DAVIDÉE BIROT - Partie 4

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DAVIDÉE BIROT
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– Oui, dans les hôtels riches ; mais, ce qu’elle ne dit pas, c’est que je me sens ridicule là-dedans…

– Allons donc !

– Vous ne m’en remontrerez pas ! Je suis un ouvrier, moi, un tailleur de pierre, et j’ai des habitudes d’ouvrier ; ça ne se refait pas, les plaisirs de chacun ; c’est dans l’habitude et dans le sang ; pourquoi ne me proposez-vous pas d’être médecin ?

– Jouez aux cartes, plutôt !

– Dès que j’ai perdu dix sous à la manille, j’ai du regret comme si j’avais perdu ma maison : c’est encore dans mon sang, l’économie. Je ne peux pas mener la grande vie, je ne peux pas jouer, je ne peux pas m’habiller, je ne peux pas parler comme eux, ni m’amuser comme eux. Laissez-moi tranquille !

Il se leva, lourd et solide encore. La veine de patience et de belle humeur était épuisée.

– Laissez-moi tous avec vos remèdes ! J’ai soif parce que la pierre a soif. On meurt de son métier ; je mourrai du mien, qui boit trop. Assez causé ! Il est temps d’aller retrouver mes amis !

– Attends, dit madame Birot, pendant que Davidée reconduisait le docteur résigné : j’ai à te parler.

– Plus tard !

– De notre fille, à qui on a fait du tort.

– Alors, c’est différent. Si on touche à l’enfant, moi je ne pardonne pas.

Davidée rentra.

– Qui est-ce, petite ?

– L’inspecteur primaire…

Birot, plié en deux pour se rasseoir, s’arrêta à moitié course, et la regarda de côté.

– Une affaire de curé, je parie ?

– Oui, papa.

– J’aime pas ça. Viens tout de même.

La petite s’assit sur une chaise, devant le père et tout près. Et il lui caressa les mains, et elle comprit qu’elle avait gagné sa cause. À mesure qu’elle parlait, l’admiration du père grandissait, pour cette fille qui lui ressemblait, qui n’avait pas peur, qui avait tenu tête, qui réclamait sa liberté et qui parlait bien. Les yeux s’animaient, les lèvres se tendaient et laissaient échapper un juron bref, et Birot se dilatait, esprit et corps, et rajeunissait dans la colère. Ses facultés de discuteur s’exerçaient en lui-même ; les mots qu’il allait dire passaient en reflets sur son visage, faisaient se hausser ses épaules ; et il se redressait et se mettait à tirer, de haut en bas, les grosses moustaches qui allaient se démener bientôt, se séparer en mèches sous la poussée des mots violents, jetés à pleine voix, à qui ? Il savait tout cela ; il avait combiné l’affaire ; il avait préparé une plaidoirie de sa façon, quand il dit, frappant sur la joue de Davidée :

– Je ne bois pas ce matin, décidément. Maman, fais-nous déjeuner de bonne heure : je vais trouver le préfet.

– À La Rochelle ?

– Oui.

– Tu ne pouvais pas marcher, hier, tu avais la goutte ?

– Je ne l’ai plus.

Une joie inusitée libérait les mouvements de Birot, et sa voix, et la flamme de ses yeux, devenue fumeuse en ces derniers temps, et qui se rallumait. Quand il quitta la maison, coiffé de son feutre noir à large bord, vêtu du complet d’épaisse cheviote qui était, été comme hiver, son habit de cérémonie, cravaté de rouge et le bâton à la main, sa femme lui dit :

– Birot, on jurerait que tu vas à une réunion publique !

– Précisément, et ce n’est pas autre chose.

– Tu ne peux pas faire la route à pied, voyons ! Demande à Caderotte d’atteler sa jument : il ne refusera pas, il est ton obligé…

– Ma pauvre femme, il se croirait quitte. Laisse-moi faire.

Il avait calculé qu’à l’heure où il partait, – un peu avant onze heures, – il n’aurait guère de chance, s’il ne trouvait pas sur la route quelque carriole, ou, à défaut, la charrette d’un marchand de moules ou d’un marchand d’œufs. Ce fut le coquetier qui se présenta, et prit le gros homme en supplément. Il avait un cheval qui trottait comme un poulain qui suit sa mère, tout déhanché et la tête en éveil. Dix minutes avant midi, M. Birot pénétrait dans l’antichambre de la préfecture.

– Je vais annoncer monsieur Birot ? dit l’huissier.

– Supprimez « monsieur », dites : « C’est Birot qui est là. » Quand je n’ai pas que des politesses à faire, j’aime mieux me nommer Birot tout court.

– Comme vous voudrez.

Le maire de Blandes fut introduit dans le cabinet préfectoral, et le préfet, jeune et chauve, vint à sa rencontre, la main tendue, mais discrètement, sans allure : il se défiait, et n’était jamais bonhomme qu’en reconduisant ses visiteurs.

– Mon cher monsieur Birot, je n’ai que cinq minutes.

– Cela suffit, monsieur le Préfet.

– Asseyez-vous. Est-ce une permission de moisson que vous venez me demander ? Elle est à vous.

– Non.

– L’indemnité pour une vache morte ?

Il riait, d’un quart de rire, en homme puissant. Birot ne riait pas.

– Non, une permission, pour une institutrice, d’emporter un gros paroissien, quand elle assiste aux obsèques d’une de ses élèves.

La ride sourcilière de M. le préfet se creusa et remonta jusqu’aux poils follets, chaumes clairsemés des cheveux tombés.

– Vous vous moquez de moi, je suppose ?

– En aucune façon. J’ai recours à vous : l’institutrice est ma fille.

– Mademoiselle Birot ?

– Davidée, adjointe à l’Ardésie. Elle a été dénoncée. Je ne veux pas qu’elle ait des embêtements : vous entendez, je ne veux pas !

– Mais c’est dans un ressort qui n’est pas le mien, mon cher monsieur Birot, et je ne puis rien pour vous.

Le père Birot, qui s’était un peu trop enfoncé dans le fauteuil bergère désigné par le préfet, se souleva, s’assit sur le bord, tenant les deux mains appuyées sur ses cuisses, les doigts en dehors. Par-dessus le lorgnon qu’il avait posé sur son nez, il considéra un moment le personnage officiel, comme il faisait avant de répondre à ses adversaires. Il les intimidait presque toujours, tant ses yeux juraient, et ajoutaient de fureur aux mots qu’il allait dire. Les mains ne serraient les jambes que pour ne point montrer avec quelle violence elles tremblaient. Le préfet, au contraire, s’appuya au dossier de son fauteuil de rotin, et fit la moue d’un homme qui aurait une cigarette entre ses lèvres.

– Monsieur, dit Birot, d’une voix difficilement frénée[1], dont les soubresauts martelaient la poitrine et le visage du préfet qui se recula un peu, monsieur, je m’adresse à vous parce que vous êtes notre commis…

– Par exemple ! Commis ?

– Je ne m’exprime peut-être pas bien, mais je sais bien ce que je veux dire. Vous êtes commis pour tirer d’affaire, toutes les fois qu’ils en ont besoin, les gens de notre bord et pour enfoncer les autres.

– C’est une conception simpliste, monsieur Birot.

Le rire du préfet déplut au tailleur de pierre, qui ne contint plus sa voix.

– Qu’elle soit simpliste, je m’en fiche ; elle est vraie. Je m’adresse à vous parce que je vous ai sous la main, et que je ne peux pas, moi, m’adresser à d’autres. Qu’est-ce que c’est que le père Birot en dehors du département ? Rien. Tandis qu’ici, je suis une puissance…

– Un homme qui a rendu de grands services, je n’en disconviens pas.

– Des services ? non ; je suis un homme qui dompte les hommes, qui les connaît autrement que vous, parce qu’il connaît toutes leurs faiblesses particulières, qui les voit vivre, qui les amène à voter pour lui et à voter comme lui. Je me sers d’abord, je veux bien vous servir ensuite, voilà ! Mais à une condition…

– Je n’admets pas ces sortes de menaces.

– Il importe peu : moi je puis les exécuter. Je vous dis qu’il faut que l’inspecteur qui a mal noté ma fille répare son injustice !

– Je ne peux pas m’occuper de votre affaire.

– Eh bien ! moi, je vais m’occuper de la vôtre, vous entendez !

Birot était debout, les bras tendus vers le haut fonctionnaire qui s’était levé, lui aussi, stupéfait et vaguement ému de voir, si rapprochés de lui, deux yeux si furieux et des poings si violemment énervés.

– Monsieur le maire !

– Je vais vous la démolir, votre commune de Blandes ! Je vais l’arranger, votre administration ! Je dirai vos dénis de justice et comment vous traitez la démocratie !

– Monsieur Birot, vous demandez l’impossible.

– Vous me croyez vieux, vous aussi ! Vous me croyez usé ! On vous l’a dit ? Eh bien ! monsieur le préfet, ça sera peut-être ma dernière campagne, mais je vous jure que je gagnerai la partie ! J’ai bien l’honneur !

Il prit son chapeau, s’en coiffa par inadvertance, et marcha vers la porte.

Le préfet lui toucha le bras.

– Je suis désolé de vous refuser, mais vous devez comprendre que, directement, je ne peux pas vous donner satisfaction.

Le maire de Blandes ne répondit pas, haussa les épaules, et descendit.

Il emportait triomphalement l’adverbe. « En a-t-il eu du mal à sortir son « directement », grommelait le bonhomme en descendant l’escalier. En a-t-il eu ! J’ai cru que ça ne viendrait pas ! »

L’après-midi était avancée ; les heures exaspérées où les mouches, les taons, les guêpes, fauchent dans l’air la moisson invisible, faisaient place à la langueur des soirs qui attendent le vent, lorsque Birot, que personne n’avait entendu rentrer, s’avança vers la tonnelle où sa femme et sa fille travaillaient à l’ombre. Le sable écrasé fit plus de bruit que tout Blandes ensemble. Les deux femmes levèrent la tête et mirent leur aiguille la pointe en l’air. « Eh bien ? » demanda Davidée. Madame Birot ne demanda rien, et c’est à elle que le gros homme répondit, essoufflé, morfondu, s’épongeant, mais l’œil vif au-dessus du mouchoir qui passait d’une joue à l’autre.

– Je n’ai pas besoin de médecin, maman Birot, je roule encore mon préfet comme un jeune homme !

Puis, caressant la joue de la jeune fille :

– Petite, je suis sûr qu’ils vont t’écrire. Je serais étonné s’ils ne te disaient pas que, pour leur faire plaisir, tu devras emporter aux enterrements, désormais, un livre de lutrin !… Je vous raconterai ça. Je vais me rafraîchir.

Il eut, pour le remercier, le regard profond de Davidée, le regard qui disait aussi : « Pourquoi, vous qui commandez aux autres, êtes-vous si faible contre vous-même ? Pauvre père qui allez sombrer dans la démence ! »

Les aiguilles, ensemble, percèrent la toile blanche ; les fils, entre les grains serrés, coulèrent avec un menu bruit, et, sous les branches du chèvrefeuille, moites de miel et rongées de pucerons, la conversation continua, lente et pour la première fois intime entre madame Birot et sa fille.

– Alors, maman, tu n’as jamais senti le besoin de croire ?

