LA CEINTURE EMPOISONNÉE - Partie 2
Écrit par DOYLE, ARTHUR CONAN
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| LA CEINTURE EMPOISONNÉE |
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– J’étais en train de réfléchir aux grands problèmes qui n’ont pas été résolus, répondis-je. Les problèmes sur lesquels nous avons tant travaillé et médité. Pensez, par exemple, à la compétition entre Anglais et Allemands, ou aux questions intéressant le Moyen-Orient. Qui aurait pu prévoir, alors que nous nous excitions là-dessus, qu’ils allaient recevoir une solution d’éternité ?
Nous redevenons silencieux. Je me doute que chacun d’entre nous reporte ses pensées sur ses amis déjà privés de vie. Mme Challenger sanglote paisiblement, et son mari lui parle à l’oreille. Mon esprit fait le tour des gens les plus divers, et je me les représente couchés, rigides et blancs comme le pauvre Austin dans la cour. McArdle par exemple… Je sais exactement où il est tombé : il a la tête sur son bureau, une main sur le téléphone. Beaumont, le directeur du journal, est mort lui aussi ; je suppose qu’il gît sur le tapis de Turquie bleu et rouge qui ornait son sanctuaire. Et mes camarades du reportage, eux également, sont étendus dans la salle des informations, Macdona, et Murray, et Bond. Certainement ils sont morts à leur poste, avec des feuillets noircis de détails, d’impressions personnelles. Je les vois courant l’un chez les médecins, l’autre à Westminster, et le troisième à Saint Paul. Ils ont dû fermer les yeux sur un extraordinaire panorama de manchettes : suprême vision destinée à immortaliser en encre d’imprimerie des articles que personne ne lira jamais ! J’imagine Macdona parmi les médecins :
LA FACULTÉ NE DÉSESPÈRE PAS
INTERVIEW DE M. SOLEY WILSON, LE CÉLÈBRE SPÉCIALISTE PROCLAME :
NE VOUS DÉCOURAGEZ JAMAIS !
« Notre envoyé spécial a trouvé l’éminent savant assis sur le toit où il s’était réfugié pour éviter la foule des malades terrifiés qui avaient envahi sa maison. D’une façon qui montrait clairement qu’il avait pleinement réalisé l’immense gravité de l’heure, le fameux physicien a refusé d’admettre que toute porte était fermée à l’espérance. »
Voilà comment Macdona commencerait son papier. Et puis il y avait Bond. Lui se serait sans doute rendu à Saint Paul. Il se croyait un littéraire de première force. Mon Dieu, quel beau sujet pour lui !
« Debout dans la petite galerie sous le dôme, je contemple à mes pieds cette masse serrée d’humanité au désespoir qui se traîne à son dernier instant devant une puissance qu’elle a ignorée avec tant de persistance ; de la foule agenouillée s’élève jusqu’à mes oreilles un tel gémissement sourd de supplications et d’effroi, un tel cri pour appeler l’inconnu au secours… etc. »
Oui, ç’avait dû être une belle fin pour un reporter ! Mais comme moi-même il avait amassé des trésors inutilisables. Qu’est-ce que Bond ne donnerait pas, le pauvre type, pour voir « J. H. B. » au bas d’un article pareil !
Que suis-je en train de radoter ! J’essaie simplement de tuer le temps. Mme Challenger s’est rendue dans le cabinet de toilette, et le professeur nous dit qu’elle dort sur le lit de repos. Lui, devant la table du milieu, il prend des notes, compulse des livres aussi calmement que s’il avait devant lui des années de travail tranquilles. Il écrit avec une plume très grinçante qui donne l’impression de cracher du mépris à tous ceux qui ne seraient pas d’accord avec lui.
Summerlee s’est enfoncé dans son fauteuil ; périodiquement, il nous gratifie d’un ronflement spécialement exaspérant. Lord John est allongé sur le dos ; il a fermé les yeux et il a enfoncé les mains dans ses poches. Comment des gens peuvent-ils dormir dans de telles circonstances ? Voilà qui dépasse l’imagination !
Trois heures et demie. Je viens de me réveiller en sursaut. Il était onze heures cinq quand j’ai écrit le dernier feuillet. Je me rappelle avoir remonté ma montre et regardé l’heure. J’ai donc gaspillé près de cinq heures sur le petit délai de grâce qui nous est imparti. Qui l’aurait cru ? Mais je me sens beaucoup plus dispos, en pleine forme pour mon destin… À moins que je n’essaie de me persuader que je le suis. Et pourtant, plus un homme se porte bien, plus est fort son courant vital, et plus il devrait répugner à mourir. Comme la nature est sage et généreuse ! C’est d’habitude par quantité de petites tractions imperceptibles qu’elle lève l’ancre qui retient l’homme à la terre.
Mme Challenger est toujours dans le cabinet de toilette. Challenger s’est endormi sur sa chaise. Quel tableau ! Sa charpente énorme s’appuie contre le dossier, ses grosses mains velues se croisent sur son gilet, sa tête est tellement penchée en arrière qu’au-dessus du col je ne distingue que la luxuriance d’une barbe hirsute. La vibration de ses propres ronflements le secoue ; il ronfle en basse sonore, et Summerlee l’accompagne occasionnellement en ténorisant. Lord John est également endormi ; il a roulé son long corps sur le côté. Les premières lueurs froides de l’aube rampent dans la pièce ; tout est gris et triste.
Je surveille le lever du soleil, ce fatal lever de soleil qui éclairera un monde dépeuplé. La race humaine n’est plus. Un seul jour a suffi pour son extinction. Mais les planètes continuent leurs révolutions, les marées de monter et de descendre. Le vent chuchote toujours. La nature tout entière poursuit son œuvre jusque, à ce qu’il paraît, dans l’amibe même. En bas, dans la cour, Austin est allongé ; ses membres s’étalent sur le sol ; sa figure est blanchie par la lumière de l’aurore ; de sa main inerte dépasse encore le tuyau d’arrosage. En vérité, l’espèce humaine se trouve caricaturée dans l’image mi-grotesque mi-pathétique de cet homme qui gît pour toujours à côté du moteur qu’il avait l’habitude de commander.
Ici se terminent les notes que j’ai écrites à l’époque. Depuis, les événements ont été trop rapides et trop poignants pour me permettre de poursuivre ma rédaction. Ma mémoire les a cependant si bien enregistrés qu’aucun détail ne sera omis.
Une certaine douleur dans ma gorge m’a fait regarder les bouteilles d’oxygène, et j’ai été bouleversé par ce que j’ai vu. Le sablier de nos vies était très bas. À un moment donné, pendant la nuit, Challenger avait ouvert le quatrième cylindre, et celui-ci présentait des signes sensibles d’épuisement. Un horrible sentiment, celui de manquer d’air, m’étouffait. J’ai traversé la chambre et j’ai dévissé notre dernière bouteille. Lorsque j’ai touché l’écrou, un remords de conscience m’a tenaillé : en effet, si je retenais ma main, ils mourraient tous pendant leur sommeil. Mais toute hésitation a été bannie quand j’ai entendu Mme Challenger qui criait du cabinet de toilette :
– George ! George ! J’étouffe…
– Ne vous inquiétez pas, madame Challenger ! Je mets en route une nouvelle réserve.
Les autres avaient sursauté, s’étaient levés. Dans un moment aussi terrible, je n’ai pu m’empêcher de sourire en regardant Challenger qui, tiré du sommeil, enfonçait un gros poing velu dans chaque œil et ressemblait à un énorme bébé barbu. Summerlee frissonnait comme un homme pris d’une crise de paludisme : en s’éveillant, il s’était rendu compte de notre situation, et la peur avait pris le dessus sur le stoïcisme du savant. Quant à lord John, il était aussi frais et dispos que s’il se préparait à une matinée de chasse.
– Cinquième et dernière ! a-t-il commencé en regardant la bouteille. Dites, bébé, ne venez pas me raconter que vous avez écrit sur ces feuillets vos impressions anthumes ?
– Juste quelques notes, pour passer la nuit.
– Seigneur ! Il n’y a qu’un Irlandais pour avoir fait cela. Et quand je pense qu’il vous faudra attendre que petite amibe devienne grande pour que vous ayez un lecteur… Alors, Herr Professor, quelles sont les perspectives ?
Challenger contemplait les grands voiles du brouillard matinal, ils flottaient sur le paysage. Par endroits, la colline boisée surgissait au-dessus de cette mer de coton pour dessiner des îles en forme de cône.
– On dirait un suaire, a murmuré Mme Challenger, qui était entrée vêtue d’une robe de chambre. Te rappelles-tu ta chanson favorite, George ? « Le vieux frappe pour sortir, le neuf frappe pour entrer. » Elle était prophétique ! Mais vous grelottez, mes pauvres chers amis ! Moi, j’ai eu chaud toute la nuit sous un édredon, et vous, vous avez gelé sur vos chaises… Attendez ! Je vais vous remettre d’aplomb.
La courageuse petite femme a disparu dans le cabinet de toilette, et bientôt nous avons entendu une bouilloire chanter : elle nous préparait cinq tasses de chocolat fumant.
« Buvez ! nous a-t-elle dit. Vous vous sentirez mieux.
Après avoir bu, Summerlee a demandé l’autorisation d’allumer sa pipe, et nous des cigarettes. Histoire de calmer nos nerfs, je crois. Mais nous avons commis une erreur : dans cette pièce à l’air raréfié, l’atmosphère est vite devenue irrespirable. Challenger a dû mettre en marche le ventilateur.
– Encore combien de temps, Challenger ? a interrogé lord John.
– Trois heures au maximum ! a répondu le professeur en haussant les épaules.
– Je m’attendais à avoir très peur, a dit Mme Challenger, mais plus l’échéance approche, plus elle me semble facile. Ne penses-tu pas que nous devrions prier, George ?
– Prie, ma chérie, prie si tu veux ! a très doucement murmuré le gros homme. Nous avons tous notre manière personnelle de prier. La mienne consiste à accepter totalement ce que m’envoie le destin : une acceptation joyeuse. La religion la plus haute et la science la plus haute s’accordent, selon moi, sur ce point.
Summerlee, par-dessus sa pipe, a protesté en grognant :
– Mon attitude mentale à moi, n’a rien d’un acquiescement, et moins encore d’une acceptation joyeuse. Je me soumets parce que je ne peux pas faire autrement. J’avoue que j’aurais été content de vivre une année de plus pour achever ma classification des fossiles crayeux.
– Cet inachèvement est peu de chose, a répliqué Challenger, bouffi de suffisance, à côté du fait que mon magnum opus, L’Échelle de la vie, n’en est qu’aux premiers barreaux. Mon cerveau, mon expérience, ma culture… en bref tout ce qui est moi devait être condensé dans ce livre historique. Et pourtant, voyez-vous, j’accepte.
– Je pense que nous laissons tous quelque chose d’inachevé, a dit lord John. Qu’est-ce que vous laissez derrière vous, bébé ?
– J’avais commencé un recueil de poèmes.
– Eh bien ! au moins le monde a échappé à cela ! En cherchant bien, on trouve toujours une compensation à tout.
– Et vous ? ai-je demandé.
– Moi ? Ma maison était prête, propre comme un sou neuf. Et j’avais promis à Merivale de l’accompagner au printemps dans le Tibet pour chasser le léopard des neiges. Mais c’est pour vous, madame Challenger, que les regrets doivent être les plus lourds : vous veniez juste d’aménager cette charmante maison !
– Ma maison est là où est George. Ah ! que ne donnerais-je pas pour que nous fassions ensemble une dernière promenade dans nos dunes, à l’air frais du matin !
Nos cœurs ont fait écho à ses paroles. Le soleil avait percé le voile de brouillards ; tout le paysage était baigné d’or. Pour nous qui étions assis dans notre sombre atmosphère empoisonnée, cette campagne riche, glorieuse, nette, rafraîchie par le vent, était un rêve de beauté. Nous avions approché nos chaises de la fenêtre et nous étions assis en demi-cercle. L’air s’alourdissait. Il me semblait que les ombres de la mort s’étendaient au-dessus de nous, prêtes à nous envelopper ; un rideau invisible se refermait progressivement sur les derniers hommes de la terre.
Lord John, après avoir fait une longue aspiration, a lancé :
– Cette bouteille n’a pas l’air de vouloir durer bien longtemps, hein ?
– Son contenu est variable, a répondu Challenger. Il varie suivant la pression et le soin avec lesquels la bouteille a été remplie. Je suis de votre avis, Roxton : celle-ci me semble défectueuse.
– Alors nous allons être privés d’une heure de vie ?
C’était Summerlee qui avait parlé. D’une voix aigre, il ajoutait aussitôt :
« Voilà une excellente illustration finale de l’époque sordide où nous avons vécu. Hé bien ! Challenger, si vous désirez étudier les phénomènes subjectifs de la dissolution physique, votre heure est arrivée !
Challenger s’est tourné vers sa femme :
– Assieds-toi sur le tabouret, contre mes genoux, et donne-moi ta main… Je pense, mes amis, qu’il vaudrait mieux ne pas prolonger notre séjour dans cette atmosphère insupportable… Tu ne le désires pas, n’est-ce pas ma chérie ?
Mme Challenger a poussé un bref gémissement et a caché son visage contre la jambe de son mari.
– J’ai vu des gens qui se baignaient l’hiver dans la Serpentine, a dit lord John. Quand tout le monde y est, il reste toujours au bord une ou deux personnes qui grelottent de froid et qui envient ceux qui sont déjà dans l’eau. Ce sont les derniers qui souffrent le plus. Moi, je suis pour le grand plongeon ; j’en ai assez !
– Vous voudriez ouvrir la fenêtre et affronter l’éther ?
– Je préfère le poison à l’asphyxie.
Summerlee, d’un signe de tête, a manifesté qu’il était, à contrecœur, d’accord. Et puis il a tendu sa main à Challenger :
– Nous avons eu nos querelles, mais oublions-les. D’ailleurs nous étions de bons amis, et nous nous respections l’un l’autre en dépit des apparences, n’est-ce pas ? Adieu !
– Adieu, bébé ! s’est écrié lord John. Mais le papier est bien collé, vous ne pourrez pas ouvrir la fenêtre !
Challenger s’est baissé vers sa femme ; il l’a relevée et maintenu serrée contre sa poitrine : elle avait passé ses bras autour de son cou.
– Malone, donnez-moi cette lunette d’approche ! m’a-t-il dit avec gravité !
Je la lui ai tendue.
« Entre les mains de la puissance qui nous a créés, nous nous remettons !
