom était irrévocable. Rongé par le désespoir, il considérait qu’il n’avait plus d’amis et que personne ne l’aimait. Un jour, les gens regretteraient peut-être de l’avoir poussé sur une voie fatale. Tant pis pour eux ! Tant pis pour lui ! Il n’avait plus le choix : il allait désormais mener une vie de criminel.
Il en était là de ses réflexions quand il entendit tinter au loin la cloche appelant les élèves. Il étouffa un sanglot. Jamais, jamais plus il n’entendrait ce bruit familier. C’était dur, mais il n’y avait pas moyen de faire autrement. Puisque la société le rejetait, il devait se soumettre. Mais il leur pardonnait à tous. Ses sanglots redoublèrent. Au même moment, Joe Harper, son meilleur ami, déboucha d’un chemin creux, le regard dur et le cœur plein d’un sombre et vaste dessein. Tom s’essuya les yeux sur sa manche et, toujours pleurant à chaudes larmes, lui annonça sa résolution de fuir les mauvais traitements et l’absence de compréhension des siens pour gagner le vaste monde et ne jamais revenir. Il termina en espérant que Joe ne l’oublierait pas. Or, ce dernier était précisément à la recherche de Tom afin de prendre congé de lui avant de s’en aller tenter l’aventure. Sa mère l’avait fouetté pour le punir d’avoir volé de la crème à laquelle il n’avait pas touché. Il était clair qu’elle en avait assez de son fils et qu’elle ne demandait qu’à le voir partir. Eh bien, puisqu’il en était ainsi, il n’avait qu’à s’incliner devant son désir, en lui souhaitant d’être heureuse et de ne jamais se reprocher d’avoir abandonné son enfant dans cette vallée de larmes.
Tout en marchant, les deux garçons renouvelèrent leur serment d’amitié, jurèrent de se considérer désormais comme des frères et de ne jamais se quitter jusqu’au jour où la mort les délivrerait de leurs tourments. Alors, ils se mirent à étudier des projets d’avenir. Joe songeait à se faire ermite, à vivre de racines d’arbre et d’eau claire au fond d’une grotte et à mourir sous l’effet conjugué du froid, des privations et du chagrin. Cependant, après avoir entendu les arguments de Tom, il reconnut qu’une vie de crimes avait ses avantages, et il accepta de devenir un pirate.
À cinq kilomètres en aval de Saint-Petersburg, à un endroit où le Mississippi a plus d’un kilomètre et demi de large, s’étendait une île longue et étroite, couverte d’arbres. Un banc de sable en rendait l’accès facile et, comme elle était inhabitée, elle constituait un repaire idéal. C’est ainsi que l’île Jackson fut acceptée d’enthousiasme.
Aussitôt, les deux compères se mirent en quête de Huckleberry Finn qui se joignit instantanément à eux, toutes carrières lui paraissant égales : il était indifférent. Tom, Joe et Huck se séparèrent bientôt après s’être donné rendez-vous au bord du fleuve à minuit sonnant. Ils avaient choisi un endroit solitaire où était amarré un petit radeau dont ils avaient l’intention de s’emparer. Chacun devait se munir de lignes et d’hameçons et apporter autant de provisions qu’il pourrait.
Ils ignoraient les uns et les autres sur qui s’exerceraient leurs criminelles entreprises, mais cela leur était bien égal pour le moment, et ils passèrent leur après-midi à raconter à qui voulait l’entendre qu’il se produirait bientôt quelque chose de sensationnel au village. La consigne jusque-là était de « se taire et d’attendre ».
Vers minuit, Tom arriva au lieu du rendez-vous avec un jambon fumé et autres menus objets. Il s’allongea sur l’herbe dure qui recouvrait un petit tertre. Il faisait nuit claire. Les étoiles brillaient. Tout était calme et silencieux. Le fleuve puissant ressemblait à un océan au repos. Tom prêta l’oreille : aucun bruit. Il siffla doucement. Un sifflement lui répondit, puis un autre. Une voix s’éleva : « Qui va là ?
– Tom Sawyer, le Pirate noir de la mer des Antilles. Et vous, qui êtes-vous ?
– Huck Finn, les Mains Rouges, et Joe Harper, la Terreur des mers. »
C’était Tom qui avait trouvé ces noms-là en s’inspirant de sa littérature favorite.
« Parfait, donnez-moi le mot de passe. »
Deux ombres lancèrent en chœur dans la nuit complice le mot sinistre : SANG !
Alors Tom fit dévaler son jambon et le suivit, non sans déchirer ses vêtements et s’écorcher la peau. Il existait un chemin facile et confortable le long de la rive, sous la butte, mais il n’offrait pas la difficulté et le danger chers aux pirates.
La Terreur des mers avait apporté un gros quartier de lard. Finn les Mains Rouges avait volé une poêle, des feuilles de tabac et des épis de maïs pour en faire des pipes. Mais aucun des pirates ne fumait ni ne « chiquait » à part lui. Le pirate noir de la mer des Antilles dit qu’il était impossible de partir sans feu. Il valait mieux s’en aviser car les allumettes n’existaient pas à l’époque. Ils regardèrent autour d’eux et aperçurent, à quelque distance, le reflet d’un bûcher qui achevait de se consumer au bord de l’eau. Ils s’en approchèrent prudemment et se munirent de tisons bien rouges. Ensuite, ils partirent à la recherche du radeau sur lequel ils avaient jeté leur dévolu. Ils avançaient à pas feutrés, la main sur le manche d’un poignard imaginaire et se transmettaient leurs instructions à voix basse : « Si l’ennemi se montre, enfoncez-lui votre lame dans le ventre jusqu’à la garde. Les morts ne parlent pas. » Ils savaient parfaitement que les hommes du radeau étaient allés boire au village et qu’ils n’avaient rien à craindre. Mais ce n’était pas une raison pour oublier qu’il fallait agir en vrais pirates. Lorsqu’ils eurent trouvé leur embarcation, ils montèrent à bord.
Huck s’empara d’un aviron. Joe en fit autant. Le premier se mit à l’avant, le second à l’arrière et Tom, les bras croisés, les sourcils froncés, s’installa au milieu du navire et prit le commandement.
« Lofez ! Amenez au vent.
– On lofe, commandant.
– Droit comme ça.
– Droit comme ça », répéta l’équipage.
Tous ces ordres n’étaient donnés que pour la forme, mais chacun prenait son rôle au sérieux et le radeau avançait sans encombre.
« Toutes les voiles sont larguées ?
– On a largué les focs, les trinquettes et les bonnettes.
– Bon. Larguez aussi les huniers.
– Oh ! hisse ! Oh ! hisse !
– Allez, mes braves, du courage !
– Bâbord un peu !
– Bâbord un peu !
– Droite la barre !
