DAVIDÉE BIROT - Partie 3
Écrit par BAZIN, RENÉ
| Index de l'article |
|---|
| DAVIDÉE BIROT |
| Lire cet ebook gratuit en ligne - Partie 1 |
| Partie 2 |
| Partie 3 |
| Partie 4 |
| Toutes les pages |
Votez pour ce livre !
– Pourquoi, Phrosine ?
La femme se baissa, saisit l’anse du panier, et, tandis qu’elle se redressait, et qu’elle marchait, le regard devant elle, vers les maisons du faubourg commençant, elle dit :
– Je ne vaux pas cher. Défiez-vous de moi aussi. Je ne suis pas de votre espèce. Si je revenais, n’en doutez pas, vous regretteriez de m’avoir connue… Causons d’autre chose. Voici la grande route, là-bas.
La réponse ne vint pas tout de suite.
– Vous ne m’aimez pas. J’en suis persuadée à présent. Si vous aviez besoin de moi, appelez-moi quand même.
Phrosine haussa les épaules. Elles étaient à l’endroit où le chemin débouche sur la grande route d’Angers à Briare. Le tramway arrivait, roulant, se démenant et ronflant sur les rails, comme un bourdon accroché à un fil d’araignée.
– Je vous remercie, dit Phrosine. Ce que vous avez fait, c’est en souvenir de la petite, je le sais bien.
Elle fit arrêter la voiture qui passait, monta, et, quand elle eut placé le panier sur la plateforme de l’arrière, accoudée sur la balustrade elle cria :
– Il vaut mieux pour vous que je ne revienne pas ! Adieu !
Il y eut une gerbe de poussière tout autour du tramway, et cependant, au travers, Davidée reconnut, longtemps, les yeux de Phrosine encore tout pleins de l’Ardésie.
VIII
L’AFFÛT DU LIÈVRE
Dénoncée ! Le mot est vite dit, et l’inquiétude en demeure un peu de temps dans l’esprit. Rien cependant ne venait confirmer l’avertissement donné par Phrosine, le matin du départ. Une période de chaleur accablante avait succédé à une semaine de pluie froide et de giboulées. L’orage était le maître du ciel, qui demeurait fauve tout le jour, fatigant à regarder, saturé d’une lumière rompue et devenue poussière. Tous les atomes du monde vibraient plus vite, les mouches exultaient, les enfants ne travaillaient plus, les maîtresses bâillaient et faisaient effort pour ne pas dormir. « Si l’inspecteur arrive pendant une de ces après-midi exaspérantes, pensait Davidée, je suis perdue, il s’impatientera et je lui répondrai par des larmes, ce qui est, administrativement, la pire des réponses. » Mademoiselle Renée ne disait plus un mot à l’adjointe, et montrait, dans ses mouvements et ses regards, une irritation sans trêve. Le garde champêtre rôdait autour de l’étang de la Grenadière, où les jeunes ouvriers descendaient en troupe, et se baignaient sans costume. Les médisances entre voisines se prolongeaient, le soir, d’un seuil d’ardoise à l’autre, tout le long des morceaux de rues bâtis çà et là dans la campagne, et qui constituent l’Ardésie. On recommençait à parler de la grève. Dans sa maison de la Gravelle, Maïeul Jacquet songeait, tard, accoudé au mur d’appui de son belvédère, au-dessus du sol remué, percé, fendu, qui ne dort jamais tout à fait. Il n’avait pas le goût du cabaret. Non pas qu’on ne le vît jamais entrer « à la Petite Pologne », ou chez « le père Pompette », les jours des grands règlements, qui ont lieu deux fois l’an et qu’il faut bien fêter, ou les samedis d’acompte lorsque chacun des compagnons passait au bureau de son ardoisière. Mais une certaine aversion pour la dépense, une idée d’amasser « quelques sous » et d’acheter un jardin, où l’on se retirerait, un jardin qui aurait une chambre à l’un de ses bouts, s’était maintenue, chez ce petit-fils de paysan. Il n’avait ni l’allure, ni le verbe rural, il ressemblait, pour la démarche, et le coup d’œil, et la repartie, à un cavalier démonté ; mais le fond terrien survivait. Et Maïeul, en cette période du milieu de mai, où l’électricité se mêlait au sang des hommes et l’épuisait de fièvre, au lieu de s’asseoir sur les bancs des cafés, restait en haut de son escalier. N’ayant pas de ménagère, et comme il était soigneux de ses hardes, il raccommodait une veste ou un pantalon troué, recousait un bouton, – choses très longues et difficiles, qu’il faisait depuis son retour du service, – ou bien il attachait des hameçons à une corde, en se baissant plus bas que le mur d’appui, car il n’aimait pas que l’on sût qu’il préparait des cordées et qu’il irait les tendre, ici ou là, dans les nuits qui enveloppent la fête de l’Ascension. Nuits de pêche, nul ne l’ignore, où le poisson monte du fond. Les voisines de la longue bâtisse de la Gravelle, de temps à autre, l’appelaient, dans le silence des soirées étouffantes : « Eh ! monsieur Maïeul, avez-vous frais là-haut ? – Pas trop. – Vous ne dites rien ? – Faut croire que je n’en ai pas envie. » Le dialogue était vite rompu. Les femmes disaient de Maïeul Rit-Dur : « Il ne perd pas ses paroles, il ne perd pas son argent, et il ne perd pas son temps : ça en ferait-il, un homme, s’il voulait ! Mais il ne veut pas ! » Neuf heures, neuf heures et demie, dix heures sonnaient ; on entendait, autour de la Gravelle, des bâillements sonores, des voix, des pas légers de mères et d’enfants, et, dans le ciel, il y avait encore du jour qui ne voulait plus s’en aller.
Le mercredi soir, veille de l’Ascension, les femmes ayant, à leur coutume, appelé le locataire du pavillon, ne reçurent pas de réponse. Un petit gars grimpa les marches de l’escalier extérieur, prudemment, pieds nus, de peur des taloches de Maïeul, qui n’aimait pas les espions, mais il descendit en sautant, et talonnant, et criant : « Il n’y a personne, et la porte est crouillée ! » Les femmes dirent : « Il sera à tendre ses lignes, parce que la nuit est douce. »
Il était beaucoup moins loin, à cent pas de la Gravelle, dans la combe aux genêtières défleuries qui cachait presque entièrement la maison de la mère Fête-Dieu. Il se tenait assis, devant l’entrée, sur une pierre levée, et il était découvert, à cause de la chaleur, et aussi par respect pour la vieille infirme, qu’il avait aidée à se traîner jusque-là, et à s’asseoir, toute vêtue de jupes et de châles emmêlés. Les petits yeux gris de la malade ne cessaient de parcourir les espaces du ciel, qui étaient tout le paysage visible, et où les étoiles luisaient à peine, très pâles. Ils souriaient cependant, car ils sortaient de l’ombre longue, et, parce qu’ils recevaient de la lumière, ils retrouvaient l’expression de béatitude, d’ivresse, de curiosité des choses et de repos à la fois, qui ne passe guère que dans les yeux jeunes. À trois pas d’elle, en équilibre sur la chaise basse qu’elle avait fait basculer, la tête appuyée au mur, près du cep de la treille, les pieds pendants et ne touchant pas le sol, la petite Jeannie Fête-Dieu regardait Maïeul, sa grand’mère, les balais sombres des genêts dressés au bord de la combe, les trois touffes de giroflée, le chat frôleur et très peu le ciel. En quelques semaines, elle avait grandi, pris de l’éclat, plus de promptitude à rougir, plus d’assurance, plus de coquetterie, et, quand elle regardait, elle s’apercevait bien qu’une puissance était en elle, et cela était nouveau. Maïeul ne faisait pas attention à l’enfant, et c’est pourquoi elle semblait indifférente. Il causait, en mettant des secondes entre les phrases, avec la vieille qui jouissait de cette heure rare.
– Voilà du temps à faire essaimer les abeilles, disait la mère Fête-Dieu. Dans ma jeunesse, on les guettait, dans le chaud du jour, et, quand elles avaient pris leur vol, c’est moi qui courais le mieux après l’essaim, mes deux mains dans mes deux sabots levés en l’air et claquant, fallait voir ! À l’Ascension, tout remue dans l’air, tout remue dans l’eau : je peux dire même que tout remue dans le cœur.
– Ça peut se dire, répondit Maïeul.
– Les bêtes elles-mêmes ont une manière de chômer la fête de Notre-Seigneur montant au paradis. Elles y manquent moins que plus d’un chrétien !
La bonne femme jeta un petit coup d’œil au fendeur d’ardoises, qui se mit à rire, puis elle reprit :
– Et alors, monsieur Maïeul ira poser ses cordées dans l’étang de la Grenadière ?
– Non, mère Fête-Dieu !
– Dans l’Authion alors ? Non ? Jusque dans la Loire ? Oh ! y a-t-il longtemps que mon défunt bonhomme allait tendre, lui aussi, la veille de l’Ascension, dans la boire de Belle-Poule !
– Vous n’y êtes pas ! Je ne sors pas mes cordées, ça sera pour plus tard : je sors mon fusil.
En même temps, il faisait un signe de tête, désignant Jeannie qui se balançait sur la chaise renversée. La grand’mère dit aussitôt :
– Petite Jeannie, ma belle, si tu allais pour un moment, droit sur la butte, voir si les voisins sont couchés ?
L’enfant se leva, d’un air boudeur, commença de suivre le petit sentier dallé qui remontait les parois de la combe.
– Vous ne voulez pas que j’entende ce que vous allez dire ? Si vous croyez que je ne devine pas !
– Va donc ! Va donc !… A-t-on vu, cette gamine ?… En vérité, monsieur Maïeul, elle a plus d’idées que moi, si elle devine ce que vous voulez me dire.
– Elles sont futées, mère Fête-Dieu, quand elles vont prendre leur jeunesse.
– C’est pas bête, en effet, c’est bon, celle-là, un peu friquette, mais sans malice. Elle était simple, il n’y a pas plus de trois mois, comme une agnelle ou une petite poule. Mais voilà que ça prend de la huppe. Que vouliez-vous donc me dire ?
L’homme, qui ne pouvait rapprocher le siège sur lequel il était assis, se pencha en avant, et ses yeux, qu’il avait clairs, devinrent si graves et lourds d’inquiétude, que la femme se retrouva toute vieille et maternelle devant eux.
– Mère Fête-Dieu, je voudrais tuer un lièvre, pour mademoiselle Davidée Birot, l’adjointe d’ici. Et ce n’est pas le lièvre qui est difficile à tuer, mais comment l’acceptera-t-elle, quand je l’aurai tué ?
– Elle ne l’acceptera pas.
– Ah ! vous êtes comme moi ! Vous trouvez qu’elle est une demoiselle ?
– Mieux encore, Maïeul Jacquet, une personne qui a le cœur tout à fait haut… Alors, dites donc, c’est pour elle que vous êtes venu ?
– Oui.
– Mon pauvre garçon !
Elle soupira. Puis elle joignit ses mains sur les châles qui l’enveloppaient, comme si elle voulait calmer son cœur battant trop vite. Et elle se tut pendant un long moment. Et le monde entier se taisait autour d’elle. Il y eut des étoiles qui écoutèrent, et Jeannie écoutait aussi à la bordure des genêts.
– Maïeul, c’est un grand bien tout de même, si vous êtes dépris d’avec l’autre !
Il ne répondit pas ; il était comme ceux qui écoutent leur sentence, la bouche ouverte et les yeux fixes, épiant les lèvres qui parlent et qui n’ont pas achevé. Que va-t-elle ajouter, celle qui a droit de juger, parce qu’elle est déjà bien loin, bien haut au-dessus de la vie ?
– Vous avez fauté, et donné l’exemple mauvais.
– C’est vrai.
– Il se peut que Dieu vous pardonne, quand vous le lui demanderez ; mais elle, la Davidée, qui n’est qu’une femme, vous pardonnera-t-elle ?
– Je ne la connaissais point, quand j’étais dans ma faute. Et puis je suis jeune, mère Fête-Dieu ; et faible ;… et l’autre, l’autre elle est comme un sort qu’on n’évite pas.
– C’est toujours facile à dire. Vous avez encore de ses cheveux sur vos habits, pas vrai ?
– Ça tient dur dans la laine, répondit l’homme.
– La reniez-vous au moins dans votre cœur, cette Phrosine ?
– Je ne la renie pas. Il faudrait être une espèce de saint. Je peux seulement vous répondre que c’est fini.
– Parce que vous l’avez quittée ?
– Non.
– Parce qu’elle est partie ? Ah ! mon pauvre, vous êtes jeune, en effet ! Si elle revenait ? Quel pauvre cœur que le nôtre !
– Non, mère Fête-Dieu : parce qu’il y a la petite morte, entre nous. Je la vois toutes les nuits.
– Petite Anna, oui… oui… Moi aussi, je la revois avec son regard, qui n’était point de son âge.
– Ne parlez pas d’elle. Elle est mon regret. Je vous dis que c’est fini à jamais.
– Ainsi soit-il ! Écoutez, Maïeul, c’est tout sacré ce qu’on dit à une jeune fille qui a gardé son cœur, comme la demoiselle de l’école.
– Je le pense, mère Fête-Dieu.
– Elle est pure : cela se devine. Elle a de la bonté toute promise : cela se lit dans ses yeux.
L’homme ajouta, très bas, comme s’il rêvait :
– Aussi dans ses mains.
Et la vieille eut un petit rire, parce qu’elle ne comprenait pas qu’on pût admirer des mains. Elle trouvait ce Maïeul bien amoureux, et je ne sais quoi de maternel et d’attendri la pressa de faire encore l’éloge de Davidée, et de s’assurer que ce jeune homme n’avait que d’honnêtes intentions.
– J’en ai connu plusieurs de son métier, ici, à l’Ardésie. Mais pas une n’avait seulement l’air de son ombre. Elle est bonne, tenez, dans les mots qu’elle sait inventer, à l’un ceci, à l’autre cela.
– Même quand elle gronde, j’en sais quelque chose.
– Oui, dans sa voix, dans son air, et ceux qui l’ont vue entrer chez eux l’ont regrettée quand elle est partie.
L’infirme, lentement, tourna et retourna sa tête douloureuse.
– Vous voudriez ses amitiés, n’est-ce pas ? Vous n’en êtes pas digne.
– Je l’ai pensé avant vous.
– Eh bien ?
– Je peux le devenir !
Elle ne répondit rien.
– Croyez-vous que je peux le devenir, mère Fête-Dieu ?
Il tendait vers elle sa tête ardente, il s’était levé à moitié, elle voyait frémir ses prunelles dans le bleu clair de l’iris. Une vague de vent coula jusqu’au fond de la combe et remua les feuilles de la treille, qui égratignèrent le mur, pendant que la vieille femme, les mains tout agitées par l’intime effroi de ce qu’elle allait dire, réfléchissait une fois encore, la dernière. Enfin la mère Fête-Dieu dit gravement :
– Je crois qu’il faudrait bien des choses.
– Je les ferai toutes ! J’ai même pensé à plusieurs.
On eût dit que Maïeul venait de demander la main de Davidée, et qu’il n’avait pas été refusé tout à fait. Il s’était mis debout, et toute sa jeunesse était sur son visage. Pourtant, la femme qui avait parlé n’était qu’une étrangère, sans droit, et qui n’avait vu qu’une petite heure, dans toute sa vie, la jeune fille qu’elle défendait ainsi. Les vieux ont de ces autorités mystérieuses. À ce moment, une voix claire, nette, passa :
– Grand’mère, ils vont dormir ! je reviens !
Le galop d’une chevrette sonna sur les buttes creuses. Et, sautant par-dessus une touffe de bruyères et de genêts, Jeannie accourut.
– Je ne peux pas vous raconter ce que je ferai, reprit Maïeul ; il y a plus d’un projet que j’exécuterai tout seul, sans avis ni conseil, et parce que c’est mon idée. Vous verrez bien. Pour cette nuit, si j’attrape un lièvre, aurez-vous un commissionnaire pour faire la commission ?
La vieille fit signe que Jeannie qui venait, Jeannie qui marchait maintenant avec précaution, tâchant d’entendre la fin de la conversation, serait prête, et qu’elle avait un panier.
La main de l’infirme dessinait dans l’air la forme arrondie de l’anse.
– Oui, oui, compris, dit la voix de la petite ; j’ai un panier, mais il faut que monsieur Maïeul le remplisse. À qui la porterai-je, votre chasse ?
– Chut ! mon enfant, tu le sauras. Les gendarmes font souvent des rondes. Il vaut mieux ne pas dire les noms.
Jeannie riait tout bas d’une si pauvre crainte. La vieille essayait de se soulever pour regagner son lit. Maïeul disait :
– Appuyez-vous. J’ai le bras solide.