Il avait crié ces derniers mots d’une voix tonnante, avant de jeter la lunette dans la fenêtre ; les vitres se sont fracassées. Sur nos figures empourprées, alors que tintait encore le verre en miettes, le souffle sain du vent est passé, frais et doux.
Je ne sais pas combien de temps nous sommes demeurés assis dans un silence stupéfait. Puis, comme dans un songe, j’ai entendu Challenger hurler :
« Les conditions normales sont revenues ! Le monde s’est libéré de sa ceinture empoisonnée ! Mais de toute l’humanité, nous sommes les seuls survivants !
CHAPITRE V
Le monde est mort
Je nous revois encore, assis sur nos chaises, respirant à pleins poumons cette brise du sud-ouest rafraîchie par la mer, qui agitait les rideaux de mousseline et baignait de douceur nos visages congestionnés. Je me demande combien de temps nous sommes restés ainsi ! Plus tard, nous n’avons jamais pu nous accorder sur ce détail essentiel. Nous étions émerveillés, étourdis, à demi conscients. Nous avions raidi nos forces pour mourir, mais ce fait inattendu, effrayant – ne devions-nous pas continuer à vivre après avoir survécu à la disparition de notre espèce ? – nous avait assommés ; nous étions knock-outés. Puis, progressivement, le mécanisme arrêté s’est remis en marche, les navettes de notre mémoire ont recommencé à courir dans notre tête ; les idées se sont à nouveau ébranlées. Avec une lucidité aiguë, impitoyable, nous avons vu les relations entre le passé, le présent et l’avenir, la vie qui avait été la nôtre, la vie qui nous attendait. Nos yeux échangeaient la même impression muette. Au lieu de la joie qui aurait dû nous envahir, nous étions submergés par une tristesse affreuse. Tout ce que nous avions aimé sur la terre avait été emporté dans le grand océan inconnu, et nous demeurions seuls sur l’île déserte de ce monde, privés d’amis, d’espoirs, d’ambitions. Encore quelques années à nous traîner comme des chacals parmi les tombeaux de l’humanité, puis surviendrait notre fin retardée mais solitaire.
– C’est affreux, George ! Terrible, mon chéri ! s’est écriée Mme Challenger en éclatant en sanglots. Si seulement nous étions morts avec les autres ! Oh ! pourquoi nous as-tu sauvés ? J’ai l’impression que c’est nous les morts, et que les autres vivent.
Challenger a posé sa grosse patte velue sur la main suppliante de sa femme, mais en même temps ses sourcils se contractaient sous un effort de réflexion. J’avais déjà remarqué que lorsqu’elle avait un chagrin elle tendait toujours ses mains vers lui, telle une enfant vers sa mère. Challenger s’est enfin décidé à parler :
– Je ne suis pas fataliste au point de ne jamais me révolter, mais j’ai découvert jadis que la sagesse la plus haute consistait à accepter les faits.
Il s’était exprimé avec lenteur, et sa voix sonore avait laissé percer une pointe sentimentale.
– Je n’accepte pas, moi ! a rétorqué Summerlee avec fermeté.
– Je ne vois pas que votre acceptation ou votre refus importe davantage qu’une poignée d’épingles, a objecté lord John. Les faits sont là. Que vous les affrontiez debout ou couché, peu importe ! Je ne me rappelle pas que l’un de ces faits vous ait demandé la permission d’exister et cela m’étonnerait qu’un autre la sollicite désormais. Alors, à propos de ce que nous pouvons penser d’eux, quelle différence, s’il vous plaît !
Challenger, avec un visage rêveur et une main toujours dans celles de sa femme, a répondu à lord John :
– C’est toute la différence entre le bonheur et le malheur. Si vous nagez dans le sens du courant, vous avez la paix dans l’esprit et dans l’âme. Si vous nagez à contre-courant, vous êtes meurtri et las. Cette affaire nous échappe, acceptons-là donc telle qu’elle se présente et n’en discutons plus.
Mais moi, qui contemplais le ciel vide et qui en appelais à lui avec désespoir, je me suis insurgé :
– Qu’allons-nous faire de nos vies ? Que vais-je faire de la mienne, par exemple ? Il n’y a plus de journaux ; par conséquent, ma vocation n’a plus de sens.
– Et comme il n’y a plus rien à chasser, comme il n’y a plus de guerre en perspective, a renchéri lord John, ma vocation à moi aussi n’a plus de sens.
– Et comme il n’y a plus d’étudiants, s’est écrié Summerlee, que dirai-je de la mienne ?
– Moi, j’ai mon mari et ma maison, a déclaré Mme Challenger. Ainsi je puis bénir le Ciel : ma vocation n’est pas tuée.
– La mienne non plus, a dit Challenger. Car la science n’est pas morte. Cette catastrophe nous offrira quantité de problèmes passionnants à résoudre.
Il avait ouvert toutes les fenêtres et nous regardions le paysage muet et immobile.
« Réfléchissons ! a-t-il ajouté. Il était trois heures environ, hier après-midi, quand le monde a été ceinturé de poison au point d’en étouffer. Il est maintenant neuf heures. La question qui se pose est celle-ci : à quelle heure avons-nous été libérés ?
– L’air était très mauvais à l’aube, ai-je fait remarquer.
– Plus tard encore ! s’est écriée Mme Challenger. Jusqu’à huit heures ce matin, j’ai distinctement ressenti le même étouffement dans ma gorge.
– Alors nous dirons que le poison a disparu un peu après huit heures. Pendant dix-sept heures, le monde a donc baigné dans l’éther empoisonné. Ce laps de temps a permis au Grand Jardinier de stériliser la moisissure humaine qui avait poussé sur la surface de ses fruits. Il est possible que cette stérilisation ait été imparfaite, qu’il y ait sur la terre d’autres survivants.
Lord John a approuvé avec vigueur.
– Voilà ce que je me demandais. Pourquoi serions-nous les seuls cailloux sur la plage ?
Summerlee a protesté :
– Il est absurde de supposer que d’autres hommes aient pu s’en tirer ! Rappelez-vous que le poison était si virulent que même un homme aussi fort qu’un bœuf et parfaitement dépourvu de nerfs comme Malone a pu à peine grimper l’escalier avant de tomber évanoui. Est-il vraisemblable que quelqu’un ait pu résister dix-sept minutes de plus ? Quant à dix-sept heures…
– À moins que ce quelqu’un n’ait vu arriver la catastrophe et ne s’y soit préparé comme l’a fait notre vieil ami Challenger.
– Cela est, je crois, hautement improbable ! a déclaré le professeur en projetant sa barbe en avant et en la laissant retomber. La combinaison de l’observation de la déduction, et de l’imagination d’anticipation qui m’a permis de prévoir le danger est un chef-d’œuvre qu’on voit rarement deux fois réussi dans la même génération.
– Vous concluez donc que tout le monde est mort ?
– Sans doute. Rappelons-nous cependant que le poison agissait d’en bas vers le haut ; il était probablement moins virulent dans les couches supérieures de l’atmosphère. C’est étrange, certes, mais c’est ainsi ; et nous avons là pour l’avenir un terrain d’études fascinant. En admettant que nous partions à la recherche de survivants possibles, nous aurions peut-être intérêt à nous tourner du côté d’un village tibétain ou d’une ferme des Alpes, à plusieurs milliers de mètres au-dessus du niveau de la mer.
– Oui ! a souri lord John. Mais considérez aussi, je vous prie, qu’il n’existe plus de chemins de fer ni de paquebots à votre disposition. Autant donc parler de survivants dans la lune !… Je voudrais tout de même bien savoir si ce match avec le poison est réellement terminé ou si nous n’en sommes qu’à la mi-temps.
Summerlee s’est tordu le cou pour embrasser tout l’horizon.
– Évidemment le ciel est clair et très beau, a-t-il murmuré non sans scepticisme. Mais hier il l’était aussi. Je ne suis pas du tout certain que nous en ayons terminé.
Challenger a haussé ses robustes épaules :
– Dans ce cas, revenons à notre fatalisme. Si auparavant le monde a déjà subi cette expérience – hypothèse qui n’est pas à exclure absolument – c’était il y a fort longtemps. Par conséquent, nous pouvons raisonnablement espérer qu’il s’écoulera beaucoup de temps avant qu’elle ne se reproduise.
– Tout ça est très joli ! a répondu lord John. Mais si vous êtes secoué par un tremblement de terre, un deuxième peut parfaitement survenir avant que vous ne soyez remis du premier. Je pense qu’en tout état de cause nous ferions bien de nous dégourdir les jambes et de respirer le bon air pendant que nous en avons l’occasion. Puisque nous avons épuisé notre oxygène, nous serons aussi bien dehors que dedans.
Elle était bizarre, cette léthargie qui s’était abattue sur nous ! Elle traduisait une réaction consécutive aux fortes émotions de nos dernières vingt-quatre heures. Elle était tout à la fois physique et mentale. Nous vivions sous l’impression que plus rien n’avait d’importance, que tout était une fatigue ou un exercice inutile. Challenger lui-même y avait succombé : il était assis sur sa chaise et il avait enfoui son visage dans ses mains. Il a fallu que lord John et moi le saisissions chacun par un bras et le mettions sur ses pieds ; en guise de remerciements, nous n’avons d’ailleurs reçu qu’un grognement de dogue en colère. Toutefois, à peine nous sommes-nous trouvés hors de notre étroit refuge que nous avons récupéré graduellement notre énergie.
Mais par quoi allions-nous commencer, au sein de ce cimetière universel ? Depuis que le monde est monde, personne n’avait eu sans doute à répondre à pareille question ! Nous savions que nos besoins physiques seraient satisfaits au-delà même du nécessaire. Nous n’avions qu’à nous servir : toutes les ressources en vivres, tous les vins, tous les trésors des arts nous appartenaient désormais. Mais qu’allions-nous faire ? Quelques tâches mineures nous requéraient immédiatement. Ainsi, nous sommes descendus à la cuisine pour allonger les deux domestiques sur leurs lits respectifs. Elles avaient l’air de ne pas avoir souffert en mourant : l’une était assise sur une chaise, l’autre gisait sur le plancher de l’arrière-cuisine. Puis nous avons amené dans la maison le corps du pauvre Austin. Ses muscles étaient aussi rigides qu’une planche : la rigor mortis dans toute son inflexibilité. Sa bouche tordue dessinait un sourire ironique, sardonique. C’était d’ailleurs le symptôme qui se retrouvait sur tous ceux qui étaient morts empoisonnés. Partout où nous allions, nous découvrions des visages grimaçants, qui souriaient silencieusement et sinistrement aux survivants de leur espèce.
Pendant que nous partagions un petit repas dans la salle à manger, lord John avait marché de long en large ; puis il s’est arrêté pour nous dire :
« Écoutez ! J’ignore quel est votre sentiment, mes amis, mais quant à moi il m’est impossible de m’asseoir ici sans rien faire.
Challenger a haussé le sourcil :
– Peut-être aurez-vous la bonté de nous suggérer ce que vous pensez que nous devrions faire ?
– Nous mettre en route et voir ce qui est arrivé.
– C’est ce que je me proposais de faire.
– Mais pas dans ce petit village de campagne. De la fenêtre, nous voyons du pays tout ce que nous désirons voir.
– Et alors, où irions-nous ?
– À Londres !
– Fort bien ! a grogné Summerlee. Cela peut vous être égal de marcher pendant soixante-cinq kilomètres ! Mais je doute que Challenger, avec ses jambes courtes et arquées, puisse le faire. Quant à moi, je suis parfaitement sûr que je ne le pourrais pas.
Challenger a été très contrarié.
– Si vous pouviez faire en sorte, monsieur, de limiter le champ de vos observations aux particularités de votre propre personne, vous y découvririez un terrain fertile en commentaires !
– Mais je n’avais pas l’intention de vous offenser, mon cher Challenger ! s’est écrié notre gaffeur. Personne ne peut être tenu pour responsable de son physique. Puisque la nature vous a gratifié d’un corps trapu et lourd, comment auriez-vous évité d’avoir des jambes courtes et arquées ?
Trop furieux pour répondre, Challenger s’est contenté de rougir, de battre des paupières et de gronder. Lord John s’est hâté d’intervenir :
– Vous parlez de marcher. Mais pourquoi marcher ?
– Nous suggéreriez-vous de prendre le train ? a demandé Challenger, encore frémissant.
– Non, mais votre voiture. Pourquoi ne pas nous en servir ?
– Je ne m’y entends guère, a répondu Challenger en réfléchissant dans sa barbe. Mais tout de même, vous avez raison de supposer que l’intelligence humaine, qui s’exerce habituellement dans ses manifestations les plus élevées, devrait être suffisamment souple pour s’adapter à n’importe quoi. Votre idée, lord John, est excellente. Je vous conduirai tous à Londres.
– Vous ne conduirez rien du tout ! a protesté Summerlee énergiquement.
– Non, George ! s’est exclamée Mme Challenger. Tu n’as essayé qu’une fois de conduire : rappelle-toi comment tu as fracassé la porte du garage !
– C’était un manque momentané de concentration, a convenu de bonne grâce le professeur. Considérez l’affaire comme réglée : je vais tous vous conduire à Londres.
Lord John a détendu la situation :
– Quelle voiture avez-vous ?
– Une Humber 20 CV.
– Eh bien ! j’en ai conduit une pendant des années… Mais je vous jure que jamais je n’aurais pensé qu’un jour je conduirais toute la race humaine dans une seule Humber ! Il y a place pour cinq. Préparez-vous : je vous attends devant la porte à dix heures.
Ronronnante et pétaradante, la voiture sortait à l’heure dite de la cour, avec lord John au volant. Je me suis assis à côté de lui tandis que Mme Challenger servait de tampon entre les deux savants courroucés. Puis lord John a desserré le frein, passé rapidement ses vitesses, et nous sommes partis à toute allure pour la plus extravagante des promenades.
Représentez-vous le charme de la nature en cette journée d’août, la douceur de l’air matinal, l’éclat doré du soleil d’été, le ciel sans nuages, le vert luxuriant des bois du Sussex, la pourpre sombre des dunes vêtues de bruyères. Regardez tout autour de vous : la beauté haute en couleur de ces lieux bannit toute idée de catastrophe ; et pourtant celle-ci trahit sa présence par un signe sinistre : le silence solennel qui plane sur toutes choses. À la campagne, il y a toujours un aimable bourdonnement de vie : si constant, si grave qu’on cesse de l’entendre ; les riverains de l’océan ne prêtent pas davantage attention à l’incessant murmure des vagues. Le gazouillis des oiseaux, le vrombissement des insectes, l’écho lointain des voix, le meuglement du bétail, les aboiements des chiens, le grondement des trains ou des voitures : tout cela forme une seule note basse, ininterrompue, que l’oreille ne perçoit même plus. Maintenant, elle nous manque. Ce silence mortel est étouffant. Il est si grave, si impressionnant que la pétarade de notre moteur nous paraît une intrusion impudente, un mépris indécent à l’égard de ce calme respectueux qui sonne le glas inaudible de l’humanité.