– Droite la barre ! »
Le radeau dérivait au milieu du fleuve. Les garçons redressèrent, puis reposèrent les avirons. Le fleuve n’était pas haut, il n’y avait donc de courant que sur cinq ou six kilomètres. Pas un mot ne fut prononcé pendant trois quarts d’heure. Au loin, une ou deux lumières signalaient le village qui dormait paisiblement au-delà de la vaste et vague étendue d’eau semée d’étoiles.
Le Pirate noir adressa un « dernier regard au pays » où il s’était amusé et surtout où il avait souffert. Il aurait bien voulu que Becky pût le voir cinglant vers le large, vers le danger et peut-être vers la mort, filant plein vent arrière, un sourire désabusé au coin des lèvres. Les deux autres pirates adressaient, eux aussi, un « dernier regard au pays ». Ils avaient tous assez d’imagination pour allonger dans des proportions considérables la distance qui séparait l’île Jackson de Saint-Petersburg.
Leurs rêves d’aventure les accaparaient à tel point qu’ils faillirent dépasser leur but. Ils s’en aperçurent à temps, rectifièrent la position et, vers deux heures du matin, s’échouèrent sur le banc de sable à la pointe de l’île. Ils débarquèrent aussitôt les divers articles qu’ils avaient emportés. Ils avaient trouvé une vieille toile à voile sur le radeau. Ils s’en servirent pour abriter leurs provisions. Eux-mêmes décidèrent de coucher à la belle étoile, comme il convenait à des hors-la-loi.
Grâce à leurs tisons, ils allumèrent un feu à la lisière de la forêt et firent frire du lard dans la poêle. C’était beau de faire ripaille à l’orée d’une forêt vierge, sur une île déserte, loin des hommes. Ils déclarèrent d’un commun accord qu’ils rompaient à jamais avec la civilisation. Les hautes flammes illuminaient leurs visages, jetaient leurs vives lueurs sur les grands troncs qui les entouraient comme les piliers d’un temple, et faisaient luire les feuillages vernissés et leurs festons de lianes. Après avoir englouti le dernier morceau de lard et leur dernière tranche de pain de maïs, les garçons s’allongèrent sur l’herbe. Ils étaient enchantés de la tournure que prenaient les événements. Ils auraient pu trouver un endroit plus frais, mais pour rien au monde ils n’auraient voulu se priver de l’attrait romantique d’un beau feu de camp.
« On s’amuse drôlement, hein ? dit Joe.
– C’est génial ! s’exclama Tom. Que diraient les copains s’ils nous voyaient ?
– Tu parles ! Ils mourraient d’envie d’être ici, tu ne crois pas Hucky ?
– Si, dit Huckleberry, de toute façon ça me va cette vie-là. En général, je ne mange jamais à ma faim, et puis, ici, personne ne viendra m’embêter.
– Ce que j’apprécie, fit Tom, c’est que je ne serai pas obligé de me lever de bonne heure le matin pour aller en classe. C’est rudement chouette. Je ne me laverai pas si je n’en ai pas envie et je n’aurai pas à faire un tas d’imbécillités comme à la maison. Tu comprends, Joe, un pirate n’a rien à faire quand il est à terre, tandis qu’un ermite doit prier tout le temps. Ce n’est pas drôle.
– Oui, je n’avais pas pensé à cela, avoua Joe. En tout cas, maintenant que j’y ai goûté, le métier de pirate me tente beaucoup plus.
– Tu comprends, reprit Tom, ce n’est plus comme autrefois. Les gens se moquent des ermites aujourd’hui. Les pirates, c’est différent. On les respecte toujours. Et puis les ermites doivent dormir dans des endroits impossibles, se mettre un sac de cendres sur la tête, rester sous la pluie, et…
– Tu peux être sûr que je ne ferais pas ça ! fit Huck.
– Alors qu’est-ce que tu ferais ?
– Je ne sais pas, mais pas ça.
– Tu serais pourtant bien obligé. Tu ne pourrais pas faire autrement.
– Je ne pourrais pas le supporter et je me sauverais.
– Tu te sauverais ! Eh bien, tu ferais un bel ermite. Ce serait la honte !
– Pourquoi se mettent-ils des cendres sur la tête ? demanda Huck.
– Je n’en sais rien, mais ils sont obligés. Ils le font tous. Toi comme les autres, si tu étais ermite. »
Mains Rouges ne répondit rien. Il avait mieux à faire. Après avoir évidé un épi de maïs, il y ajustait maintenant une tige d’herbe folle et le bourrait de tabac. Il approcha un tison du fourneau de son brûle-gueule, aspira et renvoya une bouffée de fumée odorante. Les deux autres pirates l’admirèrent en silence, bien résolus de se livrer eux aussi bientôt au même vice. Tout en continuant de fumer, Huck demanda à Tom :
« Dis donc, qu’est-ce que les pirates ont à faire ?
– Ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, je t’assure. Ils prennent des bateaux à l’abordage, ils les brûlent, ils font main basse sur l’argent qu’ils trouvent à bord, ils l’emmènent dans leur île et l’enfouissent dans des cachettes gardées par des fantômes, ils massacrent tous les membres de l’équipage, ils… oui, c’est ça, ils les font marcher sur une planche et les précipitent dans l’eau.
– Et ils emportent les femmes sur l’île, dit Joe. Ils ne tuent pas les femmes.
– Non, approuva Tom, ils ne tuent pas les femmes. Ils sont trop nobles ! Et puis les femmes sont toujours belles.
– Et ils ne portent que des habits magnifiques, tout couverts d’or et de diamants ! s’écria Joe avec enthousiasme.
– J’ai bien peur de ne pas être habillé comme il faut pour un pirate, murmura Huck d’une voix attristée. Mais je n’ai que ces habits-là à me mettre. »
Ses compagnons le rassurèrent en lui disant qu’il ne serait pas long à être vêtu comme un prince dès qu’ils se seraient mis en campagne. Et ils lui firent comprendre que ses haillons suffiraient au départ, bien qu’il soit de règle pour les pirates de débuter avec une garde-robe appropriée.
Peu à peu la conversation tomba et le sommeil commença à peser sur les paupières des jeunes aventuriers. Mains Rouges laissa échapper sa pipe et ne tarda pas à s’endormir du sommeil du juste. La Terreur des mers et le Pirate noir de la mer des Antilles eurent plus de mal à trouver le repos. Comme personne n’était là pour les y contraindre, ils négligèrent de s’agenouiller afin de réciter leurs prières, mais n’oublièrent pas d’invoquer mentalement le Seigneur, de peur que celui-ci ne les punît d’une manière ou d’une autre de leur omission.
Ils auraient bien voulu s’assoupir mais leur conscience était là pour les tenir éveillés malgré eux. Petit à petit, ils en arrivèrent à penser qu’ils avaient eu tort de s’enfuir. Et puis, ils n’avaient pas que cela à se reprocher. Ils s’étaient bel et bien rendus coupables en emportant qui un jambon, qui un quartier de lard. Ils eurent beau se dire qu’ils avaient maintes et maintes fois dérobé des pommes ou des gâteaux, ils furent forcés de reconnaître que ce n’était là que du « chapardage » et non pas du vol qualifié. D’ailleurs, il y avait un commandement là-dessus dans la Bible.
