LES MILLIARDS D’ARSÈNE LUPIN - Partie 3
Écrit par LEBLANC, MAURICE
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| LES MILLIARDS D’ARSÈNE LUPIN |
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Horace était descendu de l’auto. Il avait reconnu Patricia.
– Ah ! tout va bien ! s’exclama-t-elle.
Mais elle se retourna. Une autre fenêtre s’ouvrait. Un homme sautait sur la terrasse avec des exclamations courroucées :
– Veux-tu bien rentrer !
– Laissez-vous glisser, ordonna Velmont, les mains tendues vers elle.
Sans hésiter, Patricia enjamba la balustrade et se jeta dans ces bras forts qui, une seconde, l’étreignirent passionnément avant de la déposer sur le sol.
– Maman ! Maman chérie ! balbutiait Rodolphe, en se précipitant vers sa mère.
D’en haut, Maffiano, fou de rage, menaçait. Il enjamba à son tour.
– Veux-tu te taire, Maffiano, tu cries comme un putois ! ricanait Horace. Mais au fait, tu m’offres un point de mire admirable, mon garçon ! Quel arrière-train, mazette ! À droite et à gauche pour faire pendant !
Il avait pris dans son auto le fusil silencieux. Il tira deux fois, au moment où Maffiano tournant le dos et suspendu par les mains à la balustrade allait sauter. Touché de chaque côté, Maffiano dégringola dans la rue.
– Au secours, à l’assassin ! hurlait-il.
– Mais non ! Ça cuit un peu mais ça ne tue pas. Je m’en voudrais de te voler à Monsieur de Paris ! jeta Horace en manière d’adieu.
La voiture tournait alors au coin de la rue de La Baume.
À deux heures du matin, après échange de mots de passe, elle pénétrait dans la cour illuminée de Maison-Rouge. Les vingt gardes commandés par Victoire saluèrent les arrivants de leurs acclamations. Les chiens gambadaient joyeusement autour d’eux. Horace conduisit la jeune femme et l’enfant dans une chambre toute fleurie.
– Ne bougez plus de là sans ma permission, Patricia. Toi non plus, Rodolphe, recommanda-t-il.
Les fenêtres de la chambre ne dominaient le jardin que de deux à trois mètres. En dessous, trois gardes s’organisaient pour coucher à même le gazon.
Horace mit ses deux mains sur les épaules de la jeune femme et, sans que Rodolphe pût entendre, lui demanda, la voix altérée :
– Je ne suis pas arrivé trop tard, Patricia ?
– Non, murmura-t-elle, fixant ses yeux sur les siens. Non, mais il était temps. Le délai que ce misérable m’avait accordé expirait à midi.
– Et vous étiez résolue ?…
– À mourir, oui.
– Et Rodolphe ?
– Rodolphe serait venu à Auteuil se mettre sous votre protection. Mais quand j’ai pu vous l’envoyer, j’ai été tranquille… J’ai attendu avec confiance… J’étais sûre que vous me sauveriez !
– C’est Rodolphe qui vous a sauvée, Patricia. Quel brave petit gosse !
Chapitre VI
La revanche de Maffiano
Pendant sa détention dans l’hôtel de la rue de La Baume et quelques jours avant d’être libérée par son fils et par Horace Velmont, Patricia avait écrit un nouvel article pour Allô-Police. Achetant d’une bague les bons offices d’une servante, elle avait pu le faire câbler à New York. Ce second article fit encore plus de bruit que le premier. Traduit dans toutes les langues, il passionna le monde entier. Sur la demande expresse de Velmont, Patricia n’y parlait pas de sa rencontre avec celui-ci. Mais elle s’attribuait les découvertes qu’il avait faites concernant notamment la signification réelle du nom Paule Sinner et de la lettre isolée M ainsi que l’existence d’une association appelée la Maffia.
Immédiatement cette explication proposée par Patricia fut adoptée par le public. C’était d’une clarté parfaite et d’un intérêt palpitant. La police laissa dire et laissa croire. Après l’alerte d’Auteuil, quand les inspecteurs étaient revenus au pavillon pour un supplément d’enquête, ils n’avaient pas trouvé le sieur Machin, ni la journaliste américaine, ni la vieille nourrice Victoire qui, ainsi, s’étaient affirmés suspects. Introuvables aussi les auteurs de l’agression, en elle-même inexplicable en dépit de toutes les enquêtes. Pouvait-on avouer tant de défaites ? Combien préférable de mettre toute l’affaire, ainsi que tant d’autres affaires obscures (et complètement différentes, du reste), sur le compte d’une ténébreuse Maffia et d’un chef de bande que ses exploits de cambrioleur devaient fatalement conduire au crime ! Belle occasion de ternir l’auréole de cet insaisissable personnage dont la célébrité et l’impunité semblaient un défi constant à l’autorité. La police ne manqua pas de saisir cette occasion, espérant une prompte revanche, comptant bien que les événements lui seraient propices et que les combattants de l’un ou l’autre camp, un jour ou l’autre, imploreraient sa collaboration et lui donneraient ainsi la possibilité d’entrer utilement dans la lutte et d’en tirer profit en coffrant tout le monde.
Patricia et Horace Velmont ne furent donc pas l’objet de recherches bien actives. La Sûreté avait décidé de « voir venir » et de laisser les suspects s’endormir dans une sécurité trompeuse (du moins à son égard).
En conséquence, Patricia et Horace Velmont, en compagnie de la vieille Victoire et du jeune Rodolphe, goûtèrent pendant quatre semaines un paisible repos dans le charmant domaine de Maison-Rouge au vaste parc ombreux. De ce parc, la principale avenue, sous une voûte de tilleuls, taillés en berceau, et entre des vases de pierre et des statues de marbre, bordait la Seine, devant un harmonieux panorama de prairies et de vergers en fleurs.
Dans le calme de cette retraite, Velmont coula des jours heureux. Il avait un heureux caractère qui lui permettait, quand il le voulait, de s’abstraire des plus graves soucis pour goûter le charme de la minute présente. Pour le moment, tout en se gardant avec soin, il ne voulait plus penser à Maffiano. Maffiano n’existait plus. Velmont était amoureux de Patricia. Il ne le lui disait pas. Leur intimité n’était qu’une amitié. Mais vivre auprès de la jeune femme dont il appréciait chaque jour plus le charme, l’intelligence et la juvénile gaieté, lui était très doux. Et la présence du petit Rodolphe était aussi fort douce et reposante pour Velmont. Rodolphe, ressemblant à sa mère, était un enfant charmant. En jouant avec lui, Velmont se sentait redevenir enfant. Patricia les regardait et souriait.
Cependant Velmont, on l’a vu, se gardait. Dès son arrivée à Maison-Rouge, il avait inspecté avec soin les préparatifs de défense et s’était informé de l’identité des serviteurs nouveaux engagés par la vieille Victoire.
Parmi ces serviteurs, Velmont, qui n’était jamais insensible à la séduction féminine, avait été frappé par la grâce saine et vigoureuse d’une jeune paysanne nommée Angélique, que Victoire avait promue au rang de première servante. Velmont, amoureux de Patricia, avait admiré Angélique d’une façon toute désintéressée… Mais qu’elle était amusante et jolie !… Avec ses joues fraîches, sans maquillage ni poudre de riz, avec sa taille svelte et souple, serrée dans un corsage de velours noir lacé par derrière, elle avait l’air d’une soubrette d’opéra-comique. On la voyait partout, vive, légère, active ; au potager, où elle choisissait les légumes ; au verger, où elle cueillait les fruits ; à la ferme, où elle ramassait les œufs frais pondus. Et toujours le sourire aux lèvres, les yeux pleins d’une ingénue gaieté, les mouvements harmonieux et mesurés.
– Où as-tu déniché cette belle créature, Victoire ? demanda, le premier jour, Velmont.
– Angélique ? C’est un fournisseur qui me l’a procurée.
– Des certificats ?
– Excellents. Elle a servi au château voisin.
– Quel château ?
– Celui dont on aperçoit les grands arbres, là-bas, à gauche, le château des Corneilles.
– Parfait, ma bonne Victoire. C’est toujours agréable d’avoir auprès de soi de jolies filles ! Et Firmin, le valet de chambre ?…
Dûment renseigné sur tout le personnel, Velmont avait pensé à autre chose et surtout aux agréments de l’heure présente. La saison était belle, la campagne délicieuse. Le fleuve proche était une distraction dont on ne se lassait pas. Presque tous les jours une barque portait au fil de l’eau Velmont, Patricia et son fils. Ils prenaient souvent des bains, et le petit Rodolphe, de plus en plus camarade avec Velmont, monté à califourchon sur les larges épaules de ce cher compagnon de jeux, poussait dans l’eau des hurlements de joie.
Heures de plaisirs légers et sans arrière-pensée, heures exquises où leur intimité se fortifiait et où Patricia éprouvait pour son compagnon une confiance de plus en plus complète, de plus en plus tendre.
