UN CAPITAINE DE QUINZE ANS - Partie 2
Écrit par VERNE, JULES
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| UN CAPITAINE DE QUINZE ANS |
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Très heureusement, le vent soufflait modérément. La mer n’avait pas encore eu le temps de se faire. Les coups de roulis ou de tangage se maintenaient dans une amplitude modérée.
Lorsque Dick Sand, au signal du capitaine Hull, s’était dirigé vers le théâtre de la catastrophe, le Pilgrim ne portait que ses focs, sa brigantine, sa misaine et son hunier. Pour passer de la panne au plus près, le novice n’avait eu qu’à faire servir, c’est-à-dire à contre-brasser le phare de misaine. Les noirs l’avaient facilement aidé dans cette manœuvre.
Il s’agissait donc maintenant d’orienter grand largue, et, pour compléter la voilure, de hisser le perroquet, le cacatois, le flèche et les voiles d’étais.
« Mes amis, dit le novice aux cinq noirs, faites ce que je vais vous commander, et tout ira bien. »
Dick Sand était resté à la roue du gouvernail.
« Allez ! cria-t-il. Tom, larguez vivement cette manœuvre !
– Larguez ?… dit Tom, qui ne comprenait pas cette expression.
– Oui… défaites-la ! – À vous, Bat… la même chose !… Bon !… Halez… raidissez… Voyons, tirez dessus !
– Comme cela ? dit Bat.
– Oui, comme cela. Très bien !… Allons, Hercule… de la vigueur ! Un bon coup là. »
Dire : de la vigueur ! à Hercule, c’était peut-être imprudent. Le géant, sans s’en douter, donna un coup à tout casser.
« Eh ! pas si fort, mon brave ! cria Dick Sand en souriant. Vous allez amener la mâture en bas !
– J’ai à peine tiré, répondit Hercule.
– Eh bien, faites semblant seulement ! Vous verrez que ça suffira !… Bien, mollissez… larguez… rendez la main !… Amarrez… attachez… comme cela !… Bon !… De l’ensemble ! Halez… tirez sur les bras… »
Et tout le phare du mât de misaine, dont les bras de bâbord avaient été mollis, tourna lentement. Le vent, gonflant alors les voiles, imprima une certaine vitesse au navire.
Dick Sand fit alors mollir les écoutes des focs. Puis, il rappela les noirs à l’arrière.
« Voilà qui est fait, mes amis, et bien fait ! Occupons-nous maintenant du grand mât. Mais ne cassez rien, Hercule.
– Je tâcherai », répondit le colosse, sans vouloir s’engager davantage.
Cette seconde manœuvre fut assez facile. L’écoute du gui ayant été larguée en douceur, la brigantine prit le vent plus normalement et ajouta sa puissante action à celle des voiles de l’avant.
Le flèche fut alors établi au-dessus de la brigantine, et, comme il était simplement cargué, il n’y avait qu’à peser sur la drisse, à amurer, puis à border. Mais Hercule pesa si bien, de compte à demi avec son ami Actéon, sans compter le petit Jack qui s’était joint à eux, que la drisse cassa net.
Tous trois tombèrent à la renverse, – sans se faire aucun mal, heureusement. Jack était enchanté !
« Ce n’est rien, ce n’est rien ! cria le novice. Rajustez provisoirement les deux bouts, et hissez en douceur ! »
C’est ce qui fut fait sous les yeux mêmes de Dick Sand, sans qu’il eût encore quitté la barre. Le Pilgrim marchait déjà rapidement, le cap à l’est, et il n’y avait plus qu’à le maintenir dans cette direction. Rien de plus facile, puisque le vent était maniable, et que les embardées n’étaient pas à craindre.
« Bien, mes amis ! dit le novice. Vous serez de bons marins avant la fin de la traversée !
– Nous ferons de notre mieux, capitaine Sand », répondit Tom.
Mrs. Weldon complimenta aussi ces braves gens.
Le petit Jack lui-même reçut sa part d’éloges, car il avait joliment travaillé.
« Je crois même, monsieur Jack, dit Hercule en souriant, que c’est vous qui avez cassé la drisse ! Quelle bonne petite poigne vous avez ! Sans vous, nous n’aurions rien fait de bon ! »
Et le petit Jack, très fier de lui, secoua vigoureusement la main de son ami Hercule.
L’installation de la voilure du Pilgrim n’était pas complète encore. Il lui manquait ces voiles hautes, dont l’action n’est point à dédaigner sous cette allure du grand largue. Perroquet, cacatois, voiles d’étais, le brick-goélette devait sensiblement gagner à les porter, et Dick Sand résolut de les établir.
Cette manœuvre devait être plus difficile que les autres, non pour les voiles d’étais, qui pouvaient se hisser, s’amurer et se border d’en bas, mais pour les voiles carrées du mât de misaine. Il fallait monter jusqu’aux barres pour les larguer, et Dick Sand, ne voulant exposer personne de son équipage improvisé, s’occupa de le faire lui-même.
Il appela donc Tom, et il le mit à la roue du gouvernail, en lui montrant comment il fallait tenir le bâtiment. Puis, Hercule, Bat, Actéon, Austin étant placés, les uns aux drisses du cacatois, les autres à celles du perroquet, il s’élança dans la mâture. Grimper les enfléchures des haubans de misaine, les hampes de revers, les enfléchures des haubans du mât de hune, atteindre les barres, ce ne fut qu’un jeu pour le jeune novice. En une minute, il était sur le marchepied de la vergue de perroquet, et il larguait les rabans qui tenaient la voile serrée.
Puis, il reprit pied sur les barres, et il grimpa sur la vergue de cacatois, dont il largua rapidement la voile.
Dick Sand avait fini sa besogne, et, saisissant un des galhaubans de tribord, il se laissa glisser jusqu’au pont.
Là, sur ses indications, les deux voiles furent vigoureusement amurées et bordées, puis les deux vergues hissées à bloc. Les voiles d’étais ayant été ensuite établies entre le grand mât et le mât de misaine, la manœuvre se trouva terminée.
Hercule n’avait rien cassé cette fois.
Le Pilgrim portait alors toutes les voiles qui composaient son gréement. Sans doute, Dick Sand aurait pu y joindre encore les bonnettes de misaine à bâbord ; mais c’était une manœuvre difficile, dans les circonstances actuelles, et, s’il avait fallu les rentrer en cas de grain, on n’aurait pu le faire avec assez de rapidité. Le novice s’en tint donc là.
Tom fut alors relevé de son poste à la roue du gouvernail, que Dick Sand vint reprendre.
La brise fraîchissait. Le Pilgrim, donnant une légère bande sur tribord, glissait rapidement à la surface de la mer, en laissant derrière lui un sillage bien plat, qui témoignait de la pureté de ses lignes d’eau.
« Nous voici en bonne route, mistress Weldon, dit alors Dick Sand, et maintenant, que Dieu nous conserve ce vent favorable ! »
Mrs. Weldon serra la main du jeune novice. Puis, fatiguée de toutes les émotions de cette dernière heure, elle regagna sa cabine et tomba dans une sorte d’assoupissement pénible qui n’était pas du sommeil.
Le nouvel équipage resta sur le pont du brick-goélette, veillant sur le gaillard d’avant, et prêt à obéir aux ordres de Dick Sand, c’est-à-dire à modifier l’orientation des voiles, suivant les variations du vent ; mais, tant que la brise conserverait et cette force et cette direction, il n’y aurait absolument rien à faire.
Pendant tout ce temps, que devenait donc cousin Bénédict ?
Cousin Bénédict s’occupait d’étudier à la loupe un articulé qu’il avait enfin découvert à bord, un simple orthoptère, dont la tête disparaissait sous le prothorax, un insecte aux élytres plates, à l’abdomen arrondi, aux ailes assez longues, qui appartenait à la famille des blattiens et à l’espèce des blattes américaines.
C’était précisément en furetant dans la cuisine de Negoro, qu’il avait fait cette précieuse trouvaille, et au moment où le maître coq allait impitoyablement écraser ledit insecte. De là, une colère, que Negoro laissa froidement passer, d’ailleurs.
Mais, ce cousin Bénédict, savait-il quel changement s’était produit à bord depuis le moment où le capitaine Hull et ses compagnons avaient commencé cette funeste pêche de la jubarte ? Oui, sans doute. Il était même sur le pont, lorsque le Pilgrim arriva en vue des débris de la baleinière. L’équipage du brick-goélette avait donc péri sous ses yeux.
Prétendre que cette catastrophe ne l’avait pas touché, ce serait accuser son cœur. Cette pitié pour autrui, que tout le monde ressent, il l’avait certainement éprouvée. Il s’était également ému de la situation faite à sa cousine. Il était venu serrer la main de Mrs. Weldon, comme pour lui dire : « N’ayez pas peur ! Je suis là ! Je vous reste ! »
Puis, cousin Bénédict était retourné vers sa cabine, afin de réfléchir, sans doute, aux conséquences de ce désastreux événement, aux mesures énergiques qu’il convenait de prendre !
Mais, sur son chemin, il avait rencontré la blatte en question, et comme sa prétention, – justifiée d’ailleurs contre certains entomologistes, – était de prouver que les blattes du genre phoraspés, remarquables par leurs couleurs, ont des mœurs très différentes des blattes proprement dites, il s’était mis à l’étude, oubliant et qu’il y avait eu un capitaine Hull à commander le Pilgrim, et que cet infortuné venait de périr avec son équipage ! La blatte l’absorbait tout entier ! Il ne l’admirait pas moins et il en faisait autant de cas que si cet horrible insecte eût été un scarabée d’or.
La vie, à bord, avait donc repris son cours habituel, bien que chacun dût rester longtemps encore sous le coup d’une si poignante et si imprévue catastrophe.
Pendant cette journée, Dick Sand se multiplia, afin que tout fût en place et qu’il pût parer aux moindres éventualités. Les noirs lui obéissaient avec zèle. L’ordre le plus parfait régnait à bord du Pilgrim. On pouvait donc espérer que tout irait sans encombre.
De son côté, Negoro ne fit plus aucune autre tentative pour se soustraire à l’autorité de Dick Sand. Il parut l’avoir tacitement reconnue. Occupé, comme toujours, dans son étroite cuisine, on ne le vit pas plus qu’auparavant. D’ailleurs, à la moindre infraction, au premier symptôme d’insoumission, Dick Sand était résolu à l’envoyer à fond de cale pour le reste de la traversée. Sur un signe de lui, Hercule eût empoigné le maître coq par la peau du cou. Cela n’aurait pas été long. Dans ce cas, Nan, qui savait faire la cuisine, eût remplacé le cuisinier dans ses fonctions. Negoro devait donc se dire qu’il n’était pas indispensable, et, comme on le surveillait de près, il sembla ne vouloir donner aucune prise contre lui.
Le vent, tout en fraîchissant jusqu’au soir, ne nécessita aucun changement dans la voilure du Pilgrim. Sa solide mâture, son gréement de fer, qui était en bon état, lui eussent permis de supporter, sous cette allure, même une brise plus forte.
Pendant la nuit, il est souvent d’usage de diminuer de toile, et, particulièrement, de serrer les voiles hautes, flèches, perroquets, cacatois, etc. Cela est prudent, pour le cas où quelque rafale tomberait à bord instantanément. Mais Dick Sand crut pouvoir se dispenser de prendre cette précaution. L’état de l’atmosphère ne laissait rien présager de fâcheux, et d’ailleurs le jeune novice, décidé à passer cette première nuit sur le pont, comptait bien avoir l’œil à tout. Puis, c’était une marche plus rapide, et il lui tardait de se trouver sur des parages moins déserts.
Il a été dit que le loch et la boussole étaient les seuls instruments dont Dick Sand pût se servir, afin d’estimer approximativement le chemin parcouru par le Pilgrim.
Pendant cette journée, le novice fit jeter le loch toutes les demi-heures, et il nota les indications fournies par l’instrument.
Quant à la boussole, qui porte aussi le nom de compas, il y en avait deux à bord. L’une était placée dans l’habitacle, sous les yeux de l’homme de barre. Son cadran, éclairé le jour par la lumière diurne, la nuit par deux lampes latérales, indiquait à tout moment quel cap avait le navire, c’est-à-dire la direction qu’il suivait.
L’autre compas était une boussole renversée, fixée aux barreaux de la cabine qu’occupait autrefois le capitaine Hull. De cette façon, sans quitter sa chambre, il pouvait toujours savoir si la route donnée était exactement suivie, si l’homme de barre, par inhabileté ou négligence, ne laissait pas le bâtiment faire de trop grandes embardées.
D’ailleurs, il n’est pas de navire, employé aux voyages de long-cours, qui ne possède au moins deux boussoles, comme il a deux chronomètres. Il faut que l’on puisse comparer ces instruments entre eux, et, conséquemment, contrôler leurs indications.
Le Pilgrim était donc suffisamment pourvu sous ce rapport, et Dick Sand recommanda à ses hommes de prendre le plus grand soin des deux compas, qui lui étaient si nécessaires.
Or, malheureusement, pendant la nuit du 12 au 13 février, tandis que le novice était de quart et tenait la roue du gouvernail, un fâcheux accident se produisit. La boussole renversée, qui était fixée par une virole de cuivre au barrotin de la cabine, se détacha et tomba sur le plancher. On ne s’en aperçut que le lendemain.
Comment cette virole vint-elle à manquer ? c’était assez inexplicable. Il était possible, cependant, qu’elle fût oxydée, et qu’un coup de tangage ou de roulis l’eût détachée du barrotin. Or, précisément, la mer avait été plus dure pendant la nuit. Quoi qu’il en soit, la boussole s’était cassée de manière à ne pouvoir être réparée.
Dick Sand fut très contrarié. Il était réduit, désormais, à s’en rapporter uniquement au compas de l’habitacle. Ce bris de la seconde boussole, personne n’en était responsable, bien évidemment, mais il pouvait avoir des conséquences fâcheuses. Le novice prit donc toutes les mesures pour que le second compas fût à l’abri de tout accident.
Jusqu’alors, sauf cela, tout allait bien à bord du Pilgrim.
Mrs. Weldon, à voir le calme de Dick Sand, avait repris confiance. Ce n’était pas qu’elle se fût jamais abandonnée au désespoir. Avant tout, elle comptait sur la bonté de Dieu. Aussi, en sincère et pieuse catholique, elle se réconfortait par la prière.
Dick Sand s’était arrangé de manière à rester à la barre pendant la nuit. Il dormait cinq ou six heures, le jour, et cela paraissait lui suffire, puisqu’il ne se sentait pas trop fatigué. Pendant ce temps, Tom ou son fils Bat le remplaçaient à la roue du gouvernail, et, grâce à ses conseils, ils devenaient peu à peu de passables timoniers.
Souvent, Mrs. Weldon et le novice causaient ensemble. Dick Sand prenait volontiers conseil de cette femme intelligente et courageuse. Chaque jour, il lui montrait sur la carte du bord le chemin parcouru, qu’il relevait à l’estime, en tenant uniquement compte de la direction et de la vitesse du navire.
« Voyez, mistress Weldon, lui répétait-il souvent, avec ces vents portants, nous ne pouvons manquer d’atteindre le littoral de l’Amérique méridionale. Je ne voudrais pas l’affirmer, mais je crois bien que, lorsque notre bâtiment arrivera en vue de terre, il ne sera pas loin de Valparaiso ! »
Mrs. Weldon ne pouvait douter que la direction du bâtiment ne fût bonne, favorisée surtout par ces vents de nord-ouest. Mais combien le Pilgrim lui semblait être éloigné encore du littoral américain ! Que de dangers, entre lui et la franche terre, à ne compter que ceux qui pouvaient venir d’un changement dans l’état de la mer et du ciel !
Jack, insouciant comme le sont les enfants de son âge, avait repris ses jeux habituels, courant sur le pont, s’amusant avec Dingo. Il trouvait, sans doute, que son ami Dick était moins à lui qu’autrefois, mais sa mère lui avait fait comprendre qu’il fallait laisser le jeune novice tout entier à ses occupations. Le petit Jack s’était rendu à ces raisons et ne dérangeait plus le « capitaine Sand ».
Ainsi se passaient les choses à bord. Les noirs faisaient intelligemment leur besogne et devenaient chaque jour plus pratiques du métier de marin. Tom fut naturellement le maître d’équipage, et c’était bien lui que ses compagnons eussent choisi pour cette fonction. Il commandait le quart, pendant que le novice se reposait, et il avait avec lui son fils Bat et Austin. Actéon et Hercule formaient l’autre quart sous la direction de Dick Sand. De cette façon, tandis que l’un gouvernait, les autres veillaient à l’avant.
Bien que ces parages fussent déserts et qu’un abordage ne fût vraiment pas à craindre, le novice exigeait une surveillance rigoureuse pendant la nuit. Il ne naviguait jamais sans avoir ses feux de position, – un feu vert à tribord, un feu rouge à bâbord, – et, en cela, il agissait sagement.
Toutefois, pendant ces nuits que Dick Sand passait tout entières à la barre, il sentait parfois un irrésistible accablement s’emparer de lui. Sa main gouvernait alors par pur instinct. C’était l’effet d’une fatigue dont il ne voulait pas tenir compte.
Or, il arriva ceci pendant la nuit du 13 au 14 février, c’est que Dick Sand, très fatigué, dut aller prendre quelques heures de repos, et fut remplacé à la barre par le vieux Tom.
Le ciel était couvert d’épais nuages, qui s’étaient abaissés avec le soir sous l’influence de l’air froid. Il faisait donc très sombre, et il eût été impossible de distinguer les hautes voiles, perdues dans les ténèbres. Hercule et Actéon étaient de quart sur le gaillard d’avant.
À l’arrière, le feu de l’habitacle ne laissait filtrer qu’une vague lueur, que reflétait doucement la garniture métallique de la roue du gouvernail. Les fanaux, projetant leurs feux latéralement, laissaient le pont du navire dans une obscurité profonde.
Vers trois heures du matin, une sorte de phénomène d’hypnotisme se produisit alors, dont le vieux Tom n’eut même pas conscience. Ses yeux, qui s’étaient trop longtemps fixés sur un point lumineux de l’habitacle, perdirent subitement le sentiment de la vision, et il tomba dans une véritable somnolence anesthésique.
Non seulement il ne voyait plus, mais on l’eût touché ou pincé fortement, qu’il n’aurait probablement rien senti.
Il ne vit donc pas une ombre qui se glissait sur le pont.
C’était Negoro.
Arrivé à l’arrière, le maître coq plaça sous l’habitacle un objet assez pesant qu’il tenait à la main.
Puis, après avoir observé un instant le cadran lumineux de la boussole, il se retira sans avoir été vu.
Si, le lendemain, Dick Sand eût aperçu cet objet placé par Negoro sous l’habitacle, il se fût empressé de le retirer.
En effet, c’était un morceau de fer, dont l’influence venait d’altérer les indications du compas. L’aiguille aimantée avait été déviée, et au lieu de marquer le nord magnétique, qui diffère un peu du nord du monde, elle marquait le nord-est. C’était donc une déviation de quatre quarts, autrement dit d’un demi-angle droit.
Tom, presque aussitôt, était revenu de son assoupissement. Ses yeux se portèrent sur le compas… Il crut, il dut croire que le Pilgrim n’était pas en bonne direction.
Il donna donc un coup de barre, afin de remettre le cap du navire à l’est… Il le pensait, du moins.
Mais, avec la déviation de l’aiguille, qu’il ne pouvait soupçonner, ce cap, modifié de quatre quarts, fut le sud-est.
Et ainsi, pendant que, sous l’action d’un vent favorable, le Pilgrim était censé suivre la direction voulue, il marchait avec une erreur de quarante-cinq degrés dans sa route !
XI
Tempête
Pendant la semaine qui suivit cet événement, du 14 février au 21, aucun incident ne se produisit à bord. Le vent de nord-ouest fraîchissait peu à peu, et le Pilgrim filait rapidement, à raison de cent soixante milles en moyenne par vingt-quatre heures. C’était à peu près tout ce qu’on pouvait demander à un bâtiment de cette dimension.
Le brick-goélette, dans la pensée de Dick Sand, devait donc se rapprocher des parages plus fréquentés par les longs-courriers, qui cherchent à passer d’un hémisphère à l’autre. Le novice espérait toujours rencontrer un de ces bâtiments, et il avait la formelle intention, soit d’y transborder ses passagers, soit de lui emprunter quelques matelots de renfort et peut-être un officier. Mais, bien que la surveillance fût active, aucun navire ne put être signalé, et la mer était toujours déserte.
Cela ne laissait pas d’étonner quelque peu Dick Sand. Il avait traversé plusieurs fois cette partie du Pacifique pendant ses trois campagnes de pêche aux mers australes. Or, par la latitude et la longitude où le mettait son estime, il était rare qu’il ne se montrât pas quelque bâtiment anglais ou américain, remontant du cap Horn vers l’équateur, ou redescendant vers l’extrême pointe de l’Amérique du Sud.
Mais ce que Dick Sand ignorait, ce qu’il ne pouvait même reconnaître, c’est que le Pilgrim était déjà plus haut en latitude, c’est-à-dire plus au sud qu’il ne le supposait.
Cela tenait à deux raisons :
La première, c’est que les courants de ces parages, dont le novice ne pouvait qu’imparfaitement estimer la vitesse, avaient contribué, sans qu’il lui fût possible de s’en rendre compte, à rejeter le navire hors de sa route.