Afin d’apaiser leurs remords, ils décidèrent en eux-mêmes de ne jamais souiller leurs exploits de pirates par des vols de ce genre. Leur conscience leur accorda une trêve et, plus tranquilles, ils finirent par s’endormir.
CHAPITRE XIV
Lorsque Tom se réveilla, il se demanda où il était. Il s’assit, se frotta les yeux, regarda tout autour de lui et comprit aussitôt. Le jour pointait. Il faisait frais et bon. Un calme délicieux enveloppait les bois. Pas une seule feuille ne remuait, pas un bruit ne troublait la grave méditation de la nature. L’herbe était couverte de gouttes de rosée. Le feu, allumé la veille, n’était plus qu’une épaisse couche de cendres blanchâtres d’où s’échappait un mince filet de fumée bleue. Joe et Huck dormaient encore. Dans les bois, un oiseau se mit à chanter. Un autre lui répondit et les piverts commencèrent à marteler l’écorce de leur bec.
La buée grise du matin devenait de plus en plus ténue et, à mesure qu’elle se dissipait, les sons se multipliaient et la vie prenait possession de l’île. La nature qui sortait du sommeil proposa ses merveilles à la rêverie du garçon. Un petit ver couleur de mousse vint ramper sur une feuille voisine couverte de rosée. Il projetait en l’air, de temps à autre, les deux tiers de son corps, « reniflait alentour », puis repartait. « Il arpente », se dit Tom. Quand le ver s’approcha de lui, il resta d’une immobilité de pierre. L’espoir en lui allait et venait, au gré des hésitations de la minuscule créature. Après un pénible moment d’attente, où son corps flexible resta en suspens, elle se décida enfin à entamer un voyage sur la jambe de Tom. Il en fut ravi : cela signifiait qu’il aurait bientôt un rutilant uniforme de pirate ! Survint alors une procession de fourmis qui allaient à leurs affaires. L’une d’elles attaqua vaillamment une araignée morte, cinq fois grosse comme elle, et parvint à la hisser tout en haut d’un tronc. Une coccinelle mouchetée de brun se lança dans l’ascension vertigineuse d’un brin d’herbe. Tom se pencha vers elle et murmura :
« Coccinelle, coccinelle, rentre vite chez toi
Ta maison brûle et tes enfants sont seuls… »
Aussitôt, elle s’envola à tire-d’aile pour aller vérifier la chose. Tom n’en fut pas autrement surpris car il connaissait depuis longtemps la crédulité de ces insectes quand on leur parle d’incendie. Il en avait souvent abusé. Un bousier passa, arc-bouté sur sa boule. Tom le toucha pour le voir rentrer ses pattes et faire le mort. Les oiseaux menaient déjà un tapage infernal. Un merle alla se jucher sur une branche, juste au-dessus de Tom, et sembla prendre un vif plaisir à imiter les autres habitants de la forêt. Un geai au cri strident zébra l’air de sa flamme bleue, s’arrêta sur un rameau, presque à portée de main du garçon, et, la tête penchée sur l’épaule, dévisagea les étrangers avec une intense curiosité. Une galopade annonça un écureuil gris et une grosse bête du genre renard, qui s’arrêtèrent à plusieurs reprises pour examiner les garçons et leur parler dans leur jargon, car ces petits animaux sauvages n’avaient probablement jamais vu d’êtres humains et ne savaient pas trop s’il fallait avoir peur ou non. Tout ce qui vivait était maintenant parfaitement réveillé. Les rayons obliques du soleil levant traversaient le feuillage touffu des arbres et quelques papillons se mirent à voleter de droite et de gauche.
Tom secoua ses deux camarades. Ils furent vite sur pied. Un instant plus tard, les pirates, débarrassés de leurs vêtements, gambadaient et folâtraient dans l’eau limpide d’une lagune formée par le banc de sable. Sur la rive opposée, on apercevait les maisons de Saint-Petersburg, mais les garçons n’éprouvèrent nul regret d’avoir quitté ce lieu. Pendant la nuit, le niveau du fleuve avait monté et un remous avait entraîné à la dérive le radeau sur lequel nos aventuriers avaient effectué leur première traversée. Ils se réjouirent fort de cet incident. C’était comme si l’on avait définitivement coupé le pont qui les reliait encore à la civilisation.
Rafraîchis, débordant de joie et mourant de faim, ils retournèrent au campement et ranimèrent le feu. Huck découvrit non loin de là une source d’eau claire. Les garçons ramassèrent de larges feuilles de chêne et d’hickory dont ils se firent des tasses. Après s’être désaltérés, ils déclarèrent que l’eau de source remplaçait avantageusement le café. Joe se mit en devoir de couper quelques tranches de lard. Tom et Huck le prièrent d’attendre un peu avant de continuer sa besogne, puis, armés de lignes, ils se rendirent au bord de l’eau. Ils furent presque aussitôt récompensés de leur idée. Quand ils rejoignirent Joe, ils étaient en possession de quelques belles perches et d’un poisson-chat – de quoi nourrir une famille tout entière. Ils firent frire les poissons avec un morceau de lard et furent stupéfaits du résultat, car jamais plat ne leur avait semblé meilleur. Ils ne savaient pas que rien ne vaut un poisson d’eau douce fraîchement péché quand il est cuit instantanément, et ils réfléchirent peu à la merveilleuse combinaison culinaire que composent un peu de vie en plein air, un soupçon d’exercice… et l’appétit de la jeunesse !
Après le petit déjeuner, Tom et Joe se reposèrent quelque temps tandis que Huck fumait une pipe, puis ils décidèrent de partir en exploration dans le bois. Ils marchaient d’un pas allègre, enjambant les troncs d’arbres, écartant les broussailles, se faufilant entre les seigneurs de la forêt enrubannés de lianes. De temps en temps, ils rencontraient une minuscule clairière tapissée de mousse et fleurie à profusion.
Au cours de leur expédition, beaucoup de choses les amusèrent, mais rien ne les étonna vraiment. Ils découvrirent que l’île avait cinq kilomètres de long sur huit ou neuf cents mètres de large et qu’à l’une de ses extrémités, elle n’était séparée de la rive que par un étroit chenal d’à peine deux cents mètres. Comme ils se baignèrent environ toutes les heures, ils ne revinrent au camp que vers le milieu de l’après-midi. Ils avaient trop faim pour se donner la peine de prendre du poisson. Ils se coupèrent donc de somptueuses tranches dans le jambon de Tom, après quoi ils s’installèrent à l’ombre pour bavarder. Cependant, la conversation ne tarda pas à tomber. Le calme, la solennité des grands bois, la solitude commençaient à peser sur leurs jeunes esprits. Ils se mirent à réfléchir, puis se laissèrent emporter par une rêverie empreinte de mélancolie qui ressemblait fort au mal du pays. Finn les Mains Rouges, lui-même, songeait aux murs et aux portes bien closes qui jadis, dans son autre vie, lui servaient d’abri pendant la nuit. Néanmoins, tous avaient honte de leur faiblesse et aucun ne fut assez courageux pour exprimer tout haut ce qu’il pensait.