– Qu’avez-vous à me regarder ainsi ? lui dit-il un jour où, Rodolphe étant resté avec Victoire, ils se trouvaient tous deux seuls dans la barque. Velmont, qui tenait les rames, depuis un moment sentait peser sur lui les yeux attentifs de sa compagne.
– Excusez-moi, dit-elle. J’ai cette habitude indiscrète de dévisager les gens pour tâcher de connaître leur pensée secrète.
– Ma pensée n’a qu’un secret. Je cherche à vous plaire, tout simplement.
Et il ajouta :
– Votre pensée à vous est plus complexe ; vous vous dites : qui est cet homme ? Comment s’appelle-t-il ? Est-il ou n’est-il pas Arsène Lupin ?
Patricia murmura :
– Je n’ai aucun doute à ce sujet. Vous êtes Arsène Lupin… C’est la vérité, n’est-ce pas ?
– Je peux l’être ou ne pas l’être, selon ce que vous préférez.
– Si je préférais que vous ne le fussiez pas, cela ne vous empêcherait pas d’être Arsène Lupin, si vous l’êtes réellement.
Il avoua tout bas :
– Je le suis réellement.
La jeune femme rougit, un peu suffoquée par cette affirmation.
– Tant mieux, dit-elle au bout d’un instant. Avec vous, je suis sûre de vaincre… Mais j’ai peur…
– Peur de quoi ?
– Peur de l’avenir. Votre désir de me plaire ne s’accorde pas bien avec les relations strictement amicales qui doivent s’établir entre nous.
– Vous n’avez rien à redouter à ce point de vue ! dit-il en souriant. Les limites de notre amitié seront toujours celles que vous fixerez vous-même. Vous n’êtes pas une femme que l’on peut surprendre ou séduire furtivement.
– Et… cela vous plaît ?
– Tout me plaît venant de vous.
– Tout ? Vraiment ?…
– Oui, tout, puisque je vous aime.
Elle rougit de nouveau et garda le silence.
– Patricia… reprit-il.
– Que voulez-vous ?
– Promettez-moi que vous répondrez à mon amour… sinon je me jette l’eau, déclara-t-il à moitié grave et à moitié riant.
– Je ne puis vous promettre cela, répondit-elle du même ton.
– Alors je me jette à l’eau.
Il fit comme il le disait. Il lâcha les rames, se dressa et, tout habillé, piqua une tête dans la Seine, où il se mit à nager vigoureusement. Patricia vit qu’il se dirigeait vers une barque qui, sur la droite, filait devant eux à vive allure. Elle était manœuvrée par un homme dont le dos voûté, la chevelure et la barbe blanche semblaient d’un vieillard, mais dont le coup d’aviron, vigoureux et rapide, décelait l’énergie et la décision d’un gaillard certainement dans la fleur de l’âge, mais qui avait jugé bon de s’affubler d’une perruque et d’une bosse postiche dans le dos.
– Ohé ! cria Horace Velmont, ohé ! Maffiano. Alors, tu as déjà découvert notre retraite ? Bravo.
Maffiano, lâchant à son tour ses avirons, sortit son revolver et tira. La balle fit rejaillir l’eau à quelques centimètres de la tête du nageur, qui éclata de rire.
– Fichu maladroit ! Ta main tremble, Maffiano. Envoie-moi donc ton rigolo, je t’apprendrai à t’en servir !
La raillerie exaspéra le Sicilien. Debout dans la barque, il brandit l’un de ses avirons pour assommer son adversaire. Celui-ci n’attendit pas le coup, mais s’enfonça et disparut. Au bout d’un instant, la barque de Maffiano vacilla et la tête d’Horace Velmont surgit à bâbord.
– Haut les mains ! hurlait Horace menaçant. Haut les mains ou je tire !
Maffiano ne se demanda pas avec quoi aurait pu tirer cet adversaire qui venait de faire trente mètres sous la surface du fleuve. Il leva les bras, effaré. Au même moment, sous le poids de Velmont, la barque chavira, entraînant le Sicilien.
Velmont poussa une exclamation de triomphe.
– Victoire ! L’ennemi bat en retraite ! Plongeon de Maffiano et de la Maffia ! Sais-tu nager au moins ? Mais, malheureux, tu nages comme un veau mort-né ! Haut la tête, crébleu ! ou tu avales de l’eau de Seine, ce qui t’empoisonnera, à moins que tu ne te noies avant… Ah ! et puis après tout, débrouille-toi. Tiens, voilà du secours qui t’arrive.
Sur la rive, deux hommes sautaient à l’eau et nageaient dans la direction du Sicilien, dont le courant emportait la barque. Mais, avant qu’ils ne fussent trop près, Horace, nageur émérite, gagna la berge, fouilla les vêtements déposés sur le talus et proféra :
– Deux cartes encore de la Maffia signées de Mac Allermy ! Avec celle de Maffiano et celles de Mac Allermy, de Fildes et d’Edgar Becker, ça m’en fait six ! Vivement le partage ! À moi les dépouilles de Lupin !…
Patricia, dans son embarcation, avait suivi toute la scène et s’amusait infiniment.
Elle aborda près de Velmont qui, la prenant par la taille, l’entraîna vers la route la plus proche, tandis que les trois complices prenaient pied au bas de la berge.
Et Velmont s’exclama triomphant :
– J’ai conquis ma Toison d’or, la belle Patricia ! Tout va bien. L’ennemi a mordu la poussière dans le lit du fleuve ! Suis-moi dans le mien, esclave incomparable, dont je suis le serviteur soumis ! Un peu mouillé, le serviteur, mais la flamme de l’amour le séchera !
Une charrette conduite par un paysan passait, chargée de foin. Velmont y jucha la jeune femme et s’assit près d’elle, tout en continuant de pérorer.
– Deux cartes, Patricia, quel butin !
– Que vous importe, puisque, s’ils réussissent, l’argent ne sera pas pour vous !
– Qui sait si je ne trouverai pas moyen de détourner dans ma poche le Pactole qui coulera ce jour-là et qui, du reste, viendra de ladite poche, ce qui fait que ce sera un prêté pour un rendu !
Sur la charrette, au pas philosophique d’un vieux cheval qui avançait comme s’il accomplissait le dernier voyage de sa carrière, ils firent un assez long détour.
– On arrivera tout de même à Maison-Rouge, affirma le paysan, mais c’est à la ferme que je dois emmener mon foin !
– Ah ! dit Horace, vous travaillez à la ferme de Maison-Rouge ?
– Oui. Aujourd’hui, on engrange le foin.
– Vous entendez, Patricia ? Eh bien, ça c’est le rêve ! Une grange, des prairies, du foin que l’on rentre, toutes les joies bucoliques !… Ça et la tranquillité !… Comme nous serions heureux !
– Je me méfie, dit-elle, souriant à demi.
– Et de quoi vous méfiez-vous, s’il vous plaît ?
– De votre inconstance ! On sait que vous passez facilement de la brune à la blonde !
– Depuis que je vous connais, incomparable Patricia, l’or et le bronze de vos cheveux ont fixé à jamais mon admiration ! Du reste, seriez-vous blanche, cela ne changerait rien… Une Patricia couronnée d’argent ! Quel rêve !
– Merci ! En tout cas, tenez-vous sur vos gardes, répondit la jeune femme en riant. Je suis ombrageuse et exclusive. Je n’admets pas l’apparence même d’une légèreté. Si vous êtes volage, gare !
Devisant gaiement pour cacher les préoccupations que le retour de leurs ennemis avait fait naître en eux, ils pénétrèrent dans une vaste cour bordée par des tas de fumier et des fosses à purin que délimitaient de petits rebords de cailloux cimentés. Au centre, se dressait un pigeonnier, en forme de tour tronquée, auquel s’amorçaient les arcs-boutants d’une chapelle gothique ensevelie sous le lierre et dont les arceaux se prolongeaient en arches imposantes qui portaient un aqueduc fort délabré.
Patricia, aidée de Velmont, descendit de la charrette. Dans la nuit tombante, elle se dirigea vers Maison-Rouge, pendant qu’Horace entrait dans les écuries avec le paysan qui voulait lui montrer des chevaux. Quelques minutes après, Horace à son tour traversa, pour rentrer, le petit bois et le jardin. Soudain, il pressa le pas. Il apercevait tout le personnel massé sur les marches du perron, gesticulant et très agité.
– Qu’y a-t-il ? demanda-t-il avec inquiétude.
– C’est la jeune dame ! lui répondit-on.
– Patricia Johnston ?
– Oui. On l’a vue venir de loin. Tout à coup, trois hommes sont sortis du fourré, l’ont entourée. Elle a voulu fuir. Elle a crié. Mais avant qu’on puisse la rejoindre, les trois hommes l’ont empoignée et emportée sur leurs épaules. On a entendu encore des cris, mais cela n’a pas duré.
Horace avait pâli, étreint par une affreuse angoisse.
– En effet, dit-il, j’ai bien entendu quelques cris. Mais je croyais que c’étaient des enfants… Et de quel côté se sont dirigés ces hommes ?
– Ils ont passé entre le nouveau garage et les anciennes remises.
