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René Bazin

DAVIDÉE BIROT

-1911

I L’ARDÉSIE

II LA FAMILLE BIROT

III LA MAISON DES PLAINES

IV LE TRIOMPHE DES GENÊTS

V LE CORTÈGE D’ANNA

VI CONVERSATION AVEC PHROSINE

VII DÉPART À LA CLOCHE DE BOIS

VIII L’AFFÛT DU LIÈVRE

IX LES ÂMES TROUBLÉES

X LA CHANSON DE MAÏEUL

XI MONSIEUR L’INSPECTEUR

XII BLANDES AUX VOLETS VERTS

XIII RENCONTRE

XIV LE RETOUR EN ARDÉSIE

XV LA PERMISSION

I

L’ARDÉSIE

Beaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire, Maïeul Jacquet, que tout le monde sur les carrières appelait Maïeul Rit-Dur, parce qu’il ne riait pas souvent, laissa l’ouvrage, entra sous le tue-vent, et, ôtant ses sabots, délia ses guêtres de chiffons, qu’il accrocha, soigneusement, à une traverse de l’abri. On le vit un moment, tête nue, dans l’ouverture triangulaire que laissent entre elles les deux premières claies du tue-vent, écartées à la base et jointes par le sommet. Il observa le lointain, du côté du Sud-Ouest, et il eut sans doute une pensée pour quelqu’un qui demeurait par là.

– Tu t’en vas ? demanda un homme qui travaillait à dix mètres de la hutte. C’est la pierre qui te dégoûte ? Je suis comme toi : depuis trois mois je n’ai eu que du déchet.

– Peut-être bien, dit Rit-Dur.

– À moins que tu n’aies des affaires, des raisons qu’on ne sait pas, pour quitter l’ouvrage avant quatre heures ?

Rit-Dur ne répondit pas. Il rentra, en se courbant, sous les claies, et prit une petite soupière vide, une cuillère de métal blanc, et un reste de pain qu’il posa au milieu d’un mouchoir à carreaux étendu sur le sol. Puis, ramenant les coins de l’étoffe, il s’appliqua à les nouer deux à deux par-dessus la desserte de son dîner de midi, tandis qu’un troisième ouvrier d’à-haut, voisin de gauche, répliquait :

– Pourquoi lui fais-tu des questions ? S’il a des secrets, celui-là, il ne te les dira pas, même quand il sera saoul, et il ne l’est jamais.

– Il a de la chance, fit le voisin.

– Pour sûr !

Le bruit des voix cessa, et on entendit mieux le crépitement de l’ardoise brisée, qui s’élevait de toutes les buttes de la carrière, les ondes très sonores et musicales des blocs frappés par les pics d’acier, les coups plus sourds des maillets sur les ciseaux de fendage, le crissement des lamelles d’ardoise taillées par les couteaux à contrepoids qui se levaient et tombaient en mesure, ici et là, devant les tue-vent. Trois cents hommes qui se seraient amusés à casser du verre avec des marteaux, auraient obtenu à peu près la même musique. Dans les chemins, tout remplis d’une boue bleue, des fardiers à bascule, conduits par des enfants, portaient des blocs énormes et plats, qui sonnaient aux cahots, et, quand ils avaient déchargé la pierre, les gamins, debout sur le plancher de la charrette sans rebords, fouaillaient le cheval qui prenait le trot, en secouant la machine, la poussière et l’enfant. Alors, le roulement des roues ébranlait tout le terrain, et mêlait sa rumeur aux cascades de notes légères que faisait, sur les buttes, l’ardoise attaquée ou rompue.

Le tue-vent de Rit-Dur était presque neuf, vaste, composé de trois belles palissades, une de fond, deux formant le bonnet de police, et que le fendeur avait faites lui-même, de bruyères, de genêts bien serrés entre des lattes de bois, et de brins de bourdaine ajoutés aux genêts, de cette bourdaine dont les tiges lisses, noires et effilées, rendent fous les chevreuils au printemps. À droite de l’entrée, des rangées d’ardoises fabriquées, petites et grandes, fines ou grossières, depuis le « poil roux » jusqu’à la « grande anglaise », attendaient que le compteur passât et enlevât la marchandise. La matinée avait été hargneuse, comme il arrive si souvent en mars, et toute l’après-midi était restée humide. Les moindres éclats d’ardoise dont le sol était jonché retenaient une goutte d’eau sur leur pointe ou leur tranche. Les nuages gris n’avaient cessé de venir de l’Ouest, de la même allure, sans aucune déchirure par où le bleu pût se montrer. Cependant, depuis un moment, la nappe des nuées s’était rompue, et le ciel, au ras de l’horizon, vers l’occident, était d’un vert fin et lavé, d’une lumière sans force, sur laquelle se projetaient, moins mornes, les toits de quelques maisons lointaines, les lignes vallonnées des buttes, plusieurs cheminées d’usines, quelques cimes d’arbres et le haut chevalement du puits de la Fresnais, pareil à un moulin sans ailes posé sur un échafaudage de gros madriers. Maïeul Jacquet sortit de son tue-vent, poussant de la main une bicyclette, et portant en sautoir le paquet noué dans la serviette et pendu à une ficelle.

– Bonsoir, vous tous ! dit-il.

– Bonsoir !

Ce n’était pas un homme ordinaire, ce Rit-Dur. Très bon ouvrier, il avait eu « sa part d’homme » depuis le jour de ses dix-huit ans ; il était fendeur à quatre hottées, ce qui veut dire qu’à chaque distribution de pierre, le fardier s’arrêtait devant son tue-vent et renouvelait la provision de blocs d’ardoise qui séchaient devant la porte. Mais surtout, par le caractère et le goût de la solitude, il ressemblait à peu de compagnons. On l’avait vu venir, autrefois, des îles qui sont entre les bras de Loire, vers Savennières. Déjà grandet et songeur plus que d’autres, il avait plu par son visage et par sa politesse. S’il ne parlait guère, il était musicien, poète, mais non pour la romance dans les noces. Les fendeurs chantaient parfois, sous les tue-vent, des chansons qu’on disait composées par lui. Et même, en quelques rares nuits, on avait entendu descendre des genêts, du côté des buttes de la Gravelle, des airs d’un « flutiau » que personne n’avait vu, mais qui sonnait à faire pleurer. Et les voisins avaient dit : « C’est Maïeul qui est dans ses jours. »

Il marcha une centaine de mètres, sur les débris craquants, puis, enfourchant la machine, il prit, sans se hâter, le chemin qui conduit vers l’Ardésie, la petite commune, toute voisine, où il habitait. Chaque matin et chaque soir il suivait cette route, presque jusqu’au village, mais pas tout à fait. Car pour sortir de chez lui ou pour y rentrer, il fallait nécessairement faire un détour. La Gravelle n’était pas située en bordure d’un chemin, bien sagement. Si Maïeul ne ressemblait pas à tout le monde, on pouvait en dire autant de sa maison, vieille, haut perchée, isolée au milieu des remblais et des fonds d’anciennes carrières abandonnées depuis plus de cent ans. Quelle idée drôle il avait eue d’aller se loger là, loin de l’auberge et des voisins qui ont toujours au moins une nouvelle à raconter, un journal à prêter, ou une sottise à dire ! Il ne se pressait pas, mais les muscles étaient solides, et, pour escalader un raidillon, il ne faisait aucun effort apparent. En quelques minutes, il fut au milieu de la petite place de l’Ardésie, où il n’y avait pas même une maison d’autrefois avec un beau long toit, une fenêtre à meneau ou une tourelle, mais une épicerie neuve, un bureau de tabac neuf, deux masures repeintes et maquillées à la chaux, et un hangar énorme, magasin abandonné de la Commission des Ardoisières, et dont la charpente, effondrée par endroits, laissait passer le soleil, les étoiles et la pluie. Personne ne traversait la place quand il s’y engagea ; mais comme il entrait dans la rue qui fait suite, et qui est un des morceaux de ce village éparpillé, une bande de gamines se précipitèrent hors de l’école, les mains levées, chantant, criant. Deux d’entre elles, emportées par l’élan, heurtèrent le bicycliste qui faillit tomber, laissa pencher sa machine à droite, mit un pied sur le chemin, et s’arrêta, en haussant les épaules. Alors, toutes les petites, une vingtaine au moins, applaudirent et manifestèrent la joie la plus bruyante de ce que ce grand jeune fendeur avait été obligé de s’arrêter, sans que, d’ailleurs, il y eût le moindre mal pour personne.

– Monsieur Maïeul ! Il a tombé ! Il a tombé ! C’est la course d’obstacles !

Une voix nette coupa les cris :

– Ernestine, vous serez en retenue demain soir !

Tout le bruit cessa. Les petites filles se rangèrent d’elles-mêmes en deux groupes, qui se tournèrent le dos et disparurent, l’un montant, l’autre descendant.

– Monsieur Maïeul, je suis bien contrariée.

– Pas moi. N’y a pas d’offense.

Il se tut, son épaule se leva du côté des écolières qui s’éloignaient en lignes, six par six, ayant du jour entre elles, comme des dents de râteau. Mais il n’exprima pas autrement sa pensée.

L’institutrice, qui venait d’assister au départ de ses élèves, se tenait sur le seuil de la porte, dont les montants de tuf étaient crépis de boue brune et de boue gorge de pigeon jusqu’à hauteur d’homme, c’est-à-dire un peu plus haut que la tête de mademoiselle Davidée Birot. Elle était jeune, elle se tenait bien droite, et ses yeux, las de lecture et d’écriture, avaient plaisir à regarder la route, l’éclaircie au bas du ciel, le paysage morne et ce grand carrier démonté, arrêté au milieu du chemin. Entre sa jupe noire et les montants de la porte, on voyait le sol, flaqué d’eau et de sable, de la cour de l’école, et, plus loin, des poiriers sans feuilles et les cercles d’une tonnelle.

Quand Maïeul eut considéré un moment la troupe des petites filles, il saisit les deux poignées du guidon, et il rejeta en arrière, d’un tour de rein, son paquet qui s’était déplacé. Mais il réfléchit qu’il serait malhonnête de partir sans avoir seulement fait un bout de conversation avec la maîtresse d’école, et il la regarda. Sa figure exprima l’étonnement le plus profond, et une de ses mains lâcha la bicyclette.

– Qu’est-ce que je vois là, mademoiselle, le long de vous ? une pelle ?

– Bien sûr, monsieur Maïeul.

– Elle est grosse comme la mienne !

– Je l’ai trouvée à l’école. Nous n’en avons pas d’autre.

– Vous n’allez pas vous en servir ?

– Mais pardon, je vais m’en servir, et tout de suite !

Elle n’avait pas le rire de beaucoup de femmes du peuple, le rire tout en notes de musique et qui ouvre la bouche. Mais elle riait d’une manière réfléchie et retenue, qui laissait l’esprit sur les lèvres. Elle ne se moquait pas. Elle montrait un peu ses dents. Elle connaissait Maïeul. Elle pensait : « Ce brave garçon me prend évidemment pour une sorte de princesse ! »

– Vous croyez donc que nous avons un jardinier, monsieur Maïeul ? Non, la commune ne nous en offre pas. Monsieur le maire de l’Ardésie serait bien étonné si je lui en demandais un. Nous bêchons nous-mêmes, nous semons nous-mêmes nos carottes, nos oignons, notre persil, nos petits radis… Évidemment ce n’est pas du travail de praticien. Mais voilà le printemps qui s’annonce. Si nous voulons varier notre ordinaire, il faut nous mettre à l’œuvre. Et vous voyez, je m’y mets.

Cette façon de rire, en pensant plus de choses qu’elle n’en disait, intimida et attira le fendeur. Déjà mademoiselle Davidée s’était détournée, elle traversait la cour, elle poussait la barrière à claire-voie qui terminait, près de la cuisine de l’école, le mur bas du potager ; elle entrait, enjambait une plate-bande semée de mâche, et se campait debout au commencement de la planche voisine. Allait-elle vraiment, avec ces mains habituées à écrire, et blanches, et effilées, pas plus grosses qu’une pomme de fenouillet, soulever la pelle pleine de terre, la retourner, et cela jusqu’à la brune ? Sans doute. Elle avait déjà relevé le bras gauche en glissant, allongé le droit, appuyé le pied sur la lame de fer, quand Maïeul empoigna le manche, le secoua et le tira à lui.

– Bien ! bien ! Laissez-moi donc cet outil-là ! Il me connaît mieux que vous. Je vais vous le bêcher, votre jardin !

– Oh !

– Et en moins de temps !

– C’est vrai ?

– Et ça fera plaisir à… Enfin suffit, je n’ai qu’à me presser.

Elle était debout, au milieu de la planche de mâche, prête à rire ou à s’attendrir un peu, sans savoir ce qui convenait. Mais Maïeul quittait sa veste, la jetait sur la pyramide d’un petit poirier, et se mettait à défoncer la terre qui, au contact de l’air, s’écroulait sur elle-même, toute grasse, mêlée de paille et de brins de seneçon.

– Ma foi, puisque c’est vrai, je vous remercie bien, monsieur Maïeul. J’ai justement des devoirs à corriger ; vous me rendez service.

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Mais lui, il ne répondait pas, ayant pour habitude de ne point dépenser sa force en paroles. Déjà, en huit coups de pelle, il avait remué, sur un pied de large, toute l’étroite bande de jachère ; il commençait à attaquer la seconde tranche. L’institutrice s’éloigna, par l’allée toute martelée de talons menus, les siens et ceux de mademoiselle Renée Desforges, la titulaire. Elle monta les trois marches du perron, au fond de la cour de récréation et en vue du jardin ; elle s’appliqua, involontairement, à monter bien droit, sans balancer le corps. Arrivée sur le seuil, en ouvrant la porte, elle tourna la tête et la renversa pour voir le ciel, du côté de la route : les nuages avaient repris possession de toute l’étendue ; la claire coupure à l’occident s’était fermée.

– Quelle pauvre lumière, mademoiselle ! J’en ai le cœur tout sombre !

– Ne faites pas la sensible, ma petite. Et ne blaguez pas : je vous entendais plaisanter à l’instant.

– Oui, avec Maïeul Jacquet, qui a voulu, à toute force, bêcher notre jardin. C’est drôle, n’est-ce pas ?

– Peut-être.

– Pourquoi peut-être ?

– Il a ses raisons, n’en doutez pas.

– Moi je trouve que c’est drôle. Je n’en cherche pas plus long. Mais je vous assure, mademoiselle, qu’à cause de ce gris, de cette pluie, de cette brume, je suis toute…

– Quoi ?

– Désemparée ? non… Triste ? non : disposée au triste.

– Vous direz cela à monsieur l’inspecteur, quand il viendra à l’Ardésie. Il vous conseillera de vous marier, ou peut-être vous fera-t-il nommer dans une ville de la Côte d’Azur… Ciel toujours bleu.

Mademoiselle Renée Desforges courba en arc ses longues lèvres qui avaient le pli dédaigneux. Brusquement elle cessa de rire. Le corsage qu’elle raccommodait tomba sur ses genoux. Elle dit avec volubilité, avec passion :

– Vous êtes encore une débutante après trois ans et demi de professorat, et, comme une nouvelle arrivée, naïve, après six mois de séjour à l’Ardésie. Et vous me faites pitié ! Vous ne parlez pas de mariage, mais vous entretenez, vous cultivez, vous perfectionnez votre sensibilité ; à propos d’une enfant malade, d’une femme qui meurt, d’une grève, d’un chat qui miaule ou d’un martinet qui se casse l’aile, je vous vois vous agiter, souffrir, chercher la solution du problème du mal, tandis que vous n’êtes qu’une pauvre petite institutrice adjointe, exilée au bourg de l’Ardésie, jalousée par le curé, peu écoutée des habitants, surveillée par l’administration, et en somme assez mal partie. Fausse route ! Croyez-moi : vivez pour vous, faites le nécessaire pour avancer, ayez une bonne classe, bien tenue, des cahiers propres : le reste est du superflu dont personne ne vous saura gré. Pas de zèle pour la correction du mal ; un joli doute universel, qui vous fera bien voir ; surtout pas de rêve d’amour conjugal. L’autre, vous pouvez y rêver, si cela ne contredit pas vos principes. Mais le mari de l’institutrice de village, qui est-il ? Trois fois sur quatre, un homme qui vit de nous, de notre travail. Et quand nous le prenons parmi les instituteurs, nous renonçons à l’avancement, car il en faut de la chance, pour trouver les deux postes vacants, l’un à côté de l’autre ! Et puis, ma petite, je ne connais pas beaucoup de nos collègues masculins que je consentirais à épouser… Non, voyez-vous, il faut aimer le métier pour lui-même, mettre son cœur entre deux feuilles de papier buvard pour qu’il se dessèche bien, dire toujours oui à l’administration, et arriver à la bonne petite retraite, sans se fouler trop.