Et puis voici les morts ! Ces innombrables visages tirés qui grimacent un sourire nous font d’abord frémir d’horreur. L’impression est si vive et si forte que je garderai toujours en mémoire cette descente vers la gare : nous passons à côté de la gouvernante et des deux bébés, du cheval agenouillé la tête pendante entre ses brancards, du cocher tordu sur son siège, du jeune homme cramponné à la poignée de la portière pour sauter. Un peu plus bas, il y a six moissonneurs en tas, entremêlés, avec des yeux vides qui interrogent sans comprendre la pureté du ciel. Mais bientôt, nos nerfs surexcités ne réagissent plus : l’immensité de l’horreur fait oublier des exemples particuliers. Les individus se fondent dans des groupes, les groupes dans des foules, les foules dans un phénomène universel que l’on est bien obligé d’accepter dans tous ses détails. Ce n’est que par places, quand un incident particulièrement émouvant ou grotesque s’impose à l’attention, que l’esprit bouleversé retrouve la signification humaine et personnelle de la catastrophe.
Il y a surtout les enfants. Je me rappelle encore combien leur spectacle nous a remplis de ressentiment contre une injustice insupportable. Nous avons failli pleurer et Mme Challenger a pleuré en passant devant une grande école : sur la route étaient éparpillés en une longue traînée d’innombrables petits corps. Les enfants avaient été renvoyés par leurs maîtres affolés, et le poison les avait surpris quand ils couraient pour rentrer à la maison. Un grand nombre de gens avaient été saisis devant leurs fenêtres ouvertes. Dans Tunbridge Wells, il n’y en avait pas une qui ne fût décorée d’un cadavre souriant. Le manque d’air, le désir d’oxygène que nous seuls avions pu satisfaire avaient précipité tous les habitants à leurs fenêtres. Les trottoirs également étaient jonchés d’hommes, de femmes et d’enfants, sans chapeaux, parfois à demi vêtus, qui s’étaient rués hors de chez eux. Beaucoup s’étaient effondrés au milieu de la chaussée. Par chance, lord John s’affirmait comme un as du volant : rien n’était plus difficile que d’éviter ces corps étendus. Il nous fallait aller très lentement en traversant les villages et les villes ; une fois à Tunbridge, nous avons dû nous arrêter et déplacer les corps qui entravaient notre progression.
Quelques images précises de ce long panorama de la mort sur les routes du Sussex et du Kent demeurent dans ma mémoire. À la porte d’une auberge, à Southborough, une grosse voiture étincelante était arrêtée ; elle transportait sûrement des gens qui revenaient d’une partie de plaisir à Brighton ou à Eastbourne ; il y avait trois femmes joliment habillées, jeunes et belles ; l’une d’elles tenait un pékinois sur ses genoux ; elles étaient accompagnées d’un homme âgé qui avait une tête de noceur, et d’un jeune aristocrate qui portait encore à l’œil son monocle et dont la cigarette, brûlée jusqu’au bout de liège, était demeurée entre ses doigts gantés. La mort, qui avait dû les frapper au même instant, les avait fixés comme des mannequins de cire. L’homme âgé avait fait un effort pour déboutonner son col et respirer, mais les autres auraient aussi bien pu mourir en dormant. Sur un côté de la voiture, un maître d’hôtel s’était affaissé avec des verres en miettes contre le marchepied. De l’autre, deux vagabonds en haillons, un homme et une femme, gisaient là où ils étaient tombés ; l’homme avec sa main tendue, semblait demander l’aumône pour l’éternité. En une seconde, l’aristocrate, le maître d’hôtel, les vagabonds, le chien et les jolies femmes avaient été transformés en protoplasme en décomposition.
Je me rappelle une autre scène singulière, à quelques kilomètres de Londres. Sur la gauche, il y avait un grand couvent avec une pente gazonnée qui le séparait de la route. La pente était couverte d’enfants agenouillés en prières. Devant eux se tenaient des bonnes sœurs sur un rang et plus haut, silhouette rigide, sans doute la mère supérieure. Contrairement aux joyeux occupants de la voiture, ceux-là semblaient avoir été avertis du péril et ils étaient morts magnifiquement réunis, maîtresses et élèves, rassemblés pour une dernière leçon commune.
J’ai l’esprit encore étourdi par cette terrible promenade et je cherche en vain le moyen d’exprimer l’émotion qui nous accablait. Peut-être vaut-il mieux ne pas essayer et me contenter d’exposer les faits. Summerlee et Challenger eux-mêmes étaient effondrés. Mme Challenger laissait échapper de petits sanglots. Quant à lord John, il était trop préoccupé par son volant, et il n’avait ni le temps ni le goût de parler. Il se bornait à répéter inlassablement :
« Joli travail, hein ?
Cette exclamation, à force d’être répétée, me faisait sourire.
« Joli travail, hein ?
Quel commentaire pour ce jour de mort ! Mais lord John l’exprimait chaque fois que la mort et des ruines se dressaient devant nous. « Joli travail, hein ? » quand nous descendions de Rotherfield vers la gare. « Joli travail, hein ? » quand nous défilions dans ce désert qu’était devenue la grande rue de Lewisham, ou sur la route du vieux Kent.
C’est ici que nous avons reçu un choc stupéfiant. De la fenêtre d’une humble maison apparut un mouchoir qui s’agitait au bout d’un bras humain long et mince. Jamais l’apparition d’une mort imprévue n’aurait arrêté puis fait repartir nos cœurs avec plus de brutalité que cette ahurissante manifestation de vie. Lord John a rangé la voiture le long du trottoir ; l’instant d’après, nous foncions par la porte ouverte de la maison, grimpions l’escalier et pénétrions dans la pièce du deuxième étage d’où le signal avait jailli.
Une très vieille femme était assise dans un fauteuil, auprès de la fenêtre ; à côté d’elle, allongée en travers d’une chaise, il y avait une bouteille d’oxygène, plus petite, mais de la même forme que celles qui nous avaient sauvé la vie. Quand nous avons franchi son seuil, elle a tourné vers nous sa figure maigre, allongée, avec des yeux vifs derrière des lunettes.
– Je craignais d’être abandonnée ici pour toujours ! nous a-t-elle dit. Je suis infirme et je ne puis bouger.
– Eh bien ! madame, a répondu Challenger, vous avez eu une chance inouïe que nous soyons passés par là !
– J’ai une question très importante à vous poser, messieurs. Je vous supplie d’être francs. Pouvez-vous me dire si ces événements ont eu une répercussion sur les cours de la Bourse et notamment sur les actions des chemins de fer britanniques ?
Nous aurions éclaté de rire si nous n’avions pas été frappés par l’anxiété tragique avec laquelle elle attendait notre réponse. Mme Burston, c’était son nom, était une veuve âgée dont le revenu dépendait de quelques actions de Bourse. Sa vie avait été jalonnée par les hauts et les bas de la Bourse, et elle était incapable de se former une conception de l’existence où n’entrait pas en jeu la cotation de ses actions. En vain avons-nous essayé de lui représenter que tout l’argent du monde était à prendre, mais qu’une fois pris il ne servirait à rien. Son vieil esprit se refusait à admettre cette idée nouvelle. Elle s’est mise à pleurer :
« C’était tout ce que je possédais ! répétait-elle. Si je l’ai perdu, je peux bien mourir !
De ses lamentations nous avons néanmoins extrait les motifs de ce fait étrange qu’une vieille plante comme elle avait survécu à la mort de toute la grande forêt. Elle était infirme et asthmatique. L’oxygène lui avait été prescrit pour son asthme, et elle avait auprès d’elle une bouteille pleine quand la catastrophe s’était produite. Naturellement, dès qu’elle avait éprouvé des difficultés à respirer, elle en avait aspiré un peu comme à l’accoutumée. L’oxygène l’avait soulagée ; en en prenant parcimonieusement, elle avait fait durer la bouteille toute la nuit. Au matin, elle s’était endormie et le bruit de notre moteur l’avait réveillée. Comme il nous était impossible de l’emmener avec nous, et comme elle disposait de tout ce qui lui était nécessaire pour vivre, nous lui avons promis de revenir la voir avant deux jours. Et nous l’avons quittée : elle pleurait encore sur ses actions perdues.
En approchant de la Tamise, l’embouteillage des rues augmentait de densité et les obstacles les plus divers nous déroutaient. Nous avons eu beaucoup de mal à nous frayer un passage sur le pont de Londres. Mais ensuite il nous a été impossible d’avancer, tant la circulation immobilisée était serrée. Le long d’un wharf, près du pont, un bateau se consumait : l’air était plein de flocons de suie ; une acre odeur de brûlé nous prenait à la gorge. Quelque part près du Parlement s’échappait un gros nuage de fumée opaque, mais nous n’avons pas pu repérer exactement l’endroit où l’incendie avait éclaté.
– Je ne sais pas ce que vous en pensez, a dit lord John en rangeant la voiture, mais la campagne me semble moins triste que la ville. La mort de Londres me porte sur les nerfs. Je suis d’avis que nous jetions un coup d’œil aux alentours et que nous rentrions à Rotherfield.
Le professeur Summerlee a approuvé :
– Je ne vois vraiment pas ce que nous pouvons espérer ici !
La grande voix de Challenger a curieusement retenti au sein du silence qui nous environnait :
« En même temps, il nous est difficile de concevoir que sur sept millions d’habitants, seule survit une vieille femme grâce à une particularité de constitution ou à un accident quelconque.
– En admettant qu’elle ne soit pas la seule et qu’il y ait d’autres survivants, George, Comment espérer les découvrir ? a questionné Mme Challenger. Toutefois, je pense comme vous : nous ne pouvons pas rentrer sans avoir au moins essayé.
Nous sommes alors sortis de la voiture et, non sans difficulté, nous avons cheminé sur la chaussée encombrée de King William Street, puis nous avons pénétré dans un grand bureau d’assurances par la porte ouverte. C’était une maison d’angle ; nous l’avions choisie parce qu’elle permettait de voir dans toutes les directions. Nous avons grimpé l’escalier et nous avons traversé ce qui avait dû être la salle du conseil d’administration, car huit hommes âgés étaient assis autour d’une longue table à tapis vert. La fenêtre était ouverte et nous nous sommes glissés sur le balcon. De là, nous pouvions voir les rues de la City qui partaient dans toutes les directions ; en dessous de nous, la route était noire d’un trottoir à l’autre, avec la file immobile des toits des taxis. Presque tous étaient tournés vers la banlieue, les hommes de la City, épouvantés, avaient au dernier moment tenté l’impossible pour rejoindre leurs familles. Ici et là, parmi des fiacres plus modestes, s’allongeaient les capots brillants de somptueuses voitures appartenant à quelques riches magnats des affaires, coincées dans le flot du trafic interrompu. Juste sous nos yeux, il y en avait une extrêmement luxueuse, dont le propriétaire, un gras vieillard, avait passé la moitié du corps hors de la portière ; à voir la main potelée étincelante de diamants qu’il levait encore, on devinait qu’il avait dû ordonner à son chauffeur de faire un suprême effort pour se frayer un passage.
Une douzaine d’autobus se dressaient comme des îlots dans ce courant : les voyageurs entassés sur les impériales avaient culbuté les uns sur les autres ; on aurait dit un jeu d’enfants dans une nursery. Sur le socle d’un lampadaire, au milieu de la route, un solide policeman se tenait appuyé contre le pilier : son attitude était si naturelle qu’il était difficile de réaliser qu’il n’était plus en vie ; à ses pieds était affalé un petit vendeur de journaux déguenillé, son tas de papiers à côté de lui. Une affichette se détachait, sur laquelle était écrit en lettres noires sur fond jaune : « Bagarre à la Chambre des lords. Un match de rugby interrompu ». Cela devait être une première édition, car d’autres placards portaient en manchette : « Est-ce la fin du monde ? – L’avertissement d’un grand savant – Challenger avait-il raison ? – Nouvelles sinistres. »
Challenger a montré du doigt le placard qui arborait son nom, et je l’ai vu qui bombait le torse et qui frappait sa barbe. La pensée que Londres était mort en prononçant son nom et en ayant ses idées dans la tête flattait sa vanité. Les sentiments étaient si visibles qu’ils ne pouvaient manquer de susciter un commentaire sardonique de son collègue.
– En vedette jusqu’à la fin, Challenger !
– On dirait ! s’est-il borné à répondre.
Il a regardé en bas, vers toutes ces rues silencieuses et vouées à la mort ; après quoi il a ajouté :
« Je ne vois vraiment pas pourquoi nous resterions plus longtemps à Londres. Je vous propose que nous rentrions de suite à Rotherfield, où nous tiendrons un conseil de guerre pour déterminer l’emploi le plus profitable des années qui sont encore devant nous.
Je peindrai une dernière scène de la City morte. Nous avons voulu jeter un coup d’œil à l’intérieur de l’église Sainte-Marie, tout près de l’endroit où notre voiture nous attendait. Choisissant notre chemin parmi les formes prostrées sur les marches, nous avons poussé la porte et nous sommes entrés. C’était un spectacle extraordinaire ! D’un bout à l’autre l’église était pleine à craquer de gens agenouillés dans des poses de supplication et d’humilité. Au dernier et terrible moment, le peuple soudain mis en présence des réalités de la vie – ces réalités terrifiantes auxquelles nous sommes livrés même quand nous n’en suivons que les apparences – s’était rué vers ces vieilles églises de la City qui depuis des générations étaient presque désertées. Là les hommes et les femmes s’étaient serrés aussi près que cela leur avait été possible en tombant à genoux ; certains étaient dans un si grand trouble qu’ils avaient gardé leur chapeau sur la tête. Dans la chaire, un jeune homme en tenue de ville était sans doute en train de leur parler quand lui et ses auditeurs avaient été submergés par le même destin. Il gisait à présent, tel Polichinelle sur son théâtre, avec la tête et les bras qui pendaient par-dessus le rebord. L’église grise et poussiéreuse, les rangs des fidèles agonisants, le silence et l’obscurité, ce pantin disloqué… quel cauchemar ! Nous sommes sortis sur la pointe des pieds.