Il entra dans la maison. Il reparut bientôt, tout seul, leste, rapide sur les talus et ne faisant point de bruit. Par précaution, avant de partir de sa chambre, au soir tombant, il avait mis des espadrilles. Dans une touffe de lande, au bord du sentier qui tourne sur les buttes, il ramassa un fusil d’ancien modèle, à un seul canon, long et mince, qui avait servi de canardière à plusieurs fendeurs de Trélazé, avant de devenir, moyennant vingt francs, la propriété de Maïeul Rit-Dur. Presque tout de suite, il tourna à gauche, passa sur un plateau broussailleux, au-dessus du fond de la Gravelle, et, évitant une ferme endormie parmi les souches, descendit dans un pré qui finissait là, en pointe, entre ces deux étaux : le dernier rejet des anciennes carrières mortes, et la levée, énorme barre, toute noire dans la nuit, du chemin de fer d’Orléans. Maïeul grimpa difficilement, parmi les fourrés, le talus de la voie, et, ayant dévalé l’autre pente, se trouva dans la campagne libre qu’il connaissait à merveille. Les champs, entourés de haies et d’arbres, montent un peu vers le Nord. C’est de ce côté-là que le fendeur se dirigeait, laissant à gauche le bourg de Saint-Barthélemy, traversant la grande route, et s’enfonçant bientôt dans une contrée boisée, de plus en plus sauvage, où il était sûr qu’un coup de fusil n’éveillerait que des chiens de garde et peut-être un valet de ferme, jaloux qu’on chassât dans sa réserve habituelle.
Des forêts ont couvert, autrefois, ce sol profond, coupé de veines d’argile et de filons ferrugineux, où le chêne se gonfle de sève, où les fougères, les mousses, la molène poussent bien à son ombre et gardent l’eau pour sa racine. Les bois du parc de Pignerolle et de la Marmitière, ceux de Verrières et de l’Hôpital, sont des restes de la forêt primitive ; ils devaient se réunir jadis aux bois d’Écharbot, et, entre ces deux massifs, comme une presqu’île à travers les cultures, s’allongent les taillis des Bouleaux. Maïeul en suivit la lisière. Des perdrix, mottées dans un guéret, s’envolèrent sous ses pieds. Il aperçut, de loin, la grosse ferme de la Haye-le-Roy, et sauta enfin dans le chemin qui passe derrière cette ferme et se divise, à l’extrémité des bois, en plusieurs branches d’égale ancienneté, contemporaines des plus vieilles cathédrales de France, et qui s’en vont, pareilles à des eaux tournantes à travers les solitudes. Chemins creux ? non pas, ils ne sont pas encaissés. Avenues, plutôt, des maisons paysannes qu’ils relient à de longues distances. Les grands arbres, les chênes surtout, abondent aux deux bords. L’herbe revêt le sol qui ne fut jamais nivelé. Elle n’est pas aussi souvent foulée par le pied des hommes que par celui des bêtes : troupeaux qui sortent de la pâture et prennent la route pour un pré, chiens en maraude, gibier qui trotte ou galope. C’est là justement, au carrefour, que Maïeul connaissait une cachette admirable pour l’affût : l’intérieur d’une souche éclatée, dont les deux moitiés s’écartaient juste assez pour qu’un homme pût se glisser entre elles, et se tenir à demi couché sur le côté gauche. Des buissons se levaient en avant, et augmentaient l’abri sans masquer toute la vue. Avant de se hisser au sommet du talus et de gagner son poste d’observation, le fendeur cueillit un brin de houx dans la haie, et le planta en place nette, sur l’herbe rase et bien éclairée, au milieu du carrefour. Puis il se coula dans la cachette, chargea la canardière et attendit.
Il se rappelait des mots que lui avait dits la mère Fête-Dieu, un mot surtout, qui venait le trouver dans cette solitude et dans cette nuit : « Je crois qu’il faudrait bien des choses ! » Pauvre gars : il avait inventé une toute petite preuve d’amour, un cadeau à offrir à celle qui lui faisait peur, et dont il aimait les mains douces. Il levait les épaules on songeant à elle et à ce braconnier qu’il était, lui, caché à la lisière du bois des Bouleaux, dans la nuit de l’Ascension. « Faut-il que je sois bête ! disait-il en lui-même. Avec elle il faudrait savoir parler, et je n’ose pas. Je ne sais que faire des chansons, mais je n’ai pas le cœur à chanter. Elle a déjà son jugement sur moi. Elle me méprise parce que j’ai vécu avec la Phrosine. Elle a raison. Ce n’est pas un lièvre qui la fera changer. Je suis vraiment bête d’être venu. Il ferait meilleur sous le toit de la Gravelle. » Maïeul ne sortait cependant pas de sa cachette ; il évitait de remuer le canon de son fusil ; il s’était interdit de fumer en n’apportant pas son tabac. Une forme longue, toute noire, au galop, sans bruit, passa sur l’herbe du chemin. Les feuilles frissonnèrent, parce que l’homme, instinctivement, avait abaissé son arme. Il la releva. L’ombre galopante ne pouvait être qu’un chien de ferme, de ceux, très redoutables, qui ont la poursuite muette. Un sursaut de ronces ployées qui s’écartent et se détendent, la fouaillée subite d’un paquet de tiges battant l’air, dans l’invisible, à une centaine de mètres, apprirent à Maïeul que le chien s’était jeté au bois et venait de lancer un gibier. « Autant m’en aller, pensa-t-il, voilà ma chasse finie ! » Le bruit léger s’évanouit. La nuit n’avait pas un souffle. Il faisait frais. L’aiguail alourdissait les herbes. On voyait, à courte distance, la terre des champs et la ligne commençante des haies, comme des ombres de deux puissances, celle-ci très noire, l’autre un peu grise et sans aucune luisance ; le chemin était plus clair, à cause de la rosée sans doute et des parties usées par le pied des bêtes. Mais le ciel éclairait comme une veilleuse. À d’immenses hauteurs, il y avait, au-dessous des étoiles, une nappe de lumière diffuse, pareille aux eaux transparentes qui restent au creux des sables lorsque la mer est basse. Elle continuait le jour passé et se fondrait dans le jour nouveau. Elle ne faisait pas de grandes ombres comme la lune. Elle n’était pas l’aurore, mais elle dominait la campagne, d’occident en orient, et elle pâlissait les étoiles. Tout dormait. C’était l’heure sans crainte, le milieu de la courte nuit d’été. Maïeul, qui venait de regarder le ciel entre les branches, en abaissant les yeux vers la partie du chemin qui plongeait dans la brume, aperçut, se dégageant de là, une petite ombre alerte, qui fit un saut et s’arrêta. Il allongea le canon de son fusil. Le lièvre dressa le cou, tendit les deux oreilles en avant, et, rassuré, fit encore trois bonds, jusqu’au sommet du petit tertre vert, où il se tint assis, les pattes de devant droites comme des baguettes, étonné de la rencontre de cette touffe de houx qu’il ne connaissait pas. Et il réfléchissait quand une grande lueur déchira la nuit. Le bruit du coup de feu sonna jusqu’aux bois de l’Hôpital où il s’amortit dans les feuilles, jusqu’à la ferme du Haut-Moulinet en haut de la colline, où il se perdit dans l’espace. Maïeul Jacquet, les jambes raidies par la fraîcheur de la nuit et l’immobilité, descendit lentement le talus, sortit du fourré, et, ayant observé le chemin, à droite et à gauche, s’avança à découvert. Le lièvre était couché sur le côté, le museau touchant le houx, son ventre blanc touchant l’herbe et encore soulevé par la vie. Maïeul, d’un tour de main, rassembla et serra les quatre pattes, et emporta la bête, et le corps souple ploya, et la tête pendit, renversée, balancée au pas de l’homme qui s’éloignait.
Vers deux heures du matin, le fendeur était de retour à la Gravelle. Il n’avait rencontré personne, sauf, à l’entrée de la Ruette des Bois, une ombre douteuse, pareille à un homme assis, et qui, de loin, avait coulé dans le fossé.
Au grand clair de huit heures, la petite Jeannie grimpe le raidillon qui conduit de chez la grand’mère au sommet des buttes si bien engenêtées. Elle est grave plus qu’à l’ordinaire. Elle porte, au lieu du petit panier de vannerie noire, – de quoi mettre une tartine, deux pommes ou une poignée de cerises, – un gros panier qui pèse à son bras, un de ceux qui n’ont pas de couvercle, et qu’on tresse avec de l’osier, pour la récolte des pommes de terre. Il est plein de luzerne et de trèfle qui retombent par-dessus les bords. Jeannie se dépêche, gagne la route, passe devant l’église.
– Comme tu vas vite ! Il n’est pas l’heure de l’école.
– C’est que je suis pressée.
– Que portes-tu là ?
– De l’herbe pour les lapins.
Elle va si vite que les compagnes n’ont pas le temps de chausser leurs bottines ou leurs sabots : elle est déjà loin. Elle arrive, aussi rouge que son trèfle, dans la cour où trois élèves seulement l’ont précédée. Toutes trois galopent, déjà penchées, les mains tendues.
– Qu’est-ce que tu vas donner aux demoiselles ? Fais voir ?
D’un demi-tour qui relève l’épaule, et la porte en avant, avec le panier, Jeannie, sans s’arrêter, échappe. Elle se heurte presque à mademoiselle Renée, qui se tient au milieu de la cour, amusée, bienveillante, curieuse un peu et sûre de son pouvoir.
– Allons, petite, montrez-moi le panier ?
La petite fait un crochet. Elle secoue la tête. Elle court vers le perron.
Elle a envie de pleurer.
– C’est pas pour vous !
Et la voici qui appelle dans le couloir, qui appelle de toutes ses forces mademoiselle Davidée qu’elle n’aperçoit pas. Elle est là, cependant, mademoiselle Davidée, au milieu de l’escalier, et elle descend, fraîche et de ses deux mains boutonnant son corsage.
– N’appelez pas si fort, ma mignonne ! La maison n’a pas dix étages ! On dirait une marchande de mouron. Qu’est-ce que c’est ?
– Un cadeau pour vous, mademoiselle !
– Qui l’envoie ?
– Je ne dois pas le dire.
– Je veux voir aussi ! dit en entrant cette grande blonde mademoiselle Renée, il paraît que ce n’est pas pour moi : mais je suppose que vous n’avez pas de secrets, mademoiselle ?
L’adjointe fait un signe : « Aucun secret. » Jeannie regarde les deux maîtresses, l’une après l’autre, rougit encore plus, entre dans le petit salon, et pose le panier sur la table du milieu. Mademoiselle Renée a vivement retiré le tapis bleu soutaché. Elles sont là devant le panier, la petite entre les deux grandes, toutes les trois embarrassées.
– Mais osez donc, puisque c’est pour vous, mademoiselle ! L’heure de la classe va sonner.
Du bout des doigts qui battent comme pour tourner des pages, Davidée rejette les brins de luzerne et de trèfle. Des touffes de poil blanc apparaissent, une tache de sang, des poils fauves. Il n’y a plus de doute : chacune a deviné le braconnier. Davidée est devenue pâle et se mord les lèvres.
Mademoiselle Renée rit tout bas, en répétant : « Joli ! Joli ! »
– Il est beau, le lièvre, n’est-ce pas, mademoiselle ? dit Jeannie qui reprend ses esprits. C’est grand’mère qui l’a arrangé dans le panier, mais c’est moi qui ai cueilli toute l’herbe !
La directrice, avec précaution pour ne pas toucher le sang, la main disposée en râteau, achève de découvrir le lièvre. Elle est toute vibrante de méchanceté émue. Elle se contient à peine. À cause de l’enfant, elle prend une voix nuancée, qui peut faire illusion à une innocente.
– Je vous félicite, mademoiselle Davidée. Vous êtes l’objet d’attentions qui ne laissent pas de doute sur les sentiments que vous inspirez, que vous partagez, sans doute…
– Je vous en prie !…
– Mais, comment donc ! Rien n’est plus honorable. Seulement, la chasse n’est pas ouverte. Vous irez faire votre petite cuisine ailleurs, n’est-ce pas ? Moi, je suis fonctionnaire, je n’ai pas le droit… Dites-moi, Jeannie, ne racontez à personne ce que vous avez fait là, mon enfant ; ne dites pas ce qu’il y a dans le panier, ne dites pas le nom du… monsieur ?
Jeannie lève les mains, les paumes en l’air.
– Oh ! non, mademoiselle !
Davidée, qui ne veut pas répondre, prend, dans son porte-monnaie, une pièce de cinq francs, et la met dans une des mains de l’enfant. Elle est très décidée, cela se voit.
– Tenez, petite, vous donnerez ceci à la personne qui vous envoie.
Jeannie, qui est rurale, comprend la gravité de l’offense. Payer celui qui fait un cadeau ! Elle hésite. Elle ne referme pas les doigts sur l’argent.
– Faites ce que je vous dis, et allez en classe !
La petite a relevé sa jupe ; elle a fait couler la pièce de cinq francs dans une poche de lustrine noire, puis elle est sortie. Les deux maîtresses ont passé derrière elle, et Davidée, la dernière, a emporté la clef de la maison.
Du cahier vert. – « Je ne puis plus douter. Ce Maïeul Jacquet a levé les yeux sur moi. J’en ai frémi toute, ce matin. Je me suis sentie offensée par cet amour qui ne choisit guère d’abord, et qui choisit trop vite ensuite. Ce n’est pas l’ouvrier qui me ferait honte, ni son peu de culture. Je vois trop ce que valent les autres, bien souvent. Mais je ne suis pas Phrosine. Je travaille. Je ne suis pas nécessairement touchée par un compliment qu’on me fait, ou par un cadeau. Qu’a-t-il pensé ? Comment a-t-il pu croire que j’accepterais ? Et quelle imprudence ! Dans un bourg comme celui-ci, les nouvelles sont des médisances. Jeannie n’a pas parlé, j’en suis sûre, de la commission qu’elle a faite ; mademoiselle Renée n’a rien dit ; la mère Fête-Dieu ne reçoit pas de visites : et cependant tout le bourg, tous les villages s’entretiennent ce soir de la chasse de ce fendeur d’ardoises ; mon nom est prononcé ; on me prête des mots, des intentions, des aventures, et peut-être des fautes, si bien que mademoiselle Renée semble avoir raison contre moi, qui n’ai rien à me reprocher. La réponse que j’ai faite a irrité ce jeune homme qui ne doute de rien. Je ne soupçonne pas, j’en suis sûre. À six heures, c’est-à-dire à l’heure où les fendeurs reviennent des carrières, nous étions, mademoiselle Renée et moi, dans le petit salon ; nous n’avons pas de plaisir à nous trouver ensemble, et nous corrigions des compositions, ou plutôt, je l’aidais à corriger les compositions de ses grandes : je tâche de ne pas lui donner trop de raisons de me détester. Il faisait chaud, nous avions laissé la fenêtre ouverte, mais nous avions fermé la porte du chemin, – je l’avais fermée moi-même. Tout à coup, un bruit sec ; une vitre tombe en éclats sur le carreau. Je me lève, je crie : « Mais c’est affreux, on nous jette des pierres ! » Ma directrice me retient par le bras, et me montre un objet qui roule et qui va heurter la plinthe. « Non, mademoiselle, ce sont vos cent sous qui vous reviennent. Vous avez un amoureux bien élevé. » Je n’ai pas pu m’empêcher de répondre : « En tout cas, il a un certain honneur à lui ; je l’ai humilié, il n’accepte pas : j’aime mieux cela. Pour le reste, vous savez que monsieur Maïeul Jacquet ne m’est rien, absolument rien. Je ne suis pas libre, malheureusement, d’empêcher les gens de me rechercher ou de me tourmenter. – Et que feriez-vous si vous aviez ce pouvoir là ? – Je les prierais tous de ne pas s’occuper de moi et de laisser en paix votre adjointe. »
» Oui, j’ai répondu cela. Cependant je songe malgré moi à ce pauvre Maïeul, et à la peine que je lui ai faite. Sans doute, je devais la lui faire. J’étais obligée. Mais lui, il avait passé la nuit dehors, à guetter son lièvre ; il avait songé à moi, prononcé mon nom dans son cœur, espéré je ne sais quoi, une petite amitié commençante, moins encore, un peu de confiance en lui. Et moi, je l’ai fait souffrir. Pourquoi m’est-il si dur d’y penser ? Je suis sûre que de nous deux c’est moi qui souffre le plus, moi qui ne l’aime pas. Est-ce ridicule ! Quand me guérirai-je de cet excès de sensibilité ? Le nuage a passé et la pluie tombe encore. Ô cœur qui aime à pleurer ! »
IX
LES ÂMES TROUBLÉES
Du cahier vert. – 6 juin 1909, dimanche de la Trinité. – « Je ne pouvais plus supporter cette vie d’hostilité. Nous avons eu un petit congé à la Pentecôte. J’ai couru dans la Charente-Inférieure. Mon frère était là. Il se plaignait de l’humeur de ses chefs et de plusieurs passe-droits qu’il a dû subir, paraît-il. Ma mère se plaignait de la solitude où elle avait vécu depuis des mois, où elle allait revivre après notre départ. Elle se plaignait encore de mon père, qui passe la moitié de ses jours au café. Lui, il se plaignait de sa santé, compromise, je le crains ; de ses amis politiques dont les égards se ralentissent, et – ce que mon père ne pardonne pas, – qui ne craignent plus autant leur maître vieillissant. Dans cette maison si jolie et si peu gaie, j’aurais pu apporter mes ennuis, moi aussi. J’aurais aimé à le faire. Une certaine lâcheté gémissante nous est naturelle. Mais non, je me suis retrouvée l’enfant ; j’ai oublié ; j’ai été celle que tous réclament : « Viens te promener ? Non, reste avec moi ? Regarde-moi ? Console-moi ? Travaille à côté de moi, même en te taisant ? » J’ai employé toutes mes facultés à maintenir la paix entre ces êtres fatigués et énervés. Ils veulent le bonheur désespérément, et ils ne savent où le prendre. Cela m’a fait beaucoup réfléchir. J’ai été ce bonheur-là, mais pour peu de temps, et avec quelle peine ! Avec quelle certitude que je ne pourrais pas tenir longtemps ce rôle, qui demande plus de force et plus de provisions que je n’en ai. Je me sens pauvre dans une vie difficile, qui oblige à la grande et continuelle dépense de soi. Une ardeur, un mouvement, un vouloir, oui, mais la fatigue est rapide, et, quand ce n’est pas la fatigue, c’est la vue claire, bien claire que je suis peu de chose, que je sais me faire aimer, mais qu’obtenir de mes petites ou des autres qu’ils agissent par amour pour moi, ce n’est pas leur donner une direction.