– Quelle profession de foi ! Et quelle ardeur vous y mettez, mademoiselle ! Je vous assure que je ne vous donne aucun prétexte de me sermonner à propos du mariage possible ou impossible : aucun parti à l’horizon, je vous jure ; l’horizon est tout brumeux. Je viens de le regarder : pas une lumière vive.

Elle riait, en douceur, le cou un peu rentré dans son col droit.

Mademoiselle Renée répliqua :

– D’ailleurs, vous auriez raison, peut-être, de ne pas ressembler à toutes les institutrices : vous avez une dot, vous, un père riche. Vous êtes une espèce d’aristocrate.

Elle se leva, plia le corsage soigneusement, piqua l’aiguille sur l’épaulette, et posa l’étoffe sur la table de la cuisine.

– Puisque je suis de semaine, je vais faire la soupe. Corrigez donc vos devoirs près de moi, voulez-vous ? Vous corrigerez bien aussi quelques-uns de mes cahiers ?

– Oh ! oui, très volontiers.

Mademoiselle Davidée traversa le petit couloir au fond duquel était l’escalier qui conduisait aux chambres ; elle entra dans la pièce carrelée, à peine meublée, que les demoiselles de l’école appelaient le salon, prit quelques cahiers, revint dans la cuisine, et s’assit près de la table, tournant vers la fenêtre sa tête jeune et ardente. « Cours moyen » – c’était celui de mademoiselle Desforges. – « Cahier appartenant à Madeleine Bunat. Vendredi 26 mars. Écriture : Imitez les bons exemples. » D’un coup de crayon, mademoiselle Davidée marqua la note passable. « Problème… Composition française : Exposez comment vous comptez employer les vacances de Pâques utilement, tout en vous reposant des fatigues de l’étude. »

– Tiens, ça n’est pas mal, ce qu’a fait Madeleine… Vous m’écoutez, mademoiselle Renée ?

– Oui, oui, j’écoute.

La titulaire, penchée au-dessus du foyer de la cheminée, suspendait la marmite à la crémaillère. Sur les cendres mortes, elle entassa quelques poignées d’épines sèches, prit un journal qu’elle eut soin de plier en lame étroite, pour qu’il brûlât moins vite, l’alluma, porta la flamme sous les épines qui crépitèrent et jetèrent un grand éclat blanc. Aussitôt, elle mit le pied, en travers, sur le papier qui s’éteignit, et elle serra soigneusement, pour le lendemain, le reste du journal : geste de ménagère, aveu de la pauvreté. Toutes les femmes de l’Ardésie faisaient ainsi. Davidée regardait.

– Mais lisez donc le chef-d’œuvre ! dit mademoiselle Renée.

– C’est vrai. Voici : « Je compte employer mes vacances utilement, car je suis maintenant trop grande pour toujours jouer. D’abord, le matin, j’aiderai à faire le ménage, je ferai des courses, j’éplucherai des légumes. Ensuite, j’emploierai mon après-midi au travail manuel, soit à la couture, à la broderie ou à d’autres travaux. Mais j’aurai aussi mes heures de loisir. Ces heures-là, quand je serai seule, je les emploierai à la lecture et au dessin. Souvent j’inviterai mes petites amies à jouer avec moi ; j’aurai ainsi passé mes vacances utilement, et, en même temps, agréablement. »

– Vous avez raison, c’est tout à fait bien ! dit mademoiselle Renée, qui se redressait, le visage tout rouge, et ses yeux bleus tout fulgurants du reflet de la flamme. J’ai toujours eu confiance dans Madeleine Bunat.

Mademoiselle Davidée, comme il arrivait souvent, secoua la tête et renia ce qu’elle venait de dire. Elle avait une parole prompte. Le jugement suivait, et corrigeait souvent les premiers mots.

– Vous ne trouvez pas que c’est pauvre, tout de même, l’idéal de vacances de Madeleine Bunat ?

– Qu’est-ce que vous voulez de mieux ?

– Je ne sais pas. Pendant que je vous relisais le devoir, je pensais : « Formule, formule apprise, et qui ne défendra pas la petite. » Je suppose que…

– Moi, je suppose, raisonneuse, que vous ne surveillez guère votre jardinier ! Est-il encore là ?

La chose légère, et preste, et agile, qu’était mademoiselle Davidée Birot, quitta la table, passa devant mademoiselle Renée, et s’appuya aux vitres de la fenêtre, tout à fait dans l’angle.

– Mais oui ! Il est là ; il a terriblement chaud ; la planche est presque entièrement bêchée. Si vous le voyiez ! Nous lui aurions donné une haute paye qu’il ne travaillerait pas avec plus d’ardeur. Là ! Là ! Là ! Quelle pelletée, mon pauvre Maïeul Rit-Dur !… Je crois que l’ombre le grandit… Il a l’air d’un géant qui se démène entre nos poiriers.

La jeune fille se détourna, et revint à ses cahiers. Elle se pencha, et dit :

– C’est gentil ce qu’il a fait là, cet homme !

– Je le trouverais peut-être, s’il l’avait fait pour moi.

– Oh ! je vous assure !… Pauvre garçon !

Les deux maîtresses d’école de l’Ardésie, l’une qui levait son visage et l’autre qui l’abaissait un peu, dans le jour presque éteint, s’interrogèrent des yeux l’une l’autre. Chacune demandait silencieusement : « Quelle idée avez-vous donc, tout au fond ? » Elles étaient jeunes toutes deux, inégalement, et leur jeunesse donnait une profondeur singulière à l’émotion que le mot sous-entendu de l’amour avait éveillée en elles. Leurs longues années d’études arides étaient là, prêtes à parler et à dire : « Serons-nous récompensées ? Y aura-t-il une trêve ? »

Tant d’efforts ! Une telle solitude ! L’ennui des choses toujours les mêmes ! L’affection légère de quelques enfants et l’ingratitude de toutes les autres ! L’heure présente se plaignait et cherchait à être plainte. Elle était résignée à se taire ; elle murmurait très bas, dans les âmes qu’une pensée vague troublait : « Voyez, cette cuisine, cette cour, ce jardin, les cahiers, la marmite qui grésille, toute l’humble vie : nous n’avons que juste ce qu’il faut de courage pour la vivre, parce que c’est pour nous ; mais si c’était pour lui ! pour lui l’inconnu ! l’impossible peut-être ? » Le songe était le même dans les yeux de mademoiselle Davidée et dans les yeux de mademoiselle Renée. Mais celle-ci ne croyait plus aux mots qui viennent ainsi dans le silence, avec leur musique douce et leurs images tentatrices. Elle avait été déçue, elle commençait à vieillir. Ses très beaux cheveux blonds avaient perdu de l’or et du reflet. Son teint se chargeait de rougeurs tenaces. L’autre, la plus petite, n’avait pas quatre ans de professorat. Elles se regardèrent. Le sourire, qui était mêlé d’ironie sur les lèvres de mademoiselle Renée ne changea pas. L’adjointe qui, en une seconde, avait vécu l’avenir heureux, et senti passer le printemps, devint triste la première ; elle eut une pensée de remerciement pour la sympathie qu’elle croyait que mademoiselle Renée lui exprimait. Puis elle se remit à la correction des devoirs. Les deux maîtresses d’école n’avaient pas échangé une parole. Mademoiselle Renée tira, d’un buffet, un plat de fer blanc où il y avait de la viande dans de la sauce figée, et l’approcha du feu.

– Cours élémentaire ; écriture : « Tempérance conserve santé… » Elle est incroyablement paresseuse, cette petite Philomène Letourneur ! Si vous pouviez voir sa page d’écriture ! Je mets un « mal ».

– Le père la battra.

– Non : il boit ; tout lui est égal. La mère est une bonne femme, par exemple.

Mademoiselle Davidée reprit la plume, effaça « mal », et écrivit en marge : « Pas assez appliqué. »

– Cours élémentaire : « Tempérance conserve santé… » Voici maintenant la petite Anna Le Floch.

– La Bretonne ? Nous en avons trop de Bretonnes ! Il nous en vient des bandes de Poullaouen, du Huelgoat et de Redon.

– Ce n’est pas bien écrit ; ça va en tous sens, tempérance… conserve… santé. Mais elle n’a pas de santé, elle, quoiqu’elle observe la tempérance assurément. J’ai peur de la voir mourir… Ce serait ma première élève morte… Je vais lui mettre un « passable » : ça sera des larmes de moins.

Elle continua d’ouvrir et de fermer des cahiers, de plus en plus penchée, à cause de l’ombre qui s’épaississait. Sa bouche sérieuse, rouge, lisse et qui prononçait bien, murmurait les noms des élèves : « Julie Sauvage, Lucienne Gorget, Corentine Le Derf, Jeannie Fête-Dieu… » Parfois, elle faisait tout haut une remarque, à laquelle mademoiselle Renée, d’un coin ou de l’autre de la cuisine répondait. Quand elle eut fini, elle mit les cahiers en pile, sur la table, et alla jusqu’à la porte du couloir qui donnait sur la cour. Elle ouvrit avec précaution, fit deux pas sur le sable, écouta, et revint presque aussitôt.

– Il est parti, dit-elle.

– Sans vous avoir dit adieu !… Ce sont les façons de ces gens-là : des rustres.

– Mais le carré est bêché. Après tout…

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Elle n’acheva pas sa pensée. Elle dit seulement :

– Il va falloir allumer la lampe. La nuit est venue.

Mademoiselle Davidée prit, sur l’appui du buffet, une lampe en verre, coiffée d’un abat-jour opaque et décoré avec mauvais goût : des cartes à jouer sur fond verdâtre. Elle alluma la mèche, s’assura que le verre entrait bien jusqu’au fond dans la gaine de cuivre dentelée, – car c’était une soigneuse personne, – puis elle commença de mettre le couvert. Les demoiselles de l’école mangeaient chaque matin et chaque soir sur une nappe, de grosse toile, mais une nappe, quelque chose de blanc, de doux aux yeux, et qui n’était pas de la campagne. Mademoiselle Davidée étendit le linge sur la table, et effaça, du bout des doigts, les plis qu’elle referait de même, dans une demi-heure. Mademoiselle Renée, penchée de nouveau au-dessus du feu, enlevait la marmite, et versait le contenu dans la soupière, qui attendait, à demi pleine de pain, découverte, près du chenet. Elle se détourna, sans se redresser, la marmite encore au bout du bras.

– Dommage que Maïeul Jacquet vive si mal ! Ce n’est pas un mauvais homme, en effet.

– Qu’est-ce que vous appelez vivre mal ?

– Êtes-vous naïve !

– Que lui reprochez-vous ?

Mademoiselle Davidée, le buste penché en avant, de l’autre côté de la table, les mains écartées et touchant la nappe, s’irritait contre le sang qui montait ridiculement à ses joues, à ses lèvres, à son front.

– Vous ne savez donc rien ? Moi je savais cela six semaines après mon arrivée à l’Ardésie : Maïeul Jacquet, celui qu’on appelle Jacquet Rit-Dur, est l’amant de Phrosine.

– De la femme qui balaie nos classes ?

– Sans doute.

– Que je reverrai demain ?

– Oui, et les jours suivants, de la mère d’Anna Le Floch.

– Ah ! comme vous me la diminuez ! Je ne pourrai plus la regarder sans penser à cela…

– Vous deviendrez indulgente, allez !

– Je le suis. Je ne reproche rien tout haut. Je passe parmi leurs vices. Mais, tout de même, je voudrais reposer mes yeux. Cette femme-là, je la devinais malheureuse ; je la voyais parfois révoltée, sauvage, dure et fermée de visage : mais je lui trouvais une dignité.

– Fiez-vous-y ! Elle ne peut pas vivre avec ce que nous lui donnons. C’est clair.

– Je n’aurais jamais cru… Elle va toujours nu-tête ; elle a l’orgueil de ses cheveux sans doute : moi, je l’imaginais coiffée d’une coiffe des Ponts-de-Cé, à deux ailes…

– Vous croyez que les coiffes protègent ?

– Je lui trouvais un air rangé, un air de mère à qui manque son enfant. Je n’ai jamais causé avec elle, autrement que pour lui dire : « Faites ceci, faites cela, au revoir, vous oubliez de remettre le balai dans le placard. »

– Vous ne le regrettez pas, je suppose ?

– Combien de créatures n’ont de rencontres avec notre esprit que par des mots pareils, et par ceux qui y répondent : « Oui, mademoiselle ; non, je n’ai pas le temps ; à demain. »

Le rire sonore de mademoiselle Renée éclata dans la pièce paisible, elle-même tout enveloppée dans le silence de la cour, du jardin, du chemin, et des brumes qui tombaient, à l’infini, sur les campagnes.

– Mangez, ma chère, vous avez besoin de vous refaire ! Vous philosopherez demain ! Est-ce que les Charentes ont beaucoup de philosophes de votre espèce ?… Ah ! je vous avoue que je suis incapable de vous suivre, et que je ne m’inquiète pas de tout, comme vous. Quand j’ai bien fait ma classe, je laisse l’humanité tranquille… Voulez-vous une troisième cuillerée de soupe ?

– Merci, non, je n’ai pas faim.

– Voilà ce que c’est : si vous aviez bêché vous-même la plate-bande, vous auriez l’appétit d’un jeune loup.

L’une en face de l’autre, les deux femmes se mirent à manger. Elles reprirent la conversation, lente, sans intérêt, mais nécessaire, qu’elles avaient chaque soir au sujet du travail du lendemain, de l’emploi des heures, des devoirs à donner. Mademoiselle Davidée Birot, bien qu’elle s’appliquât à ne pas paraître distraite, songeait évidemment à d’autres choses, et il y avait un courant profond d’émotion et d’idées, sous cette demi-attention et cette lueur à demi éteinte du regard. Elle aussi, en ce moment, elle ne donnait point son esprit et elle ne livrait point son cœur à son prochain, elle disait : « Oui, non, parfaitement. » Son visage ne pensait plus ; comme tant d’autres, il témoignait seulement que la vie l’animait, que le sang continuait son mouvement, ce visage qui n’était pas très régulier, mais qu’on ne pouvait regarder sans intérêt, à cause de sa pâleur, des yeux très noirs et des lèvres très rouges.

La blonde et grasse mademoiselle Renée aurait souhaité, chez sa compagne, une humeur plus abandonnée. Avait-elle connu la même inquiétude de tout, qui agitait mademoiselle Davidée ? Elle avait dû alors la vaincre aisément. Cette fille de trente-deux ans vivait presque à l’abri du frisson qui vient de la haute mer. Elle n’aimait pas la mélancolie ; elle en combattait les accès, de plus en plus rares et légers, en cherchant à s’étourdir, à ne pas réfléchir, à ne pas voir la fin, à ne plus s’émouvoir des questions qu’elle avait une fois décidé de ne point approfondir. Il y avait chez elle une gaieté prompte, qui n’était pas de la bravoure, qui était une fuite au contraire, devant la douleur, devant l’inquiétude morale, devant l’idée de la mort, mais qui faisait illusion. « Elle est toujours d’un bon tour », disaient les parents qui venaient causer avec l’institutrice. Ils sortaient de cet entretien sans émotion, sans réconfort, sans autre souvenir que celui des mots, qui étaient nets et incolores, mêlés de petites familiarités et plaisanteries étudiées. On n’aurait pu citer que trois ou quatre circonstances où mademoiselle Renée se fût montrée violente, agressive, d’une rigueur sans repentir. Le curé de l’Ardésie était l’un des habitants qu’elle haïssait, bien qu’elle le connût à peine. Les deux autres ennemis de mademoiselle Renée étaient des femmes, des jeunes, dont l’une s’était plainte que l’institutrice eût déchiré, en classe, le catéchisme d’une élève ; dont la dernière avait osé dire que « cette blonde serait bientôt couperosée ». Pour distraire son adjointe, elle se mit à raconter la dernière réunion d’institutrices à laquelle elle avait assisté au chef-lieu ; elle décrivit des toilettes, – oh ! des toutes petites prétentions, – rapporta des histoires, commenta les dernières nominations dont elle approuva seulement celles qu’elle ne pouvait envier, et finit par dire :

– Tenez, ma petite, allons nous promener ; il ne fait pas beau dehors ; mais ça fouette le sang, et ça change les idées : vous avez besoin de distractions. Ah ! que vous êtes jeune !