La seconde, c’est que la boussole, faussée par la main coupable de Negoro, ne donnait plus que des relèvements inexacts, – relèvements que, depuis la perte du second compas, Dick Sand ne pouvait contrôler. De telle sorte que, croyant et devant croire qu’il faisait l’est, en réalité il faisait le sud-est ! La boussole, elle était toujours sous ses yeux. Le loch, on le jetait régulièrement. Ses deux instruments lui permettaient, dans une certaine mesure, de diriger le Pilgrim et d’estimer le nombre de milles parcourus. Mais était-ce donc suffisant ?
Cependant, le novice rassurait toujours, et de son mieux, Mrs. Weldon, que les incidents de cette traversée devaient parfois inquiéter.
« Nous arriverons, nous arriverons ! répétait-il. Nous atteindrons la côte américaine, ici ou là, peu importe, en somme, mais nous ne pouvons manquer d’y atterrir !
– Je n’en doute pas, Dick.
– Évidemment, mistress Weldon, j’aurais le cœur plus tranquille, si vous n’étiez pas à bord, si nous n’avions à répondre que de nous, mais…
– Mais si je n’étais pas à bord, répondit Mrs. Weldon, si cousin Bénédict, Jack, Nan et moi, n’avions pas pris passage sur le Pilgrim, et si, d’autre part, Tom et ses compagnons n’avaient pas été recueillis en mer, Dick, il n’y aurait plus que deux hommes ici, toi et Negoro !… Que serais-tu devenu, seul avec ce méchant homme, dans lequel tu ne peux avoir confiance ? Oui, mon enfant, que serais-tu devenu ?
– J’aurais commencé, répondit résolument Dick Sand, par mettre Negoro hors d’état de nuire.
– Et tu aurais manœuvré seul ?
– Oui… seul… avec l’aide de Dieu ! »
La fermeté de ces paroles était bien faite pour donner espoir à Mrs. Weldon. Et pourtant, en regardant son petit Jack, bien des fois elle se sentait inquiète ! Si la femme ne voulait rien laisser voir de ce qu’éprouvait la mère, elle ne parvenait pas toujours à empêcher quelque secrète angoisse de lui serrer le cœur !
Cependant, si le jeune novice n’était pas assez avancé dans ses études hydrographiques pour faire son point, il possédait un véritable flair de marin, lorsqu’il s’agissait de « sentir le temps ». L’apparence du ciel, d’une part, de l’autre, les indications du baromètre, lui permettaient de se mettre sur ses gardes. Le capitaine Hull, bon météorologiste, lui avait appris à consulter cet instrument, dont les pronostics sont remarquablement sûrs.
Voici, en peu de mots, ce que contiennent les notices relatives à l’observation du baromètre[16] :
1° Lorsque, après une assez longue durée de beau temps, le baromètre commence à baisser d’une manière brusque et continue, la pluie surviendra certainement ; mais, si le beau temps a eu une longue durée, le mercure peut baisser deux ou trois jours dans le tube barométrique avant qu’on aperçoive aucun changement dans l’état de l’atmosphère. Alors, plus il s’écoule de temps entre la chute du mercure et l’arrivée de la pluie, plus longue sera la durée du temps pluvieux.
2° Si, au contraire, pendant un temps pluvieux qui a déjà eu une longue durée, le baromètre commence à s’élever lentement et régulièrement, très certainement le beau temps viendra, et il durera d’autant plus qu’il se sera écoulé un plus long intervalle entre son arrivée et le commencement de la hausse du baromètre.
3° Dans les deux cas qui précèdent, si le changement de temps suit immédiatement le mouvement de la colonne barométrique, ce changement ne durera que très peu.
4° Si le baromètre monte avec lenteur et d’une façon continue pendant deux ou trois jours ou même davantage, il annonce le beau temps, quand bien même la pluie ne cesserait pas pendant ces trois jours, et vice versa ; mais, si le baromètre hausse deux jours ou plus pendant la pluie, puis, le beau temps étant survenu, qu’il recommence à baisser, le beau temps durera très peu, et vice versa.
5° Dans le printemps et dans l’automne, une chute brusque du baromètre présage du vent. Dans l’été, si le temps est très chaud, elle annonce un orage. Dans l’hiver, après une gelée de quelque durée, un rapide abaissement de la colonne barométrique annonce un changement de vent, accompagné de dégel et de pluie ; mais une hausse qui survient pendant une gelée ayant déjà duré un certain temps, pronostique de la neige.
6° Les oscillations rapides du baromètre ne doivent jamais être interprétées comme présageant un temps sec ou pluvieux de quelque durée. Ces indications sont données exclusivement par la hausse ou par la baisse, qui s’opère d’une manière lente et continue.
7° Vers la fin de l’automne, si, après un temps pluvieux et venteux prolongé, le baromètre vient à s’élever, cette hausse annonce le passage du vent au nord et l’approche de la gelée.
Telles sont les conséquences générales à tirer des indications de ce précieux instrument.
C’est là ce que savait parfaitement bien Dick Sand, ce qu’il avait constaté lui-même en diverses circonstances de sa vie de marin, ce qui le rendait très apte à se mettre en garde contre toute éventualité.
Or, précisément, vers le 20 février, les oscillations de la colonne barométrique commencèrent à préoccuper le jeune novice, qui les relevait plusieurs fois par jour avec beaucoup de soin. En effet, le baromètre se mit à baisser d’une manière lente et continue, ce qui présageait de la pluie ; mais cette pluie ayant tardé à tomber, Dick Sand en conclut que le mauvais temps durerait. C’est ce qui devait arriver.
Mais la pluie, c’était le vent, et en effet, à cette date, la brise fraîchit assez pour que l’air se déplaçât avec une vitesse de soixante pieds à la seconde, soit trente et un milles à l’heure[17].
Dick Sand dut prendre alors quelques précautions pour ne pas compromettre la mâture et la voilure du Pilgrim.
Il avait déjà fait serrer le cacatois, le flèche et le clin-foc, et il résolut d’en faire autant du perroquet, puis de prendre deux ris dans le hunier.
Cette dernière opération devait présenter certaines difficultés, avec un équipage peu expérimenté encore. Il n’y avait pas à hésiter, cependant, et personne n’hésita.
Dick Sand, accompagné de Bat et d’Austin, monta dans le gréement du mât de misaine et parvint, non sans peine, à serrer le perroquet. Avec un temps moins menaçant, il aurait laissé les deux vergues sur le mât ; mais, prévoyant qu’il serait probablement obligé de caler ce mât, et peut-être même de le dépasser, il dégréa les deux vergues et les envoya sur le pont. On comprend, en effet, que lorsque le vent devient trop fort, il faut non seulement diminuer la voilure, mais aussi la mâture. C’est un grand soulagement pour le navire, qui, moins chargé dans le haut, n’est plus aussi fatigué par les coups de roulis et de tangage.
Ce premier travail accompli, – et il demanda deux heures, – Dick Sand et ses compagnons s’occupèrent de réduire la surface du hunier en prenant deux ris. Le Pilgrim ne portait pas, comme la plupart des bâtiments modernes, un hunier double, ce qui facilite la manœuvre. Il fallut donc opérer comme autrefois, c’est-à-dire courir sur les marchepieds, ramener à soi une voile battue par le vent et l’amarrer solidement avec ses garcettes. Ce fut difficile, long, périlleux ; mais enfin, le hunier diminué donna moins de prise au vent, et le brick-goélette fut notablement soulagé.
Dick Sand redescendit avec Bat et Austin. Le Pilgrim se trouva alors dans les conditions de navigabilité exigées par cet état de l’atmosphère, auquel on a donné la qualification de « grand frais ».
Pendant les trois jours qui suivirent, 20, 21 et 22 février, la force et la direction du vent ne se modifièrent pas sensiblement. Toutefois, le mercure continuait à baisser dans le tube barométrique, et, dans cette dernière journée, le novice nota qu’il se tenait continuellement au-dessous de vingt-huit pouces sept dixièmes[18].
Nulle apparence, d’ailleurs, que le baromètre se relevât avant quelque temps. L’aspect du ciel était mauvais et extrêmement venteux. En outre, des brumes épaisses le couvraient constamment. Leur couche était même si profonde qu’on n’apercevait plus le soleil, et qu’il eût été difficile de préciser l’endroit de son coucher et de son lever.
Dick Sand commença à s’inquiéter. Il ne quittait plus le pont. Il dormait à peine. Cependant, son énergie morale lui permettait de refouler ses angoisses au plus profond de son cœur.
Le lendemain, 23 février, la brise parut mollir un peu dans la matinée, mais Dick Sand ne s’y fia pas. Il eut raison, car dans l’après-midi le vent rafraîchit et la mer devint plus dure.
Vers quatre heures, Negoro, qu’on voyait rarement, quitta le poste et monta sur le gaillard d’avant. Dingo dormait dans quelque coin, sans doute, car il n’aboya pas comme à l’ordinaire.
Negoro, toujours silencieux, resta pendant une demi-heure à observer l’horizon.
De longues lames se succédaient, sans encore s’entrechoquer. Toutefois, elles étaient plus hautes que la force du vent ne le comportait. On devait en conclure qu’il y avait de grands mauvais temps dans l’ouest, à une distance assez rapprochée peut-être, et qu’ils ne tarderaient pas à atteindre ces parages.
Negoro regarda cette vaste étendue de mer, qui était profondément troublée autour du Pilgrim. Puis, ses yeux, toujours froids et secs, se dirigèrent vers le ciel.
L’aspect du ciel était inquiétant. Les vapeurs se déplaçaient avec des vitesses très différentes. Les nuages de la zone supérieure couraient plus rapidement que ceux des basses couches de l’atmosphère. Il fallait donc prévoir le cas, assez prochain, où ces lourdes masses s’abaisseraient et pourraient changer en tempête, peut-être en ouragan, ce qui n’était encore qu’une brise à l’état de grand frais, c’est-à-dire un déplacement de l’air à raison de quarante-trois milles à l’heure.
Soit que Negoro ne fût pas homme à s’effrayer, soit qu’il ne comprît rien aux menaces du temps, il ne parut pas être impressionné. Cependant, un mauvais sourire parut sur ses lèvres. On eût dit, en fin de compte, que cet état de choses était plutôt fait pour lui plaire que pour lui déplaire. Un instant, il monta sur le beaupré et rampa jusqu’aux liures, afin d’étendre la portée de son regard, comme s’il eût cherché quelque indice à l’horizon. Puis, il redescendit, et tranquillement, sans avoir prononcé un seul mot, sans avoir fait un geste, il regagna le poste de l’équipage.
Cependant, au milieu de toutes ces redoutables conjonctures, il existait une circonstance heureuse, dont chacun devait tenir compte à bord : c’est que ce vent, si violent qu’il fût ou dût devenir, était favorable, et que le Pilgrim semblait rallier rapidement la côte américaine. Si même le temps ne tournait pas à la tempête, cette navigation continuerait à se faire sans grand danger, et les véritables périls ne surgiraient que lorsqu’il s’agirait d’atterrir sur un point mal déterminé du littoral.
C’est bien ce que se demandait déjà Dick Sand. Une fois qu’il aurait connaissance de la terre, comment manœuvrerait-il, s’il ne rencontrait pas quelque pilote, quelque pratique de la côte ? Au cas où le mauvais temps l’obligerait à chercher un port de refuge, que ferait-il, puisque ce littoral lui était absolument inconnu ? Sans doute, il n’avait pas encore à se préoccuper de cette éventualité. Cependant, l’heure venue, il y aurait lieu de prendre une détermination. Eh bien, Dick Sand la prendrait.
Pendant les treize jours qui s’écoulèrent du 24 février au 9 mars, l’état de l’atmosphère ne se modifia pas d’une façon sensible. Le ciel était toujours chargé de lourdes brumes. Durant quelques heures, le vent diminuait, puis il se reprenait à souffler avec la même force. Deux ou trois fois, le baromètre remonta, mais son oscillation, comprenant une douzaine de lignes, était trop brusque pour annoncer un changement de temps et un retour à des vents plus maniables. D’ailleurs, la colonne barométrique rebaissait presque aussitôt, et rien ne pouvait faire espérer la fin de ce mauvais temps dans un délai rapproché.
De gros orages éclatèrent aussi, qui inquiétèrent très sérieusement Dick Sand. Deux ou trois fois la foudre frappa les lames à quelques encablures du navire seulement. Puis, la pluie tomba à torrents, et il se fit de ces tourbillons de vapeurs à demi condensées qui entourèrent le Pilgrim d’un épais brouillard.
Pendant des heures entières, l’homme de vigie n’avait plus aucune vue, et l’on marchait à l’aventure.
Bien que le bâtiment, quoique fortement appuyé sur les lames, fût horriblement secoué, Mrs. Weldon, heureusement, supportait ce roulis et ce tangage sans en être incommodée. Mais son petit garçon fut très éprouvé, et elle dut lui donner tous ses soins.
Quant au cousin Bénédict, il n’était pas plus malade que les blattes américaines, dont il faisait sa société, et il passait son temps à étudier, comme s’il eût été tranquillement installé dans son cabinet de San Francisco.
Très heureusement aussi, Tom et ses compagnons se trouvèrent peu sensibles au mal de mer, et ils purent continuer à venir en aide au jeune novice, – absolument habitué, lui, à tous ces mouvements désordonnés d’un navire qui fuit devant le temps.
Le Pilgrim courait rapidement sous cette voilure réduite, et déjà Dick Sand prévoyait qu’il faudrait la réduire encore. Mais il voulait tenir bon, tant qu’il serait possible de le faire sans danger. Suivant son estime, la côte ne devait plus être éloignée. On veillait donc avec soin. Toutefois, le novice ne pouvait guère se fier aux yeux de ses compagnons pour découvrir les premiers indices de la terre. En effet, quelque bonne vue qu’il ait, celui qui n’est pas habitué à interroger les horizons de mer est inhabile à démêler les premiers contours d’une côte, surtout au milieu des brumes. Aussi, Dick Sand dut-il veiller lui-même, et souvent montait-il jusque dans les barres, pour mieux voir. Mais rien n’apparaissait encore du littoral américain.
Ceci l’étonnait, et Mrs. Weldon, à quelques mots qui lui échappèrent, comprit cet étonnement.
C’était le 9 mars. Le novice se tenait à l’avant, tantôt observant la mer et le ciel, tantôt regardant la mâture du Pilgrim qui commençait à fatiguer sous la force du vent.
« Tu ne vois rien encore, Dick ? lui demanda-t-elle, à un moment où il venait d’abandonner la longue-vue.
– Rien, mistress Weldon, rien, répondit le novice, et, cependant, l’horizon semble se dégager un peu sous ce vent violent qui va fraîchir encore.
– Et, suivant toi, Dick, la côte américaine ne doit pas être éloignée, maintenant ?
– Elle ne peut l’être, mistress Weldon, et si quelque chose m’étonne, c’est de ne pas en avoir déjà connaissance !
– Cependant, reprit Mrs. Weldon, le navire a toujours fait bonne route.
– Toujours, depuis que le vent s’est établi dans le nord-ouest, répondit Dick Sand, c’est-à-dire depuis le jour où nous avons perdu notre malheureux capitaine et son équipage ! C’était le 10 février. Nous sommes au 9 mars. Il y a donc de cela vingt-sept jours !
– Mais, à cette époque, à quelle distance étions-nous alors de la côte ? demanda Mrs. Weldon.
– À quatre mille cinq cents milles environ, mistress Weldon. S’il est des choses sur lesquelles j’ai plus d’un doute, ce chiffre, du moins, je puis le garantir à vingt milles près.
– Et quelle a été la vitesse du navire ?
– En moyenne, cent quatre-vingts milles par jour, depuis que le vent a fraîchi, répondit le novice. Aussi, je suis surpris de ne pas être en vue de la terre ! Et ce qui est plus extraordinaire encore, c’est que nous ne rencontrons pas même un seul des bâtiments qui fréquentent ordinairement ces parages !
– N’as-tu pu te tromper, Dick, reprit Mrs. Weldon, en estimant la vitesse du Pilgrim ?
– Non, mistress Weldon. Sur ce point-là, je n’ai pu me tromper. Le loch a été jeté toutes les demi-heures, et j’ai relevé très exactement ses indications. – Tenez, je vais le faire jeter à nouveau, et vous verrez que nous marchons en ce moment à raison de dix milles à l’heure, ce qui nous donnerait plus de deux cents milles par jour ! »
Dick Sand appela Tom et lui donna l’ordre de jeter le loch, – opération à laquelle le vieux noir était maintenant fort habitué.
Le loch, solidement amarré à l’extrémité de la ligne, fut apporté et envoyé dehors.
Vingt-cinq brasses étaient à peine déroulées, lorsque la ligne mollit subitement entre les mains de Tom.
« Ah ! monsieur Dick, s’écria-t-il.
– Eh bien, Tom ?
– La ligne a cassé !
– Cassé ! s’écria Dick Sand ! Et le loch est perdu ! »
Le vieux Tom montra le bout de la ligne qui était resté dans sa main.
Il n’était que trop vrai. Ce n’était point l’amarrage qui avait manqué. La ligne s’était rompue par son milieu. Et, cependant, cette ligne, c’était du filin de premier brin. Il fallait donc que les torons, au point de rupture, eussent été singulièrement usés ! Ils l’étaient, en effet, et c’est ce que put constater Dick Sand, lorsqu’il eut le bout de la ligne entre les mains ! Mais l’avaient-ils été par l’usage, c’est ce que le novice, devenu défiant, se demanda.
Quoi qu’il en soit, le loch était maintenant perdu, et Dick Sand n’avait plus aucun moyen d’évaluer exactement la vitesse de son navire. Pour tout instrument, il ne possédait plus qu’une boussole, et il ne savait pas que ses indications étaient fausses !
Mrs. Weldon le vit si attristé de cet accident, qu’elle ne voulut pas insister, et, le cœur bien gros, elle se retira dans sa cabine.
Mais si la vitesse du Pilgrim et, par suite, le chemin parcouru ne pouvaient plus être estimés, il fut facile de constater que le sillage du navire ne diminuait pas.
En effet, le lendemain 10 mars, le baromètre tomba à vingt-huit pouces deux dixièmes[19]. C’était l’annonce d’un de ces coups de vent qui font jusqu’à soixante milles à l’heure.
Il devint urgent de modifier encore une fois l’état de la voilure, afin de ne pas compromettre la sécurité du bâtiment.
Dick Sand résolut d’amener son mât de perroquet et son mât de flèche, et de serrer ses basses voiles, afin de ne plus naviguer que sous son petit foc et son hunier au bas ris.
Il appela Tom et ses compagnons pour l’aider dans cette opération difficile, qui, malheureusement, ne pouvait s’exécuter avec rapidité.
Et cependant, le temps pressait, car la tempête se déchaînait déjà avec violence.
Dick Sand, Austin, Actéon et Bat montèrent dans la mâture, pendant que Tom restait au gouvernail, et Hercule sur le pont, afin de mollir les drisses aussitôt qu’on le lui commanderait.
Après de nombreux efforts, le mât de flèche et le mât de perroquet furent dépassés, non sans que ces braves gens eussent risqué cent fois d’être précipités à la mer, tant les coups de roulis secouaient la mâture. Puis, le hunier ayant été diminué et la misaine serrée, le brick-goélette ne porta plus que le petit foc et le hunier au bas ris.
Bien que sa voilure fût alors extrêmement réduite, le Pilgrim n’en continua pas moins de marcher avec une vitesse excessive.
Le 12, le temps prit encore une plus mauvaise apparence. Ce jour-là, dès l’aube, Dick Sand ne vit pas sans effroi le baromètre tomber à vingt-sept pouces neuf dixièmes[20].
C’était une véritable tempête qui se déclarait, et telle que le Pilgrim ne pouvait porter même le peu de toile qui lui restait.
Dick Sand, voyant que son hunier allait être déchiré, donna l’ordre de le serrer.
Mais ce fut en vain. Une rafale plus violente s’abattit en ce moment sur le navire et arracha la voile. Austin, qui se trouvait sur la vergue du petit hunier, fut frappé par l’écoute de bâbord. Blessé, mais assez légèrement, il put redescendre sur le pont.
Dick Sand, extrêmement inquiet, n’avait plus qu’une pensée : c’est que le navire, poussé avec une telle furie, allait se briser d’un instant à l’autre, car, suivant son estime, les écueils du littoral ne pouvaient être éloignés. Il retourna donc sur l’avant, mais il ne vit rien qui eût l’apparence d’une terre et revint au gouvernail.
Un instant après, Negoro monta sur le pont. Là, soudain, comme malgré lui, son bras se tendit vers un point de l’horizon. On eût dit qu’il reconnaissait quelque haute terre dans les brumes !…
Encore une fois, il sourit méchamment, et, sans rien dire de ce qu’il avait pu voir, il revint à son poste.
XII
À l’horizon
À cette date, la tempête prit sa forme la plus terrible, celle de l’ouragan. Le vent avait halé le sud-ouest. L’air se déplaçait avec une vitesse de quatre-vingt-dix milles[21] à l’heure.
C’était bien un ouragan, en effet, un de ces coups de vent terribles, qui jettent à la côte tous les navires d’une rade, et auxquels, même à terre, les constructions les plus solides ne peuvent résister. Tel fut celui qui, le 25 juillet 1825, dévasta la Guadeloupe. Lorsque de lourds canons de vingt-quatre sont enlevés de leurs affûts, que l’on songe à ce que peut devenir un bâtiment qui n’a d’autre point d’appui qu’une mer démontée ! Et cependant, c’est à sa mobilité seule qu’il peut devoir son salut ! Il cède aux poussées du vent, et, pourvu qu’il soit solidement construit, il est en état de braver les plus violents coups de mer. C’était le cas du Pilgrim.