– Ton père m’aurait défendu de faire autrement que je n’ai fait. Il a sa politique. J’aurais cassé mon ménage en deux. D’ailleurs, je suis croyante comme on l’est ici. Qu’est-ce que tu appelles croire, toi ?

– Accepter Dieu, et par Lui s’élever au-dessus de la vie qu’on mène et la juger.

– Je laisse ton père juger, et mes voisins aussi me jugent, et ma conscience. Ta conscience ne te suffit pas ?

– Non, c’est si difficile, sans règle fixe… Quand tu ne savais pas, est-ce que tu demandais conseil ?

– Jamais.

– Tu n’as pas connu mon mal, évidemment.

Une abeille, demi-soûle de miel de chèvrefeuille et serrant entre ses pattes une feuille morte, tomba sur la toile. Davidée, d’une détente brusque du doigt que le dé protégeait, la jeta à terre.

– J’essaye de former des consciences, ma pauvre maman, et je sens qu’elles m’échappent, qu’elles meurent comme des nouveau-nées, qu’on m’a chargée de nourrir, et pour qui je n’ai pas de nourriture. Je n’ai que l’angoisse maternelle.

– Que dis-tu là ? Est-ce que tu ne suis pas le programme ?

– Ah ! maman, je ne l’observe que trop ! J’ignore tout en dehors de lui. Je doute de tout l’essentiel. J’ai juste assez d’intelligence pour voir les difficultés ; je ne puis pas les résoudre. Je suis tentée de croire et de prier.

– Toi !

– Et je demeure incertaine et troublée. Cela ne me fait ni assez bonne, ni assez sage, ni gardienne véritable, ni sœur, ni mère, et ma famille est immense et crie autour de moi. Je me demande pourquoi on m’a envoyée vers mes petites, si démunie pour moi-même !

– Si ton père t’entendait, il se mettrait dans une colère !

– En ces questions-là, maman, la colère ne fait pas une solution. Il me semble que je reçois des petites bougies allumées, tiens, comme celles que tu piquais dans un biscuit de Savoie le jour anniversaire de ma naissance : neuf ans, neuf bougies ; dix ans, dix bougies ; et je ne souffle pas sur elles, oh ! non, mais elles s’éteignent entre mes doigts. Et le goût de leur fumée morte me poursuit.

Madame Birot, qui ne s’interrompait pas plus qu’une araignée de travailler, quand elle avait commencé à tendre un fil, blanc ou noir, laissa tomber ses deux mains sur sa robe relevée en deux plis sur les genoux.

– Davidée, dit-elle gravement, tu m’inquiètes, et j’ai du chagrin, parce que je ne peux pas pénétrer où tu vas, je ne dois pas. Mais je sais bien où tu vas !

– Moi, je ne sais pas, maman. Mais il est sûr que je n’ai plus l’esprit de ma jeunesse, que je n’ai plus le sommeil de Blandes.

La mère soupira, reprit l’aiguille, et, courbée, les yeux rougis par la longue application, dit :

– J’aime mieux ne pas parler de cela. Laisse-moi mon sommeil, que j’appelle la paix.

– La paix, je l’imagine comme une respiration dans la certitude, si pleine, si fraîche, si pure et si aisée ; je ne l’ai pas.

– Parlons d’autre chose, Davidée. C’est trop fort pour la vieille mère que je suis.

Elles ne parlèrent plus de rien. Jamais des mots semblables n’avaient passé entre les treillages de la tonnelle, jamais ils n’avaient été prononcés dans la maison blanche, et les maisons voisines n’en connaissaient pas le sens.

Du carnet vert. – 31 juillet. – « Mon père devait nous raconter pendant le dîner son entrevue avec le préfet. Mais la fatigue et d’autres raisons quotidiennes, hélas ! ne lui ont permis que de pauvres essais, des départs de phrases, des mots qui cherchaient à se rejoindre, et ne se reconnaissaient pas l’un l’autre, quand ils se trouvaient ensemble. Le plus pénible, c’était la conscience qu’avait mon père de cette déchéance, et de la cause, et de ce qu’elles ont d’irrémédiable. Ma mère s’efforçait de causer avec moi et d’emplir les silences, mais chaque tentative irritait mon père, qui n’y voyait qu’une interruption et un manque d’égards. Il me prenait à témoin. Je souffrais de penser que cette soirée, la première, avait été désirée, rêvée par ma mère, comme l’une des grandes joies de l’année, une revanche des soirs ordinaires, une consolation. À huit heures, maman est montée, pour être sûre que mon père allait se coucher, qu’il ne serait pas repris de l’idée de boire, de rejoindre là, au carrefour des rues de Blandes, ceux qu’il appelle ses amis. Je suis sortie. Il faisait clair et chaud encore. Les mères étaient dans les maisons, et passaient dans le demi-jour des couloirs ou des chambres ouvertes. Je voyais le blanc des soupières qu’elles emportaient, ou des oreillers qu’elles posaient sur les traversins. Toute la jeunesse, tous les anciens se tenaient devant les façades peintes, assis, debout, presque tous mornes. Mon passage éveillait des yeux, et provoquait des mots, les mêmes, dans les groupes qui attendaient la nuit. J’étais saluée, ici ou là, d’un petit signe de tête, mais comme ils me signifiaient tous, involontairement, d’instinct, que je ne suis plus l’une d’entre eux, plus la compagne, plus l’amie, et que j’ai perdu ma place dans le bourg ! Il faudrait bien du temps pour la reprendre, et ce ne serait plus tout à fait la même que je retrouverais. Je suis d’ailleurs. L’éducation et l’absence ont fait de moi une étrangère.

» Les chemins dans les herbes marines, les sentiers qui marquent la courbe des plages très anciennes m’ont mieux accueillie : j’ai retrouvé leur silence, leur sol craquelé, et la lueur de lune rousse que met le soleil tombant sur ces espaces qui ne sont plus à la mer qu’un jour ou deux par an, mais qu’elle a confits dans le sel, qu’elle a ensemencés, pour de longs jours, de ses végétations à elle. Je voyais la mer, mais si loin, lame d’eau luisante, qui n’a plus assez de profondeur pour former une vague, éternellement plate, et tailladée par des palissades, comme par des haies noires, où s’attachent et s’engraissent les moules. Image qui m’a poursuivie. Je n’avais vu que son éclat quand j’étais petite. Aujourd’hui j’ai pensé : il y a eu, sur ces côtes, des flots soulevés, des navires, des sillages, le bruit des rames, l’ombre des voiles, des ports, des hommes qui vivaient la vie d’aventure et de danger. Mais la terre s’est exhaussée : ils ne viennent plus les beaux coureurs du large ; l’eau ne porte plus que des bachots informes, poussés du pied, et qui glissent entre les bancs de vase.

» Peu à peu, je me suis figurée que j’étais promise au sort de ce paysage. J’en ai senti l’abandon comme une douleur personnelle. Non ! Je ne vivrai pas là ! Je ne laisserai pas la terre m’envahir. J’appartiens déjà aux douleurs que je consolerai, mais qui sont de la vie. Et alors, la pensée m’est venue que je puis aimer Maïeul Jacquet. Il n’a point de culture, mais du moins il n’est pas déformé par le grand orgueil du petit savoir. Il est capable de courage, même du plus difficile ; que les hommes n’ont plus quand ils se croient des dieux : il se sait un homme, un pauvre homme ; il a écouté une voix qui était la mienne et plus encore celle de l’enfant morte, et il a pris nos plaintes pour un devoir. Et, pour tenir sa promesse, il a quitté le pays. Il doit être là-bas comme je suis ici, un étranger. Il souffre. Peut-être songe-t-il encore à moi. Si j’en étais sûre, si je me mariais avec lui, il serait mon grand élève ; je chercherais ma voie et nous irions ensemble ; il ne m’arrêterait pas, si je voulais être meilleure ; il aurait confiance, et je ne sais pas si je monterais bien haut : mais il monterait avec moi. »

5 août. – « J’ai essayé de lire, chez nous, des livres religieux. Comment en existe-t-il dans la bibliothèque d’un homme comme mon père, qui a des idées anticléricales ? Comment sont-ils venus, dans ce lot de trois cents volumes, relégués au grenier ? Je n’ai pas osé le demander à maman. Mais j’en ai trouvé deux. Le plus moderne est de Gratry. C’est celui qui me convient le mieux. J’y trouve une foi souffrante, ou mieux, une intelligence des souffrances de ceux qui cherchent, par quoi je suis attirée. Mon état est le trouble, la contradiction, la volonté faible, l’appréhension de déchoir si je ne change pas, le dégoût qui précède l’effort, l’extrême solitude morale. Les maîtres contemporains de la vie spirituelle ont connu mon angoisse. Et c’est ici que je l’apprends, chez mon père ! »

6 août. – « Ma mère, qui a le don de pénétrer dans les vallées de l’esprit, et qui a perdu, ou n’a jamais eu le goût des sommets, m’a fait lui raconter, par le menu, ma vie d’institutrice. Elle n’oublie rien ; elle classe silencieusement les noms, les dates, les descriptions ; elle devine ce que je ne dis pas. Ce matin, nous revenions du village voisin : j’ai encore le bras fatigué par le poids du panier de provisions, légumes, œufs et poulet, que je portais. Nous causions de moi, qui suis son grand sujet de méditation depuis vingt-trois ans. Elle a revécu, par la puissance d’amour qui est en elle, presque tout l’inconnu de ma vie, mes années d’école normale et surtout mes premiers mois à l’Ardésie. J’observais sa joie d’être près de moi, et quelle plénitude de contentement exprimait son pauvre petit visage tout blanc, tandis qu’elle marchait, ayant mon ombre sur elle, ayant mon souffle, ayant ma voix, ayant mon âme penchée. Il tombait une brume de marée, tiède et fine. Elle ne s’en apercevait pas. Elle jouissait d’avoir les mains libres, d’être deux, et je croyais que la pensée de l’avenir ne se mêlait pas à cette félicité émouvante. Je me trompais. Elle songeait à mon avenir. Elle m’a dit, comme nous arrivions près de l’école de Blandes, à l’entrée du village qu’elle a coutume de traverser en silence, de peur des échos :

» – Tu dois te marier, Davidée. Le père ne vivra pas longtemps. Moi, je ne te protégerai pas. Ton frère n’est plus guère de la famille, et tu auras de lui plus de peines que d’égards. Seulement, tu es difficile à marier.

» – C’est ton rêve, maman, plus que le mien.

» – Tu ferais ce que je n’ai pas su faire : l’éducation de ton mari.

» – Avec quoi ? Avec mon alphabet et mes livres de classe ?

» – Non, tu as une force en toi, pour le bien des autres.

» – C’est pourquoi je vous ai quittés tous les deux : mais, à l’épreuve, j’ai vu ma faiblesse.

» J’ai été très troublée de ces mots-là : une force pour le bien des autres. »

Du carnet vert. – 14 août. – « Phrosine appelle au secours. Elle m’écrit : « Mademoiselle, j’ai retrouvé Le Floch ; il travaille dans la forêt de Vouvant, qui est loin de la Sologne en effet. Il m’a vue, il a eu peur, il n’a pas reparu chez la logeuse où il venait, une fois la semaine, changer de linge et dormir dans un lit. Je sais qu’il a dit : « Elle voudrait que je la reprenne ! Mais si je la retrouve ici, je quitte le pays. » Il n’avait pas l’enfant avec lui. Je sais que l’enfant vit, qu’il est placé dans une ferme, mais où ? Venez m’aider. Vous n’avez pas un bien long voyage à faire. On est en Vendée, à ce qu’ils disent. Vous parlerez pour moi à Le Floch. Il ne m’écouterait pas. Si vous ne venez pas, mon enfant est perdu, mon dernier. Et je peux vous dire aussi que je n’ai plus d’argent, que je dois à plusieurs, et que je suis à la fin de mon courage. »

La lettre était datée d’un petit village qui est sur la lisière de la grande forêt vendéenne.