Et soudain, j’ai eu une idée. À l’un des angles de l’église, près de la porte, il y avait les fonts baptismaux, et derrière eux un renfoncement assez profond où pendaient les cordes pour les sonneurs de cloches. Pourquoi ne diffuserions-nous pas un message qui serait entendu de tout Londres… du moins de tous ceux qui pourraient vivre encore ? J’ai retraversé la porte, j’ai couru, et je me suis cramponné à la corde de chanvre : j’ai été tout étonné de découvrir qu’il était très difficile de mettre le carillon en branle. Lord John, qui m’avait suivi, a retiré sa veste :
– Mon vieux bébé, m’a-t-il dit, vous avez eu une riche idée ! Je m’y mets avec vous, nous réussirons bien à la faire danser, cette cloche…
Mais même à deux, nous n’avons pas réussi. Challenger et Summerlee durent ajouter leur poids au nôtre pour que nous entendions enfin le grondement et le résonnement au-dessus de nos têtes : le grand battant se décidait à jouer sa musique. Loin par-delà Londres anéanti résonnait notre message de fraternité et d’espoir, qui s’adressait à tout survivant possible. Il réchauffait nos cœurs, cet appel puissant, métallique ! Et nous tirions de toutes nos forces, à chaque traction sur la corde, nous étions arrachés du sol d’un demi-mètre, mais tous ensemble nous la ramenions en bas ; Challenger était presque couché par terre tant il s’employait, il montait, il redescendait à l’horizontale comme une monstrueuse grenouille mugissante, et il ahanait chaque fois qu’il tirait. Le moment aurait été bien choisi pour qu’un artiste exécutât le tableau de ces quatre chevaliers de l’aventure, de ces compagnons de combats où les dangers furent aussi divers qu’étranges ; leur destin leur imposait maintenant cette expérience suprême !… Pendant une demi-heure nous avons sonné les cloches ; la sueur inondait nos visages ; nos bras et nos reins nous faisaient mal. Et puis nous sommes sortis sous le portail, nous avons guetté les rues embouteillées et silencieuses. En réponse à notre appel, pas un bruit, pas un mouvement !
– Inutile de continuer ! Tout est mort ! ai-je crié.
Et Mme Challenger a confirmé :
– Nous ne pouvons rien faire de plus. Pour l’amour de Dieu, George, rentrons à Rotherfield ! Une heure encore dans cette City muette et morte, et je deviens folle !
Sans un mot, nous avons réintégré la voiture. Lord John lui a fait faire demi-tour et nous avons pris la route du Sud. Le film de nos aventures nous semblait terminé. Nous ne pouvions pas supposer qu’un nouvel épisode allait commencer.
CHAPITRE VI
Le grand réveil
J’en viens maintenant à la conclusion de cette extraordinaire aventure qui éclipse toutes les autres, non seulement celles de nos médiocres existences individuelles, mais encore celles de l’histoire générale de l’espèce humaine. Comme je l’ai dit au début de mon récit lorsque j’ai commencé à retracer les faits, voilà une expérience qui surpasse tous les événements comme une cime de montagne s’élève au-dessus des contreforts qui l’entourent. Notre génération est promise à un destin bien spécial puisqu’elle a été choisie pour témoigner d’une chose aussi miraculeuse ! L’avenir seul nous dira combien de temps l’effet en aura duré, jusqu’à quand l’humanité aura conservé l’humilité et le respect que ce grand choc lui a enseignés. Il est normal d’écrire, je crois, que les choses ne redeviendront jamais ce qu’elles étaient avant. Personne ne peut réaliser l’étendue de son impuissance et de son ignorance, ni sentir comment il est soutenu par une main invisible tant que cette main ne se referme pas un instant pour le broyer. La mort a été suspendue au-dessus de nos têtes. Nous savons qu’à tout moment elle peut revenir. Sa présence lugubre assombrit nos existences ; mais qui peut nier que sous cette ombre le sens du devoir, le sentiment de la responsabilité, une juste appréciation de la gravité de la vie et de ses fins, l’ardent désir de nous développer et de progresser se sont accrus, et que nous avons fait entrer toutes ces considérations dans nos réalités quotidiennes au point que notre société en est transformée du tout au tout ? Par-delà les sectarismes, par-delà les dogmes, quelque chose existe : disons un changement de perspectives, une modification de notre échelle des proportions, la compréhension de notre insuffisance et de notre fragilité, la certitude formelle que nous existons par tolérance, que notre vie est suspendue au premier vent un peu froid qui souffle de l’inconnu. Mais de ce que le monde est devenu plus grave, il ne s’ensuit pas, selon moi, qu’il soit devenu plus triste. Sûrement, nous convenons que les plaisirs sobres et modérés du présent sont plus profonds et plus sages que les folles bousculades bruyantes qui passaient si souvent pour la joie dans les temps d’autrefois – ces temps si proches et pourtant si inconcevables aujourd’hui ! Les existences, dont on gaspillait le vide dans les visites qu’on recevait et qu’on rendait, dans le vain entretien fastidieux des grandes maisons, dans la préparation de repas compliqués et pénibles, ont maintenant trouvé à se remplir sainement dans la lecture, la musique, et la douce communion de toute une famille. Des plaisirs plus vifs et une santé plus florissante les ont rendues plus riches qu’auparavant, même après qu’aient été acquittées ces contributions accrues au fonds commun qui a ainsi élevé le standard de vie dans les îles Britanniques.
Les opinions divergent sur l’heure exacte du grand réveil. On s’accorde généralement pour admettre que, compte tenu des différences d’heures, il a pu y avoir des causes locales qui influençaient l’action du poison. Assurément, dans chaque commune prise à part, la résurrection a été pratiquement simultanée. De nombreux témoins affirment que Big Ben marquait six heures dix. La Société royale des astronomes l’a fixée à dix heures douze à l’heure de Greenwich. D’autre part, Laird Johnson, observateur très compétent de l’East Anglia, a noté dix huit heures vingt. Aux Hébrides, on l’enregistra à dix neuf heures. Dans notre cas, il ne peut y avoir aucun doute, car j’étais assis dans le bureau de Challenger et j’avais en face de moi mon chronomètre : il marquait six heures et quart.
Une incommensurable dépression s’était abattue sur moi. L’effet cumulatif de tous les spectacles horribles que nous avions vus au cours de notre voyage du matin pesait lourdement sur mon âme. Étant donné ma santé surabondante de jeune animal et ma grande énergie physique, je ne me laissais jamais assombrir facilement ! Je possédais la faculté irlandaise de discerner toujours une étincelle d’humour dans n’importe quelle situation bien noire. Mais pour une fois j’étais oppressé, découragé. Les autres se trouvaient en bas, ils bâtissaient des projets d’avenir. Moi, j’étais allé près de la fenêtre ouverte, et le menton appuyé dans ma main, je méditais sur la misère de notre position. Pourrions-nous continuer à vivre ? Du moins, c’était la question que je me posais pour moi-même. Était-il possible de vivre sur un monde mort ? De même qu’en physique le corps le plus grand attire et entraîne le plus petit, ne subirions-nous pas l’insurmontable puissance d’attraction de cette immense humanité qui avait fait le saut dans l’inconnu ? Et comment notre vie se terminerait-elle ? Par un retour offensif du poison ? Ou bien la terre deviendrait-elle inhabitable sous l’effet du pourrissement des corps ? Et je redoutais aussi que notre affreuse situation ne finît par nous faire perdre notre équilibre mental… Alors, une équipe de fous sur un monde mort ? Mon esprit était en train de se nourrir de cette déplorable perspective lorsqu’un bruit léger m’a fait tourner la tête vers la route en dessous de moi : le vieux cheval du fiacre montait la côte !
Au même instant, j’ai pris conscience que les oiseaux recommençaient à gazouiller, que dans la cour quelqu’un toussait, et que tout le paysage semblait se mettre en mouvement. Mais je me rappelle bien que c’est cette antique haridelle, absurde, décharnée, grotesque, qui a capté d’abord mon attention. Puis mes yeux se sont portés vers le cocher remonté sur son siège, vers le jeune homme qui était penché par la portière pour ordonner une direction à prendre : indiscutablement – agressivement ! – ils étaient rendus à la vie.
Les hommes s’étaient remis à vivre ! Avais-je donc subi alors une hallucination ? Cette histoire d’une ceinture empoisonnée autour de la terre n’aurait-elle été qu’un cauchemar ? Pendant quelques instants, ahuri, j’ai été disposé à le croire. Puis j’ai regardé mes mains : il y avait toujours les ampoules que je m’étais faites en sonnant les cloches de Sainte Marie. Je n’avais pas rêvé. Et cependant le monde ressuscitait : c’était la marée de la vie qui cette fois submergeait la planète. Mes regards fouillaient la campagne : tout recommençait, tout repartait de l’endroit même où tout s’était arrêté. Les joueurs de golf, par exemple : allaient-ils reprendre leur partie ? Oui, l’un d’eux exécutait un drive ; d’autres, sur un green, se remettaient à putter vers le trou. Quant aux moissonneurs, ils se dirigeaient lentement vers les champs. La gouvernante avait hissé sur un bras son bébé, et de l’autre elle poussait la petite voiture vers le haut de la côte. Chacun renouait avec insouciance le fil de sa vie à l’endroit même où il avait été cassé.
J’ai dévalé l’escalier, mais la porte du vestibule était ouverte, et j’ai entendu dans la cour les voix de mes compagnons, leurs exclamations de surprise, leurs congratulations… Ah ! les poignées de main que nous avons échangées, et ces rires ! Mme Challenger, dans son émotion, nous a tous embrassés avant de se jeter dans les pattes d’ours de son mari.
– Mais enfin, ils n’étaient pas endormis ! s’est écrié lord John. Au diable tout cela, Challenger ! Vous croyez, vous, que ces gens dormaient avec les yeux ouverts, leurs membres rigides, et cet affreux sourire grimaçant sur le visage ?
– Ils étaient sans doute tombés en catalepsie, a répondu Challenger. C’est un phénomène assez rare, qu’autrefois on a souvent confondu avec la mort. Pendant que le sujet est dans cet état, sa température tombe, la respiration disparaît, le battement du cœur est imperceptible… En fait, c’est la mort, avec cette différence que c’est une mort provisoire. L’intelligence la plus compréhensive…
Ici, il a fermé les yeux et a souri avec suffisance.
–… aurait eu du mal à concevoir une catalepsie universelle éclatant sous cette forme.
– Vous pouvez l’appeler catalepsie, a fait observer Summerlee. Mais en somme, c’est un nom, rien de plus ! Et nous ne connaissons pas davantage ses effets que le genre de poison qui l’a provoquée. Tout ce que nous pouvons dire se borne à ceci : l’éther vicié a provoqué une mort provisoire.
Austin était assis sur le marchepied de la voiture. C’était sa toux que j’avais entendue tout à l’heure. Il avait gardé le silence tout en se frictionnant la tête, mais maintenant il marmonnait en contemplant la voiture.
– Jeune imbécile ! grommela-t-il. Il faut toujours qu’il touche à quelque chose !
– Qu’est-ce qu’il y a, Austin ?
– L’huile coule, monsieur. Quelqu’un s’est amusé avec la voiture. Je pense que c’est le gosse du jardinier, monsieur.
Lord John a pris un air coupable.
« Je ne sais pas ce qui cloche, a poursuivi Austin, en se mettant péniblement debout. Je me rappelle que je me suis senti devenir bizarre pendant que je lavais la voiture. Je crois que je suis tombé sur le marchepied. Mais je jure bien que j’avais pensé à l’huile !
Un récit succinct des événements lui a alors été fait ; Austin a appris du même coup ce qui lui était arrivé, à lui et au monde entier. Le mystère de l’huile lui a été expliqué. Il nous a écoutés en manifestant un mépris visible pour l’amateur qui avait conduit sa voiture, mais un très vif intérêt pour le compte rendu de notre voyage dans la City endormie. Je me souviens de son commentaire :
– Vous vous êtes donc trouvé près de la Banque d’Angleterre, monsieur ?
– Oui, Austin.
– Et il y avait tous ces millions à l’intérieur, et tout le monde dormait ?
– Mais oui, Austin !
– Et je n’étais pas là ! a-t-il gémi avant de se détourner pour reprendre son tuyau d’arrosage.
Des roues ont grincé sur le gravier. Le vieux fiacre s’est arrêté devant la porte de Challenger. J’ai vu le jeune occupant en sortir. Un instant plus tard, la bonne, qui semblait aussi ahurie que si on l’avait arrachée au sommeil le plus profond, a apporté sur un plateau une carte de visite. Quand il l’a lue, Challenger a reniflé avec férocité, et son épaisse barbe noire s’est agitée.
– Un journaliste ! a-t-il rugi.
Puis un sourire méprisant a élargi sa bouche :
– Après tout, il est naturel que le monde entier soit pressé d’apprendre ce que je pense d’un tel événement !
– Ce n’est certainement pas là l’objet de sa course, a dit Summerlee, car votre journaliste était déjà sur la route dans son fiacre avant que ne commençât la catastrophe.
J’ai pris la carte et j’ai lu : « James Baxter, correspondant à Londres du New York Monitor ».
– Le verrez-vous ? ai-je demandé.
– Pas moi !
– Oh ! George ! Tu devrais être plus sociable, plus aimable ! Est-il possible que tu n’aies tiré aucune leçon de cette aventure ?
– Tut, tut ! s’est-il borné à répondre en secouant sa tête aussi volumineuse qu’entêtée.
Et puis il a explosé :
« Une engeance empoisonnée, eh ! Malone ? La pire espèce de la civilisation moderne ! Un instrument de charlatanisme, l’obstacle à tout progrès humain ! Quand les journalistes ont-ils jamais dit une bonne parole sur mon compte ?
– Et vous ? Quand avez-vous jamais tenu un propos équitable sur leur compte ? ai-je répliqué. Voyons, monsieur, c’est un étranger qui s’est déplacé pour vous voir. Je suis sûr que vous ne le décevrez pas.
– Bon, bon ! a-t-il grommelé. Venez avec moi, et parlez en mon nom. Par avance, je proteste contre une intrusion aussi offensante dans ma vie privée.
Grognant, grondant, il m’a suivi comme un dogue en colère.
Le jeune Américain était tiré à quatre épingles ; il a sorti son carnet de notes, et à pieds joints il a sauté dans le sujet.
– Je suis venu, monsieur, parce que notre peuple, aux États-Unis, désire être averti du danger qui, selon vous, menace grandement le monde.