Depuis un moment, les garçons avaient distingué au loin un bruit indistinct auquel, tout d’abord, ils n’avaient pas prêté attention. Mais maintenant, le bruit se rapprochait et les aventuriers échangèrent des regards inquiets. Il y eut un long silence, rompu soudain par une sorte de détonation sourde.
« Qu’est-ce que c’est ? s’exclama Joe d’une voix étranglée.
– Je me le demande, murmura Tom.
– Ce n’est sûrement pas le tonnerre, déclara Huck d’un ton mal assuré, parce que le tonnerre…
– Écoutez ! dit Tom. Écoutez donc, au lieu de parler. »
Ils attendirent en retenant leur souffle et de nouveau la même détonation assourdie se fit entendre.
« Allons voir. »
Ils se levèrent tous trois et se précipitèrent vers la rive qui faisait face au village. Ils écartèrent les broussailles et parcoururent le fleuve du regard. À deux kilomètres de Saint-Petersburg, le petit bac à vapeur dérivait avec le courant. Le pont était noir de monde. De nombreux petits canots l’entouraient, mais les garçons ne purent se rendre compte de ce qui s’y passait. Bientôt, un jet de fumée blanche fusa par-dessus le bordage du navire et monta nonchalamment vers le ciel tandis qu’une nouvelle détonation ébranlait l’air.
« Je sais ce que c’est maintenant ! s’écria Tom. Quelqu’un s’est noyé !
– C’est ça, approuva Huck. On a fait la même chose l’été dernier quand Bill Turner s’est noyé. On tire un coup de canon au ras de l’eau et ça fait remonter le cadavre. On prend aussi une miche de pain dans laquelle on met une goutte de mercure. On la lance à l’eau, elle flotte et elle s’arrête là où la personne s’est noyée.
– Oui, j’ai entendu parler de cela, dit Joe. Je me demande comment le pain peut donner ce résultat.
– Oh ! ce n’est pas tellement le pain, expliqua Tom. Je crois que c’est surtout ce qu’on dit avant de le jeter à l’eau.
– Mais on ne dit rien du tout, protesta Huck. Moi, j’ai assisté…
– C’est bizarre, coupa Tom. Ceux qui lancent le pain doivent sûrement dire quelque chose tout bas. C’est forcé. Tout le monde sait cela. »
Les deux autres garçons finirent par se laisser convaincre car il était difficile d’admettre qu’un morceau de pain fût capable, sans formule magique, de retrouver un noyé.
« Sapristi ! dit Joe, je voudrais bien être de l’autre côté de l’eau.
– Moi aussi, fit Huck, je donnerais n’importe quoi pour savoir qui l’on recherche. »
Les garçons se turent et suivirent les évolutions du vapeur. Soudain, une idée lumineuse traversa l’esprit de Tom.
« Hé ! les amis ! lança-t-il. Je sais qui s’est noyé. C’est nous ! »
Au même instant, les trois garnements se sentirent devenir des héros. Quel triomphe pour eux ! Ils avaient disparu, on les pleurait ! Des cœurs se brisaient, des larmes ruisselaient ! Des gens se reprochaient d’avoir été trop durs avec eux ! Enfin tout le village devait parler d’eux ! Ils étaient célèbres. En somme, ce n’était pas si désagréable d’être pirates.
Au crépuscule, le bac reprit son service et les embarcations qui lui avaient fait escorte disparurent. Les pirates retournèrent à leur camp. Ils étaient fous d’orgueil et de plaisir. Ils prirent du poisson, le mangèrent pour leur dîner et se demandèrent ce qu’on pouvait bien penser de leur disparition au village. La détresse de leurs parents et de leurs amis leur fut un spectacle bien doux à imaginer, mais, lorsque la nuit tomba tout à fait, leur entrain tomba lui aussi. Tom et Joe ne pouvaient s’empêcher de penser à certaines personnes qui ne devaient sûrement pas prendre leur équipée avec autant de légèreté. Le doute les saisit, puis l’inquiétude ; ils se sentirent un peu malheureux et soupirèrent malgré eux. Au bout d’un certain temps, Joe tâta le terrain et demanda à ses amis ce qu’ils penseraient d’un retour à la civilisation, pas tout de suite, bien sûr, mais…
Tom repoussa cette idée d’un ton sarcastique et Huck, qui ne partageait pas les soucis de ses camarades, traita Joe de poule mouillée. La mutinerie en resta à ce début.
Il faisait nuit. Huck ronflait et Joe l’imitait. Tom se leva sans bruit et s’approcha du feu. Il ramassa un morceau d’écorce de sycomore, le cassa en deux, sortit de sa poche son petit fragment d’ocre rouge et se mit à gribouiller quelque chose. Ensuite, il roula l’un des deux morceaux d’écorce, l’enfouit dans sa poche et alla déposer l’autre dans le chapeau de Joe. Dans ce même chapeau, il plaça certain trésors d’écolier, d’une valeur pratiquement inestimable : un morceau de craie, une balle en caoutchouc, trois hameçons et une bille d’agate. Alors, il s’éloigna sur la pointe des pieds. Quand il fut bien sûr qu’on ne pouvait plus l’entendre, il prit sa course dans la direction du banc de sable.
CHAPITRE XV
Quelques minutes plus tard, Tom pataugeait dans les eaux basses du chenal en direction de la rive de l’Illinois. Il avança tant bien que mal jusqu’au milieu de la passe. Il lui restait cent mètres à couvrir en eau profonde. Il se mit à nager de biais pour lutter contre la force du courant, mais il fut quand même déporté, beaucoup plus vite qu’il ne l’aurait cru. Il atteignit la rive, chercha une plage accessible, et sortit de l’eau. Il mit la main à sa poche, constata que le morceau d’écorce y était toujours et, les vêtements ruisselants, commença à suivre la berge. Un peu avant dix heures, il arriva en face du village, à un endroit découvert auprès duquel le bac était amarré. Les étoiles brillaient. Tout était silencieux. Tom se glissa jusqu’au niveau du fleuve, entra de nouveau dans l’eau, fit quelques brasses et, à la force des poignets, grimpa dans le canot de service attaché à la proue du vapeur. Là, il se cacha sous la banquette et attendit.