Quelques minutes après que le hunier eut été mis en pièces, le petit foc fut emporté à son tour. Dick Sand dut alors renoncer à établir même un tourmentin, petite voile de forte toile, qui aurait rendu le navire plus facile à gouverner.
Le Pilgrim courait donc à sec de toile, mais le vent avait prise sur sa coque, sa mâture, son gréement, et il n’en fallait pas plus pour lui imprimer encore une excessive rapidité. Quelquefois même, il semblait émerger des flots, et c’était à croire qu’il les effleurait à peine.
Dans ces conditions, le roulis du navire, ballotté sur les énormes lames que soulevait la tempête, était effrayant. Il y avait à craindre de recevoir quelque monstrueux coup de mer par l’arrière. Ces montagnes d’eau couraient plus vite que le brick-goélette et menaçaient de le frapper en poupe, s’il ne s’élevait pas assez vite. C’est là un extrême danger pour tout navire qui fuit devant la tempête.
Mais que faire pour parer à cette éventualité ? On ne pouvait imprimer au Pilgrim une vitesse plus considérable, puisqu’il n’aurait pas conservé le moindre morceau de toile. Il fallait donc essayer de le maintenir autant que possible au moyen du gouvernail, dont l’action était souvent impuissante.
Dick Sand ne quittait plus la barre. Il s’était amarré au milieu du corps, afin de ne pas être emporté par quelque coup de mer. Tom et Bat, attachés aussi, se tenaient prêts à lui venir en aide. Hercule et Actéon, cramponnés aux bittes, veillaient à l’avant.
Quant à Mrs. Weldon, au petit Jack, au cousin Bénédict, à Nan, ils restaient, par ordre du novice, dans les cabines de l’arrière. Mrs. Weldon aurait préféré demeurer sur le pont, mais Dick Sand s’y était opposé formellement, car c’eût été s’exposer sans nécessité.
Tous les panneaux avaient été hermétiquement condamnés. On devait espérer qu’ils résisteraient, au cas où quelque formidable paquet de mer tomberait à bord. Si, par malheur, ils cédaient sous le poids de ces avalanches, le navire pouvait emplir et sombrer. Très heureusement aussi, l’arrimage avait été fait convenablement, de telle sorte que, malgré la bande effroyable que donnait le brick-goélette, son chargement ne se déplaçait pas.
Dick Sand avait encore réduit le nombre d’heures qu’il donnait au sommeil. Aussi, Mrs. Weldon en vint-elle à craindre qu’il ne tombât malade. Elle obtint de lui qu’il consentît à prendre quelque repos.
Or, ce fut encore pendant qu’il était couché, dans la nuit du 13 au 14 mars, qu’un nouvel incident se produisit.
Tom et Bat se trouvaient à l’arrière, lorsque Negoro, qui paraissait rarement sur cette partie du pont, s’approcha et sembla même vouloir lier conversation avec eux ; mais Tom et son fils ne lui répondirent pas.
Tout d’un coup, dans un violent coup de roulis, Negoro tomba, et il aurait été sans doute jeté à la mer, s’il ne se fût retenu à l’habitacle.
Tom poussa un cri, craignant que la boussole n’eût été cassée.
Dick Sand, dans un instant d’insomnie, entendit ce cri, et, se précipitant hors du poste, il accourut sur l’arrière.
Negoro s’était déjà relevé, mais il tenait dans sa main le morceau de fer qu’il venait d’ôter de dessous l’habitacle, et il le fit disparaître avant que Dick Sand ne l’eût aperçu.
Negoro avait-il donc intérêt à ce que l’aiguille aimantée reprît sa direction vraie ? Oui, car ces vents de sud-ouest le servaient maintenant !…
« Qu’y a-t-il ? demanda le novice.
– C’est ce cuisinier de malheur qui vient de tomber sur la boussole ! » répondit Tom.
À ces mots, Dick Sand, inquiet au plus haut point, se pencha sur l’habitacle… Il était en bon état, et le compas, éclairé par les lampes, reposait toujours sur ses deux cercles concentriques.
Le cœur du jeune novice se desserra. Le bris de l’unique boussole du bord eût été un malheur irréparable.
Mais ce que Dick Sand n’avait pu observer, c’est que, depuis l’enlèvement du morceau de fer, l’aiguille avait repris sa position normale et indiquait exactement le nord magnétique, tel qu’il devait être sous ce méridien.
Toutefois, si l’on ne pouvait rendre Negoro responsable d’une chute qui semblait être involontaire, Dick Sand avait raison de s’étonner qu’il fût, à cette heure, à l’arrière du bâtiment.
« Que faites-vous là ? lui demanda-t-il.
– Ce qui me plaît, répondit Negoro.
– Vous dites !… s’écria Dick Sand, qui ne put retenir un mouvement de colère.
– Je dis, répondit le maître coq, qu’il n’y a pas de règlement qui défende de se promener sur l’arrière !
– Eh bien, ce règlement, je le fais, répondit Dick Sand, et je vous interdis, à vous, de venir à l’arrière !
– Vraiment ! » répondit Negoro.
Cet homme, si maître de lui, fit alors un geste de menace.
Le novice tira de sa poche un revolver, et le dirigeant sur le maître coq :
« Negoro, dit-il, sachez bien que ce revolver ne me quitte pas, et qu’au premier acte d’insubordination, je vous casserai la tête ! »
En ce moment, Negoro se sentit irrésistiblement courbé jusqu’au pont.
C’était Hercule, qui venait simplement de poser sa lourde main sur son épaule.
« Capitaine Sand, dit le géant, voulez-vous que je jette ce coquin par-dessus le bord ? Ça régalera les poissons, qui ne sont pas difficiles !
– Pas encore », répondit Dick Sand.
Negoro se releva, dès que la main du noir ne pesa plus sur lui. Mais, en passant devant Hercule :
« Nègre maudit, murmura-t-il, tu me le payeras ! »
Cependant, le vent venait de changer, ou du moins il semblait avoir sauté de quarante-cinq degrés. Et pourtant, chose singulière, qui frappa le novice, rien dans l’état de la mer n’indiquait ce changement. Le navire avait toujours le même cap, mais le vent et les lames, au lieu de le prendre directement par l’arrière, le frappaient maintenant par la hanche de bâbord, – situation assez dangereuse, qui expose un bâtiment à recevoir de mauvais coups de mer. Aussi Dick Sand fut-il obligé de laisser porter de quatre quarts pour continuer à fuir devant la tempête.
Mais, d’autre part, son attention était éveillée plus que jamais. Il se demandait s’il n’y avait pas quelque rapport entre la chute de Negoro et le bris du premier compas. Qu’était venu faire là le maître coq ? Est-ce qu’il avait un intérêt quelconque à ce que la seconde boussole fût aussi mise hors de service ? Quel aurait pu être cet intérêt ? Cela ne s’expliquait en aucune façon. Negoro ne devait-il pas désirer, comme tous le désiraient, d’accoster le plus tôt possible la côte américaine ?
Lorsque Dick Sand parla de cet incident à Mrs. Weldon, celle-ci, bien qu’elle partageât sa méfiance dans une certaine mesure, ne put trouver de motif plausible à ce qui aurait été une criminelle préméditation de la part du maître coq.
Cependant, par prudence, Negoro fut très surveillé. Du reste, il tint compte des ordres du novice, et il ne se hasarda plus à venir sur l’arrière du bâtiment, où son service ne l’appelait jamais. D’ailleurs, Dingo y fut installé en permanence, et le cuisinier n’eut garde de l’approcher.
Pendant toute la semaine, la tempête ne diminua pas. Le baromètre baissa encore. Du 14 au 26 mars, il fut impossible de profiter d’une seule accalmie pour installer quelques voiles. Le Pilgrim fuyait dans le nord-est avec une vitesse qui ne pouvait être inférieure à deux cents milles par vingt-quatre heures, et la terre ne paraissait pas ! Et cependant, cette terre, c’était l’Amérique, qui est jetée comme une immense barrière entre l’Atlantique et le Pacifique, sur une longueur de plus de cent vingt degrés !
Dick Sand se demanda s’il n’était pas fou, s’il avait encore le sentiment du vrai, si, depuis tant de jours, à son insu, il ne courait pas dans une direction fausse ! Non ! il ne pouvait s’abuser à ce point ! Le soleil, bien qu’il ne pût l’apercevoir dans les brumes, se levait toujours devant lui pour se coucher derrière lui ! Mais alors, cette terre, avait-elle donc disparu ? Cette Amérique, sur laquelle son navire se briserait peut-être, où était-elle, si elle n’était pas là ? Que ce fût le continent sud ou le continent nord, – car tout était possible dans ce chaos, – le Pilgrim ne pouvait manquer l’un ou l’autre ! Que s’était-il passé depuis le début de cette effroyable tempête ? Que se passait-il encore, puisque cette côte, qu’elle fût le salut ou la perte, n’apparaissait pas ? Dick Sand devait-il donc supposer qu’il était trompé par sa boussole, dont il ne pouvait plus contrôler les indications, puisque le second compas lui manquait pour faire ce contrôle ? En vérité, il eut cette crainte que pouvait justifier l’absence de toute terre !
Aussi, lorsqu’il n’était plus à la barre, Dick Sand ne cessait-il de dévorer la carte des yeux ! Mais il avait beau l’interroger, elle ne pouvait lui donner le mot d’une énigme qui, dans la situation que Negoro lui avait faite, était incompréhensible pour lui, comme elle l’eût été pour tout autre !
Ce jour-là, pourtant, 21 mars, vers huit heures du matin, il se produisit un incident de la plus haute gravité.
Hercule, de vigie à l’avant, fit entendre ce cri :
« Terre ! terre ! »
Dick Sand bondit vers le gaillard d’avant. Hercule, qui ne pouvait avoir des yeux de marin, ne se trompait-il pas ?
« La terre ! s’écria Dick Sand.
– Là », répondit Hercule, en montrant un point presque imperceptible à l’horizon dans le nord-est.
On s’entendait à peine parler au milieu des mugissements de la mer et du ciel.
« Vous avez vu la terre ?… dit le novice.
– Oui », répondit Hercule en affirmant de la tête.
Et sa main se tendit encore vers bâbord devant.
Le novice regardait… Il ne voyait rien.
À ce moment, Mrs. Weldon, qui avait entendu le cri poussé par Hercule, monta sur le pont, malgré sa promesse de ne point y venir.
« Mistress !… » s’écria Dick Sand.
Mrs. Weldon, ne pouvant se faire entendre, essaya, elle aussi, d’apercevoir cette terre signalée par le noir, et semblait avoir concentré toute sa vie dans ses yeux.
Il faut croire que la main d’Hercule indiquait mal le point de l’horizon qu’il voulait montrer, car ni Mrs. Weldon, ni le novice ne purent rien voir.
Mais, tout à coup, Dick Sand étendit la main à son tour.
« Oui ! oui ! terre ! » dit-il.
Une sorte de sommet venait d’apparaître dans une éclaircie des brumes. Ses yeux de marin ne pouvaient le tromper.
« Enfin ! s’écria-t-il, enfin ! »
Il se tenait fiévreusement au bastingage. Mrs. Weldon, soutenue par Hercule, ne cessait de regarder cette terre presque inespérée.
La côte, formée par ce haut sommet, se relevait alors à dix milles sous le vent par bâbord. L’éclaircie s’étant complètement faite dans une déchirure des nuages, on la revit plus distinctement. C’était sans doute quelque promontoire du continent américain. Le Pilgrim, sans voiles, n’était pas en état de pointer sur lui, mais il ne pouvait manquer d’y atterrir.
Ce ne devait plus être qu’une question de quelques heures. Or, il était huit heures du matin. Donc, bien certainement, avant midi, le Pilgrim serait près de la terre.
Sur un signe de Dick Sand, Hercule reconduisit à l’arrière Mrs. Weldon, car elle n’aurait pu résister à la violence du tangage.
Le novice resta un instant encore à l’avant, puis, il revint à la barre, près du vieux Tom.
Il voyait donc enfin cette côte, si tardivement reconnue, si ardemment désirée ! mais c’était maintenant avec un sentiment d’épouvante !
En effet, dans les conditions où se trouvait le Pilgrim, c’est-à-dire fuyant devant la tempête, la terre sous le vent, c’était l’échouage avec toutes ses terribles éventualités.
Deux heures se passèrent. Le promontoire se montrait alors par le travers du navire.
À ce moment, on vit Negoro monter sur le pont. Cette fois, il regarda la côte avec une extrême attention, remua la tête en homme qui saurait à quoi s’en tenir, et redescendit, après avoir prononcé un nom que personne ne put entendre.
Dick Sand, lui, cherchait à apercevoir le littoral qui devait s’arrondir en arrière du promontoire.
Deux heures s’écoulèrent. Le promontoire se dressait par bâbord derrière, mais la côte ne se dessinait pas encore.
Cependant, le ciel s’éclaircissait à l’horizon, et une haute côte, telle que devait précisément être la terre américaine, bordée par l’énorme chaîne des Andes, eût été visible de plus de vingt milles.
Dick Sand prit sa longue-vue et la promena lentement sur tout l’horizon de l’est.
Rien ! Il ne voyait plus rien !
À deux heures après-midi, toute trace de terre s’était effacée en arrière du Pilgrim. En avant, la lunette ne pouvait saisir un profil quelconque d’une côte haute ou basse.
Un cri échappa alors à Dick Sand, et, quittant aussitôt le pont, il descendit précipitamment dans la cabine où se tenait Mrs. Weldon avec le petit Jack, Nan et cousin Bénédict.
« Une île ! ce n’était qu’une île ! dit-il.
– Une île, Dick ! mais laquelle ? demanda Mrs. Weldon.
– La carte nous le dira ! » répondit le novice.
Et, courant au poste, il en rapporta la carte du bord.
« Là, mistress Weldon, là ! dit-il. Cette terre dont nous avons eu connaissance, ce ne peut être que ce point perdu au milieu du Pacifique ! ce ne peut être que l’île de Pâques ! Il n’y en a pas d’autres dans ces parages !
– Et nous l’avons déjà laissée en arrière ? demanda Mrs. Weldon.
– Oui, bien au vent à nous ! »
Mrs. Weldon regardait attentivement l’île de Pâques, qui ne formait qu’un point imperceptible sur la carte.
« Et à quelle distance est-elle de la côte américaine ?
– À trente-cinq degrés.
– Ce qui fait ?…
– Environ deux mille milles.
– Mais le Pilgrim n’a donc pas marché, puisque nous sommes encore si éloignés du continent ?
– Mistress Weldon, répondit Dick Sand, qui passa un instant sa main sur son front comme pour concentrer ses idées, je ne sais… je ne puis expliquer ce retard incroyable !… Non ! je ne puis… à moins que les indications de la boussole n’aient été fausses !… Mais cette île ne peut être que l’île de Pâques, puisque nous avons dû fuir vent arrière dans le nord-est, et il faut remercier le Ciel, qui m’a permis de relever notre position. Oui ! c’est l’île de Pâques ! Oui ! elle est encore à deux mille milles de la côte ! Je sais enfin où nous a poussés la tempête, et, si elle s’apaise, nous pourrons accoster avec quelques chances de salut le continent américain ! Maintenant, du moins, notre navire n’est plus perdu sur l’immensité du Pacifique ! »
Cette confiance, que témoignait le jeune novice, fut partagée de tous ceux qui l’entendaient parler. Mrs. Weldon, elle-même, se laissa gagner. Il semblait vraiment que ces pauvres gens fussent au bout de leurs peines, et que le Pilgrim, se trouvant au vent de son port, n’eût plus qu’à attendre la pleine mer pour y entrer !
L’île de Pâques, – de son véritable nom Vaï-Hou, – découverte par David en 1686, visitée par Cook et Lapérouse, est située par 27° de latitude sud et 112° de longitude est. Si le brick-goélette avait été ainsi entraîné de plus de quinze degrés au nord, cela était évidemment dû à cette tempête du sud-ouest devant laquelle il avait été obligé de fuir.
Donc, le Pilgrim était encore à deux mille milles de la côte. Toutefois, sous l’impulsion de ce vent qui soufflait en foudre, il devait en moins de dix jours avoir atteint un point quelconque du littoral du Sud-Amérique.
Mais ne pouvait-on espérer, ainsi que l’avait dit le novice, que le temps deviendrait plus maniable, et qu’il serait possible d’établir quelque voile, lorsqu’on aurait connaissance de la terre ?
C’était encore l’espoir de Dick Sand. Il se disait que cet ouragan, qui durait depuis tant de jours, finirait peut-être par se « tuer ». Et maintenant que, grâce au relèvement de l’île de Pâques, il connaissait exactement sa position, il était fondé à croire que, redevenu maître de son bâtiment, il saurait le conduire en lieu sûr.
Oui ! d’avoir eu connaissance de ce point isolé au milieu de la mer, comme par une faveur providentielle, cela avait rendu confiance à Dick Sand. S’il allait toujours au caprice d’un ouragan, qu’il ne pouvait maîtriser, du moins, il n’allait plus tout à fait en aveugle.
Le Pilgrim, d’ailleurs, solidement construit et gréé, avait peu souffert pendant ces rudes attaques de la tempête. Ses avaries se réduisaient uniquement à la perte du hunier et du petit foc, – perte qu’il serait aisé de réparer. Pas une goutte d’eau n’avait pénétré par les coutures bien étanches de la coque et du pont. Les pompes étaient parfaitement franches. Sous ce rapport, il n’y avait rien à craindre.
Restait donc cet interminable ouragan dont rien ne semblait devoir modérer la fureur. Si, dans une certaine mesure, Dick Sand pouvait mettre son navire en état de lutter contre la tourmente, il ne pouvait ordonner à ce vent de mollir, à ces lames de s’apaiser, à ce ciel de se rasséréner. À bord, s’il était « maître après Dieu », hors du bord, Dieu seul commandait aux vents et aux flots.
XIII
Terre ! Terre !
Cependant, cette confiance, dont s’emplissait instinctivement le cœur de Dick Sand, allait être en partie justifiée.
Le lendemain, 27 mars, la colonne de mercure s’éleva dans le tube barométrique. L’oscillation ne fut ni brusque ni considérable : quelques lignes seulement, mais la progression parut devoir être continue. La tempête allait évidemment entrer dans sa période décroissante, et, si la mer resta excessivement dure, on put constater que le vent diminuait, en remontant légèrement vers l’ouest.
Dick Sand ne pouvait encore songer à mettre de la toile dehors. La moindre voile eût été emportée. Toutefois, il espérait que vingt-quatre heures ne s’écouleraient pas sans qu’il eût la possibilité de gréer un tourmentin.
Pendant la nuit, en effet, le vent mollit assez notablement, si on le comparait à ce qu’il avait été jusqu’alors, et le navire fut moins secoué par ces violents coups de roulis qui avaient menacé de le disloquer.
Les passagers commencèrent à reparaître sur le pont. Ils ne couraient plus le risque d’être emportés par quelque paquet de mer.
Ce fut Mrs. Weldon qui, la première, quitta le carré où Dick Sand, par prudence, l’avait obligée à se renfermer pendant toute la durée de cette longue tempête. Elle vint causer avec le novice, qu’une volonté vraiment surhumaine avait rendu capable de résister à tant de fatigues. Amaigri, pâle sous le hâle de son teint, il eût dû être affaibli par la privation de ce sommeil, si nécessaire à son âge ! Non ! sa vaillante nature résistait à tout. Peut-être payerait-il cher un jour cette période d’épreuves ! Mais ce n’était pas le moment de se laisser abattre. Dick Sand s’était dit tout cela, et Mrs. Weldon le trouva aussi énergique qu’il l’avait jamais été.
Et puis, il avait confiance, ce brave Sand, et si la confiance ne se commande pas, du moins, elle commande.
« Dick, mon cher enfant, mon capitaine ! dit Mrs. Weldon en tendant la main au jeune novice.
– Ah ! mistress Weldon, s’écria Dick Sand en souriant, vous lui désobéissez à votre capitaine ! Vous revenez sur le pont, vous quittez votre cabine malgré ses… prières !
– Oui, je te désobéis, répondit Mrs. Weldon ; mais j’ai comme un pressentiment que la tempête se calme ou va se calmer !
– Elle se calme, en effet, mistress Weldon, répondit le novice. Vous ne vous trompez pas ! Le baromètre n’a pas baissé depuis hier. Le vent a molli, et j’ai lieu de croire que nos plus dures épreuves sont passées.
– Le Ciel t’entende, Dick ! Ah ! tu as bien souffert, mon pauvre enfant ! Tu as fait là…
– Mon strict devoir, mistress Weldon.
– Mais vas-tu pouvoir enfin prendre quelque repos ?
– Du repos ! répondit le novice. Je n’ai pas besoin de repos, mistress Weldon ! Je me porte bien, Dieu merci, et il faut que j’aille jusqu’au bout ! Vous m’avez nommé capitaine, et je resterai capitaine jusqu’au moment où tous les passagers du Pilgrim seront en sûreté.
– Dick, reprit Mrs. Weldon, mon mari et moi, nous n’oublierons jamais ce que tu viens de faire.
– Dieu a tout fait, répondit Dick Sand, tout !
– Mon enfant, je te répète que, par ton énergie morale et physique, tu t’es montré un homme, un homme digne de commander, et avant peu, aussitôt que tes études seront achevées, – mon mari ne me démentira pas, – tu commanderas pour la maison James W. Weldon !