– Je ne connais pas de danger qui menace grandement le monde, a répondu Challenger d’une voix bourrue.
Le journaliste l’a dévisagé avec étonnement.
– Je veux parler, monsieur, de l’éventualité, selon laquelle le monde pourrait être enveloppé d’une ceinture d’éther empoisonné.
– Je ne redoute à présent aucun danger de ce genre.
La perplexité du journaliste s’est visiblement accrue.
– Vous êtes bien le Pr Challenger, n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur.
– Alors je ne peux pas comprendre comment vous pouvez dire qu’un tel danger n’existe pas. Dois-je vous rappeler votre propre lettre au Times, qui a paru sous votre signature dans l’édition de ce matin ?
À son tour, Challenger a paru étonné.
– Ce matin ? Il n’y a pas eu de Times publié à Londres ce matin.
– Certainement si, monsieur ! a dit l’Américain sur un ton de doux reproche. Vous admettez bien que le Times est un journal quotidien… – Voici la lettre à laquelle je me réfère.
Il a tiré de sa poche un exemplaire du Times. Challenger a gloussé de joie et s’est frotté les mains.
– Je commence à comprendre. Ainsi, c’est ce matin que vous avez lu cette lettre ?
– Oui, monsieur.
– Et aussitôt vous êtes venu m’interviewer ?
– Oui, monsieur.
– Avez-vous remarqué quelque chose d’anormal pendant votre voyage jusqu’ici ?
– Hé bien ! monsieur, pour dire le vrai, vos compatriotes m’ont semblé plus vivants et plus humains que d’habitude. Le convoyeur de bagages est sorti du fourgon pour me raconter une histoire drôle : dans ce pays, c’était vraiment une nouvelle expérience pour moi.
– Rien d’autre ?
– Ma foi, non, monsieur. Rien dont je ne me souvienne en tout cas.
– Voyons, quand avez-vous quitté la gare de Victoria ?
L’Américain a souri.
– Je suis venu pour vous interviewer, professeur, mais j’ai l’impression que vous renversez les rôles…
– Figurez-vous que cela m’intéresse. Vous rappelez-vous l’heure de votre départ ?
– Bien entendu. Il était midi et demi.
– Et vous êtes arrivé à… ?
– Deux heures et quart.
– Et vous avez pris un fiacre ?
– En effet.
– Quelle distance pensez-vous qu’il y a entre ici et la gare ?
– Trois kilomètres, au moins.
– Alors, combien de temps faut-il, à votre avis, pour franchir ces trois kilomètres ?
– Eh bien ! peut-être une demi-heure, avec ce cheval asthmatique.
– Donc, il devrait être trois heures ?
– Oui, à peine davantage.
– Regardez votre montre.
L’Américain a obéi, et la stupéfaction s’est peinte sur son visage.
– Mais dites donc, elle est arrêtée ! Ce cheval a cassé tous les ressorts, c’est sûr ! Le soleil est assez bas, maintenant que j’y pense… Oh ! il se passe quelque chose ici que je ne comprends pas !
– Vous n’avez aucun souvenir d’un incident quelconque pendant que vous grimpiez la côte ?
– Écoutez, il me semble me rappeler qu’à un moment donné j’ai eu une forte envie de dormir… Et puis, cela me revient maintenant que je voulais dire quelque chose au cocher, et qu’il ne m’entendait pas. J’ai cru que c’était la chaleur, mais je me suis senti un instant des vertiges… C’est tout.
– Il en est de même pour toute l’espèce humaine ! m’a dit Challenger. Un instant, ils se sont tous senti des vertiges. Personne n’a encore réalisé ce qui est arrivé. Et tous reprendront leur travail interrompu, comme Austin qui a ramassé son tuyau d’arrosage, ou leur partie, comme les golfeurs. Votre rédacteur en chef, Malone, continue de préparer son journal, et il sera stupéfait un jour quand il découvrira qu’il manque un numéro… Oui, mon jeune ami, a-t-il ajouté à l’adresse du journaliste américain, et avec une soudaine poussée de bonne humeur, cela peut vous intéresser de savoir que le monde a traversé le courant empoisonné qui tournoie dans l’éther comme le Gulf Stream dans l’océan. Et vous voudrez bien noter aussi, pour votre commodité et vos rendez-vous, que nous ne sommes pas aujourd’hui vendredi 27 août, mais samedi 28 août : vous êtes resté sans connaissance dans votre fiacre pendant vingt-huit heures sur la côte de Rotherfield.
Et là, je pourrais mettre un point final à ce récit. Vous vous êtes peut-être rendu compte, en le lisant, qu’il n’est qu’une version plus complète et plus détaillée du reportage qui a été publié le lundi suivant dans la Daily Gazette (reportage qui a été généralement considéré comme la plus grand exclusivité journalistique de tous les temps, et qui a fait vendre trois millions et demi d’exemplaires du journal). Encadrées sur le mur de mon bureau, ces manchettes somptueuses en disent long :
LE MONDE DANS LE COMA PENDANT 28 HEURES
EXPÉRIENCE SANS PRÉCÉDENT
CHALLENGER AVAIT RAISON
NOTRE CORRESPONDANT EST ÉPARGNÉ
SON RÉCIT SENSATIONNEL
LA CHAMBRE À OXYGÈNE
UNE RANDONNÉE FANTASTIQUE
LONDRES DANS LA MORT
LA PAGE MANQUANTE EST RETROUVÉE
GRAVES INCENDIES – NOMBREUX MORTS
CE PHÉNOMÈNE RISQUE-T-IL DE SE REPRODUIRE ?
Au-dessous de ce chapeau glorieux s’allongeaient neuf colonnes et demie de texte : l’unique, premier et dernier rapport sur l’histoire de la planète (telle du moins qu’un seul observateur pouvait la relater) pendant la plus longue journée de son existence. Dans un article voisin, Challenger et Summerlee traitaient le sujet sur le plan scientifique, mais à moi seul était dévolu le soin du reportage. Certainement, je peux chanter : Nunc dimittis ! Car ma carrière de journaliste ne connaîtra plus semblable apothéose.
Mais je ne voudrais pas terminer sur des manchettes à sensation ni sur un triomphe personnel. Permettez-moi de citer, pour conclure, les dernières phrases retentissantes de l’admirable éditorial publié par le plus grand quotidien du monde (éditorial que tout homme réfléchi devrait méditer) :
« Un truisme bien éculé, a dit le Times, affirmait que notre espèce humaine était une foule désarmée devant les forces latentes infinies qui nous environnent. Émanant des prophètes antiques et des philosophes contemporains, ce même message, qui était un avertissement, nous a été maintes fois adressé. Mais comme toutes les vérités trop souvent répétées, il avait perdu de son actualité et de sa puissance. Il fallait une leçon, ou une expérience saisissante, pour lui redonner vigueur. Nous venons d’émerger d’une épreuve salutaire mais terrible. Nos esprits sont encore stupéfaits de sa soudaineté, mais nos cœurs ont été radoucis parce que nous avons mesuré nos limites et nos infirmités. Pour apprendre, le monde a payé un prix épouvantable. Nous ne connaissons encore qu’imparfaitement l’étendue du désastre ; mais la destruction par le feu de New York, d’Orléans, de Brighton constitue en soit l’une des plus grandes tragédies de l’histoire humaine. Quand le bilan des sinistres maritimes et des catastrophes de chemins de fer sera établi, sa lecture provoquera l’effroi de tous. Et cependant, dans la majorité des cas, les mécaniciens des trains et des paquebots sont parvenus à couper la pression avant de succomber au poison. Mais nous laisserons de côté aujourd’hui les considérations relatives aux dommages matériels, pourtant si importants en vies et en biens. Le temps permettra d’ailleurs de les effacer. Ce qui ne doit pas être oublié, par contre, ce qui doit obséder constamment notre imagination, c’est la révélation des possibilités de l’univers, et la démonstration que l’étroit sentier sur lequel est engagée notre existence physique se trouve bordé d’abîmes insondables. À la base de notre émotion actuelle, la gravité se mêle à l’humilité. Puissent-elles toutes deux servir de fondations au temple plus digne que construira, nous l’espérons, une race mieux informée et que le respect inspirera davantage. »
Il prononça ces paroles d’une espèce de ton plaisant mais avec un sourire si embarrassé que je vis bien qu’il était frappé très profondément ; et son air était lugubre tandis qu’il parlait.
– Voilà qui change le cas, en vérité, monsieur, dis-je, pour la partie dont vous parliez ; mais un cocu, vous le savez, peut être un honnête homme, et ici le cas n’est point changé du tout ; d’ailleurs, il me paraît, dis-je, puisque votre femme est si déshonnête, que vous avez bien trop d’honnêteté de la garder pour femme ; mais voilà une chose, dis-je, où je n’ai point à me mêler.
– Oui, certes, dit-il, je songe bien à l’ôter de dessus mes mains ; car pour vous parler net, madame, ajouta-t-il, je ne suis point cocu et content ; je vous jure que j’en suis irrité au plus haut point ; mais je n’y puis rien faire ; celle qui veut être p… sera p…
Je changeai de discours, et commençai de parler de mon affaire, mais je trouvai qu’il ne voulait pas en rester là ; de sorte que je le laissai parler ; et il continua à me raconter tous les détails de son cas, trop longuement pour les rapporter ici ; en particulier, qu’ayant été hors d’Angleterre quelque temps avant de prendre la situation qu’il occupait maintenant, elle, cependant, avait eu deux enfants d’un officier de l’année, et que lorsqu’il était rentré en Angleterre, l’ayant reprise sur sa soumission et très bien entretenue, elle s’était enfuie de chez lui avec l’apprenti d’un marchand de toiles, après lui avoir volé tout ce qu’elle avait pu trouver, et qu’elle continuait à vivre hors de la maison : « de sorte que, madame, dit-il, elle n’est pas p… par nécessité, ce qui est le commun appât, mais par inclination, et pour l’amour du vice ».
Eh bien, je m’apitoyai sur lui, et lui souhaitai d’être débarrassé d’elle tout de bon, et voulus en revenir à mon affaire, mais il n’y eut point moyen ; enfin, il me regarda fixement :
– Voyez-vous, madame, vous êtes venue me demander conseil, et je vous servirai avec autant de fidélité que si vous étiez ma propre sœur ; mais il faut que je renverse les rôles, puisque vous m’y obligez, et que vous montrez tant de bonté pour moi, et je crois qu’il faut que je vous demande conseil à mon tour ; dites-moi ce qu’un pauvre homme trompé doit faire d’une p… Que puis-je faire pour tirer justice d’elle ?
– Hélas ! monsieur, dis-je, c’est un cas trop délicat pour que je puisse y donner conseil, mais il me paraît que puisqu’elle s’est enfuie de chez vous, vous vous en êtes bel et bien débarrassé ; que pouvez-vous désirer de plus ?
– Sans doute elle est partie, dit-il, mais je n’en ai point fini avec elle pour cela.
– C’est vrai, dis-je ; en effet, elle peut vous faire des dettes : mais la loi vous fournit des moyens pour vous garantir ; vous pouvez la faire trompeter, comme on dit.
– Non, non, dit-il, ce n’est pas le cas ; j’ai veillé à tout cela ; ce n’est pas de cette question-là que je parle, mais je voudrais être débarrassé d’elle afin de me remarier.
– Eh bien, monsieur, dis-je alors, il faut divorcer : si vous pouvez prouver ce que vous dites, vous y parviendrez certainement, et alors vous serez libre.
– C’est très ennuyeux et très coûteux, dit-il.
– Mais, dis-je, si vous trouvez une personne qui vous plaise, pour parler comme vous, je suppose que votre femme ne vous disputera pas une liberté qu’elle prend elle-même.
– Certes, dit-il, mais il serait difficile d’amener une honnête femme jusque-là ; et pour ce qui est des autres, dit-il, j’en ai trop enduré avec elle, pour désirer avoir affaire à de nouvelles p…
Là-dessus, il me vint à la pensée : Je t’aurais pris au mot de tout mon cœur, si tu m’avais seulement posé la question ; mais je me dis cela à part ; pour lui, je lui répondis :
– Mais vous vous fermez la porte à tout consentement d’honnête femme ; car vous condamnez toutes celles qui pourraient se laisser tenter, et vous concluez qu’une femme qui vous accepterait ne saurait être honnête.
– Eh bien, dit-il, je voudrais bien que vous me persuadiez qu’une honnête femme m’accepterait, je vous jure que je me risquerais. Et puis il se tourna tout net vers moi :
– Voulez-vous me prendre, vous, madame ?
– Voilà qui n’est point de jeu, dis-je, après ce que vous venez de dire ; pourtant, de crainte que vous pensiez que je n’attends qu’une palinodie, je vous dirai en bons termes : Non, pas moi ; mon affaire avec vous n’est pas celle-là, et je ne m’attendais pas que vous eussiez tourné en comédie la grave consultation que je venais vous demander dans ma peine.
– Mais, madame, dit-il, ma situation est aussi pénible que la vôtre peut l’être ; et je suis en aussi grand besoin de conseil que vous-même, car je crois que si je ne trouve quelque consolation, je m’affolerai ; et je ne sais où me tourner, je vous l’assure.
– Eh bien, monsieur, dis-je, il est plus aisé de donner conseil dans votre cas que dans le mien.
– Parlez alors, dit-il, je vous en supplie ; car voici que vous m’encouragez.
– Mais, dis-je, puisque votre position est si nette, vous pouvez obtenir un divorce légal, et alors vous trouverez assez d’honnêtes femmes que vous pourrez honorablement solliciter ; le sexe n’est pas si rare que vous ne puissiez découvrir ce qu’il vous faut.
– Bon, alors, dit-il, je suis sérieux, et j’accepte votre conseil ; mais auparavant je veux vous poser une question très grave.
– Toute question que vous voudrez, dis-je, excepté celle de tout à l’heure.
– Non, dit-il, je ne puis me contenter de cette réponse, car, en somme, c’est là ce que je veux vous demander.
– Vous pouvez demander ce qu’il vous plaira, dis-je, mais je vous ai déjà répondu là-dessus ; d’ailleurs, monsieur, dis-je, pouvez-vous avoir de moi si mauvaise opinion que de penser que je répondrais à une telle question faite d’avance ? Est-ce que femme du monde pourrait croire que vous parlez sérieusement, ou que vous avez d’autre dessein que de vous moquer d’elle ?
– Mais, mais, dit-il, je ne me moque point de vous ; je suis sérieux, pensez-y.