Rapidement, les deux femmes lavèrent les assiettes et la soupière, au-dessus de l’évier qui était près de la cheminée. Elles faisaient nerveusement cette besogne, la titulaire surtout, qui aspirait à un poste mieux rétribué, où l’on eût une petite chambrière. Elle avait d’ailleurs lavé plus de vaisselle que l’adjointe.

Bientôt elles furent dehors.

– Comme il fait doux ! dit mademoiselle Renée.

– Vent du Sud-Ouest, pluie pour demain, dit l’autre.

Elles avaient mis, par-dessus leurs bottines, des sabots à brides, qui claquaient, quand elles relevaient le pied, contre le talon de cuir. La boue grasse coulait sous les semelles. Le chemin n’était bordé de maisons que d’un seul côté. Après l’école, il y avait une bâtisse carrée, relativement neuve, crépie de blanc, puis les toits s’abaissaient, les maisons n’avaient plus d’étage et plus d’âge, et, jusqu’au carrefour et même au delà, elles tendaient à la lueur faible de la nuit leurs longs toits feutrés de mousse et de poussière, qu’on eût dits tissés avec de la pauvre laine brune, fabriqués et rapiécés avec les vieilles vestes et culottes de droguet que les paysans portaient autrefois. Elles semblaient mortes, car elles dormaient déjà. Les deux « demoiselles » descendirent vers le carrefour qui n’est bâti que du côté du Sud et de l’orient. Le café était éclairé et les quatre vitres de la porte laissaient passer une lumière qui s’allongeait sur la boue du chemin. À l’orient, un mur en ruine, une maison devant laquelle il y avait un arbre, le seul arbre qui donnât son ombre et le frissonnement de ses feuilles à ce village ouvrier ; au Nord, une maison abandonnée, dont l’escalier extérieur servait de couchette aux errants et aux chiens, dans les jours chauds : le carrefour avait fini de travailler ; le sol ne ployait plus sous les chariots longs, chargés d’ardoises, et deux femmes seulement écoutaient le vent de la nuit. Toute la vie était réfugiée dans les deux rues qui partaient de là, divergentes, vers le Sud et le Sud-Est, rues bordées de masures, de maisons neuves, de « logements ouvriers », de débits de boisson, où les clients n’entraient plus, mais où quelques-uns s’obstinaient à boire. Là, une partie des élèves de l’école habitaient. Mademoiselle Renée et mademoiselle Davidée, sans quitter le carrefour, l’une près de l’autre, regardèrent des façades, des fenêtres fuyantes qu’elles reconnaissaient dans l’ombre avec certitude.

– Il faudra que j’aille voir, un de ces jours, la grand’mère de Jeannie Fête-Dieu, dit mademoiselle Davidée.

– Elle est plus malade ?

– La petite m’a dit que ça allait plus mal.

– Ah ! ma chère, vous ferez bien. Je vous envie. Moi, je ne peux pas voir souffrir : c’est plus fort que moi.

L’adjointe fut tentée de répondre : « Alors ne me regardez pas. » Mais elle se tut, car elle ne savait pas bien pourquoi cette tristesse l’avait saisie et ne la quittait pas, ou si elle le savait, elle n’avait pas encore les mots qui l’expriment.

Elle dit seulement, après un moment :

– Nous sommes des personnages, ne trouvez-vous pas ? J’ai besoin de me dire cela.

– Beaux personnages, en effet ! Un fichu sur la tête, des sabots aux pieds, la solitude autour ! Ma pauvre mademoiselle Davidée, quand vous aurez vécu six mois de plus ici, vous comprendrez que nous sommes des sacrifiées, presque des condamnées.

Un éclat de rire discret et musical s’en alla dans la nuit étonnée, comme le chant d’un oiseau qui s’éveille.

Le carrefour, les deux rues qui s’enfonçaient dans la nuit et s’y perdaient, tout était désert. Mais les hommes tout de même étaient là, innombrables et présents dans le vent. Le vent charriait le bruit de la ville et le versait sur les campagnes. Roulement confus, d’où s’échappaient, bulles d’air emprisonnées dans la vague et qui montent à la surface, tantôt une voix, tantôt le sifflet d’une locomotive, ou deux mesures nettes d’une valse que jouait une musique militaire, très loin sur une place de la ville. Une cloche sonna plusieurs coups, voilés. Quelquefois, c’était un appel de sirène, libérant une équipe de travailleurs ; quelquefois le halètement d’une pompe d’épuisement, établie sur les buttes des carrières, du côté des puits de Champ-Robert ; puis le grand bercement des sons fondus, entrelacés et balancés, reprenait, et la chanson de la vie était faite de douleurs, de travail et de joie qu’on ne distingue point l’un de l’autre. Des phares électriques veillaient sur des chantiers éloignés et formaient des îles de lumière. Une chaleur molle se glissait dans les replis de la brume. Les pierres, les murs, les écorces suintaient. On respirait le printemps qui n’était pas partout, qui n’avait pas de parfum, qui venait en soupirs, chauds et moites, fugitifs.

– Vous avez raison, dit mademoiselle Davidée, la nuit est douce.

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– Les poètes diraient : voluptueuse, répondit mademoiselle Renée.

Elle entoura de son bras la taille de l’adjointe, et toutes les deux elles remontèrent vers la maison déserte qui est au nord de la place. Là aussi, il y a un chemin, mais tout à fait désert, qui coupe des pâtures, des champs de pierraille bleue, où poussent des touffes d’herbe et des pelotes de mousse. Les promeneuses le suivirent, lentement, émues, ne parlant guère. Elles voulaient gagner ainsi un autre hameau, où est l’église, et revenir à l’école. Quand elles furent vers le milieu du chemin, tressaillant toutes deux, au bruit d’une bête nocturne, chevêche ou hulotte, qui secouait en s’envolant la ramille d’une souche, elles s’arrêtèrent. La peur passée, elles ne rirent pas : mais mademoiselle Renée, serrant sa compagne contre son corsage et se penchant vers elle, l’embrassa.

– Je vous embrasse, ma chère, murmura-t-elle. Je vous aime bien. Et vous ?

Davidée, un peu surprise, fut aussitôt reconnaissante, et dit :

– Moi aussi, mademoiselle.

Elles se remirent à marcher, évitant les fondrières ; elles passèrent devant quelques maisons, elles virent le clocher, un peu plus sombre que la nuit, elles tournèrent et redescendirent vers la maison, où elles vivaient pour apprendre aux enfants à vivre.

Elles étaient des forces, sinon des personnages, comme le disait l’adjointe ; des forces jeunes, l’une en pleine ferveur, décidée à se dépenser pour ses élèves, l’autre désabusée, revenue d’un enthousiasme qui n’avait jamais été très vif, ramenée à des ambitions moins hautes, mais pénétrée de la lettre du règlement. Toutes les deux elles avaient beaucoup travaillé. Elles savaient plus de choses que toute l’Ardésie ensemble, si l’on exceptait du reste le curé, et deux ou trois ingénieurs qui habitaient la commune. Les petits garçons allaient à l’école dans une des communes voisines, et l’Ardésie, à cause de son peu d’importance, n’avait point d’autre école que celle que dirigeait mademoiselle Renée Desforges, assistée de mademoiselle Birot. Comme leurs collègues, les deux maîtresses avaient quitté leur famille, pour enseigner ; elles habitaient parmi des pauvres, sans relations agréables, très absorbées par les obligations professionnelles, assez loin d’une ville, dans un paysage étrange et sévère ; elles ne faisaient point d’économie sur leur mince traitement ; elles ne se marieraient que difficilement selon leur condition présente, car elles appartenaient à un monde d’exception, déclassées par leur instruction même, devenues, par la culture de l’esprit, capables de souffrir d’un mariage inégal, et cependant demeurées très proches du milieu qu’elles instruisaient, d’où elles sortaient, par leur éducation, la plupart de leurs goûts, et plusieurs de leurs jalousies.

Neuf heures avaient sonné quand les institutrices ouvrirent la porte de l’école. Elles allumèrent deux bougies, posées dans des bougeoirs tout pareils, blancs avec un filet bleu, et qui attendaient sur une tablette de la cuisine. Arrivées au palier du premier étage, elles se séparèrent pour entrer chacune dans sa chambre. Avant de se détourner, leurs visages éclairés par la lumière des bougies se sourirent l’un à l’autre.

– Bonsoir, mademoiselle !

– Bonne nuit !

Est-ce une amitié qui naît ? se demandait mademoiselle Davidée. Est-ce que vraiment mademoiselle la titulaire va être autre chose pour moi que ce qu’elles sont bien souvent, une voisine, une autorité vigilante, une vie morale indifférente à la nôtre, une compétence qu’il est utile de consulter et difficile d’aimer ? Elle ne pensa pas longtemps à mademoiselle Desforges. À travers les vitres de la fenêtre, ayant relevé les petits rideaux de cotonnade blanche, elle avait essayé de reconnaître, en avant et au Nord, la lueur qui veillait là, parfois, dans une chambre haute. Car Maïeul habitait une maison vaste et presque noble, plantée sur une butte aux siècles passés, et qui dominait tout le pays de l’ardoise. Elle ne vit rien. De petites étincelles rapprochées lui parurent désigner le village de la Morellerie. « Ce Maïeul, songea-t-elle, je le déteste à présent ! » Elle effaça, avec ses doigts, le brouillard que sa bouche avait soufflé sur le verre. « Ah ! ces hommes qui vivent des années avec une femme, et qui l’abandonnent, l’espèce en est commune ! et odieuse !… Phrosine n’a probablement pas pu se faire épouser : elle est plus âgée que lui… Quel âge a-t-elle ? Trente-cinq ans peut-être. Je ne sais pas. Elle a l’air jeune… Et lui ? vingt-six ? vingt-sept ? Voilà dans quel milieu vit cette petite Anna Le Floch ! Je ne m’étonne pas qu’elle soit triste et si sauvage. Moi qui l’ai grondée souvent ! Elle n’est pas mon élève. Je voudrais qu’elle le fût, et la presser là, maternellement, sur mon cœur, puisque la mère est indigne… Que j’aurai de mal à ne pas faire mauvais visage à Phrosine demain !… Mais ce serait une belle affaire, si je disais ce que je pense ! Nous sommes surveillées de si près ! On peut plaindre, mais blâmer quelque chose ? Blâmer ?… Pourquoi ce Maïeul a-t-il proposé de bêcher le jardin ? Il paraissait content de m’obliger, ou de nous obliger. Mais que sait-on ? Il n’est guère parleur… Je le verrais si bien dans une honnête famille, comme il n’en manque pas, tout de même, à l’Ardésie, jeune marié, bon travailleur, rangé, dans sa maison basse et bien tenue, avec deux enfants sur les genoux ! ou trois ! ou quatre ! si c’est possible d’en embrasser quatre ensemble ! »

Elle sourit de cette image qui lui venait. Elle était maternelle. Le souci de la classe du lendemain la reprit. Elle se coucha rapidement, dans le lit de fer qu’un seul rideau d’étoffe jaune défendait contre le vent. Le vent soufflait en lame, par les fentes de la fenêtre, et les deux petites boucles de faux cheveux que Davidée avait placées sur la table, au pied du chandelier, s’allongeaient et se rebiffaient en mesure, tout comme la flamme de la bougie. Elle éteignit la bougie et s’endormit.

La nuit était commencée, mais pas pour tous. La douleur, le plaisir, la misère, un peu de devoir, veillaient, pour combien de temps ? Ô nuits inégales ! Ce soir-là, au cabaret, dans le chemin bas, vers les Plaines, deux filles faisaient boire un jeune fendeur qui avait reçu sa paye. Près du lit de la grand’mère, la petite Jeannie, les pieds nus pour faire moins de bruit, et seule éveillée avec la bougie qui dansait en arrière, regardait le visage très pâle de la dormeuse qui avait appelé, dans le rêve, et elle joignait les mains. Debout près du lit d’une fille accouchée d’un enfant avant terme, non loin, l’affreuse matrone Sansrefus bordait les draps de la cliente et disait : « On ne naît plus guère parmi mes paroissiens. » Un rire plein d’aveux soulignait la phrase. Des charretiers, des rouleurs de wagons, sous la lumière des phares électriques, transportaient des déchets. Quelques fureteurs de lapins, rôdeurs, colleteurs, suivaient les pistes des carrières abandonnées. La lune passait à travers les pelotes de brume.

II

LA FAMILLE BIROT

D’où venait Davidée Birot ? D’un village situé au bord de la mer, dans ce pays des Charentes où la côte est taillée en biseau, et glisse ses plages indéfinies sous les vagues sans profondeur. Elle était de famille terrienne, mais née au bord du flot, en vue du large. Le père n’avait pas toujours vécu de ses rentes, comme il vivait à présent. Compagnon tailleur de pierre, adroit dans le métier, tenace en toute affaire, bourru, intelligent, Constant Birot avait fait son tour de France, fendu, martelé, sculpté un peu toute pierre marchande, la pierre dure et le tuffeau, le granit, le marbre, les vieilles laves du Massif Central, et les agglomérés, couleur de crème et de rouille, où il aimait trouver des coquillages.

Rentré au pays, ayant amassé quelques centaines de francs, il s’était associé avec un fils de famille nommé Hubert. À eux deux ils avaient acheté une carrière de pierre dure, à la porte du village, dans la plaine sans arbres qui enveloppe Blandes aux volets verts, et, Hubert fournissant les fonds, Birot faisant le métier de contremaître, l’affaire s’était lentement développées. Birot n’avait aucune instruction générale. Il en souffrit quelque incommodité dans son commerce ; il s’en irrita comme d’une injustice à mesure que son ambition grandissait, et, par une illusion où la vanité trouvait son compte, exagérant la vertu des études qu’il n’avait pas faites, il en vint à croire que cela seul lui manquait et le limitait. Aussi, quand il eut deux enfants, – toute ma charge, disait-il, – de son mariage avec une petite rentière du pays, il déclara que son fils serait ingénieur et que sa fille « aurait une bonne place aussi. » Le fils ne réussit pas. Médiocre élève au lycée, plusieurs fois menacé de renvoi, il finit par entrer comme employé aux écritures dans les bureaux d’une préfecture du Midi. On ne le voyait plus guère à Blandes. Les amies de madame Birot racontaient que l’employé n’était maintenu, dans ce poste secondaire, que grâce aux relations et à l’influence politique du père Birot. Celui-ci, en effet, déjà riche et continuant de travailler, rachetait la part de son associé, devenait le seul maître de la carrière, et prenait figure de personnage non seulement à Blandes, mais dans la région voisine et jusqu’au-delà de La Rochelle. À Blandes même, il régnait, il était maire, toujours réélu, sûr de l’être, autoritaire, de ceux qu’on peut appeler des maires absolus.

Il avait les dons qui conviennent pour la conquête violente de la primauté communale, en période de trouble et de jalousie. Son intelligence était précise, sa mémoire implacable, sa haine aussi, et sa serviabilité promise à tous ceux qu’il ne détestait point. Il était bon homme et jovial avec tout le monde au premier abord. Si on pliait, il restait ainsi, la paume ouverte pour la poignée de main, bavard en apparence, observateur soupçonneux sous le dehors de l’abandon. À la première faute, ou simplement à la première erreur commise contre sa magistrature ou contre ses intérêts, il répondait immédiatement, et avec une brutalité singulière. Les paroles, les gestes, les menaces, les histoires collectionnées depuis trente ans dans cette mémoire tenace, les insinuations, s’il le fallait, mais qu’on savait soutenues par des preuves toutes prêtes, accablaient le coupable. Le père Birot courait à la préfecture. Il ne dénonçait pas en cachette. Il criait sa colère. Il demandait vengeance. Il revenait avec une promesse, la promesse était tenue, l’instituteur déplacé, la receveuse envoyée en disgrâce, le conseiller municipal voyait refusée la demande de sursis faite par Auguste, réserviste, et le fils de la mère Michelin, soldat, n’obtenait pas la permission de moisson. Le sexe, la jeunesse, le regret du coupable, n’avaient nulle influence sur les décisions du père Birot, celles qu’il avait prises, celles qu’il allait prendre.

Jamais on ne l’avait vu pardonner. Jamais un débiteur n’avait obtenu un délai de ce gros prêteur rougeaud, qui riait en disant : « Payez, après nous verrons » ; mais qui riait uniquement de sa force, du sentiment de son droit, de l’inévitable légalité. Personne ne l’accusait de lâcheté. Il allait droit chez l’habitant inculpé d’avoir dit quelque mal de lui. « C’est-il vrai, que tu m’as dénigré ? C’est-il un mensonge ? Es-tu mon ennemi ? Es-tu mon ami ? Voilà le moment de te déclarer. » On l’accusait d’être impitoyable. Il l’était. On disait aussi couramment : « Cet homme-là n’a pas de cœur ». Et cela était faux.