– Donc dans le bout du jardin, vers la cour de la ferme ?
– C’est ça…
Horace ne douta pas une seconde que ce fût Maffiano et ses acolytes qui, revenant de la Seine en ligne droite, les avaient devancés à Maison-Rouge et avaient préparé le guet-apens qu’ils avaient exécuté pendant que lui-même se trouvait avec le paysan dans les écuries.
En hâte, il alla retrouver le paysan.
– Avez-vous connaissance, ou avez-vous entendu parler d’une communication quelconque partant de la ferme ou du parc et se dirigeant vers la Seine ? demanda Velmont d’une voix brève.
Le paysan n’hésita pas.
– Mais oui, je connais ça ! Il paraît même qu’aux temps jadis il y avait communication avec les Corneilles. Tenez, la belle Angélique, votre servante, qui était ici il y a un moment, va vous conduire. Elle la connaît bien. Angélique ! Angélique !
Mais la belle Angélique ne répondant pas, le paysan conduisit lui-même Horace vers le pigeonnier. Sous une des arcades de l’ancien aqueduc, y attenant, un pan de mur montrait les linges d’une issue que des moellons grossièrement entassés condamnaient.
L’existence d’un passage secret ne faisait pas de doute. Le paysan s’étonna d’y découvrir les marques d’un tout récent passage.
– On vient de passer par là, dit-il… Regardez, monsieur. On n’a même pas pris soin de bien replacer les moellons. On a tout remis au petit bonheur.
Horace et le paysan démolirent l’obstacle d’un coup d’épaule. Les moellons dégringolèrent dans un escalier obscur avec un fracas dont les échos se prolongèrent.
– Ça va loin, dit le paysan, et puis, au milieu, il y a une grille qui barre le passage.
Il alluma une lanterne. Horace en fit autant pour sa lampe de poche. Au bout de deux cents pas, la grille les arrêta. Par bonheur, la clef était sur l’autre face de la serrure ; les fugitifs avaient négligé de la retirer.
Ils reprirent leur course. Bientôt un air plus frais emplissant le souterrain annonça l’approche du fleuve. Et, tout à coup, dans l’encadrement d’une fenêtre qui n’avait plus ses vitres ni même ses boiseries et qui était la fenêtre d’une masure restée debout par on ne sait quel miracle, le dehors fut visible. Au milieu de roches luisantes de vase qui bossuaient la berge à cet endroit, la vaste nappe liquide du fleuve étincela, sous la lumière douteuse de la lune. Trois cents mètres plus loin, à gauche, se dressait un promontoire rocheux que dominaient, en arrière, les hauts peupliers d’une cour de ferme. Dans cette cour flambait un grand feu. Au-delà se profilaient les masses noires d’une colline boisée.
Horace avança avec précaution. Près du feu, une tente gonflait sa toile écrue. Au seuil de cette tente, sous la toile aménagée en store, trois hommes, en apparence des bûcherons, étaient assis sur des pliants. Un tabouret, près d’eux, portait des bouteilles et des assiettes. Les hommes mangeaient et buvaient, servis par une femme.
Horace douta un instant que ces trois individus pussent être Maffiano et ses complices. Comment auraient-ils pu oser s’installer si près de lui ! Mais il savait l’audace folle et l’imprudence de Maffiano. D’ailleurs presque tout de suite, à la lueur du feu, il le reconnut formellement, et la femme ne pouvait être que Patricia… Horace ne distingua pas son visage, mais il reconnut sa silhouette… Et il frémit de rage indignée. Une corde reliait le bras de la jeune femme au pliant de Maffiano… Pour peu que la corde fût tendue, Maffiano basculait sur son siège. Il tomba même, aux éclats de rire de ses acolytes.
Horace, qui avait laissé le paysan dans le souterrain, s’était immobilisé derrière un tronc d’arbre et demeurait invisible pour ses ennemis.
Quand ceux-ci eurent terminé leur repas et fumé leurs pipes, ils allumèrent des torches et rentrèrent sous la tente. À la lueur de leurs torches, Horace s’avisa qu’il y avait une autre tente, plus petite, derrière la première, et que la femme, son service fini, s’y retirait.
Au bout de quelques minutes, les torches s’éteignirent. Le bruit des voix et des rires cessa.
Alors Velmont s’étendit sur le sol et, à plat ventre, rampa parmi les herbes et les arbres, en choisissant les portions de terrain où le feuillage des arbres et des arbustes formait obstacle aux rayons de la lune.
Il atteignit ainsi les piquets où s’attachaient les cordages et fit le tour de la tente principale. Soudain la toile de la seconde fut soulevée. Sans hésiter, il s’y glissa.
– C’est vous Horace ? chuchota une voix à peine perceptible.
– Patricia ?
– Oui, Patricia, vite, venez !
Et quand il fut prêt à la toucher, elle ajouta :
– Je vous ai vu venir dans les ténèbres et je vous ai entendu dans le silence.
Il la pressa contre lui avec emportement. Ses lèvres à son oreille, elle dit dans un souffle :
– Fuyez… L’inspecteur Béchoux et des gens de police vous cherchent. Maffiano les a prévenus de votre présence à Maison-Rouge.
Horace Velmont étouffa un ricanement de mépris.
– Ah ! dit-il, je comprends qu’il se soit installé près de moi. La protection de la police le rassure.
– Fuyez, je vous en prie, reprit la jeune femme.
– Vous le voulez, Patricia ?
Elle murmura :
– J’ai peur… J’ai peur pour vous… Je suis à bout de forces, ajouta-t-elle.
Il la saisit dans ses bras, lui baisa les lèvres… Elle ne résista pas…
Chapitre VII
La Belle au bois dormant
La lune en son plein répandait dans une nuit molle et tiède sa calme lumière pure et comme phosphorescente. Au silence de la campagne sommeillante se mêlaient mille bruits furtifs, mille frémissements de vie montant de la terre, s’envolant des arbres où de temps à autre passait dans les branches le vol ouaté d’un oiseau nocturne. Le chuchotement d’une lointaine chute d’eau égrenait son harmonie cristalline.
La nuit sereine berçait le repos des deux amants étendus côte à côte sous la tente. Parfois, Horace, dans un demi-sommeil, étendait la main et touchait le bras de sa compagne immobile afin de s’assurer qu’elle était bien là, qu’il ne rêvait pas, car les circonstances lui paraissaient si étranges qu’il doutait de leur réalité.
Enfin, ce fut l’aube, les premiers rayons du soleil brillèrent entre les interstices des vélums. Horace se dressa à demi et, une fois de plus, posa la main sur une main abandonnée près de lui… Mais il sursauta, frémissant, effaré… la main qu’il touchait était froide, très froide… glacée…
Horace se pencha épouvanté vers la forme gisant immobile sur la couche… à la faible clarté traînant sous la tente, il vit que le visage était recouvert d’un voile de gaze légère et que, dans la poitrine à demi nue, sous le sein gauche, un poignard était planté… Crispé par l’horreur, il se pencha davantage, colla son oreille sur la peau glacée… On n’entendait plus les battements du cœur.
Ainsi, comme on passe de la veille au sommeil, avait-elle passé de la vie à la mort… une mort si foudroyante que la blessure fatale ne l’avait qu’à peine fait tressaillir dans les bras de son amant, qui ne s’en était pas aperçu.
Horace bondit vers la tente voisine. Maffiano et ses hommes n’y étaient plus. Sans perdre de temps, il courut jusqu’à Maison-Rouge chercher de l’assistance.
Dans le vestibule de la maison, il rencontra Victoire qui sortait pour une inspection matinale.
– Ils l’ont tuée, lui dit-il, les larmes aux yeux.
Victoire demanda naïvement :
– Et elle est morte ?
Il la regarda interloqué.
– Oui, elle est morte.
La vieille nourrice haussa les épaules.
– Pas possible !
– Puisque je te le dis, un couteau en plein cœur.
– Et moi, je te dis : pas possible.
– Pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce que cela signifie ? Tu as une preuve ?
– Cela signifie que je suis sûre qu’elle n’est pas morte… Et une intuition de femme, ça vaut toutes les preuves.
– Et que me conseille ton intuition de femme ?
– De retourner là-bas, de soigner la blessée et de ne pas la quitter, pour la défendre si on l’attaque de nouveau.
Elle s’interrompit. Un coup de sifflet strident vibrait quelque part dans le parc.
Horace Velmont sursauta, stupéfait.
– Qu’est-ce que cela signifie ? Le signal de Patricia.
– Alors, tout va bien, s’écria Victoire triomphante, tu vois bien qu’elle n’est pas morte et qu’elle a échappé à Maffiano et à ses complices.
Transfiguré par la joie, Horace se pencha par la fenêtre ouverte et prêta l’oreille.
Au même instant, un rugissement de bête fauve ample et rauque se fit entendre, roula dans l’espace, se prolongea et s’éteignit.
La vieille nourrice instinctivement se signa comme elle eût fait pour le tonnerre.