– Voyons, monsieur, dis-je d’un ton un peu grave, je suis venue vous trouver au sujet de mes propres affaires ; je vous prie de me faire savoir le parti que vous me conseillez de prendre.
– J’y aurai réfléchi, dit-il, la prochaine fois que vous viendrez.
– Oui, mais, dis-je, vous m’empêchez absolument de jamais revenir.
– Comment cela ? dit-il, l’air assez surpris.
– Parce que, dis-je, vous ne sauriez vous attendre à ce que je revienne vous voir sur le propos dont vous parlez.
– Bon, dit-il, vous allez me promettre de revenir tout de même, et je n’en soufflerai plus mot jusqu’à ce que j’aie mon divorce ; mais je vous prie que vous vous prépariez à être en meilleure disposition quand ce sera fini, car vous serez ma femme, ou je ne demanderai point à divorcer ; voilà ce que je dois au moins à votre amitié inattendue, mais j’ai d’autres raisons encore.
Il n’eût rien pu dire au monde qui me donnât plus de plaisir ; pourtant, je savais que le moyen de m’assurer de lui était de reculer tant que la chose resterait aussi lointaine qu’elle semblait l’être, et qu’il serait grand temps d’accepter le moment qu’il serait libre d’agir ; de sorte que je lui dis fort respectueusement qu’il serait assez temps de penser à ces choses quand il serait en condition d’en parler ; cependant je lui dis que je m’en allais très loin de lui et qu’il trouverait assez d’objets pour lui plaire davantage. Nous brisâmes là pour l’instant, et il me fit promettre de revenir le jour suivant au sujet de ma propre affaire, ce à quoi je m’accordai, après m’être fait prier ; quoique s’il m’eût percée plus profondément, il eût bien vu qu’il n’y avait nul besoin de me prier si fort.
Je revins en effet le soir suivant, et j’amenai avec moi ma fille de chambre, afin de lui faire voir que j’avais une fille de chambre ; il voulait que je priasse cette fille d’attendre, mais je ne le voulus point, et lui recommandai à haute voix de revenir me chercher à neuf heures ; mais il s’y refusa, et me dit qu’il désirait me reconduire jusque chez moi, ce dont je ne fus pas très charmée, supposant qu’il n’avait d’autre intention que de savoir où je demeurais et de s’enquérir de mon caractère et de ma condition ; pourtant je m’y risquai ; car tout ce que les gens de là-bas savaient de moi n’était qu’à mon avantage et tous les renseignements qu’il eut sur moi furent que j’étais une femme de fortune et une personne bien modeste et bien sobre ; qu’ils fussent vrais ou non, vous pouvez voir combien il est nécessaire à toutes femmes qui sont à l’affût dans le monde de préserver la réputation de leur vertu, même quand par fortune elles ont sacrifié la vertu elle-même.
Je trouvai, et n’en fus pas médiocrement charmée, qu’il avait préparé un souper pour moi ; je trouvai aussi qu’il vivait fort grandement, et qu’il avait une maison très bien garnie, ce qui me réjouit, en vérité, car je considérais tout comme étant à moi.
Nous eûmes maintenant une seconde conférence sur le même sujet que la dernière ; il me serra vraiment de très près ; il protesta de son affection pour moi, et en vérité je n’avais point lieu d’en douter ; il me déclara qu’elle avait commencé dès le premier moment que je lui avais parlé et longtemps avant que je lui eusse dit mon intention de lui confier mon bien. « Peu importe le moment où elle a commencé, pensai-je, pourvu qu’elle dure, tout ira assez bien. » Il me dit alors combien l’offre que je lui avais faite de lui confier ma fortune l’avait engagé. « Et c’était bien l’intention que j’avais, pensai-je ; mais c’est que je croyais à ce moment que tu étais célibataire. » Après que nous eûmes soupé, je remarquai qu’il me pressait très fort de boire deux ou trois verres de vin, ce que toutefois je refusais, mais je bus un verre ou deux ; puis il me dit qu’il avait une proposition à me faire, mais qu’il fallait lui promettre de ne point m’en offenser, si je ne voulais m’y accorder ; je lui dis que j’espérais qu’il ne me ferait pas de proposition peu honorable, surtout dans sa propre maison, et que si elle était telle, je le priais de ne pas la formuler, afin que je ne fusse point obligée d’entretenir à son égard des sentiments qui ne conviendraient pas au respect que j’éprouvais pour sa personne et à la confiance que je lui avais témoignée en venant chez lui, et je le suppliai de me permettre de partir ; et en effet, je commençai de mettre mes gants et je feignis de vouloir m’en aller, ce que toutefois je n’entendais pas plus qu’il n’entendait me le permettre.
Eh bien, il m’importuna de ne point parler de départ ; il m’assura qu’il était bien loin de me proposer une chose qui fût peu honorable, et que si c’était là ma pensée, il n’en dirait point davantage.
Pour cette partie, je ne la goûtai en aucune façon ; je lui dis que j’étais prête à écouter, quoi qu’il voulût dire, persuadée qu’il ne dirait rien qui fût indigne ou qu’il ne convînt pas que j’entendisse. Sur quoi il me dit que sa proposition était la suivante : il me priait de l’épouser, bien qu’il n’eût pas obtenu encore le divorce d’avec sa femme ; et pour me satisfaire sur l’honnêteté de ses intentions, il me promettait de ne pas me demander de vivre avec lui ou de me mettre au lit avec lui, jusqu’à ce que le divorce fût prononcé… Mon cœur répondit « oui » à cette offre dès les premiers mots, mais il était nécessaire de jouer un peu l’hypocrite avec lui, de sorte que je parus décliner la motion avec quelque animation, sous le prétexte qu’il n’avait point de bonne foi. Je lui dis qu’une telle proposition ne pouvait avoir de sens, et qu’elle nous emmêlerait tous deux en des difficultés inextricables, puisque si, en fin de compte, il n’obtenait pas le divorce, pourtant nous ne pourrions dissoudre le mariage, non plus qu’y persister ; de sorte que s’il était désappointé dans ce divorce, je lui laissais à considérer la condition où nous serions tous deux.
En somme, je poussai mes arguments au point que je le convainquis que c’était une proposition où il n’y avait point de sens ; alors il passa à une autre, qui était que je lui signerais et scellerais un contrat, m’engageant à l’épouser sitôt qu’il aurait obtenu le divorce, le contrat étant nul s’il n’y pouvait parvenir.
Je lui dis qu’il y avait plus de raison en celle-ci qu’en l’autre ; mais que ceci étant le premier moment où je pouvais imaginer qu’il eût assez de faiblesse pour parler sérieusement, je n’avais point coutume de répondre « oui »à la première demande, et que j’y réfléchirais. Je jouais avec cet amant comme un pêcheur avec une truite ; je voyais qu’il était grippé à l’hameçon, de sorte que je le plaisantai sur sa nouvelle proposition, et que je différai ma réponse ; je lui dis qu’il était bien peu informé sur moi, et le priai de s’enquérir ; je lui permis aussi de me reconduire à mon logement, mais je ne voulus point lui offrir d’entrer, car je lui dis que ce serait peu décent.
En somme, je me risquai à éviter de signer un contrat, et la raison que j’en avais est que la dame qui m’avait invitée à aller avec elle dans le Lancashire y mettait tant d’insistance, et me promettait de si grandes fortunes, et que j’y trouverais de si belles choses, que j’eus la tentation d’aller essayer la fortune ; peut-être, me disais-je, que j’amenderai infiniment ma condition ; et alors je ne me serais point fait scrupule de laisser là mon honnête bourgeois, dont je n’étais pas si amoureuse que je ne pusse le quitter pour un plus riche.
En un mot, j’évitai le contrat ; mais je lui dis que j’allais dans le Nord, et qu’il saurait où m’écrire pour les affaires que je lui avais confiées ; que je lui donnerais un gage suffisant du respect que j’entretenais pour lui, puisque je laisserais dans ses mains presque tout ce que je possédais au monde, et que je voulais bien lui promettre que sitôt qu’il aurait terminé les formalités de son divorce, s’il voulait m’en rendre compte, je viendrais à Londres, et qu’alors nous parlerions sérieusement de l’affaire.
C’est avec un vil dessein que je partis, je dois l’avouer, quoique je fusse invitée avec un dessein bien pire, ainsi que la suite le découvrira ; enfin je partis avec mon amie, comme je la nommais, pour le Lancashire. Pendant toute la route elle ne cessa de me caresser avec une apparence extrême d’affection sincère et sans déguisement ; me régala de tout, sauf pour le prix du coche ; et son frère, vint à notre rencontre à Warington avec un carrosse de gentilhomme ; d’où nous fûmes menées à Liverpool avec autant de cérémonies que j’en pouvais désirer.
Nous fûmes aussi entretenues fort bellement dans la maison d’un marchand de Liverpool pendant trois ou quatre jours ; j’éviterai de donner son nom à cause de ce qui suivit ; puis elle me dit qu’elle voulait me conduire à la maison d’un de ses oncles où nous serions royalement entretenues ; et son oncle, comme elle l’appelait, nous fit chercher dans un carrosse à quatre chevaux, qui nous emmena à près de quarante lieues je ne sais où.
Nous arrivâmes cependant à la maison de campagne d’un gentilhomme, où se trouvaient une nombreuse famille, un vaste parc, une compagnie vraiment extraordinaire et où on l’appelait « cousine » ; je lui dis que si elle avait résolu de m’amener en de telles compagnies, elle eût dû me laisser emporter de plus belles robes ; mais les dames relevèrent mes paroles, et me dirent avec beaucoup de grâce que dans leur pays on n’estimait pas tant les personnes à leurs habits qu’à Londres ; que leur cousine les avait pleinement informées de ma qualité, et que je n’avais point besoin de vêtements pour me faire valoir ; en somme elles ne m’entretinrent pas pour ce que j’étais, mais pour ce qu’elles pensaient que je fusse, c’est-à-dire une dame veuve de grande fortune.
La première découverte que je fis là fut que la famille se composait toute de catholiques romains, y compris la cousine ; néanmoins personne au monde n’eût pu tenir meilleure conduite à mon égard, et on me témoigna la même civilité que si j’eusse été de leur opinion. La vérité est que je n’avais pas tant de principes d’aucune sorte que je fusse bien délicate en matière de religion ; et tantôt j’appris à parler favorablement de l’Église de Rome ; je leur dis en particulier que je ne voyais guère qu’un préjugé d’éducation dans tous les différends qu’il y avait parmi les chrétiens sur le sujet de la religion, et que s’il se fût trouvé que mon père eût été catholique romain, je ne doutais point que j’eusse été aussi charmée de leur religion que de la mienne.
Ceci les obligea au plus haut point, et ainsi que j’étais assiégée jour et nuit par la belle société, et par de ravissants discours, ainsi eus-je deux ou trois vieilles dames qui m’entreprirent aussi sur la religion. Je fus si complaisante que je ne me fis point scrupule d’assister à leur messe, et de me conformer à tous leurs gestes suivant qu’elles m’en montraient le modèle ; mais je ne voulus point céder sans profit ; de sorte que je ne fis que les encourager en général à espérer que je me convertirais si on m’instruisait dans la doctrine catholique, comme elles disaient ; si bien que la chose en resta là.
Je demeurai ici environ six semaines ; et puis ma conductrice me ramena dans un village de campagne à six lieues environ de Liverpool, où son frère, comme elle le nommait, vint me rendre visite dans son propre carrosse, avec deux valets de pied en bonne livrée ; et tout aussitôt il se mit à me faire l’amour. Ainsi qu’il se trouva, on eût pu penser que je ne saurais être pipée, et en vérité c’est ce que je croyais, sachant que j’avais une carte sûre à Londres, que j’avais résolu de ne pas lâcher à moins de trouver beaucoup mieux. Pourtant, selon toute apparence, ce frère était un parti qui valait bien qu’on l’écoutât, et le moins qu’on évaluât son bien était un revenu annuel de 1 000 livres ; mais la sœur disait que les terres en valaient 1 500, et qu’elles se trouvaient pour la plus grande partie en Irlande.
Moi qui étais une grande fortune, et qui passais pour telle, j’étais bien trop élevée pour qu’on osât me demander quel était mon état ; et ma fausse amie, s’étant fiée à de sots racontars, l’avait grossie de 500 à 5 000 livres, et dans le moment que nous arrivâmes dans son pays, elle en avait fait 15 000 livres. L’Irlandais, car tel je l’entendis être, courut sur l’appât comme un forcené ; en somme, il me fit la cour, m’envoya des cadeaux, s’endetta comme un fou dans les dépenses qu’il fit pour me courtiser ; il avait, pour lui rendre justice, l’apparence d’un gentilhomme d’une élégance extrême ; il était grand, bien fait, et d’une adresse extraordinaire ; parlait aussi naturellement de son parc et de ses écuries, de ses chevaux, ses gardes-chasses, ses bois, ses fermiers et ses domestiques, que s’il eût été dans un manoir et que je les eusse vus tous autour de moi.
Il ne fit jamais tant que me demander rien au sujet de ma fortune ou de mon état ; mais m’assura que, lorsque nous irions à Dublin, il me doterait d’une bonne terre qui rapportait 600 livres par an, et qu’il s’y engagerait en me la constituant par acte ou par contrat, afin d’en assurer l’exécution.
C’était là, en vérité, un langage auquel je n’avais point été habituée, et je me trouvais hors de toutes mes mesures ; j’avais à mon sein un démon femelle qui me répétait à toute heure combien son frère vivait largement ; tantôt elle venait prendre mes ordres pour savoir comment je désirais faire peindre mon carrosse, comment je voulais le faire garnir ; tantôt pour me demander la couleur de la livrée de mon page ; en somme mes yeux étaient éblouis ; j’avais maintenant perdu le pouvoir de répondre « non », et, pour couper court à l’histoire, je consentis au mariage ; mais, pour être plus privés, nous nous fîmes mener plus à l’intérieur du pays, et nous fûmes mariés par un prêtre qui, j’en étais assurée, nous marierait aussi effectivement qu’un pasteur de l’Église anglicane.
Je ne puis dire que je n’eus point à cette occasion quelques réflexions sur l’abandon déshonnête que je faisais de mon fidèle bourgeois, qui m’aimait sincèrement, et qui, s’efforçant de se dépêtrer d’une scandaleuse coquine dont il avait reçu un traitement barbare, se promettait infiniment de bonheur dans son nouveau choix : lequel choix venait de se livrer à un autre d’une façon presque aussi scandaleuse que la femme qu’il voulait quitter.