Il continuait d’aimer son métier, sa carrière de Blandes, il aimait la pierre à bâtir, le beau moellon, les larges assises bien taillées et posées d’aplomb. Bien qu’il commençât à marcher péniblement, sur ses jambes arquées, au-dessus desquelles son ventre faisait clef de voûte, on l’eût conduit à six kilomètres à travers champs pour voir une façade neuve et réussie, une arche de pont construite de biais, un socle ou une borne qui faisaient honneur à l’ouvrier, ou à la mine. Mais surtout, il aimait sa fille. Davidée était née dans ce qu’il appelait « les temps durs », ceux où il travaillait de ses mains, avec une ardeur, une conscience, une régularité exemplaires. Quand il rentrait, le soir, elle était là, mignonne, les mains tendues, – des mains fines, dont il s’émerveillait, – le nez un peu levé, et les yeux tout à lui, pleins d’admiration enfantine, du souvenir des jeux de la veille, humides et brillants d’une tendresse qu’elle savait déjà puissante.

En elle, il se reconnaissait, non pas tel qu’il était, mais tel qu’il aurait pu être. Il lui disait : « Petite Davidée, tu es intelligente. Moi, je ne suis pas une bête, mais je manque d’instruction. Tu auras beaucoup d’instruction, toi ; je t’achèterai des livres, même des gros, très chers, tous ceux que tu voudras ; je te payerai des maîtresses de lecture, d’écriture, de calcul, de tout le reste qui s’apprend ; je dépenserai mes derniers sous pour que tu me fasses honneur, parce que ton frère, vois-tu, je ne compte pas sur lui. Viens m’embrasser ! »

Il l’enlevait dans ses bras dont les muscles, habitués au même effort, de bas en haut, portaient l’enfant comme si elle avait été en duvet. Il l’asseyait dans un fauteuil de rotin perché sur quatre échasses acheté pour Davidée au biberon, et qui servait encore, malgré les haussements d’épaule de la mère, à Davidée petite fille, déjà haute comme un épi. Le père le voulait ainsi, parce que ce cœur pesant n’avait qu’une joie et qu’il craignait déjà de la perdre, et qu’à voir l’enfant dans la chaise du bébé, il s’imaginait plus aisément que rien ne changerait. Birot approchait la chaise du feu que la mère avait fait maigre ; il jetait sur les braises et les brasillons une poignée de sarments dont il y avait provision dans la cuisine, sous la coquille limaçonne de l’escalier, et il disait :

– Chauffe tes menines, et ris de tes petites dents ! Voilà le feu que j’ai gagné pour toi, avec ces bras-là ! Voilà le bois de mes vignes dont j’ai vendu le vin aux brûleurs de Cognac. Approche-toi encore… Fichue journée, la mère ! Une pierre de taille fendue par la gelée, et un animal d’ouvrier qui s’est blessé au genou, et qui voulait me faire payer la casse ! Tu sais, Blaisoin, le bistourné, le bignole, qui a des poils qui lui mangent les yeux ? Est-ce que je n’ai pas été ouvrier, moi aussi ? Est-ce que je n’ai jamais eu la viande entamée ? Est-ce que j’ai fait des manières ? Je lui ai mis mes deux mains sur les épaules, et je l’ai secoué, que les os lui en craquaient. Il a eu peur : ça m’a servi de quittance… Dis, la mignonne, allonge tes pieds : les sarments brûlent comme un cœur.

L’enfant ne riait pas autant qu’il l’eût voulu. Elle se laissait gâter avec condescendance. Ils ont si vite deviné, tous et toutes, leur puissance et les moyens de l’accroître ! Davidée craignait plus la mère silencieuse que le père violent. Quand elle voulait une chose difficile, un voyage à La Rochelle, une pêche aux moules dans la baie, un goûter d’amies, une poupée de Paris bien habillée, elle demandait au père Birot, mais elle regardait la mère qui, en arrière, les pieds toujours chaussés de feutre, sans bruit, sans arrêt, noire et fluette, rangeait, époussetait, frottait, toujours lasse, jamais satisfaite. Ô cœur épris de l’ordre matériel, et qui mettait là sa perfection ! Lorsque la mère avait dit oui, d’un clignement de paupière, ou non, d’un quart de tour du menton tournant sur le pivot du cou, Davidée ne se souciait pas de l’avis du père Birot. La cause était gagnée ou perdue.

Bientôt la chaise fut trop haute pour l’enfant. Davidée, comme les grandes filles, prétendait toucher la terre avec ses pieds. Le père Birot, qui lisait lentement, et qui épelait les mots compliqués, lui demanda de lire tout haut le journal. Par un scrupule, qui eût étonné ses amis, cet homme mal embouché parcourait d’abord les titres de la feuille radicale, et disait : « Davidée, tu feras un saut par là-dessus, et puis, là encore, un petit saut de mouton. » Il penchait la tête, quand sa fille lisait, tâchant de comprendre tout, aussi vite que venaient les mots, au trot ou au galop, selon que l’article ennuyait ou amusait la lectrice. Elle avait une prononciation délicate, et une espèce d’esprit alerte qui se jouait entre les lignes comme un petit dauphin dans la mer. Ah ! quelle futée ! Elle aimait encore mieux lire pour elle-même, tout bas, des livres de classe, d’autres que madame Birot empruntait à une bibliothèque scolaire, ou à des amies, qui avaient deux ou trois douzaines d’in-18 dans un placard. Elle rapportait, de l’école, des notes remarquables. Quand elle était au lit, là-haut, précisément au-dessus de la salle à manger qui servait de salle de réception à madame Birot et de fumoir au bonhomme, les deux époux ouvraient le carnet de notes de Davidée, et l’orgueil leur entrait dans l’esprit, à repasser les gros chiffres qui signifiaient invariablement : très bien. Mais madame Birot, qui avait l’imagination moins emportée que son mari, et le jugement plus mesuré, ne concluait pas comme lui : « Elle ira loin ! » elle avait soin d’ajouter : « Sans doute, bien établie, près de nous, elle nous fera honneur. Il faut prendre garde, Birot, à ton ambition. Elle a déjà éloigné le fils ; il ne faut pas qu’elle éloigne la fille. » L’homme s’irritait de tels propos. Il traitait sa femme de « bourgeoise. » Il parlait de la science ; il répétait des mots qu’il avait entendus sur les chantiers, ou dans les réunions publiques, et qui lui revenaient à la mémoire, soudés ensemble, comme des maillons de chaîne. Lui, il connaissait le monde ; lui, il voyait des hommes, il comprenait le progrès ; lui, il sacrifierait ses intérêts, et même son plaisir, à l’avenir de la petite. Cependant il ne disait point ce qu’il ferait.

On le sut, avec le temps. La directrice de l’école de Blandes avait, depuis longtemps, exposé son plan à M. Constant Birot. Elle-même, gratuitement, elle se chargeait de préparer Davidée, de la faire recevoir à l’école normale : « Une enfant si intelligente, monsieur Birot, et qui est très aimée de ses compagnes, qui est adroite, qui a de la distinction, oui, je dis bien, de la distinction : elle est faite pour réussir dans l’enseignement. Peut-être a t-elle un peu trop de sensibilité. Mais la vie corrige ce défaut-là. » – « Ah ! je vous crois ! » disait Birot. La directrice répétait : « À quatorze ans, quand elle se sera reposée un peu, je me charge d’elle : vous n’aurez pas à vous en occuper, vous n’aurez que les fournitures à payer. »

Ce fut une après-midi de printemps, sous la volée des cloches, qui sonnaient la fin des vêpres dans la tour de l’église fortifiée et crénelée de Blandes aux volets verts, que le père Birot annonça à sa femme qu’il avait, lui Birot, choisi une profession pour l’enfant. Les deux époux étaient seuls, dans la chambre du premier étage, que meublaient un lit de noyer ciré recouvert d’une cretonne rouge, quatre chaises et une table ronde, apport du tailleur de pierre, « détaillé et prisé » dans le contrat de mariage qu’avait exigé le père de la future madame Birot. Une porte, restée ouverte, faisait communiquer cette chambre carrelée, nue et tout ouvrière, avec une pièce plus grande parquetée en sapin, où l’on apercevait les plis tombants d’un rideau de mousseline blanche, l’angle d’un lit de cuivre, une glace dont le cadre doré était toujours enveloppé de gaze, et de petits bibelots de porcelaine sur la tablette d’une cheminée. La chambre des parents était sans cheminée. Il faisait froid dans la maison plus que dehors. Davidée avait été emmenée, par une de ses amies, jusqu’au village de Villefeue, qui est tout en long sur une ondulation de la plaine, et la plus vaste chambre, la plus belle, la plus tiède, était donc vide. Madame Birot, debout sur une chaufferette de bois, ce qui la faisait paraître grande, tournée vers le jour, s’apprêtait à repasser les corsages de sa fille pour la saison nouvelle, trois loques humides, plissées, chiffonnées, l’une mauve et les deux autres blanches, jetées à cheval sur une ficelle qui allait d’un clou près de la porte à un clou près de la fenêtre. Elle avait devant elle une planche enveloppée de linge et posée sur le dossier de deux chaises. M. Birot, à droite dans le demi-jour, assis non loin de l’extrémité de la planche à repasser, surveillait une cafetière de vin rouge sucré, qu’il avait placée tout contre le petit fourneau sur lequel chauffaient les fers. Remède universel, qui devait, cette fois, guérir une toux opiniâtre que le maître tailleur de pierre avait rapportée du chantier. L’odeur oppressante du charbon se répandait dans la pièce, au ras du carreau. Birot qui n’avait rien dit depuis une heure, et qui mordillait sa courte moustache, leva tout à coup sa tête décidée.

– Alors, j’ai vu mademoiselle Hélène. Elle est prête à instruire Davidée, à lui apprendre tout, tout. Elle répond que l’enfant sera capable, dans trois ans, pas plus, d’entrer à l’école normale de la rue Dauphine, à La Rochelle.

La mince ménagère aux bandeaux bruns tressaillit. Elle ne répondit pas tout de suite. De la main gauche, elle saisit le corsage mauve ; elle l’étendit sur la planche, et elle le lissa, longuement, de ses doigts nerveux, qui tremblaient, comme des paupières qui retiennent des larmes. Le mari eut le temps d’ajouter :

– Rien à payer : des livres, des misères.

– Il faudrait savoir d’abord si elle veut être institutrice ? C’est un pauvre métier.

– Le plus beau de tous !

– Qu’en sais-tu ? Faire après les enfants des autres, quand on pourrait en avoir soi-même !

– Qu’est-ce qui l’empêchera de se marier ?

– Avec un instituteur, n’est-ce pas ? Avec un homme qui sera envoyé ici, là, toujours loin de chez nous, comme un officier. Tu ne les aimes pourtant guère, les officiers ! C’est tout pareil. Sans compter qu’il n’aura que du mépris pour moi, et pour toi aussi, va ! Tu ne seras pas capable de le faire taire, l’instituteur ! Mais tu as de l’orgueil qui t’empêche d’être intelligent.

– Dis donc que je ne réussis pas !

– Dans tes affaires, oui, dans tes élections, oui : mais ça ne va pas plus loin, Birot ! Le monde et toi ça fait deux.

– Le monde, et toi, et moi, ça fait trois alors, parce que tu n’es pas d’une autre espèce que ton mari, la bourgeoise. Tu n’es que la femme d’un ouvrier, une personne qui met des gants les jours de fête, mais qui n’est tout de même rien du tout, voyons ! De nous deux, c’est moi qui ai le plus voyagé, le plus entendu parler les uns et les autres. Je me tais, quand tes amies viennent te voir, si je les rencontre par hasard, et j’ai l’air d’un homme qui ne pense à rien. On m’appelle le père Birot. Je le sais. Mais je me rattrape avec les hommes, je t’en réponds ; je suis écouté ; ils tremblent quand je me mets en colère ; ils cherchent à savoir mon opinion, à la deviner, afin d’être d’accord avec moi, avant même que je n’aie ouvert la gueule ; les cantonniers, les gendarmes et des fonctionnaires de La Rochelle, même des gros, me saluent très bas, comme pour me demander, à chaque fois, la permission de garder leur place ; le curé ne me regarde pas, quand je le croise dans le chemin, de peur de voir, probablement, que je le déteste ; le préfet m’inviterait à dîner si je voulais, oui, moi le tailleur de pierre, et même avec toi, si je le voulais encore ; j’entrerais chez lui avec ma blouse, avec mes sabots, avec ma pipe, avec mon juron, et il rirait, le sacré lâche : j’ai une espèce de puissance qu’on n’a pas quand on n’est pas intelligent, voyons ! Tu ne peux pas comprendre ce plaisir-là, de commander sans galon, et d’être un gendarme en blouse. Seulement, ça crée des obligations. Moi, je suis obligé d’avoir des enfants qui servent mes idées, la cause, comprends-tu ? Davidée mariée, ça ne me grandit pas ; Davidée, institutrice publique, ça me grandit. Et, de plus, je la protégerai.

La petite madame Birot, qui lissait l’étoffe mauve, tendit le fer tout fumant vers son mari.

– Tu choisis pour elle ! C’est joli.

– Non ! Je veux qu’elle choisisse pour moi.

– Égoïste !

– Est-ce que ça n’est pas ma fille ?

– C’est encore plus la mienne, à moi qui suis la mère. Tu ne penses pas que tu vas me l’enlever ?

– Dans trois ans !

– C’est comme aujourd’hui, trois ans ! La peur de la perdre sera entre nous, tous les jours. Birot, ne fais pas ça ! Ni pour toi ! Ni pour moi ! Ni pour elle ! On souffrira tous, et chacun à sa manière.

Birot se leva, la face congestionnée, les yeux durs, et il avança le bras vers le fer chaud, que la femme retira, vivement, et qu’elle se mit à promener avec frénésie sur l’étoffe légère, en murmurant :

– Mauvais cœur ! mauvais cœur !

L’homme était déjà devant elle, entre la fenêtre et la planche à repasser. Elle cessa de travailler afin de le regarder en face, elle qui recevait la lumière jusqu’au fond de ses yeux bruns, et qu’il pût voir qu’elle n’avait pas peur de lui.

– Bourgeoise, dit-il après un moment de silence, pendant lequel il put reconnaître que la colère n’aurait pas raison, pour une fois, de cette mère blessée, qui faisait tête ; bourgeoise, tu es plus instruite que moi d’une manière, mais tu n’as pas le goût de l’instruction. Moi, je donnerais la moitié de mes économies pour être instruit, pour savoir bien parler, bien écrire, et lire des livres sans que la tête m’en parte, comme je vois faire à d’autres. Tu crois que je veux seulement plaire aux amis, en faisant de ma fille une institutrice ? Eh bien ! non, je veux qu’elle ait ce que je n’ai pas eu ; je veux qu’elle ne soit au-dessous de personne ; qu’elle n’ait pas de honte quand elle rencontrera des savants. La science, moi, je suis jaloux d’elle. Je ne le dis jamais aux compagnons ; ils me croient fort parce que je crie fort ; mais c’est parce qu’ils sont les derniers des lâches, tous, qu’ils me donnent raison. J’ai tort, quelquefois. Je ne peux pas tout inventer. J’enrage, quand j’ai répondu à un bourgeois, à un ennemi, à un compagnon qui ne veut pas m’obéir, et que je n’ai que des gros mots à leur crier. Je voudrais avoir des idées, la science, ce qui fait qu’on rit des autres, au lieu de se fâcher. Ma fille sera ma revanche. Elle parlera pour moi. Elle pensera pour moi. Les gens diront : « Comme elle parle bien, la demoiselle ! En a-t-elle appris des choses ! En a-t-elle de l’instruction ! » tandis que de moi, on dit seulement : « Le père Birot, il ne fait pas bon être de ses ennemis. Il cogne dur, et il ne craint personne. » Ça c’est vrai, mais ça ne me rend pas le cœur content.

– Qui donc est content, Birot ? Est-ce toi ? Est-ce moi ? Est-ce les compagnons de la pierre ?

Il avança son énorme main carrée, et il prit, entre deux doigts, le corsage à moitié repassé, gonflé par le coup de fer, et transparent dans la lumière. Sous la moustache dure, égale, roussie par la pipe, les lèvres s’allongèrent et s’ouvrirent :

– La jolie garce, Davidée Birot !

– Veux-tu pas dire des mots comme ça !