» Dans les cas où j’ai gagné une partie plus rude contre l’égoïsme, la lourdeur, le sommeil moral de tout ce monde où j’ai vécu là-bas, où je vis ici, je l’ai fait au nom de vérités nobles que j’affirmais, que je ne pourrais appuyer de raisonnements, qui sont instinctives chez moi, ou venues je ne sais d’où.
» Aujourd’hui les enfants de l’Ardésie ont fait ou renouvelé la communion. J’assistais, en arrière, après les parents et à cause d’eux, à cette cérémonie. J’ai vu mes enfants, mes toutes petites de moins de dix ans, qui revenaient les mains jointes, les yeux baissés, pénétrées d’une joie que nous ne pouvons pas leur donner, qui ne ressemble pas à celle que nous leur donnons. Elles n’avaient pas toutes cet air transfiguré, ce corps qui n’est plus que l’enveloppe de l’adoration et l’abat-jour d’une lampe allumée. La plupart seulement. J’étais très émue. Je pensais : « Catholiques, vous allez être obligés d’abaisser les tables de communion : les petites lèvres quelquefois ne pouvaient pas se hausser jusqu’à la nappe blanche ; le prêtre était plié en deux. Si j’étais des vôtres, que cela me semblerait beau : abaisser les barrières, multiplier la visite divine, mettre l’amour dans la prison nouvellement bâtie, et intacte ! »
» Je pensais : « Il y a une convenance indéniable, entre ces âmes qui s’ouvrent et ce prodige qu’on propose à leur foi. Elles, si faibles, qui ont tant de misères d’origine, si peu de méditation, si peu d’instruction religieuse, elles ont un même vol, ce jour-là, et jusqu’où ? »
» Je pensais : « Et moi ? Que suis-je dans ce qui les relève ainsi ? Je n’ai pas détruit de la foi, comme Barrentier qui ne peut voir un crucifix sans écumer, comme Judemil, qui fait chanter à ses élèves : « Le Christ à la voirie !… » comme des compagnes à moi, qui ont la haine secrète, sèche et érudite. Non, je ne les ai pas détournées, mes petites : mais je n’ai rien fait pour qu’elles croient. Je ne les ai pas amenées dans les régions voisines où je pouvais les conduire. J’ai dit des paroles vaines. Je sens que je suis une semeuse de graines vides, qui ne germent pas la joie. »
» Elles m’aiment cependant, ces jeunesses, parce qu’elles espèrent encore. On leur a dit que je possédais, comme toutes les maîtresses d’école, un secret pour être heureux. Elles croient, elles doivent croire que ce que j’enseigne suffit à la vie. Les mères aussi le croient, et les pères, et plusieurs de ceux qui sont mes chefs. Mademoiselle Renée le croit aussi, avec son pauvre esprit borné, jardin tout clos de murs. Non, cela ne suffit qu’au commerce. Je ne fais pas des femmes. Je n’ai pas tout le secret. Il y a autre chose, et qui est le principal, et que je n’ai ni pour elles, ni pour moi-même, et que je soupçonne seulement. J’ai été persuadée, pendant longtemps, qu’on pouvait appeler du nom de paix l’état où je vivais, confinée dans mes occupations professionnelles, vivant pour ma classe, de la vie de nos livres et de nos cahiers, inattentive aux conséquences. J’ai été jetée dans le mal et dans le bien, ils m’environnent, ils me pressent, ils exigent que je me décide, et je le fais, mais, en agissant, je m’aperçois de ma pauvreté. La mère Fête-Dieu est une riche ; quelques-unes de mes enfants sont des riches évidentes aujourd’hui, et je ne leur ressemble pas ; Phrosine que je sens coupable, que je vois si dénuée moralement, si désemparée, n’a eu qu’à me rappeler ma morale des conventions humaines et qu’à s’en moquer, pour que j’eusse la certitude qu’elle avait raison contre moi, mais que nous avions tort, toutes les deux, devant une autre morale, celle qui est forte, celle qui a le droit de commander ce monde en perpétuelle révolte que nous sommes, celle qui peut opposer une autre puissance à notre insatiable et très cruel amour de nous-mêmes, celle qui peut, seule, parler de pureté. J’ai vu des visages purs. Ils m’ont troublée. Être propre, c’est si loin, si loin de cette merveille : être pur !
» Je me demande si le bonheur, le vrai, ne plonge pas sa racine dans cette force secrète ? Cela aiderait à comprendre pourquoi il est rare. Et moi, comment protégerai-je le mien ? Qu’est-ce que je dirai à Maïeul Jacquet s’il vient me faire une vraie déclaration d’amour ? Je ne suis pas de celles qui, pour dire oui, n’attendent pas la fin du premier couplet de tendresse, et je l’ai prouvé. Mais si je cherchais à lui demander une preuve de regret du passé, mieux qu’une parole, que lui demanderais-je qui fût une assurance pour moi ? N’aurait-il pas son cœur d’hier, le même qui a aimé Phrosine ? Où puis-je trouver appui, en dehors de moi-même, de mes yeux qui passeront, de mes lèvres qui se faneront, moi qui voudrais être aimée toujours ? Je songe à cela et n’ai point de réponse.
» Mademoiselle Renée déclare que je suis compromise. Je crois qu’elle voudrait bien l’être. Non, je veille dans le temps agité. Je suis comme les femmes de Blandes, qui sortent de leurs maisons, et marchent le long de la mer, pieds nus sur les coquilles de moules, regardant le ciel chargé de ténèbres, et qui disent : « C’est cependant le matin ! Qu’adviendra-t-il de nous ? Il n’y a plus de jour. Quel orage va éclater ? Quel vent va emporter l’orage ? »
» Lundi, mardi, mercredi, comme il faisait très chaud et que j’avais la gorge brûlée par des heures de lecture, de dictée, de réprimandes à haute voix et par le passage de l’air qui a déjà servi à d’autres poumons, j’ai reconduit un groupe d’enfants jusqu’auprès de l’église. J’ai même été un peu au delà, et je suis entrée, seule, – le premier jour, – dans l’enclos du cimetière. Le genêt d’Espagne à côté de la porte était fleuri. Le mur est bas. J’avais le dos appuyé au mur, et le bras allongé sur l’arête chaude des pierres. La tombe d’Anna, devant moi, était comme un tout petit guéret dans le fouillis des herbes, des croix, des chênes verts. Je la regardais. Celle de mes enfants qui demeure le plus loin, là-bas, était rentrée chez sa mère, et j’avais entendu le bruit du loquet retombant. Rien ne pouvait m’avertir qu’il y eût quelqu’un près de moi. Cependant, je fus certaine que j’étais observée. Je tournai à peine la tête, et je le vis, lui, de l’autre côté du chemin. Il était en costume de travail, tête nue, les manches de sa chemise relevées en bourrelets, et je continue, encore maintenant, de voir son regard tout plein de reproches passionnés. Il ne parla pas. Lorsque je me fus retournée vers le champ et les croix, je sentis que ses yeux regardaient encore mes cheveux et ma main. Puis j’entendis un pas qui s’éloignait. Le lendemain, j’ai aperçu Maïeul de l’autre côté de cette mare verte et profonde qui est près de l’église, le long de ce même chemin. Et le surlendemain aussi. Il était assis sur la roche, les pieds pendant au-dessus de l’eau. Il n’a pas fait un mouvement. Mais tout son cœur me parlait. Je ne suis pas revenue. Je crois que ce sombre et passionné Maïeul ne travaille plus guère, à cause de moi. »
À la même heure, où Davidée écrivait ces lignes sur son carnet, Maïeul revenait d’une réunion d’ouvriers qui avait eu lieu à Trélazé. Il avait injurié et menacé, comme les autres, un compteur accusé d’avoir, à coups de bottes, écrasé plusieurs rangées d’ardoises devant le tue-vent d’un fendeur. Personne ne savait au juste qui avait fait cette mauvaise action. Au petit matin, le mécanicien d’une des carrières, qui allait prendre son poste dans la chambre des machines, avait passé près de la hutte et remarqué le dégât. Il n’y avait point de preuves certaines. Mais le compteur était détesté : il avait, cinq ans plus tôt, et cela en public, piétiné des centaines d’ardoises qu’il déclarait pourries, des ardoises que l’ouvrier devrait remplacer. La mémoire tenace des fendeurs n’avait pas oublié. On accusait l’homme du méfait nouveau, afin de le punir du méfait ancien. Il niait. Pendant deux heures, prisonnier de deux cents camarades entassés dans une salle longue et basse de plafond, acculé contre la muraille, il avait essayé de défendre sa place conquise par quinze ans de travail, son pain, sa famille, son droit de résider dans les villages bleus, où il avait un jardin, des amis, l’habitude de vivre. Devant lui, les hommes n’étaient pas restés dix minutes assis sur les bancs. Aux trois phrases brèves d’un meneur, qui avait dit : « C’est lui ! » ils s’étaient levés ; ils s’étaient formés en une masse pressée, hérissée de mains, hurlante, qui n’occupait plus que les deux tiers de la salle, et qui remuait, comme les vagues, avançant, heurtant les murs, reculant, revenant contre la victime qui était debout sur une chaise, les bras en croix, la bouche ouverte, criant des mots que personne n’entendait plus. Les coups pleuvaient sur lui, sournois ou directs. Il n’essayait pas de les rendre. Il ne retenait pas ses habits en lambeaux. Son gilet, dont les boutons étaient arrachés, laissait voir, par l’ouverture de la chemise, la poitrine velue ; le pantalon descendait à la moitié des hanches ; l’homme n’avait plus de cravate, et, de ses poignets de manche, il ne restait que des lanières qui pendaient comme une barbe, et qui tremblaient quand il criait, à bout de souffle : « Ce n’est pas moi ! Lâches ! ce n’est pas moi ! » Après deux heures de supplice, comme il n’avait pas cédé, on avait décidé la grève, pour obliger la Commission des Ardoisières à renvoyer celui qui ne voulait pas démissionner. Il était sorti, entre deux haies vivantes qui s’abattaient sur lui et le fouaillaient de leurs pointes. Enfin, poursuivi par une dernière huée, il avait trouvé la nuit, l’air, l’espace libre devant lui, et péniblement, seul, le long des murs qu’il tâtait de la main gauche, il avait suivi la rue, ombre reconnue par les femmes énervées, qui guettaient le retour des hommes, et qui, voyant passer la silhouette courbée, tordue, lamentable, ouvraient plus grande la fenêtre, se penchaient et criaient : « Cochon ! Vendu ! » Et elles crachaient dans la rue, derrière le traître.
Maïeul revenait ; il était hors du bourg, hors des chemins qui coupent les villages, sur les buttes dont les lamelles d’ardoise se brisent sous les pieds avec une petite plainte de grillons. Il allait lentement, et, quand la pleine lune se dégageait des nuages très lourds et chauds comme des pierres exposées au soleil, il cherchait le portail et les toits de l’école, les classes allongées au bord du chemin, et le pignon dominant les maisons voisines, à gauche, où était la chambre de mademoiselle Renée. Il pensait à la femme qui le rejetait. Il imaginait Davidée endormie, comme elle devait l’être à pareille heure. Une puissance d’émotion plus grande que l’habitude était en lui ce soir-là. Il était mécontent de lui-même. Il avait éprouvé autre chose que de la pitié, vers la fin de la réunion, quand le compteur était devenu pâle, et que, sur cette figure de cadavre, le sang avait coulé sous les gifles, très peu, lentement, comme si les veines étaient taries. Il s’était arrêté de crier à ce moment. La honte, le remords avaient grandi. C’était le souvenir de sa vie lâche qui se levait du fond trouble de son âme, et qui la remplissait. « Est-ce beau ce que tu fais ? Tu t’es mis avec deux cents autres contre cet homme, vous l’avez à demi assommé, il n’a plus qu’une seule pensée et qu’un seul cri, et vous le regardez souffrir, là, parce que vous n’avez pas l’audace de le tuer. Quelle volonté as-tu ? quelle énergie ? Tu ne résistes pas aux camarades qui t’appellent. Ils disent que tu as du caractère : oui, parce que tu te mets en colère facilement, mais pour quelles raisons te fâches-tu le plus souvent ? Sont-elles belles ? » La pensée de Davidée se mêlait à tout le reproche de la vie ancienne. « Tu fais l’étonné, parce que la demoiselle de l’école te méprise. Mais elle a raison. Qu’es-tu près d’elle, Maïeul ? Toi qui as aimé sa servante ? Elle a un cœur comme celui de la petite Jeannie Fête-Dieu. C’est fier. Et toi tu n’es pas grand’chose devant elle. »
Arrêté, dans le grand roncier qui précède la Gravelle, Rit-Dur pensa d’abord qu’il était peu de chose. Puis il pensa qu’il avait, pour cette femme qui n’était pas du pays pourtant, une amitié si forte, si forte que la fièvre le tenait. Il vit, avec les yeux de son amour, les yeux sombres, la figure pâlotte et ferme ; il vit les mains de l’adjointe. S’il avait su exprimer son rêve, il aurait dit, et ces idées passaient vagues dans son esprit : « Vos mains prennent d’elles-mêmes la courbe de la pitié. Elles sont pleines de pensée. Quand vous les rapprochez, on dirait qu’elles ont entre elles une lampe allumée. Est-ce la jeunesse ? Est-ce la bonté ? Est-ce le pardon que vous tenez dans vos mains ? Je n’en ai point vu de pareillement délicates, blanches et attendrissantes. » Comme il était un homme tout simple, il ne trouva qu’une petite chose à dire, et il la répéta devant l’image des toits lointains de l’école : « Si je tenais cette main-là dans la mienne, j’irais bien droit, tout droit. »
La chaleur était insinuante. Elle pénétrait les tiges et les feuilles de l’herbe et des ronces mêmes, qui pendaient. Un orage devait gronder au loin, car, vers le Sud, les éclairs se succédaient rapidement. Le bruit mourait avant d’arriver. Tout semblait dormir. Cependant, combien de passions veillaient dans ce paysage muet ! Combien d’amours, de haines, d’envies, d’ambitions ! Les faubourgs de la ville allongeaient dans la nuit leurs lignes d’étincelles. Lorsque Maïeul eut monté les marches de l’escalier extérieur, et qu’il eut, une dernière fois, regardé du côté de l’école, la résolution qu’il avait pétrie et roulée en lui-même, se mit à lever comme une pâte qui fermente. Il poussa la porte, d’un coup d’épaule, reçut au visage tout l’air glacé de la chambre déserte, alluma la lampe à essence, ouvrit la fenêtre, et, parmi les moucherons qui dansaient, se mit à composer une lettre pour Davidée Birot.
X
LA CHANSON DE MAÏEUL
Elle n’était pas longue, la lettre, elle disait :
« Mademoiselle, je serais très honoré de vous parler. Je ne peux pas vous demander à l’école, parce que l’autre institutrice me ferait un affront. Pourtant, il faut que je vous voie. Il y a une chose que je veux faire. Mais je voudrais, avant de la faire, savoir de vous si c’est bien. Mademoiselle, jeudi prochain, qui sera le 10 de juin, à une heure, je traverserai la butte, près du fond de la Gravelle. J’aurai avec moi Jeannie Fête-Dieu, et une femme bretonne d’auprès de chez moi. Si je vous rencontrais, je serais bien heureux. Toute la peine de vous déplaire m’emplit le cœur. Je suis mademoiselle, avec respect, votre serviteur.
» MAÏEUL JACQUET.
» P. -S. – Il y aura probablement la grève. Mais ça ne fera rien : quand j’ai dit une chose, je n’y manque guère. »
Davidée reçut la lettre par la poste. Elle la lut deux fois. La première fois elle eut un mouvement d’impatience. La seconde, elle songea sur cette ligne : « Toute la peine de vous déplaire m’emplit le cœur », et elle se dit : j’irai.