– C’est la tigresse, dit-elle. Oui, on m’a raconté hier qu’une tigresse s’est échappée, il y a quelques jours, d’une ménagerie ambulante et s’est réfugiée dans ce qu’ils appellent par ici la forêt vierge du château des Corneilles. On a fait une battue, elle a été blessée, ce qui la rend furieuse et plus dangereuse. Si elle rencontre Patricia…
Horace sauta par la fenêtre et courut vers la vieille chapelle où se trouvait l’entrée du souterrain. Il le parcourut à toute vitesse. Quand il en déboucha, il entendit du côté du promontoire des cris de femme et des coups de sifflet répétés mêlés aux rugissements du fauve.
Un nouveau rugissement, mais plus proche. La bête venait vers Maison-Rouge. Velmont traversa en courant les prairies voisines du promontoire, s’élança vers les tentes et fut stupéfait de les trouver abattues. Ce n’était plus qu’un amoncellement de toiles, de piquets et de sièges, comme si un cataclysme eût passé par-là.
Cependant, sur le fleuve proche, Horace distingua une barque qui sans bruit glissait en s’éloignant. Trois hommes la montaient qu’il reconnut du premier coup d’œil.
– Eh ! Maffiano ! cria-t-il, qu’as-tu fait de Patricia ? Tu l’as frappée, assassin ! avoue ! Est-elle morte ? Où est-elle ?
L’homme en barque haussa les épaules.
– Je n’en sais rien ! Cherche-la ! Elle était encore vivante, mais la tigresse nous a assaillis, a jeté bas notre installation, et je crois bien que Patricia a été emportée par elle. Cherche-la, ça te regarde.
La barque disparut sur le fleuve.
Horace, dominant son angoisse, écouta, regarda. Il ne vit rien, n’entendit plus de coups de sifflet, plus de rugissement… Partout un calme qui lui parut sinistre.
Alors, suivant le conseil du bandit, il chercha. À quelque distance s’étendaient en masse sombre les bois qui entouraient le château des Corneilles. Il y entra par une brèche du mur. Les arbres étaient clairsemés, tout d’abord, la forêt vierge, lui avait-on dit, ne commençant qu’à une certaine distance des alentours immédiats du château.
Un nouveau rugissement s’éleva à deux cents mètres au plus. Velmont s’arrêta, inquiet malgré son courage. Sans aucun doute la bête l’ayant flairé accourait à sa rencontre. Il réfléchit rapidement. Que pouvait-il faire ? Il n’avait pour se défendre qu’un revolver de petit calibre. Du reste, comment viser si la tigresse surgissait soudain de l’épaisseur du taillis ?
Des bruits de feuilles foulées, de branchages froissés… de plus en plus près. La bête approchait. Il entendit son feulement sourd, son souffle rageur, sans pouvoir la distinguer.
Mais elle le voyait sûrement, elle, et s’apprêtait à bondir sur sa proie.
Horace s’élança avec une agilité d’acrobate. Il s’accrocha d’un coup à une branche d’arbre assez haute et se rétablit sur ses poignets. Il sentit, non pas un croc, mais le choc puissant d’un mufle chaud qui heurtait sa jambe. Il se dressa sur sa branche, réussit à saisir une autre branche plus élevée et ainsi il grimpa aisément jusqu’à une hauteur inaccessible.
La tigresse, après son premier assaut infructueux, ne tenta pas de nouvelles attaques. Bientôt Horace la devina qui partait, trottinant vers la forêt, et il l’entendit grogner de colère. Puis il y eut encore un rugissement, puis des craquements sourds d’os broyés.
Horace frissonna d’horreur. La bête avait-elle vraiment surpris Patricia sous la tente, et était-ce vers son corps déchiqueté qu’elle était retournée ? Si cela était, il aurait beau exposer sa vie… la morte ne pouvait plus être secourue.
Impuissant, malade d’émoi, rongé d’angoisse, il attendit deux heures avant de descendre de son arbre. Attente interminable et si cruelle que soudain il n’eut plus la force de la supporter. Au mépris du danger, il se laissa glisser de branche en branche et, son revolver à la main, s’enfonça dans le taillis.
Il eut même l’audace de gagner la lisière plus dense de la forêt qu’il explora. Mais il ne trouva rien, malgré ses investigations. Des vols de corbeaux s’abattaient dans les clairières et devant lui couraient et s’enfuyaient tous les petits fauves des bois. Mais de la tigresse nulle trace.
Il chercha longtemps, en vain, las et désespéré, harcelé par les moustiques, accablé par la chaleur immobile et oppressante, accrue vers la fin du jour par une menace d’orage.
Épuisé, enfin, il regagna Maison-Rouge comme les premiers éclairs déchiraient l’horizon, suivis de la voix solennelle de la foudre.
Il ne dîna pas. Les nerfs un peu calmés par le ruissellement de la pluie, il s’étendit sur son lit. Mais ce fut inutilement qu’il essaya de dormir. Son cerveau enfiévré évoquait chaque instant de la nuit où il avait tenu dans ses bras sa bien-aimée Patricia. Il imaginait ce qui s’était produit durant son sommeil. L’assassin se glissant dans l’ombre, à tâtons, son poignard à la main et frappant Patricia sans soupçonner sa présence, à lui, Horace Velmont… Et peut-être Patricia avait-elle eu ce suprême courage de ne pas faire un geste qui pût détourner vers lui le danger… Elle l’avait sauvé en mourant… Comme elle l’avait aimé !
Mais il y avait autre chose… La situation était trouble, inexplicable. Que signifiait ce coup de sifflet, cet appel évident lancé par Patricia ? Pour appeler, il fallait qu’elle fût vivante… Horace espérait… Oui, il y avait vraiment là des éléments incompréhensibles qui permettaient un certain espoir…
L’orage redoublait et, dans le fracas des coups de tonnerre qui ébranlaient l’espace, tout à coup les trois chiens de garde se mirent à hurler en sinistre concert de folie. Ils durent rompre leurs chaînes car Horace les entendit galoper comme des bêtes en délire, à travers le parc, se poursuivre entre eux et poursuivre on ne sait quels fantômes déchaînés à travers les arbres et les buissons et jusque dans la cour de la ferme. C’était un vacarme de cauchemar, un tumulte fou, mystérieux et tragique.
On eût dit que le camp retranché que formait le domaine était attaqué par des hordes de cavaliers barbares qui fonçaient sabre au poing parmi la ligne des défenseurs. Horace Velmont s’hallucinait dans l’ombre nocturne, il les devinait, il les voyait brandissant des lames et des torches, donnant la mort et allumant l’incendie… Et toujours ces aboiements furieux, ces cris frénétiques, auxquels se mêlait parfois la plainte effarée de la proie pourchassée… et puis, là-bas, le rugissement rageur de la tigresse.
Horace appela les chefs des escouades de défenseurs. Ils veillaient, mais eux non plus ne comprenaient rien à ce qui se passait.
Ils avaient tenté une sortie, mais dans la nuit noire et sous la pluie diluvienne n’avaient pu aller loin et du reste n’avaient rien vu… Et un vent de folie continuait à balayer les jardins, évoquant dans sa véhémence insolite le maléfique passage du Chasseur damné des anciennes légendes.
L’aube calma peu à peu la tourmente… Les chiens bondissaient encore par élans désordonnés et comme impulsifs. L’orage s’était apaisé, les averses denses s’étaient atténuées en une pluie hésitante et délicate, qui semblait avoir pour mission d’arroser le champ de bataille. Et le jour s’affirma, dissipant les cauchemars, pacifiant les gens et les bêtes. Les chiens grondaient encore mais sans conviction, en quelque sorte avec réserve, inquiets sur la distribution inévitable de coups de fouet, qui suivrait leur démence de la nuit… Elle leur fut faite généreusement par le maître lui-même qui passa sur eux ses nerfs exaspérés.
– Et tout ça, pourquoi ? disait-il. Pour quel monstre antédiluvien ? Pour quel dragon volant ? Pour quelle chimère apocalyptique ?… Bigre ! que vois-je ?
C’était un caniche, un caniche agonisant, à la tête écrasée, au ventre béant, dont les pattes encore tressaillantes comme des branches au souffle du vent s’embarrassaient dans l’écheveau livide des intestins dévidés.
Lupin saisit le petit cadavre par les oreilles, et le brandissant comme un trophée le montra à ses hommes, en s’écriant :
– Tenez, regardez, voilà la bête fauve qu’ils ont forcée dans leur chasse à courre.
L’un des hommes examina la bête morte et déclara :
– Sapristi, c’est le cabot à la Belle au bois dormant !
– Quoi ? La Belle au bois dormant ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Mais oui, la dame qui dort depuis un siècle dans le château abandonné !
– Quel château ?
– Le château des Corneilles, là, dans les bois, après le promontoire.
– Et il y a une dame qui dort depuis un siècle ? Tu dérailles ! C’est un conte de fée.
– J’en sais rien. Paraît qu’il y a une dame qui dort…
– Tu la connais ?
– Personne ne la connaît. Mais j’ai interrogé les gens du village qui m’ont dit ça… on en parle beaucoup dans la région.