– Quand elle aura vingt ans, à la sortie de l’école, ils tourneront autour, les amoureux, comme les mouches autour des pierres qui sont au midi !

– Ne touche pas la mousseline, Birot ! C’est trop propre et trop fin pour toi. Donne-la-moi !

Il s’entêtait à rire, pour essayer d’adoucir sa femme.

– Je te dis de la donner ! Je te dis de ne pas la toucher !

Cette fois il jeta le corsage sur la planche. La femme saisit l’étoffe, regarda si la trace des doigts n’y était point, et, rendue furieuse, cria :

– Tu t’en repentiras, Birot ! qui vends ta fille aux enfants de n’importe où ! Tu auras du chagrin, quand tu ne seras plus rien qu’un vieux, et que ta fille ne sera plus là, près de nous, et que tu ne pourras plus la ravoir ! Tu ne cèdes jamais. La vieillesse te fera bien plier. Tu ne sauras plus qu’en faire. Tu pleureras d’avoir chassé la petite, la jolie, l’aimable, la bien-aimée !

Il sentit la puissance des images qui lui étreignaient le cœur. Il se détourna, toussa pour montrer qu’il était malade, appuya le front contre une vitre, et dit :

– La voilà !

Madame Birot descendit de dessus la chaufferette.

– Laisse-moi voir !

Elle le repoussa vers la droite, et il ne protesta point, car il obéissait en toute chose à sa femme, sauf quand il s’agissait « d’idées », et chacun avait sa tyrannie, l’une à la maison, l’autre dehors.

– Tu dis que tu l’aimes, ah ! la pauvre chérie, je ne le sais que trop, tu as une manière d’aimer les autres qui ne s’inquiète guère de leurs goûts, ni de leur volonté. Regarde-moi ça, comme ça marche bien, entre les deux demoiselles du ferblantier ! Comme c’est rose et content de vivre, et tendre de cœur ! Elle a déjà levé les yeux de notre côté… Tiens, encore… Elle m’a vue… Elle dit à ses compagnes : voilà maman ! Pauvre innocente ! Faire de ça une institutrice ! avec un sourire pareil…, et bouche comme une fleur de pommier, lui faire épeler b-a ba et mouiller des plumes de fer ! Elle traverse la rue, elle est seule à présent, elle fait bien attention à la voiture qui vient là-bas… Je lui ai tant recommandé de faire attention aux voitures !… L’entends-tu monter ?

Ils s’étaient détournés en même temps. Ils écoutaient le pas léger, régulier de Davidée, sur les marches de l’escalier de bois. Avec la même émotion, ils virent la porte s’ouvrir, ils virent, dans la niche d’ombre que faisait la cage de l’escalier, une tête de petite jeune fille qui se souleva encore de la hauteur d’une marche, une main preste, qui appliqua entièrement la porte contre la muraille, et, tendue en avant, Davidée, qui entrait dans la lumière.

– Bonjour, m’man ! Bonjour, p’pa !

Elle avait le teint bourgeonné, les lèvres hâlées et encore mal formées, deux tresses brunes défaites par la course, une robe à pois blancs, courte et tachée, de gros mollets gonflant des bas noirs, des bottines couvertes de boue, mais elle avait une jeunesse, une grâce brusque, un air de santé, une sève éclatante, une promesse évidente et mystérieuse d’intelligence, de puissance pour le bonheur ou pour la peine, de faire souffrir peut-être, de consoler peut-être, mais quelque chose, assurément, qui dépassait déjà le pauvre raisonnement des deux parents qui l’embrassaient, la mère longuement, le père brusquement.

– Bonjour, ma chérie, chérie, ma Davidée !… Bonjour, petite !

Elle s’assit sur les genoux de la mère, et s’appuya contre l’épaule maternelle, et le visage de madame Birot redevint jeune. Il se détendit, s’adoucit et s’embellit du plus parfait contentement. Pour un peu, elle eût bercé l’enfant. Birot lui-même, si peu porté qu’il fût aux vains attendrissements, considéra avec complaisance le groupe que formaient ces deux êtres qui lui appartenaient, sa femme, sa fille. Il avait l’intelligence inculte, mais elle commandait tous ses sentiments. Et son émotion, en ce moment, était tout intellectuelle. Il admirait le regard de Davidée, de Davidée heureuse et que le bonheur d’être câlinée n’empêchait pas de penser, il devinait que ces yeux bruns dont l’un était à demi fermé sur le corsage de la maman, et qui observaient tantôt le père, tantôt la chambre, la fenêtre, le plafond, avaient une singulière profondeur de vie, et il s’enorgueillissait, il s’affermissait dans son idée d’avenir, tandis que la mère jouissait de serrer contre elle, de défendre le corps et l’âme de son enfant. Elles se ressemblaient, Davidée et sa mère. Davidée cependant avait une mobilité de physionomie que la mère n’avait pas, et une oreille charmante, petite, bien bordée, qui ne venait ni du père ni de la mère. Ses lèvres rouges, entr’ouvertes, laissaient passer le souffle court, égal, frais, que la mère respirait comme le printemps. Et ils se turent tous les trois, le père, la mère, l’enfant, parce que leurs âmes étaient occupées chacune d’une pensée différente, et qu’elles avaient l’obscur sentiment de la distance.

Le père dit le premier :

– T’es-tu amusée ?

– Oui bien.

Elle disait souvent ainsi.

– As-tu couru ?

– Comme une chevrette !

– As-tu bu du lait ?

– J’ai mis le nez dedans.

– Une grande tasse ?

– J’avais de la crème jusque-là !

– Qui as-tu rencontré ? Des bourgeois ou des compagnons de chez moi ?

– Des compagnons.

– T’ont-ils saluée ?

– M’ont pas reconnue.

L’homme fronça les sourcils et grogna :

– Si tu étais la fille d’un patron qui ne fait rien, d’un demi-noble ou d’un noble, ils t’auraient reconnue, va ; mais la fille d’un comme eux, qui travaille plus et qui gagne gros, on passe à côté d’elle, morbleu, comme à côté d’un chou. Ils sont jaloux ! C’est dégoûtant de parvenir sans monter dans l’estime !

Il souffla dans ses moustaches, furieusement. La mère, penchée, déboutonnait les bottines de Davidée, peinant sur chaque bouton, les doigts pleins de boue et de cirage délayé. De sa main posée en travers elle tâtait le talon, la plante des pieds, le dessus.

– Ils sont mouillés, petite malheureuse ! Tu vas t’enrhumer ! Oh ! que je hais t’envoyer comme ça au loin ! Heureusement qu’il y a des bas secs dans l’armoire.

Détachant le lacet de coton blanc qui liait les bas au corset, prenant le tissu par les bords, elle tirait, comme sur une peau de lapin, et le bas gauche tombait à terre, puis le bas droit, et les jambes nues de Davidée fumaient dans la chambre. L’enfant riait, la tête appuyée maintenant sur le dossier de la chaise. Madame Birot l’avait soulevée dans ses bras et assise de la sorte, un peu de travers, en lui recommandant bien de ne pas « mettre ses pieds sur la place ». Elle courait vers l’armoire, et faisait mouvoir l’aigre serrure qui se défendait toujours. Le père Birot en profita pour s’approcher sans se lever, serrant sa chaise de paille contre le fond de sa culotte, et il prit la main droite qui pendait.

– Dis, la petite, dis-lui donc que c’est convenu !

– Quoi donc, p’pa ?

Elle savait bien ce qu’il voulait lui faire dire, mais elle hésitait, parce qu’elle avait un cœur très doux, et qui souffrait de la peine des autres. Elle devinait qu’en arrière, au bout de la chambre, une oreille tendue écoutait. Le tiroir aux bas glissait mollement sur ses charnières, et mollement il était remis en place.

– Dis que tu veux être institutrice ! Il faut être franche, maintenant que te voilà grande. Qui as-tu rencontré dans ta promenade ? N’as-tu pas vu une dame que j’avais prévenue, moi, ton père ?

Davidée était une résolue autant qu’une sensitive. Elle se leva, elle se tint debout, sur le carreau ; elle dit avec une espèce de solennité, d’un ton égal, comme si elle prononçait un serment :

– Je serai institutrice. J’ai rencontré madame la directrice. Je commencerai demain.

Et aussitôt qu’elle eut parlé et fait ce grand effort, le cœur reprit le commandement. Davidée voulut se jeter au cou de son père. Mais elle fut saisie par la taille, enlevée, assise violemment sur la chaise, et la mère s’agenouilla devant, prit les deux pieds, les serra à les rompre contre sa poitrine, puis elle déroula les bas noirs qu’elle avait dans la main.

– Laisse que je te pouille ! Veux-tu pas bouger !

Mais, soit que la peau fût trop humide, soit que la main de la mère tremblât, la laine glissait mal sur les jambes. Madame Birot penchait la tête, courbait le dos, n’était plus qu’une petite mère énervée et toute perdue entre le père et l’enfant. Elle murmura :

– Misère du bon Dieu !

– N’y a pas de bon Dieu ! répondit Birot.

Personne ne vengea Dieu blasphémé, ni la mère, ni la fille. Elles entendaient cela souvent.

Birot repoussa du pied la chaise, et se mit à se promener d’une muraille à l’autre de la chambre, sans cesser de surveiller la mère qui achevait péniblement d’attacher les bas, ne voyant plus clair. Davidée était devenue pâle. Sa jeunesse, pour un moment, avait quitté son visage. Là où elle s’épanouissait et jouait d’habitude, sur les joues rondes, sur les lèvres, sur le front, dans les prunelles abaissées entre les paupières presque jointes, il y avait de la pitié pour la mère qui pleurait, et la gravité de l’enfant qui, pour la première fois, se penche au bord de la douleur d’autrui.

– Tu lui ressembles, à la directrice ! oui, déjà ! dit le père.

Davidée voulut sourire, elle n’y réussit pas.

La mère essuya ses larmes avec le bord de sa robe, se releva, et dit :

– Va tirer de l’eau, Birot, pour que je me lave les mains !

Elle se vengeait d’avoir été vaincue. Elle avait cédé à l’homme qui n’admettait pas que l’on s’opposât à « ses idées », mais elle lui rappelait qu’à la maison, dans le ménage, elle commandait. L’homme ne résista point. Il descendit pesamment l’escalier. On l’entendit pousser la porte qui ouvrait sur le jardinet.

Quand il rentra, soufflant, le seau de fer au bout du bras droit, et l’autre bras tendu en contrepoids, il trouva Davidée pendue au cou de sa mère. La petite, avec la main, caressait les tempes de la mère, là où les cheveux étaient tirés et clairs.

– Je reviendrai, disait-elle. Tu verras, comme ça sera bon, les vacances ! Tu seras glorieuse de ta fille. Maman, ne me mets pas au cœur de la peine qui ne s’en irait plus ! Ne pleure pas ! J’ai une amie qui veut aussi être institutrice, et c’est la meilleure de la classe. Tu vois !…

Le père posa le seau d’où l’eau, balancée en marée, jaillissait sur le carreau.

– Tu ne pourrais pas faire attention, Birot ?

Il tira les deux bouts de sa moustache, et dit, d’une voix qui ne grondait pas :

– Je m’en vas voir les amis, qui m’attendent au café. Laisse faire, Davidée : avant que tu ne partes, j’aurai bâti une maison neuve, une belle, où il y aura un salon, et des robinets au premier étage, et l’année inscrite par moi sur une pierre de taille, et un perron, et aussi un jardin avec un jet d’eau. Si les affaires continuent d’aller comme elles vont, oui, je la bâtirai, la maison. Et toutes les dames de Blandes seront jalouses de madame Birot. Elle sera heureuse, la mère, dans sa maison neuve, où elle passera son temps à broder du linge pour toi, et à faire de la tapisserie.

Madame Birot tourna la tête.

– Seule, n’est-ce pas ? Tu crois que j’aimerai une maison où je serai seule ?

– Et moi ? Et le fils ? Nous ne comptons pas ?

Birot leva les épaules, et il descendit.

Le printemps vint. Davidée commença de travailler. Elle eut de bonnes notes et elle se portait bien. Peu à peu la mère, qui, dès le premier moment, avait reconnu l’inévitable, accepta de vivre avec sa peine, comme en mariage et sans se plaindre. Birot déclara : « Elle est habituée, elle est aussi fière que moi. » Cela n’était point. Cette femme, qui avait une grande possession d’elle-même, et chez qui, en d’autres temps et d’autres conditions, on eût vu se développer la vie intérieure et l’habitude de la méditation, demeura la révoltée de la première heure, mais devint silencieuse afin d’avoir la paix. À quoi eût servi la lutte ? Déjà le fils promettait peu de joie aux parents. Il ne retiendrait pas le père à la maison. Il n’était pas un lien entre les époux, mais un sujet de reproches : « Il te ressemble ! – Possible, mais tu l’as gâté » Si Davidée devenait l’occasion de querelles trop renouvelées, Birot était capable d’un coup de tête. La mère, ayant dit seulement son chagrin, le cacha comme son trésor à elle, comme son secret, au plus profond de son âme, et elle allait le visiter, quand elle était seule, et elle pleurait. Mais devant Birot, devant les amies, devant « le monde », elle avait une espèce de sourire poli, qu’on ne distinguait point, tout d’abord, d’avec l’expression d’un contentement tranquille, d’un amour-propre flatté par les succès de la petite. « Elle est ambitieuse, tout autant que monsieur Birot, disaient les voisines. D’ailleurs, qui est-ce qui mène la maison ? n’est-ce pas elle ? » Elles ne faisaient pas la distinction nécessaire, elles ne savaient pas quel phénomène curieux était ce tailleur de pierre, obéissant en toute chose ménagère, et tyran dès que les « idées » paraissaient engagées. Madame Birot, même devant sa fille, ne laissait pas voir le trouble qui ne la quittait guère. Elle avait seulement une petite manie, qui était de parler toujours du passé, comme si le meilleur, pour elle, était là déjà, dans les années écoulées.

– Je me souviens d’un jour, Davidée, quand tu avais quatre ans… Oh ! la gentille que tu faisais, avec tes cheveux bouclés, et tes bras que tu tendais si câlinement !… Je me rappelle un mot,… une promenade,… une nuit où tu as été prise de la fièvre et d’une grosse toux, si grosse que j’ai sauté de mon lit, que j’ai couru au berceau, en chemise, que j’ai crié : « Le croup ! Birot ? l’adorée a le croup ! »

Dans son cœur elle comptait les jours qui la séparaient des vacances, des rentrées, des examens qui viendraient si vite. Elle avait l’horreur, dissimulée à peine, des livres, des cahiers, du tableau noir qu’il avait fallu acheter et placer dans la chambre blanche.

Davidée travaillait avec application. Elle apportait à la tâche quotidienne une intelligence claire, le goût de l’étude, l’orgueil d’apprendre, et le père avait raison de dire : « Tu es mon portrait, en joli par exemple, quand tu lis dans les livres. Ah ! que j’aurais aimé ça ! » Mais la parenté avec la mère était plus profonde encore. Fille d’une mère tourmentée, inquiète, Davidée était songeuse déjà à l’âge où les jeunes filles ne pensent qu’à l’amusement d’aujourd’hui et à l’amour de demain. Esprit calme en apparence, comme la mère, elle n’avait point, pour limite à sa faculté de rêver et de souffrir, la maison et le village. Elle ouvrait des livres, elle lisait, elle cherchait, elle devinait, et elle eut conscience, assez vite, que son inquiétude ne serait pas apaisée par la maîtresse qui avait contribué à faire naître ce tourment de savoir et de comprendre.