Dès le lundi, la grève avait commencé. Peu de chose d’abord : des hommes qui se groupent aux abords des puits, et qui injurient, menacent, essayent de « débaucher » les ouvriers d’à-bas. Les fendeurs, qui sont les ouvriers d’à-haut et les nobles du métier, ont tous quitté le travail. Les huttes sont mortes comme les tentes d’un camp en manœuvre. L’ardoise ne crie plus sous le fer. Les chevaux s’étonnent de rester à l’écurie, et, quand la porte s’ouvre, ils tendent le cou, pour voir si l’homme va décrocher le collier à toison bleue, qui est pendu. « T’as besoin de rien, vieux ? » Voilà que l’homme ne touche pas au collier ; il jette dans le râtelier une poignée de foin, et il s’en va : « Fais la fête ! Prends du ventre, Papillon ! On ne travaille plus ! » Les cabarets sont pleins. Les buveurs, qui parlaient tous ensemble au commencement, sont fatigués de parler, d’entendre des voix, surtout de boire et de respirer l’air du dedans qui est lourd de vin ; ils ont le dos en arc, la bosse touchant le mur, la tête en avant, les yeux rivés sur l’orateur, l’infatigable, qui n’a pas besoin de relais, dont la pomme d’Adam monte et descend comme une navette entre les poils de barbe. Dans les maisons, les ménagères ne sont pas contentes, parce qu’il n’y aura guère d’argent à la paye prochaine. On ne les voit pas ; elles bougonnent les enfants ; elles cachent sous la plaque de la cheminée une pièce de quarante sous qui était trop en vue dans le tiroir du buffet. Si elles vont faire sécher une chemise, dans la courette dallée d’ardoise qui précède le jardin, tout en piquant les taquets, elles tendent l’oreille vers les cafés. Est-ce que le bruit grossit ? Qui a poussé cette clameur, là-bas, du côté de la Fresnais ? Cela s’apaise. « Dites, la voisine ? Est-ce que ça vous va d’avoir un homme qui ne f… rien ? Moi, ça me tourne les sangs. » Il y a tout de même des belles filles qui se promènent, des jeunes branches fleuries qui ont le regard vif. Elles se sont mises sur une ligne, tant que le chemin peut en tenir, elles se donnent le bras l’une à l’autre, elles ne s’arrêtent pas devant les rassemblements d’hommes, mais elles ralentissent le pas. La grosse du milieu a une écharpe rouge autour de son cou de blonde. C’est elle que les hommes acclamaient quand la femme a entendu. Où est-ce ? Bien loin de la Fresnais, – le vent porte mal, – du côté des Plaines, là où la ville entre dans la campagne. Le soir va tomber : le piaillement des moineaux et les cris éperdus des martinets font plus de bruit que les hommes qui ne travaillent plus.
Le second jour à été comme mort jusqu’à plus de deux heures après-midi. La pluie du matin ayant cessé, on a organisé un cortège dans le village des Justices. Un drapeau rouge passe au milieu d’un groupe qui fait peur aux pacifiques et qui s’accroît de leur nombre. Des charretiers ont été rencontrés tout à la limite des carrières, conduisant un chargement d’ardoises ; ils sont entourés, battus, et tous les harnais des chevaux sont coupés. De proche en proche, la nouvelle se répand. La peur grandit. Les mères disent, trois fois dans une heure : « Où est mon petit ? » Les comités exécutifs, depuis longtemps formés et secrets, commencent à se séparer de la masse qui attend les ordres, et qui n’a fait que changer de discipline. On a vu des journalistes à l’Ardésie. On a vu un gendarme aussi. Il n’était pas du pays. Il se promenait avec sa femme, innocemment. Quand il a reçu des sottises, il a compris. Sa femme avait peur, bien sûr, mais elle avait soin de rire, quand on la regardait, toujours du même rire long, pour bien montrer qu’elle n’était pas prisonnière. À la nuit, une cartouche éclate ici, une autre là. Les enfants s’éveillent en criant. Chaque homme qui voudrait travailler craint pour sa maison. Il y a des bruits dans l’ombre, des martèlements de pas sur les routes. Mais ce sont des marches sans rythme. La troupe n’est pas encore arrivée. Les passants dans la nuit sont des civils. Du fond de leurs maisons fermées et verrouillées, les anciens reconnaissent des voix, à travers les murs. Ils nomment les grévistes qui se rendent aux réunions. Ils disent : « Ça va mal. Voilà le soufflet qui souffle le feu. Demain matin, la troupe sera en Ardésie. »
Et en effet, quand le troisième jour se lève, il a poussé du coquelicot sur les buttes. Une compagnie de lignards campe sur la place et dans les magasins à demi ruinés où les chouettes, la nuit, chassent les rats. Une autre est à Trélazé, où il y a aussi des gendarmes et qui ne se promènent plus. Les journalistes sont venus interroger mademoiselle Renée ; ils ont sonné à la porte de l’école, pendant la classe. Mademoiselle Renée est allée elle-même ouvrir ; elle était pâle, décidée à ne rien dire, comme s’il se fût agi d’une affaire professionnelle. D’ailleurs, elle ne savait rien, absolument rien. « Mon devoir, messieurs, me retient parmi mes élèves. » Ils lui ont appris que les dragons faisaient des patrouilles le long de la voie du chemin de fer d’Orléans, que les soupes communistes étaient distribuées depuis le matin, que l’argent venait de Paris, du Nord, de l’Est. Alors, les journalistes partis, les petites filles ont commencé à raconter ce qu’on avait dit chez elles. En classe, quand la maîtresse est rentrée, elles ont levé la main comme elles font quand on les interroge et qu’elles savent, et la légende a parlé. Quel moyen de s’opposer à elle ? Comment punir cette passion populaire que les petites ont dans le sang ? Toutes elles se hâtent de contredire, d’ajouter, d’approuver, de mêler au drame commencé la voix de la maison paternelle. Comme elles sont déjà pour ou contre la grève ! Comme on voit leur cœur ! Des innocentes disent : « Oui, mademoiselle, ils l’ont juré, si on fait du mal à un seul ouvrier, il y aura des soldats tués ; les perreyeurs se donneront la main, ils les pousseront dans les grands fonds, d’où l’on ne revient pas ! – C’est vrai, mademoiselle, puisque mon père l’a dit : au bord de l’ancien fond, à côté de chez nous, la terre est toute minée, prête à couler dans le trou et dans l’eau. C’est là qu’on les poussera. – Et puis, il y a les pierres qu’on lance ! Il n’en manque pas ! – Il y a des briques ! – Il y a des fils de fer, si les chevaux essaient d’avancer ! – Il y a des cartouches de dynamite ! – Il y a aussi des hommes qui veulent qu’on ne fasse du mal à personne, répond une voix fraîche, qui frémit d’émotion ; mon père a voté la grève, comme les compagnons, mais il dit que si on fait du mal à un soldat, même à un gendarme, lui, il cognera sur les lâches ! – Qui, les lâches ? – Vous ! » Plusieurs protestent. Elles crient. Tout à coup elles s’apaisent toutes. Le bruit du pas des chevaux entre par les fenêtres, par les fenêtres hautes du chemin, qu’on a laissées ouvertes. Les petites montent sur les bancs. Elles se bousculent. À travers la porte, elles entendent du bruit : dans la classe voisine, on grimpe aussi sur les tables. « Mademoiselle, c’est de la troupe. – Des dragons. – Ils sont vingt, trente, non… trente-deux. L’officier n’a pas l’air commode. – Il a un joli habit. – Et de petites moustaches. – Regarde donc le cavalier là-bas : il est de chez nous ! Francis ? » Et Francis a tourné la tête et montré ses dents blanches. Il avait la main sur la croupe de son cheval.
À midi, les demoiselles de l’école ont décidé de faire dîner les enfants, de ne pas les renvoyer dans les familles. Est-ce qu’on sait les rencontres, par de tels temps ? Davidée, qui n’a pas peur, va acheter du pain, avec une des grandes. On dîne comme on peut. La classe du soir commence avec un grand retard. À quoi bon ? L’école est devenue une garderie. Les maîtresses, à quatre heures et demie, ont accompagné, l’une vers la gauche, l’autre vers la droite, jusqu’à une centaine de mètres, les deux bandes de petites filles qui s’éloignent, et qui se dispersent à travers les rues, les sentiers, les buttes où passent les hommes, beaucoup d’hommes, qui vont vers l’Est.
Il fait une chaleur torride. L’adjointe monte dans le grenier qui est au-dessus de la chambre de mademoiselle Renée, et qui a une lucarne du côté du chemin. De là, elle aperçoit la terre bleue ravinée, les chantiers de travail, les petits vergers enserrés entre les dunes d’ardoises, les bords de plusieurs vieux fonds abandonnés, les pistes qu’on devine à la pâleur des herbes. Des faisceaux de fusils brillent sur la place de l’Ardésie. Les fantassins dorment auprès. On voit un officier à cheval, très loin, qui se profile sur le ciel couleur de cendre chaude. Il regarde avec ses jumelles. Des points noirs, qui sont des perreyeurs en mouvement, isolés, ou par petits groupes, continuent de cheminer, montant et descendant, du côté où se trouve cet officier à cheval, qui surveille. C’est la semaine où le foin est rose rouge à la pointe. Les prés dorment, tout mûrs, tout chauds. Des gars aux mains calleuses, et que la grève a rendus flâneurs, entrent dans l’herbe haute, sans souci de la moisson qui n’est pas pour eux. Ils cueillent des marguerites et des pentecôtes. Des filles, aux barrières, les attendent.
Enfin le 10 juin est venu. C’est un jeudi, et le jour de la Fête-Dieu. Heureusement les enfants ont congé. Viendront-elles demain ? Sans père ni mère, sans la tendresse rassurante qui sort de la maison natale, elles auraient peur, si elles entendaient la grande rumeur qui vole avec le vent, les cris, les appels de clairons, les coups frappés contre des portes, on ne sait pourquoi, les huées qui menacent une faiblesse, on ne sait laquelle, et la marche impressionnante des cortèges sur les routes creuses de l’Ardésie. Aucun de ces bruits n’éclate tout près de l’école, mais ils viennent de partout. L’école, avec les vieilles maisons voisines, forme une île que la marée enveloppe. Mademoiselle Renée a la migraine et ne descendra pas de sa chambre avant l’heure du déjeuner. C’est Davidée qui est sortie pour aller acheter du lait. Car la fermière de la Mouronnerie n’est point passée ce matin, assise dans sa carriole au milieu des pots de fer-blanc, levant sa tête encapelinée, criant : « Au lait ! au lait ! » C’est mauvais signe. Elle a dû se rendre à la ville au plus court, sans tourniller dans les chemins des buttes, où les perreyeurs font leur train. Lorsque l’adjointe pousse la porte charretière de la Mouronnerie, et qu’elle entre dans la cour, tenant à la main le vase de grès bien récuré, elle est reçue rudement par la fille de ferme, qui a très peur, bien qu’elle reste rose et également rose de mains, de bras et de visage.
– Fermez donc mieux que ça la porte, la demoiselle ! Vous devez savoir pourtant qu’ils ont fait les cent coups cette nuit ? Non ? Vous avez dormi ?
– À peu près.
– Seigneur ! Une bombe, des pétards, des pierres qu’on entendait siffler d’ici ! Eh bien ! ne dormez pas à présent : il paraît que leur grand combat c’est pour l’après-midi.
– Vous tremblez trop, Mariette, l’émotion vous empêche de donner bonne mesure.
Mais la fille ne rit pas. Elle réplique :
– Vous êtes neuve, la demoiselle. Vous ne savez pas que, dans les grèves, c’est toujours les femmes qui pleurent.
Davidée rentre à l’école plus émue qu’elle ne veut le paraître. Elle marche à pas comptés, tout entière attentive, on le dirait, à cette lune blanche du lait qui oscille dans le pot de grès. Mais elle songe au rendez-vous qu’elle a accepté. Doit-elle vraiment, à une heure, gagner les hauts remblais qui dominent le pays ardoisier ? Attendre là Maïeul, c’était d’une charité hardie, la semaine dernière, et il se peut que cela soit devenu imprudent. N’est-ce pas surtout inutile ? Maïeul ne sera pas libre. À cause de sa force et de l’ascendant qu’il exerce sur ses camarades, il est de ceux qui ne peuvent pas quitter les bataillons de grève. On ne le laissera pas venir… La jeune fille arrive devant la porte de l’école, et la pensée de mademoiselle Renée Desforges, malade de peur, la fait sourire et la décide. « Non, je ne manquerai pas le rendez-vous. J’ai promis. Maïeul ne m’a pas écrit sans un motif grave. Je ne puis pas refuser de l’écouter. N’a-t-il pas un service à me demander ? N’est-ce pas des nouvelles de Phrosine qu’il a reçues, et qui seraient dangereuses pour lui, et qui ne le sont plus si je les connais ?… D’ailleurs, s’il a l’idée simplement de continuer la déclaration commencée l’autre jour, et de me dire son goût pour ma personne, je ne regretterai pas davantage d’être venue : je lui ferai comprendre que je ne ressemble pas à certaines, et que je me garde, sans savoir pour qui, pour ma solitude peut-être, qui sera sans remords. » Elle pousse la petite porte de bois de châtaignier, encastrée dans le grand portail, et, se retournant vers la campagne bleue, pierreuse, déserte autour de la maison, elle songe encore : « Quelle singulière destinée ! J’ai été contrainte de prendre parti contre deux amants, et de m’en faire deux amis, par ma sévérité même, ou deux clients, tous deux compromettants ! »
À midi et demi, Davidée achève d’essuyer la vaisselle et de la serrer dans le bahut. Elle monte dans sa chambre et met son chapeau de paille, celui de l’été dernier à peine rajeuni, tout rond, et qui ressemble à une renoncule renversée.
Elle va descendre. Sur le palier, elle se trouve face à face avec mademoiselle Renée, dolente, les cheveux dénoués, et qui tient à la main une tasse de thé.
– Vous sortez, mademoiselle ?
– Oui, mademoiselle.
– J’ai voulu m’en assurer : vous sortez par ce temps de grève ?
– Je vais la voir de près.
– En chapeau blanc !
– Je n’en ai pas de rouge.
– C’est de la folie !