Mais l’éclat scintillant du grand état et des belles choses que celui que j’avais trompé et qui était maintenant mon trompeur ne cessait de représenter à mon imagination, m’entraîna bien loin et ne me laissa point le temps de penser à Londres, ou à chose qui y fût, bien moins à l’obligation que j’avais envers une personne d’infiniment plus de mérite réel que ce qui était devant moi à l’heure présente.
Mais la chose était faite ; j’étais maintenant dans les bras de mon nouvel époux, qui paraissait toujours le même qu’auparavant ; grand jusqu’à la magnificence ; et rien moins que mille livres par an ne pouvaient suffire à l’ordinaire équipage où il paraissait.
Après que nous eûmes été mariés environ un mois, il commença à parler de notre départ pour West-Chester, afin de nous embarquer pour l’Irlande. Cependant il ne me pressa point, car nous demeurâmes encore près de trois semaines ; et puis il envoya chercher à Chester un carrosse qui devait venir nous rencontrer au Rocher-Noir comme on le nomme, vis-à-vis de Liverpool. Là nous allâmes en un beau bateau qu’on appelle pinasse, à six rames ; ses domestiques, chevaux et bagages furent transportés par un bac. Il me fit ses excuses pour n’avoir point de connaissances à Chester, mais me dit qu’il partirait en avant afin de me retenir quelque bel appartement dans une maison privée ; je lui demandai combien de temps nous séjournerions à Chester. Il me répondit « Point du tout ; pas plus qu’une nuit ou deux », mais qu’il louerait immédiatement un carrosse pour aller à Holyhead ; alors je lui dis qu’il ne devait nullement se donner la peine de chercher un logement privé pour une ou deux nuits ; car, Chester étant une grande ville, je n’avais point de doute qu’il n’y eût là de fort bonnes hôtelleries, dont nous pourrions assez nous accommoder ; de sorte que nous logeâmes dans une hôtellerie qui n’est pas loin de la cathédrale ; j’ai oublié quelle en était l’enseigne.
Ici mon époux, parlant de mon passage en Irlande, me demanda si je n’avais point d’affaires à régler à Londres avant de partir ; je lui dis que non, ou du moins, point qui eussent grande importance, et que je ne pusse traiter tout aussi bien par lettre de Dublin.
– Madame, dit-il fort respectueusement, je suppose que la plus grande partie de votre bien, que ma sœur me dit être déposé principalement en argent liquide à la Banque d’Angleterre, est assez en sûreté ; mais au cas où il faudrait opérer quelque transfert, ou changement de titre, il pourrait être nécessaire de nous rendre à Londres et de régler tout cela avant de passer l’eau.
Je parus là-dessus faire étrange mine, et lui dis que je ne savais point ce qu’il voulait dire ; que je n’avais point d’effets à la Banque d’Angleterre qui fussent à ma connaissance, et que j’espérais qu’il ne pouvait dire que je lui eusse prétendu en avoir. Non, dit-il, je ne lui en avais nullement parlé ; mais sa sœur lui avait dit que la plus grande partie de ma fortune était déposée là.
– Et si j’y ai fait allusion, ma chérie, dit-il, c’était seulement afin que, s’il y avait quelque occasion de régler vos affaires ou de les mettre en ordre, nous ne fussions pas obligés au hasard et à la peine d’un voyage de retour ; – car, ajoutait-il, il ne se souciait guère de me voir trop me risquer en mer.
Je fus surprise de ce langage et commençai de me demander quel pouvait en être le sens, quand soudain il me vint à la pensée que mon amie, qui l’appelait son frère, m’avait représentée à lui sous de fausses couleurs ; et je me dis que j’irais au fond de cette affaire avant de quitter l’Angleterre et avant de me remettre en des mains inconnues, dans un pays étranger.
Là-dessus, j’appelai sa sœur dans ma chambre le matin suivant, et, lui faisant connaître le discours que j’avais eu avec son frère, je la suppliai de me répéter ce qu’elle lui avait dit, et sur quel fondement elle avait fait ce mariage. Elle m’avoua lui avoir assuré que j’étais une grande fortune, et s’excusa sur ce qu’on le lui avait dit à Londres.
– On vous l’a dit, repris-je avec chaleur ; est-ce que moi, je vous l’ai jamais dit ?
– Non, dit-elle ; il était vrai que je ne le lui avais jamais dit, mais j’avais dit à plusieurs reprises que ce que j’avais était à ma pleine disposition.
– Oui, en effet, répliquai-je très vivement, mais jamais je ne vous ai dit que je possédais ce qu’on appelle une fortune ; non, que j’avais 100 £, ou la valeur de 100 £, et que c’était tout ce j’avais au monde ; et comment cela s’accorderait-il avec cette prétention que je suis une fortune, dis-je, que je sois venue avec vous dans le nord de l’Angleterre dans la seule intention de vivre à bon marché ?
Sur ces paroles que je criai avec chaleur et à haute voix, mon mari entra dans la chambre, et je le priai d’entrer et de s’asseoir, parée que j’avais à dire devant eux deux une chose d’importance, qu’il était absolument nécessaire qu’il entendît.
Il eut l’air un peu troublé de l’assurance avec laquelle je semblais parler, et vint s’asseoir près de moi, ayant d’abord fermé la porte ; sur quoi je commençai, car j’étais extrêmement échauffée, et, me tournant vers lui :
– J’ai bien peur, dis je, mon ami (car je m’adressai à lui avec douceur), qu’on ait affreusement abusé de vous et qu’on vous ait fait un tort qui ne pourra point se réparer, en vous amenant à m’épouser ; mais comme je n’y ai aucune part, je demande à être quitte de tout blâme, et qu’il soit rejeté là où il est juste qu’il tombe, nulle part ailleurs, car pour moi, je m’en lave entièrement les mains.
– Quel tort puis-je avoir éprouvé, ma chérie, dit-il, en vous épousant ? J’espère que de toutes manières j’en ai tiré honneur et avantage.
– Je vous l’expliquerai tout à l’heure, lui dis-je, et je crains que vous n’ayez trop de raison de vous juger fort maltraité ; mais je vous convaincrai, mon ami, dis-je encore, que je n’y ai point eu de part.
Il prit alors un air d’effarement et de stupeur, et commença, je crois, de soupçonner ce qui allait suivre ; pourtant, il me regarda, en disant seulement : « Continuez » ; il demeura assis, silencieux, comme pour écouter ce que j’avais encore à dire ; de sorte que je continuai :
– Je vous ai demandé hier soir, dis-je, en m’adressant à lui, si jamais je vous ai fait parade de mon bien, ou si je vous ai dit jamais que j’eusse quelque fortune déposée à la Banque d’Angleterre ou ailleurs, et vous avez reconnu que non, ce qui est très vrai ; et je vous prie que vous me disiez ici, devant votre sœur, si jamais je vous ai donné quelque raison de penser de telles choses, ou si jamais nous avons eu aucun discours sur ce sujet. – Et il reconnut encore que non ; mais dit que je lui avais toujours semblé femme de fortune, qu’il était persuadé que je le fusse, et qu’il espérait n’avoir point été trompé.
– Je ne vous demande pas si vous avez été trompé, dis-je ; mais je le crains bien, et de l’avoir été moi-même ; mais je veux me justifier d’avoir été mêlée dans cette tromperie. Je viens maintenant de demander à votre sœur si jamais je lui ai parlé de fortune ou de bien que j’eusse, ou si je lui ai donné les détails là-dessus ; et elle avoue que non. Et je vous prie, madame, dis-je, d’avoir assez de justice pour m’accuser si vous le pouvez : vous ai-je jamais prétendu que j’eusse du bien ? Pourquoi, si j’en avais eu, serais-je venue jamais avec vous dans ce pays afin d’épargner le peu que je possédais et de vivre à bon marché ? – Elle ne put nier, mais dit qu’on lui avait assuré à Londres que j’avais une très grande fortune, qui était déposée à la Banque d’Angleterre.
– Et maintenant, cher monsieur, dis-je en me retournant vers mon nouvel époux, ayez la justice de me dire qui nous a tant dupés, vous et moi, que de vous faire croire que j’étais une fortune et de vous pousser à me solliciter de mariage.
Il ne put dire une parole, mais montra sa sœur du doigt, et après un silence éclata dans la plus furieuse colère où j’aie vu homme du monde ; il l’injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu’il put trouver ; lui cria qu’elle l’avait ruiné, déclarant qu’elle lui avait dit que j’avais 15 000 £, et qu’elle devait en recevoir 500 de sa main pour lui avoir procuré cette alliance ; puis il ajouta, s’adressant à moi, qu’elle n’était point du tout sa sœur, mais qu’elle avait été sa p…, depuis tantôt deux ans ; qu’elle avait déjà reçu de lui 100 £ d’acompte sur cette affaire, et qu’il était entièrement perdu si les choses étaient comme je le disais ; et dans sa divagation, il jura qu’il allait sur-le-champ lui tirer le sang du cœur, ce qui la terrifia, et moi aussi. Elle cria qu’on lui avait dit tout cela dans la maison où je logeais ; mais ceci l’irrita encore plus qu’avant, qu’elle eût osé le faire aller si loin, n’ayant point d’autre autorité qu’un ouï-dire ; et puis, se retournant vers moi, dit très honnêtement qu’il craignait que nous fussions perdus tout deux ; « car, à dire vrai, ma chérie, je n’ai point de bien, dit-il ; et le peu que j’avais, ce démon me l’a fait dissiper pour me maintenir en cet équipage ». Elle saisit l’occasion qu’il me parlait sérieusement pour s’échapper de la chambre, et je ne la revis plus jamais.
J’étais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire ; je pensais de bien des manières avoir entendu le pire ; mais lorsqu’il dit qu’il était perdu et qu’il n’avait non plus de bien, je fus jetée dans l’égarement pur.
– Quoi ! lui dis-je, mais c’est une fourberie infernale ! Car nous sommes mariés ici sur le pied d’une double fraude : vous paraissez perdu de désappointement, et si j’avais eu une fortune, j’aurais été dupe, moi aussi, puisque vous dites que vous n’avez rien.
– Vous auriez été dupe, oui vraiment, ma chérie, dit-il, mais vous n’auriez point été perdue ; car 15 000 £ nous auraient entretenus tous deux fort bravement dans ce pays ; et j’avais résolu de vous en consacrer jusqu’au dernier denier ; je ne vous aurais pas fait tort d’un shilling, et j’aurais payé le reste de mon affection et de la tendresse que je vous aurais montrée pendant tout le temps de ma vie.
C’était fort honnête, en vérité ; et je crois réellement qu’il parlait ainsi qu’il l’entendait, et que c’était un homme aussi propre à me rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu’homme du monde ; mais à cause qu’il n’avait pas de bien, et qu’il s’était endetté sur ce ridicule dessein dans le pays où nous étions, l’avenir paraissait morne et affreux, et je ne savais que dire ni que penser.
Je lui dis qu’il était bien malheureux que tant d’amour et tant de bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi précipités dans la misère ; que je ne voyais rien devant nous que la ruine ; quant à moi, que c’était mon infortune que le peu que j’avais ne pût suffire à nous faire passer la semaine ; sur quoi je tirai de ma poche un billet de banque de 20 £ et onze guinées que je lui dis avoir épargnées sur mon petit revenu : et que par le récit que m’avait fait cette créature de la manière dont on vivait dans le pays où nous étions, je m’attendais que cet argent m’eût entretenue trois ou quatre ans ; que s’il m’était ôté, je serais dénuée de tout, et qu’il savait bien qu’elle devait être la condition d’une femme qui n’avait point d’argent dans sa poche ; pourtant, je lui dis que s’il voulait le prendre, il était là.
Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes dans ses yeux, qu’il ne voulait point y toucher, qu’il avait horreur de la pensée de me dépouiller et de me réduire à la misère ; qu’il lui restait cinquante guinées, qui étaient tout ce qu’il avait au monde, et il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les prendre, quand il dût mourir de faim par le manque qu’il en aurait.
Je répondis, en lui témoignant un intérêt pareil, que je ne pouvais supporter de l’entendre parler ainsi ; qu’au contraire, s’il pouvait proposer quelque manière de vivre qui fût possible, que je ferais de mon mieux, et que je vivrais aussi strictement qu’il pourrait le désirer.
Il me supplia de ne plus parler en cette façon, à cause qu’il en serait affolé ; il dit qu’il avait été élevé en gentilhomme, quoiqu’il fût réduit à une fortune si basse, et qu’il ne restait plus qu’un moyen auquel il pût penser, et qui même ne se saurait employer, à moins que je ne consentisse à lui répondre sur une question à laquelle toutefois il dit qu’il ne voulait point m’obliger ; je lui dis que j’y répondrais honnêtement, mais que je ne pouvais dire si ce serait à sa satisfaction ou autrement.
– Eh bien, alors, ma chérie, répondez-moi franchement, dit-il : est-ce que le peu que vous avez pourra nous maintenir tous deux en bravoure, ou nous permettre de vivre en sécurité, ou non ?
Ce fut mon bonheur de ne point m’être découverte, ni ma condition, aucunement ; non, pas même mon nom ; et voyant qu’il n’y avait rien à attendre de lui, quelque bonne humeur et quelque honnêteté qu’il parût avoir, sinon qu’il vivrait sur ce que je savais devoir bientôt être dissipé, je résolus de cacher tout, sauf le billet de banque et les onze guinées, et j’eusse été bien heureuse de les avoir perdus, au prix qu’il m’eût remise où j’étais avant que de me prendre. J’avais vraiment sur moi un autre billet de 30 £ qui était tout ce que j’avais apporté avec moi, autant pour en vivre dans le pays, que ne sachant point l’occasion qui pourrait s’offrir : parce que cette créature, l’entremetteuse, qui nous avait ainsi trahis tous deux, m’avait fait accroire d’étranges choses sur les mariages avantageux que je pourrais rencontrer, et il ne me plaisait point d’être sans argent, quoi qu’il pût advenir. Ce billet, je le cachai ; ce qui me fit plus généreuse, du reste, en considération de son état, car vraiment j’avais pitié de lui de tout mon cœur.
Mais pour revenir à cette question, je lui dis que jamais je ne l’avais dupé de mon gré et que jamais je ne le ferais. J’étais bien fâchée de lui dire que le peu que je possédais ne nous entretiendrait pas tous deux ; que je n’en aurais point eu assez pour subsister seule dans le pays du Sud, et que c’était la raison qui m’avait fait me remettre aux mains de cette femme qui l’appelait frère, à cause qu’elle m’avait assuré que je pourrais vivre très bravement dans une ville du nom de Manchester, où je n’avais point encore été, pour environ 6 £ par an, et tout mon revenu ne dépassant pas 15 £ par an, je pensais que je pourrais en vivre facilement en attendant de meilleurs jours.