Religieusement, elle était peu tourmentée. Madame Birot, pour plaire à son mari, avait renoncé, dès le début de son mariage, à toute pratique religieuse véritable. Aux grandes fêtes, Pâques, la Toussaint, on la voyait à l’église de Blandes, à l’endroit où un petit trois-mâts, chef-d’œuvre votif, se balance au bout d’une corde, et cela suffisait pour qu’on ne la dît point antireligieuse. Le père était nettement et violemment hostile à la religion, aux prêtres, aux écoles chrétiennes, et il considérait l’Église catholique comme une institution politique opposée à l’État déifié, tout-puissant, dont il sentait qu’il était un fidèle très écouté. À la maison, jamais un mot en faveur de la religion, aucune image pieuse, aucun livre d’exposition de la foi. Au dehors, en de rares occasions, Davidée avait entendu quelques hommes, quelques femmes, se plaindre de la tyrannie des lois ou des fonctionnaires, regretter les couvents fermés, et notamment ce pensionnat dirigé par des religieuses, où beaucoup de mères de famille avaient été élevées. Mais, n’ayant pas l’intelligence du monde religieux, elle ne compatissait pas à ces souffrances, qui sont d’un ordre supérieur à l’humain ; elle ne plaignait que les vieilles religieuses dont on lui disait : « elles meurent de faim ». Pour elle, le catholicisme était une religion qui a fait son temps. Elle confondait les plaintes des croyants avec l’opposition au pouvoir. Elle entendait parler des « cléricaux, éternels ennemis de la République », et elle trouvait gênants ces mécontents, que les journaux de M. Birot accusaient de ne point aimer le progrès. Un seul souvenir religieux, et que le temps commençait à affaiblir, traversait les solitudes du ciel, au-dessus de cette petite terre cultivée, retournée et débordante de sève. L’ombre de son aile était légère et cependant la terre la sentait. Davidée se rappelait une première communion, – elle n’avait point redoublé, – mal préparée, mais fervente. Certes, elle avait manqué bien des leçons de catéchisme, récité de travers bien des réponses, et bien peu de ses compagnes, même les moins intelligentes, s’étaient montrées aussi peu instruites dans la doctrine religieuse. À peine la mère consentait-elle à faire réciter la leçon. Encore fallait-il que Davidée demandât plusieurs fois : « Voulez-vous bien ? » et qu’elle attendît que le père fût sorti. Cependant, il y avait eu, un jour, entre cette âme encore pure, et la divine Joie, une rencontre dont elle demeurait étonnée. Un seul mouvement de son cœur, le désir d’être bonne à jamais, et une paix lumineuse était venue en elle. Pendant une minute, ou un peu plus, ou un peu moins, elle ne savait, elle avait eu la certitude très raisonnable et très douce d’être une âme, une puissance capable de vols audacieux, une toute petite chose perdue et glorifiée dans une grande.

Personne ne lui parlait plus de cette minute que tant d’autres minutes avaient recouverte et ensevelie. La robe blanche avait été donnée ; la couronne de roses, conservée plusieurs années, dans un tiroir de commode, s’était flétrie, racornie, puis, un jour, elle avait disparu, dans le déménagement, avec le chapelet de nacre, avec la médaille d’or, sans que le père, ou la mère, se souvînt de l’avoir touchée ou seulement vue. Il ne restait de tous les objets bénits, de tous les témoins matériels de la première et unique communion, qu’un paroissien relié en maroquin fauve.

Davidée Birot fut reçue au concours pour l’école normale primaire, en juillet 1902. Pendant les vacances, elle fit un petit séjour dans le Midi, près de son frère l’employé de préfecture. Pendant ce temps, le maître carrier faisait construire la belle maison bourgeoise qu’il avait rêvée : il étudiait les plans ; il dessinait lui-même les pierres du perron de six marches, celles des fenêtres et de la corniche ; il ne quittait guère le chantier ; il y recevait l’hommage envieux de ses compagnons qui disaient maintenant « monsieur Birot », qui calculaient, en esprit, la dépense, et qui louaient tout haut la qualité des matériaux, l’ampleur de cette salle à manger, de ce salon de réception, de ces chambres, et le dessin des deux jardins, le plus petit en avant, fermé par une grille, le plus grand, en arrière, montant vers l’église, et tout clos de murs, le long desquels Birot, d’un geste, expliquant l’avenir, plantait des pêchers, des chasselas, des cerisiers, et même un mimosa, « parce que madame Birot en raffolait », mais, pour dire toute la vérité, parce que personne, à Blandes, ne possédait un mimosa.

Les trois années d’école normale furent trois années de succès pour Davidée, et d’orgueil pour Birot. Davidée était devenue une jeune fille. À cause de ses yeux noirs, de ses cheveux noirs qu’elle relevait en casque, et de ses lèvres très rouges, on l’eût volontiers prise pour une fille du Midi. Elle avait la taille souple. Elle marchait très bien. Elle n’était pas grande, ayant un pouce de plus que sa mère et deux de moins que son père. Quand elle riait, on voyait ses dents bien rangées et blanches. Mais l’esprit n’était pas méridional. Elle avait une sensibilité que sa raison n’apaisait guère, mais qu’elle avait l’air de dominer. On ne la voyait pas pleurer ; le visage demeurait calme, la parole nette et ordonnée ; quelque chose de la robuste volonté du père commandait en elle la physionomie. Ses amies, peu avancées dans la connaissance des âmes, lui disaient : « Vous avez de la chance, d’être maîtresse de vos impressions ! Avez-vous même des émotions qui ne soient pas d’intelligence ? » Elles ignoraient que la terre immobile et verte, la terre peu épaisse, cache des fontaines profondes, et que tout tressaillement de la surface, toute vibration, même les plus petites, se communiquent à ces eaux frissonnantes et inconnues. Un reproche, une injustice, un chagrin, troublaient Davidée pour de longues semaines. Mais les idées aussi se prolongeaient chez elle en émotions. Elle se demandait : « Quelle est la puissance de cette petite lumière qu’on me donne ? Comment éclaire-t-elle ma vie ? celle des autres ? celle du monde ? Ai-je tout compris ? Jusqu’où vont les conséquences de ce principe ? Que demain, par exemple, il m’arrive ceci… Et, dans le passé, comment aurais-je dû agir, si j’avais su ? » Son esprit, par moments, s’épuisait à courir ces routes sans jalons, où elle savait bien que ses parents ne l’avaient pas menée d’abord, ni eux, ni personne. Elle y faisait des randonnées, comme un pauvre levraut poursuivi, à bout de souffle, et qui finit par se coucher sur le flanc. Elle eut une peine véritable lorsqu’elle entendit mademoiselle Hacquin, professeur de psychologie, et dès les premières leçons, déclarer que la morale devait être entièrement indépendante de toute idée religieuse ; elle se révolta, et, à la récréation qui suivit le cours, elle alla bravement, – car elle avait cette bravoure nerveuse qui n’attend pas, – elle alla exposer ses doutes au professeur. « Je vous attendais, dit mademoiselle Hacquin ; j’ai vu, au froncement de vos sourcils, que je vous avais étonnée, peinée, peut-être. » Cette maigre institutrice, rompue au maniement des scrupules, ironique avec des retours caressants, possédait l’art de calmer par des apparences, de laisser dans l’incertain, le possible, le licite, tout ce qu’elle ne voulait pas heurter de front. Elle détruisait ce qu’elle pouvait, comptant bien que les anciennes constructions, bâties d’une autre main, n’étant plus entretenues, ni réparées, périraient. Et il en était ainsi presque toujours. Les enfants perdaient la foi, mal assurée, quelquefois à peine consciente, qu’elles apportaient à l’école. En retour, elles recevaient les pensées de mademoiselle Hacquin, c’est-à-dire de grandes pauvretés, rédigées dans le style affirmatif et cauteleux tout ensemble, qui était celui du professeur, un système où il semblait, à première vue, qu’il y eût quelque raisonnement. Mais à la moindre épreuve, celles des jeunes filles qui se rappelaient encore le cours de morale de leur maîtresse, s’apercevaient que les leçons de la sagesse de mademoiselle Hacquin ne leur pouvaient être d’aucun secours, n’ayant ni lumière, ni force, ni aucune puissance d’aucune sorte pour la direction ou la consolation de la vie. La plupart demeuraient désemparées à jamais.

Davidée Birot se résigna, comme les autres, avec plus de peine, à appeler Dieu l’Inconnaissable. Elle souffrit de se sentir non appuyée, non aimée, de songer que le ciel était sans amour, et qu’elle n’avait pas au-dessus d’elle de protection invisible, de juge d’appel, de beauté parfaite et régulatrice de la vie intérieure, pas de rédempteur, pas de recours contre la lointaine et certaine mort. Comme les autres, elle notait avec soin, réduites en formules, les philosophies contradictoires de tous les incrédules du temps présent, et de quelques-uns du temps passé : elle essayait d’y trouver le repos de son esprit. À cette recherche, elle se fatiguait. Du moins la continuait-elle. Beaucoup de ses compagnes n’éprouvaient pas la même inquiétude. Rapidement elles s’étaient mises à dédaigner toute religion. Davidée ne se moquait pas, comme elles. Elle se disait : « Plus tard, j’étudierai, je verrai » Quelles anciennes grand’mères, fidèles au rosaire, quels aïeux de foi robuste et d’honnêteté influençaient encore ce cœur douloureux et secret ? Cette douleur n’était pas de tous les jours, d’ailleurs ; elle n’empêchait pas la jeune élève de l’école normale d’être gaie, d’être la plus ardente au jeu, à la course, à la promenade, à l’étude. Birot exultait, quand venait Davidée. « Père, disait-elle, pourquoi me présentez-vous à chacun de vos amis, comme une merveille ? Je n’en suis pas une. Et ils me connaissent depuis ma petite enfance ! » Mais lui, à chaque séjour, il ne manquait pas de réunir quelques compagnons, dans la grande salle à manger nouvelle. « Camarades, disait-il, c’est la fleur de Blandes, une fille qui sait tout. Elle réciterait sans se tromper la liste des rois d’Égypte ; elle sait ce qu’il y a dans la terre, dans les étoiles, dans le ventre d’un lézard ; elle compte sans s’aider de ses doigts, plus vite que je ne donnerais une taloche ; elle est mon orgueil. Compagnons ! vous voyez en elle ce que je serais si j’avais reçu son instruction. Tout le travail de ma vie, il a servi à faire ce morceau-là. Hein ? est-ce réussi ? – Il t’a aussi permis, Birot, de bâtir une maison comme il n’y en a pas deux ici. – Vraiment oui. Mais de ma maison, je suis moins fier que de ma fille. Allons, Davidée, lève-toi et récite une fable à ces messieurs ! – Mais non, papa, je ne suis plus d’âge. J’ai dix-neuf ans ! – Alors des vers de… tu sais bien, ce qui fait pleurer quand tu as la voix claire ? – Le Lac ? – Oui le Lac. Vous allez voir ! Toi, la mère, apporte une bouteille de liqueur des Îles ! » Et, devant ces lourds compagnons, et tandis que le père, avec précautions, versait la liqueur, Davidée, debout, récitait Lamartine. Ils écoutaient cela comme une romance, recueillis et attendris, sans bien tout comprendre, si ce n’est que le cœur a besoin d’être bercé. La mère, en pareil cas, madame Birot, dont les cheveux avaient grisonné, se tenait dans l’encadrement de la porte. Elle se retirait dès que les bravos éclataient, n’aimant pas le bruit. Et sa discrète personne, soupirant après l’heure où les hommes auraient quitté la maison qu’ils salissaient avec leurs gros souliers, continuait de parcourir les chambres, la cuisine, le salon, la cave même confiée à sa vigilance silencieuse. Le mimosa, au midi, était devenu un arbre. Les massifs de fusains dorés faisaient la pyramide, sous les platanes et les tilleuls sagement conduits.

Au mois d’octobre 1905, Davidée fut nommée institutrice adjointe stagiaire dans une grande école à trois classes, à Rochefort-sur-Mer. Elle y passa trois années, à la fin desquelles, avec éloges, elle obtint le certificat d’aptitude pédagogique. Sa santé s’était affaiblie. Le médecin, consulté, déclara que la jeune fille devait s’éloigner d’un pays trop humide, trop soumis aux influences de la mer, qui sont d’une extrême puissance et mal connue. Ce fut un grand chagrin pour les deux vieux Birot. Mais ils aimaient leur fille. Birot, maire de Blandes, n’eut qu’une parole à dire, un désir à exprimer, et Davidée reçut sa nomination d’institutrice adjointe à l’Ardésie, département de Maine-et-Loire.

Elle était en fonctions depuis six mois ; elle avait vingt-trois ans depuis le 2 janvier, lorsque Maïeul Jacquet vint bêcher le jardin ; lorsqu’elle apprit la faute de Phrosine, et la peine cachée d’Anna Le Floch.

III

LA MAISON DES PLAINES

Le lendemain, qui était un mercredi, Davidée surveillait la rentrée des élèves qui arrivaient par petits pelotons, espacés, et qu’on ne pouvait apercevoir de la cour avant que les enfants n’eussent déjà franchi la porte. Elles venaient de la droite ou de la gauche, à l’abri des murs ; leurs sabots ne claquaient pas toujours, car la terre était molle, de toute la nuit de pluie et de brume. Le plus souvent, dans l’entaille claire entre les piliers, on apercevait d’abord le bout d’une jambe mince projetée en avant par la marche, un genou, puis toute la petite fille, qui tournait au plus près, entrait, et d’un seul coup d’œil en demi-cercle, avant d’avoir fait trois pas, avait déjà inspecté la cour, reconnu les compagnes, la maîtresse de service, et la place par où il fallait se faufiler, pour gagner le préau couvert, ou pour retrouver la meilleure amie. Quelques-unes, apercevant mademoiselle Davidée, accouraient, le visage épanoui, les yeux flambants d’amour innocent, la bouche déjà gonflée pour le baiser : « Bonjour, mam’selle ! » Aussitôt le baiser donné, elles étaient comme des oiseaux qui ont replié les ailes : doucement, avec des demi-tours de tête, à droite, à gauche, guettant ce qu’on allait penser, elles s’en allaient se mêler aux groupes. D’autres passaient, avec une révérence qui ne pliait qu’un seul genou ; d’autres, dans la hâte du jeu et du caquet à reprendre, ne voyaient pas la maîtresse ; d’autres la voyaient, et, sournoises, les yeux baissés ou détournés, héritières de l’esprit de révolte, longeaient la muraille, ramassaient une balle, ou faisaient semblant de rire à quelqu’un de lointain, puis, dès qu’elles n’étaient plus sous le regard direct de la surveillante, prenaient un air satisfait et impertinent. Toutes, elles jouaient inconsciemment le jeu de leur sexe, de leur famille, de leur temps, de leurs passions déjà nées et tenaces.

Davidée, immobile, les pieds dans le sable trempé, une mantille de laine blanche sur les cheveux, guettait, non pas une enfant, mais une femme. Son cœur battait, à chaque nouvelle silhouette qui surgissait à l’angle de la muraille. « Comment n’est-elle pas encore arrivée ? elle n’est pas souvent en retard ! Le feu ne sera pas allumé. Cette femme néglige son service et ce n’est pas étonnant ! » Elle disait mentalement « cette femme » avec un accent de mépris, avec irritation. Elle essayait de préparer son visage, de le commander par avance, afin que l’accueil fût ce qu’il devait être : digne, non offensant. Des images lui venaient, qu’elle chassait. Et dans cette lutte contre elle-même, elle s’énervait. Les enfants, en arrière, sabotaient, se poursuivaient, ou attendaient l’heure, mornes, appuyées aux poteaux du hangar, lasses d’une usure transmise.

– Anna Le Floch ! La voilà ! La voilà !

Des cris d’étonnement, des cris de joie, une course vers la porte. Elles furent, en un moment, vingt petites autour d’une enfant que le bruit et le mouvement faisaient encore pâlir, et qui ne répondait que par un sourire obligé, douloureux, effarouché. Anna Le Floch aux cheveux déteints et cordés, Anna Le Floch aux yeux verts sauvages, Anna Le Floch vêtue de la robe de laine grise qui tombait toute plate sur la poitrine et sur les hanches comme une robe d’enfant de chœur, laissait pendre ses mains que les compagnes prenaient et lâchaient tour à tour, et qui ne répondaient pas. Elle s’appuyait toute, en arrière, sur sa mère, la grande Phrosine, qui la tenait par les épaules, et, doucement, la poussait et la faisait avancer :

– Va, petite, tu vois, elles sont contentes. N’aie pas peur… Laissez-la, vous !… Elle est faible encore. Va, petite, va !

Cette Phrosine était mère.

– Bonjour, mademoiselle, je suis bien en retard. Elle a voulu venir… Vous n’êtes pas contente ? Dame ! j’ai pas de voiture pour l’amener !

Davidée n’avait répondu que d’un signe de tête. Et c’est pourquoi Phrosine, subitement, avait pris cet air et ce ton de révoltée. C’est pourquoi elle avait poussé sa fille, rudement, dans les bras de la maîtresse, et crié : « J’ai pas de voiture pour l’amener ! » Puis elle s’était mise à marcher, très vite, vers les classes.

Les enfants éprouvaient de la pitié pour Anna Le Floch. Mais la plupart n’auraient su la témoigner qu’en embrassant cette compagne qui n’avait pas joué de tout l’hiver. Une ou deux se haussèrent jusqu’à ses joues plates, d’une pâleur égale, et y mirent un baiser. Les autres s’écartèrent parce que « Mademoiselle » avait entouré de son bras droit la taille d’Anna, et qu’elle se penchait, et se dirigeait à petits pas vers la classe, en disant des mots qui devaient plaindre et qu’on n’entendait pas. Anna, les yeux durs, les yeux noyés dans l’ombre de son mal, regardait devant elle, sans voir, et ne répondait pas. La fumée commença de sortir par le tuyau de tôle qui perçait la fenêtre de la classe et que maintenaient deux fils de fer.