Davidée hésita. Quel service rendrait-elle ? Lui demandait-on autre chose que le paiement de quelque note de boulangère ou de logeuse à la semaine ? En quelle compagnie allait-elle se risquer ? Pourquoi quitter Blandes ? Comme elle doutait encore, elle se souvint de la parole qu’avait dite la petite Anna : « Je vous donne maman », et, quand l’Assomption fut passée, elle partit.

XIII

RENCONTRE

La forêt commençait à peu de distance et emplissait tout l’horizon. Elle couvrait les collines et les combes, jusqu’au tertre lointain, dominateur, planté d’antiques futaies, et d’où coulaient sur la plaine le souffle du vent de mer et la lumière du couchant. Le soleil descendait vite. Il était plus bas que les branches, et la colonnade des vieux troncs de chênes en était empourprée. Minute admirable, illumination des racines, des mousses, des framboisiers groupés dans les clairières, provision de vie apportée aux demeures basses tant opprimées par l’ombre. En deçà des bois, de la lisière au village, il y avait une plaine, partie en chaumes, partie en champs de pommes de terre, et en bandes de maïs qui ne levaient pas bien haut leurs tiges couronnées de petites houppes, et il y avait aussi une route, toute droite, coupant ces cultures. Par là, pendant l’hiver, descendaient les charrettes chargées de troncs d’arbres qui pliaient de la pointe, et écrivaient sur la poussière. En ces mois de grand été, la moisson étant presque faite, on ne voyait personne, sur le long ruban, qui était pâle entre les terres violettes. Deux femmes, cependant, à la fenêtre d’une chambre, au-dessus du « café des Bûcherons », regardaient mourir le soleil, et guettaient l’apparition de l’homme qui devait venir.

Il avait dit à l’hôtesse le samedi précédent : « À samedi, la mère ! Tenez prêtes mes deux chemises, et une livre de lard. » Et à cause de ces mots-là, Phrosine et Davidée attendaient, et elles avaient le cœur troublé. Depuis un quart d’heure elles guettaient le soleil à mourir, et la silhouette d’un bûcheron à descendre la pente très douce. Il serait d’abord tout menu, sur la poussière, puis il approcherait, il grandirait, on verrait ce visage qu’on n’avait plus revu depuis tant d’années, et il faudrait que l’homme parlât, qu’il dît son secret d’où l’avenir dépendait.

– Vous le laisserez s’attabler, disait Phrosine. Quand il aura commandé une bouteille et commencé de boire, il ne fera pas, aux gens d’ici, la malhonnêteté de s’en aller sans donner des raisons. C’est un homme dur, mais plutôt avec moi qu’avec les autres.

– Alors, je me montrerai la première ?

– Oui, dans l’escalier, là, vous apparaîtrez. Quand il entendra crier les marches, il croira que c’est moi, et il se lèvera à moitié. N’ayez pas peur de lui s’il a mauvaise figure : elle sera pour moi. ; elle ne sera pas pour vous. Il apercevra vos mains blanches, il pensera : « Ça n’est pas des mains de laveuse », et il sera gentil. Peut-être même que vous l’intimiderez.

– Mais quand je lui aurai dit que vous êtes là ?

Phrosine tressaillit, et, sans cesser de regarder au loin la route, dit :

– La colère le prendra, et tout sera peut-être perdu, pour jamais.

Elle était penchée, accoudée à l’appui de la fenêtre, et, derrière elle, Davidée se tenait debout. Le soleil était devenu rouge entre les chênes, et ses rayons, qui ne touchaient plus la plaine, rassemblaient des nuages au-dessus de la forêt.

– C’est le vent chaud pour demain, dit Phrosine. Ils auront du mal, ceux qui couperont les derniers froments.

Elle se tut quelque temps.

– S’il ne venait pas ? J’ai déjà les yeux las, comme si j’avais cousu tout un jour.

– Ne regardez pas le ciel qui est rouge. Restez dans la chambre. Je vous préviendrai.

– Non : il faut que je voie mon sort dès qu’il se montrera… Ne voyez-vous pas quelque chose, à l’entrée de la forêt, à droite ?

– C’est un buisson. La nuit change les formes.

– Je lui fais peur ! Moi qu’il avait recherchée !

L’ombre descendait, et multipliait les ressemblances entre les choses. Des voix appelaient, çà et là, et cherchaient les hommes à travers l’étendue ; au-dessus des maisons des fumées montaient, et c’était l’heure du souper. Les femmes se taisaient. Et voici qu’au-dessous d’elles, dans l’étroit chemin bordé d’une haie, une jeune fille apparut. D’où venait-elle ? Elle attendait, frémissante, grave, tournée aussi vers le soleil en fuite. Elle appuyait ses mains sur la barrière d’un champ. Bientôt, de l’autre côté de la haie, souple, un jeune homme arriva, enjambant les sillons, sans hâte. Il était flatté d’être attendu, et sa mince figure, déjà fanée, reflétait ce contentement. La jeune fille, en le voyant s’approcher, ferma à demi les yeux, comme si, pour elle seule, à cette heure, la lumière avait été trop vive. Une extrême douceur, qui était celle de son rêve, l’enveloppa toute, la fit sourire et la tint immobile. Quand il fut tout près, les deux mains virginales, les deux mains qui participaient au songe d’amour, et pensaient aux berceaux, se tendirent et s’ouvrirent au delà de la haie, comme deux lis dans l’ombre nouvelle. Lui, il n’y prit point garde ; il sauta la barrière, d’un geste passionné embrassa l’enfant, et quelques paroles mêlées, d’elle et de lui, défaillirent avant d’atteindre la fenêtre. Le murmure des voix monta seul, flotta, s’évanouit, et ils s’en allèrent du côté où la plaine n’a point de chemin. Phrosine les suivit d’un regard de colère.

– Oh ! dit-elle, elle est heureuse, la malheureuse !

Et presque aussitôt, Davidée vit une silhouette d’homme qui se dégageait du noir de la forêt et commençait à descendre.

– Quelqu’un vient sur la route.

L’autre ne répondit pas.

– Il marche vite. Il a un bâton sur l’épaule, et un petit paquet danse au bout d’un bâton… Il arrive près de la croix qui est plantée dans le maïs.

– Regardez ce qu’il fera : s’il la salue, ça n’est pas lui.

– Il passe devant… Il détourne la tête… Il a passé… Il la lève à présent vers le café des Bûcherons.

– C’est lui. Retirez-vous : l’heure est venue.

Phrosine qui avait déjà reculé, dans le sombre de la pièce, et Davidée qui s’était effacée, à droite, à l’abri de la muraille, toutes deux continuèrent de regarder celui qui s’avançait dans le jour tombant, et, quand il fut trop près, elles écoutèrent le bruit régulier des pas, le bruit des gros souliers sur la pierre du seuil et celui du loquet de la porte d’en bas, qu’une main pesante et brusque faisait sauter dans la griffe de fer.

– Eh bien ! la mère, le linge est prêt ?

– Oui, monsieur Le Floch, bien sûr, on n’a pas oublié.

– Servez-moi une bouteille de blanc, comme d’habitude. Il n’y a personne, au moins ?

– Vous voyez bien que vous êtes mon seul client.

Les femmes, dans l’ombre de la chambre du premier étage, ne bougeaient pas, de peur que les lames du plancher ne démentissent la patronne. Elles retenaient leur respiration. Et elles entendirent chacun des mouvements qui annonçaient que Le Floch s’apprivoisait et s’attablait. La femme débouchait la bouteille ; l’homme versait le vin dans le verre, et buvait, et le bruit du liquide dans sa gorge montait dans la maison tout entière attentive. Le verre était de nouveau posé sur sa table. Les deux manches du veston se reposaient sur le bois. Le Floch devait regarder le mur du fond de la salle, il respirait plusieurs fois, la bouche ouverte, soufflant la fatigue du jour et de la marche. La femme disait : « Vous permettez ? Il faut que je fasse mon ménage. » Un pas glissant égratignait le carreau. Une porte s’ouvrait et se fermait. La maison du café des Bûcherons semblait endormie pour la nuit.

Alors Davidée descendit. Les planches mal jointes craquèrent. De l’ombre de l’escalier, le bûcheron, à la lueur de la rampe pendue au milieu de la salle, vit sortir une jupe ornée de quelque broderie, et une main, petite et pâle, qui serrait la rampe. La jeune fille s’arrêta, le cœur battant, puis elle continua de descendre, toucha le sol de la pièce, et s’avança vers l’homme. Il suffisait qu’il fût étonné pour que la violence de son humeur accentuât et creusât son visage maigre et bilieux. Il ne ressemblait plus à un lion. Les traits étaient réguliers ; la barbe jaune, étroite, tombait sur la veste de velours usée ; les yeux, très bleus, très durs, nullement intimidés, demandaient : « Qui êtes-vous ? Pourquoi venez-vous droit à moi ? Est-ce que je vous ai fait tort ? Qu’avez-vous à me reprocher, vous qui n’avez pas peur de moi ? »

Davidée vint jusqu’auprès de la table, et dit, tandis que l’homme portait la main à son chapeau de feutre rond, couleur de feuille morte :

– Monsieur Le Floch, je suis une amie de votre femme.

Aussitôt la physionomie de l’homme devint hostile.

– Elle est donc ici ? Je m’en doutais !

– Elle m’envoie vers vous, et vous allez m’écouter, parce qu’elle vous pardonne tout, et que ce qu’elle vous demande est juste.

Ce brusque rappel des torts, cette invocation de la justice, et la jeunesse de celle qui disait ces mots-là, agirent sur l’esprit du bûcheron. Un mauvais rire tendit les lèvres, minces comme le pli d’un drap.

– Elle ne veut pas qu’on se remette ensemble, je suppose ?

– Non.

– Elle ne veut pas divorcer ?

– Non.

– Tant mieux, ça fait toujours des ennuis.

– Elle demande à connaître son fils.

– Ça, c’est autre chose : on peut causer.

– La voici, répondit Davidée, en s’effaçant.

Et l’homme devint tout blême, en apercevant celle qui avait souffert par lui. Elle riait à moitié, gauchement et contre sa pensée, mais pour qu’il n’eût pas peur d’elle, pour que, entre eux, la haine ne parlât pas la première. Puis elle était femme, et, malgré tout, elle se souvenait de l’avoir aimé. Elle avait, là-haut, dans l’ombre de la chambre, relevé et lissé les cheveux qui éclairaient sa figure encore jeune, hardie, inquiète, prête à changer de physionomie au moindre signe de l’homme. Timidement, au moins selon l’apparence, elle prit un escabeau, et s’assit dans l’allée que laissaient entre elles les deux rangées de tables du café.

– Il y en a des années qu’on ne s’est vus ! dit-elle.