– Qu’est-ce qu’on raconte ?
– Que son grand-père, au temps de la Révolution, a participé à la condamnation de Louis XVI et de la famille royale. Alors, en expiation, elle a vécu dix ans à genoux devant le calvaire aux Corneilles et, depuis, elle dort.
– Seule dans ce château ?
– Seule.
– Pourtant elle mange, elle boit !…
– On ne sait pas.
– Elle se promène ?
– Quelquefois elle va au village, mais ceux qui l’ont rencontrée savent très bien qu’elle ne se réveille pas et qu’elle dort en marchant, tout en ayant les yeux ouverts, des yeux comme ceux des somnambules qui regardent sans voir… Moi, je ne l’ai pas rencontrée, mais la chose est certaine…
Horace Velmont demeurait pensif. Il conclut :
– J’irai tantôt m’excuser auprès d’elle de la mort de son pauvre caniche. Où est-il, exactement, le château ?
– Oh ! ce château est une baraque, tout en ruines, réparée avec des planches, entourée d’un bois qu’on appelle la Forêt Vierge.
– Et elle n’y reçoit personne, tout en dormant ?
– C’est très rare. Pourtant à ce qu’il paraît, l’autre jour, un dompteur avec un huissier sont venus réclamer une tigresse échappée d’une ménagerie foraine. On l’avait cherchée partout. On avait fait des battues avec tous les chasseurs du pays. Finalement on a su qu’elle avait été vue dans les bois des Corneilles, mais la dame qui dort a répondu à l’huissier : « Oui, je l’ai recueillie, blessée par une balle et furieuse. Elle est dans ma forêt, guérie mais toujours furieuse. Allez la prendre ! »
« L’huissier court encore…
L’après-midi, Velmont fit mettre le cadavre du caniche dans une bourriche de paille, et l’emportant s’en fut vers le promontoire, puis vers les grands bois de la colline. Un chemin boueux et plein d’ornières montait vers les douves comblées que surplombait la terrasse d’une barbacane à demi couverte de bois taillis et de chênes. Après quoi, au bout d’une pelouse verte, où se dressait un vieux calvaire rongé par les siècles, moutonnaient des flots de lierre, sous lesquels on pouvait discerner les lignes confuses d’une construction aux trois quarts écroulée et dont les pierres avaient roulé au loin par blocs, à présent enchaînés eux aussi par le lierre et feutrés par la mousse.
Un signe pourtant d’existence et d’hostilité pour les visiteurs. De tous côtés se dressaient des poteaux avec des inscriptions peintes en blanc sur le noir du tableau :
Propriété particulière.
Entrée interdite.
Chiens dangereux.
Pièges à loups.
Aucune porte visible, aucune entrée apparente. Parmi les ronces, on accédait à une fenêtre par des vestiges de marches moussues. À l’intérieur, rien que des salles désertes, sans plafond, avec, comme parquet, l’herbe, les plantes vivaces et des flaques de boue. Un sentier, si l’on peut dire, serpentait à travers les ruines. Ainsi parvint Horace à une longue baraque goudronnée plantée au milieu d’une salle et qui lui parut le seul lieu habitable.
Il ouvrit la porte et appela :
– Y a-t-il quelqu’un ?
À l’arrière de la baraque, il y eut un bruit de porte qui se referme en claquant.
Il se dirigea de ce côté, traversa une pièce étroite où il y avait un lit de camp, et pénétra dans une cuisine où sur une table de bois, sur une lampe à alcool, des pommes de terre bouillaient dans l’eau d’une casserole à côté d’une écuelle de lait.
La Belle au bois dormant, surprise par l’intrus, avait pris la fuite, laissant là son repas.
Horace voulut poursuivre son chemin mais s’arrêta net. En face de lui, à deux pas, le mufle d’un fauve lui barrait le passage.
Chapitre VIII
Un nouveau combattant
Derrière la bête, dans la cour, on voyait les arbres d’une forêt épaisse serrés les uns contre les autres et formant une muraille végétale. Une étroite brèche la trouait, tunnel obscur creusé dans les branches et les feuilles. La vieille châtelaine des Corneilles avait dû s’éloigner par cette issue. La tigresse, après l’avoir conduite, s’en revenait au-devant du visiteur indésirable.
L’homme et la bête, un moment, se regardèrent, immobiles. Horace Velmont, plutôt mal à l’aise, se disait :
– Mon garçon, si tu bouges, sa patte, toutes griffes tendues, te griffe et t’arrache la tête.
Cependant, il ne baissait point les yeux. Il expérimentait son propre sang-froid en face d’un péril inhabituel, pas mécontent au fond de la rencontre qui lui permettait de se trouver en présence d’un grand fauve et de tenir bon. Quel excellent exercice de volonté et de « self-control » !
Une minute longue comme un siècle s’écoula… Il tenait bon !… la peur, qui l’avait d’abord presque dominé, à présent se dissipait. Il attendait l’attaque… l’espérait presque…
Soudain, comme domptée par l’implacable regard qui ne la quittait point et lui imposait la volonté de l’homme, la bête, en grondant sourdement, fit demi-tour et, humant l’air, sembla se disposer à s’éloigner par le tunnel de verdure. Velmont, alors, sans la quitter des yeux, recula de deux pas, sur la table de cuisine saisit une écuelle remplie de lait qu’il tendit avec précaution du côté de la tigresse. La tigresse eut une hésitation puis se décida et, faisant si l’on peut dire des manières, elle vint boire. En trois ou quatre coups de langue, elle vida l’écuelle. Puis, apaisée, elle revint jusqu’à la brèche où elle renifla, sur le gazon humide, les traces de la vieille dame partie par là. Horace nota que la tigresse boitait encore légèrement de l’arrière-train, à cause de la blessure qu’elle avait reçue lors de la battue et il en conclut qu’elle avait été soignée par l’étrange recluse des Corneilles et s’était attachée à elle.
Vivement, ne voulant pas s’exposer à une saute d’humeur de la bête, il ferma la porte sur lui, retraversa la baraque et, le revolver au poing, retourna vers le manoir de Maison-Rouge, tout en surveillant la route derrière lui. Tout compte fait, il était assez satisfait de sortir de l’aventure sain et sauf.
Deux jours plus tard, il eut le courage d’explorer le bois impénétrable et, à nouveau, il s’introduisit dans la vieille demeure mystérieuse. Mais cette fois elle semblait abandonnée. Il ne rencontra ni la Belle au bois dormant ni la tigresse. Il appela. Aucun bruit. Il portait à la main un lourd couteau à lame triangulaire et affilée… Son but, c’était d’attirer le fauve et de l’éventrer… Ainsi la victime serait vengée ! Car, à force de réflexions, il avait acquis cette triste conviction que Patricia vivait encore quand au matin il l’avait quittée stupidement, la croyant morte. Par la suite seulement la tigresse l’avait tuée et emportée dans quelque repaire creusé sous les feuilles mortes. Et Velmont eût voulu aussi découvrir la retraite de Maffiano et le châtier. Mais rien ne lui révéla la présence des trois bandits… Des heures, il erra en vain, avide de vengeance et de massacre.
Il rentra las et déçu. Mais Victoire, à qui il confia l’affreuse certitude où il était concernant le sort de Patricia, secoua la tête avec incrédulité et lui répondit :
– Je ne change pas d’idée : elle n’est pas morte ! La bête ne l’a pas tuée, et Maffiano pas davantage.
– Et comme preuve, toujours ton intuition féminine, railla tristement Velmont.
– Cela suffit. Du reste, Rodolphe est parfaitement tranquille. Il ne s’inquiète pas de l’absence de sa mère. Il l’adore, il est nerveux et sensible… Si sa mère était morte, il en serait averti…
Velmont haussa les épaules.
– De la seconde vue… tu crois à cela ?…
– Oui ! dit la vieille femme avec conviction.
Il y eut un silence. De nouveau, Velmont espéra… mais n’était-ce pas folie ?… Avec irritation, il reprit :
– J’ai pourtant, cette nuit-là, tenu dans mes bras une femme bien vivante… qui au matin était morte…
– Oui, mais pas la femme que tu crois.
– Qui alors ?
Victoire eut un regard autour d’elle et baissa la voix.
– Écoute ; depuis cette fameuse nuit, Angélique, la femme de ménage, a disparu. Or, j’ai appris de source certaine que cette Angélique avait été la maîtresse de Maffiano. Elle connaissait ses complices. Elle faisait leur cuisine et chaque soir allait les rejoindre.
Horace réfléchit un moment.
– Alors, c’est Angélique qui aurait été tuée ? Je veux bien, moi… Mais, dans ce cas, explique-moi un peu pourquoi Angélique aurait pris la place de Patricia ? Pourquoi elle m’aurait attiré dans la tente ? Pourquoi Maffiano l’aurait-il assassinée ?… Pourquoi ?… Pourquoi ?…
– Angélique a saisi l’occasion de se rapprocher de toi… ce qu’elle désirait faire depuis longtemps… tu ne voyais pas les regards qu’elle te lançait…
– Alors, tu crois qu’elle était amoureuse de moi ? C’est flatteur !… Et Maffiano l’a tuée par jalousie… Pauvre type… C’est vrai qu’il n’a pas de veine avec ses bien-aimées… Chacune d’elles me préfère… Patricia… Angélique… Mais pourquoi ne m’a-t-il pas tué moi-même ?