Quand Phrosine sortit, huit heures et demie étant sonnées depuis deux minutes, les enfants étaient en deux rangs, devant la porte. Elle chercha la maîtresse, et, comme le soleil éclairait déjà la moitié de la cour, elle mit la main en travers, les doigts joints, au-dessous de ses cheveux relevés en casque, et elle descendit, tandis que les écolières s’écartaient et levaient haut la tête, pour regarder ces cheveux ardents comme une châtaigne de septembre, et ce visage maternel, grave et hardi, qui devenait incroyablement doux quand elle disait bonjour, du coin de l’œil, à des amies de son enfant, et qui devint pareil à la figure de la Mater Dolorosa, quand elle aperçut, entre deux petites bien portantes, sa fille elle-même, la pâle Anna Le Floch. Elle n’eut pas l’habileté de feindre ; elle continua de marcher ; elle resta douloureuse jusqu’à la fin, voyant encore le visage qui n’était plus devant ses yeux, et, lorsqu’elle passa près de Davidée Birot qui venait la dernière :

– Mademoiselle, ayez soin d’elle, faites-la déjeuner ici ; ça ne mange pas trois bouchées de pain ; d’ailleurs, elle est bien malade.

L’adjointe répondit :

– Certainement, j’aurai soin d’elle.

Puis frappant ses mains l’une contre l’autre, elle donna le signal d’entrer en classe.

Et le soleil monta, au-dessus du toit qui abritait les deux classes, au-dessus du jardin où les trois jacinthes antiques, dans l’angle tiède du mur, au midi, levaient leurs pousses charnues d’un vert de contrevent, et encore maculées de sable.

À midi, Anna Le Floch fut servie dans la cuisine, avec deux autres enfants qui payaient une redevance à mademoiselle Renée. Elle goûta à peine à la soupe chaude que Davidée avait versée dans l’assiette. « Mange donc, ça te fera du bien », disaient les deux voisines en la poussant du coude. Elle remuait la tête, comme celles qui sont très sûres que le mal est sans remède, mais, comme il faisait chaud, et que le feu donnait sa flamme, elle se tournait vers lui, et étendait ses mains transparentes. La directrice et l’adjointe, à l’autre bout de la table, se hâtaient de déjeuner.

– Qu’a-t-elle ? demanda Davidée.

– Tuberculeuse, rachitique, ou pire encore, murmura mademoiselle Renée. Il y en a bien qui sont malades de leur père.

– Et qui est le père ?

– Je ne sais pas.

– Vous ne l’avez pas connu, depuis six ans que vous êtes ici ?

– Non.

– Moi, je pense qu’elle a plus de chagrin qu’elle n’en peut porter. Avez-vous observé ses yeux : ils ne regardent pas en face, de peur de laisser voir dans le cœur.

– Je la crois sournoise, en effet…

– Il suffirait qu’elle fût malheureuse pour se cacher. J’ai grande pitié d’elle !

– Dites-moi, mademoiselle, vous surveillerez la récréation, n’est-ce pas ? J’ai des lettres en retard.

Davidée surveillait souvent, presque toujours la récréation, c’est-à-dire la rentrée des élèves, avant la classe du soir, et comme les enfants se hâtaient de revenir pour jouer, elle se mêlait souvent à leurs jeux. Mais ce jour-là, elle se borna à surveiller de loin les petites qui, une à une, depuis midi et demi, recommençaient à tourner à l’angle du chemin, et entraient dans la cour. Avec Anna Le Floch, elle était descendue dans le jardin, elle avait mis son bras sous le bras de l’enfant, et, à petits pas, dans l’allée bombée et moussue, juste au milieu des carrés enveloppés de buis, elle se promenait. Voici le premier bon soleil ; oh ! vraiment, à l’abri du mur qui coupe le vent, la chaleur a le temps de pénétrer les membres et de toucher le sang qui a besoin d’elle. Anna Le Floch, bien que la marche soit très lente, a les cheveux tout mouillés de sueur et collés sur les tempes, ses pauvres cheveux qui ont toutes les teintes du roux, du blond et du cendré. Tout d’abord, elle avait essayé de dégager son bras et de s’en aller. Mais des mots doucement dits, et le voisinage d’une âme qu’elle devinait compatissante, l’avaient apprivoisée à demi. C’était bon, cette chaleur, et ce jardin, et cette compagnie qui est tout à vous. Avec certitude, avec plénitude, Anna Le Floch sentait que le cœur de cette jeune maîtresse n’était occupé, en ce moment, d’aucun amour, d’aucun intérêt, d’aucune autre affaire, et qu’elle y régnait, elle, la malade. Comme cela dispose aux confidences, comme cela détend les volontés les plus fortes et la longue habitude de se taire ! L’une soutenant l’autre, et parlant des petites choses de la classe et de l’Ardésie, elles avaient tourné une fois de plus, à l’extrémité de l’allée, au bout du petit domaine de l’école, et elles revenaient, ayant du soleil sur la joue droite. Le rire des enfants qui jouaient arrivait amorti déjà, enlevé par le vent. On était protégé par leur bruit même et par la distance. Une larme avait monté aux yeux de la petite Le Floch, qui était presque heureuse.

– Dites-moi si vous m’aimez un peu ?

– Oh ! oui, beaucoup.

– Dites-moi pourquoi vous êtes si triste ? Je voudrais vous faire du bien. Est-ce d’être malade que vous êtes triste ?

– Non.

– Alors ?

La petite baissa la tête et s’arrêta.

– J’ai du chagrin.

– De quoi ?

– Je ne sais pas… De vivre.

Anna se sentit pressée par le bras de Davidée Birot, et l’adjointe reprit :

– C’est peut-être de ne plus voir votre papa !

Un tressaillement de tout le corps épuisé répondit d’abord. Puis la voix haletante et enrouée murmura :

– Il est parti, et il n’est pas revenu.

– Il y a longtemps ?

– Pas cette année, ni l’autre, ni l’autre. J’avais trois ou quatre mois, peut-être moins, peut-être je venais de naître. À présent, j’ai douze ans.

– Douze ans, plus la souffrance, cela fait bien quinze ou seize ans, ma pauvre petite.

– Oh ! oui. Seulement, j’aurais voulu n’avoir pas d’autre papa. Et maman m’en a donné un autre.

– Il vit avec vous ?

– Le matin, le soir, toujours. Il n’y a qu’à midi qu’il ne revient pas. C’est un carrier, un homme d’à-haut.

– Je sais.

– Il voudrait bien que je l’aime ! Mais moi je ne l’aime pas.

Les yeux verts, les yeux sauvages se levèrent, et Davidée y lut une haine jeune, profonde, instinctive. Le nom de l’homme ne fut pas prononcé. La petite ferma les yeux, elle laissa les coins de ses lèvres descendre vers son menton, et elle dit :

– J’ai envie de me tuer.

– Qu’est-ce que vous dites là ? Vous n’avez pas le droit de vous tuer, Anna ! On n’a pas le droit…

– Pourquoi donc ?

La maîtresse se redressa, car un tumulte inaccoutumé s’élevait du milieu de la cour, là-bas. Les enfants poursuivaient un rat sorti d’un caniveau. Elle se mit à marcher de nouveau, et elle remarqua que la plate-bande près de laquelle Anna Le Floch s’était arrêtée, était la plus récemment bêchée du jardin… Elle entraîna l’abandonnée, la solitaire, la désespérée, et elle disait :

– Je serai votre amie, voulez-vous ? J’irai vous voir quand vous ne pourrez pas venir. Si vous avez envie de pleurer, je vous permettrai… Sur mon cœur vous pleurerez : il sait ce que c’est.

Anna avait repris sa figure fermée et farouche. Elle approchait de la cour. Elle y rentra.

L’après-midi s’écoula comme les autres, mais, après quatre heures, un incident troubla l’école. Quelques minutes avant la fin de la classe, mademoiselle Renée avait l’habitude d’énoncer et de commenter, devant les grandes, une maxime morale. Elle appelait cela, comme elle l’avait vu faire dans d’autres écoles : la prière laïque. Et elle soumettait, par avance, à l’inspecteur primaire, la liste de ces points de méditation ; elle l’inscrivait sur son journal de classe. La veille, elle avait développé, avec une facilité verbale qui la faisait bien noter par ses chefs, cette maxime : « Le temps, c’est de l’argent. » Le cahier portait pour le mercredi 24 mars : « Prière laïque : l’alcoolisme est un suicide lent. » Les vingt-cinq élèves écoutaient comme elles écoutent quand l’aiguille de l’horloge va passer sur la demie qui délivre : on serrait les porte-plume, on fermait les cahiers, et les livres, avec un frôlement continu et lent, glissaient dans les sacs de cuir ou les poches. Cependant, deux ou trois, plus intelligentes, prenaient intérêt à la leçon, et Anna Le Floch, la dernière du dernier banc à gauche, sous le rayon de la fenêtre, écoutait même avec une attention passionnée. Affaissée, courbée, les coudes écartés, les deux mains allongées sur les joues et maintenant droite la tête, le menton touchant presque la table noire, elle n’était qu’un visage d’une pâleur de cire vierge et qui avait un grand cercle bleu autour des yeux fixes. Qu’est-ce donc qui l’exaltait ainsi et la tenait éveillée, dans la fatigue extrême d’une journée finissante ? Est-ce que mademoiselle Renée se doutait qu’on suivît avec tant d’ardeur ses mots et ses phrases, sous le jour de la fenêtre du chemin ? Non ; elle était myope, et elle avait serré son lorgnon dans l’étui. Elle ne pouvait voir la figure d’Anna ni l’angoisse dans les yeux de l’enfant. « Les enfants d’un père ou d’une mère alcoolique, disait-elle, sont très souvent dégénérés, malades, infirmes, des déchets de la vie, parfois des criminels. Il faut les plaindre. Mais quelle responsabilité pour les parents ! Mourir jeune par la faute de ceux qui nous ont donné la vie ! J’espère bien que je ne verrai pas mourir une de mes élèves, ni de ce mal hérité, ni d’un autre. Cela me ferait trop de peine. Je me suis demandé quelquefois ce que je ferais, si l’une d’entre elles venait à disparaître. Vous savez que je ne crois pas à l’immortalité de l’âme. Je crois aux transformations de la matière. Si ma petite fille à moi mourait, au lieu de prier pour elle, ce qui serait peine perdue, je planterais et sèmerais des fleurs sur sa tombe, et j’irais en respirer le parfum. »

– Mademoiselle ! Anna qui est morte !

Toute la classe était debout.

– Mademoiselle, elle a les yeux fermés ; mademoiselle, comme elle est blanche !

Quelques-unes tiraient par la manche l’enfant qui ne réagissait pas, et qui laissait son visage, que les mains ne soutenaient plus, s’incliner et se poser sur la table, le front touchant le bois.

– Elle est morte ! oh ! oh ! morte ! elle n’entend plus !

Des gémissements, des cris perçants commençaient à s’élever, mais, vite, la directrice avait traversé la classe, étendu Anna sur le banc, et dit avec autorité :

– Elle n’est qu’évanouie. Ce n’est rien. Rassurez-vous. Le cœur bat. Allez, mes petites. Et qu’on se taise ! Pas de cris ! Appelez seulement mademoiselle Davidée. Je vous réponds que demain vous reverrez votre compagne.

L’adjointe accourut. Les enfants se retirèrent. Quelques-unes, près de la porte, se tinrent un moment arrêtées, cherchant à voir si Anna remuerait. Elle ne remuait pas. Elle avait les paupières baissées, les lèvres entr’ouvertes, et on voyait ses dents qui avaient l’émail bleu, du même bleu que le tour de ses yeux. Davidée l’avait prise dans ses bras, s’était assise sur un escabeau, et elle la tenait, comme les mères, en travers de ses genoux. La petite tête renversée reposait sur le bras droit de l’adjointe. De la main gauche, celle-ci dégrafait le col de la robe grise.

– Un peu d’eau, mademoiselle, vite s’il vous plaît !

Mademoiselle Renée alla mouiller son mouchoir à la pompe de la cour, bassina les tempes d’Anna Le Floch, et, ne réussissant pas à la réveiller :

– Portez-la sur mon lit, dit-elle.

– Sur le mien, si vous le permettez. Je la connais bien, elle sera contente de me reconnaître au réveil.

Elle n’était pas plus lourde qu’une enfant de six ans, la petite Le Floch. Davidée la souleva sans effort, avec un sentiment d’inquiétude et de possession maternelle ; elle traversa la cour ; elle monta les degrés. Il n’y eut pas besoin d’aller jusqu’à la chambre. Anna ouvrit les yeux et dit, la bouche sèche et serrée :

– C’est fini. Laissez-moi. Je veux m’en retourner. Je veux voir maman.

La directrice portait dans sa main droite les sabots oubliés.

– Entrez dans la cuisine ; mettez-la sur une chaise ; elle ne peut s’en aller comme cela !

La petite, assise près du foyer, où se consumaient deux tisons, refusait de manger ou de boire, – les grands remèdes populaires, – refusait de répondre, même à Davidée. Elle répétait, remuant en mesure ses pieds posés sur le carreau, près des cendres chaudes :

– Je veux m’en aller ! Je ne veux pas mourir ici !

– T’en aller ? Est-ce que tu pourras marcher ? demanda mademoiselle Renée.

Pour la première fois, l’enfant répondit nettement à l’interrogation, et dit « oui » d’un ton si ferme, que la directrice repartit aussitôt :

– Puisque vous voulez que je vous la laisse, mademoiselle, chargez-vous de la reconduire, Je ne crois pas qu’il y ait de danger. La distance n’est pas très grande.

Oh ! comme elles allèrent lentement et silencieusement, mais contentes, Davidée Birot et Anna Le Floch, à travers la cour, et dans le chemin ! Il était cinq heures et demie. La grande douceur de ces fins d’après-midi, au premier printemps, nul ne la peut prévoir sûrement. Il faut que le vent tombe. Alors le soleil promet sa chaleur ; il passe un moucheron dans l’air déshabitué ; on voit des branches sans feuilles, lourdes de bourgeons, qui ne remuent plus, car la mauvaise bourrasque est passée, mais qui boivent l’or du ciel couchant, et des pierres qui ont entre elles des brins d’herbe frais. La campagne de l’Ardésie avait elle-même un petit attrait comme une fille sans beauté que sa joie secrète embellit. Elles étaient seules, la maîtresse et l’écolière malade. Elles faisaient, marchant à pas comptés, se lever par endroits une poussière qui n’allait pas très haut, mais que le couchant rendait ardente. Et bientôt elles furent trois sur la route qui va vers le village des Éclateries, qui est le commencement des Justices. Comment Jeannie Fête-Dieu se trouvait-elle là, au carrefour de la route et du chemin qui mène à l’église ? Qui l’avait envoyée ? Qu’attendait-elle, appuyée au mur de pierre d’ardoise, son panier pendu au bras, ses livres grossissant les poches de son tablier, ses joues rondes bien roses, ses yeux ronds bien tranquilles, ses cheveux coiffés d’un béret de laine blanche tricotée, ses mains couvertes à demi par des mitaines bien reprisées ? Nul ne le saura. Elle s’avança au-devant de la pauvre petite qui suivait sa voie douloureuse, elle dit : « Mademoiselle, grand’mère Fête-Dieu serait bien contente si vous alliez la voir, elle s’a échaudée » ; puis elle prit le bras droit d’Anna Le Floch, comme mademoiselle Birot avait pris le bras gauche, et, supposant que la permission était donnée, elle accompagna, elle la plus sage, elle la première de la classe, la petite malade qui regagnait le logis. Ses deux voisines marchaient à l’endroit où les chevaux posent le pied, et elle suivait l’ornière, prenant bien garde de ne pas trébucher, et de ne pas donner de secousse au bras d’Anna. Quelques murs de maisons, crépis à la chaux, percés de fenêtres qu’on n’ouvrait pas, rompaient le long ruban de clôtures en pierre sèche, qui bordait le chemin. Parfois, un pêcher de plein vent levait au-dessus de l’arête sa gerbe de baguettes pourpres.

– Vous ne voulez pas vous reposer, mon enfant ?

– Non, mademoiselle, je peux marcher.