Le bûcheron secoua la tête pour marquer qu’il ne fallait pas espérer l’attendrir.

– Sans doute, et après ?

– Il faut pourtant que je t’explique. Ma petite fille est morte…

– Ah ! tant pis !

– Notre petite fille : celle que tu ne connaissais pas. Elle est morte le cinq mai.

– Cette année ?

– Oui, il y a trois mois.

L’homme parut songer : « Où étais-je à ce moment-là ? » Il dit :

– Si je l’avais su, j’aurais envoyé une couronne. Mais quand on est séparé, comme nous !

– Sans doute.

– Tu es toujours servante à la maison d’école ? Je l’ai su par Flahaut, de l’Ardésie, et par le père Moine.

– Oui, ça ne donne pas de quoi vivre.

– Moi aussi, je suis pauvre. On était fait tous deux pour la misère.

– Peut-être. Mais je ne peux pas me consoler de mon enfant, si l’autre ne m’est pas rendu. Je n’ai pas toujours été une bonne femme : on est comme on peut, Henri. Ça n’est pas dans mes habitudes de faire des menteries, et tu le sais, et tu peux me reprocher des choses : mais j’ai toujours été une mère. Dis, Le Floch, où est-il, mon fils, que j’aille le chercher ?

L’homme, malgré son audace, n’était pas sûr de ses réponses quand on lui parlait du passé. Il avait eu ses torts, lui aussi. Mais ce fils vivant, ce fils qu’il avait encore sous sa dépendance, et dont il connaissait seul la retraite, voilà un sujet qui l’embarrassait moins.

– Je te vois venir, Phrosine : tu veux profiter des gages du garçon ?

Elle dit non, en haussant les épaules.

– Il gagne gros, en effet. Mais ça ne sera pas pour toi.

– Je ne veux que lui. Son argent, il le gardera si ça lui plaît.

– Bah ! on ne me trompe pas. Moi, j’ai eu du mal à le retirer de l’Assistance publique. Ils ne voulaient pas me le rendre, justement parce qu’il est grand, qu’il promet, et que j’ai l’air d’un homme, paraît-il, qui sait les devoirs des enfants envers leurs parents. Il en a fallu des visites, et des menaces, pour qu’ils le lâchent !

Le rire impudent du bûcheron sonna entre les murs de la salle.

– Pendant la première année, il a été raisonnable, le garçon ; il a aidé son père à vivre. Mais, à présent, il s’est ravisé. Il ne donne plus rien. C’est à croire qu’il est bâtard : l’argent lui tient aux mains.

– Çà ne te ressemble guère, en effet.

L’homme secoua la tête, et, dans le pli des lèvres qui s’allongèrent, la haine mit sa grimace.

– Tu voudrais me rouler, Phrosine, mais tu n’auras pas ce que je n’ai pas pu avoir. Je ne te dirai pas où il est.

– Et si je le trouve ?

– Je t’empêcherai de l’emmener. Y a des gendarmes ! Tu serais trop contente, tu me trouverais trop bête ! Je dis non !

– Je te supplie, Le Floch !

– Avec moi ça ne prend pas les prières, tu le sais bien.

Elle allait se jeter à ses pieds.

– Dites oui, monsieur Le Floch, dit Davidée, en se levant de l’ombre de l’escalier : nommez la ferme où est l’enfant, écrivez, sur une page de mon carnet, que Phrosine est sa vraie mère, et moi, pour vous remercier, je vous ferai cadeau de ceci.

Au bout de ses doigts, elle tenait un billet de cent francs, qu’elle posa sur la table.

– Mâtin, dit l’homme, tu as des amies riches, Phrosine !

Il déplia le billet, cilla les paupières trois ou quatre fois, peut-être pour saluer quatre rêves qui passaient devant lui, puis il dit :

– Donnez-moi une plume. Mais je vous préviens que vous n’aurez rien de lui. Vous faites un mauvais marché, les femmes. Il a de la volonté !

Davidée ouvrit le carnet vert, déchira une page, tendit son crayon au bûcheron, et Phrosine, haletante, stupéfaite, suivait le mouvement de la lourde main qui écrivait : « Maurice, valet de ferme à La Planche, ici près, la femme qui te remettra cette lettre est ta mère, Phrosine. On ne s’est pas entendu ensemble. Mais elle est ta mère, tu peux lui obéir si tu veux. Ton père : LE FLOCH. »

Ce fut Davidée qui prit la feuille écrite, et la serra dans le carnet d’où elle l’avait détachée. Pendant une minute, on n’entendit plus un seul mot dans la salle, où la destinée de plusieurs êtres venait d’être marchandée et payée. La lampe, encore balancée au bout de sa chaîne, promenait sur les tables son gros rond de lumière. Le Floch, le premier, retrouva la pleine liberté de son esprit.

– Faut pas que je m’attarde, dit-il, tourné vers Phrosine. Il y en a une qui serait jalouse !

Une cruauté singulière fit flamber, d’un feu roux, ses yeux bleus. Il sentait qu’il venait d’aliéner son fils. Il se vengeait.

– Elle ne veut pas que son homme passe la nuit à l’auberge… C’est drôle, Phrosine : elle a des cheveux couleur des tiens, couleur du renard.

Elle se redressa :

– Couleur de loup.

– Si tu veux.

– Elle n’est peut-être pas aussi belle que moi, la garce : il y a des chances !

Elle disait cela, insolemment, les bras croisés, et belle, en effet, d’une beauté près de mourir, rajeunie par l’émotion. L’homme l’étudia, et ce ne fut pas sans complaisance. Il dut se rappeler la fiancée, la mariée, les jours d’amour où les voisins surnommaient Phrosine « la belle louve », mais il se leva, ricanant, et dit :

– Elle est plus jeune !

Et ce fut fini entre eux.

Phrosine se recula. « Tu es le même, murmura-t-elle, tu ne changes pas. » Mais elle ne disait point cela trop haut, de peur que l’homme ne se repentît d’avoir signé la feuille. Lui, il se versait un second verre, le buvait d’un trait après avoir dit, comme il convient, en regardant Davidée : « À la vôtre ! » Puis il appelait la cabaretière.

– Donnez les hardes lavées, la mère ?

– Voilà.

Il dénoua le mouchoir attaché au bout du bâton, mit le linge propre à la place de l’autre, et, saluant Davidée, de la main portée au front, sans regarder sa femme mais la voyant dans chaque goutte de son sang, il se dirigea vers l’entrée.

Là, ayant déjà ouvert à demi la porte, et tandis que le vent de la nuit soufflait jusqu’au fond de la salle, il dit, d’une voix âpre, qui cachait son émotion :

– À présent, je rentre en forêt. On n’entendra plus souvent parler de moi.

Il s’éloigna. Le bruit de son pas vint frapper aux vitres, de plus en plus faible, comme un doigt dont la force s’épuise. Et la grande nuit roula sur le village et sur les champs sa marée silencieuse de ténèbres et de vent. Davidée dormit à peine. Elle pensait : « Aucune misère morale ne m’a tant émue, et la cause m’en apparaît. Le corps d’un jeune homme, le corps d’une jeune fille ont été attirés l’un vers l’autre. Ils ont appelé cet attrait : amour, et ce que cela a duré : mariage. D’autres tentations sont venues, hommes, femmes, colères, paresse, gêne, et il n’y avait pas d’âme pour résister. Quelle fin de ce qui devait être éternel ! »

Au petit jour, les deux femmes, qui avaient quitté le bourg encore endormi, marchaient sur la route qui s’enfonce, à l’Est, évitant la forêt, tournant un peu çà et là, autour des coteaux un peu rudes, et reprenant sa direction, comme une boussole troublée. Elles se disaient l’une à l’autre : « Qui parlera ? Nous sommes, vous et moi, tout inconnues et égales pour lui. Et lequel vaudra le mieux : le demander d’abord à ceux de la ferme de La Planche ; ou bien le prendre à l’écart, tandis qu’il sera au travail ? »

– Pourvu que le père n’ait pas menti !

– Je ne crois pas.

– Vous ne savez pas toute sa méchanceté, pas plus que vous ne connaissez la mienne.

– Pourquoi dites-vous cela ?

– Oh ! ma pauvre fille ! il y a du mauvais monde par le monde. Et nous en sommes, lui et moi. Ils m’appelaient la louve : ils avaient raison.

– Le soleil se lève. Le voici qui touche la pointe des saules : la journée de travail est commencée. Faut-il tourner ici ?

– Oui, la femme de l’auberge a dit : « Quand vous verrez des grands prés avec des grands arbres, laissez la route, et suivez une charroyère qui monte vers l’étang de La Planche. »

Elles suivirent le chemin où les ornières d’hiver avaient durci, germé des graines et porté des épis de plus d’une sorte. Les champs étaient plus pauvres que tout à l’heure ; ils formaient vers la gauche une vallée allongée, à peine déprimée en son milieu, et que deux éperons de la forêt enveloppaient et dessinaient. Presque tous, ils avaient la couleur des chaumes de froment ou d’avoine. Quelques-uns n’étaient point encore moissonnés. Sur les pentes claires et pareilles à une piste de sable dans un cirque ovale, ils faisaient des taches rousses. Malgré l’heure matinale, l’air commençait à danser sur la vallée. La campagne avait une odeur de paille fraîche et de prune. Quand elles se furent avancées d’un millier de mètres dans la charroyère, Phrosine et Davidée découvrirent qu’une chaussée couverte de buissons barrait la plaine, qu’il y avait au delà un étang frangé tout autour de roseaux, et, près de l’étang, à la hauteur où les eaux d’hiver n’atteignent pas, une ferme, habitation, étables, granges, bergeries disposées en carré.

– C’est La Planche, dit Davidée.

Et, mettant une main devant le bord de son chapeau qui ne la garantissait pas assez du soleil, l’adjointe chercha ce qui vivait et se mouvait, hommes ou bêtes, dans ce long paysage. Phrosine, abattue, muette, tout enfermée dans ses souvenirs de la veille, ou du passé plus ancien, ou dans la peur de ce que les minutes à présent toutes prochaines ajouteraient à sa destinée, se laissait mener.

– Je vois, reprit l’adjointe, tout à l’extrémité de la plaine, dans le liseré d’ombre de la forêt, un troupeau de moutons que le berger précède. Je vois, sur l’autre rive de l’étang, à mi-pente, deux faucheurs de blé, courbés, l’un au début d’une planche, l’autre plus loin dans les épis. À qui aller ?

Phrosine répondit :

– Au plus voisin.

Elles s’approchèrent donc, traversant la chaussée de l’étang, et elles se tinrent immobiles, à l’entrée de la moisson demi-abattue et demi-survivante. Le faucheur de blé qui arrivait le premier, le corps balancé en mesure et entraîné par la faux, vêtu d’une chemise déboutonnée et d’un pantalon que deux ficelles en croix attachaient aux épaules, était un tout jeune homme, solide, rude, – on le devinait à la vigueur de son geste, – qui ne ralentissait point son effort parce que deux passantes s’arrêtaient et semblaient attendre à l’extrémité de la planche de froment. Des promeneuses ? Des bourgeoises qui demanderaient la route de la fontaine, ou celle du village, ou qui s’informeraient d’une maison où l’on pourrait leur vendre du lait ? Il en avait vu d’autres, ici, et là, et là encore, partout où il avait travaillé ! La conscience de sa supériorité d’homme, et sa sauvagerie naturelle le disposaient mal en de pareilles rencontres. Il avait vu les femmes, et aussitôt, d’un coup de paume, il avait enfoncé son chapeau sur sa tête. On ne pouvait apercevoir son visage. Il se redressa tout au bout du massif de blé, d’un mouvement rapide saisit la hampe de sa faux près de la lame, la fit tourner, la planta dans le sol, et l’acier sonna, et le faucheur dit :

– Qu’est-ce que vous avez encore à me regarder ? On travaille, c’est pas nouveau !