Le ton est si tragique, que Davidée a quelque peine à ne point rire tout haut. Mais l’envie lui en passe quand elle a fermé derrière elle le portillon de châtaignier, et qu’elle va où elle a promis d’aller. Davidée se dirige d’abord vers Trélazé, puis, dès qu’elle a dépassé la place de l’Ardésie, qu’occupe un détachement de soldats, elle tourne à gauche, et, comme un gréviste, montant et descendant, choisissant les pistes les plus courtes, elle arrive à la région des hautes buttes anciennes. Jusque-là, elle a rencontré quelques ouvriers placés en observateurs dans un chantier, un groupe de femmes, deux enfants, – la grève n’est pas pour eux, – qui cueillent des pentecôtes au bas des talus. À présent, plus personne. Elle est seule, sur le plateau couvert de genêts et de ronces, qui tient dans ses falaises l’eau des carrières abandonnées, et d’où l’on découvre toutes les ardoisières nouvelles. Voici le fond abandonné de la Gravelle, avec son lac mort et profond, et voici, au delà, le bois clairsemé où Maïeul a dit : « À une heure je serai dans le taillis de la Gravelle. » Davidée est venue rapidement : il n’est encore que midi cinquante. Elle entre dans le bois, et s’approche de la lisière ; elle passe la tête entre les branches, et alors devant elle, au-dessous d’elle, ses yeux découvrent les terres basses avec les puits, les chantiers, les machines, les maisons éparses par grappes, tout le domaine vivant, exploité, poussiéreux, sonore, où les hommes vont se heurter. Comment a-t-elle pu rencontrer si peu de gens sur son chemin ? Elle le voit à présent. Toute la foule est là-bas, au delà de la vallée où sont les chantiers déserts et les piles d’ardoises qui ne s’allongent plus ; là-bas, sur la pente qui se relève et qui a tant et tant de murs bleus, et de routes, et d’éboulis d’ardoise autour des charpentes d’un puits de mine. Par-dessus la vallée, une rumeur continue arrive, et se répand sur les buttes et sur la campagne. On ne distingue aucun mot. L’air ne porte que des notes mêlées, des parcelles de vie qui ne se rejoignent pas. Tout à coup, un grand cri s’élève, s’oriente, prend le vent et accourt. Ah ! cette fois, tous ensemble ils ont crié les mêmes mots. Davidée a entendu : « À bas Trémart ! À mort les vendus ! » Il est impossible que Maïeul Jacquet vienne. Il doit être parmi la foule noire qui couvre le chemin, et assiège l’enclos du puits de mine. Là sont rassemblés, devant la porte qui s’ouvre chaque matin pour le travail et qui est fermée aujourd’hui, les carriers, leurs femmes, beaucoup d’enfants. Cette masse a des élans, des reculs, des remous ; elle s’étire et se rassemble sans qu’on puisse, à distance, deviner pourquoi. Même avec une lunette, Davidée ne pourrait reconnaître des visages ; mais elle reconnaît des attitudes : voici le père de Madeleine Bunat, voici Guillemotte dont la fille est dans la grande classe, et ces bras, ces épaules qui en cachent plusieurs autres, et qui se lèvent comme une pierre tombale dressée à l’entrée de l’enclos, c’est Geboin ou c’est Le Derf. De l’autre côté du mur, sur le flanc de la colline que couronne la machinerie de la carrière, un détachement de dragons en selle, immobile, image d’Épinal, garde la rampe qui descend vers le chantier. Les autres lignes basses de l’enclos sont protégées par des sections d’infanterie. Des officiers courent de l’une à l’autre. Oh ! un cri encore ! Des hommes, qui se font la courte échelle, essayent d’escalader le mur. Ils retombent. Clameur nouvelle, énorme, pleine de haine, qui salue leur chute. On doit jeter des pierres sur les soldats ; les alignements fléchissent ; des chevaux se cabrent. Une partie des assiégeants filent, à l’abri du mur, pour découvrir un point mal gardé dans la longue clôture et envahir le chantier. Davidée les suit du regard. Elle pense : « Maïeul est quelqu’un dans ce torrent. » Elle voit, en imagination, les carabines qui s’abaissent, les premiers rangs des assaillants qui tombent, les autres qui escaladent la colline, et la flamme alors, la flamme colossale qui monte des charpentes pétrolées et embrasées. Elle a un frisson de peur. Elle trouve stupide cette autre foule qui est venue comme au spectacle et pour juger les coups. Ont-ils loué leurs places, tous ceux-là ? Ils sont massés dans les petits vergers qui bordent la route. Ils forment une foule claire. Il y a des femmes, des ombrelles, des chapeaux de la ville. On dirait qu’il a poussé de la giroflée de Mahon sur ces terrasses lointaines. Et au-dessus de tout cela, très haut en l’air, montent les charpentes du puits de mine, leurs câbles, leurs grandes poulies, les chambres où sont les treuils, les pompes, les dynamos, la vie et la richesse contre qui, en somme, cet assaut est donné. On ne crie plus : « À bas Trémart ! » Les petits griefs nouveaux n’ont pas assez de puissance. C’est l’antique levain qui a remué la pâte : c’est la révolte contre le maître, la rage de détruire, la rage de prendre, le souvenir d’un mot cruel dit par un contremaître mort à des ouvriers morts, la promesse d’une société nouvelle, d’un bonheur nouveau, d’une domination retournée, d’une égalité détruite au profit des travailleurs manuels. Davidée, agenouillée sur la pente du talus, le buste hors du bois, tout dans le soleil et dans le vent, tremble et souffre, et voudrait se jeter entre les combattants. Elle pense rapidement à ceux qu’elle a dans cette mêlée. « Mes carrières sont ivres de colère. Les pères, les frères de mes petites sont là… Pourvu qu’il n’y ait pas de morts parmi eux ! Ou parmi les autres ! Car mon cœur connaît mieux les miens, mais j’ai pitié de tous. Un coup de feu ! Deux ! Ils ont été tirés devant la porte de l’enclos, par des ouvriers. Mais tout est en mouvement, les assiégeants, les assiégés. Les pantalons rouges marchent contre la foule noire qui a terriblement grossi vers la droite. Et à gauche ? À gauche, les dragons descendent au pas, en ordre. Car le chantier est envahi. Un geste : sabre au clair ! Ils chargent au trot la bande qui a tourné le mur et sauté dans l’enclos. Ils entrent dans cette masse qui hurle, qui s’abat sur eux, qui blesse et qui est blessée. Les pierres volent. Je les vois d’ici. Les ouvriers s’abritent derrière les tue-vent ; ils renversent des charrettes… Oui, il y a des femmes parmi eux. Dans quelques années, mes anciennes élèves seront là. Ils sont refoulés. La poussière les enveloppe. La foule s’agite sur la route ; elle s’agite dans les vergers. Et l’Internationale, avec son faux air de religion, plane sur cette horreur. Je ne vois plus rien. L’épaisse poussière cache tout. Les fantassins, eux aussi, ont repoussé les assaillants. Les spectateurs applaudissent dans les vergers. Qui applaudissent-ils ? » Pour mieux voir, Davidée monte debout sur le talus du bois. Que se passe-t-il ? Des cris perçants jaillissent de la foule qui assiège la porte de l’enclos, et les visages sont à présent tournés du côté des vergers qui descendent et de la vallée, et de Davidée qui observe. Que regardent-ils ? Ah ! voici un homme qui se détache de la grappe noire des grévistes et qui court sur la route. Trois hommes le poursuivent, quatre, cinq. Il va être pris ? Non, il saute dans un champ. Une meute, un gibier. Il galope à travers le chaume ; on le serre de près ; il reprend de l’avance ; non, il perd du terrain. Le malheureux ! Ce doit être Trémart, qu’ils ont découvert et qui essaye de leur échapper. Il arrive près de la haie. Il veut sauter. Il s’embarrasse dans les épines. Il tombe. Les hommes se précipitent sur lui. Ils lèvent leurs bâtons. Ils frappent. Ils vont le tuer !
À ce moment la foule crie : « Rit-Dur ! Rit-Dur ! Amenez-le ! » Ce ne sont plus cinq hommes qui entourent Maïeul tombé : c’est une troupe de cent grévistes peut-être, qui ont dévalé la pente. On ne distingue plus la victime des agresseurs. Il y a trop de monde en mouvement, et la poussière embrume le champ.
Davidée s’est enfuie dans le bois. Elle a couru jusqu’à la genêtière qui le prolonge, et la voici qui descend, toute blanche de visage, et se hâtant vers l’Ardésie, et évitant les maisons. « Est-il possible ! Ils ont blessé Maïeul, tué peut-être, à cause de moi ! Il n’y a pas eu d’autre cause ; c’est sûr ; je le sens ; il n’a pas trahi ses camarades, non ; il avait dit à une institutrice de village : je serai à une heure au bois de la Gravelle ; et il n’a pas voulu mentir à sa parole. Je suis cause de ce mal ! Il est un peu comme moi, ce jeune homme : quand il a promis, il saute l’obstacle… Qui me dira de ses nouvelles ? Je ne puis pas aller en demander. Ils se battent. Les soldats gardent les routes… »
La clameur passait, comme passent les nuages d’hiver, toujours, toujours. La jeune fille arriva à la maison d’école, et, malade d’inquiétude, ne voulant pas s’enfermer dans sa chambre, qui était à l’autre bout de la maison, elle entra dans la classe des petites, monta sur une chaise, et se tint debout, accoudée à l’appui de la fenêtre qui était élevée au-dessus du sol. De la sorte, elle verrait les passants, et elle leur demanderait : « Que savez-vous ? » Mais le chemin était désert. Elle ne voyait plus la vallée. Elle n’avait devant elle que les buissons d’une haie miséreuse, des pâtures pelées et sans troupeaux, et des buttes d’ardoise sans ouvriers. Un nuage de poussière flottait dans le ciel, au-dessus du puits de mine que Davidée ne pouvait apercevoir. On se battait toujours. Par moments, tout le pays au loin, tout l’invisible était remué comme d’un orage. Elle sentait, sous ses pieds, le frémissement de la terre secouée par le galop des chevaux et la fuite des grandes foules. Elle répétait : « C’est pour moi qu’il s’est exposé, qu’il a couru, et qu’il est tombé. » Au delà des maisons qui suivent la maison d’école, Davidée reconnut une femme qui traversait, craintive, la place de l’Ardésie, et elle l’appela. Mais la femme fit signe qu’elle était pressée, et qu’elle ne se souciait pas de rester longtemps hors de chez elle. Vers quatre heures, Mariette, la servante de la Mouronnerie, passa, ramenant du pré deux vaches qu’elle faisait trotter en les piquant avec une fourche.
– Est-ce qu’il y a des blessés, Mariette ?
– Oui, plusieurs.
– Des morts ?
– On le dit.
La fille était déjà à dix pas de l’école ; elle se détourna et cria vers la fenêtre :
– Je vous dis que les femmes pleurent ! Fermez votre fenêtre ! Allez-vous-en prier, si vous savez !
Elle était en colère, se souvenant qu’on avait ri d’elle le matin. Un peu plus tard, une voiture d’ambulance, au trot, roula sur le chemin, et le soldat qui menait le cheval, voyant une jolie fille à la fenêtre, fit claquer son fouet.
– Avez-vous des nouvelles d’un homme qui s’appelle Maïeul Jacquet ?
Le soldat répondit « zut ! », leva les épaules, et fouailla la bête au lieu de faire claquer la mèche.
Alors le soir commença de s’annoncer. Il y eut une trêve. Les bruits de voix, les rumeurs d’émeute s’apaisèrent, et la poussière continuant de faire le nuage au-dessus des terres invisibles, Davidée comprit que cependant les combattants allaient souper. C’est ainsi dans les discordes civiles, tant que la grande guerre n’est pas déchaînée. Elle sortit. Elle courut jusqu’auprès de l’église, qui est à une petite distance des buttes de la Gravelle, et elle entra chez une femme qui eut peur, et qui sourit tout de suite après, pour demander pardon.
– J’allume mon feu pour la soupe, comme vous voyez, mademoiselle Davidée… Je ne vous attendais pas… Comme vous êtes rouge !… Est-ce qu’il y a un malheur chez vous ?
L’adjointe eut honte de laisser voir tant d’émotion. Elle se détourna vers la porte, leva un bras et appuya la main sur le mur, et respira plusieurs fois l’air du dehors, comme font les enfants qui ont joué en chemin.
– J’ai trop couru, dit-elle… Je ne suis pas assez brave… Dites-moi, mère Jumelé, est-ce que c’est vrai qu’il y a eu mort d’homme ?
– Vous voulez parler de Rit-Dur ?
– Oui, on l’a blessé ?…
– Si durement, ma chère, qu’on l’a rapporté sur une civière. Il avait la tête en sang, et les yeux fermés, et il est resté trois heures de temps sans les ouvrir…
– Qu’a dit le médecin ?
– Pas venu !
– Pourquoi ?
– Pas appelé ! Ces affaires-là, les hommes des carrières les règlent entre eux. Il ne faudrait pas s’en mêler. À peine Maïeul a-t-il repris connaissance, qu’il a demandé à parler, pas au médecin, non, aux chefs de la grève ; et il a dit : « Je veux ma justice ; ils sauront pourquoi j’ai quitté la partie ; je ne trahissais pas : trahir, est-ce de moi ? » Voilà ce qu’il a dit.
– Et les chefs ?
– Deux sont venus. On a tenu le conseil dans sa maison, tenez, dans le pavillon là-haut. Il paraît qu’ils lui ont répondu : « Rit-Dur, c’est toi qui avais raison. » Mais les autres paroles, on ne les connaît pas. Qui pourrait les deviner ? Maintenant, il a de la fièvre, et c’est les grand’mères bretonnes qui vont le veiller. On ne sait pas s’il en réchappera.
La mère Jumelé, qui avait réussi à faire flamber son maigre bois vert, se rapprocha de Davidée, et s’étant assurée qu’il n’y avait pas de témoin dans la rue, à la distance où vont les mots dits du bout des lèvres :
– Pour moi, mademoiselle Davidée, ce pauvre jeune homme-là, c’est encore une idée de femme qui le menait à sa perte.
Davidée regardait le commencement de la butte de la Gravelle, à demi noyée dans l’ombre, et une étoile qui se levait au ras de la pente.
– Il y en a qui perdent, et il y en a qui sauvent, répondit-elle.
Et la ménagère reprit, revenant vers la cheminée :
– Si j’étais à la place de cette femme-là, tout de même, je ne serais pas tranquille.
Davidée n’était pas tranquille. Elle rentra, dans la nuit grondante et pleine d’inquiétude. Elle dormit mal. Des bandes de grévistes suivirent le chemin en chantant. Elle n’avait qu’un désir : qu’il fît jour pour savoir des nouvelles de Maïeul. Elle songeait : « Comme c’est bien la douleur qui nous change ! Non, je ne suis pas la cause ; non, je n’ai rien fait de mal ; non, je ne l’aime pas d’amour : mais, depuis qu’ils l’ont blessé, j’ai le cœur tout occupé de ce Maïeul et malade de pitié. »
Et trois jours passèrent. On annonça que Maïeul allait un peu mieux, et qu’on l’avait vu, le dimanche soir, prendre l’air sous l’auvent de l’escalier extérieur. Les femmes ajoutaient seulement : « Il ressemble à un mort qui revient. » La grève n’était pas finie, mais elle s’usait, appauvrie et vidée de la passion du début. Les cortèges de grévistes et les patrouilles de cavaliers se heurtaient moins souvent. Beaucoup d’ouvriers travaillaient aux foins. Les mères n’osaient plus demander du pain à crédit aux boulangères, et elles envoyaient leurs enfants.
Le quatrième jour, un quart d’heure avant midi, l’adjointe, qui avait accompagné un groupe d’élèves jusqu’au village où est l’église, – à cause des mères qui craignent les rencontres, – revenait par le chemin coutumier qui n’avait de maisons que d’un côté et encore pas partout. Tant et tant de fois elle avait piétiné cette poussière, reçu dans ses yeux l’image pauvre de ces toits abaissés et de ces buissons de banlieue à chaque pas troués, qu’elle ne prenait plus garde aux choses, et qu’elle marchait n’ayant devant elle que ses idées. En ce moment, elle pensait à la longueur de ces semaines d’été où la chaleur nouvelle met de la fièvre dans le sang, au silence des matins, des midis et des soirs, dans l’école où les deux maîtresses étaient ennemies. Le soleil chauffait dur, et faisait de la poudre avec la vieille boue de l’hiver. Davidée allait au milieu de la route. Le bas de sa robe était devenu gris. Elle n’était donc pas loin de l’école, quand elle s’arrêta tout à coup.
– Mademoiselle Davidée ?
Du côté où il n’y avait pas de maisons, la route était séparée des pâtures et de quelques jachères pierreuses par des lambeaux de haie que reliait un fil de fer rouillé, débris de câble cloué sur des poteaux de fortune. C’est de là que l’appel venait. Davidée connut d’abord que la voix était de Maïeul Jacquet, et elle vint. Il était là, debout, en contre-bas du chemin, et obligé, pour regarder celle qui venait, de lever la tête. Oh ! quel pauvre visage meurtri, balafré, pâli par la souffrance ! Quels yeux creusés, où s’était retirée la jeunesse ardente et douloureuse ! Maïeul avait la tête enveloppée de linges, et sa veste de travail, mal reprisée, montrait, sur l’épaule droite, une longue coupure aux bords redressés et poilus. Il s’appuyait, des deux mains, sur un bâton.
– Je n’ai pas pu venir, l’autre jour, mademoiselle Davidée : faut me pardonner ?
– Comme ils vous ont blessé !
– Un peu.
– Ils auraient pu vous tuer.
– Je ne leur en veux pas ; ils étaient dans leur droit : ils croyaient que je trahissais. Mais on est remis ensemble, eux et moi. Je leur ai expliqué…
– Quoi donc ? Que vous aviez rendez-vous avec moi ?
Il devint plus sombre de visage, à cause du soupçon qu’elle avait, et il répondit :
– J’ai dit le nom d’une autre, vous pensez.
Et ils restèrent muets, un long moment, parce que Phrosine était entre eux. Ce fut lui qui reprit :
– Je vas quitter le pays à cause d’elle.
– Vous allez la retrouver ?
– Non, par exemple ! Mademoiselle Davidée, ne vous fâchez pas comme vous faites contre moi ! Ne vous en allez pas ! Ne rentrez pas encore à l’école ! Ne tournez pas la tête comme cela ! Je suis assez malheureux.
Ce mot-là avait une force qui arrêta Davidée. La jeune fille était déjà un peu au delà de Maïeul, et ses yeux ne regardaient plus que la maison d’école et la vie de tous les jours.
– Dites vite ce que vous avez à me dire. Je suis attendue.
– Moi pas ! Personne ne m’attend, ni ici, ni ailleurs. Là où je vais, à plus de dix lieues d’ici, au pays de Combrée, je ne connais personne. C’est moi pourtant qui ai demandé à être embauché à la carrière de la Forêt. Je l’ai demandé bien avant la grève, parce que je ne peux pas tenir ici… Je ne veux pas vous offenser, mais, voyez-vous, à l’Ardésie, maintenant, tout seul, je suis embocagé dans mes souvenirs. Je ne travaille plus bien. Je n’ai plus le goût à l’ardoise. Les compagnons me disent : « Tu étais moins triste, Maïeul, au temps de la maison des Plaines ! »
– Et c’est vrai ?
– Oui. Vous ne pouvez pas comprendre. Vous êtes une jeune fille. Mais tout de même c’est vous qui nous avez séparés. J’ai voulu vous dire que je m’en vas ; que je ne vous en veux pas ; que je suis même content au fond du cœur ; que je ne l’aime plus, non, plus du tout. Mais…
– Eh bien ?
– J’ai encore peur d’elle.
Il crut qu’elle allait s’éloigner sans répondre. Il la voyait perdue. Il dit bien vite :
– Vous savez tout à présent. Et vous me méprisez.
À sa surprise, elle ne l’abandonna pas. Elle demeura au milieu de la route, et, inclinant son visage, elle considéra, non sans douceur et sans pitié, l’homme qui s’humiliait. Elle ne voulait pas être dure. Elle avait coutume de relever les enfants qui s’accusent. Et elle dit :
– Vous vous trompez. Je ne vous méprise pas. Je crois que vous faites bien.
– Puisque vous le dites, j’aurai plus de courage. Mademoiselle Davidée, je suis un pauvre.