Bientôt, une cloche sonna et une voix cria : « Larguez ! » Une minute après, le canot relevait le nez et se mettait à danser sur le sillage laissé par le bac. Le voyage commençait. Tom était enchanté de son succès car il savait que c’était la dernière traversée du bac pour la journée. Au bout d’un quart d’heure, les aubes des roues cessèrent de battre l’eau. Tom enjamba le bordage du canot et gagna la berge à la nage. Il aborda cinquante mètres plus bas pour éviter les promeneurs tardifs, puis, empruntant les chemins déserts, il ne tarda pas à arriver derrière la maison de sa tante. Il escalada la palissade, s’approcha à pas de loup de la fenêtre du salon derrière laquelle brûlait une lampe. Dans la pièce, tante Polly, Sid, Mary et la mère de Joe Harper étaient réunis et bavardaient. Entre leur petit groupe et la porte se dressait un lit. Tom s’approcha, souleva le loquet, poussa légèrement, recula en entendant un craquement, s’agenouilla et pénétra au salon sans être vu.
« Tiens, pourquoi la lampe vacille-t-elle comme cela ? demanda tante Polly. La mèche est pourtant bonne. Et cette porte qui s’ouvre ! Nous n’avons pas fini de voir des choses étranges. Sid, va donc fermer la porte. » Tom disparut juste à temps sous le lit. Il reprit son souffle et, en rampant, alla se placer presque sous le fauteuil de tante Polly.
« Je disais donc qu’il n’était pas méchant, fit la vieille dame. Il était seulement turbulent. Voilà. Un jeune poulain, un cheval échappé. Il n’avait jamais de mauvaises intentions. C’était un petit cœur en or… »
Et la pauvre femme se mit à pleurer.
« C’était la même chose avec mon Joe, déclara Mme Harper. Toujours prêt à faire une bêtise mais si gentil, si peu égoïste… Quand je pense que je l’ai fouetté pour avoir volé cette crème que j’avais jetée moi-même parce qu’elle était tournée ! Dire que je ne le reverrai plus jamais, jamais, à cause de cela ! Pauvre petit ! »
Et Mme Harper se mit à sangloter comme si son cœur allait éclater.
« J’espère que Tom n’est pas trop mal là où il est, fit Sid. En tout cas, s’il avait été plus gentil…
– Sid ! »
Tom sentit le regard de la vieille dame se poser sur son frère, bien qu’il fût incapable de le voir.
« Sid ! pas un mot contre mon Tom maintenant qu’il n’est plus. Dieu aura soin de lui, ne t’inquiète pas. Oh ! Madame Harper, je ne pourrai jamais m’en remettre. Ce garçon était un tel réconfort pour moi. Il avait beau me faire enrager…
– Le Seigneur te l’a donné, le Seigneur te l’a repris. Que le nom du Seigneur soit béni ! Mais c’est dur… Je le sais… Tenez, dimanche dernier, mon Joe m’a fait partir un pétard sous le nez et je l’ai battu… Si j’avais su… je l’aurais embrassé.
– Ah ! oui, madame Harper, je vous comprends, allez ! Hier après-midi, mon Tom a fait boire du Doloricide au chat, qui a failli tout casser dans la maison. Alors, Dieu me pardonne, j’ai donné un coup de dé à Tom. Pauvre, pauvre petit ! Mais il est mort, maintenant, il ne souffre plus. Les derniers mots que je lui ai entendu prononcer, c’était pour me reprocher… »
La vieille dame était à bout. Elle éclata en sanglots. Tom était si apitoyé sur son propre sort qu’il en avait les larmes aux yeux. Il entendait Mary pleurer et dire de temps en temps quelque chose de très gentil sur son compte. Il commença même à avoir une plus haute opinion de lui-même qu’auparavant. Soudain, il éprouva une envie irrésistible de sortir de sa cachette et de sauter au cou de sa tante. Sûr de l’effet extraordinaire qu’il produirait sur l’assemblée, il fut sur le point de céder à ce geste théâtral bien dans sa nature, mais il résista à la tentation qui, au fond, partait d’un bon cœur. Il continua donc à suivre la conversation et finit par reconstituer ce qui s’était passé depuis son départ.
On avait d’abord pensé que les garçons s’étaient noyés en se baignant, puis on s’était aperçu de la disparition du petit radeau, et certains écoliers racontèrent que Tom et ses amis leur avaient confié qu’il allait y avoir quelque chose de « sensationnel ». Les gens sages recueillirent tous ces renseignements et en conclurent que le trio avait fait une fugue en radeau et qu’on les retrouverait au prochain village. Cependant, vers midi, on avait découvert le radeau tout seul échoué à une dizaine de kilomètres en aval, sur la rive du Missouri, et l’on avait tout de suite pensé que les fugitifs s’étaient noyés, sans quoi la faim les aurait ramenés depuis longtemps chez eux. Les recherches que l’on avait entreprises dans l’après-midi étaient demeurées vaines, parce que les garçons avaient dû disparaître au beau milieu du fleuve. S’ils étaient tombés à l’eau non loin de la rive, ils étaient tous trois assez bons nageurs pour se sauver. On était mercredi soir. Si l’on ne retrouvait rien d’ici dimanche, il fallait renoncer à tout espoir et célébrer l’office des morts. Tom en frissonna.
Après un dernier sanglot. Mme Harper se retira. Tante Polly embrassa Sid et Mary plus tendrement que de coutume. Sid renifla un peu, et Mary pleura de tout son cœur. Tante Polly s’agenouilla auprès du lit et récita ses prières avec de tels accents que Tom ruissela de pleurs avant qu’elle eût fini.
Tante Polly couchait dans son salon et Tom dut attendre fort longtemps avant de pouvoir sortir de son repaire car elle se retournait sans cesse, poussant de temps à autre des exclamations désolées. Mais elle finit par s’endormir d’un sommeil entrecoupé de soupirs. Une chandelle brûlait sur sa table de nuit. Tom s’approcha et, le cœur gros d’émotion, regarda la vieille dame. Il tira le morceau d’écorce de sa poche et le posa contre le bougeoir, mais il se ravisa, le reprit, se pencha, baisa les lèvres fanées de sa tante, sortit de la pièce et referma la porte sans bruit.
Il regagna d’un pas léger l’embarcadère où le bac était amarré pour la nuit et monta hardiment dans le bateau, sachant qu’il n’y avait là personne d’autre que l’homme de garde, qui se couchait toujours et dormait comme une image. Il détacha le canot à l’arrière, s’y glissa, et à coups de rames prudents, remonta le fleuve. Quand il eut dépassé le village de deux kilomètres environ, il commença la traversée en luttant avec force contre la dérive. Il la mena à bien sans encombre, car il connaissait son affaire. Il fut tenté de s’emparer du canot. Après tout c’était un bateau, et une bonne prise de guerre pour un pirate ! Mais il savait qu’on ferait une recherche en règle et que des révélations seraient à craindre. Il mit le pied sur la berge et entra dans le bois. Il s’assit, prit un long repos, tout en se torturant pour rester éveillé. Puis il repartit en ligne droite d’un pas lourd de fatigue. La nuit était presque finie. Il faisait grand jour quand il se retrouva devant le banc de sable de l’île. Il s’accorda à nouveau un instant de repos avant de voir le soleil monter dans le ciel et illuminer le grand fleuve de sa splendeur dorée. Puis il plongea. Un instant plus tard, il se tenait debout, tout ruisselant, au seuil du camp. Il entendit la voix de Joe dire à Huck :
« Non, tu sais, on peut se fier à Tom. Il a dit qu’il reviendrait. Il ne nous abandonnera pas. Ce serait déshonorant pour un pirate et il est trop fier pour faire une chose comme celle-là. Quand il nous a quittés, il avait sûrement un plan en tête, mais je me demande ce que ça pouvait bien être.