– Il a le regard dur et la voix trompeuse. C’est le père ! C’est Maurice ! J’en suis sûre !

Phrosine était droit en face de lui. Elle ne cherchait pas à lui plaire, elle ne se souvenait d’aucun des mots qu’elle avait pu préparer, en songeant à cette rencontre possible : mais sans geste, sans habileté, défaillante, ne vivant que par son regard angoissé, elle étudiait chaque trait du visage de l’enfant devenu homme, le front, les sourcils mobiles, les cheveux courts qui formaient éperon au-dessus du nez, les oreilles sans ourlet, les lèvres sans vallonnement, tendues même au repos, et ces yeux surtout, ces yeux bleus luisant entre des paupières gonflées de sang, ces yeux mécontents, qui devaient baigner dans une source proche de lumière et de passion. Le jeune homme se tourna vers Davidée, la trouva plaisante, et demanda, levant l’épaule :

– Comment sait-elle mon nom ?

– Comment je sais ton nom ?

– Oui, qui vous l’a dit ?

– Je te l’ai donné : je suis ta mère.

Le faucheur haussa encore l’épaule, eut un regard de dédain pour ces deux aventurières, qui lui faisaient perdre son temps.

– Je ne sais pas ce que c’est, je n’en ai pas, de mère.

Et il se détourna, abaissant sa faux, pour se remettre à l’ouvrage. L’autre faucheur n’était plus loin ; il arrivait, et on entendait le cri des tiges coupées et la chute sur le sol des gerbes non liées.

– Allons, les femmes, reculez-vous. Je n’ai pas de temps à dépenser à vous écouter.

Mais la mère était déjà entrée dans le froment qu’il allait faucher. Elle avait les yeux mouillés de larmes, elle joignait les mains, elle ne touchait pas son enfant, elle le priait :

– Ta vraie mère, qui est venue de l’Ardésie. Ton père a dû te parler de l’Ardésie, où j’habite ?

– Non.

– Eh bien ! c’est lui tout de même qui m’a dit où tu travaillais, Maurice. J’ai eu bien du mal à te retrouver. Je suis toute seule, à présent. Ne me renvoie pas. Ne sois pas dur, comme d’autres ont été durs. Je veux que tu me connaisses, au moins, et que tu causes avec moi.

Une voix, celle de Davidée, s’éleva à quelques pas en arrière.

– C’est vrai, tout ce qu’elle dit. Vous pouvez la croire.

Maurice Le Floch, craignant le ridicule, observé par le valet de ferme qui levait les yeux en fauchant et qui pouvait tout entendre, répéta :

– Allons ! Hors du froment !… Si vous voulez, vous aussi, que je vous donne l’argent que je gagne, je vous avertis que l’autre n’a pas réussi.

– Je n’en veux pas, de ton argent ; je veux que tu me connaisses et, quand tu me connaîtras, que tu viennes vivre avec moi, si cela te plaît… Je ne peux pas t’y forcer. Je veux que tu m’aimes…

Elle se retirait, parce qu’il s’était baissé, posant ses deux mains sur les deux courtes poignées assujetties au manche de la faux.

– Venez à La Planche, après la mérienne. Vous parlerez à maître Ernoux, qui est mon patron.

D’un coup demi circulaire il abattit une tranche de froment mûr. Et, fonçant dans la moisson, la tête à la hauteur des épis, plus vite qu’il n’était venu, sans se retourner, il laissa les femmes s’éloigner. Il entendait pourtant Phrosine qui pleurait. Et, comme il était jeune, il avait le cœur en songe.

– Je vous accompagnerai jusque chez Ernoux, disait Davidée qui tâchait de consoler Phrosine, et après, je reprendrai le chemin de Blandes, car ils doivent s’inquiéter de moi.

Elle était heureuse, mais non de ce plein bonheur qu’elle avait espéré. Elle aurait voulu que Phrosine lui dît : « Je ne le quitterai pas. Il faudra qu’il s’enfuie loin de moi, lui aussi. Mais je le gagnerai, voyez-vous. Il ne sait pas ce que c’est que d’avoir une mère… Ah ! je ne toucherai pas à son argent. Je suis jeune encore, malgré ce qu’a dit Le Floch. Je travaillerai. Je le ramènerai avec moi. » Phrosine se taisait, déçue d’avoir trouvé le fils trop semblable au père. Et Davidée songeait, la voyant marcher près d’elle : « Serait-elle venue, si elle avait connu son fils ? »

Le vent chaud coulait entre les bois, dans la plaine moissonnée, et sur l’étang, où les feuilles brisées des roseaux battaient l’eau en mesure.

Il était plus de deux heures, quand les voyageuses, qui avaient déjeuné dans le village, se présentèrent chez le fermier de La Planche. Maître Ernoux, qui avait été prévenu, les reçut bien, les fit entrer, pour leur faire honneur, dans la chambre où le bois de trois armoires, d’une commode et d’un lit, luisait dans la paix inviolée. C’était un gros homme court, qui avait une figure d’avocat finaud, toute rasée, et qui venait de dormir dans la grange, avec tout son monde, quand Phrosine vint faire aboyer le chien de garde. Même, il avait encore des brins de paille dans les cheveux. Il écouta, comme un juge, le récit que lui fit Davidée, parut attacher une importance majeure à l’écrit signé par Le Floch, et ne manqua pas de considérer Phrosine, pendant que l’adjointe racontait. Alors, il appela Maurice, son second valet, et le fit asseoir en lumière, près du lit en face de la fenêtre.

– Maurice, dit-il, je crois, que c’est ta vraie mère.

– Ça se peut.

– Elle a un papier, et puis de la ressemblance, il ne faut pas dire le contraire. C’est pas les yeux, c’est pas le front, c’est pas le nez : mais c’est quelque chose tout de même.

– Je ne dis pas : mais qu’est-ce qu’elle demande ? Je suis bien ici. Quand j’ai retrouvé mon père, tout de suite il a fallu lui donner de l’argent. À présent que je retrouve ma mère, je ne veux rien donner. Je le dis : rien !

– Je t’approuve, mon garçon. Mais tout de même, si c’est ta mère, elle a un droit de mère. Elle peut t’emmener dans son pays.

– Oh ! si ça n’est que ça !

– Quand tu auras fini ton temps chez moi, par exemple ! Tu as été embauché, tu es content de moi, je suis content de toi : il ne faut pas nous quitter.

– Et puis, chez elle, est-ce que j’aurai ma chambre ?

Phrosine n’était pas étonnée de ce marchandage. Toute sa vie elle avait été commandée et opprimée par l’égoïsme des hommes, de son père, de son mari, de ses amants, de ses voisins qui louaient ses mains de laveuse. Cependant la mère n’avait pas imaginé ainsi la première entrevue avec le fils reconquis. Sûrement, elle avait compté que l’enfant l’aiderait à vivre. Mais surtout, elle s’était réjouie dans sa tendresse maternelle veuve de la petite morte. Et la déception avait raison, une fois, une première fois, de cette nature fougueuse, que l’injustice ou la peine révoltait, mais n’abattait point. Phrosine, penchée du côté de son fils, ne voyait que lui. Elle n’avait qu’une pensée et que l’enfant n’entendait pas. « Quand donc se jettera-t-il dans mes bras ? Lui, mon premier né, pour qui j’ai souffert, lui le seul à présent, lui que j’ai cherché dans la détresse que personne ne connaît, lui dont le baiser me manque depuis douze ans ! Maurice ! Maurice ! Demain je serai ta servante et je laverai ton linge ; demain tu me reprocheras la soupe trop maigre et le vent qui souffle sous ma porte ; demain, tu exigeras que je te donne, moi à qui tu ne veux rien donner, le salaire gagné par ta mère vieillissante : aujourd’hui, embrasse-moi ! »

Il restait défiant, sur sa chaise, consultant la physionomie de maître Ernoux qu’il savait un homme entendu et difficile à tromper. On eût dit qu’il discutait les conditions d’un contrat qu’on lui proposait, et qu’il n’avait qu’une question à examiner et à résoudre : la place nouvelle vaudra-t-elle l’ancienne ? Davidée faisait les réponses. La mère se taisait.

– Y aura-t-il aussi, disait-il, un logement pour ma bicyclette ?

– La maison est assez grande, répondait Davidée, qui songeait à la maison des Plaines. La bicyclette y tiendra sans peine à l’abri.

– Et la terre, par là-bas, est-ce qu’elle est plus lourde qu’ici ? La femme ne dit rien, – il désignait sa mère, – elle ne peut pas me garantir que j’aurai de l’ouvrage bien payé, au prix de maître Ernoux. A-t-on tout le dimanche, au moins, dans les fermes ? Donnent-ils de la viande pendant les batteries ? Et du vin ?

– Ceux qui travaillent ont l’air heureux… Ils ne se plaignent pas plus qu’ailleurs.

Le patron de la ferme de La Planche comprit le premier le silence de la mère. Il avait hâte de reprendre le travail. Et, ayant vu, à travers les vitres, une charrette qui partait vide pour le bord de l’étang où la moisson souffrait :

– Allons, dit-il, tu t’en iras quand l’automne sera venu. Embrasse-la, ta mère, tu vois bien qu’elle n’attend que ça !

Le gars hésita un peu. Phrosine s’était levée. Il se leva. Il se sentit attiré par un amour violent qu’il ignorait ; il se sentit pressé contre ce cœur qui battait pour lui ; et des mots qu’il n’avait jamais entendus enveloppèrent cet isolé : « Mon Maurice, mon bien-aimé, embrasse-moi encore ! Dis que tu vas m’aimer ! »

Quand il s’échappa des bras maternels, Maurice Le Floch dit seulement :

– Ça me change d’avoir une mère. On s’habituera peut-être : mais je ne donne pas d’argent !

Reprenant son chapeau de paille, qu’il avait posé sur le carreau de la chambre, il se secoua, comme un chien qu’on a caressé, et dit à maître Ernoux, à voix basse :

– Faudrait tout de même savoir si la paye est bonne, par là-bas ? Sans ça…

Et Phrosine entendit.