– Moi aussi je suis pauvre : il y a tant de manières de l’être.
– Depuis que j’ai perdu père et mère, personne ne m’a repris quand je faisais mal. Vous avez été la première. J’ai plus de chagrin de l’enfant mort que je ne peux vous le dire.
Et comme Davidée ne s’en allait pas, comme elle était encore devant lui pour une petite minute, et qu’elle avait les yeux de la bonté qui écoute, il s’enhardit, il montra sa tête malade :
– Voilà que je m’en vas. Mais quand je serai guéri, de toute manière, est-ce que je pourrai vous revoir ? Mademoiselle Davidée, je n’ai point connu votre pareille.
– Est-ce étonnant ? Je ne suis pas d’ici.
– Quand vous passez, les arbres vous saluent d’amour.
– Non, monsieur Maïeul : c’est le vent qui les courbe.
– Les enfants, dans les chemins, du plus loin qu’ils vous aperçoivent, envoient leur cœur devant eux.
– Moi je fais de même : je leur appartiens.
– On sait que vous n’aimez qu’elles. Vous ne ressemblez pas aux autres maîtresses d’école…
Et comme elle demeurait immobile et la tête inclinée vers lui, il osa répéter :
– Quand j’aurai fait ma preuve d’honnête homme, est-ce que je pourrai vous revoir ?
Elle ne répondit pas. Mais elle devint toute blanche, et elle continua son chemin, avec plus de lenteur qu’elle n’était venue.
Toute l’après-midi, Davidée fut très occupée ; elle dut faire la classe, recevoir des parents, préparer des chants pour une fête qu’on voulait donner, éplucher les légumes pour le dîner, car elle était de semaine. Le soir, toute lasse qu’elle fût, elle n’avait pas sommeil. Longtemps elle resta, devant sa fenêtre ouverte, à songer au départ de Maïeul, et à des mots qu’il avait dits. Plusieurs étaient nouveaux pour elle. Mais, à peine s’y complaisait-elle, que d’autres mots lui venaient en mémoire, des mots cruels, qu’il avait dits également : « J’ai encore peur d’elle. » Et toute la douceur mourait. Le ciel était clair dans les hauteurs, mais sans lune, et une brume d’été, légère, voyageait sur les champs. Davidée distinguait malaisément, tant leurs limites étaient mêlées par l’ombre, le jardin de l’école, celui de la maison voisine et, au delà, une vigne misérable, qui enfonçait dans la nuit ses rangées de ceps comme des sillons de labour. Mais cela suffisait pour que toute l’Ardésie lui fût présente à l’esprit, tous les champs et les chemins, tous les villages, tout le travail et les visages familiers. Quelqu’un allait quitter ce coin du monde où la paix n’était plus pour lui, à cause d’une parole ancienne. Que de brisements ! Elle essayait de compter. Elle ne pouvait se défaire d’une idée, insistante comme un refrain : « Voici les dernières heures pour lui. Comme Phrosine, il partira au jour levant. » La terre, pénétrée de rosée, avait son odeur d’après la pluie. Et le silence était si grand, qu’on entendait les gouttes d’eau tomber du bout des feuilles.
Avant le jour, en effet, à l’heure où les choses étaient encore toutes sombres sous le ciel déjà plus pâle, Davidée, qui s’était jetée sur son lit, se leva en sursaut. Elle avait reconnu une voix ; elle entendait un homme qui chantait. Vite, sans bruit, elle écarta les volets ; elle se pencha dans les demi-ténèbres. La voix n’était pas toute proche, et elle était d’un voyageur en marche, et elle disait :
Celle en qui j’ai mis ma pensée
N’a jamais eu d’pensée pour moi ;
C’est pour elle que je m’en vas,
Toute ma jeunesse est passée.
Je m’en vas le cœur en tourment,
Mon cœur emporte son idée ;
Elle est après lui attachée,
Comme un furet qui boit son sang !
Oh ! que l’air était triste ! Cela ressemblait à la chanson lente des bouviers, qui reviennent des guérets et qui ne s’arrêtent point. La voix s’éloignait déjà, peut-être dans la vigne, peut-être dans les terres vagues, qui sont au delà. Elle chanta encore des paroles qui ne vinrent pas toutes jusqu’à la fenêtre. Puis elle se tut. Et ce fut le commencement du jour.
Une seule femme avait compris la chanson, si plusieurs l’avaient entendue. Mais quand le soleil fut levé, du haut de la butte de la Gravelle il vint une autre musique qui était maigre dans le vent, et qui s’en allait avec lui, bien loin, et elle devait dire une âme, car les âmes furent émues, chacune selon son ordre. Les enfants, à la limite des genêts, éveillés de bonne heure, dans les lits trop chauds des maisons basses, se mirent à rire et ils éveillèrent les parents : « Écoutez, père ! C’est le flûtiau de Maïeul ! Oh ! le joli ! Qu’il y a longtemps qu’il n’a parlé ! » Mais ils n’allèrent point au delà de l’amusement que leur esprit recevait de la danse des notes. Les fendeurs d’ardoise, qui faisaient leur toilette dans les jardins, et, demi-nus, se débarbouillaient au-dessus des cuviers pleins d’eau claire, s’émerveillèrent les seconds, et dirent en riant : « Ça n’est pas de la musique de grève ! À quoi pense donc Maïeul Rit-Dur ? » La vieille mère Fête-Dieu joignit les mains et murmura : « Seigneur, ramenez-le avec une âme guérie et un flûtiau qui ne pleurera plus. » Et elle était ainsi toute seule à bien entendre, toute seule avec une maîtresse d’école, une jolie, déjà émue, faible de cœur et qui disait : « Cela m’aime encore ; c’est de l’amour triste et qui s’en va. »
Le flutiau qui sonnait, sur les buttes de la Gravelle, parut bientôt si faible de voix qu’il devint sûr que l’homme voyageait dans les combes et sur les chemins bordés de haies : avant que la lumière fût ardente, il ne sonnait plus que comme un moucheron. Dans le jour, on apprit que le fendeur Maïeul Jacquet avait quitté le pays.
XI
MONSIEUR L’INSPECTEUR
Après la journée du 10 juin, et bien que la grève fût comme morte d’avoir répandu le sang d’un homme, tous les parents eurent peur pour leurs enfants. Même les plus violents disaient : « Il y a du monde de partout sur les buttes ; faut pas s’y fier. » Les classes étaient donc à peu près vides, le mardi matin : celle de mademoiselle Renée n’avait que huit élèves ; celle de mademoiselle Davidée en avait neuf. Les enfants présentes habitaient presque toutes dans le groupe de maisons qui enveloppent l’église, ou dans celles qui forment une place, sur la terre bleue et en pente, à droite de l’école. Au moment où elle entrait, avec les petites, dans la salle n° 2, l’adjointe remarqua que mademoiselle Renée avait fait toilette, et qu’elle était fort excitée.
– Est-ce que vous m’avez rendu toutes les compositions corrigées, mademoiselle ?
– Mais oui.
– Et les travaux à l’aiguille sont-ils dans le meuble de ma classe, à côté du tiroir de minéralogie ?
– Oui encore.
– Tant mieux. Je vais voir si vous n’avez pas oublié de les ranger…
À neuf heures, on sonnait à la porte du chemin. D’habitude, lorsque la femme de journée avait quitté l’école, mademoiselle Renée envoyait une des élèves ouvrir la porte. Elle sortit elle-même, et Davidée, un moment après, entendant une forte voix d’homme répondre au soprano voilé de mademoiselle Renée, eut la certitude que la directrice était allée recevoir monsieur l’inspecteur. La preuve ne tarda pas. Le bruit d’un pas coulant, le bruit d’un gros pas écrasant le sable, le roulement discret et continu d’une bicyclette moulant sa petite ornière, accompagnèrent les mots qui entraient par la baie ouverte.
– C’est vrai, mademoiselle, j’ai chaud terriblement. Quelle poussière ! Quelle chaleur ! Mais c’est un four votre Ardésie !
– Je n’aurais pas osé le dire, monsieur l’inspecteur, mais je le pense depuis six ans.
– Six ans ! À l’Ardésie ? Vous avez donc demandé à être maintenue ?
– Mais non, monsieur l’inspecteur ; monsieur l’inspecteur veut-il se rafraîchir ?
– Jamais, mademoiselle ! Je n’accepte jamais ! Je suis en service ! Mais c’est égal, moi qui suis du Midi, je n’ai pas souffert de la température chez moi autant que chez vous… Voici votre classe ?… Passez donc… après vous.
La voix appartenait à l’espèce du Midi, scandante et déclamante, et pour qui un seul auditeur c’est déjà le forum. L’entrée dans la grande classe fut bruyante.
Davidée, pendant ce temps, dictait aux petites une page d’un manuel d’instruction civique.
C’était un plaisir d’entendre, à travers la cloison et la porte qui séparaient les deux pièces, les moindres notes de ce baryton paternel, qui interrogeait les élèves, – la réponse trop timide demeurait ignorée, – et félicitait ensuite l’enfant et la maîtresse.
– Très bien, cette différence entre les lépidoptères et les diptères ! quatre ailes, deux ailes ! L’histoire naturelle fait chérir la nature… Indiquez-moi les méthodes pour séparer l’oxygène de l’eau d’avec l’hydrogène ?… Parfait ! Voilà une future ménagère qui saurait expliquer, j’en suis sûr, le phénomène de l’ébullition. Quelle est la profession de son père, mademoiselle ?
Le fausset surveillé de mademoiselle Renée répondit :
– Marchand de porcs, sauf votre respect, monsieur l’inspecteur.
– Très bien. L’orthographe laisse encore à désirer. Mais la mémoire est bonne. Faculté maîtresse, mademoiselle.
– Oui, monsieur l’inspecteur.
– L’une des joies de la vie !
– Oui, monsieur l’inspecteur.
– Et que vous cultivez heureusement. Montrez-moi le cahier rotatif des devoirs quotidiens ?… Vous ne savez pas ce que c’est ? Je le comprends. Je vous excuse. J’avais proposé ce nom-là au ministre de l’Instruction publique, que je connais beaucoup, pour désigner ce que vous nommez peut-être le cahier de classe, ou le cahier de roulement. Moi, j’avais trouvé rotatif, un mot qui vibre ! Rotatif ajoutait au sens ; rotatif faisait image ; rotatif était de mon cru… Le ministre m’a dit, depuis : « Je le regrette. » Merci, mademoiselle. C’est bien cela.
Davidée, dictant à voix ménagée, guettait le mouvement du bouton de cuivre de la serrure, les pas géminés qui, en grossissant, annonceraient l’arrivée de l’inspecteur et de la directrice. Elle avait disposé les plis de sa robe, pour pouvoir se lever plus vite. La visite se prolongeait. À neuf heures un quart, l’adjointe entendit les pas, mais qui s’éloignaient. Et pendant dix minutes, dans la grande classe, il y eut seulement des fusées de rire, des chuchotements, quelques coups discrets de porte-plume tombant sur le plancher : d’où les élèves et leur maîtresse conclurent que monsieur l’inspecteur et mademoiselle Renée se promenaient dans la cour, ou dans le jardin. À neuf heures et demie, ils entrèrent, l’inspecteur le premier, qui ouvrit la porte comme s’il pénétrait dans une cage aux lions, le geste rapide, la tête un peu inclinée, les yeux sur ceux du fauve. Le fauve, c’était l’adjointe qui s’était levée, dans la chaire. S’étant ainsi fait connaître, il interrompit le courant magnétique, passa en revue les bancs déserts, et sourit aux neuf présentes. Puis il redevint grave, et s’assit dans une chaise que, derrière mademoiselle Desforges, portait une élève de la grande classe.
– Voyons cette dictée ?
Il prit la copie la plus voisine, approuva.
– Une page de Souchet-Lapervenche ? Un de nos meilleurs prosateurs… Je déclame souvent, dans les salons, du Souchet-Lapervenche. C’est d’un grand effet… Pas assez de ponctuation, mademoiselle. Comment voulez-vous qu’une élève comprenne ce qui n’est pas ponctué ? Dictez-vous la ponctuation ?
– Non, monsieur.
– C’est un tort. Écoutez ce morceau ponctué, mes enfants, et remarquez mon point virgule ; reconnaissez mes deux points.
Il se mit à réciter, mademoiselle Renée admirant, mademoiselle Davidée respectueuse et résignée, les élèves regardant cette bouche en arc, d’où s’échappait une voix de chantre qui lit, et ces joues grasses, rasées, et ce menton qu’une forte barbiche en pointe, d’un noir bleu, allongeait. L’inspecteur, qui n’était dans le département qu’en remplacement d’un collègue malade, appartenait à cette race qui ne se rassasie point d’elle-même. Il jouait, où qu’il fût, plus que son rôle officiel, par besoin de prouver que son talent dépassait la mesure de ses fonctions présentes. Il avait l’attitude de la conviction, le regard direct, loyal, impérieux, et quelques intimes du café d’Auch avaient même dit : impérial. Ce mot-là, il y pensait tout le temps. C’était sa trouée des Vosges. L’inspecteur ne discutait jamais un ordre, et l’obéissance qu’il exigeait lui semblait embellie et sacrée par son propre exemple. Cauteleux avec des formes rudes, il avait l’art de glisser les yeux, en se détournant, vers le subordonné ou la subordonnée, et d’insinuer ainsi : « Vous voyez, je suis bon enfant, je puis sourire, protéger, user en votre faveur d’un crédit qui me fait des jaloux, qui peut vous en faire. » Rarement, ce regard, dans le service, allait au delà de ces suggestions professionnelles. Quelques très jolies adjointes avaient bien, ici ou là, compris que M. l’inspecteur était un connaisseur. Mais il lui suffisait de laisser soupçonner sa sensibilité, de provoquer une rougeur, un étonnement, un refus mental dont il triomphait avec un lourd esprit et des propos salés, affirmant qu’on ne le prendrait jamais à courtiser une subordonnée, et il disait vrai. Toutes ses sévérités étaient pour les scrupules de conscience. Il voyait une injure personnelle dans la timidité ; il en voyait une autre dans le respect d’une autorité qui n’était point d’État. M. l’inspecteur aimait ses fonctions, qui lui faisaient voir du pays, « des représentants de races différentes et toutes françaises pareillement », – il était exquis prononçant cette formule, – et qui lui valaient, en ce moment, de remplacer, à l’Ardésie, le titulaire, « mon cher collègue empêché ».
Quand il eut, minutieusement, examiné les divers cahiers, communs ou individuels, jugé la portée de deux maximes de morale civique, déclaré que mademoiselle Birot lui semblait un peu idéaliste, interrogé quelques enfants :
– Mademoiselle, dit-il, j’ai confessé tout à l’heure mademoiselle la directrice. C’est votre tour. Voulez-vous bien sortir avec moi ? Nous serons plus libres de causer dans le jardin.
– Dois-je vous accompagner, monsieur l’inspecteur ? demanda mademoiselle Renée.
– Inutile, mademoiselle.
L’inspecteur et l’adjointe firent en silence le chemin, assez court, de la classe au jardin, et là, le fonctionnaire, ayant jeté un coup d’œil vers sa bicyclette, pour s’assurer que personne n’avait touché la machine, s’assit sur le petit mur qui protégeait les légumes et les fruits de l’école, et, de ses deux bras écartés et rassemblés ensuite, fit signe à Davidée de s’asseoir de l’autre côté de la barrière. Elle resta debout, à trois pas de l’inspecteur. Il répéta le geste, et l’odeur de la sueur s’échappa des habits gonflés et dégonflés. L’adjointe eut l’air de ne pas comprendre. Il contracta les sourcils, regarda le ciel au-dessus de Davidée et dit, goûtant ses mots :
– Je ne voudrais pas faire de peine à une jeune adjointe, qui a besoin de confiance dans l’avenir. Cependant je dois vous avertir de plusieurs reproches qu’on vous fait.
– Mademoiselle Renée ?
– J’ai dit « on ». N’aggravez pas votre cas, en chargeant vos supérieurs. Nous avons dix façons de savoir ce qui se passe dans une de nos écoles. Je ne m’étends pas sur les familiarités déplacées que l’on vous attribue.
– Conversations, oui ; familiarités, non. Je n’accepte pas qu’on parle ainsi d’une honnête fille !
– Oh ! mademoiselle, les expressions aussi pourraient bien être déplacées ; j’ai le droit, je l’aurais de juger votre conduite privée…
– Prenez-le, monsieur, mais ne me jugez pas sans m’avoir interrogée.
– Précisément, je n’ai pas l’intention de vous interroger là-dessus. Je le répète, je pourrais le faire.
– Mais, faites-le !
– Que vous êtes vive ! Il est vrai que vous êtes toute jeune. Eh bien ! non, mademoiselle, je me refuse à discuter, avec chacune de mes institutrices, les principes de la morale personnelle qu’elles adoptent, qu’elles pratiquent. À moins de scandale, je n’interviens pas, dans le Midi ; je n’interviendrai pas davantage ici, dans le Nord.