– En tout cas, fit Huck, les affaires qu’il a laissées dans ton chapeau nous appartiennent.
– Pas tout à fait encore, Huck. Il a écrit sur son message qu’elles seraient à nous s’il n’était pas revenu pour le petit déjeuner.
– Et me voilà ! » s’exclama Tom avec un effet des plus dramatiques.
Un somptueux petit déjeuner composé de jambon et de poisson fut bientôt préparé et, tout en y faisant honneur, Tom narra ses aventures en les embellissant. Avec un peu de vanité et beaucoup de vantardise, nos trois amis se retrouvèrent à la fin du conte transformés en héros.
Ensuite, Tom alla s’étendre à l’ombre et dormit jusqu’à midi tandis que les deux autres pirates pêchaient à la ligne.
CHAPITRE XVI
Après le déjeuner, les trois camarades s’amusèrent à chercher des œufs de tortue sur le rivage. Armés de bâtons, ils tâtaient le sable et, quand ils découvraient un endroit mou, ils s’agenouillaient et creusaient avec leurs mains. Parfois, ils exhumaient cinquante ou soixante œufs d’un seul coup. C’étaient de petites boules bien rondes et bien blanches, à peine moins grosses qu’une noix. Ce soir-là, ils se régalèrent d’œufs frits et firent de même au petit déjeuner du lendemain, c’est-à-dire celui du vendredi matin. Leur repas terminé, ils s’en allèrent jouer sur la plage formée par le banc de sable. Gambadant et poussant des cris de joie, ils se poursuivirent sans fin, abandonnant leurs vêtements l’un après l’autre jusqu’à se retrouver tout nus. De là, ils passèrent dans l’eau peu profonde du chenal où le courant très fort leur faisait brusquement lâcher pied, ce qui augmentait les rires. Puis ils s’aspergèrent en détournant la tête afin d’éviter les éclaboussures, et finalement s’empoignèrent, luttant tour à tour pour faire toucher terre à l’autre. Tous trois furent bientôt confondus en une seule mêlée, et l’on ne vit plus que des bras et des jambes tout blancs. Ils ressortirent de l’eau, crachant et riant en même temps.
Épuisés, ils coururent alors se jeter sur le sable pour s’y vautrer à loisir, s’en recouvrir, et repartir de plus belle vers l’eau où tout recommença. Il leur apparut soudain que leur peau nue rappelait assez bien les collants des gens du cirque. Ils firent une piste illico, en traçant un cercle sur le sable. Naturellement, il y eut trois clowns, car aucun d’eux ne voulait laisser ce privilège à un autre.
Ensuite, ils sortirent leurs billes et y jouèrent jusqu’à satiété. Joe et Huck prirent un troisième bain. Tom refusa de les suivre : en quittant son pantalon, il avait perdu la peau de serpent à sonnettes qui lui entourait la cheville, et il se demandait comment il avait pu échapper aux crampes sans la protection de ce talisman. Quand il l’eut retrouvée, ses camarades étaient si fatigués qu’ils s’étendirent sur le sable, chacun de son côté, et le laissèrent tout seul.
Mélancolique, notre héros se mit à rêvasser et s’aperçut bientôt qu’il traçait le nom de Becky sur le sable à l’aide de son gros orteil. Il l’effaça, furieux de sa faiblesse. Mais il l’écrivit malgré lui, encore et encore. Il finit par aller rejoindre ses camarades pour échapper à la tentation. Les trois pirates se seraient fait hacher plutôt que d’en convenir, mais leurs yeux se portaient sans cesse vers les maisons.de Saint-Petersburg que l’on distinguait au loin. Joe était si abattu, il avait tellement le mal du pays, que pour un rien il se fut mis à pleurer. Huck n’était pas très gai, lui non plus. Tom broyait du noir, cependant il s’efforçait de n’en rien laisser paraître. Il avait un secret qu’il ne tenait pas à révéler tout de suite, à moins, bien entendu, qu’il n’y eût pas d’autre solution pour dissiper l’atmosphère de plus en plus lourde.
« Je parie qu’il y a déjà des pirates sur cette île, déclara-t-il en feignant un entrain qu’il était loin d’avoir. Nous devrions l’explorer encore. Il y a certainement un trésor caché quelque part. Que diriez-vous, les amis, d’un vieux coffre rempli d’or et d’argent ? »
Ses paroles ne soulevèrent qu’un faible enthousiasme. Il fit une ou deux autres tentatives aussi malheureuses. Joe ne cessait de gratter le sable avec un bâton. Il avait l’air lugubre. À la fin, n’y tenant plus, il murmura :
« Dites donc, les amis, si on abandonnait la partie ? Moi, je veux rentrer à la maison. On se sent trop seuls ici.
– Mais non, Joe, fît Tom. Tu vas t’y habituer. Songe à tout le poisson qu’on peut pêcher.
– Je me moque pas mal du poisson et de la pêche. Je veux retourner à la maison.
– Mais, Joe, il n’y a pas un endroit pareil pour se baigner.
– Ça aussi, ça m’est égal, j’ai l’impression que ça ne me dit plus rien quand personne ne m’interdit de le faire. Je veux rentrer chez moi.
– Oh ! espèce de bébé, va ! Je suis sûr que tu veux revoir ta mère.
– Oui, je veux la revoir, et tu voudrais revoir la tienne si tu en avais une. Je ne suis pas plus un bébé que toi. »
Sur ce, le pauvre Joe commença à pleurnicher.
« C’est ça, c’est ça, pleure, mon bébé, ricana Tom. Va retrouver ta mère. On le laisse partir, n’est-ce pas, Huck ? Pauvre petit, pauvre mignon, tu veux revoir ta maman ? Alors, vas-y. Toi, Huck, tu te plais ici, hein ? Eh bien, nous resterons tous les deux.
– Ou… ou… i, répondit Huck sans grande conviction.
– Je ne t’adresserai plus jamais la parole, voilà ! déclara Joe en se levant pour se rhabiller.
– Je m’en fiche ! répliqua Tom. Allez, file, rentre chez toi. On rira bien en te voyant. Tu en fais un joli pirate ! Nous au moins, nous allons persévérer et nous n’aurons pas besoin de toi pour nous débrouiller. »
Malgré sa faconde, Tom ne se sentait pas très bien à l’aise. Il surveillait du coin de l’œil Joe qui se rhabillait et Huck, qui suivait ses mouvements, pensif et silencieux. Bientôt, Joe s’éloigna sans un mot et entra dans l’eau du chenal. Le cœur de Tom se serra. Il regarda Huck. Huck ne put supporter son regard et baissa les yeux.