Dans le soir tout proche de la nuit, Phrosine et Davidée revinrent au village qu’elles avaient quitté le matin. Phrosine n’était plus la mère que grandissait l’espoir de reconquérir son fils. L’enfant, elle l’avait jugé, et trouvé trop semblable au père. Par lui l’avenir ne serait pas réjoui, ni la tâche quotidienne allégée. Toute la fatigue, tout l’argent, le temps, l’ingéniosité, le rêve qu’elle avait dépensés, n’avaient servi qu’à lui faire découvrir cet être calculateur par qui elle souffrirait encore. Elle l’emmènerait, – oh ! sûrement, et quoi qu’il en coûtât ! – car il était sa victoire contre le mari : mais cette victoire ne promettait aucune joie et ne donnait pas de force. Alors, du passé mauvais, l’ancien vice s’éveillait, et elle conversait avec lui, compagnon toujours prêt. Davidée l’entendait rire et ne comprenait pas. Phrosine songeait à des trahisons, à des ripailles, à des pièges qu’elle tendrait, à ce qu’elle ferait pour attirer Maïeul. Elle avait le cœur irrité, sauvage et fou comme une guêpe au bord des cuves de vin. Elle allait, de son pas hardi et déhanché, mâchant un brin de menthe cueilli dans le fossé. L’odeur de la tige poivrée flottait derrière elle. Le village, au milieu de la plaine, apparut. L’heure de la séparation approchait. Phrosine se décida à parler. Elle dit, sans regarder Davidée :

– Je suis décidée. J’habiterai près de La Planche jusqu’en novembre. Je veux que Maurice ne reste pas avec le père. Il m’aidera ou il ne m’aidera pas, mais je ne veux pas le laisser à Le Floch. On s’en ira d’ici ensemble. Après, je verrai.

Elle se tut un moment. Et, changeant de ton, devenue agressive comme aux jours mauvais du passé :

– Vous avez des nouvelles du fendeur de La Forêt ?

Elle ne nomma pas Maïeul.

– Non.

– Moi, j’en ai.

– Par lui ? dit vivement Davidée.

– Non. S’il m’avait plu d’en avoir par lui, je les aurais eues. Il paraît qu’il réussit.

– Tant mieux.

– Et le bruit court que vous l’épouserez.

Davidée s’écarta de celle qui marchait sur la même banquette de la route.

– Pourquoi me parlez-vous de lui, et comme vous le faites, méchamment ?

– Je vous ai dit que j’étais mauvaise. Garez-vous de moi !

– Phrosine, ce que je voudrai un jour, je ne le sais pas. Et cela ne regarde personne.

– Pardon, moi, la première : j’ai droit sur lui.

– Il vous a quittée.

– À cause de qui ? Croyez-vous que ça se pardonne ?

– À cause de la petite que vous faisiez mourir.

Phrosine s’arrêta. Elle jeta le brin de menthe du côté de Davidée.

– Je ne peux plus vivre ! Mon mari s’est mis avec une autre. Mon fils ne partagera pas son pain avec moi. L’a-t-il assez dit ? L’avez-vous entendu ? Et à présent, vous voulez me prendre mon amant ?

– Phrosine.

– Je l’ai lâché, mais je ne l’ai pas donné !

La voix de Davidée, nette et ardente cette fois, répondit :

– Eh bien ! tâchez de le reprendre, à présent qu’il m’aime !

Les mots s’en allèrent au galop sur les terres plates, comme une meute. Les deux femmes les écoutèrent se perdre dans l’ombre. Puis elles se séparèrent : Phrosine retourna au village dont dépendait la ferme de La Planche, et Davidée continua seule et gagna le café des Bûcherons.

Elle n’était pas troublée. Une menace lui avait fait dire et crier ce qu’elle ne savait pas elle-même qu’elle pensait. Davidée avait déclaré son amour, et, bien que ce ne fût pas à Maïeul, elle était comme les fiancées qui ont dit : « Je vous aime, je suis à vous », et qui regardent avec assurance, avec émerveillement, le rayon que ce phare projette sur la mer toute noire et mouvante. Le rayon ne supprime pas l’inconnu, mais le traverse tout entier. Elle s’était mise à marcher vite, en quittant Phrosine. En approchant des maisons, elle vit, au bout d’une rue, une seule fenêtre éclairée, et aussitôt toute la vaste nuit fut sans embûche et sans crainte. Il n’y avait que ce témoignage de la vie. La jeune fille n’avança plus que tout doucement. Pas un bruit ne flottait dans le vent chaud, frôleur de feuilles et remueur des derniers épis. La lueur des étoiles mettait une joie paisible sur les tuiles des toits, et le reste était de l’ombre. « J’ai été obligée de parler. En l’aimant, je le défends contre elle, contre lui-même. N’est-ce pas l’ambition que j’ai eue : élever, sortir des âmes de l’abandon, de leur lourde misère naturelle ? Il sera ma conquête. Je ne lui demanderai que la bonne volonté. Qu’importe qu’il soit un pauvre ? s’il ne résiste pas à un conseil noble, il est noble. Déjà il s’est séparé de cette créature. Respirer le même air que sa faute ancienne, ce doit être une cause de faiblesse. J’ai fait un aveu qui m’a surprise moi-même. Mais quelle force il me faudra pour deux ! Quelle pureté ! Où les prendrai-je ? Je me sens ignorante de ce que j’aime le mieux et de ce qui me tente le plus… Mon secret n’est pas encore à lui. Il n’est qu’à moi, et à l’ennemie que j’ai obligée. Je suis promise, mais dans mon cœur, et plus jeune fille encore qu’une fiancée. Voici la rue. J’étais venue pour sauver une femme que l’instinct maternel a conduite un moment, mais qu’il ne soutient plus. Il lui manque ce que je voudrais avoir : la science du sacrifice de soi. Je n’ai rien obtenu d’elle. Elle me hait. Cependant, je ne regrette rien. J’ai l’âme étonnée et légère. Que la source d’où sont venus à ma jeunesse les désirs de dévouement s’ouvre de nouveau ! Que je voie ma route afin de conduire les autres ! Que mon amour soit tendu d’abord vers toute vérité, même lointaine et dont je n’aurai qu’un rayon, comme celui que mes yeux reçoivent des étoiles ! Que je n’aie pas peur de voir ! Que je sois une femme inconnue, mais capable de bien ! »

Elle s’aperçut qu’elle avait prié. La seule petite lumière du bourg s’était éteinte. Il fallut réveiller l’hôtesse du café des Bûcherons.

Le lendemain, de bonne heure, Davidée s’éloigna du pays, où la forêt de Vouvant était déjà chaude sur les collines.

XIV

LE RETOUR EN ARDÉSIE

Octobre, mois doré, ranimait, sur les buttes de l’Ardésie, les palmes des genêts qui fleurissent plus d’une fois. Les matinées humides ; l’après midi tiède jaune, légère ; les feuilles qui n’ont plus pour mission de faire de l’ombre, et qui aident le soleil et deviennent des rayons ; la peur de l’hiver qui rôde dans les nuits et fuit devant le jour ; le désir de revoir des visages amis ; la coutume établie de rendre visite aux familles des nouvelles élèves : toutes ces raisons et la joie de marcher, faisaient faire de longues courses à Davidée, chaque jeudi, chaque dimanche. Elle avait reçu, au retour des vacances, une lettre de l’inspecteur primaire. Il annonçait d’abord qu’il était promu à une classe supérieure, nommé à un poste de choix, dans une résidence voisine de Paris, promesse en même temps que récompense, puis, ayant parlé de soi, il ajoutait : « Quant à vous, mademoiselle, vous ne doutez pas du soin vigilant, et tout sympathique, avec lequel j’ai défendu votre cause. Vous étiez, je ne dis pas menacée, mais l’objet de quelques soupçons, que j’ai écartés. Rien ne subsistera, j’en suis persuadé, de ces défiances que j’ai dû combattre, si vous voulez bien apporter de la prudence, une extrême prudence, dans la manifestation de sentiments qui sont licites, assurément mais qui doivent être sans zèle. En toute circonstance, croyez bien, mademoiselle… » L’adjointe, après lecture, avait souri, et conclu tout haut, dans sa chambre où le soleil de deux heures venait d’entrer : « Merci, papa Birot ! c’est vous qui avez gagné ! » Et la lettre officielle, glissée dans le coffret aux souvenirs, eût déjà été oubliée, si d’autres lettres ne fussent venues la rappeler à la vie. Celles-ci n’étaient pas écrites par des personnages, mais par de jeunes institutrices, qui demandaient conseil, timidement ou sans détour, selon le tempérament, l’émotion, l’âge de la signataire. La première, avant les vacances, avait presque irrité Davidée, mais cette confidence répétée lui révéla des sœurs qu’elle ne soupçonnait pas. Elle sentit décroître la solitude de son esprit, et des sympathies commencèrent en elle, douces quand même, pour des inconnues, dont elle ne verrait probablement jamais le visage et n’entendrait la voix. Elle entendait la souffrance noble qu’une élite de filles du peuple de France éprouvait avec elle. Comment lui étaient-elles adressées, à elle, ces lettres, et comment ces étrangères avaient-elles confiance ? Qui avait publié que, parmi les pierres bleues de l’Ardésie, il y avait une adjointe inquiète pour l’âme de ses petites filles, et qui avait porté, un jour, un gros paroissien sous son bras, et qui ne s’était point excusée ? Des ennemis ? des jaloux ? une admiration secrète ? des employés qui bavardent ? Toutes les fois qu’un fil de fer est jeté au-dessus de la terre, les hirondelles viennent s’y poser.

*

* *

« Mademoiselle, je suis une jeune fille de votre âge, mais une faible, une incertaine. Je vous envie. Je sais que vous avez eu le courage de vous avouer chrétienne. Je ne l’ai pas eu, en plusieurs occasions. Et cependant j’ai plus de foi que les personnes qui vivent, près de moi. Je suis arrêtée par une crainte dont je suis humiliée. Je voudrais être plus utile, plus véritablement éducatrice que je ne suis. Je souffre de ne donner de moi-même que le moins bon, le moins sain, le moins vrai. Mademoiselle, conseillez-moi, parlez-moi, indiquez-moi des livres que je lirais, et qui m’affermiraient, non pas seulement dans ma foi qui est si imparfaite, mais dans mon devoir d’institutrice, qui ne peut être médiocre, réduit, en désaccord avec la vie, comme je sens que l’a été jusqu’ici mon enseignement. Voir tout le mal, ne pas oser dire où est le bien, ou ne donner du bien que des formules non appuyées, en l’air, qui ne touchent que la mémoire : connaissez-vous cette peine professionnelle ? J’ai des amies, – quelques-unes, – que je sais ou que je devine semblables à moi. Voudrez-vous me répondre ? Je l’espère. »

*

* *

« J’habite très loin de vous, mademoiselle. Je ne connais de vous qu’une de vos amies, mademoiselle S… qui a été votre condisciple à l’école normale. C’est assez pour que j’aie confiance dans votre bonté et dans votre discrétion. Nous avons eu, ces jours derniers, dans cette grande école urbaine où je suis adjointe titularisée, une discussion vive. Je suis très raisonneuse. Je soutiens mon sentiment avec une passion que je tâche de rendre polie, mais j’éprouve ensuite, souvent, le besoin de le fortifier, de m’assurer moi-même dans une position que j’ai crue juste. Nous parlions morale, avec la directrice, son mari et l’autre adjointe. Je soutenais qu’après avoir, par degrés, éloigné de l’enseignement les dogmes fondamentaux du christianisme, l’idée d’immortalité personnelle, l’idée de Dieu, et par conséquent la morale chrétienne qui ne peut en être séparée, on avait cherché à créer ou à exhumer des morales. Beaucoup d’hommes de talent, et d’ardente passion, s’y sont employés. On a fait des essais. Mes contradicteurs reconnaissaient que ces morales de fortune n’ont pas tenu. Mais nous nous séparions sur ce point : je prétendais, j’affirmais qu’on ne cherche plus. On a renoncé à avoir une morale. Je disais que cela était une grande trahison envers les familles, les enfants, et que notre ambition, qui est de préparer à la vie, ne pouvait plus nous soutenir comme auparavant, qu’elle était faussée, au fond de nous-mêmes, elle, le ressort premier. Ils n’en convenaient pas. Dites-moi ce que vous en pensez. »