– Moi… moi !… s’écria Dick Sand, dont les yeux se voilèrent de larmes.
– Dick ! répondit Mrs. Weldon, tu étais déjà notre enfant d’adoption, et maintenant, tu es notre fils, le sauveur de ta mère et de ton petit frère Jack ! Mon cher Dick, je t’embrasse pour mon mari et pour moi ! »
La courageuse femme aurait voulu ne pas s’attendrir en pressant le jeune novice dans ses bras, mais son cœur débordait. Quant aux sentiments qu’éprouvait Dick Sand, quelle plume les pourrait rendre ! Il se demandait s’il ne pouvait pas faire plus que de donner sa vie pour ses bienfaiteurs, et il acceptait d’avance toutes les épreuves qui lui seraient imposées dans l’avenir.
Après cet entretien, Dick Sand se sentit plus fort. Que le vent devînt maniable, qu’il lui fût permis d’établir quelque voile, et il ne doutait pas de pouvoir diriger son navire vers un port où tous ceux qu’il portait trouveraient enfin le salut.
Le 29, le vent ayant un peu diminué, Dick Sand songea à rétablir la misaine et le hunier, par conséquent, à accroître la vitesse du Pilgrim en assurant sa direction.
« Allons, Tom ! allons, mes amis ! s’écria-t-il, lorsqu’il remonta sur le pont à la pointe du jour. Venez ! J’ai besoin de vos bras !
– Nous sommes prêts, capitaine Sand, répondit le vieux Tom.
– Prêts à tout, ajouta Hercule. Il n’y avait rien à faire pendant cette tempête, et je commençais à me rouiller !
– Il fallait souffler avec ta grande bouche, dit le petit Jack. Je parie que tu aurais été aussi fort que le vent !
– C’est une idée, Jack ! répondit Dick Sand en riant. Quand il y aura calme, nous ferons souffler Hercule dans les voiles !
– À vos ordres, monsieur Dick ! répondit le brave noir, en enflant ses joues comme un gigantesque Borée.
– Maintenant, mes amis, reprit le novice, nous allons commencer par enverguer une voile de rechange, puisque notre hunier a été emporté dans la tourmente. Ce sera peut-être difficile, mais il faut que cela se fasse !
– Ça se fera ! répondit Actéon.
– Puis-je vous aider ? demanda le petit Jack, toujours disposé à la manœuvre.
– Oui, mon Jack, répondit le novice. Tu vas te mettre à la roue avec notre ami Bat, et tu l’aideras à gouverner. »
Si le petit Jack fut fier d’être aide-timonier du Pilgrim, il est superflu de le dire.
« Maintenant, à l’ouvrage, reprit Dick Sand, et, autant que possible, ne nous exposons pas. »
Les noirs, guidés par le novice, se mirent aussitôt à la besogne. Enverguer un hunier, cela présentait quelques difficultés pour Tom et ses compagnons. Il s’agissait de hisser d’abord la voile roulée sur elle-même, puis de la fixer à la vergue.
Cependant, Dick Sand commanda si bien et fut si bien obéi, qu’après une heure de travail, la voile était enverguée, la vergue hissée et le hunier convenablement établi avec deux ris.
Quant à la misaine et au second foc, qui avaient pu être serrés avant la tempête, ces voiles furent installées sans trop de peine, malgré la force du vent.
Enfin, ce jour-là, à dix heures du matin, le Pilgrim faisait route sous sa misaine, son hunier et son foc.
Dick Sand n’avait pas jugé prudent de faire plus de toile. La voilure qu’il portait devait lui assurer, tant que le vent ne mollirait pas, une vitesse de deux cents milles au moins par vingt-quatre heures, et il ne lui en fallait pas davantage pour atteindre la côte américaine avant dix jours.
Le novice fut vraiment satisfait, quand, revenu à la barre, il reprit son poste, après avoir remercié maître Jack, l’aide-timonier du Pilgrim. Il n’était plus à la merci des lames. Il faisait bonne route. Sa joie sera comprise de tous ceux qui sont familiarisés quelque peu avec les choses de la mer.
Le lendemain, les nuages couraient encore avec la même vitesse, mais ils laissaient entre eux de grandes trouées, par lesquelles les rayons du soleil se projetaient jusqu’à la surface des eaux. Le Pilgrim en était parfois inondé. Bonne chose que cette vivifiante lumière ! Quelquefois, elle s’éteignait derrière une large masse de vapeurs qui filait dans l’est, puis elle reparaissait pour disparaître encore, mais le temps redevenait beau.
Les panneaux avaient été ouverts afin de ventiler l’intérieur du navire. Un air salubre pénétrait dans la cale, dans le carré de l’arrière, dans le poste de l’équipage. On mit sécher les voiles humides, qui furent étendues sur les dromes. Le pont fut aussi nettoyé. Dick Sand ne voulait pas que son navire arrivât au port sans avoir fait un bout de toilette. Sans surmener l’équipage, quelques heures, employées chaque jour à cette besogne, devaient la conduire à bonne fin.
Bien que le novice ne pût plus jeter le loch, il avait assez l’habitude d’estimer le sillage d’un navire pour se rendre à peu près compte de sa vitesse. Il ne doutait donc pas d’avoir connaissance de la terre avant sept jours, et, cette opinion, il la fit partager à Mrs. Weldon, après lui avoir montré sur la carte la position probable du navire.
« Eh bien ! à quel point de la côte arriverons-nous, mon cher Dick ? lui demanda-t-elle.
– Ici, mistress Weldon, répondit le novice, en indiquant ce long cordon littoral qui s’étend du Pérou au Chili. Je ne saurais être plus précis. Voici l’île de Pâques, que nous avons laissée dans l’ouest, et, par la direction du vent, qui a été constante, j’en conclus que nous relèverons la terre dans l’est. Les ports de relâche sont assez nombreux sur cette côte, mais de dire celui que nous aurons en vue au moment d’atterrir, c’est ce qui ne m’est pas possible en ce moment.
– Eh bien, Dick, quel qu’il soit, ce port sera le bienvenu !
– Si, mistress Weldon, et vous y trouverez certainement les moyens de retourner promptement à San Francisco. La Compagnie de navigation du Pacifique a un service très bien organisé sur ce littoral. Ses steamers touchent aux principaux points de la côte, et rien ne vous sera plus facile que de prendre passage pour la Californie.
– Tu ne comptes donc pas ramener le Pilgrim à San Francisco ? demanda Mrs. Weldon.
– Si, après vous avoir débarquée, mistress Weldon. Si nous pouvons nous procurer un officier et un équipage, nous irons décharger notre cargaison à Valparaiso, ainsi que devait le faire le capitaine Hull. Puis, nous retournerons à notre port d’attache. Mais cela vous retarderait trop, et, quoique bien attristé de me séparer de vous…
– Bien, Dick, répondit Mrs. Weldon. Nous verrons plus tard ce qu’il conviendra de faire. – Dis-moi, tu semblais craindre les dangers que présente la terre ?
– Ils sont à craindre, en effet, répondit le novice, mais j’espère toujours rencontrer quelque bâtiment sur ces parages, et je suis même très surpris de n’en pas voir. N’en passât-il qu’un seul, nous entrerions en communication avec lui, il nous donnerait notre situation exacte, et cela faciliterait beaucoup notre arrivée en vue de terre.
– N’y a-t-il donc pas de pilotes qui fassent le service de cette côte ? demanda Mrs. Weldon.
– Il doit s’en trouver, répondit Dick Sand, mais beaucoup plus près de terre. Il faut donc que nous continuions à l’approcher.
– Et si nous ne rencontrons pas de pilote ?… demanda Mrs. Weldon, qui insista pour savoir comment le jeune novice parerait à toutes les éventualités.
– Dans ce cas, mistress Weldon, ou le temps sera resté clair, le vent maniable, et je tâcherai de remonter la côte d’assez près pour y trouver un refuge, ou le vent fraîchira, et alors…
– Alors ?… Que feras-tu, Dick ?
– Alors, dans les conditions où se trouve le Pilgrim, répondit Dick Sand, une fois affalé sous la terre, il sera bien difficile de l’en relever !
– Que feras-tu ? répéta Mrs. Weldon.
– Je serai forcé de mettre mon navire à la côte, répondit le novice, dont le front s’obscurcit un instant. Ah ! c’est une dure extrémité, et Dieu veuille que nous n’en soyons pas réduits là ! Mais, je vous le répète, mistress Weldon, l’apparence du ciel est rassurante, et il n’est pas possible qu’un bâtiment ou un bateau-pilote ne nous rencontrent pas ! Donc, bon espoir ! Nous avons le cap sur la terre, et nous la verrons avant peu ! »
Oui, mettre son navire à la côte, c’est là une dernière extrémité, à laquelle le plus énergique marin ne se résout pas sans épouvante ! Aussi, Dick Sand ne voulait pas la prévoir, tant qu’il avait pour lui quelques chances d’y échapper.
Pendant quelques jours, il y eut dans l’état de l’atmosphère des alternatives qui rendirent, de nouveau, le novice très inquiet. Le vent se maintenait toujours à l’état de grande brise, et certaines oscillations de la colonne barométrique indiquaient qu’il tendait à fraîchir. Dick Sand se demandait donc, non sans appréhension, s’il ne serait pas encore forcé de fuir à sec de toile. Il avait si grand intérêt, cependant, à conserver au moins son hunier, qu’il résolut de le garder, tant qu’il ne risquerait pas d’être emporté. Mais, pour assurer la solidité des mâts, il fit raidir les haubans et galhaubans. Avant tout, il ne fallait pas compromettre la situation, qui serait devenue des plus graves, si le Pilgrim eût été désemparé de sa mâture.
Une ou deux fois aussi, le baromètre remontant, on put craindre que le vent ne changeât cap pour cap, c’est-à-dire qu’il ne passât dans l’est. Il aurait alors fallu prendre le plus près !
Nouvelle anxiété pour Dick Sand. Qu’eût-il fait avec un vent contraire ? Courir des bordées ? Mais, s’il était obligé d’en venir là, que de retards nouveaux et quels risques d’être rejeté au large !
Ces craintes ne se réalisèrent pas, heureusement. Le vent, après avoir varié pendant quelques jours, halant tantôt le nord, tantôt le sud, se fixa définitivement à l’ouest. Mais c’était toujours une forte brise de grand frais, qui fatiguait la mâture.
On était au 5 avril. Ainsi donc, plus de deux mois s’étaient écoulés déjà depuis que le Pilgrim avait quitté la Nouvelle-Zélande. Pendant vingt jours, un vent contraire et de longs calmes avaient retardé sa marche. Ensuite, il s’était trouvé dans les conditions favorables pour gagner rapidement la terre. Sa vitesse même avait dû être très considérable pendant la tempête. Dick Sand n’estimait pas sa moyenne à moins de deux cents milles par jour ! Comment donc n’avait-il pas déjà connaissance de la côte ? Fuyait-elle devant le Pilgrim ? C’était absolument inexplicable.
Et, cependant, aucune terre n’était signalée, bien qu’un des noirs se tînt constamment dans les barres.
Souvent Dick Sand y montait lui-même. Là, sa lunette aux yeux, il cherchait à découvrir quelque apparence de montagnes. La chaîne des Andes est fort élevée. C’était donc dans la zone des nuages qu’il fallait chercher quelque pic qui eût émergé des vapeurs de l’horizon.
Plusieurs fois, Tom et ses compagnons furent trompés par de faux indices de terres. Ce n’étaient que des vapeurs de forme bizarre, qui se dressaient en arrière-plan. Il arriva même que ces braves gens s’entêtèrent quelquefois dans leur affirmation ; mais, après un certain temps, ils étaient forcés de reconnaître qu’ils avaient été dupes d’une illusion d’optique. La prétendue terre se déplaçait, changeait de forme et finissait par s’effacer complètement.
Le 6 avril, il n’y eut plus de doute possible.
Il était huit heures du matin. Dick Sand venait de monter dans les barres. À ce moment, les brumes se condensèrent sous les premiers rayons du soleil et l’horizon fut assez nettement dégagé.
De la bouche de Dick Sand s’échappa enfin le cri tant attendu :
« Terre ! terre devant nous ! »
À ce cri, tout le monde accourut sur le pont, le petit Jack, curieux comme on l’est à cet âge, Mrs. Weldon, dont les épreuves allaient cesser avec l’atterrissement, Tom et ses compagnons, qui allaient enfin remettre pied sur le continent américain, cousin Bénédict lui-même, qui espérait bien recueillir toute une riche collection d’insectes nouveaux pour lui.
Seul, Negoro ne parut pas.
Chacun vit alors ce que Dick Sand avait vu, les uns très distinctement, les autres avec les yeux de la foi. Mais, de la part du novice, si habitué à observer les horizons de mer, il n’y avait pas d’erreur possible, et, une heure après, il fallait convenir qu’il ne s’était pas trompé.
À une distance de quatre milles environ dans l’est, se profilait une côte assez basse, ou, du moins, qui paraissait telle. Elle devait être dominée en arrière par la haute chaîne des Andes, mais la dernière zone de nuages ne permettait pas d’en apercevoir les sommets.
Le Pilgrim courait directement et rapidement sur ce littoral, qui s’élargissait à vue d’œil.
Deux heures après, il n’en était plus qu’à trois milles.
Cette partie de la côte se terminait dans le nord-est par un cap assez élevé, qui couvrait une sorte de rade foraine. Au contraire, dans le sud-est, elle s’allongeait comme une fine langue de terre.
Quelques arbres couronnaient une succession de falaises peu élevées, qui se détachaient alors sur le ciel. Mais il était évident, étant donné le caractère géographique du pays, que la haute chaîne de montagnes des Andes formait leur arrière-plan.
Du reste, nulle habitation en vue, nul port, nulle embouchure de rivière, qui pût servir de refuge à un bâtiment.
En ce moment, le Pilgrim courait droit sur la terre. Avec la voilure réduite dont il disposait, les vents battant en côte, Dick Sand n’aurait pu l’en relever.
En avant se dessinait une longue bande de récifs sur lesquels la mer, toute blanche, écumait. On voyait les lames déferler jusqu’à mi-falaise. Il devait y avoir là un ressac monstrueux.
Dick Sand, après être resté sur le gaillard d’avant à observer la côte, revint à l’arrière, et, sans dire un mot, il prit la barre.
Le vent fraîchissait toujours. Le brick-goélette ne fut bientôt plus qu’à un mille du rivage.
Dick Sand aperçut alors une sorte de petite anse dans laquelle il résolut de donner ; mais, avant de l’atteindre, il fallait traverser une ligne de récifs, entre lesquels il eût été difficile de suivre une passe. Le ressac indiquait que l’eau manquait partout.
À ce moment, Dingo, qui allait et venait sur le pont, s’élança vers l’avant, et, regardant la terre, fit entendre des aboiements lamentables. On eût dit que le chien reconnaissait ce littoral, et que son instinct lui rappelait quelque douloureux souvenir.
Negoro l’entendit sans doute, car un irrésistible sentiment le poussa hors de sa cabine, et, quoi qu’il eût à craindre du chien, il vint presque aussitôt s’accouder sur le bastingage.
Fort heureusement pour lui, Dingo, dont les tristes aboiements s’adressaient toujours à cette terre, ne l’aperçut pas.
Negoro regardait ce furieux ressac, et cela ne parut pas l’effrayer. Mrs. Weldon, qui l’observait, crut voir que sa face rougit légèrement et qu’un instant ses traits se contractèrent.
Negoro connaissait-il donc ce point du continent où les vents poussaient le Pilgrim ?
En ce moment, Dick Sand quitta la barre qu’il remit au vieux Tom. Une dernière fois, il vint regarder l’anse qui s’ouvrait peu à peu. Puis :
« Mistress Weldon, dit-il d’une voix ferme, je n’ai plus l’espoir de trouver un refuge ! Avant une demi-heure, malgré tous mes efforts, le Pilgrim sera sur les récifs ! Il faut nous mettre à la côte ! Je ne ramènerai pas le navire au port ! Je suis forcé de le perdre pour vous sauver ! Mais, entre votre salut et le sien, je n’ai pas à hésiter !
– Tu as fait tout ce qui dépendait de toi, Dick ? demanda Mrs. Weldon.
– Tout », répondit le jeune novice.
Et, aussitôt, il fit ses préparatifs pour l’échouage.
Tout d’abord, Mrs. Weldon, Jack, cousin Bénédict, Nan durent revêtir des ceintures de sauvetage. Dick Sand, Tom et les noirs, habiles nageurs, se mirent également en mesure de gagner la côte, pour le cas où ils seraient précipités à la mer.
Hercule devait particulièrement veiller sur Mrs. Weldon. Le novice se chargeait du petit Jack. Cousin Bénédict, très tranquille d’ailleurs, reparut sur le pont avec sa boîte d’entomologiste en bandoulière. Le novice le recommanda à Bat et à Austin. Quant à Negoro, son calme singulier disait assez qu’il n’avait besoin de l’aide de personne.
Dick Sand, par une suprême précaution, fit aussi monter sur le gaillard d’avant une dizaine de barils de la cargaison qui contenaient de l’huile de baleine.
Cette huile, versée à propos, au moment où le Pilgrim serait dans le ressac, devait calmer un instant la mer, en lubrifiant pour ainsi dire les molécules d’eau, et cette manœuvre faciliterait peut-être le passage du navire entre les récifs.
Dick Sand ne voulait rien négliger de ce qui pouvait peut-être assurer le salut commun.
Toutes ces précautions prises, le novice revint prendre place à la roue du gouvernail.
Le Pilgrim n’était plus qu’à deux encablures de la côte, c’est-à-dire presque à toucher les récifs. Son flanc de tribord baignait déjà dans l’écume blanche du ressac. À chaque instant, le novice pouvait croire que la quille du bâtiment allait heurter quelque fond de roche.
Tout à coup, Dick Sand reconnut, à un changement dans la couleur de l’eau, qu’une passe s’allongeait entre les récifs. Il fallait sans hésiter s’y engager hardiment, afin de faire côte le plus près possible du rivage.
Le novice n’hésita pas. Un coup de barre lança le navire dans l’étroit et sinueux chenal.
En cet endroit, la mer était plus furieuse encore, et les lames rebondissaient jusque sur le pont.
Les noirs étaient postés à l’avant, près des barils, attendant les ordres du novice.
« Filez l’huile ! Filez ! » cria Dick Sand.
Sous cette huile qu’on lui versait à flots, la mer se calma, comme par enchantement, quitte à redevenir plus effroyable un instant après.
Le Pilgrim glissa rapidement sur ces eaux lubrifiées et pointa droit vers le rivage.
Soudain, un choc eut lieu. Le navire, soulevé par une lame formidable, venait de s’échouer, et sa mâture était tombée sans blesser personne.
La coque du Pilgrim, entrouverte au choc, fut envahie par l’eau avec une extrême violence. Mais le rivage n’était pas à une demi-encablure, et une chaîne de petites roches noirâtres permettait de l’atteindre assez facilement.
Aussi, dix minutes après, tous ceux que portait le Pilgrim avaient-ils débarqué au pied de la falaise.
XIV
Ce qu’il convient de faire
Ainsi donc, après une traversée longtemps contrariée par les calmes, puis favorisée par les vents de nord-ouest et de sud-ouest, – traversée qui n’avait pas duré moins de soixante-quatorze jours, – le Pilgrim venait de se mettre à la côte !
Cependant, Mrs. Weldon et ses compagnons remercièrent la Providence, dès qu’ils furent en sûreté. En effet, c’était sur un continent, et non sur une des funestes îles de la Polynésie, que les avait jetés la tempête. Leur rapatriement, en quelque point de l’Amérique du Sud qu’ils eussent atterri, ne devait pas, semblait-il, présenter de difficultés sérieuses.
Quant au Pilgrim, il était perdu. Ce n’était plus qu’une carcasse sans valeur, dont le ressac allait en quelques heures disperser les débris. Il eût été impossible d’en rien sauver. Mais si Dick Sand n’avait pas cette joie de ramener à son armateur un bâtiment intact, du moins, grâce à lui, ceux qui le montaient étaient-ils sains et saufs sur quelque côte hospitalière, et, parmi eux, la femme et l’enfant de James W. Weldon.
Quant à la question de savoir en quelle partie du littoral américain le brick-goélette avait échoué, on aurait pu discuter longuement. Était-ce, ainsi que devait le supposer Dick Sand, sur le rivage du Pérou ? Peut-être, car il savait, par le relèvement même de l’île de Pâques, que le Pilgrim avait été rejeté dans le nord-est, sous l’action des vents, et aussi, sans doute, sous l’influence des courants de la zone équatoriale. Du quarante-troisième degré de latitude, il avait très bien pu dériver jusqu’au quinzième.
Il était donc important d’être fixé le plus tôt possible sur le point précis de la côte où le brick-goélette venait de se perdre. Étant donné que cette côte était celle du Pérou, les ports, les bourgades, les villages n’y manquaient point, et, conséquemment, il serait aisé de gagner quelque endroit habité. Quant à cette partie du littoral, elle paraissait déserte.
C’était une étroite grève, semée de roches noires, que fermait une falaise de médiocre hauteur, très irrégulièrement découpée par de larges entonnoirs, dus à la rupture de la roche. Çà et là, quelques pentes douces donnaient accès jusqu’à sa crête.
Dans le nord, à un quart de mille du lieu d’échouage, se creusait l’embouchure d’une petite rivière, qui n’avait pu être aperçue du large. Sur ses rives se penchaient de nombreux « rhizophores », sortes de mangliers essentiellement distincts de leurs congénères de l’Inde.