« Moi aussi, je veux m’en aller, Tom, dit-il. On se trouvait déjà bien seuls, mais maintenant, qu’est-ce que ça va être ? Allons-nous-en, Tom.
– Moi, je ne partirai pas. Tu peux t’en aller si tu veux, moi, je reste.
– Tom, il vaut mieux que je parte.
– Eh bien, pars ! Qu’est-ce qui te retient ? »
Huck ramassa ses hardes.
« Tom, je voudrais bien que tu viennes aussi. Allons, réfléchis. Nous t’attendrons au bord de l’eau.
– Dans ce cas, vous pourrez attendre longtemps », riposta le chef des pirates.
Huck s’éloigna à son tour, le cœur lourd, et Tom le suivit du regard, partagé entre sa fierté et le désir de rejoindre ses camarades. Il espéra un moment que Joe et Huck s’arrêteraient, mais ils continuèrent d’avancer dans l’eau à pas lents. Alors, Tom se sentit soudain très seul et, mettant tout son orgueil de côté, il s’élança sur les traces des fuyards en criant :
« Attendez ! Attendez ! J’ai quelque chose à vous dire ! »
Joe et Huck s’arrêtèrent, puis firent demi-tour. Lorsque Tom les eut rejoints, il leur exposa son secret. D’abord très réticents, ils poussèrent des cris de joie quand ils eurent compris quel était le projet de leur ami, et lui affirmèrent que, s’il leur avait parlé plus tôt, ils n’auraient jamais songé à l’abandonner. Il leur donna une excuse valable. Ce n’était pas la bonne. Il avait toujours craint que ce secret lui-même ne suffise pas à les retenir près de lui, et il l’avait gardé en réserve comme dernier recours.
Les trois garçons reprirent leurs ébats avec plus d’ardeur que jamais, tout en parlant sans cesse du plan génial de Tom. Ils engloutirent au déjeuner un certain nombre d’œufs de tortue, suivis de poissons frais.
Après le repas, Tom manifesta le désir d’apprendre à fumer et, Joe ayant approuvé cette nouvelle idée, Huck leur confectionna deux pipes qu’ils bourrèrent de feuilles de tabac. Jusque-là, ils n’avaient fumé que des cigares taillés dans des sarments de vigne qui piquaient la langue et n’avaient rien de viril.
Ils s’allongèrent, appuyés sur les coudes et, quelque peu circonspects, commencèrent à tirer sur leurs pipes. Les premières bouffées avaient un goût désagréable et leur donnaient un peu mal au cœur, mais Tom déclara :
« C’est tout ? Mais c’est très facile. Si j’avais su, j’aurais commencé plus tôt.
– Moi aussi, dit Joe. Ce n’est vraiment rien. »
Tom reprit :
« J’ai souvent regardé fumer des gens en me disant que j’aimerais bien en faire autant, mais je ne pensais pas y arriver. N’est-ce pas, Huck ? Huck peut le dire, Joe. Demande-lui.
– Oui, des tas de fois !
– Moi aussi, sans mentir, des centaines de fois ! Souviens-toi, près de l’abattoir. Il y avait Bob Tanner, Johnny Miller et Jeff Thatcher quand je l’ai dit. Tu te rappelles, Huck ?
– Oui, c’est vrai. C’est le jour où j’ai perdu une agate blanche. Non, celui d’avant.
– Tu vois bien, je te le disais, Huck s’en souvient.
– J’ai l’impression que je pourrais fumer toute la journée. Mais je te parie que Jeff Thatcher en serait incapable.
– Jeff Thatcher ! Après deux bouffées, il tomberait raide. Qu’il essaie une fois et il verra.
– C’est sûr ! Et Johnny Miller ? J’aimerais bien l’y voir !
– Bah ! Je te parie que Johnny Miller ne pourrait absolument pas y arriver. Juste un petit coup, et hop !…
– Aucun doute, Joe. Si seulement les copains nous voyaient !
– Si seulement !
– Dites donc, les gars. On tient notre langue et puis, un jour où les autres sont tous là, j’arrive et je demande : « Joe, tu as ta pipe ? Je veux fumer. » Et mine de rien, tu réponds : « Oui, j’ai ma vieille pipe, j’en ai même deux, mais mon tabac n’est pas fameux. » Et j’ajoute : « Oh ! ça va, il est assez fort ! » Alors tu sors tes pipes, et on les allume sans se presser. On verra leurs têtes !
– Mince, ça serait drôle, Tom. J’aimerais bien que ça soit maintenant !
– Moi aussi. On leur dirait qu’on a appris quand on était pirates. Ils regretteraient rudement de ne pas avoir été là. Tu ne crois pas ?
– Je ne crois pas, j’en suis sûr ! »
Ainsi allait la conversation. Mais bientôt, elle se ralentit, les silences s’allongèrent. On cracha de plus en plus. La bouche des garçons se remplit peu à peu d’un liquide âcre qui arrivait parfois jusqu’à la gorge et les forçait à des renvois soudains. Ils étaient blêmes et fort mal à l’aise. Joe laissa échapper sa pipe. Tom en fit autant. Joe murmura enfin d’une voix faible :
« J’ai perdu mon couteau, je crois que je vais aller le chercher.
– Je t’accompagne, dit Tom dont les lèvres tremblaient. Va par là. Moi, je fais le tour derrière la source. Non, non, Huck, ne viens pas. Nous le trouverons bien tout seuls. »
Huck s’assit et attendit une bonne heure. À la fin, comme il s’ennuyait, il partit à la recherche de ses camarades. Il les trouva étendus dans l’herbe à bonne distance l’un de l’autre. Ils dormaient profondément et, à certains indices, Huck devina qu’ils devaient aller beaucoup mieux.
Le dîner fut silencieux, et quand Huck alluma sa pipe et proposa de bourrer celles des deux autres pirates, ceux-ci refusèrent en disant qu’ils ne se sentaient pas bien et qu’ils avaient dû manger quelque chose de trop lourd.
CHAPITRE XVII
Vers minuit, Joe se réveilla et appela ses camarades. L’air était lourd, l’atmosphère oppressante. Malgré la chaleur, les trois garçons s’assirent auprès du feu dont les reflets dansants exerçaient sur eux un pouvoir apaisant. Un silence tendu s’installa. Au-delà des flammes, tout n’était que ténèbres. Bientôt, une lueur fugace éclaira faiblement le sommet des grands arbres. Une deuxième plus vive lui succéda, puis une autre. Alors un faible gémissement parcourut le bois et les garçons sentirent passer sur leurs joues un souffle qui les fit frissonner car ils s’imaginèrent que c’était peut-être là l’Esprit de la Nuit. Soudain, une flamme aveuglante creva les ténèbres, éclairant chaque brin d’herbe, découvrant comme en plein jour le visage blafard des trois enfants. Le tonnerre gronda dans le lointain. Un courant d’air agita les feuilles et fit neiger autour d’eux les cendres du foyer. Un nouvel éclair brilla, immédiatement suivi d’un fracas épouvantable, comme si le bois venait de s’ouvrir en deux. Épouvantés, ils se serrèrent les uns contre les autres. De grosses gouttes de pluie se mirent à tomber.