*

* *

« … Mademoiselle, j’ai lu des livres irréligieux qui m’ont troublée, un surtout, bien fait, mais si cruel et sans espérance. Je l’ai laissé là, vers la moitié, parce que je me suis dit que je n’avais pas les connaissances suffisantes pour critiquer ma lecture et la supporter. Il m’est resté des préoccupations. J’ai été un moment séduite par l’idée d’une religion sans dogme, qui ne serait qu’un élan intime de notre âme vers Dieu. En réfléchissant, j’ai compris que ce serait là une anarchie, tout le contraire d’une société religieuse et d’une morale commune. Mais ma faiblesse me ramène aux arguments que j’ai déjà réfutés. Connaissez-vous cette persécution de nous-mêmes par nous-mêmes, qui est si dure et lassante, quand on n’a pas de confidente ? Parmi mes compagnes de l’école normale, il y en a sûrement qui souffrent de la même crise que moi, et qui n’osent pas plus que moi l’avouer. Il y en a aussi qui auraient besoin d’affection, à qui je voudrais tendre la main. Pour nous, ici, les journées passent, intéressantes souvent, pleines d’une vie factice et extérieure ; mais, revenue à ma solitude du soir, je me dis que mon âme n’a pas jeté de lumière sur une âme, et n’en a reçu de personne. Aidez-moi. Le courage d’une seule suffit pour plusieurs. Je viens près de vous chercher la force de rester moi-même, d’être bonne, de me confier entièrement. »

*

* *

Mademoiselle Birot recevait aussi quelques visites. Elle avait même vu arriver, à l’école, l’avant-veille de la rentrée, un jeune homme, instituteur dans une commune d’un département voisin. « Eh bien ! ma chère, avait dit mademoiselle Renée Desforges, vous devenez célèbre. Des lettres, des visites : je ne vous envie pas, et je doute que cela vous serve. Enfin il est dans la cour ; il vous demande ; désirez-vous que je le renvoie ? – Non, je descends. – Vous n’avez pas défait votre valise ! – Je remonterai. » Ce jeune instituteur, rose et frisé, recherché dans son vêtement et son langage, parla d’abord en camarade, gentiment, et comme s’il n’avait eu, vraiment, d’autre raison de venir et de se plaire, sur cette cour d’école, qu’un attrait de jeunesse pour une fille jolie et d’esprit vif. Mais, avant de se retirer, il tendit la main, devint tout sérieux, et il avait autre chose que de l’amour dans les yeux, quand il dit : « Nous ne sommes pas trop nombreux à penser de même. Il faut que nous nous connaissions. Et puis, la bravoure, c’est si bon à voir ! »

Sur son carnet, l’adjointe écrivait : « Qu’ont-ils donc tous et toutes ? Qu’ai-je fait de si étonnant ? Pourquoi venir à moi ? Hélas ! s’ils savaient la vérité, ils verraient que je ne suis pas encore la chrétienne qu’ils s’imaginent. Ils m’obligent à me préoccuper de ces problèmes religieux ; ils ne me laissent pas de repos ; ils sont mon avancement plus que je ne suis leur conseil. Mes sœurs inquiètes, mes sœurs tendres, je souhaiterais vous rendre visite dans vos classes, dans la chambre pauvre et propre où vous trouvez le remède si doux d’abord de la solitude. Vous pleurez quelquefois. Vous portez les taquineries, les injures, les injustices, les silences de camarades que vous aimez, et l’éloignement de l’ignorance contente d’elle-même. Je ne suis que l’une de vous, et non pas celle qui a le plus souffert. Je pressens, je devine, je m’efforce, j’aspire, et je reçois la leçon des jours. J’ai été là où Dieu n’est pas : c’est affreux. Vous m’êtes envoyées pour que je connaisse une des plus belles tendresses qu’il y ait par le monde, celle qui s’alarme pour l’avenir d’une enfant étrangère, celle qui s’interroge, qui s’accuse, qui dit : « Lui aurai-je donné la force ? Les mères seront-elles mères ? Les épouses seront-elles épouses ? Quelle pureté puis-je armer ? La mienne suffit-elle, tremblante, faite d’instinct surtout et d’exemple ? » Tout l’indéfini des avenirs que je prépare est devant moi. Pour mes petites et pour moi, je sens que je dois avoir une vie intérieure, dont nous vivrons toutes. Mes sœurs, je n’ai encore prié que par surprise, dans l’émotion, et timidement. Celui qui peut la donner ou l’accroître. Et vous ne le savez pas ! Quelle sécheresse dans le monde des esprits pour qu’une goutte d’eau comme moi, préservée par je ne sais quel hasard, soit ainsi attirante et semble être une source ! »

Davidée faisait donc des visites aux parents des nouvelles élèves. On l’accueillait bien. Elle retrouvait, dans la confiance des mères et dans la facile tendresse des enfants, tout le soin et tout le souci qu’elle avait eus pour les élèves de l’an passé. Plusieurs femmes, qu’elle n’avait pas l’intention d’aller voir, l’appelaient, du seuil des portes. « Eh bien, mademoiselle ? Vous êtes donc bien fière que vous n’entrez pas ? »

Elle n’était pas fière, mais elle avait de la peine, parce que Maïeul ne lui avait pas écrit, et n’était pas revenu.

Elle fut un peu étonnée quand, une après-midi de la fin d’octobre, – il avait plu la veille et les corneilles volaient au-dessus des haies dégarnies, – la petite Jeannie Fête-Dieu, qui la guettait à sortir d’une maison près de l’église, lui dit :

– Grand’mère vous fait dire ses amitiés, mademoiselle. Il paraît qu’elle a des nouvelles. Si vous aviez le temps seulement de venir jusque chez nous ?

Quelles nouvelles ? La réponse fut prompte. Ce devait être d’une commission de Maïeul que la bonne femme s’était chargée. Davidée n’eut qu’à suivre, après l’église, le petit raidillon, puis le sentier qui traverse les genêts, sur la butte de la Gravelle, et à descendre dans la combe où le jardinet et la maison étaient cachés.

Dans son lit, qu’un rayon de soleil effleurait une demi-heure dans la journée, l’infirme, avec un brin de buis, chassait les dernières mouches qui la tourmentaient. Elle n’avait guère plus de mouvement que d’habitude, mais elle se disait mieux, et les yeux étaient vifs d’une jeunesse passante.

– Que voilà donc une année qui s’annonce bien ! dit-elle.

– Pourquoi, mère Fête-Dieu ?

– Parce que le monde s’en va vers vous comme si vous étiez le mois de mai ! « Bonjour, mademoiselle Davidée ! Venez donc jusque chez nous ! » On n’entend que cela dans les villages.

– Qu’en savez-vous ?

– Jeannie a des oreilles pour moi, et des jambes, et un cœur qui retient les mots doux qu’on dit de vous. Et que diriez-vous, mademoiselle Davidée, si je vous annonçais qu’il y a encore quelqu’un qui désire vous voir ?

La jeune fille devint triste, et dit :

– Je ne vous croirais guère.

– Mais s’il m’avait chargée d’une commission ?

– Dites, mère Fête-Dieu.

– Il ne vous a donc pas écrit ?

– Non, pas depuis qu’il est parti.

– Il a peur, parce que vous êtes savante.

– Est-ce pour cela qu’il n’est pas venu, depuis près d’un mois que je suis à l’Ardésie ? La Forêt n’est pas loin, en deux heures de chemin de fer il serait ici.

L’infirme, lentement, étendit la main, et, du bout du rameau de buis, elle toucha le bras nu de la jeune fille, comme une mère qui fait semblant de corriger un enfant.

– Vous vous défiez trop de la vie, petite.

– C’est que je la connais.

– Pas toute. Vous avez vu le pire ou à peu près. Il y a du remède pour nous et pour tous ceux de bonne volonté. Il y a du secours.

– Où est-il ?

– En paradis.

– Je ne sais pas encore le chemin.

– C’est vite trouvé. Écoutez autre chose : j’ai vu Maïeul.

– Il est venu, et n’a pas cherché à me voir ?

– Vous étiez encore en vacances. Il m’a parlé comme s’il était mon fils. Ah ! quel bel homme il était, tout ferme de visage, et habillé comme un monsieur.

– Et le cœur, mère Fête-Dieu ? Que me fait l’habit ?

– Attendez : Maïeul a si bien travaillé là-bas, qu’il a monté en grade : il est compteur depuis la semaine passée, et les gens disent déjà qu’il pourra devenir un jour compteur de levées. C’est une bonne place.

– Assurément ! Mais le cœur ? Est-il guéri de son mal ?

Jeannie, sur un clin d’œil de l’infirme, était sortie de la chambre, et son ombre s’en allait, balancée, sur les plates-bandes du jardin, jusqu’au fond qui n’était pas loin. La joie avait disparu du vieux visage, mais non le calme, ni cette sorte d’assurance qu’ont les vieilles gens très droits et qui sont déjà entrés dans la victoire de l’âme.

– Vous n’êtes pas à plaindre : il n’a qu’un peu de faiblesse, et une peur de lui-même.

– Non : d’elle !

– D’elle, si vous voulez.

Elle remuait la tête sur ses oreillers relevés, la pauvre mère Fête-Dieu, songeant : « On ne peut rien lui cacher, à cette demoiselle de l’école ! »

– Je suis sûre qu’elle lui écrit ?

– Eh bien ! oui.

– Depuis le mois d’août ?

– Avant déjà. Elle a essayé de le reprendre. Lui, il ne répond pas. Il compte les jours. Et s’il ne veut pas revenir, c’est parce qu’il a trop de respect et d’amitié pour vous.

– Il le prétend.

– Soyez-en sûre. Il a quitté l’Ardésie parce qu’il ne pouvait vivre à côté de celle qui a été son péché. À moi parlant, il a dit : « Je ne reviendrai que le jour où je pourrai dire : j’habiterai l’Ardésie et je n’y rencontrerai plus mon remords. »

– Il a dit : remords ?

– Oui, ma belle. Et c’est un homme qui ne veut pas mentir. S’il revient, il ne s’en ira plus. Vous pouvez vous fier à lui.

– Autant qu’à un homme.

– Vous dites bien : un homme. Mais l’intention est bonne. Écoutez encore ; je lui ai demandé, pour voir : « Mademoiselle Davidée pourrait bien devenir une bonne chrétienne, Maïeul ? »

– C’est en effet de ce côté-là que je vais. Qu’a-t-il répondu ?

– Il a dit : « Ça ne me fait pas peur. Si j’étais marié, je serais comme elle. »

L’adjointe se leva, et caressa la main pendante, lasse d’avoir tenu le rameau, et le visage qui était devenu grave, tout modelé par la compassion pour la jeunesse.