La crête de la falaise, – ceci fut bientôt reconnu, – était dominée par une épaisse forêt, dont les masses verdoyantes ondulaient sous le regard et s’étendaient jusqu’aux montagnes de l’arrière-plan. Là, si cousin Bénédict eût été botaniste, combien d’arbres, nouveaux pour lui, n’eussent pas manqué de provoquer son admiration !
C’étaient de ces hauts baobabs, – auxquels on a d’ailleurs faussement attribué une longévité extraordinaire, – dont l’écorce ressemblait à la syénite égyptienne, des lataniers, des pins blancs, des tamariniers, des poivriers d’une espèce particulière, et cent autres végétaux qu’un Américain n’est pas habitué à voir dans la région nord du nouveau continent.
Mais, circonstance assez curieuse, parmi ces essences forestières, on n’eût pas rencontré un seul échantillon de cette nombreuse famille des palmiers, qui compte plus de mille espèces, répandues à profusion sur presque toute la surface du globe.
Au-dessus de la plage voltigeaient un grand nombre d’oiseaux très criards, qui appartenaient pour la plupart à différentes variétés d’hirondelles, noires de plumage, avec un reflet bleu d’acier, mais d’un blond châtain à la partie supérieure de la tête. Çà et là se levaient aussi quelques perdrix, au cou entièrement pelé et de couleur grise.
Mrs. Weldon et Dick Sand observèrent que ces différents volatiles ne paraissaient pas être trop sauvages. Ils se laissaient approcher sans rien craindre. N’avaient-ils donc pas encore appris à redouter la présence de l’homme, et cette côte était-elle si abandonnée que la détonation d’une arme à feu ne s’y fût jamais fait entendre ?
À la lisière des écueils se promenaient quelques pélicans de l’espèce du « pélican minor », occupés à remplir de petits poissons le sac qu’ils portent entre les branches de leur mandibule inférieure.
Quelques mouettes, venues du large, commençaient à tournoyer autour du Pilgrim.
Mais ces oiseaux étaient les seuls êtres vivants qui parussent fréquenter cette partie du littoral, – sans compter, sans doute, nombre d’insectes intéressants que cousin Bénédict saurait bien découvrir. Mais, quoi qu’en eût le petit Jack, on ne pouvait leur demander le nom du pays, et, pour l’apprendre, il fallait nécessairement s’adresser à quelque indigène.
Il n’y en avait pas, ou, du moins, on n’en voyait pas un seul. D’habitation, hutte ou cabane, pas davantage, ni dans le nord, au-delà de la petite rivière, ni dans le sud, ni enfin à la partie supérieure de cette falaise, au milieu des arbres de l’épaisse forêt. Pas une fumée ne montait dans l’air. Aucun indice, marque ou empreinte n’indiquait que cette portion du continent fût visitée par des êtres humains.
Dick Sand ne laissait pas d’être assez surpris.
« Où sommes-nous ? où pouvons-nous être ? se demandait-il. Quoi ! personne à qui parler ! »
Personne, en vérité, et, à coup sûr, si quelque indigène se fût approché, Dingo l’eût senti et annoncé par un aboiement. Le chien allait et venait sur la grève, le nez au sol, la queue basse, grondant sourdement, certainement très singulier d’allure, mais ne décelant l’approche ni d’un homme, ni d’un animal quelconque.
« Dick, regarde donc Dingo ! dit Mrs. Weldon.
– Oui ! cela est étrange ! répondit le novice. Il semble qu’il cherche à retrouver une piste !
– Bien étrange, en effet ! » murmura Mrs. Weldon.
Puis, reprenant :
« Que fait Negoro ? demanda-t-elle.
– Il fait ce que fait Dingo, répondit Dick Sand. Il va, il vient !… Après tout, il est libre ici. Je n’ai plus le droit de lui donner des ordres. Son service a fini après l’échouage du Pilgrim ! »
En effet, Negoro arpentait la grève, se retournait, regardait le rivage et la falaise, comme un homme qui eût cherché à rassembler des souvenirs et à les fixer. Connaissait-il donc cette contrée ? Il aurait probablement refusé de répondre à cette question, si elle lui eût été faite. Le mieux était encore de ne pas s’occuper de ce personnage, si peu sociable. Dick Sand le vit bientôt se diriger du côté de la petite rivière, et, quand Negoro eut disparu au tournant de la falaise, il cessa de songer à lui.
Dingo avait bien aboyé, lorsque le cuisinier était arrivé sur la berge, mais il s’était tu presque aussitôt.
Il fallait, maintenant, aviser au plus pressé. Or, le plus pressé, c’était de trouver un refuge, un abri quelconque, où l’on pût s’installer provisoirement et prendre quelque nourriture. Puis, on tiendrait conseil, et l’on déciderait de ce qu’il conviendrait de faire.
De la nourriture, il n’y avait pas à se préoccuper. Sans parler des ressources que devait offrir le pays, la cambuse du navire s’était vidée au profit des survivants du naufrage. Le ressac avait jeté çà et là, au milieu des écueils que découvrait alors le jusant, une grande quantité d’objets. Tom et ses compagnons avaient déjà recueilli quelques barils de biscuit, des boîtes de conserves alimentaires, des caisses de viande séchée. L’eau ne les ayant point encore avariés, l’alimentation de la petite troupe était assurée pour plus de temps qu’il ne lui en faudrait, sans doute, à atteindre une bourgade ou un village. Sous ce rapport, il n’y avait rien à craindre. Ces diverses épaves, déjà mises en lieu sûr, ne pouvaient plus être reprises par la mer montante.
L’eau douce ne faisait pas défaut non plus. Tout d’abord, Dick Sand avait eu soin d’envoyer Hercule en chercher quelques pintes à la petite rivière. Mais ce fut un tonneau que le vigoureux nègre rapporta sur son épaule, après l’avoir rempli d’une eau fraîche et pure, que le reflux de la marée laissait parfaitement potable.
Quant au feu, s’il était nécessaire d’en allumer, le bois mort ne manquait pas aux environs, et les racines des vieux mangliers devaient fournir tout le combustible dont on aurait besoin. Le vieux Tom, fumeur acharné, était pourvu d’une certaine quantité d’amadou, bien conservé dans une boîte hermétiquement close, et, quand on le voudrait, il battrait le briquet, ne fût-ce qu’avec les silex de la grève.
Restait donc à découvrir le trou dans lequel se blottirait la petite troupe, pour le cas où il lui conviendrait de prendre une nuit de repos avant de se mettre en marche.
Et, ma foi, ce fut le petit Jack qui trouva la chambre à coucher en question. En trottinant au pied de la falaise, derrière un retour de la roche, il découvrit une de ces grottes, bien polies, bien évidées, que la mer creuse elle-même, lorsque ses flots, grossis par la tempête, battent la côte.
Le jeune enfant était ravi. Il appela sa mère en poussant des cris de joie et lui montra triomphalement sa découverte.
« Bien, mon Jack ! répondit Mrs. Weldon. Si nous étions des Robinson destinés à vivre longtemps sur ce rivage, nous n’oublierions pas de donner ton nom à ta grotte ! »
La grotte n’avait que dix à douze pieds de profondeur et autant de largeur, mais, aux yeux du petit Jack, c’était une énorme caverne. En tout cas, elle devait suffire à contenir les naufragés, et, – ce que Mrs. Weldon et Nan constatèrent avec satisfaction, – elle était bien sèche. La lune se trouvait alors dans son premier quartier, et on ne devait pas craindre que ces marées de morte eau atteignissent le pied de la falaise, et la grotte, par conséquent. Donc, il n’en fallait pas plus pour se reposer quelques heures.
Dix minutes après, tout le monde était étendu sur un tapis de varech. Negoro lui-même avait cru devoir rejoindre la petite troupe et prendre sa part du repas qui allait être fait en commun. Sans doute, il n’avait pas jugé à propos de s’aventurer seul sous l’épaisse forêt à travers laquelle s’enfonçait la sinueuse rivière.
Il était une heure après midi. La viande conservée, le biscuit, l’eau douce, additionnée de quelques gouttes de rhum, dont Bat avait sauvé un quartaut, firent les frais de ce repas.
Mais, si Negoro y prit part, il ne se mêla aucunement à la conversation, dans laquelle furent discutées les mesures qu’exigeait la situation des naufragés. Toutefois, sans trop en avoir l’air, il écouta et fit son profit, sans doute, de ce qu’il entendit.
Pendant ce temps, Dingo, qui n’avait point été oublié, veillait hors de la grotte. On pouvait être tranquille. Nul être vivant ne se fût montré sur la grève sans que le fidèle animal eût donné l’éveil.
Mrs. Weldon, tenant son petit Jack à demi couché et presque endormi sur elle, prit la parole.
« Dick, mon ami, dit-elle, au nom de tous, je te remercie du dévouement que tu nous as montré jusqu’ici, mais nous ne te tenons pas quitte encore. Tu seras notre guide à terre, comme tu étais notre capitaine à bord. Toute notre confiance t’appartient. Parle donc ! Que faut-il faire ? »
Mrs. Weldon, la vieille Nan, Tom et ses compagnons, tous avaient les yeux fixés sur le jeune novice. Negoro lui-même le regardait avec une insistance singulière. Évidemment, ce qu’allait répondre Dick Sand l’intéressait tout particulièrement.
Dick Sand réfléchit pendant quelques instants. Puis :
« Mistress Weldon, dit-il, l’important est de savoir, d’abord, où nous sommes. Je crois que notre navire ne peut avoir atterri que sur cette portion du littoral américain qui forme la côte péruvienne. Les vents et les courants ont dû le porter jusqu’à cette latitude. Mais sommes-nous ici dans quelque province méridionale du Pérou, c’est-à-dire sur la partie la moins habitée qui confine aux pampas ? Peut-être. Je le croirais volontiers même, à voir cette plage si déserte et qui ne doit être que peu fréquentée. Dans ce cas, il se pourrait que nous fussions assez éloignés de la plus prochaine bourgade, ce qui serait fâcheux.
– Eh bien, que faire ? répéta Mrs. Weldon.
– Mon avis, reprit Dick Sand, serait de ne pas quitter cet abri avant d’être fixés sur notre situation. Demain, après une nuit de repos, deux de nous pourraient aller à la découverte. Ils tâcheraient, sans trop s’éloigner, de rencontrer quelques indigènes, de se renseigner près d’eux, et ils reviendraient à la grotte. Il n’est pas possible que, dans un rayon de dix ou douze milles, on ne trouve personne.
– Nous séparer ! dit Mrs. Weldon.
– Cela me paraît nécessaire, répondit le novice. Si aucun renseignement ne peut être recueilli, si, par impossible, la contrée est absolument déserte, eh bien ! nous aviserons à nous tirer autrement d’affaire.
– Et qui de nous irait à la découverte ? demanda Mrs. Weldon, après un instant de réflexion.
– C’est à décider, répondit Dick Sand. Toutefois, je pense que vous, mistress Weldon, Jack, monsieur Bénédict et Nan, vous ne devez pas quitter cette grotte. Bat, Hercule, Actéon et Austin resteraient près de vous, tandis que Tom et moi, nous irions en avant. – Negoro, sans doute, préférera rester ici ? ajouta Dick Sand, en regardant le maître coq.
– Probablement, répondit Negoro, qui n’était pas homme à s’engager davantage.
– Nous emmènerions Dingo, reprit le novice. Il nous serait utile pendant notre exploration. »
Dingo, entendant prononcer son nom, reparut à l’entrée de la grotte et sembla approuver par un petit aboiement les projets de Dick Sand.
Depuis que le novice avait fait cette proposition, Mrs. Weldon demeurait pensive. Sa répugnance à l’idée d’une séparation, même courte, était très sérieuse. Ne pouvait-il se faire que le naufrage du Pilgrim fût bientôt connu des tribus indiennes qui fréquentaient le littoral, soit au nord, soit au sud, et, au cas où quelques pilleurs d’épaves se présenteraient, ne valait-il pas mieux être tous réunis pour les repousser ?
Cette objection, faite à la proposition du novice, méritait vraiment d’être discutée.
Elle tomba, cependant, devant les arguments de Dick Sand, qui fit observer que les Indiens ne devaient pas être confondus avec des sauvages de l’Afrique ou de la Polynésie, et qu’une agression de leur part n’était probablement point à redouter. Mais s’engager dans ce pays sans même savoir à quelle province du Sud-Amérique il appartenait, ni à quelle distance se trouvait la plus prochaine bourgade de cette province, c’était s’exposer à bien des fatigues. La séparation pouvait avoir des inconvénients, sans doute, mais moins que cette marche d’aveugles au milieu d’une forêt qui paraissait se prolonger jusqu’à la base des montagnes.
« D’ailleurs, répéta Dick Sand, en insistant, je ne puis admettre que cette séparation soit de longue durée, et j’affirme même qu’elle ne le sera pas. Après deux jours, au plus, si Tom et moi nous n’avons rencontré ni une habitation, ni un habitant, nous reviendrons à la grotte. Mais cela est trop invraisemblable, et nous n’aurons pas fait vingt milles dans l’intérieur du pays, que nous serons évidemment fixés sur sa situation géographique. Je puis m’être trompé dans mon estime, après tout, puisque les moyens de la fixer astronomiquement m’ont manqué, et il ne serait pas impossible que nous fussions ou plus haut ou plus bas en latitude !
– Oui… tu as certainement raison, mon enfant ! répondit Mrs. Weldon, très anxieuse.
– Et vous, monsieur Bénédict, demanda Dick Sand, que pensez-vous de ce projet ?
– Moi ?… répondit cousin Bénédict.
– Oui, quel est votre avis ?
– Je n’ai point d’avis, répondit cousin Bénédict. Je trouve bien tout ce que l’on propose, et je ferai tout ce que l’on voudra. Veut-on rester ici un jour ou deux ? cela me va, et j’emploierai mon temps à étudier ce rivage au point de vue purement entomologique.
– Fais donc à ta volonté, dit Mrs. Weldon à Dick Sand. Nous resterons ici, et tu partiras avec le vieux Tom.
– C’est convenu, dit cousin Bénédict le plus tranquillement du monde. Moi, je vais rendre visite aux insectes de la contrée.
– Ne vous éloignez pas, monsieur Bénédict, dit le novice. Nous vous le recommandons bien !
– Sois sans inquiétude, mon garçon.
– Et surtout, ne nous rapportez pas trop de moustiques ! » ajouta le vieux Tom.
Quelques instants après, l’entomologiste, sa précieuse boîte de fer-blanc en bandoulière, quittait la grotte.
Presque en même temps, Negoro l’abandonnait aussi. Il paraissait tout simple à cet homme de ne jamais s’occuper que de lui-même. Mais, tandis que cousin Bénédict gravissait les pentes de la falaise pour aller explorer la lisière de la forêt, lui, retournant vers la rivière, s’éloignait à pas lents et disparaissait une seconde fois en remontant la berge.
Jack dormait toujours. Mrs. Weldon, le laissant sur les genoux de Nan, descendit alors vers la grève. Dick Sand et ses compagnons la suivirent. Il s’agissait de voir si l’état de la mer permettrait d’aller alors jusqu’à la coque du Pilgrim, où se trouvaient encore bien des objets qui pouvaient être utiles à la petite troupe.
Les récifs sur lesquels avait échoué le brick-goélette étaient maintenant à sec. Au milieu des débris de toutes sortes se dressait la carcasse du bâtiment, que la mer haute avait en partie recouverte. Ceci ne laissa pas d’étonner Dick Sand, car il savait que les marées ne sont que très médiocres sur le littoral américain du Pacifique. Mais, après tout, ce phénomène pouvait s’expliquer par la fureur du vent qui battait en côte.
En revoyant leur bâtiment, Mrs. Weldon et ses compagnons éprouvèrent une impression pénible. C’était là qu’ils avaient vécu de longs jours, là qu’ils avaient souffert ! L’aspect de ce pauvre navire, à demi brisé, n’ayant plus ni mât ni voiles, couché sur le flanc comme un être privé de vie, leur serra douloureusement le cœur.
Mais il fallait visiter cette coque, avant que la mer vînt achever de la démolir.
Dick Sand et les noirs purent aisément s’introduire à l’intérieur, après s’être hissés sur le pont, au moyen des manœuvres qui pendaient sur le flanc du Pilgrim. Tandis que Tom, Hercule, Bat et Austin s’occupaient de retirer de la cambuse tout ce qui pouvait être utile, tant en comestibles qu’en liquides, le novice pénétra dans le carré. Grâce à Dieu, l’eau n’avait point fait irruption jusqu’à cette partie du bâtiment, dont l’arrière était resté émergé après l’échouage.
Là, Dick Sand trouva quatre fusils en bon état, – excellents remingtons de la fabrique de Purdey and Co., – ainsi qu’une centaine de cartouches, soigneusement serrées dans leurs cartouchières. C’était de quoi armer sa petite troupe et la mettre en état de résister, si, contre toute prévision, des Indiens l’attaquaient en route.
Le novice ne négligea pas non plus de prendre une lanterne de poche ; mais les cartes du bord, déposées dans le poste de l’avant et avariées par l’eau, étaient hors d’usage.
Il y avait aussi, dans l’arsenal du Pilgrim, quelques-uns de ces solides coutelas qui servent à dépecer la baleine. Dick Sand en choisit six, destinés à compléter l’armement de ses compagnons, et il n’oublia pas d’emporter un inoffensif fusil d’enfant qui appartenait au petit Jack.
Quant aux autres objets que renfermait encore le navire, ou ils avaient été dispersés, ou ils ne pouvaient plus servir. D’ailleurs, il était inutile de se charger outre mesure, pour les quelques jours que durerait le voyage. En vivres, en armes, en munitions, on était plus que pourvu. Cependant, Dick Sand, sur l’avis de Mrs. Weldon, ne négligea pas de prendre tout l’argent qui se trouvait à bord, – environ cinq cents dollars.
C’était peu, en vérité ! Mrs. Weldon avait emporté une somme supérieure à celle-ci, et elle ne se retrouvait pas.
Qui donc, si ce n’est Negoro, avait pu prendre les devants dans cette visite au navire et faire main basse sur la réserve du capitaine Hull et de Mrs. Weldon ? Nul que lui, à coup sûr, ne pouvait être soupçonné. Toutefois Dick Sand hésita un instant. Ce qu’il savait et ce qu’il entrevoyait de lui, c’est qu’on devait tout craindre de cette nature concentrée, à qui le mal d’autrui pouvait arracher un sourire ! Oui, Negoro était un être méchant, mais fallait-il en conclure qu’il fût un malfaiteur ? Il en coûtait au caractère de Dick Sand d’aller jusque-là. Et cependant, les soupçons pouvaient-ils s’arrêter sur un autre ? Non ! ces braves nègres n’avaient pas quitté un instant la grotte, tandis que Negoro avait erré sur la grève. Lui seul devait être coupable. Dick Sand résolut donc d’interroger Negoro et au besoin de le faire fouiller, dès qu’il reviendrait. Il voulait décidément savoir à quoi s’en tenir.
Le soleil alors s’abaissait sur l’horizon. À cette date, il n’avait pas encore dépassé l’équateur pour aller porter chaleur et lumière dans l’hémisphère boréal, mais il s’en approchait. Il tomba donc presque perpendiculairement à cette ligne circulaire où se confondaient la mer et le ciel. Le crépuscule dura peu, l’obscurité se fit promptement, – ce qui confirma le novice dans la pensée qu’il avait atterri sur un point du littoral situé entre le tropique du Capricorne et l’équateur.
Mrs. Weldon, Dick Sand et les noirs revinrent alors à la grotte, où ils devaient prendre quelques heures de repos.
« La nuit sera dure encore, fit observer Tom en montrant l’horizon chargé d’épais nuages.
– Oui, répondit Dick Sand, il ventera grande brise. Mais qu’importe, à présent ! Notre pauvre navire est perdu, et la tempête ne peut plus nous atteindre !
– Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit Mrs. Weldon.
Il fut convenu que pendant cette nuit, qui serait très obscure, chacun des noirs veillerait tour à tour à l’entrée de la grotte. On pouvait, en outre, compter sur Dingo pour faire bonne garde.
On s’aperçut alors que cousin Bénédict n’était pas de retour.
Hercule l’appela de toute la force de ses vigoureux poumons, et, presque aussitôt, on vit l’entomologiste redescendre les pentes de la falaise, au risque de se rompre le cou.
Cousin Bénédict était littéralement furieux. Il n’avait pas trouvé un seul insecte nouveau dans la forêt, non, pas un seul qui fût digne de figurer dans sa collection ! Des scorpions, des scolopendres et autres myriapodes, tant qu’on voulait, et même plus ! Et l’on sait que cousin Bénédict ne frayait pas avec les myriapodes.
« Ce n’était pas la peine, ajouta-t-il, d’avoir fait cinq ou six mille milles, d’avoir bravé la tempête, de s’être jeté à la côte, pour n’y pas rencontrer un seul de ces hexapodes américains, qui sont l’honneur d’un musée entomologique ! Non ! Cela n’en valait pas la peine ! »
Comme conclusion, cousin Bénédict demandait à s’en aller. Il ne voulait pas rester une heure de plus sur ce rivage détesté.
Mrs. Weldon calma son grand enfant. On lui fit espérer qu’il serait plus heureux le lendemain, et tous allaient se blottir dans la grotte pour y dormir jusqu’au lever du soleil, lorsque Tom fit observer que Negoro n’était pas encore de retour, bien que la nuit fût faite.
« Où peut-il être ? demanda Mrs. Weldon.
– Qu’importe ! dit Bat.