Elle ne parlait pas. Mais le regard, à présent, cherchait devant elle un toit très long, qui tombait presque jusqu’à terre, en faisant un bel arc, comme le flanc d’un navire. On le vit bientôt entièrement, le grand toit de la toute pauvre maison de Phrosine. Une haie vive le long de la route, et, sur les trois autres côtés, une vieille palissade de châtaignier limitaient un terrain peu planté, non cultivé, où s’élevait la maison. Et ce refuge de pauvre était enclos dans le domaine vaste et montant d’un maraîcher dont on voyait, à l’extrémité opposée, l’habitation, la grange et la charmille.

– Je n’étais jamais venue, dit l’adjointe.

Elle ouvrit la barrière à claire-voie. Deux enfants, une femme : à elles trois elles avaient fait si peu de bruit, que la mère elle-même ne se doutait de rien. Un dernier souffle, tiède et lent, coulait sur les blés nouveaux et glanait les rayons. Le jour se retirait au ciel. La malade, d’un geste raide et vif, dégagea son bras gauche, le mit au cou de mademoiselle Davidée, et, avec la tendresse de toute une âme conquise, baisa la joue qui se tendait. Jeannie Fête-Dieu s’était déjà retirée. Elle avait disparu. Phrosine sortit de la maison, et descendit par la petite allée d’herbe, entre les pruniers, jusqu’à la haie de la route. L’expression de son visage, l’inquiétude, vingt questions que l’on se fait à soi-même et auxquelles on répond, tout s’apaisa, quand elle vit, de près, Anna à la robe grise, qui disait :

– Je suis mieux, maman, ne me gronde pas !

– Elle a encore faibli, je parie ? N’est-ce pas, mademoiselle, qu’elle s’est évanouie ? Ah ! vilaine, vilaine fille ! Viens que je te couche ! J’ai mis des draps blancs à ton lit.

Phrosine prit dans ses bras ce long corps frêle, comme avait fait Davidée dans la cour de l’école, et elle l’enleva et la porta jusqu’à la maison. Mais elle tenait la tête penchée à droite, elle soulevait celle de sa fille, et elle disait des mots de douleur et des mots d’amour, cette Phrosine sauvage et de mauvaise vie : « J’ai mis des draps blancs à ton lit… Tu vas bien dormir… Promets-moi ?… Tiens, regarde la jonquille qui a fleuri pour toi… La trouves-tu belle ? » Mais, entre leurs yeux rapprochés, entre leurs âmes qui avaient vécu neuf mois ensemble, il y avait un dialogue secret, et probablement habituel, car la mère comprenait très bien ce que demandaient les yeux douloureux de l’enfant ; elle savait pourquoi sa tendresse, à elle, n’arrivait pas à consoler, à fondre le cœur de cette petite malade qui ne souriait pas, qui ne s’abandonnait pas au bercement des mots et qui ne souriait pas à la jonquille nouvelle. Le visage très pâle et très tiré d’Anna, avec effort, se tourna vers la porte de la maison. Il prit une expression d’effroi. Alors, la mère murmura :

– Non, il n’est pas là, ne fais pas ta mine qui me fait de la peine ; il est allé à une réunion de perreyeurs du côté de Bel-Air. Ils veulent faire la grève… Ainsi, tu vois, il n’est pas là. Je t’assure !…

Le petit visage se détendit. Une émotion, une gratitude, une espérance suppliante passèrent dans les yeux. Anna Le Floch regarda sa mère comme elle avait regardé tout à l’heure la maîtresse d’école. La mère entra dans la maison, tourna tout de suite à gauche, et Davidée, qui la suivait, la vit pousser une seconde porte et pénétrer, portant toujours son fardeau serré contre sa poitrine, dans la seconde chambre, qui était tout étroite.

– Là, couche-toi à présent ; tu m’as promis de dormir ; je vais te faire une bolée de tilleul bien sucré, et tu t’endormiras.

Il aurait semblé, à ceux qui auraient entendu de telles paroles dans la nuit, que c’était une jeune mère qui endormait sa toute petite fille.

L’adjointe considérait, autour d’elle, la grande pièce qui servait de logement à Phrosine : un plafond bas, enfumé, aux solives apparentes, au-dessus duquel devait pyramider la charpente d’un grenier gigantesque, des murs jaunes où pendaient un miroir et trois calendriers d’années anciennes, offerts par des maisons de commerce, et enluminés de la même manière : trois têtes de femmes décolletées, souriantes, peintes à la vaseline claire. Elle se souvint que son père, à Blandes, dans la maison blanche, avait des chromolithographies toutes pareilles, mais encadrées d’or, sur la tapisserie du cabinet de travail où il écrivait des lettres, quelquefois. Davidée vit que le lit de noyer occupait l’angle à gauche, et elle se détourna, à cause d’une pensée qui lui vint. La cheminée avait dû abriter, réchauffer, réjouir des familles nombreuses ; la hotte s’avançait jusqu’au tiers de la pièce ; dans une niche, creusée dans l’épaisseur du mur, près du foyer, là où, jadis, on mettait la chandelle de résine et les provisions de chènevottes, il y avait une casquette d’homme.

Phrosine revint, et elle dit :

– L’enfant veut dormir ; elle refuse le tilleul, et tout ce que je peux lui offrir.

Elle avait soigneusement attiré la porte de gros chêne.

– Tout. Elle est bien malade… Je vous remercie, mademoiselle, de l’avoir conduite jusqu’ici. Ce n’est pas tout le monde qui l’aurait fait.

– Oh ! je vous assure que je me serais reproché de ne pas le faire. C’est mon élève, la nôtre en tout cas.

– Et qui vous aime, je peux le dire.

– Pauvre enfant !

La jeune fille se rappelait ce que mademoiselle Renée avait raconté de Phrosine, et cette histoire était comme un troisième personnage, et qui gênait, en même temps, Davidée et Phrosine, car elles savaient l’une et l’autre qu’il était là, témoin hostile et présent. Elles échangeaient des formules de compassion, de remerciement, et elles sentaient le vide des mots qu’elles disaient ou qu’elles entendaient, et la main de Davidée ne se tendait pas, et son regard n’avait fait qu’effleurer celui de Phrosine, parce qu’elles n’étaient pas seules dans cette chambre, et qu’il y avait le péché auquel toutes les deux elles pensaient.

– On vous a parlé de moi ? dit Phrosine. Je le vois, et, ce matin, je l’ai déjà vu !

Cette fois, les deux regards se rencontrèrent et se heurtèrent. Davidée leva la tête, comme une fille qui a conscience de sa noblesse, qui est pure, qui est brave, et elle dit :

– C’est vrai : je sais votre conduite depuis hier soir.

– Alors, causons, si vous voulez ; n’ayez pas peur de le rencontrer, lui ; j’ai prévenu la petite qu’il n’était pas là : il ne rentrera pas avant sept heures. Vous êtes chez une femme qui s’est mise en ménage avec un autre homme que son mari. Je n’avais pas de quoi vivre. Pourquoi me regardez-vous comme vous faites ? On dirait que vous allez tomber de votre haut ! On ne se cache pas, pourtant ! Si vous voulez vous asseoir, je vous expliquerai plusieurs choses qu’il faut savoir, tout de même, avant de juger.

Davidée hésita une seconde, et s’assit, presque en face de la fenêtre, près de la cheminée. Phrosine était à contre-jour, mais il y avait de la lumière dans le vert tout vibrant de ses yeux et dans le sang rose qui colorait ses joues. Quelle passion, quelle volonté sûre de sa puissance, quelle espèce de défi dans le mot qu’elle avait jeté : « On ne se cache pas ! » Cependant elle parlait à voix contenue, de peur qu’on ne l’entendît, de la chambre à côté.

– Je vous parais peu de chose, n’est-ce pas, reprit-elle, moi qui viens balayer vos classes, et allumer le poêle ?

– Mais non, vous vous trompez.

– Nettoyer le préau, et jeter des baquets d’eau dans les cabinets, tandis que vous faites la propre et la savante ; je ne suis pas de votre monde, vous me le faites comprendre.

– Puisque j’élève votre fille, et les filles de toutes les femmes de l’Ardésie, qu’est-ce que vous me reprochez donc ?

– Votre air, qui n’est pas le même pour toutes.

La jeune fille rougit, et riposta vivement :

– Jusqu’à hier soir, je n’avais que de l’amitié pour vous… En ce moment, ce n’est plus la même chose. Comment voulez-vous ? Je ne suis pas maîtresse de mes impressions.

– Cela se voit !

– Pourquoi ne vous mariez-vous pas avec lui ?

– Il faudrait être libre.

– Vous ne l’êtes pas ?

– Je suis mariée.

– Alors, c’est plus mal encore… Tenez, laissez-moi partir. Je suis venue pour vous obliger, et non pour discuter ce que vous faites.

Phrosine voulait parler ; elle tenait à faire un aveu.

– Non, vous ne devez pas me mépriser, dit-elle. Vous ne savez pas combien j’ai été malheureuse. J’ai été trois ans avec mon mari, un ouvrier qui était boiseur aux carrières, un charpentier qui débitait les poteaux pour les galeries. Il m’a lâchée, il a fait bien pis, car il a volé mon fils, que je n’ai jamais revu, et j’ai su, depuis, qu’il l’avait abandonné à l’Assistance publique à Paris. Il y a douze ans de cela. Où est-il, mon fils ? Où est-il, mon mari ? Il me laissait enceinte. Et la voilà, ma fille, celle que vous avez ramenée. J’étais toute seule pour gagner la vie de deux. Eh bien ! j’ai attendu trois ans son retour, à mon homme. J’ai goûté de la misère, allez ! J’ai travaillé pour quelques sous, en gardant la petite. Après ce temps-là, je ne pouvais plus vivre seule, je n’avais plus d’argent, plus de courage : je me suis mise avec quelqu’un. Et ce n’était pas Maïeul, vous comprenez ? Qui est-ce qui me le défendait ?

– Mais… la loi.

– Est-ce qu’elle me nourrit, la loi ?

– Les usages, la morale… Vous pouviez…

– Quoi ?

– Divorcer.

– À quoi ça sert ? On se passe de la permission. Est-ce que chacun n’a pas le droit de disposer de son corps ?

– Mais non !

– Vous croyez que c’est le maire qui permet cela ? Vous racontez ça aux enfants ! Mais voyez-vous, la loi, c’est comme les usages, mademoiselle : on peut y faire attention quand on est riche, et qu’on a le temps, et qu’on a des gens qui s’occupent de vous. Moi, personne ne s’occupait de moi, et je pouvais faire ce que je voulais, même mourir, sans déranger mes voisines : je n’en avais pas. J’habitais la maison de la Fête-Dieu, tenez, justement, au-dessous de la Gravelle, où il loge à présent, lui… Ah ! je vois bien que je vous déplais en parlant comme je fais. Mais je ne cherche pas à paraître meilleure que je ne suis. Votre morale, à vous, c’est ce que vous voulez ; la mienne, à moi, c’est ce que je peux… Ne soyez pas difficile, allez, vous en trouverez d’autres comme moi, quand vous connaîtrez l’Ardésie. D’ailleurs, ça n’est pas cela que je veux vous expliquer.

Davidée ne trouvait que de médiocres réponses à ces gros paradoxes moraux, débités avec assurance par cette femme, et elle s’irritait contre elle-même, secrètement, d’avoir si peu de repartie, ce soir, et de défendre mal une cause qu’elle savait juste.

– Le triste, reprit Phrosine, c’est que la petite le déteste. Il ne sait qu’inventer pour lui plaire, mais elle ne veut ni le regarder, ni causer avec lui, et, je vous le dis comme je le pense, cela me met dans une colère !…

– Elle meurt de votre inconduite : cela s’est vu.

– De ce que j’aime Maïeul Jacquet, et de ce que je ne peux pas vivre sans lui ?… Elle meurt !… Mademoiselle, vous êtes sévère pour le pauvre monde ; mais au moins vous ne cachez pas ce que vous pensez… Je ne crois pas qu’une fille puisse mourir de ça…

– J’en suis sûre, au contraire : je la comprends.

– Mais elle en souffre, et moi aussi, et lui autant que moi. Tenez, je voulais vous dire ceci : vous avez été étonnée l’autre jour, quand Maïeul vous a proposé de bêcher votre jardin ?

– À moitié, j’ai cru que c’était une attention pour moi.

– Oh ! que non, c’était une attention pour elle. Vous ne le connaissez pas, il a le cœur tendre plus qu’une femme, avec son air de ne jamais rire. Il savait qu’elle avait de l’amitié pour vous, la petite, et il pensait : « Si je fais plaisir à la maîtresse, Anna sera contente. » Et il lui a raconté ce qu’il avait fait en revenant.

– Qu’a-t-elle dit ?

– Comme toujours : rien, pas un mot. Elle a mangé trois cuillerées de soupe, et elle a demandé à se recoucher. Quand elle est là, – et Phrosine montrait la porte de la chambre de l’enfant, – elle est heureuse ; elle tousse, elle a de la fièvre, elle a faim, elle a soif : mais elle n’appelle jamais, elle ne vit pas avec nous. Je vous assure que la vie n’est pas gaie, et que j’en ai assez.

L’adjointe eut envie de rouvrir cette porte, de se pencher sur le petit lit, d’embrasser l’écolière, et de lui dire, bien bas, à l’oreille : « Jeune fille, pureté émouvante, je suis avec vous, vous avez une grande amie. » Elle n’osa pas. Si vive et spontanée qu’elle fût, les habitudes disciplinaires avaient déjà tempéré l’audace de son humeur ; elle se demanda : « Ne serais-je pas imprudente ? » ; elle sortit, jetant seulement un regard du côté où allait tout son cœur.

Dehors, le crépuscule était le maître des choses ; elles commençaient à se ressembler toutes par la couleur, et les buissons de l’enclos, les groseilliers, les tas de fumier et de pierraille n’étaient que des dos ronds et vagues, un peu plus pâles à leur arête. L’adjointe avait passé devant Phrosine, suivi l’allée, attiré la claire-voie. Il y avait un silence infini dans le ciel, dans les champs, sur les buttes. Seules, les routes enchevêtrées égrenaient dans l’ombre des bruits de pas, des bruits de roues, et des voix indistinctes, lointaines, mourantes. Phrosine était venue jusqu’au milieu de la petite avenue de pruniers, pour reconduire mademoiselle Birot.

– Si elle devait mourir ?… Vous croyez ?…

– Personne n’est sûr. J’ai dit cela dans l’émotion, trop vite…

– Vous croyez que cela se peut ? que mon enfant, ma fille, Anna ?…

Davidée comprit qu’elle allait dire une chose grave, et que si elle répétait : « Oui, je crois qu’elle en peut mourir », ce qui restait d’obscure conscience à cette femme deviendrait remords peut-être et poursuivait son œuvre, jusqu’où ? Elle dit avec effort :

– Oui.

Et elle s’éloigna vivement dans le crépuscule. Elle était peureuse. Le silence de ce chemin qu’elle reprenait toute seule l’inquiétait ; elle observait les grosses touffes de lierre qui, çà et là, sur les murs bas, ressemblaient au buste d’un homme accoudé ; elle craignait d’entendre marcher derrière elle. Pourquoi ce Maïeul Jacquet ne serait-il pas rentré au moment même où elle venait de quitter Phrosine ? Il n’avait pas besoin de longues explications pour apprendre ce qui s’était passé. Il suffisait que Phrosine répétât quelques phrases qu’avait dites la maîtresse d’école. Alors, la colère se saisissait de lui ; il sautait hors de la maison, il courait entre les pruniers, il rejetait la porte à claire-voie qui restait ouverte derrière lui, et, sur la route, il se mettait à galoper.

Elle se trouvait à la hauteur de la première des carrières abandonnées de Champ-Robert, quand elle entendit, en effet, des pas rapides, tantôt nets, tantôt amortis par la poussière, mais qui s’approchaient. Il faisait encore un peu clair. Elle ne pouvait, même en s’appuyant, toute droite et immobile, le long des murs d’ardoise, échapper aux regards de l’homme qui venait. Et l’homme qui venait, c’était Maïeul. Elle en était sûre. Quel autre pouvait se hâter de la sorte, un soir de mars, quand la fatigue du travail et le poids de l’air brumeux alourdissent les jambes ? Il marchait à enjambées pressées, comme un fermier qui va chercher le vétérinaire pour une bête malade. Et tout à coup il se mit à crier :

– Hé ! la demoiselle ? La demoiselle de l’école des filles ?

Elle quitta le milieu du chemin, courut à droite, s’effaça contre le mur, les bras pendants, le visage tourné vers celui qui allait apparaître, qui allait surgir des brouillards et de la nuit mêlés au ras de la terre. Le cœur lui battait.



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