– Ne m’as-tu pas dit que tu lui avais pris la carte lui donnant droit au partage final… Il a craint de ne pas la trouver sur toi, et toi mort de ne jamais la retrouver… Et puis, on a beau être un bandit déterminé, on n’ose pas comme ça tuer… Horace Velmont…
Il secoua la tête.
– Tu as peut-être raison… Mais, tout de même, je ne m’y fierais pas trop. Enfin, admettons… Tu en as de la déduction et de la logique, ma bonne Victoire !…
– Ainsi, tu me crois ? Tu es convaincu ?
– Tes arguments me semblent indiscutables, et je les avale tout crus, c’est plus commode. Pauvre Angélique, tout de même !…
Il plaignait la servante sauvagement assassinée par une brute, mais avec un espoir frémissant il se disait que Patricia était vivante…
Dans la nuit qui suivit cette conversation, Velmont fut réveillé par la vieille nourrice.
Il se dressa dans son lit et, se frottant les yeux, il l’apostropha :
– Dis donc, tu deviens tout à fait loufoque ? À moins que tu n’aies quelque nouvelle intuition de femme à me communiquer !… À quatre heures du matin, tu me réveilles ! Tu es dingo, ou bien il y a le feu !
Mais il s’interrompit en voyant le visage bouleversé de Victoire.
– Rodolphe n’est pas dans sa chambre, dit-elle pleine d’émoi. Et je crois bien que ce n’est pas la première nuit qu’il s’absente ainsi…
– Il découche ! À onze ans ! Enfin, il faut bien que jeunesse se passe. Tout de même, il commence de bonne heure… Et où crois-tu qu’il aille ? À Paris ? À Londres ? À Rome ?
– Rodolphe adore sa mère. Je suis persuadée qu’il a été la retrouver, ils ont rendez-vous, c’est sûr…
– Mais par où sortirait-il ?
– Par la fenêtre. Elle est ouverte.
– Et les chiens de garde ?
– Ils ont aboyé il y a une heure, sans doute à son départ… et on me dit qu’ils aboient à cinq heures du matin, ce qui indique le moment de son retour, chaque nuit c’est pareil…
– Du roman, ma pauvre Victoire ! N’importe, je me rendrai compte…
– Autre chose, continua la vieille nourrice. Trois hommes rôdent autour du domaine. Je le sais.
– Des satyres qui courent après toi, Victoire.
– Ne plaisante pas, ce sont des policiers. Les gardes ont repéré un de tes pires ennemis, le brigadier Béchoux.
– Béchoux, un ennemi ! Tu en as de bonnes ! À moins qu’à la préfecture on n’ait décidé mon arrestation. Pas croyable ! Je leur rends trop de services.
Il réfléchit, le sourcil froncé.
– Tout de même, j’ouvrirai l’œil… Va-t’en. Halte ! Un mot encore… On a touché à mon coffre-fort qui est là ! Les trois boutons qui commandent le mot ont été dérangés.
– Personne n’est entré ici que toi et moi. Comme ce n’est pas moi…
– Alors, c’est moi qui aurais oublié de remettre les chiffres en place. Rends-toi compte que c’est grave. Là se trouvent mes instructions, mon testament, les clefs de mes divers coffres, des indications qui permettraient de découvrir mes cachettes et de tout rafler.
– Vierge Marie ! s’exclama la nourrice en joignant les mains.
– La Vierge Marie n’a rien à faire là-dedans. C’est à toi de faire bonne garde. Sinon, tu risques gros.
– Quoi ?
– Ton honneur de jeune fille, dit froidement Horace.
Le soir même, Horace, montant dans un arbre, se plaça en vigie à la grille du parc, du côté de la ferme.
Dissimulé dans le feuillage, il attendit patiemment. Cette attente fut récompensée. Minuit n’avait pas sonné à l’église qu’un galop feutré et coupé d’un bond par-dessus la clôture passa non loin de lui. Il entrevit la forme souple et allongée d’un grand fauve. Les chiens hurlèrent dans le chenil, Horace descendit de son arbre, courut jusqu’à la fenêtre de Rodolphe, dont il approcha sans bruit.
La fenêtre était ouverte et la chambre éclairée. Deux ou trois minutes s’écoulèrent. Le guetteur entendait la voix de l’enfant… Puis soudain il vit la tigresse qui revenait vers le balcon par où elle avait dû pénétrer. Énorme, apocalyptique, elle posa ses pattes sur le barreau supérieur de la balustrade. Sur son dos Rodolphe était allongé ; cramponné des deux bras au cou monstrueux… il riait aux éclats.
D’un bond, la bête sauta dans les massifs et s’en alla au grand trot avec son fardeau toujours riant. De nouveau, les chiens aboyèrent furieusement.
Alors, Victoire sortit de l’ombre de la véranda où elle était dissimulée.
– Eh bien ! tu as vu ? dit-elle pleine d’alarme. Où cette bête sauvage va-t-elle porter le pauvre gosse ?
– À sa mère, parbleu !
– C’est-il Dieu possible ?
– Patricia a dû, avec la dame des Corneilles, soigner la bête blessée, la guérir, et la tigresse, déjà à moitié apprivoisée et reconnaissante, s’est attachée à elle et lui obéit comme une chienne fidèle.
– On en voit des choses ! s’exclama Victoire admirative.
– C’est comme ça avec moi ! dit Velmont avec modestie.
Il traversa au pas de course la ferme, puis les prairies qui conduisaient au château des Corneilles. Il suivit l’avenue à demi effacée, escalada la fenêtre de la baraque… et poussa une exclamation de joie éperdue. Assise dans un fauteuil du salon, Patricia tenait son fils sur ses genoux et le couvrait de baisers.
Valmont s’était approché et regardait la jeune femme avec extase.
– Vous… vous… balbutia-t-il… Quel bonheur !… Je n’osais pas espérer que vous fussiez vivante ! Qui donc a été tué par Maffiano ?
– Angélique.
– Comment était-elle venue sous la tente ?
– Elle m’a fait fuir et a pris ma place. C’est seulement après que j’ai compris pourquoi ! Elle aimait Arsène Lupin, acheva Patricia, les sourcils froncés.
– On peut choisir plus mal, dit Velmont, d’un air détaché.
– Saïda, la tigresse, l’a trouvée agonisante sous la tente abattue et l’a emportée, sans que je puisse intervenir. Ce fut affreux.
Patricia frissonna.
– Où est Maffiano ? Où sont ses complices ?
– Ils rôdent encore aux alentours, mais avec prudence. Ah ! les misérables !…
Elle reprit son fils et l’embrassa passionnément.
– Mon chéri ! Mon chéri !… Tu n’as toujours pas peur, n’est-ce pas ? Saïda ne t’a pas fait de mal ?
– Oh ! pas du tout, mère. Elle court doucement, pour m’éviter les secousses, j’en suis sûr… Je suis aussi bien que dans tes bras.
– Enfin, vous vous entendez bien, toi et ta bizarre monture. C’est parfait, mais il faut dormir un peu, maintenant. Et Saïda, aussi, doit dormir. Conduis-la jusqu’à sa niche.
L’enfant se mit debout, prit la monstrueuse bête par une oreille et la tira vers l’autre bout de la chambre, où un matelas était disposé dans un placard, près de l’alcôve, où se trouvait le lit de Patricia.
Mais Saïda, à mesure qu’elle avançait, opposait à l’enfant une évidente mauvaise volonté, qui se traduisit par un grondement irrité. À la fin, elle s’immobilisa et, accroupie sur ses hanches, devant le lit de sa maîtresse, la tête au niveau des pattes, elle se mit à gronder de plus belle, tout en battant le parquet d’une queue furieuse.
– Eh bien ! Saïda, fit Patricia en se levant de son siège, qu’y a-t-il donc, ma belle ?
Horace regardait la tigresse avec attention.
– On dirait, observa-t-il, que des gens sont cachés sous votre lit, ou du moins dans l’alcôve. Saïda les a repérés.
– Est-ce vrai, Saïda ? dit Patricia.
La bête énorme répondit d’une voix plus rageuse et, se remettant sur ses pattes, bouscula de son mufle puissant le lit dont le fer alla buter contre le mur latéral.
Un triple cri de terreur retentit, poussé par des gens effectivement cachés sous le lit et à demi découverts à présent.
D’un bond, Patricia s’élança au secours des intrus, suivie d’Horace qui s’exclama :
– Allons, parlez donc, sinon vous êtes fichus ! Combien êtes-vous ? Trois, n’est-ce pas, dont l’illustre Béchoux ? Allons, réponds, policier de mon cœur.