– Il importe, au contraire, répondit Mrs. Weldon. J’aimerais mieux encore savoir cet homme près de nous !
– Sans doute, mistress Weldon, répondit Dick Sand, mais, s’il nous a faussé compagnie volontairement, je ne vois pas comment nous pourrions l’obliger à nous rejoindre ! Qui sait s’il n’a pas ses raisons de nous éviter à tout jamais ! »
Et, prenant à part Mrs. Weldon, Dick Sand lui fit part de ses soupçons. Il ne fut pas étonné de voir qu’elle les avait eus comme lui. Seulement, ils différaient sur un point.
« Si Negoro reparaît, dit Mrs. Weldon, c’est qu’il aura mis le produit de son vol en lieu sûr. À mon avis, ce que nous aurons de mieux à faire, ne pouvant le convaincre, ce sera de lui cacher nos soupçons et de lui laisser croire que nous sommes ses dupes. »
Mrs. Weldon avait raison. Dick Sand se rendit à son avis.
Cependant, Negoro fut appelé à plusieurs reprises… Il ne répondit point. Ou il était trop loin déjà pour entendre, ou il ne voulait plus revenir.
Les noirs ne regrettaient pas d’être débarrassés de sa personne, mais, ainsi que venait de le dire Mrs. Weldon, peut-être était-il plus à craindre encore de loin que de près ! Et puis, comment expliquer que Negoro voulût s’aventurer seul dans cette contrée inconnue ? S’était-il donc égaré, et cherchait-il inutilement, dans cette obscure nuit, le chemin de la grotte ?
Mrs. Weldon et Dick Sand ne savaient que penser. Quoi qu’il en soit, on ne pouvait, pour attendre Negoro, se priver d’un repos si nécessaire à tous.
En ce moment, le chien, qui courait sur la grève, aboya avec force.
« Qu’a donc Dingo ? demanda Mrs. Weldon.
– Il faut absolument le savoir, répondit le novice. Peut-être est-ce Negoro qui revient ! »
Aussitôt, Hercule, Bat, Austin et Dick Sand se dirigèrent vers l’embouchure de la rivière.
Mais, arrivés à la berge, ils ne virent et n’entendirent rien. Dingo, maintenant, se taisait.
Dick Sand et les noirs revinrent à la grotte.
La couchée fut organisée le mieux possible. Chacun des noirs se disposa à veiller à tour de rôle au dehors.
Mais Mrs. Weldon, inquiète, ne put dormir. Il lui semblait que cette terre, si ardemment désirée, ne lui donnait pas ce qu’elle en avait pu espérer, la sécurité pour les siens et le repos pour elle.
XV
Harris
Le lendemain, 7 avril, Austin, qui était de garde au lever du jour, vit Dingo courir, en aboyant, vers la petite rivière. Presque aussitôt, Mrs. Weldon, Dick Sand et les noirs sortirent de la grotte.
Décidément, il y avait quelque chose.
« Dingo a senti un être vivant, homme ou bête, dit le novice.
– En tout cas, ce n’est pas Negoro, fit observer Tom, car Dingo aboierait avec fureur.
– Si ce n’est pas Negoro, où peut-il être ? demanda Mrs. Weldon, en jetant à Dick Sand un regard qui ne fut compris que de lui, et, si ce n’est pas lui, qui est-ce donc ?
– Nous allons le savoir, mistress Weldon », répondit le novice.
Puis, s’adressant à Bat, à Austin et à Hercule :
« Armez-vous, mes amis, et venez ! »
Chacun des noirs prit un fusil et un coutelas, ainsi qu’avait fait Dick Sand. Une cartouche fut glissée dans la culasse des remingtons, et, ainsi armés, tous quatre se dirigèrent vers la berge de la rivière.
Mrs. Weldon, Tom, Actéon, restèrent à l’entrée de la grotte, où le petit Jack et Nan se trouvaient encore.
Le soleil se levait alors. Ses rayons, interceptés par les hautes montagnes de l’est, n’arrivaient pas directement à la falaise ; mais, jusqu’à l’horizon occidental, la mer étincelait sous les premiers feux du jour.
Dick Sand et ses compagnons suivaient à mi-grève le rivage dont la courbe se raccordait à l’embouchure de la rivière.
Là, Dingo, immobile et comme en arrêt, aboyait toujours. Il était évident qu’il voyait ou sentait quelque indigène.
Et, en effet, ce n’était plus à Negoro, à son ennemi du bord, cette fois, que le chien en voulait.
Un homme tournait, en ce moment, le dernier pan de la falaise. Il s’avançait prudemment sur la berge, et, par ses gestes familiers, il cherchait à calmer Dingo. Il ne se souciait pas, on le comprenait, d’affronter la colère du vigoureux animal.
« Ce n’est pas Negoro ! dit Hercule.
– Nous ne pouvons perdre au change ! répondit Bat.
– Non, dit le novice. C’est probablement quelque indigène, qui nous épargnera l’ennui d’une séparation. Nous allons donc enfin savoir exactement où nous sommes ! »
Et tous quatre, remettant leurs fusils sur l’épaule, se dirigèrent rapidement vers l’inconnu.
Celui-ci, en les voyant s’approcher, donna, tout d’abord, les marques de la plus vive surprise. Très certainement, il ne s’attendait pas à rencontrer des étrangers sur cette partie de la côte. Évidemment aussi, il n’avait pas encore aperçu les débris du Pilgrim, sans quoi, la présence de naufragés se fût expliquée tout naturellement pour lui. D’ailleurs, pendant la nuit, le ressac avait achevé de démolir la carcasse du navire, et il n’en restait plus que des épaves qui flottaient au large.
Au premier moment, l’inconnu, voyant marcher vers lui ces quatre hommes armés, fit un mouvement pour revenir sur ses pas. Il portait un fusil en bandoulière, qui passa rapidement dans sa main et de sa main à son épaule. On conçoit qu’il ne fût pas rassuré.
Dick Sand fit un geste de salut, que l’inconnu comprit sans doute, car, après quelque hésitation, il continua d’avancer.
Dick Sand put alors l’examiner avec attention.
C’était un homme vigoureux, âgé de quarante ans au plus, l’œil vif, les cheveux et la barbe grisonnants, le teint hâlé comme celui d’un nomade qui a toujours vécu au grand air dans la forêt ou dans la plaine. Une sorte de blouse en peau tannée lui servait de justaucorps, un large chapeau couvrait sa tête, des bottes de cuir lui montaient jusqu’au-dessous du genou, et des éperons à large molette résonnaient à leurs hauts talons.
Ce que Dick Sand reconnut d’abord, – et ce qui était en effet, – c’est qu’il avait devant lui, non l’un de ces Indiens, coureurs habituels des pampas, mais un de ces aventuriers, de sang étranger, souvent peu recommandables, qui se rencontrent fréquemment dans ces contrées lointaines. Il semblait même, à son attitude assez raide, à la couleur rougeâtre de quelques poils de sa barbe, que cet inconnu devait être d’origine anglo-saxonne. En tout cas, ce n’était ni un Indien ni un Espagnol.
Et cela parut certain, quand, à Dick Sand, qui lui dit en anglais : « Soyez le bienvenu ! » il répondit dans la même langue, et sans que sa prononciation fût entachée d’aucun accent.
« Soyez le bienvenu vous-même, mon jeune ami », dit l’inconnu, en s’avançant vers le novice, dont il serra la main.
Quant aux noirs, il se contenta de leur faire un geste, sans leur adresser la parole.
« Vous êtes Anglais ? demanda-t-il au novice.
– Américains, répondit Dick Sand.
– Du Sud ?
– Du Nord. »
Cette réponse parut faire plaisir à l’inconnu, qui secoua plus vigoureusement la main du novice, et cette fois bien à l’américaine.
« Et puis-je savoir, mon jeune ami, demanda-t-il, comment vous vous trouvez sur cette côte ? »
Mais, en ce moment, sans attendre que le novice eût répondu à sa demande, l’inconnu retira son chapeau et salua.
Mrs. Weldon s’était avancée jusqu’à la berge, et elle se trouvait alors en face de lui.
Ce fut elle qui répondit à sa question.
« Monsieur, dit-elle, nous sommes des naufragés, dont le navire s’est brisé hier sur ces récifs ! »
Un sentiment de pitié se peignit sur la figure de l’inconnu, dont les regards cherchèrent le bâtiment qui s’était mis à la côte.
« Il ne reste plus rien de notre navire ! ajouta le novice. Le ressac a achevé de le démolir pendant la nuit.
– Et notre première question, reprit Mrs. Weldon, sera pour vous demander où nous sommes ?
– Mais vous êtes sur le littoral de l’Amérique du Sud, répondit l’inconnu, qui parut surpris de la demande. Est-ce que vous pouviez avoir quelque doute à cet égard ?
– Oui, monsieur, car la tempête avait pu nous faire dévier de notre route, que je n’ai pu relever avec précision, répondit Dick Sand. Mais je vous demanderai où nous sommes, plus exactement ? Sur la côte du Pérou, je pense ?
– Non, mon jeune ami, non ! Un peu plus au sud ! Vous vous êtes échoué sur la côte bolivienne.
– Ah ! fit Dick Sand.
– Et vous êtes même sur cette partie méridionale de la Bolivie qui confine au Chili.
– Alors quelle est cette pointe ? demanda Dick Sand, en montrant le promontoire du nord.
– Je ne saurais vous en dire le nom, répondit l’inconnu, car si je connais passablement le pays à l’intérieur pour l’avoir souvent parcouru, c’est la première fois que je visite ce rivage. »
Dick Sand réfléchissait à ce qu’il venait d’apprendre. Cela ne l’étonnait qu’à demi, car son estime avait pu et même dû le tromper en ce qui concernait les courants ; mais l’erreur n’était pas considérable. En effet, il se croyait à peu près entre le vingt-septième et le trentième parallèle, d’après le relèvement qu’il avait fait de l’île de Pâques, et c’était sur le vingt-cinquième parallèle qu’il s’était échoué. Il n’y avait aucune impossibilité à ce que le Pilgrim eût dévié de cet écart relativement faible sur une aussi longue traversée.
D’ailleurs, rien n’autorisait à douter des assertions de l’inconnu, et, puisque cette côte était celle de la basse Bolivie, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle fût si déserte.
« Monsieur, dit alors Dick Sand, d’après votre réponse, je dois conclure que nous sommes à une assez grande distance de Lima.
– Oh ! Lima est au loin… par là ! dans le nord ! »
Mrs. Weldon, mise tout d’abord en méfiance par la disparition de Negoro, observait le nouveau venu avec une extrême attention, mais elle ne surprit rien, ni dans son attitude, ni dans sa manière de s’exprimer, qui pût faire suspecter sa bonne foi.
« Monsieur, dit-elle, ma question n’est pas indiscrète sans doute… Vous ne semblez pas être d’origine péruvienne ?
– Je suis Américain comme vous l’êtes, mistress ?… dit l’inconnu, qui attendit un instant que l’Américaine lui fît connaître son nom.
– Mistress Weldon, répondit celle-ci.
– Moi, je me nomme Harris, et je suis né dans la Caroline du Sud. Mais voilà vingt ans que j’ai quitté mon pays pour les pampas de la Bolivie, et cela me fait plaisir de revoir des compatriotes.
– Vous habitez cette partie de la province, monsieur Harris ? demanda Mrs. Weldon.
– Non, mistress Weldon, répondit Harris, je demeure dans le sud, sur la frontière chilienne, mais, en ce moment, je me rends à Atacama, dans le nord-est.
– Sommes-nous donc sur la lisière du désert de ce nom ? demanda Dick Sand.
– Précisément, mon jeune ami, et ce désert s’étend bien au-delà des montagnes qui ferment l’horizon.
– Le désert d’Atacama ? répéta Dick Sand.
– Oui, répondit Harris. Ce désert est comme un pays à part dans cette vaste Amérique du Sud, dont il diffère sous bien des rapports. C’est à la fois la portion la plus curieuse et la moins connue de ce continent.
– Et vous y voyagez seul ? demanda Mrs. Weldon.
– Oh ! ce n’est pas la première fois que je fais ce voyage ! répondit l’Américain. Il y a, à deux cents milles d’ici, une ferme importante, l’hacienda de San Felice, qui appartient à l’un de mes frères, et c’est chez lui que je me rends pour mon commerce. Si vous voulez m’y suivre, vous serez bien reçus, et les moyens de transport ne vous manqueront point pour gagner la ville d’Atacama. Mon frère sera heureux de vous les fournir. »
Ces offres, faites spontanément, ne pouvaient que prévenir en faveur de l’Américain, qui reprit aussitôt en s’adressant à Mrs. Weldon :
« Ces noirs sont vos esclaves ? »
Et il montrait de la main Tom et ses compagnons.
« Nous n’avons plus d’esclaves aux États-Unis, répondit vivement Mrs. Weldon. Le Nord a depuis longtemps aboli l’esclavage, et le Sud a dû suivre l’exemple du Nord !
– Ah ! c’est juste, répondit Harris. J’avais oublié que la guerre de 1862 avait tranché cette grave question. – J’en demande pardon à ces braves gens, ajouta Harris, avec la petite pointe d’ironie que devait mettre dans son langage un Américain du Sud parlant à des noirs. Mais, en voyant ces gentlemen à votre service, j’ai cru…
– Ils ne sont point et n’ont jamais été à mon service, monsieur, répondit gravement Mrs. Weldon.
– Nous serions honorés de vous servir, mistress Weldon, dit alors le vieux Tom. Mais, que monsieur Harris le sache, nous n’appartenons à personne. J’ai été esclave, moi, il est vrai, et vendu comme tel en Afrique, lorsque je n’avais que six ans ; mais mon fils Bat que voici est né d’un père affranchi, et, quant à nos compagnons, ils sont nés de parents libres.
– Je ne puis que vous en féliciter ! répondit Harris d’un ton que Mrs. Weldon ne trouva pas assez sérieux. Sur cette terre de la Bolivie, d’ailleurs, nous n’avons pas d’esclaves. Donc, vous n’avez rien à craindre, et vous pouvez aller aussi librement ici que dans les États de la Nouvelle-Angleterre. »
En ce moment, le petit Jack, suivi de Nan, sortit de la grotte en se frottant les yeux.
Puis, ayant aperçu sa mère, il courut à elle. Mrs. Weldon l’embrassa tendrement.
« Le charmant petit garçon ! dit l’Américain, en s’approchant de Jack.
– C’est mon fils, répondit Mrs. Weldon.
– Oh ! mistress Weldon, vous avez dû être doublement éprouvée, puisque votre enfant a été exposé à tant d’épreuves !
– Dieu l’en a tiré sain et sauf, ainsi que nous, monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon.
– Voulez-vous me permettre de l’embrasser sur ses bonnes joues ? demanda Harris.
– Volontiers », répondit Mrs. Weldon.
Mais la figure de « monsieur Harris », paraît-il, ne plut pas au petit Jack, car il se serra plus étroitement contre sa mère.
« Tiens ! fit Harris, vous ne voulez pas que je vous embrasse ! Je vous fais donc peur, mon petit bonhomme ?
– Excusez-le, monsieur, s’empressa de dire Mrs. Weldon. C’est timidité de sa part.
– Bon ! Nous ferons plus ample connaissance ! répondit Harris. Une fois à l’hacienda, il s’amusera à monter un gentil poney qui lui dira du bien de moi ! »
Mais l’offre du « gentil poney » ne parvint pas à amadouer Jack, plus que n’avait fait la proposition d’embrasser M. Harris.
Mrs. Weldon, assez contrariée, se hâta de détourner la conversation. Il ne fallait pas risquer de blesser un homme qui avait si obligeamment offert ses services.
Dick Sand, pendant ce temps, réfléchissait à la proposition, qui leur survenait si à propos, de gagner l’hacienda de San Felice. C’était, ainsi que l’avait dit Harris, un parcours de plus de deux cents milles, tantôt en forêts, tantôt en plaines, – voyage très fatigant, à coup sûr, puisque les moyens de transport faisaient absolument défaut.
Le jeune novice présenta donc quelques observations à cet égard et attendit la réponse qu’allait faire l’Américain.
« Le voyage est un peu long, en effet, répondit Harris, mais j’ai là, à quelques centaines de pas en arrière de la berge, un cheval que je compte mettre à la disposition de mistress Weldon et de son fils. Pour nous, rien de difficile, ni même de très fatigant à ce que nous fassions la route à pied. D’ailleurs, quand j’ai parlé de deux cents milles, c’est en suivant, ainsi que je l’ai déjà fait, le cours de cette rivière. Mais si nous prenions à travers la forêt, notre parcours serait abrégé de quatre-vingts milles au moins. Or, à raison de dix milles par jour, il me semble que nous arriverions à l’hacienda sans trop de misères. »
Mrs. Weldon remercia l’Américain.
« Vous ne pouvez mieux me remercier qu’en acceptant, répondit Harris. Bien que je n’aie jamais traversé cette forêt, je ne serai pas, je le crois, embarrassé d’y faire route, ayant assez l’habitude de la pampa. Mais il y a une question plus grave, celle des vivres. Je n’ai que ce qu’il me faut strictement pour gagner l’hacienda de San Felice…
– Monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon, nous avons heureusement des vivres en quantité plus que suffisante, et nous serons heureux de les partager avec vous.
– Eh bien, mistress Weldon, il me semble que tout s’arrange pour le mieux, et que nous n’avons plus qu’à partir. »
Harris se dirigeait vers la berge, avec l’intention d’aller reprendre son cheval à l’endroit où il l’avait laissé, lorsque Dick Sand l’arrêta encore en lui faisant une question.
Cela ne lui allait pas beaucoup, au jeune novice, d’abandonner le littoral pour s’enfoncer à l’intérieur du pays sous cette interminable forêt. Le marin reparaissait en lui, et, à remonter ou à descendre la côte, il eût été plus à son affaire.
« Monsieur Harris, dit-il, au lieu de voyager pendant cent vingt milles dans le désert d’Atacama, pourquoi ne pas suivre le littoral ? Distance pour distance, ne vaudrait-il pas mieux chercher à atteindre la ville la plus proche, soit au nord, soit au sud ?
– Mais, mon jeune ami, répondit Harris, en fronçant légèrement le sourcil, il me semble qu’il ne se trouve pas de ville à moins de trois ou quatre cents milles sur cette côte, que je ne connais que très imparfaitement.
– Au nord, oui, répondit Dick Sand, mais au sud ?…
– Au sud, répliqua l’Américain, il faudrait redescendre jusqu’au Chili. Or, le parcours est presque aussi long, et, à votre place, je n’aimerais pas à côtoyer les pampas de la République argentine. Quant à moi, à mon grand regret, je ne saurais vous y accompagner.
– Les navires qui vont du Chili au Pérou ne passent donc pas en vue de cette côte ? demanda alors Mrs. Weldon.
– Non, répondit Harris. Ils se tiennent beaucoup plus au large, et vous n’avez pas dû en rencontrer.
– En effet, répondit Mrs. Weldon. – Eh bien, Dick, as-tu encore quelque question à adresser à monsieur Harris ?
– Une seule, mistress Weldon, répondit le novice, qui éprouvait quelque peine à se rendre. Je demanderai à monsieur Harris dans quel port il pense que nous pourrons trouver un navire pour retourner à San Francisco ?
– Ma foi, mon jeune ami, je ne saurais trop vous le dire, répondit l’Américain. Tout ce que je sais, c’est que nous vous fournirons à l’hacienda de San Felice les moyens de gagner la ville d’Atacama, et de là…
– Monsieur Harris, dit alors Mrs. Weldon, ne croyez pas que Dick Sand hésite à accepter vos offres !
– Non, mistress Weldon, non, certes, je n’hésite pas, répondit le jeune novice, mais je ne puis m’empêcher de regretter de ne pas nous être mis à la côte quelques degrés plus au nord ou plus au sud ! Nous aurions été à proximité d’un port, et cette circonstance, en facilitant notre rapatriement, nous eût évité de mettre à contribution la bonne volonté de monsieur Harris.
– Ne craignez pas d’abuser de moi, mistress Weldon, reprit Harris. Je vous répète que j’ai trop rarement l’occasion de me retrouver en présence de compatriotes. C’est pour moi un véritable plaisir de vous obliger.
– Nous acceptons votre offre, monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon, mais je ne voudrais pas, cependant, vous priver de votre cheval. Je suis bonne marcheuse…
– Et moi très bon marcheur, répondit Harris en s’inclinant. Habitué aux longues courses à travers les pampas, ce n’est pas moi qui retarderai notre caravane. Non, mistress Weldon, vous et votre petit Jack, vous vous servirez de ce cheval. Il est possible, d’ailleurs, que nous rencontrions en route quelques-uns des serviteurs de l’hacienda, et, comme ils seront montés, eh bien ! ils nous céderont leurs montures. »
Dick Sand vit bien qu’en faisant de nouvelles objections, il contrarierait Mrs. Weldon.
« Monsieur Harris, dit-il, quand partirons-nous ?
– Aujourd’hui même, mon jeune ami, répondit Harris. La mauvaise saison commence avec le mois d’avril, et il faut autant que possible que vous ayez auparavant atteint l’hacienda de San Felice. En somme, le chemin à travers la forêt est encore le plus court et peut-être aussi le plus sûr. Il est moins exposé que la côte aux incursions des Indiens nomades, qui sont d’infatigables pillards.
– Tom, mes amis, répondit Dick Sand en se retournant vers les noirs, il ne nous reste plus qu’à faire les préparatifs du départ. Choisissons donc, parmi les provisions du bord, celles qui peuvent le plus aisément se transporter, et faisons des ballots, dont chacun prendra sa part.