– Mère Fête-Dieu, je ne vous charge d’aucune réponse. Je n’écrirai, ni ne ferai écrire. J’attendrai. Je ne promets pas que je consentirai s’il me demande. Il est possible que je sois destinée à monter seule. Je ne ferai pas un pas vers lui. Je ne l’ai pas cherché ; je ne le chercherai pas s’il s’éloigne de moi…

À l’extrémité du jardin, Jeannie, qui la vit passer, s’étonna grandement que l’institutrice eût les yeux rouges, puisque la grand’mère avait parlé de Maïeul. Elle tapait sur un clou, avec le talon d’un sabot, pour bien prouver qu’elle n’écoutait pas. En voyant l’adjointe, elle cessa la démonstration, chaussa le sabot, et dit : « Bonsoir, ma pauvre demoiselle ! » Dans le village, les appels des ménagères n’eurent plus de réponse ; Davidée se contenta de faire un geste d’amitié : elle avait hâte de rentrer et de pleurer.

Elle pleura longtemps. Quelle impuissance ! À qui aller ? Il y avait donc des êtres insensibles à toute preuve d’amitié, comme cette Phrosine et son mari, incapables d’honneur, de loyauté, de justice, et d’autres étaient si faibles qu’un amour pur ne les sauvait pas lui seul, et que, même secourus ainsi, par la puissance d’une vierge, ils inclinaient au mal, ils y retournaient ! Pensées inutiles de l’été, inquiétudes perdues, tendresse vaine qui se croyait si forte ! Vivre de la sorte et parmi ces cœurs, comme cela était rude ! Essayer de les faire vivre ? N’avait-elle pas essayé ? Quelle dérision ! Et demain, dans un an, tant que l’âge de la retraite ne serait pas arrivé, c’est l’effort surhumain qu’elle devrait continuer, l’illusion dont elle devrait se contenter, l’apparence qu’elle devrait offrir à ces pères, à ces mères chargés d’enfants, et qui demandaient : élevez-les ! Deux douleurs n’en faisaient qu’une : être abandonnée ; dépenser son âme sans profit ! N’être pas heureuse et ne pas faire de bonheur ! Davidée avait ouvert le tiroir de sa table, et relu quelques-unes des lettres que des sœurs inconnues lui avaient écrites. Elle lisait partout le même mot : « Vous, la chrétienne. » Elle se rappela le mot de la mère Fête-Dieu : « Il y a du secours en Paradis. » Le chemin m’est montré, pensa-t-elle. Et elle prit le livre de prières, elle l’ouvrit, elle mit à plat dans sa main une petite image qui se trouvait là, et qui était celle du Crucifié. Un moment elle chercha sur l’image la place de son baiser, mit ses lèvres sur le Cœur blessé, et dit : « Aidez-moi bien ! »

Dans le vent froid qui soufflait, ce soir-là, elle sortit encore, et, par des chemins détournés, gagna la maison des Plaines. Celle-ci était déserte. Les pruniers n’avaient plus de feuilles. Les pyramides de poiriers, dans la nuit commençante, se levaient çà et là, rouges et jaunes comme des flammes.

XV

LA PERMISSION

Les brumes de novembre, si froides, lourdes et tenaces, corrompaient et tiraient à terre les dernières feuilles. Depuis plusieurs semaines, les poiriers n’avaient plus l’air de torches allumées. Le vent était tout le jour muré sous les nuages, et les maisons y laissaient couler et se tordre leur fumée, lorsqu’un matin, la maison des Plaines ouvrit sa porte et la fenêtre qui donnai sur le petit enclos. Mais elle ne fuma pas, et parmi toutes les voisines, et les lointaines, ce fut comme si elle était seule silencieuse. Phrosine fit le tour de la chambre, où la moisissure blanche couvrait le carreau, par plaques, de sa mousse de savon. Le chat, crevé, devenu momie, était couché sur la cendre du foyer. L’odeur de la mort avait pénétré les murs et les solives. Phrosine n’entra pas dans la pièce d’à côté ; elle se hâta de sortir, et, dans le courant glacé du brouillard, dehors, à deux pas du seuil, les bras pendants, elle écouta. Depuis une heure, Maurice Le Floch devait courir les fermes des environs, tâchant de trouver une place pour l’hiver. La valise de carton ornée de cuir de mouton gisait au milieu de la petite allée, dans l’herbe haute, que personne n’avait fauchée. D’un moment à l’autre, il pouvait revenir, avec la nouvelle souhaitée. Mais Phrosine attendait une autre visite. Pour celle-ci, elle s’était habillée et coiffée avec soin, dans la petite auberge de banlieue où elle avait couché. Il ne pouvait tarder, lui, puisqu’elle lui avait écrit deux jours plus tôt :

Monsieur Maïeul Jacquet,

compteur à l’Ardoisière et au bourg

de La Forêt, près Combrée.

« Je t’attendrai, mon chéri. Je serai à la barrière de la maison. Je veux au moins te dire adieu, car tu ne peux pas m’avoir oubliée. »

Elle ne doutait pas. Elle avait calculé qu’en descendant du train, il prendrait le tramway de la Pyramide, et qu’à midi et demi, par les chemins qui tournent entre les vergers, il apparaîtrait, et qu’elle saurait bien le retenir, et « se remettre » avec lui, ici ou là, à l’Ardésie ou à La Forêt : qu’importait ?

Elle écoutait. C’était l’heure où le dîner, dans les fermes, dans les fabriques, les chantiers, interrompt le travail. Et on aurait pu entendre le pas d’un homme dévalant de la butte du château rouge vers les champs de pierre bleue, si le vent n’avait récolté au passage tant de rumeurs de la ville, et tant de plaintes des branches, des pignons, des haies émondées au ras du sol et aiguisées en sifflets. Toute la vie passée dans cette maison était dans les yeux de Phrosine, était dans le cœur battant de Phrosine, tout le temps qu’elle avait vécu là avec Maïeul, excepté les jours où une grande peine l’avait fait pleurer : car elle ne voulait pas se souvenir de la douleur.

Et quand il fut à peu près midi et demi, un bel homme jeune tourna, du chemin invisible qui descend de la ville, dans le chemin que Phrosine ne cessait plus de regarder. Elle était venue à l’entrée du mince verger plein d’herbe, elle avait croisé ses bras sur la barrière à claire-voie. Elle était fraîche de visage, et jeune par la passion cachée ; elle se sentait puissante, puisque Maïeul venait à elle ; un sourire faible et dangereux allongeait ses lèvres.

L’adjointe, au loin, là-bas, surveillait la récréation de quelques enfants, et elle ne se doutait pas que Maïeul fût si près de Phrosine.

Maïeul, en apercevant la femme qui le guettait, avait pâli et il avait ralenti le pas. Par faiblesse et par confiance en soi, il avait obéi à l’appel de Phrosine. De loin, à peine ému, il avait dit : « Sans doute, j’irai lui dire adieu, il faut bien. » Pauvre homme qui croyais que le passé est un mort ! Depuis le matin, il voyageait vers cette minute redoutable et vers cette femme. Son inquiétude avait grandi. Maintenant, il avait Phrosine devant lui, et, la voyant en ce lieu, dans l’enclos où chaque soir, pendant des mois, il était rentré comme un homme marié qui retrouve sa femme, il était dans l’épouvante, de sentir si violente, autour de son cœur, la bataille de son sang. Sa gorge était serrée. Le sourire de Phrosine l’appelait avec une douceur affreuse, inévitable. Elle ne parla pas tant qu’il fut un peu loin, mais quand il se fut approché jusqu’à pouvoir lire dans les yeux tout éclairés et agrandis par la folie mauvaise, elle dit :

– Je savais que tu viendrais. Viens, mon grand ! On était heureux autrefois. Viens !

Elle le regarda si doux, si doux qu’il eut le cœur tout chaviré, et elle ouvrait la barrière, lentement, pour qu’il ne vît que ses yeux et n’entendît que les mots qui tiennent captif. Mais quand la claire-voie fut ouverte et le sentier libre, Maïeul regarda la terre. Il vit l’herbe haute, et les pruniers miséreux sous lesquels Anna Le Floch avait vécu les derniers jours ; et il revit en esprit l’enfant qui chassait le péché de la maison, et qui en mourait. Alors, lui qui était si faible et comme perdu, il fut soutenu par une force nouvelle. La prière de Davidée le secourait, le mérite de la petite Anna lui venait en aide. Il commença à se détourner de la femme et de la maison, et il dit :

– Je suis venu pour te dire adieu, Phrosine, et voilà qui est fait.

– Déjà ! On ne peut se quitter si vite, toi qui arrives de loin, et moi aussi ! Viens, mon Maïeul !

Elle espérait qu’il la regarderait encore une fois. Mais il se détourna tout à fait.

– Phrosine, dit-il, je ne dois plus être ce que j’ai été.

– Qui te le défend ?

– Une qui en a le droit.

– Je la connais !

– Oui, tu l’as connue : c’est ta fille qui est morte !

Il s’écartait déjà de la haie. Il allait vers l’Ardésie. Phrosine courut à lui, furieuse, criant :

– Ce n’est pas la petite, c’est l’autre ! Ah ! la canaille, elle m’a pris mon amant !

Mais elle n’essaya pas de le rejoindre. Et comme un autre homme, beaucoup plus jeune, sortait du petit chemin qui rôde autour des fermes, et débouche près de la barrière, elle cria de nouveau :

– Maurice ? T’as rien trouvé ?

– Non.

– Moi non plus ! Allons, ouste ! charge la valise et continuons le voyage !

Dans la cour de l’école, Davidée surveillait la récréation. L’heure de la classe n’était plus éloignée. Les enfants étaient presque au complet. L’une d’elles vint, effarouchée, dire à l’adjointe :

– Il y a quelqu’un, à la porte, qui vous demande.

Elle ne savait pas qui la demandait, la pauvre Davidée Birot. Mais comme il y avait un souvenir qui ne la quittait point, elle était aussi blanche que les maisons peintes de Blandes, lorsqu’elle ouvrit le portillon de châtaignier. Maïeul Jacquet s’était découvert. Il se tenait derrière le pilier, dans son costume des dimanches, et si ému, lui aussi, que les mots ne venaient pas à ses lèvres, et qu’il avait l’air d’un pèlerin devant la ville de son rêve.

– C’est moi, mademoiselle Davidée !

Elle ne souriait pas, celle-ci ; elle ne se faisait point tentatrice : elle ressemblait à une morte, parce que son destin allait être jugé par elle-même.

– Oh ! dit-elle, je ne vous attendais plus.

– Je ne pouvais revenir. Mais j’ai travaillé pour vous.

– Merci.

– Je suis compteur à La Forêt. Ils me donneront du travail à l’Ardésie quand je voudrai.

Il comprit qu’elle attendait autre chose. Après un moment, il dit :

– Mademoiselle, je peux habiter l’Ardésie à présent.

Elle ne répondit pas, mais elle commença de s’attendrir sur elle-même, comme ceux qui remontent du fond de la peine.

– Oui, à présent, je peux relouer le pavillon de la Gravelle. Mais j’ai besoin de votre permission.

Voyant que la jeune fille ne pouvait répondre, à cause du chagrin qu’elle avait encore du passé, l’homme reprit :

– Ça serait plus que mon bonheur si vous vouliez : ça serait mon salut.

Il ajouta :

– Pour ce monde et aussi pour l’autre.

Davidée leva les yeux, vers les brumes que le soleil dissipait avec effort. Puis elle répondit :

– Louez le pavillon de la Gravelle, Maïeul Jacquet.

Et la cloche sonna l’heure de la classe.

FIN

[1] Sic. (Note du correcteur –)



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