– Oui. C’est moi, Béchoux, déclara le policier, toujours par terre et terrifié par Saïda hérissée et grondante.
– Et tu venais pour m’arrêter ? poursuivit Velmont.
– Oui.
– Arrête d’abord Saïda, mon vieux. Peut-être qu’elle se laissera faire. Vraiment t’as pas de veine ! Veux-tu qu’elle s’en aille ?
– Ça me ferait plaisir ! dit Béchoux avec conviction.
– Alors, je ne peux rien te refuser, doux ami ! On va te satisfaire. Du reste, ça vaudra mieux, sans ça j’aurais peur pour l’intégrité de ton beau physique ! Allons, Patricia Johnston, veuillez nous débarrasser de votre garde du corps.
La jeune femme, une main sur la tête de la tigresse, qui se frottait contre elle avec un ronronnement pareil à celui d’une machine à vapeur, appela :
– Rodolphe ! Mon chéri !
L’enfant vint se jeter dans ses bras, puis Patricia ordonna, avec un geste vers le dehors :
– Saïda, c’est l’heure de reconduire ton petit maître. Va, Saïda ! va, ma belle ! et tout doucement, n’est-ce pas ?
La tigresse avait paru écouter avec attention. Elle regarda avec un visible regret Béchoux, à qui elle eût aimé goûter, mais docile, se décida à obéir, fière du reste de la mission qu’on lui confiait. Elle avança pas à pas devant Rodolphe et lui tendit son dos puissant. L’enfant s’y hissa, lui donna une petite tape sur la tête, lui noua les bras au cou et cria :
– En avant !
L’énorme bête prit son élan et en deux foulées fut hors de la pièce. Un moment plus tard, là-bas, les chiens aboyèrent dans la nuit.
Horace prononça :
– Vite, Béchoux, sors de sous le plumard avec tes petits amis. Dans dix minutes, elle sera de retour. Mais dépêche-toi donc ! Tu as un mandat contre moi ?
Béchoux se remettait sur les pieds, ses acolytes firent de même.
– Oui, toujours le même, dit-il en s’époussetant.
– Il doit être un peu fripé, ton mandat ; et un autre contre Saïda ?
Béchoux, vexé, ne répondit pas. Horace croisa les bras.
– Fourneau, va ! Alors, tu t’imagines que Saïda va se laisser mettre le cabriolet de fer aux pattes si tu n’as pas un document signé par qui-de-droit ?
Il ouvrit la porte vers la cuisine.
– File, mon garçon ! File avec tes petits camarades ! File comme un zèbre ! Saute dans le premier train et va te ficher au lit pour te remettre ! Mais pas dessous, cette fois ! Suis mon conseil, c’est celui d’un ami. File, sans quoi Saïda s’offrira un bifteck de policier comme petit déjeuner !
Les deux petits camarades avaient déjà décampé. Béchoux se préparait à les imiter, mais Horace le retint.
– Un mot encore, Béchoux. Qui t’a fait nommer inspecteur ?
– Toi. Et ma gratitude…
– Tu la manifestes en voulant m’arrêter. Enfin, je te pardonne… Béchoux, veux-tu que je te fasse nommer brigadier ? Oui !… Alors, rendez-vous à la Préfecture de Police, demain matin samedi, à onze heures et demie. Et demande à tes chefs de te donner carte blanche. J’ai besoin de toi… Tu as compris ?
– Oui. Merci ! Ma gratitude…
– File !
Béchoux avait déjà disparu. Horace se retourna vers Patricia.
– C’est donc vous, la Belle au bois dormant ? demanda-t-il.
– Oui, c’est moi. Je suis Française par ma mère, et la vieille dame qui habitait ici, non pas folle, mais bizarre, est ma parente. À mon arrivée en France, je suis venue la voir. Elle s’est prise d’affection pour moi. Bientôt, malheureusement, elle est tombée malade et elle est morte presque tout de suite en me laissant ce vieux domaine ruiné et abandonné… J’y suis venue m’établir en me servant de la légende qui l’environnait pour me défendre contre la curiosité. Personne du pays n’aurait osé s’introduire ici…
– Je comprends, dit Horace. Et vous vous êtes arrangée pour me faire acquérir Maison-Rouge à cause de la proximité… Vous aviez une retraite sûre et vous saviez que Rodolphe chez moi serait bien soigné… sans être loin de vous. C’est cela, n’est-ce pas ?
– C’est cela, dit Patricia. Et j’étais heureuse aussi de ne pas être trop loin de vous, ajouta-t-elle les yeux baissés.
Il eut un mouvement pour la serrer dans ses bras, mais se contint. La jeune femme semblait peu disposée aux effusions tendres.
– Et Saïda ? demanda-t-il.
– C’est facile à comprendre. Échappée de la ménagerie foraine, blessée lors de la battue organisée contre elle, elle s’est réfugiée ici, où je l’ai pansée et soignée. Reconnaissante, elle m’a voué une affection fidèle. Sous sa protection, je ne crains plus rien de Maffiano.
Après un silence, Horace s’inclina vers Patricia.
– Quelle joie de vous retrouver. Patricia ! Je vous ai crue morte… Mais pourquoi ne pas m’avoir rassuré plus tôt ? ajouta-t-il avec un peu de reproche.
La jeune femme, un moment, demeura muette, les yeux clos, la figure figée en une expression presque hostile.
Enfin elle répondit :
– Je ne voulais plus vous revoir. Je ne peux oublier que vous en avez choisi une autre… Oui, le soir, sous la tente…
– Mais je pensais que c’était vous, Patricia.
– Vous n’auriez jamais dû le croire ! C’est cela, surtout, que je ne vous pardonne pas ! Prendre pour moi une pareille fille ! La maîtresse de Maffiano, sa servante et celle de ses affreux complices ! Comment avez-vous pu croire que j’étais capable de m’abandonner ainsi ? Et comment puis-je effacer un tel souvenir de votre esprit ?
– En y substituant un souvenir plus beau, Patricia.
– Il ne pourra pas être plus beau, puisqu’il ne sera pas. Vous avez pris une fille pour moi… Je ne veux pas rivaliser avec elle !…
Horace, que cette jalousie remplissait de joie, se rapprocha.
– Rivaliser, vous Patricia ? Vous êtes folle ! Vous êtes sans rivale possible ! Vous que j’adore ! Enfin, vous, Patricia ! la vraie ! l’unique !
Enfiévré, il la saisit dans ses bras, la serra contre lui éperdument. Elle se débattit, courroucée, ne voulant pas pardonner et d’autant plus révoltée qu’elle se sentait faiblir.
– Laissez-moi, cria-t-elle. Je vous hais. Vous m’avez trahie.
Frémissante, dans un dernier effort avant l’abandon qu’elle comprenait confusément être inévitable, elle le repoussa. Mais il ne desserra pas ses bras, inclina son visage vers le sien.
Les deux battants de la porte-fenêtre, avec fracas, s’ouvrirent d’un coup. De retour, la tigresse avait sauté dans la pièce, et, accroupie, allongée à demi, les yeux luisants comme deux étoiles vertes, elle s’apprêtait à bondir.
Horace Velmont lâcha Patricia, se redressa et, fixant les yeux sur la bête fauve, il lui dit avec une douceur prudente, un peu bougonne :
– Tiens, te voilà, toi ? Il me paraît que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas ? Dites donc, Patricia, ce qu’elle est bien dressée, votre petite chatte ! Fichtre, vous avez une façon de vous faire respecter ! Bien, bien… Je vous respecte ! Seulement, comme je ne veux pas être ridicule et que la femme que j’aime se moque de moi…
Il tira d sa poche le couteau à cran d’arrêt, large et aigu, qui ne le quittait plus. Il l’ouvrit :
– Que faites-vous là, Horace ? s’écria Patricia alarmée.
– Chère amie, je sauvegarde ma dignité aux yeux de votre aimable porte-respect. Je ne veux pas qu’elle s’imagine qu’Horace Velmont est un enfant qu’on met en fuite ! Si vous ne m’embrassez pas sur-le-champ sous les yeux de cette chatte, je lui ouvre le ventre. Ça fera une belle bataille ! Compris ?
Patricia hésita, rougit et, enfin, se levant, vint s’appuyer sur l’épaule d’Horace et lui tendit ses lèvres.
– Crébleu, dit-il, à ce compte-là l’honneur est sauf !… Et je ne demande qu’à être contraint à le faire respecter souvent de la sorte !
– Je ne pouvais vous laisser tuer cette bête, murmura Patricia. Que deviendrais-je sans sa protection ?
– J’aurais peut-être été tué par elle, objecta Horace. Mais cela vous inquiète beaucoup moins, ajouta-t-il avec un ton de mélancolie qui ne lui était pas habituel et qui émut profondément la jeune femme.
– Croyez-vous ? murmura-t-elle en rougissant davantage.
Mais elle se ressaisit aussitôt. Le souvenir de ce qu’elle estimait être une cruelle offense n’était pas encore effacé. Elle alla à la tigresse et lui mit la main sur la tête.