« Vite, les gars ! Tous à la tente ! » s’exclama Tom.
Ils s’élancèrent dans l’obscurité, trébuchant contre les racines, se prenant les pieds dans les lianes. Un vent furieux ébranla le bois tout entier, faisant tout vibrer sur son passage. Les éclairs succédaient aux éclairs, accompagnés d’incessants roulements de tonnerre. Une pluie diluvienne cinglait les branches et les feuilles. La bourrasque faisait rage. Les garçons s’interpellaient, mais la tourmente et le tonnerre se chargeaient vite d’étouffer leurs voix. Cependant, ils réussirent à atteindre l’endroit où ils avaient tendu la vieille toile à voile pour abriter leurs provisions. Transis, épouvantés, trempés jusqu’à la moelle, ils se blottirent les uns contre les autres, heureux dans leur malheur de ne pas être seuls. Ils ne pouvaient pas parler, car les claquements de la toile les en eussent empêchés, même si le bruit du tonnerre s’était apaisé. Le vent redoublait de violence et bientôt la toile se déchira et s’envola comme un fétu. Les trois garçons se prirent par la main et allèrent chercher un nouveau refuge sous un grand chêne qui se dressait au bord du fleuve.
L’ouragan était à son paroxysme. À la lueur constante des éclairs, on y voyait comme en plein jour. Le vent courbait les arbres. Le fleuve bouillonnait, blanc d’écume. À travers le rideau de la pluie, on distinguait les contours escarpés de la rive opposée. De temps en temps, l’un des géants de la forêt renonçait au combat et s’abattait dans un fracas sinistre. Le tonnerre emplissait l’air de vibrations assourdissantes, si violentes qu’elles éveillaient irrésistiblement la terreur. À ce moment, la tempête parut redoubler d’efforts et les trois malheureux garçons eurent l’impression que l’île éclatait, se disloquait, les emportait avec elle dans un enfer aveuglant. Triste nuit pour des enfants sans foyer.
Cependant, la bataille s’acheva et les forces de la nature se retirèrent dans un roulement de tonnerre de plus en plus faible. Le calme se rétablit. Encore tremblants de peur, les garçons retournèrent au camp et s’aperçurent qu’ils l’avaient échappé belle. Le grand sycomore, au pied duquel ils dormaient d’habitude, avait été atteint par la foudre et gisait de tout son long dans l’herbe.
La terre était gorgée d’eau. Le camp n’était plus qu’un marécage et le feu, bien entendu, était éteint car les garçons, imprévoyants, comme on l’est à cet âge, n’avaient pas pris leurs précautions contre la pluie. C’était grave car ils grelottaient de froid. Ils se répandirent en lamentations sur leur triste sort, mais ils finirent par découvrir sous les cendres mouillées un morceau de bûche qui rougeoyait encore. Ils s’en allèrent vite chercher des bouts d’écorce sèche sous de vieilles souches à demi enfouies en terre et, soufflant à qui mieux mieux, ils parvinrent à ranimer le feu. Lorsque les flammes pétillèrent, ils ramassèrent des brassées de bois mort et eurent un véritable brasier pour se réchauffer l’âme et le corps. Ils en avaient besoin. Ils se découpèrent, après l’avoir fait sécher, de solides tranches de jambon, et festoyèrent en devisant jusqu’à l’aube, car il n’était pas question de s’allonger et de dormir sur le sol détrempé.
Dès que le soleil se fut levé, les enfants, engourdis par le manque de sommeil, allèrent s’allonger sur le banc de sable et s’endormirent. La chaleur cuisante les réveilla. Ils se firent à manger, mais, après le repas, ils furent repris par la nostalgie du pays natal. Tom essaya de réagir contre cette nouvelle attaque de mélancolie. Mais les pirates n’avaient envie ni de jouer aux billes ni de nager. Il rappela à ses deux compagnons le secret qu’il leur avait confié et réussit à les dérider. Profitant de l’occasion, il leur suggéra de renoncer à la piraterie pendant un certain temps et de se transformer en Indiens. L’idée leur plut énormément. Nus comme des vers, ils se barbouillèrent de vase bien noire et ne tardèrent pas à ressembler à des zèbres, car ils avaient eu soin de se tracer sur le corps une série de rayures du plus bel effet. Ainsi promus au rang de chefs sioux, ils s’enfoncèrent dans le bois pour aller attaquer un campement d’Anglais.
Peu à peu, le jeu se modifia. Représentant chacun une tribu ennemie, ils se dressèrent des embuscades, fondirent les uns sur les autres, se massacrèrent et se scalpèrent impitoyablement plus d’un millier de fois. Ce fut une journée sanglante et, partant, une journée magnifique.
Ravis et affamés, ils regagnèrent le camp au moment du dîner. Une difficulté imprévue se présenta alors. Trois Indiens ennemis ne pouvaient rompre ensemble le pain de l’hospitalité sans faire la paix au préalable et, pour faire la paix, il était indispensable de fumer un calumet. Pas d’autre solution : il fallait en passer par là, coûte que coûte. Deux des nouveaux sauvages regrettèrent amèrement de ne pas être restés pirates. Néanmoins, dans l’impossibilité de se soustraire à cette obligation, ils prirent leurs pipes et se mirent à tirer vaillamment dessus.
À leur grande satisfaction, ils s’aperçurent que la vie sauvage leur avait procuré quelque chose. Maintenant, il leur était possible de fumer sans trop de déplaisir et sans avoir à partir brusquement à la recherche d’un couteau perdu. Plus fiers de cette découverte que s’ils avaient scalpé et dépouillé les Six Nations, ils fumèrent leurs pipes à petites bouffées et passèrent une soirée excellente.
CHAPITRE XVIII
Cependant, en ce calme après-midi du samedi, la joie était loin de régner au village de Saint-Petersburg. La famille Harper et celle de tante Polly préparaient leurs vêtements de deuil à grand renfort de larmes et de sanglots. Un silence inhabituel pesait sur toutes les maisons. Les enfants redoutaient le congé du dimanche et n’avaient aucun goût à jouer, aucun entrain.
Au cours de la journée, Becky Thatcher se surprit à errer dans la cour déserte de l’école, mais ne trouva rien pour dissiper sa mélancolie.
« Oh ! si seulement j’avais gardé sa boule de cuivre ! soupira-t-elle. Mais je n’ai rien pour me souvenir de lui ! »
Elle s’arrêta et considéra l’un des angles de la classe.
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