Il cessa d’observer les premiers nuages blancs qui commençaient à dépasser la ligne des murs, en face de lui, et abaissa son visage impérial, et ses yeux qui étaient du même noir, chargé de bleu, que sa barbe et ses cheveux, vers la jeune fille qui attendait ce geste, et qui n’évita pas ce regard destiné à la faire trembler. On pouvait aller loin dans le regard de Davidée Birot. Elle se tenait droite, le long de la barrière, les mains cachées dans les poches du tablier de coton à pois rouges, qu’elle avait jeté par-dessus son corsage et sa jupe. Un rayon de soleil l’éclairait à gauche, et la faisait à moitié châtain.
– Ce que je vous reproche, comme un manquement professionnel, c’est votre attitude vis-à-vis du curé de l’Ardésie.
– Je vous demande pardon, monsieur l’inspecteur, je ne saisis pas bien l’accusation : depuis que je suis ici, je n’ai mis qu’une fois les pieds à l’église, pour…
– Je le sais ! Vous ne m’apprenez rien.
– J’ai été élevée dans une famille où la pratique religieuse est à peu près nulle. Je ne juge pas mon père et ma mère. S’ils m’avaient élevée autrement, je vous le dirais. Je n’aurais aucune crainte de vous le dire.
Un sourire aigu, bref, détendit le masque sévère.
– Bravo ! J’aime la sincérité. Mais, voyez, d’après votre propre aveu : vous ne savez pas si vous avez tort ou raison de vous abstenir de toute pratique confessionnelle ?
– C’est vrai. Je n’ai pas eu le temps de me préoccuper…
– Je souhaite que vous ne l’ayez jamais. Questions vaines.
– On m’a enseigné : suprarationnelles.
– Parfaitement ! Ah ! vous avez suivi le cours de mademoiselle Hacquin, un de nos grands penseurs, et cependant une primaire ! Mais, précisément parce que vous n’avez pas un parti pris très net, vous êtes entraînée. Innocemment, je le veux bien, mais gravement. Car il y a l’exemple, mademoiselle ! Car vous conduisiez vos élèves et vous étiez en fonctions officielles, quand vous avez eu, à l’entrée du cimetière, voilà plusieurs semaines, ce long entretien avec monsieur le curé.
– Une minute environ. Je le remerciais. J’aimais la petite morte.
– Vos élèves erraient par les chemins, abandonnées.
– Oh ! monsieur !
– Abandonnées, lorsque le bruit d’une voiture vous a enfin tirée de votre oubli, de votre conférence avec le prêtre… De plus,… laissez-moi achever, je vous prie !… de plus, vous portiez ostensiblement, sous le bras, un énorme paroissien…
– Oh ! monsieur !
– Provocant !
– Je l’aurais préféré petit : je n’en ai pas d’autre.
Elle s’arrêta un instant, et l’humeur du père Birot, qui n’était pas commode, apparut dans la physionomie de sa fille, dans le ton de sa voix, dans le mouvement de ses deux mains qui secouèrent le tablier à pois rouges.
– De sorte que vous me défendriez, si j’en avais le désir, d’entrer dans une église ?
Un rire d’une bonhomie dédaigneuse lui répondit :
– Non, mademoiselle ! La liberté…
– Vous me défendriez, en tout cas, d’emporter un paroissien ? Le seul que j’aie ? Je n’aurais pas le droit de faire ce que tout le monde fait, et de prier pour mes morts ? Je vous prie de me dire nettement ce que vous appelez mon devoir, monsieur, afin que je m’y tienne, si cela est possible. Je vous demande de préciser.
Ce fut à l’inspecteur de prendre un temps de réflexion.
Il parut s’intéresser de nouveau aux nuages qui montaient, et, à présent, couronnaient la maison d’un glacier fulgurant.
– Je ne veux pas porter atteinte à la liberté, mademoiselle : je démentirais toute ma vie publique. Ce que je vous ordonne, ou ce que je vous conseille, ce qui est à peu près la même chose, c’est de ne pas vous promener avec un gros livre, un livre qui est une manifestation, et c’est de causer le plus brièvement possible, et le moins souvent avec le curé, et, s’il y a un vicaire, avec le vicaire. Vous comprenez ? Il y a là des nuances. Je ne puis qu’indiquer… Non, je vois que vous vous obstinez à ne pas comprendre. On vous dit intelligente. Vous l’êtes : prenez garde de vouloir juger trop de choses.
Il sauta, d’une brusque pesée de ses grosses cuisses, à bas du petit mur où il était assis, et reprit le ton, qu’il appelait d’homme du monde, en faisant raconter à l’adjointe les principales scènes de la grève. La directrice, qui l’observait, sortit pour le reconduire jusqu’au chemin.
Il fut très cordial dans les promesses qu’il fit à mademoiselle Renée, d’obtenir pour elle un avancement. Ses expressions furent moins nettes quand il assura de sa particulière bienveillance « une adjointe encore un peu indépendante, mais pleine de bonne volonté, et qui avait de l’avenir, dans l’enseignement. »
Davidée se sentit condamnée à bref délai.
– Eh bien ! ma petite, demanda mademoiselle Renée, quand elles furent seules : vous êtes contente ?
– Enchantée.
– J’ai fait, pour vous, tout ce qu’on pouvait faire. Nous avons eu quelques malentendus : que ce soit oublié, n’est-ce pas ?
– Oui, mademoiselle.
Davidée fit sa classe du soir en songeant à chacun des mots entendus le matin. Elle ne pouvait douter de la dénonciation qu’avait annoncée Phrosine ; ni de la disgrâce qui serait le plus certain effet des promesses vagues de l’inspecteur. Elle avait des ennemis, elle, petite jeunesse qui n’était pas entrée à l’école normale par besoin, pour subvenir à la vie, comme tant d’autres, mais qu’une grâce maternelle, un goût tendre pour l’éducation de l’enfant, l’ambition de servir, avaient, plus que tout le reste, déterminée. Elle se disait : « Je ne veux pas être emprisonnée, ou, comme l’a dit Maïeul, embocagée. Je sortirai de ces difficultés en allant à elles, en ne craignant pas. Et d’abord, ce soir-même, je verrai ce curé, qui sera peut-être interrogé ; qui peut, en tout cas, si j’en suis réduite à ces défenses misérables, témoigner des propos que nous avons tenus. Qu’on me regarde comme si faible, si basse, que j’accepte de ne pas rencontrer, dans une rue du bourg, un curé, ou Maïeul, ou Phrosine, ou un autre, n’importe lequel des excommuniés, dont les listes me seront dictées, cela me révolte ! »
Les joues de Davidée Birot étaient presque aussi rouges que ses lèvres, lorsque, après six heures, s’étant coiffée de sa campanule blanche, elle alla rendre visite à la mère d’une des petites, qui demeurait en face de l’église. Sans expliquer pourquoi, elle s’attarda un peu. La veuve trouvait que cette jeune adjointe était bien aimable. Elle faisait des frais, expliquant la peine de son métier de laveuse, qu’elle avait commencé à quatorze ans, et qui, à près de soixante, lui gerçait encore les mains.
– Ça vous tient plus qu’on ne croit, l’eau des lavoirs. Qui a commencé laveuse, finit laveuse. Encore, les femmes qui trempent le linge dans les rivières, elles causent avec le courant. Elles lui disent : voilà que tu galopes, tu frises comme une dentelle, et d’autres choses. Mais ici, des trous où l’eau ne s’échauffe jamais, et ne sait pas ce que c’est que de courir : le métier est moins gai. Il ne l’est pas assez pour des jeunesses. Pourtant, les premières fois…
Davidée savait répondre, parce que, chez elle, le cœur était toujours attentif. À des mots, à des signes, à des petites pitiés d’une seconde, la laveuse avait compris que des tiédeurs subites passent dans les hivers. La jeune fille, contente de se sentir aimée, attendait la fin de la prière que le curé de l’Ardésie sonnait lui-même et récitait, à l’heure dorée : au voisinage de sept heures en été, et, pendant l’hiver, dès cinq heures. On entendait, de chez la veuve, les réponses du peuple suppliant Dieu de bénir le repos, d’en faire un moyen d’énergie et de salut, de dissiper les embûches de l’ennemi qui occupe la nuit comme son domaine. Par la porte ouverte, ce n’était pas seulement la chaleur qui entrait, l’air avec son goût de foin, de marais et de boulangerie ; c’était encore l’image de la Vierge Marie et de l’Enfant, peinte sur un vitrail de l’église. Davidée considérait les trois doigts levés de l’Enfant, et elle se sentait contente, sans se l’avouer, d’être là, si près, dans la limite immédiate de protection de ce geste sauveur. Jamais elle n’avait encore observé qu’il y eût un vitrail, dans l’église de l’Ardésie, où était représentée la mère glorieuse et puissante par l’Enfant.
Brusquement, la couleur du vitrail baissa de ton : l’abbé devait souffler les cierges. Des hommes sortirent, et des femmes ; les hommes avaient la physionomie décidée qu’ont les croyants dans les pays de religions opposées. Le curé devait ranger quelques chaises, accrocher la corde de la cloche. Il sortit un instant après le dernier fidèle, tourna la clef, regarda le couchant qui était d’une pourpre déchirée et magnifique, et, rabaissant les yeux, fut stupéfait autant qu’intimidé, d’apercevoir devant lui mademoiselle Birot. Quelques témoins, aux portes, observaient. L’adjointe fit exprès de séparer les mots, afin d’être entendue d’un peu loin. L’abbé s’inclinait.
– Monsieur le curé, vous vous souvenez de l’entretien que j’ai eu avec vous, devant le mur du cimetière, le jour de l’enterrement de la petite Le Floch ?
Le curé se mit à rire bruyamment :
– Je le réciterais, mademoiselle, et la leçon ne serait pas longue : trois phrases !
– Il paraît que ça suffit pour qu’une institutrice soit dénoncée comme cléricale. Mais je n’ai pas l’intention de me laisser faire. Vous écririez bien les phrases où je vous disais mon affection pour ma petite élève ?
– Sans doute.
– C’est tout ce que je voulais vous demander, monsieur le curé. Je vous remercie.
Elle allait se retirer. Une mère arriva dans le village, poussiéreuse, marchant au pas de charge, tirant une enfant qui ne suivait que par accès, et, entre deux efforts, se laissait traîner dans la poussière. De l’autre bras, la femme portait une soupière pendue entre des ficelles. En passant entre les maisons meublées de leurs locataires, elle avait ralenti. L’enfant reprit de l’âme. Elle montra le chien qui suivait, harassé, lui aussi.
– Comme il est sale ! dit-elle.
La mère la secoua, regarda tout autour :
– Pas tant que le monde ! Allons, rosse ! arrive ici !
Elle jura. La petite se mit à rire, et ce morceau de création répéta le blasphème.
Elles disparurent.
Le curé se tourna vers l’église, et dit à demi-voix :
– Mon Dieu, vous êtes prisonnier pour l’amour de tous ceux-là : Et ils ne le savent pas !
Il se fit un silence. Le groupe était brisé. Des bras se levèrent, pour saluer. Il resta quelques voisins, sur le seuil des portes, caquetant dans la rousseur du couchant, qui coulait à plein chemin.
Du carnet vert, même jour. – « Je n’ai pas la foi, mais je ne supporterai pas qu’on m’impose un état d’esprit contraire, avec obligation de n’en pas sortir. Je suis blessée, humiliée pour l’enseignement même, atteinte dans ma dignité, ah ! autrement que par le voisinage de misères morales et par un rendez-vous avec Maïeul Jacquet ! L’homme qui ne veut pas du gros livre et qui tolère le petit, en détestant le texte de l’un et de l’autre, cet homme-là me fera tout faire, excepté ce qu’il voudra. Mon parti est pris. Je sais à quelle défense je vais me confier. Si je ne réussis pas, je renoncerai à la carrière. En attendant, cette violence hypocrite m’a amenée à rouvrir le paroissien interdit. Je viens de lire la moitié des prières de la messe, et l’office des morts. Il est beau que nous soyons ensevelis dans ces paroles pleines de compassion, pleines d’aube, pleines de pardon. C’est d’une noblesse que je ne fréquente pas assez. Monsieur l’inspecteur ne m’empêchera pas d’y revenir, s’il me plaît.
» Je pense encore au mot qu’à dit le curé, paraît-il, sur le secret de la paix du monde et de la joie. Il a dit : « La solution du problème social est dans le développement du surnaturel. » C’est au-dessus de mon entendement. Mais qui sait ? Je suis surprise du fonds d’amour du peuple qui semble amassé dans ce cœur de prêtre, et où si peu vont puiser. La grève est à peu près terminée. Je ne sais quel a été l’arrangement. Mais la haine ? Toutes les causes subsistent et travaillent. On ne supprime que des prétextes. Il n’y a que des remises à huitaine, successives, mais le jugement de la paix n’est jamais prononcé. Quelle leçon que la vie dans les milieux ouvriers, pour une fille comme moi, tourmentée de si peu de chose d’abord, et qui le devient de tant de choses ! Oui, je ne donnerais pas mon poste, au milieu des pierres, pour une classe à la ville. Je suis ici dans la vie populaire, je n’en sors pas, je n’en suis pas distraite, et je vois ce qu’il y a de misère en moi, comme chez leurs filles à eux, que je suis chargée d’instruire, de refaire à mon image.
» Et l’image devine qu’elle a besoin de changements. »
20 juin 1909. – « Une lettre de Phrosine ! Je n’espérais plus guère. Je croyais perdue pour moi cette créature faible et violente, que rien n’a élevée : pas une foi, pas une tendresse d’égale, et qui n’a eu que des devoirs comme soutiens. C’est trop peu quand on ne croit pas à la seconde vie. Quelle faute des parents, et de l’école, de n’avoir pas réformé cette nature attachante, tentée, tentatrice, mais si franche, et de n’avoir donné aucun idéal, ni aucune règle, à cette chercheuse de joie qui aurait pu aimer une justice ! Elle m’écrit de Vendôme. »
Lettre de Phrosine. – « Mademoiselle Davidée, c’est moi. Vous m’avez séparée d’un homme que j’aimais, et je vous en ai voulu dur. Je vous en veux encore, des fois. Cependant il faut que je vous écrive, parce que je n’ai pas de secours.
» J’ai habité d’abord Orléans. Vous comprenez ce que je veux dire : j’ai couché au hasard, dans les faubourgs, pas souvent par charité ; j’ai mangé dans les cabarets où les hommes du bâtiment boivent, en mangeant pour exciter la soif. Je leur ai demandé, à tous, vous entendez ? à tous : « Avez-vous rencontré Le Floch, Henri, un grand barbu, qui a l’air d’un lion, qui est charpentier, boiseur de mines, enfin dans le bois, d’une façon où de l’autre ? » Ils riaient ; ils me disaient des choses que vous devinez. Et, vrai, il y en avait de gentils, parmi les compagnons. Moi, j’avais l’air de vous, avec plus de pétrole dans les yeux et sur la langue. Je leur disais : « Je cherche le père pour avoir le fils, qui est mon fils ; vous me faites honte, répondez-moi. Il n’est pas bon de toucher aux mères qui défendent leurs petits : répondez-moi. » Ils répondaient alors : « Peut-être qu’on l’a vu. Mais le travail, c’est des bras, c’est des jambes, c’est des yeux, c’est pas toujours des noms. Le Floch, Henri ? je ne me rappelle pas. Je me rappelle des barbus, par exemple ! Quel âge a-t-il, le vôtre ? – Quarante. – Dame, en 1904 ou en 1905, dans un chantier, j’ai travaillé avec un barbu qui avait dans les trente-cinq. Mais ce n’était plus en forêt d’Orléans qu’il habitait. Nous travaillions en forêt de Vendôme. Il causait peu. – C’est cela. – Il buvait sec. – Alors, c’est lui. – Il avait un petit peu l’air d’un lion, qui ferait trop souvent le lundi. Cherchez donc… » De village en village, je suis venue jusqu’à Vendôme, d’où je vous écris. Et voilà qu’hier, comme j’avais inutilement interrogé plusieurs hommes, il est venu, dans le garni, un compagnon tout jeune, arrivant des pays de Vendée. Je ne peux pas vous cacher qu’il m’a embrassée, celui-là. Je ne suis pas vous, mademoiselle, et je n’avais plus le sou, et pas plus de courage. Et voilà qu’en causant, dans la salle, il me dit : « Je l’ai rencontré ! – Le Floch ? – Oui, il n’y a pas plus de trois mois, dans la forêt de Vouvant, qui est en Vendée et la plus belle que vous ayez vue, quelque chose comme vous qui seriez une forêt. – Dites pas des bêtises… Henri ? vous êtes sûr ? – Il avait un gars de treize ou quatorze ans. – Avec lui ? – Non. – Tant pis ! – Il disait seulement : « J’ai un gars que j’ai retiré de l’Assistance. – C’est lui ! Lui ! Lui ! – Attendez : j’ai un gars que j’ai placé. – Où ? – Il n’a pas dit. Il a dit seulement : Dans les premières années, le gosse me donnait son argent ; à présent, il ne veut plus, c’est dégoûtant. »… Moi, j’ai planté là le compagnon, qui a fait une scène à la logeuse, et je vas partir pour la forêt de Vouvant et pour la Vendée. Ils disent que c’est loin d’ici et proche de la mer. Je vous écrirai peut-être si je trouve, ou encore si je meurs de faim, parce que c’est vous qui m’avez mise dans le malheur. Envoyez-moi un peu d’argent pour la route. Merci tout de même de m’avoir accompagnée le jour du départ et d’avoir porté la moitié du panier. Si vous pouviez porter la moitié de mon cœur, vous verriez que c’est plus lourd. Adieu, tâchez d’être heureuse.