– Monsieur Dick, dit Hercule, si vous le voulez, je porterai bien la charge tout entière !
– Non, mon brave Hercule ! répondit le novice. Il vaut mieux que nous nous partagions le fardeau.
– Vous êtes un vigoureux compagnon, Hercule, dit alors Harris, qui regardait le nègre comme si celui-ci eût été à vendre. Sur les marchés d’Afrique, vous auriez valu cher !
– Je vaux ce que je vaux, répondit Hercule en riant, et les acheteurs n’ont qu’à bien courir, s’ils veulent m’attraper ! »
Tout était convenu, et, pour hâter le départ, chacun se mit à la besogne. Il n’y avait, d’ailleurs, à se préoccuper du ravitaillement de la petite troupe que pour le voyage du littoral à l’hacienda, c’est-à-dire pendant une dizaine de jours de marche.
« Mais, avant de partir, monsieur Harris, dit Mrs. Weldon, avant d’accepter votre hospitalité, je vous prierai d’accepter la nôtre. Nous vous l’offrons de bon cœur !
– J’accepte, mistress Weldon, j’accepte avec empressement ! répondit gaiement Harris.
– Dans quelques minutes, notre déjeuner sera prêt.
– Bien, mistress Weldon. Je vais profiter de ces dix minutes pour aller reprendre mon cheval et l’amener ici. Il aura déjeuné, lui !
– Voulez-vous que je vous accompagne, monsieur ? demanda Dick Sand à l’Américain.
– Comme vous voudrez, mon jeune ami, répondit Harris. Venez ! Je vous ferai connaître le bas cours de cette rivière. »
Tous deux partirent.
Pendant ce temps, Hercule fut envoyé à la recherche de l’entomologiste. Cousin Bénédict s’inquiétait bien, ma foi, de ce qui se passait autour de lui ! Il errait alors sur le sommet de la falaise, en quête d’un insecte « introuvable », qu’il ne trouvait pas d’ailleurs.
Hercule le ramena bon gré mal gré. Mrs. Weldon lui apprit que le départ était décidé, et que, pendant une dizaine de jours, il faudrait voyager à l’intérieur de la contrée.
Cousin Bénédict répondit qu’il était prêt à partir, et qu’il ne demandait pas mieux de traverser même l’Amérique tout entière, pourvu qu’on le laissât « collectionner » en route.
Mrs. Weldon s’occupa alors, avec l’aide de Nan, de préparer un repas réconfortant. Bonne précaution avant de se mettre en chemin.
Pendant ce temps, Harris, accompagné de Dick Sand, avait tourné le coude de la falaise. Tous deux suivirent la berge sur un espace de trois cents pas. Là, un cheval, attaché à un arbre, fit entendre de joyeux hennissements à l’approche de son maître.
C’était une bête vigoureuse, d’une espèce que Dick Sand ne put reconnaître. Encolure longue, reins courts et croupe allongée, épaules plates, chanfrein presque busqué, ce cheval offrait, cependant, les signes distinctifs de ces races auxquelles on attribue une origine arabe.
« Vous voyez, mon jeune ami, dit Harris, que c’est un vigoureux animal, et vous pouvez compter qu’il ne nous manquera pas en route. »
Harris détacha son cheval, le prit par la bride et redescendit la berge, en précédant Dick Sand. Celui-ci avait jeté un regard rapide tant sur la rivière que vers la forêt qui enserrait ses deux rives. Mais il ne vit rien de nature à l’inquiéter.
Toutefois, lorsqu’il eut rejoint l’Américain, il lui posa brusquement la question suivante, à laquelle celui-ci ne pouvait guère s’attendre :
« Monsieur Harris, demanda-t-il, vous n’avez pas rencontré cette nuit un Portugais nommé Negoro ?
– Negoro ? répondit Harris du ton d’un homme qui ne comprend pas ce qu’on veut dire. Qu’est-ce que ce Negoro ?
– C’était le cuisinier du bord, répondit Dick Sand, et il a disparu.
– Noyé peut-être ?… dit Harris.
– Non, non ! répondit Dick Sand. Hier soir, il était encore avec nous ; mais pendant la nuit, il nous a quittés et il a remonté probablement la berge de cette rivière. Aussi, je vous demandais si vous, qui êtes venu de ce côté, vous ne l’aviez pas rencontré ?
– Je n’ai rencontré personne, répliqua l’Américain, et si votre cuisinier s’est aventuré seul dans la forêt, il risque fort de s’égarer. Peut-être le rattraperons-nous en route ?
– Oui… peut-être ! » répondit Dick Sand.
Lorsque tous deux furent revenus à la grotte, le déjeuner était prêt. Il se composait, comme le souper de la veille, de conserves alimentaires, de « corn-beef » et de biscuit. Harris y fit honneur, en homme que la nature a doué d’un grand appétit.
« Allons, dit-il, je vois que nous ne mourrons pas de faim en route ! Je n’en dirai pas autant de ce pauvre diable de Portugais, dont notre jeune ami m’a parlé.
– Ah ! fit Mrs. Weldon, Dick Sand vous a dit que nous n’avions pas revu Negoro ?
– Oui, mistress Weldon, répondit le novice. Je désirais savoir si monsieur Harris ne l’avait pas rencontré.
– Non, répondit Harris. Laissons donc ce déserteur où il est, et occupons-nous du départ ! – Quand vous voudrez, mistress Weldon ! »
Chacun prit le ballot qui lui était destiné. Mrs. Weldon, aidée d’Hercule, se plaça sur le cheval, et l’ingrat petit Jack, son fusil en bandoulière, l’enfourcha sans même penser à remercier celui qui mettait à sa disposition cette excellente monture.
Jack, placé devant sa mère, lui dit alors qu’il saurait très bien conduire le « cheval du monsieur ».
On lui donna donc à tenir le bridon, et il ne douta pas qu’il fût le véritable chef de la caravane.
XVI
En route
Ce ne fut pas sans une certaine appréhension, – rien ne paraissait devoir la justifier d’ailleurs, – que Dick Sand, trois cents pas après avoir remonté la berge de la rivière, pénétra sous l’épaisse forêt, dont ses compagnons et lui allaient, pendant dix jours, suivre les difficiles sentiers.
Au contraire, Mrs. Weldon avait toute confiance, elle, femme et mère, que les périls auraient pu doublement inquiéter.
Deux motifs très sérieux avaient contribué à la rassurer : d’abord, parce que cette région des pampas n’était très redoutable ni par les indigènes, ni par les animaux qu’elle renfermait ; ensuite, parce que, sous la direction d’Harris, d’un guide aussi sûr de lui que l’Américain paraissait l’être, on ne pouvait craindre de s’égarer.
Voici, autant qu’il était possible, l’ordre de marche qui devait être maintenu pendant le voyage :
Dick Sand et Harris, tous deux armés, l’un de son long fusil, l’autre d’un remington, se tenaient en tête de la petite troupe.
Venaient ensuite Bat et Austin, également armés chacun d’un fusil et d’un coutelas.
Derrière eux suivaient Mrs. Weldon et le petit Jack, à cheval ; puis, Nan et Tom.
À l’arrière, Actéon, armé du quatrième remington, et Hercule, une hache à la ceinture, fermaient la marche.
Dingo allait et venait, et, ainsi que le fit observer Dick Sand, toujours en chien inquiet qui chercherait une piste. Ses allures avaient visiblement changé depuis que le naufrage du Pilgrim l’avait jeté sur ce littoral. Il semblait agité, et presque incessamment il faisait entendre un grognement sourd, plutôt lamentable que furieux. Cela fut reconnu de tous, bien que personne ne pût se l’expliquer.
Quant au cousin Bénédict, il avait été aussi impossible de lui assigner un ordre de marche qu’à Dingo. À moins d’être tenu en laisse, il ne l’aurait pas gardé. Sa boîte de fer-blanc passée en bandoulière, son filet à la main, sa grosse loupe suspendue à son cou, tantôt en arrière, tantôt en avant, il détalait dans les hautes herbes, guettant les orthoptères ou tout autre insecte en « ptère », au risque de se faire mordre par quelque serpent venimeux.
Dans la première heure, Mrs. Weldon, inquiète, le rappela vingt fois. Rien n’y fit.
« Cousin Bénédict, finit-elle par lui dire, je vous prie très sérieusement de ne pas vous éloigner, et je vous engage une dernière fois à tenir compte de ma recommandation.
– Cependant, cousine, répondit l’intraitable entomologiste, lorsque j’apercevrai un insecte…
– Quand vous apercevrez un insecte, reprit Mrs. Weldon, vous voudrez bien le laisser courir en paix, ou vous me mettrez dans la nécessité de vous faire enlever votre boîte !
– M’enlever ma boîte ! s’écria cousin Bénédict, comme s’il se fût agi de lui arracher les entrailles.
– Votre boîte et votre filet, ajouta impitoyablement Mrs. Weldon.
– Mon filet, cousine ! Et pourquoi pas mes lunettes ? Vous n’oseriez pas ! Non ! vous n’oseriez pas !
– Même vos lunettes, que j’oubliais ! Je vous remercie, cousin Bénédict, de m’avoir rappelé que j’avais ce moyen de vous rendre aveugle, et, par là, de vous forcer à être sage ! »
Cette triple menace eut pour effet de le faire tenir tranquille, ce cousin insoumis, pendant une heure environ. Puis, il recommença à s’éloigner, et, comme il en eût fait autant, même sans filet, sans boîte et sans lunettes, il fallut bien le laisser agir à sa guise. Mais Hercule se chargea de le surveiller spécialement, – ce qui était tout naturellement entré dans ses fonctions, – et il fut convenu qu’il agirait avec lui comme cousin Bénédict avec un insecte, c’est-à-dire qu’il l’attraperait, au besoin, et le rapporterait aussi délicatement que l’autre eût fait du plus rare des lépidoptères.
Cela réglé, on ne s’occupa plus de cousin Bénédict.
La petite troupe, on l’a vu, était bien armée et se gardait sévèrement. Mais, ainsi que le répéta Harris, il n’y avait d’autre rencontre à redouter que celle des Indiens nomades, et encore n’en verrait-on pas probablement.
En tout cas, les dispositions prises suffiraient à les tenir en respect.
Les sentiers qui circulaient à travers l’épaisse forêt ne méritaient pas ce nom. C’étaient plutôt des passées d’animaux que des passées d’hommes. Elles ne permettaient d’avancer que difficilement. Aussi, en ne fixant qu’à cinq ou six milles la moyenne du parcours que ferait la petite troupe en douze heures de marche, Harris avait-il sagement calculé.
Le temps était fort beau, d’ailleurs. Le soleil montait vers le zénith, répandant à flots ses rayons presque perpendiculaires. En plaine, cette chaleur eût été insoutenable, Harris eut soin de le faire remarquer ; mais, sous cette impénétrable ramure, on la supportait facilement et impunément.
La plupart des arbres de cette forêt étaient inconnus, aussi bien de Mrs. Weldon que de ses compagnons, noirs ou blancs. Cependant, un expert eût observé qu’ils étaient plus remarquables par leur qualité que par leur taille. Ici, c’était le « bauhinia » ou bois de fer ; là, le « molompi », identique au ptérocarpe, bois solide et léger, propre à faire des pagaies ou des rames, et dont le tronc exsudait une résine abondante ; plus loin, des « fustets », très chargés de matière colorante, et des « gaïacs », mesurant jusqu’à douze pieds de diamètre, mais inférieurs en qualité aux gaïacs ordinaires.
Dick Sand, tout en marchant, demandait à Harris le nom de ces diverses essences.
« Vous n’êtes donc jamais venu sur le littoral de l’Amérique du Sud ? lui demanda Harris, avant de répondre à sa question.
– Jamais, répondit le novice, jamais, pendant mes voyages, je n’ai eu l’occasion de visiter ces côtes, et, à vrai dire, je ne crois pas que personne m’en ait parlé en connaisseur.
– Mais, au moins, avez-vous exploré les côtes de la Colombie, celles du Chili ou de la Patagonie ?
– Non, jamais.
– Mais mistress Weldon a peut-être visité cette partie du nouveau continent ? demanda Harris. Les Américaines ne craignent pas les voyages, et, sans doute…
– Non, monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon. Les intérêts commerciaux de mon mari ne l’ont jamais appelé qu’en Nouvelle-Zélande, et je n’ai pas eu à l’accompagner autre part. Personne de nous ne connaît donc cette portion de la basse Bolivie.
– Eh bien, mistress Weldon, vous et vos compagnons, vous verrez un singulier pays, qui contraste étrangement avec les régions du Pérou, du Brésil ou de la République argentine. Sa flore et sa faune feraient l’étonnement d’un naturaliste. Ah ! l’on peut dire que vous avez fait naufrage au bon endroit, et si l’on peut jamais remercier le hasard…
– Je veux croire que ce n’est point le hasard qui nous a conduits, monsieur Harris, mais Dieu.
– Dieu ! oui ! Dieu ! » répondit Harris, du ton d’un homme qui n’admet guère l’intervention providentielle dans les choses de ce monde.
Donc, puisque personne dans la petite troupe ne connaissait ni le pays, ni ses productions, Harris se fit un plaisir de nommer complaisamment les arbres les plus curieux de la forêt.
En vérité, il était fâcheux que, chez le cousin Bénédict, l’entomologiste ne fût pas doublé d’un botaniste ! S’il n’avait guère trouvé jusqu’ici d’insectes rares ou nouveaux, il eût fait de belles découvertes en botanique. Il y avait, à profusion, des végétaux de toutes tailles, dont l’existence n’avait pas encore pu être constatée dans les forêts tropicales du Nouveau Monde. Cousin Bénédict aurait certainement attaché son nom à quelque fait de ce genre. Mais il n’aimait pas la botanique, il n’y connaissait rien. Il avait même, tout naturellement, les fleurs en aversion, sous prétexte que quelques-unes se permettent d’emprisonner les insectes dans leurs corolles et de les empoisonner de leurs sucs vénéneux.
La forêt devenait parfois marécageuse. On sentait sous le pied tout un réseau de filets liquides, que devaient alimenter les affluents de la petite rivière. Quelques-uns de ces ruisseaux, un peu larges, ne purent être traversés qu’en choisissant des endroits guéables.
Sur leurs rives croissaient des touffes de roseaux, auxquels Harris donna le nom de papyrus. Il ne se trompait pas, et ces plantes herbacées poussaient abondamment au bas des berges humides.
Puis, le marécage passé, le fourré d’arbres recouvrait à nouveau les étroites routes de la forêt.
Harris fit remarquer à Mrs. Weldon et à Dick Sand de très beaux ébéniers, plus gros que l’ébénier commun, qui fournissent un bois plus noir et plus dur que celui du commerce. Puis, c’étaient des manguiers, encore nombreux, bien qu’ils fussent assez éloignés de la mer. Une sorte de fourrure d’orseille leur montait jusqu’aux branches. Leur ombre épaisse, leurs fruits délicieux en faisaient de précieux arbres, et cependant, ainsi que le raconta Harris, pas un indigène n’eût osé en propager l’espèce. « Qui plante un manguier meurt ! » Tel est le superstitieux dicton du pays.
Pendant la seconde moitié de cette première journée de voyage, la petite troupe, après la halte de midi, commença à gravir un terrain légèrement incliné. Ce n’étaient pas encore les pentes de la chaîne du premier plan, mais une sorte de plateau ondulé qui raccordait la plaine à la montagne.
Là, les arbres, un peu moins serrés, quelquefois réunis par groupes, auraient rendu la marche plus facile, si le sol n’eût été envahi par des plantes herbacées. On se fût cru alors dans les jungles de l’Inde orientale. La végétation paraissait être moins luxuriante que dans la basse vallée de la petite rivière, mais elle était supérieure encore à celle des régions tempérées de l’Ancien ou du Nouveau Monde. L’indigo y croissait à profusion, et, suivant Harris, cette légumineuse passait avec raison pour la plante la plus envahissante de la contrée. Un champ venait-il à être abandonné, ce parasite, aussi dédaigné que le chardon ou l’ortie, s’en emparait aussitôt.
Un arbre semblait manquer à cette forêt, qui aurait dû être très commun dans cette partie du nouveau continent. C’était l’arbre à caoutchouc. En effet, le « ficus prinoïdes », le « castilloa elastica », le « cecropia peltata », le « collophora utilis », le « cameraria latifolia », et surtout le « syphonia elastica », qui appartiennent à des familles différentes, abondent dans les provinces de l’Amérique méridionale. Et cependant, chose assez singulière, on n’en voyait pas un seul.
Or, Dick Sand avait précisément promis à son ami Jack de lui montrer des arbres à caoutchouc. Donc, grande déception pour le petit garçon, qui se figurait que les gourdes, les bébés parlants, les polichinelles articulés et les ballons élastiques poussaient tout naturellement sur ces arbres. Il se plaignit.
« Patience, mon petit bonhomme ! lui répondit Harris. Nous en trouverons, de ces caoutchoucs, et par centaines, aux environs de l’hacienda !
– Des beaux, bien élastiques ? demanda le petit Jack.
– Tout ce qu’il y a de plus élastique. – Tenez, en attendant, voulez-vous un bon fruit pour vous désaltérer ? »
Et, ce disant, Harris alla cueillir à un arbre quelques fruits qui semblaient être aussi savoureux que ceux du pêcher.
« Êtes-vous bien sûr, monsieur Harris, demanda Mrs. Weldon, que ce fruit ne peut faire de mal ?
– Mistress Weldon, je vais vous rassurer, répondit l’Américain, qui mordit à belles dents à l’un de ces fruits. C’est une mangue. »
Et le petit Jack, sans se faire prier davantage, suivit l’exemple d’Harris. Il déclara que c’était très bon, « ces poires-là », et l’arbre fut aussitôt mis à contribution.
Ces manguiers appartenaient à l’espèce dont les fruits sont mûrs en mars et en avril, d’autres ne l’étant qu’en septembre, et, conséquemment, leurs mangues étaient à point.
« Oui ! c’est bon, bon, bon ! disait le petit Jack, la bouche pleine. Mais mon ami Dick m’a promis des caoutchoucs, si j’étais bien sage, et je veux des caoutchoucs !
– Tu en auras, mon Jack, répondit Mrs. Weldon, puisque monsieur Harris te l’assure.
– Mais ce n’est pas tout, reprit Jack, mon ami Dick m’a encore promis autre chose !
– Qu’a donc promis l’ami Dick ? demanda Harris en souriant.
– Des oiseaux-mouches, monsieur.
– Et vous aurez aussi des oiseaux-mouches, mon petit bonhomme, mais plus loin… plus loin ! » répondit Harris.
Le fait est que le petit Jack avait le droit de réclamer quelques-uns de ces charmants colibris, car il se trouvait dans un pays où ils devaient abonder. Les Indiens, qui savent tresser artistement leurs plumes, ont prodigué les plus poétiques noms à ces bijoux de la gent volatile. Ils les appellent ou les « rayons » ou les « cheveux du soleil ». Ici, c’est « le petit roi des fleurs » ; là, « la fleur céleste qui vient dans son vol caresser la fleur terrestre ». C’est encore « le bouquet de pierreries, qui rayonne aux feux du jour » ! On peut même croire que leur imagination eût su fournir une nouvelle appellation poétique pour chacune des cent cinquante espèces qui constituent cette merveilleuse tribu des colibris.
Cependant, si nombreux que dussent être ces oiseaux-mouches dans les forêts de la Bolivie, le petit Jack dut se contenter encore de la promesse d’Harris. Suivant l’Américain, on était encore trop près de la côte, et les colibris n’aimaient pas ces déserts rapprochés de l’Océan. La présence de l’homme ne les effarouchait pas, et, à l’hacienda, on n’entendait, tout le jour, que leur cri de « tère-tère », et le bourdonnement de leurs ailes, semblable à celui d’un rouet.
« Ah ! que je voudrais y être ! » s’écriait le petit Jack.
Le plus sûr moyen d’y être, à l’hacienda de San Felice, c’était de ne pas s’arrêter en chemin. Mrs. Weldon et ses compagnons ne prenaient donc que le temps absolument nécessaire au repos.
La forêt changeait déjà d’aspect. Entre les arbres moins pressés s’ouvraient çà et là de larges clairières. Le sol, perçant le tapis d’herbe, montrait alors son ossature de granit rose et de syène, pareil à des plaques de lapis-lazuli. Sur quelques hauteurs foisonnait la salsepareille, plante à tubercules charnus, qui formait un inextricable enchevêtrement. Mieux valait encore la forêt et ses étroites sentes.
Avant le coucher du soleil, la petite troupe se trouvait à huit milles environ de son point de départ. Ce parcours s’était fait sans incident, et même sans grande fatigue. Il est vrai, c’était la première journée de marche, et, sans doute, les étapes suivantes seraient plus rudes.
D’un commun accord, on décida de faire halte en cet endroit. Il s’agissait donc, non d’établir un véritable campement, mais d’organiser simplement la couchée. Un homme de garde, relevé de deux heures en deux heures, suffirait à veiller pendant la nuit, ni les indigènes, ni les fauves n’étant vraiment à redouter.
On ne trouva rien de mieux, pour abri, qu’un énorme manguier, dont les larges branches, très touffues, formaient une sorte de véranda naturelle. Au besoin, on eût pu nicher dans son feuillage.
Seulement, à l’arrivée de la petite troupe, un assourdissant concert s’éleva de la cime de l’arbre.