– Tiens-toi tranquille, Saïda !
La bête fauve, en réponse, ronronna d’aise.
– Tiens-toi tranquille, Saïda ! répéta Velmont qui, lui aussi, s’était ressaisi. Tiens-toi tranquille pour que le monsieur puisse s’en aller sans qu’il y ait du vilain ! Au revoir, reine de la jungle ! Avec tes raies, tu me fais penser à un zèbre… mais c’est moi qui file.
Il enfonça son chapeau sur sa tête, l’ôta pour passer devant la tigresse qu’il salua gravement et, au moment de sortir, se retourna vers Patricia :
– À bientôt, Patricia, vous êtes une enchanteresse. Auprès de Saïda, comme la belle domptant la bête, vous avez l’air d’une déesse antique… Et j’aime beaucoup les déesses ; je vous le jure ! À bientôt, Patricia !
Horace Velmont eut bien vite regagné Maison-Rouge. Victoire l’attendait dans le grand salon dont les portes et les fenêtres étaient prudemment fermées. En entendant le pas de son maître, elle accourut au-devant de lui.
– Rodolphe est là, tu sais ! s’écria-t-elle. La bête l’a ramené, et il doit déjà dormir.
– Comment t’es-tu comportée avec la tigresse ?
– Oh ! tout s’est passé très bien ! Nous ne nous sommes rien dit. D’ailleurs, j’avais préparé mes grands ciseaux de couture.
– Pauvre Saïda ! elle l’a échappé belle. Tu en aurais fait une descente de lit, hein ! Victoire ?
– Deux descentes, même. Elle est énorme, cette bête sauvage. Mais elle a l’air gentil.
– Un amour, approuva Velmont en riant.
« Maintenant, reprit Horace Velmont, j’ai à te parler de choses très graves, Victoire !
– À cette heure-ci ? s’exclama la nourrice étonnée. Ça ne peut pas attendre à demain ?
– Non, ça ne peut pas. Assieds-toi près de moi, là, sur le grand canapé.
Ils s’assirent. Il y eut un moment de silence.
Horace avait un air solennel qui impressionna un peu Victoire.
Il commença.
– Tous les historiens s’accordent à reconnaître que Napoléon Ier ne fut jamais aussi grand que dans les dernières années de son règne, et que son génie militaire atteignit son maximum au cours de la campagne de France en 1814. Ce sont les trahisons qui l’abattirent. Bernadotte, en se joignant aux ennemis, avait déjà entraîné la défaite de Leipzig. Blucher eût été anéanti si le général Moreau n’avait pas livré Soissons, et la capitulation de Paris n’aurait pas été possible sans les manœuvres de Marmont. Nous sommes bien d’accord, n’est-ce pas ?
La vieille nourrice cligna les yeux avec une expression ahurie.
Horace continua, très grave :
– J’en suis là, Victoire ; à Champaubert, à Craonne, à Montmirail, rien que des succès. Et, cependant, le terrain glisse sous mes pas. La défaite approche. Mon empire, mes richesses bien acquises seront bientôt aux mains des ennemis. Encore un effort de leur part et je suis ruiné, impuissant, vaincu, abattu, moribond… Sainte-Hélène…
– Tu es donc trahi ?
– Oui. Je suis sûr maintenant de ce que je t’ai déjà signalé. Quelqu’un est entré dans ma chambre, a ouvert mon coffre et s’est emparé des clefs et des papiers qui permettent de me dérober toute ma fortune et de se l’approprier jusqu’au dernier sou. La spoliation, du reste, a commencé.
– Quelqu’un est entré chez toi ? es-tu sûr ? balbutia la nourrice. Qui peut être entré ?…
– Je ne sais pas.
Il la regarda profondément et ajouta :
– Et toi, Victoire, tu ne soupçonnes personne ?
Soudain, elle tomba à genoux et sanglota.
– Tu me soupçonnes, mon petit ! Alors, j’aime mieux mourir !…
– Je ne te soupçonne pas d’avoir ouvert mon coffre, mais d’avoir permis qu’on entrât et qu’on fouillât chez moi. Est-ce vrai ? Réponds franchement, Victoire.
– Oui, avoua-t-elle, le visage dans ses mains.
Il lui releva la tête d’une main indulgente.
– Qui est venu ? Patricia, n’est-ce pas ?
– Oui. Elle est venue en ton absence, il y a quelques jours, pour voir son fils, et elle s’est enfermée avec lui. Mais comment aurait-elle connu le chiffre de la serrure ? Je ne le connais pas, moi… personne que toi ne le connaît…
– Ne t’occupe pas de ça. Je commence à y voir clair. Mais, écoute, Victoire, pourquoi ne m’as-tu pas prévenu de sa visite ? J’aurais su qu’elle vivait…
– Elle m’avait dit qu’en te prévenant je te mettrais en danger de mort. Elle m’avait fait jurer que je garderais le silence absolu.
– Sur quoi as-tu juré ?
– Sur mon salut éternel, souffla la vieille femme.
Horace croisa ses bras, indigné.
– Alors, tu préfères ton salut éternel à mon salut temporel ? Tu préfères ton salut éternel à ton devoir envers moi ?
Les pleurs de la vieille nourrice redoublèrent ; toujours à genoux, la tête dans ses mains, elle sanglotait éperdument.
Soudain, Horace se dressa. On avait frappé à la porte du salon. Il y alla et, à travers le panneau, sans ouvrir, cria :
– Qu’y a-t-il ?
– Un monsieur qui insiste pour vous voir, patron, répondit la voix d’un des chefs d’escouade.
– Il est là ?
– Oui, patron !
– Bien, je vais lui parler. Retourne à ton poste, Etienne.
– Bien, patron !
Quand le bruit des pas de l’homme se fut éloigné, Horace, toujours sans ouvrir, cria :
– C’est toi, Béchoux ?
– Oui ! Je suis revenu. Il y a des choses à mettre en règle.
– Ton mandat ?
– Parfaitement !
– Tu l’as ?
– Je l’ai.
– Passe-le sous la porte. Merci, mon vieux.
Un papier officiel avait été glissé sous la porte. Horace se pencha, le ramassa, et consciencieusement l’examina.
– Parfait, prononça-t-il à voix haute. Parfait ! bien en règle. Un seul défaut.
– Quoi donc ? demanda la voix étonnée de Béchoux.
– Il est déchiré, mon vieux !
Horace déchira le mandat en quatre, puis en huit, puis en seize. Il en forma une boule compacte et ouvrit la porte.
– Voilà l’objet, cher ami, dit-il en tendant la boule à Béchoux.
– Ah !… ah ! par exemple… Ça… ça ne se passera pas comme ça. Béchoux bégayait de fureur. Du geste, Horace le calma.
– Ne crie pas comme ça. Ce n’est pas bon genre. Dis-donc, vieux, autre chose : tu as ton auto ?
– Oui, dit Béchoux, que, comme toujours, le sang-froid d’Horace impressionnait.
– Conduis-moi à la préfecture. Tu comprends, il faut s’occuper de ta nomination de brigadier. Mais attends-moi un instant, d’abord.
– Où vas-tu ? Nous ne te lâchons pas d’une semelle.
– Je vais voir Patricia aux Corneilles. J’ai quelques mots à lui dire. Tu m’accompagnes ?
– Non, fit Béchoux avec résolution.
– Tu as tort. Saïda n’aurait pas bronché. Elle ne bronche jamais quand on la regarde bien en face.
– Justement, dit Béchoux, mes collègues et moi nous ne tenons pas du tout à la regarder bien en face.
– Chacun son goût, dit Lupin. Alors, je remettrai ma visite aux Corneilles à un autre jour. Messieurs, je suis à vos ordres.
Il prit aimablement Béchoux par le bras. Tous deux, suivis par les deux policiers qui avaient accompagné l’inspecteur et avaient attendu dans le vestibule, se dirigèrent vers la grille. Le jour était venu depuis longtemps. Ils montèrent dans l’auto de la police qui attendait sur la route. Horace Velmont était d’une humeur charmante.
À neuf heures du matin il obtint, grâce à l’entremise de Béchoux, une audience du préfet de police. Celui-ci reçut parfaitement le comte Horace Velmont, gentilhomme opulent et influent, qui avait déjà rendu de grands services à l’Administration.
Après une discussion longue et courtoise, Velmont quitta le préfet. Il avait obtenu la nomination de Béchoux. Il avait donné quelques indications utiles et avait recueilli des renseignements précieux. L’accord était complet.
Chapitre IX
Les coffres-forts
Dans son auto, Horace Velmont s’était affublé d’une fausse barbe et de lunettes d’écaille aux verres légèrement teintés.
Comme dix heures sonnaient, la voiture s’arrêta le long du trottoir, et, au dernier coup de l’horloge, Velmont franchit le seuil de la banque Angelmann.
Sous la voûte, deux huissiers de la banque lui demandèrent sa carte d’affilié et la pointèrent.
Dans le vestibule, quatre colosses à carrure de policemen anglais veillaient. Nouveau pointage après exhibition de papiers.
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