» PHROSINE. »
30 juin. – « Une autre lettre aujourd’hui. Pas de Phrosine, d’une ancienne camarade de l’école normale de La Rochelle. Elle m’écrit du Rouergue, – pourquoi le Rouergue ? Il est vrai qu’elle peut dire de son côté : pourquoi l’Ardésie ? – et elle débute comme si elle n’était pas sûre de mon souvenir. « Peut-être vous rappelez-vous… » Mais, très nettement, je me rappelle cette faible, tendre et ardente fille de pêcheurs rochelais, que nous nommions Élise, à cause du personnage d’Esther : « Est-ce toi, chère Élise ? Ô jour trois fois heureux, etc. », et parce qu’elle était née confidente. Celles qui ont confié leurs secrets à cette cassette d’ivoire n’ont pas dû le regretter. Les mots tombaient dans son âme comme la pluie dans l’eau : il ne restait pas trace de ce qui s’était mêlé à sa pensée, de ce qu’elle avait appris, et nous la recherchions, bien qu’elle ne payât pas de retour ses amies. Nous ne savions pas si elle avait des secrets, elle, et sans doute elle n’en avait aucun qui lui appartînt. Les années ont passé, et aujourd’hui c’est elle qui se confie, elle qui demande protection. Je la soupçonnais d’être une chrétienne, de regret et d’aspiration tout au moins, à l’école. Elle m’avait dit un soir : « Vous ne priez jamais, Davidée ? » d’un ton qui supposait qu’elle savait, mieux que moi, les routes de là-haut. Or, voici qu’elle s’imagine de renouveler sa question ; qu’elle a eu connaissance, – déjà, et par qui ? – de mes démêlés avec l’inspection académique ou plutôt avec mademoiselle Renée Desforges, de mes histoires ardésiennes, et elle se fait modeste pour me demander : « Dites-moi comment vous faites ? Est-il vrai que vous ayez réussi à être libre, à faire reconnaître votre droit d’être chrétienne dans votre vie privée, et de ne pas être antichrétienne dans votre enseignement ? Je souffre tant de contradictions, sur ces deux points, que j’ai besoin d’une aide. Et combien d’autres, silencieuses dans les écoles, et continuant leur carrière de dévouement parmi les pires épreuves, attendent un courant d’air pur, souhaitent que les âmes respirent enfin leur air ! Je me suis réjouie en apprenant que vous aviez su, mieux que moi, faire valoir vos droits, et laissez-moi ajouter, ma chère Davidée, que j’ai été surprise : je ne vous croyais pas si près de moi par l’esprit, etc. » J’ai répondu ! et nettement ! J’ai dit que je n’étais pas responsable des commérages d’un bourg multipliés par les commentaires de mes condisciples ou de mes collègues de l’enseignement. « J’ai eu une toute petite difficulté, qui n’est pas résolue, mais dont je compte bien sortir avec honneur. Je n’ai point de méthode ; je n’ai pas de conseil à donner ; je n’ai pas de confidence à faire ; je n’ai pas la foi dont vous parlez. » J’espère qu’elle n’y reviendra pas. »
*
* *
Onze heures du soir. – « La lettre est partie. J’ai vu le sac de toile verte sur les épaules du facteur, et le facteur sur sa bicyclette. À présent, ma réponse roule vers le Rouergue. Je la regrette. L’irritation secrète où je suis m’a fait agir cruellement. Et la cruauté envers les âmes est de toutes la plus cruelle. Je pense à ces âmes souffrantes, comme celle qui venait à moi, traquées, surveillées, et qui n’osent pas allumer du feu, dans la nuit, de peur que la flamme et la fumée claire, en montant, ne les trahissent. Elles valent mieux que moi ; mais le principe de leur souffrance et celui de ma colère ne sont pas très différents. Je veux le respect de ma dignité, elles veulent celui de leur croyance : ce sont les mêmes procédés qui nous offensent.
» J’ouvre ma fenêtre. Je vois la houle des formes basses dans la nuit cendrée. Rien ne peut se nommer d’un nom certain, ou presque rien : ces fumées arrondies, devant, à droite, sont-ce des buissons ? des maisons ? Si je ne connaissais pas leur visage de lumière, je ne le saurais pas. Il me vient à l’idée que nous sommes souvent, pour nous-mêmes, comme ceux qui regardent dans la nuit, et que je n’ai jamais vu mon âme dans la clarté, et qu’elle a des mouvements que j’ignore. »
XII
BLANDES AUX VOLETS VERTS
Blandes aux volets verts ! Quand Davidée s’éveilla, très tard, le matin du 31 juillet, dans la chambre où jamais personne n’avait habité, si ce n’est-elle, où des fleurs, pour elle cueillies, pour elle mourantes et donnant leur parfum de lande, l’avaient enveloppée de souvenirs, à l’arrivée, elle ne voulut pas appeler tout de suite la servante. Au coup de sonnette, c’est la maman qui serait venue la première, la maman que Davidée devinait depuis longtemps coiffée, le petit chignon blanc retenu au sommet de la tête par le même vieux peigne d’écaille blonde, la maman menue de plus en plus, et qui devait épier sûrement, dans la chambre voisine, parmi tous les bruits familiers du matin, l’inhabituel, le désiré, le rêvé qui la ferait accourir : « Maman ? Je suis éveillée ! Maman ? » Non, pas tout de suite. Elle se leva d’abord, avec précaution, mit une jupe, fit un bout de toilette, et entr’ouvrit la fenêtre, poussant les persiennes où la lumière taillait de chaque côté vingt petites barres, de plus en plus ardentes. « Il doit être plus de huit heures, pensa-t-elle, et nous étions en classe, à l’Ardésie, avant-hier, à pareille heure ! » La fenêtre qu’elle ouvrait, celle du Nord, donnait sur le rivage de la baie sans falaise et sans dune. Il fallait se pencher pour apercevoir la mer vaseuse. On ne voyait devant soi qu’un marécage, que continuaient des prairies, puis des terres lointaines, à peine montantes, qui se perdaient dans les brumes d’horizon. Les arbres n’occupaient point de place appréciable, ni les routes, ni les maisons, dans cette Beauce marine. Les herbes y étaient tout, fauves jusqu’où vont les grandes marées d’hiver, et plus vertes au delà, en éventail sans fin. Ouvrez-vous, mes yeux ! Reconnaissez votre jeunesse, qui est là, qui se lève des joncs et des talus, et vient avec des rires ! Davidée s’était promis une grande joie de ce retour et de ce premier bonjour au paysage d’enfance ; elle l’avait éprouvée plusieurs fois : mais ce matin, malgré le soleil, dont le vent promenait en houles la chaleur sur les herbes et sur les épis encore souples, elle demeura insensible, et s’étonna, et découvrit qu’elle avait le cœur pris par la vie de là-bas, par l’infertile Ardésie, par ses enfants, ses ennuis, et peut-être par la chanson de ce Maïeul, qui avait changé de pays afin de se mieux retirer de l’amour de Phrosine. Elle eut une déception, comme si elle voyait défleurie la fleur de son corsage…
– Bonjour, chérie ! Bonjour, bien-aimée !
La maman Birot était entrée, elle embrassait l’enfant, elle s’écartait aussitôt pour la mieux voir et juger de la mine. Toute la désillusion n’avait pas eu le temps de s’effacer dans le regard et sur le visage de la jeune fille ; il en restait une brume qui se dissipait : mais la mère l’avait vue.
– Tu es souffrante ?
– Pas du tout ! Ravie d’être à Blandes ! Papa est-il mieux ?
– Tu es lasse de ta nuit de voyage ?
– Je viens de m’éveiller, de moi-même. De deux heures du matin à huit, c’est un bon somme. Non, je ne suis pas lasse du tout, maman.
– Alors tu as de la peine ? Quelqu’un t’a contrariée ? Tu t’es disputée avec la directrice ? Ils n’ont pas eu assez d’égards pour toi ? N’est-ce pas que c’est ça ? Je le devine : ces gens de l’Ardésie ont rendu la vie difficile à mon enfant ! Ils n’ont pas compris la trésor que tu es et qu’ils ont ! Pauvre bien-aimée, pourquoi m’as-tu quittée ? Moi qui comprenais tout ! Dis-moi ce qu’ils t’ont fait ?
L’adjointe avait souri ; elle s’était assise en face de sa mère, dans le grand jour ; elle avait pris dans les siennes les chères mains maigres, noueuses, que le sang faisait trembler à chaque battement du cœur ; elle laissait voir la joie, la tendresse véritable, et tout le remerciement qui étaient en elle ; à sa manière, qui était vive et gaie, elle racontait la distribution des prix, le départ, les adieux sans émotion à mademoiselle Desforges, le voyage de l’Ardésie à Nantes et de Nantes à Blandes, dans la nuit. La mère, sans l’interrompre, et seulement pour ne pas remettre à plus tard le plaisir des mots qui accueillent, et qui aiment, murmurait : « Tu es jolie encore plus !… Tes lèvres ont un peu pâli, Davidée, mais comme elles ont de l’esprit ! Plus encore qu’autrefois ! Comme elles ont de la bonté aussi !… Tes élèves sont heureuses… Je crois que tu deviens châtain… En as-tu des cheveux !… Plus que dans ta petite jeunesse !… Quels bandeaux ! C’est comme une statue de musée !… Et elle n’est pas encore coiffée !… Ah ! la jolie que j’ai mise au monde ! » Cependant, lorsque le récit devint un peu plus languissant, elle l’arrêta, et, de nouveau, inquiète, elle demanda :
– Qu’as-tu ? Dis-moi le secret ? Tu n’es pas toute pareille à celle qui m’a quittée à Pâques.
Davidée aurait voulu ne pas raconter, si vite, la visite de l’inspecteur, les incidents qui l’avaient amenée ; elle s’était promis de laisser passer quelques jours dans la paix, et de choisir l’heure où elle parlerait à son père. Mais la tendresse impétueuse de la mère ne pouvait souffrir un délai ; son imagination grossissante, trop habituée à manquer d’objet, aurait, sur un soupçon, pour une nuance observée dans les yeux ou le sourire de sa fille, inventé vingt histoires, et cette petite personne, confinée entre les murs d’un village, se serait épuisée en rêves et en larmes, si l’enfant avait refusé de tout dire. Mieux valait troubler la paix, en disant la vérité, moins redoutable. Dès que madame Birot connut le procès de tendance qu’on faisait à sa fille, elle dit :
– Moi, je céderais, parce que ce n’est pas une question de ménage, mais tu es comme ton père : vous mettez votre dignité dans la politique… Il faut prévenir Birot.
– Aujourd’hui ?
– Oui.
Elle redevint la femme de décision qui ordonnait sans bruit, d’un air de soumission, tout ce qui devait se faire dans la maison.
– Le jour est cependant plus mal choisi que tu ne pourrais le croire, dit-elle. Je ne comptais pas que tu arriverais cette nuit ; j’avais mis des fleurs afin qu’il y eût plus de témoins lorsque j’entrerais dans ta chambre, pour me dire : « Elle est en route ; elle vient ; nous serons encore fraîches quand elle sera ici. » Mais je ne pensais pas à tant de hâte. Écoute : ce matin, tout à l’heure, le médecin va venir.
– Mon père est plus souffrant ?
– Non, très malade, depuis longtemps, depuis qu’il ne fait plus rien. C’est triste, quand un homme intelligent se repose. Le mien se tue en buvant. Ses doigts font plus de chemin qu’il ne veut, la tête lui tremble sur les épaules. Il essaye de s’occuper d’affaires, toujours, mais il met plus de temps à faire moins de choses.
– Pauvre père !
– Mais la cervelle est bonne, tu sais ! Il est redouté, comme dans sa jeunesse, et plus terrible : seulement, ses ennemis ont augmenté de nombre ; il n’a plus de chef à abattre, mais il a des troupes qui le guettent à mourir ou à faiblir, et il le sent. Je te le dis : il est terrible. La maison est partagée entre mon silence et ses colères.
Elle ajouta, et ses lèvres habituées à se contraindre indiquèrent à peine le sourire intérieur :
– Cependant, avec moi, il est plus doux qu’autrefois.
Elles causèrent peu de minutes ; le timbre de la porte d’entrée, placé au-dessous de la fenêtre de Davidée, annonça l’arrivée du médecin.
– Viens, mignonne.
Dans le « cabinet de travail », – cretonne à dessins orientaux et boiseries en pitchpin, – M. Birot sommeillait, lorsque Davidée entra.
– Oh ! la petite !
Le sang empourpra la face, et deux larmes coulèrent, dénonçant l’usure précoce. Le maître de carrière s’était levé ; il embrassait la petite, il appuyait sa grosse tête, tantôt contre la joue droite, tantôt contre la joue gauche ; il avait saisi sa fille par les épaules, et il la serrait, à la façon d’un ours, et il disait :
– Tu vas me guérir ! On ne m’avait pas prévenu que tu étais chez moi ! Pourquoi ne m’a-t-on pas…
À ce moment, la porte s’ouvrit de nouveau, et madame Birot entra, suivie du docteur.
– Bougre ! cria Birot. Que me veut-il, celui-là ?
Birot, dont une nouvelle vague de sang gonflait et empourprait le visage, refusait audience au médecin. Du regard, il le défiait, il se moquait, il lui ordonnait de sortir ; le bras tendu montrait la porte : la parole était en retard. Elle attendait l’effort de la mâchoire inférieure encore pendante, mal saisie par la volonté qui ne reconstituait plus la physionomie que par morceaux.
Tout à coup, il éclata de rire, se laissa tomber sur le fauteuil de cretonne, et, reprenant l’usage de sa mâchoire, qui se ferma et s’ouvrit en tirant sur les câbles du cou :
– Parbleu, ma fille, tu vas voir le peu que savent ces messieurs ! Vous voulez me guérir, docteur ? Vous êtes venu à la demande de madame Birot ? Oui, je comprends. Elle vous a dit sans doute mes maladies ? J’en ai plusieurs. Mais ce qu’elle vous a dit abrégera la visite. Que m’ordonnez-vous, voyons ?
Le médecin, qui avait la barbe rousse, dure et égale comme une javelle de blé, homme patient de la patience de sa race paysanne et de l’autre patience, acquise dans le métier, répliqua avec lenteur :
– Il faut d’abord ausculter, palper, monsieur Birot.
– Faites !
D’un geste sûr, comme s’il cassait une pierre, le maire de Blandes arracha le faux col, ouvrit la chemise, déboutonna le gilet :
– Voilà le coffre !
Et, par-dessus la tête du docteur, qui s’était penché pour ausculter le malade, il regardait Davidée, pour lui montrer qu’il se faisait, à cause d’elle, et d’elle seule, obéissant.
– Eh bien ! dit-il quand l’examen fut achevé, que me conseillez-vous, docteur ; que me demandez-vous ? Je le sais d’avance. Ma femme vous a soufflé l’ordonnance : ne plus boire ?
– C’est cela même.
– Ne plus vivre !
– Au contraire : vivre plus longtemps.
– Sans ressort, sans compagnons, sans plaisir ! Dites donc, j’ai trimé quarante ans pour gagner ma fortune ; j’ai plus travaillé que les camarades ; j’ai été plus sage ; j’ai été aidé aussi par une femme économe…
C’était la première fois qu’il rendait publiquement justice à sa femme, qui demeura muette, dans le coin de la pièce, mais qui fit un signe d’approbation, en regardant sa fille, leur juge.
– Eux, les compagnons de la pierre, mes ouvriers, continua Birot, ils boivent : moi qui suis riche, je ne pourrais pas ? Alors, que voulez-vous donc que je fasse ?
Le jeune médecin, assis, intimidé à cause de Davidée, et se frottant les genoux avec les mains, d’un mouvement de va-et-vient, qui courbait et redressait tout le buste, fit une petite moue, pleine de réponses.
– Il y a dix choses à faire pour un homme intelligent comme vous, monsieur Birot.
– À savoir ?
– Vous pouvez lire.
– Quoi ?
– Mais, ce que vous voudrez : des romans…
– Ça m’embête, c’est des mondes que je ne connais pas.
– Des journaux.
– Le second que je lis ressemble au premier.
– Des ouvrages de vulgarisation scientifique…
– Je ne les comprends pas. Vous perdez votre temps, docteur. Je sais né pour la pierre, pour commander des ouvriers, pour me reposer ensuite en me soûlant avec eux, mais pas pour lire. C’est ma fille qui lit pour moi ; moi je bois pour elle : voilà le train de la vie.
Il se mit à rire une seconde fois, ayant jugé que la riposte portait.
– Jardinez, reprit le médecin. Un jardin comme le vôtre…
– Au bout d’une heure, je n’en puis plus.
– Voyagez alors. Dépensez votre argent à faire de beaux voyages.
– J’ai essayé.
– C’est vrai, dit Davidée, nous sommes allés à Biarritz, aux dernières grandes vacances…
| < Précédent | Suivant > |
|---|