Le manguier servait de perchoir à une colonie de perroquets gris, bavards, querelleurs, féroces volatiles qui s’attaquent aux oiseaux vivants, et, à vouloir les juger d’après ceux de leurs congénères que l’Europe tient en cage, on se tromperait singulièrement.
Ces perroquets jacassaient avec un tel bruit, que Dick Sand songea à leur envoyer un coup de fusil, pour les obliger à se taire ou les mettre en fuite. Mais Harris l’en dissuada, sous le prétexte que, dans ces solitudes, mieux valait ne pas déceler sa présence par la détonation d’une arme à feu.
« Passons sans bruit, dit-il, et nous passerons sans danger. »
Le souper fut préparé aussitôt, sans même qu’on eût eu besoin de procéder à la cuisson des aliments. Il se composa de conserves et de biscuit. Un ruisselet, qui serpentait sous les herbes, fournit l’eau potable, qu’on ne but pas sans l’avoir relevée de quelques gouttes de rhum. Quant au dessert, le manguier était là, avec ses fruits succulents, que les perroquets ne laissèrent pas cueillir sans protester par leurs abominables cris.
À la fin du souper, l’obscurité commença à se faire. L’ombre monta lentement du sol à la cime des arbres, dont le feuillage se détacha bientôt comme une fine découpure sur le fond plus lumineux du ciel. Les premières étoiles semblaient être des fleurs éclatantes, qui scintillaient au bout des dernières branches. Le vent tombait avec la nuit et ne frémissait plus dans la ramure. Les perroquets eux-mêmes étaient devenus muets. La nature allait s’endormir et invitait tout être vivant à la suivre dans ce profond sommeil.
Les préparatifs de la couchée devaient être fort rudimentaires.
« N’allumons-nous pas un grand feu pour la nuit ? demanda Dick Sand à l’Américain.
– À quoi bon ? répondit Harris. Les nuits ne sont heureusement pas froides, et cet énorme manguier préservera le sol de toute évaporation. Nous n’avons à craindre ni la fraîcheur, ni l’humidité. Je vous répète, mon jeune ami, ce que je vous ai dit tout à l’heure ! Passons incognito. Pas plus de feu que de coup de feu, si c’est possible.
– Je pense bien, dit alors Mrs. Weldon, que nous n’avons rien à craindre des Indiens, même de ces coureurs des bois, dont vous nous avez parlé, monsieur Harris. Mais n’y a-t-il pas d’autres coureurs, à quatre pattes, et que la vue d’un feu contribuerait à éloigner ?
– Mistress Weldon, répondit l’Américain, vous faites trop d’honneur aux fauves de ce pays ! En vérité ! Ils redoutent plus l’homme que celui-ci ne les redoute !
– Nous sommes dans un bois, dit Jack, et il y a toujours des bêtes dans les bois !
– Il y a bois et bois, mon petit bonhomme, comme il y a bêtes et bêtes ! répondit Harris en riant. Figurez-vous que vous êtes au milieu d’un grand parc. En vérité, ce n’est pas sans raison que les Indiens disent de ce pays : « Es como el Pariso ! » C’est comme un paradis terrestre !
– Il y a donc des serpents ? dit Jack.
– Non, mon Jack, répondit Mrs. Weldon, il n’y a pas de serpents, et tu peux dormir tranquille !
– Et des lions ? demanda Jack.
– Pas l’ombre de lions, mon petit bonhomme ! répondit Harris.
– Des tigres alors ?
– Demandez à votre maman, si elle a jamais entendu dire qu’il y eût des tigres sur ce continent.
– Jamais, répondit Mrs. Weldon.
– Bon ! fit cousin Bénédict, qui, par hasard, était à la conversation, s’il n’y a ni lions ni tigres dans le Nouveau Monde, ce qui est parfaitement vrai, on y rencontre du moins des couguars et des jaguars.
– Est-ce méchant ? demanda le petit Jack.
– Peuh ! répondit Harris, un indigène ne craint guère d’attaquer ces animaux, et nous sommes en force. – Tenez ! Hercule serait assez vigoureux pour écraser deux jaguars à la fois, un de chaque main !
– Tu veilleras bien, Hercule, dit alors le petit Jack, et s’il vient une bête pour nous mordre…
– C’est moi qui la mordrai, monsieur Jack ! répondit Hercule, en montrant sa bouche armée de dents superbes.
– Oui, vous veillerez, Hercule, dit le novice, mais vos compagnons et moi, nous vous relèverons tour à tour.
– Non, monsieur Dick, répondit Actéon. Hercule, Bat, Austin et moi, nous suffirons tous quatre à cette besogne. Il faut que vous reposiez pendant toute la nuit.
– Merci, Actéon, répondit Dick Sand, mais je dois…
– Non ! Laisse faire ces braves gens, mon cher Dick ! dit alors Mrs. Weldon.
– Moi aussi, je veillerai ! ajouta le petit Jack, dont les paupières se fermaient déjà.
– Oui, mon Jack, oui, tu veilleras ! lui répondit sa mère, qui ne voulait pas le contrarier.
– Mais, dit encore le petit garçon, s’il n’y a pas de lions, s’il n’y a pas de tigres dans la forêt, il y a des loups !
– Oh ! des loups pour rire ! répondit l’Américain. Ce ne sont pas même des loups, mais des sortes de renards, ou plutôt de ces chiens des bois que l’on appelle des « guaras ».
– Et ces guaras, ça mord ? demanda le petit Jack.
– Bah ! Dingo ne ferait qu’une bouchée de ces bêtes-là !
– N’importe, répondit Jack, dans un dernier bâillement, des guaras, ce sont des loups, puisqu’on les appelle des loups ! »
Et là-dessus, Jack s’endormit paisiblement dans les bras de Nan, qui était accotée au tronc du manguier. Mrs. Weldon, étendue près d’elle, donna un dernier baiser à son petit garçon, et ses yeux fatigués ne tardèrent pas à se fermer pour la nuit.
Quelques instants plus tard, Hercule ramenait au campement cousin Bénédict, qui venait de s’éloigner pour commencer une chasse aux pyrophores. Ce sont ces « cocuyos » ou mouches lumineuses, que les élégantes placent dans leur chevelure, comme autant de gemmes vivantes. Ces insectes, qui projettent une lumière vive et bleuâtre par deux taches situées à la base de leur corselet, sont très nombreux dans l’Amérique du Sud. Cousin Bénédict comptait donc en faire une bonne provision ; mais Hercule ne lui en laissa pas le temps, et malgré ses récriminations, il le rapporta au lieu de halte. C’est que, quand Hercule avait une consigne, il l’exécutait militairement, – ce qui sauva sans doute de l’incarcération dans la boîte de fer-blanc de l’entomologiste une notable quantité de mouches lumineuses.
Quelques instants après, à l’exception du géant qui veillait, tous dormaient d’un profond sommeil.
XVII
Cent milles en dix jours
Le plus ordinairement, les voyageurs ou coureurs des bois qui ont dormi dans les forêts à la belle étoile sont réveillés par des hurlements aussi fantaisistes que désagréables. Il y a de tout dans ce concert matinal, du gloussement, du grognement, du croassement, du ricanement, de l’aboiement et presque du « parlement », si l’on veut bien accepter ce mot, qui complète la série de ces bruits divers.
Ce sont les singes qui saluent ainsi le lever du jour. Là se rencontrent le petit « marikina », le sagouin à masque bariolé, le « mono gris », dont les Indiens emploient la peau à recouvrir les batteries de leurs fusils, les sagous, reconnaissables à leurs deux longs bouquets de poils, et bien d’autres spécimens de cette nombreuse famille.
De ces divers quadrumanes, les plus remarquables incontestablement sont les « guéribas », à queue prenante, à face de Belzébuth. Lorsque le soleil se lève, le plus vieux de la bande entonne d’une voix imposante et sinistre une psalmodie monotone. C’est le baryton de la troupe. Les jeunes ténors répètent après lui la symphonie matinale. Les Indiens disent alors que les guéribas « récitent leurs patenôtres ».
Mais, ce jour-là, paraît-il, les singes ne firent point leur prière, car on ne les entendit pas, et, cependant, leur voix porte loin, car elle est produite par la rapide vibration d’une sorte de tambour osseux formé d’un renflement de l’os hyoïde de leur cou.
Bref, pour une raison ou pour une autre, ni les guéribas, ni les sagous, ni autres quadrumanes de cette immense forêt n’entonnèrent, ce matin-là, leur concert accoutumé.
Cela n’eût pas satisfait des Indiens nomades. Non que ces indigènes prisent ce genre de musique chorale, mais ils font volontiers la chasse aux singes, et, s’ils la font, c’est que la chair de cet animal, surtout lorsqu’elle est boucanée, est excellente.
Dick Sand et ses compagnons n’étaient pas sans doute au courant de ces habitudes des guéribas, car cela eût été pour eux un sujet de surprise de ne pas les entendre. Ils se réveillèrent donc l’un après l’autre, et bien remis par ces quelques heures de repos, qu’aucune alerte n’était venue troubler.
Le petit Jack ne fut pas le dernier à se détirer les bras. Sa première question fut pour demander si Hercule avait mangé un loup pendant la nuit. Aucun loup ne s’était montré, et, par conséquent, Hercule n’avait point encore déjeuné.
Tous, d’ailleurs, étaient à jeun comme lui, et, après la prière du matin, Nan s’occupa de préparer le repas.
Le menu fut celui du souper de la veille, mais, avec cet appétit qu’aiguisait l’air matinal de la forêt, personne ne songeait à être difficile. Il convenait, avant tout, de prendre des forces pour une bonne journée de marche, et on en prit. Pour la première fois, peut-être, cousin Bénédict comprit que de manger, ce n’était point un acte indifférent ou inutile de la vie. Seulement, il déclara qu’il n’était pas venu « visiter » cette contrée pour s’y promener les mains dans les poches, et que si Hercule l’empêchait encore de chasser aux cocuyos et autres mouches lumineuses, Hercule aurait affaire à lui.
Cette menace ne sembla pas effrayer le géant outre mesure. Toutefois, Mrs. Weldon le prit à part et lui dit que peut-être pourrait-il laisser courir son grand enfant à droite et à gauche, mais à la condition de ne pas le perdre de vue. Il ne fallait pas sevrer complètement cousin Bénédict des plaisirs si naturels à son âge.
À sept heures du matin, la petite troupe reprit le chemin vers l’est, en conservant l’ordre de marche qui avait été adopté la veille.
C’était toujours la forêt. Sur ce sol vierge, où la chaleur et l’humidité s’accordaient pour activer la végétation, on devait bien penser que le règne végétal apparaîtrait dans toute sa puissance. Le parallèle de ce vaste plateau se confondait presque avec les latitudes tropicales, et, pendant certains mois de l’été, le soleil, en passant au zénith, y dardait ses rayons perpendiculaires. Il y avait donc une quantité énorme de chaleur emmagasinée dans ces terrains, dont le sous-sol se maintenait humide. Aussi, rien de plus magnifique que cette succession de forêts, ou plutôt cette forêt interminable.
Cependant, Dick Sand n’avait pas été sans observer ceci : c’est que, suivant Harris, on se trouvait dans la région des pampas. Or, pampa est un mot de la langue « quichua » qui signifie « plaine ». Et, si ses souvenirs ne le trompaient pas, il croyait se rappeler que ces plaines présentent les caractères suivants : privation d’eau, absence d’arbres, manque de pierres ; abondance luxuriante de chardons pendant la saison des pluies, chardons qui deviennent presque arbrisseaux avec la saison chaude et forment alors d’impénétrables fourrés ; puis, aussi, des arbres nains, des arbrisseaux épineux ; le tout donnant à ces plaines un aspect plutôt aride et désolé.
Or, il n’en était pas ainsi, depuis que la petite troupe, guidée par l’Américain, avait quitté le littoral. La forêt n’avait cessé de s’étendre jusqu’aux limites de l’horizon. Non, ce n’était point là cette pampa, telle que le jeune novice se la figurait. La nature, ainsi que l’avait dit Harris, s’était-elle donc plu à faire une région à part de ce plateau d’Atacama, dont il ne connaissait rien d’ailleurs, si ce n’est qu’il formait un des plus vastes déserts de l’Amérique du Sud, entre les Andes et l’océan Pacifique ?
Dick Sand, ce jour-là, posa quelques questions à ce sujet, et exprima à l’Américain la surprise que lui causait ce singulier aspect de la pampa.
Mais il fut vite détrompé par Harris, qui lui donna sur cette partie de la Bolivie les détails les plus exacts, témoignant ainsi de sa profonde connaissance du pays.
« Vous avez raison, mon jeune ami, dit-il au novice. La véritable pampa est bien telle que les livres de voyages vous l’ont dépeinte, c’est-à-dire une plaine assez aride et dont la traversée est souvent difficile. Elle rappelle nos savanes de l’Amérique du Nord, – à cela près que celles-ci sont un peu plus marécageuses. Oui, telle est bien la pampa du Rio-Colorado, telles sont les « llanos » de l’Orénoque et du Venezuela. Mais ici, nous sommes dans une contrée dont l’apparence m’étonne moi-même. Il est vrai, c’est la première fois que je suis cette route à travers le plateau, route qui a l’avantage d’abréger notre voyage. Mais, si je ne l’ai pas encore vu, je sais qu’il contraste extraordinairement avec la véritable pampa. Quant à celle-ci, vous la retrouveriez, non pas entre la Cordillère de l’ouest et la haute chaîne des Andes, mais au-delà des montagnes, sur toute cette partie orientale du continent qui s’étend jusqu’à l’Atlantique.
– Devrons-nous donc franchir la chaîne des Andes ? demanda vivement Dick Sand.
– Non, mon jeune ami, non, répondit en souriant l’Américain. Aussi ai-je dit : Vous la trouveriez, et non : Vous la trouverez. Rassurez-vous, nous ne quitterons pas ce plateau, dont les plus grandes hauteurs ne dépassent pas quinze cents pieds. Ah ! s’il avait fallu traverser les Cordillères avec les seuls moyens de transport dont nous disposons, je ne vous aurais jamais entraîné à pareille aventure.
– En effet, répondit Dick Sand, il eût mieux valu remonter ou descendre la côte.
– Oh ! cent fois ! répliqua Harris. Mais l’hacienda de San Felice est située en deçà de la Cordillère. Notre voyage, ni dans sa première ni dans sa seconde partie, n’offrira donc aucune difficulté réelle.
– Et vous ne craignez point de vous égarer dans ces forêts que vous traversez pour la première fois ? demanda Dick Sand.
– Non, mon jeune ami, non, répondit Harris. Je sais bien que cette forêt, c’est comme une mer immense, ou plutôt, comme le dessous d’une mer, où un marin lui-même ne pourrait prendre hauteur et reconnaître sa position. Mais, habitué à voyager dans les bois, je sais trouver ma route rien qu’à la disposition de certains arbres, à la direction de leurs feuilles, au mouvement ou à la composition du sol, à mille détails qui vous échappent ! Soyez-en sûr, je vous conduirai, vous et les vôtres, où vous devez aller ! »
Toutes ces choses étaient dites très nettement par Harris. Dick Sand et lui, en tête de la troupe, causaient souvent, sans que personne se mêlât à leur conversation. Si le novice éprouvait quelques inquiétudes que l’Américain ne parvenait pas toujours à dissiper, il préférait les garder pour lui seul.
Les 8, 9, 10, 11, 12 avril s’écoulèrent ainsi, sans que le voyage fût marqué par aucun incident. On ne faisait pas plus de huit à neuf milles par douze heures. Les instants consacrés aux repas ou au repos se succédaient régulièrement, et, bien qu’un peu de fatigue se fît déjà sentir, l’état sanitaire était encore fort satisfaisant.
Le petit Jack commençait à souffrir un peu de cette vie des bois, à laquelle il n’était pas accoutumé et qui devenait bien monotone pour lui. Et puis, on n’avait pas tenu toutes les promesses qu’on lui avait faites. Les pantins de caoutchouc, les oiseaux-mouches, tout cela semblait reculer sans cesse. Il avait été question aussi de lui montrer les plus beaux perroquets du monde, et ils ne devaient pas manquer dans ces riches forêts. Où étaient donc les papegais à plumage vert, presque tous originaires de ces contrées, les aras aux joues dénudées, aux longues queues pointues, aux couleurs éclatantes, dont les pattes ne se posent jamais à terre, et les camindés, qui sont plus spéciaux aux contrées tropicales, et les perruches multicolores, à la face emplumée, et enfin tous ces oiseaux bavards, qui, au dire des Indiens, parlent encore la langue des tribus éteintes ?
En fait de perroquets, le petit Jack ne voyait que ces jakos gris-cendré, à queue rouge, qui pullulaient sous les arbres. Mais ces jakos n’étaient pas nouveaux pour lui. On les a transportés dans toutes les parties du monde. Sur les deux continents, ils remplissent les maisons de leur insupportable caquetage, et, de toute la famille des « psittacins », ce sont ceux qui apprennent le plus facilement à parler.
Il faut dire en outre que, si Jack n’était pas content, cousin Bénédict ne l’était pas davantage. On l’avait un peu laissé courir à droite et à gauche pendant la marche. Cependant, il ne trouvait aucun insecte qui fût digne d’enrichir sa collection. Le soir, les pyrophores eux-mêmes refusaient obstinément de se montrer à lui et de l’attirer par les phosphorescences de leur corselet. La nature semblait vraiment se jouer du malheureux entomologiste, dont l’humeur devenait massacrante.
Pendant quatre jours encore, la marche vers le nord-est se continua dans les mêmes conditions. Le 16 avril, il ne fallait pas estimer à moins de cent milles le parcours qui avait été fait depuis la côte. Si Harris ne s’était point égaré, – et il l’affirmait sans hésiter, – l’hacienda de San Felice n’était plus qu’à vingt milles du point où se fit la halte ce jour-là. Avant quarante-huit heures, la petite troupe aurait donc un confortable abri où elle pourrait se reposer enfin de ses fatigues.
Cependant, bien que le plateau eût été presque entièrement traversé dans sa partie moyenne, pas un indigène, pas un nomade ne s’était rencontré sous l’immense forêt.
Dick Sand regretta plus d’une fois, sans en rien dire, de n’avoir pu s’échouer sur un autre point du littoral ! Plus au sud et plus au nord, les villages, les bourgades ou les plantations n’eussent pas manqué, et, depuis longtemps déjà, Mrs. Weldon et ses compagnons auraient trouvé un asile.
Mais, si la contrée semblait être abandonnée de l’homme, les animaux se montrèrent plus fréquemment pendant ces derniers jours. On entendait parfois une sorte de long cri plaintif qu’Harris attribuait à quelques-uns de ces gros tardigrades, hôtes habituels de ces vastes régions boisées, qu’on nomme des « aïs ».
Ce jour-là aussi, pendant la halte de midi, un sifflement passa dans l’air, qui ne laissa pas d’inquiéter Mrs. Weldon, tant il était étrange.
« Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle en se levant précipitamment.
– Un serpent ! » s’écria Dick Sand, qui, son fusil armé, se jeta au-devant de Mrs. Weldon.
On pouvait craindre, en effet, que quelque reptile ne se fût glissé dans les herbes jusqu’au lieu de halte. Il n’y aurait eu rien d’étonnant à ce que ce fût un de ces énormes « sucurus », sortes de boas, qui mesurent quelquefois quarante pieds de longueur.
Mais Harris rappela aussitôt Dick Sand que les noirs suivaient déjà, et il rassura Mrs. Weldon.
Suivant lui, ce sifflement n’avait pu être produit par un sucuru, puisque ce serpent ne siffle pas ; mais il indiquait la présence de certains quadrupèdes inoffensifs, assez nombreux dans cette contrée.
« Rassurez-vous donc, dit-il, et ne faites aucun mouvement qui puisse effrayer ces animaux.
– Mais quels sont-ils ? demanda Dick Sand, qui se faisait comme une loi de conscience d’interroger et de faire parler l’Américain, – lequel, d’ailleurs, ne se faisait jamais prier pour lui répondre.
– Ce sont des antilopes, mon jeune ami, répondit Harris.
– Oh ! que je voudrais les voir ! s’écria Jack.
– C’est bien difficile, mon petit bonhomme, répliqua l’Américain, très difficile !
– On peut peut-être essayer de les approcher, ces antilopes sifflantes ? reprit Dick Sand.
– Oh ! vous n’aurez pas fait trois pas, répondit l’Américain en secouant la tête, que toute la bande aura pris la fuite ! Je vous engage donc à ne pas vous déranger ! »
Mais Dick Sand avait ses raisons pour être curieux. Il voulut voir, et, son fusil à la main, il se glissa dans l’herbe. Tout aussitôt, une douzaine de gracieuses gazelles, à cornes petites et aiguës, passèrent avec la rapidité d’une trombe. Leur pelage, d’un roux ardent, dessina comme un nuage de feu sous le haut taillis de la forêt.
« Je vous avais prévenu », dit Harris, lorsque le novice revint prendre sa place.
Ces antilopes, si légères à la course, s’il avait été vraiment impossible de les distinguer, il n’en fut pas ainsi d’une autre troupe d’animaux, qui fut signalée le même jour. Ceux-là, on put les voir, – imparfaitement il est vrai, – mais leur apparition amena une discussion assez singulière entre Harris et quelques-uns de ses compagnons.
La petite troupe, vers quatre heures du soir, s’était arrêtée un instant près d’une clairière, lorsque trois ou quatre animaux de grande taille débouchèrent d’un fourré, à une centaine de pas, et détalèrent aussitôt avec une remarquable vitesse.
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