Il secoua la tête et demeura silencieux, et nous passâmes une soirée bien mélancolique ; pourtant, nous soupâmes tous doux et nous demeurâmes ensemble cette nuit-là, et quand nous fûmes près d’avoir fini de souper, il prit un air un peu meilleur et plus joyeux, et fit apporter une bouteille de vin :
– Allons, ma chérie, dit-il, quoique le cas soit mauvais, il ne sert de rien de se laisser abattre. Allons, n’ayez point d’inquiétude ; je tâcherai à trouver quelque moyen de vivre ; si seulement vous pouvez vous entretenir seule, cela vaut mieux que rien ; moi, je tenterai de nouveau la fortune ; il faut qu’un homme pense en homme ; se laisser décourager, c’est céder à l’infortune. Là-dessus, il emplit un verre et but à ma santé, tandis qu’il me tenait la main tout le temps que le vin coulait dans sa gorge, puis m’assura que son principal souci était à mon sujet.
Il était réellement d’esprit brave et galant, et j’en étais d’autant plus peinée. Il y a quelque soulagement même à être défaite par un homme d’honneur plutôt que par un coquin ; mais ici le plus grand désappointement était sur sa part, car il avait vraiment dépensé abondance d’argent, et il faut remarquer sur quelles pauvres raisons elle s’était avancée ; d’abord, il convient d’observer la bassesse de la créature, qui, pour gagner 100 £ elle-même, eut l’indignité de lui en laisser dépenser trois ou quatre fois plus, bien que ce fût peut-être tout ce qu’il avait au monde, et davantage ; alors qu’elle n’avait pas plus de fondement qu’un petit habit autour d’une table à thé nous assurer que j’eusse quelque état, ou que je fusse une fortune, ou chose qui fût.
Il est vrai que le dessein de duper une femme de fortune, si j’eusse été telle, montrait assez de vilenie ; et de mettre l’apparence de grandeurs sur une pauvre condition n’était que de la fourberie, et bien méchante ; mais le cas différait un peu, et en sa faveur à lui : car il n’était pas de ces gueux qui font métier de duper des femmes, ainsi que l’ont fait certains, et de happer six ou sept fortunes l’une après l’autre, pour les rafler et décamper ensuite ; mais c’était déjà un gentilhomme, infortuné, et tombé bas, mais qui avait vécu en bonne façon ; et quand même j’eusse eu de la fortune, j’eusse été tout enragée contre la friponne, pour m’avoir trahie ; toutefois, vraiment, pour ce qui est de l’homme, une fortune n’aurait point été mal placée sur lui, car c’était une personne charmante, en vérité, de principes généreux, de bon sens, et qui avait abondance de bonne humeur.
Nous eûmes quantité de conversations intimes cette nuit-là, car aucun de nous ne dormit beaucoup ; il était aussi repentant d’avoir été la cause de toutes ces duperies, que si c’eût été de la félonie, et qu’il marchât au supplice ; il m’offrit encore jusqu’au dernier shilling qu’il avait sur lui, et dit qu’il voulait partir à l’armée pour tâcher à en gagner.
Je lui demandai pourquoi il avait eu la cruauté de vouloir m’emmener en Irlande, quand il pouvait supposer que je n’eusse point pu y subsister. Il me prit dans ses bras :
– Mon cœur, dit-il, je n’ai jamais eu dessein d’aller en Irlande, bien moins de vous y emmener ; mais je suis venu ici pour échapper à l’observation des gens qui avaient entendu ce que je prétendais faire, et afin que personne ne pût me demander de l’argent avant que je fusse garni pour leur en donner.
– Mais où donc alors, dis-je, devions-nous aller ensuite ?
– Eh bien, mon cœur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan, ainsi que je l’avais disposé ; j’avais intention ici de vous interroger quelque peu sur votre état, comme vous voyez que j’ai fait ; et quand vous m’auriez rendu compte des détails, ainsi que je m’attendais que vous feriez, j’aurais imaginé une excuse pour remettre notre voyage en Irlande à un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon cœur, dit-il, j’étais décidé à vous avouer toute la condition de mes propres affaires, et à vous faire savoir qu’en effet j’avais usé de ces finesses pour obtenir votre acquiescement à m’épouser, mais qu’il ne me restait plus qu’à vous demander pardon et à vous dire avec quelle ardeur je m’efforcerais à vous faire oublier ce qui était passé par la félicité des jours à venir.
– Vraiment, lui dis-je, et je trouve que vous m’auriez vite conquise ; et c’est ma douleur maintenant que de n’être point en état de vous montrer avec quelle aisance je me serais laissé réconcilier à vous, et comme je vous aurais passé tous ces tours en récompense de tant de bonne humeur ; mais, mon ami, dis-je, que faire maintenant ? Nous sommes perdus tous deux, et en quoi sommes-nous mieux pour nous être accordés, puisque nous n’avons pas de quoi vivre ?
Nous proposâmes un grand nombre de choses ; mais rien ne pouvait s’offrir où il n’y avait rien pour débuter. Il me supplia enfin de n’en plus parler, car, disait-il, je lui briserais le cœur ; de sorte que nous parlâmes un peu sur d’autres sujets, jusqu’enfin il prit congé de moi en mari, et puis s’endormit.
Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui étais restée éveillée presque toute la nuit, j’avais très grand sommeil et je demeurai couchée jusqu’à près d’onze heures. Pendant ce temps, il prit ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et le voilà parti, ne me laissant qu’une lettre courte, mais émouvante, sur la table, et que voici :
« Ma chérie,
« Je suis un chien ; je vous ai dupée ; mais j’y ai été entraîné par une vile créature, contrairement à mes principes et à l’ordinaire coutume de ma vie. Pardonnez-moi, ma chérie ! Je vous demande pardon avec la plus extrême sincérité ; je suis le plus misérable des hommes, de vous avoir déçue ; j’ai été si heureux que de vous posséder, et maintenant je suis si pitoyablement malheureux que d’être forcé de fuir loin de vous. Pardonnez-moi, ma chérie ! Encore une fois, je le dis, pardonnez-moi ! Je ne puis supporter de vous voir ruinée par moi, et moi-même incapable de vous soutenir. Notre mariage n’est rien ; je n’aurai jamais la force de vous revoir ; je vous déclare ici que vous êtes libre ; si vous pouvez vous marier à votre avantage, ne refusez pas en songeant à moi ; je vous jure ici sur ma foi et sur la parole d’un homme d’honneur de ne jamais troubler votre repos si je l’apprends, ce qui toutefois n’est pas probable ; d’autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre une bonne fortune, tout cela sera pour vous, où que vous soyez.
« J’ai mis une partie de la provision d’argent qui me restait dans votre poche ; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche, et allez à Londres ; j’espère qu’il suffira aux frais, sans que vous entamiez le vôtre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout cœur, et je le ferai aussi souvent que je penserai à vous.
« Adieu, ma chérie, pour toujours.
« Je suis à vous en toute affection.
« J. E. »
Rien de ce qui me survint jamais dans ma vie ne tomba si bas dans mon cœur que cet adieu ; je lui reprochai mille fois dans mes pensées de m’avoir abandonnée ; car je serais allée avec lui au bout du monde, m’eût-il fallu mendier mon pain. Je tâtai dans ma poche ; et là je trouvai dix guinées, sa montre en or et deux petits anneaux, une petite bague de diamant qui ne valait guère que 6 £ et un simple anneau d’or.
Je tombai assise et je regardai fixement ces objets pendant deux heures sans discontinuer, jusqu’à ce que ma fille de chambre vint m’interrompre pour me dire que le dîner était prêt : je ne mangeai que peu, et après dîner il me prit un violent accès de larmes ; et toujours je l’appelais par son nom, qui était James :
– Ô Jemmy ! criais-je, reviens ! reviens ! je te donnerai tout ce que j’ai ; je mendierai, je mourrai de faim avec toi. Et ainsi je courais, folle, par la chambre, çà et là ; et puis je m’asseyais entre temps ; et puis je marchais de nouveau en long et en large, et puis je sanglotais encore ; et ainsi je passai l’après-midi jusqu’environ sept heures, que tomba le crépuscule du soir (c’était au mois d’août), quand, à ma surprise indicible, le voici revenir à l’hôtellerie et monter tout droit à ma chambre.
Je fus dans la plus grande confusion qu’on puisse s’imaginer, et lui pareillement ; je ne pouvais deviner quelle était l’occasion de son retour, et je commençai à me demander si j’en devais être heureuse ou fâchée ; mais mon affection inclina tout le reste, et il me fut impossible de dissimuler ma joie, qui était trop grande pour des sourires, car elle se répandit en larmes. À peine fut-il entré dans la chambre, qu’il courut à moi et me prit dans ses bras, me tenant serrée, et m’étouffant presque l’haleine sous ses baisers, mais ne dit pas une parole. Enfin je commençai :
– Mon amour, dis-je, comment as-tu pu t’en aller loin de moi ?
À quoi il ne fit pas de réponse, car il lui était impossible de parler.
Quand nos extases furent un peu passées, il me dit qu’il était allé à plus de quinze lieues, mais qu’il n’avait pas été en son pouvoir d’aller plus loin sans revenir pour me voir une fois encore, et une fois encore me dire adieu.
Je lui dis comment j’avais passé mon temps et comment je lui avais crié à voix haute de revenir. Il me dit qu’il m’avait entendue fort nettement dans la forêt de Delamere, à un endroit éloigné d’environ douze lieues. Je souris.
– Non, dit-il, ne crois pas que je plaisante, car si jamais j’ai entendu ta voix dans ma vie, je t’ai entendue m’appeler à voix haute, et parfois je me figurais que je te voyais courir après moi.
– Mais, dis-je, que disais-je ? Car je ne lui avais pas nommé les paroles.
– Tu criais à haute voix, et tu disais : « Ô Jemmy ! ô Jemmy ! reviens, reviens. »
Je me mis à rire.
– Mon cœur, dit-il, ne ris pas ; car sois-en sûre, j’ai entendu ta voix aussi clairement que tu entends la mienne dans ce moment ; et, si tu le veux, j’irai devant un magistrat prêter serment là-dessus.
Je commençai alors d’être surprise et étonnée ; je fus effrayée même et lui dis ce que j’avais vraiment fait et comment je l’avais appelé. Après que nous nous fûmes amusés un moment là-dessus, je lui dis :
– Eh bien, tu ne t’en iras plus loin de moi, maintenant ; j’irais plutôt avec toi au bout du monde.
Il me dit que ce serait une chose bien difficile pour lui que de me quitter, mais que, puisqu’il le fallait, il avait l’espoir que je lui rendrais la tâche aisée autant que possible ; mais que pour lui, ce serait sa perte, et qu’il le prévoyait assez.
Cependant, il me dit qu’il avait réfléchi, qu’il me laissait seule pour aller jusqu’à Londres, qui était un long voyage, et qu’il pouvait aussi bien prendre cette route-là qu’une autre ; de sorte qu’il s’était résolu à m’y accompagner, et que s’il partait ensuite sans me dire adieu, je n’en devais point prendre d’irritation contre lui, et ceci il me le fit promettre.
Il me dit comment il avait congédié ses trois domestiques, vendu leurs chevaux, et envoyé ces garçons chercher fortune, tout cela en fort peu de temps, dans une ville près de la route, je ne sais où, « et, dit-il, il m’en a coûté des larmes, et j’ai pleuré tout seul de penser combien ils étaient plus heureux que leur maître, puisqu’ils n’avaient qu’à aller frapper à la porte du premier gentilhomme pour lui offrir leurs services, tandis que moi, dit-il, je ne savais où aller ni que faire ».
Je lui dis que j’avais été si complètement malheureuse quand il m’avait quittée, que je ne saurais l’être davantage, et que maintenant qu’il était revenu, je ne me séparerais jamais de lui, s’il voulait bien m’emmener, en quelque lieu qu’il allât. Et cependant, je convins que nous irions ensemble à Londres ; mais je ne pus arriver à consentir qu’il me quitterait enfin, sans me dire adieu ; mais je lui dis d’un ton plaisant que, s’il s’en allait, je lui crierais de revenir aussi haut que je l’avais fait. Puis je tirai sa montre, et la lui rendis, et ses deux bagues, et ses dix guinées ; mais il ne voulut pas les reprendre ; d’où je doutai fort qu’il avait résolu de s’en aller sur la route et de m’abandonner.
La vérité est que la condition où il était, les expressions passionnées de sa lettre, sa conduite douce, tendre et mâle que j’avais éprouvée sur sa part en toute cette affaire jointe au souci qu’il avait montré et à sa manière de me laisser une si grande part du peu qui lui restait, tout cela, dis-je, m’avait impressionnée si vivement que je ne pouvais supporter l’idée de me séparer de lui.
Deux jours après, nous quittâmes Chester, moi dans le coche et lui à cheval ; je congédiai ma servante à Chester ; il s’opposa très fort à ce que je restasse sans servante ; mais comme je l’avais engagée dans la campagne, puisque je n’avais point de domestique à Londres, je lui dis que c’eût été barbare d’emmener la pauvre fille pour la mettre dehors sitôt que j’arriverais en ville, et que ce serait aussi une dépense inutile en route ; si bien qu’il s’y accorda, et demeura satisfait sur ce chapitre.
Il vint avec moi jusque Dunstable, à trente lieues de Londres, et puis il me dit que le sort et ses propres infortunes l’obligeaient à me quitter, et qu’il ne lui était point possible d’entrer dans Londres pour des raisons qu’il n’était pas utile de me donner : et je vis qu’il se préparait à partir. Le coche où nous étions ne s’arrêtait pas d’ordinaire à Dunstable ; mais je le priai de s’y tenir un quart d’heure : il voulut bien rester un moment à la porte d’une hôtellerie où nous entrâmes.
Étant à l’hôtellerie, je lui dis que je n’avais plus qu’une faveur à lui demander, qui était, puisqu’il ne pouvait pas aller plus loin, qu’il me permit de rester une semaine ou deux dans cette ville avec lui, afin de réfléchir pendant ce temps à quelque moyen d’éviter une chose qui nous serait aussi ruineuse à tous deux qu’une séparation finale : et que j’avais à lui proposer une chose d’importance que peut-être il trouverait à notre avantage.
C’était une proposition où il y avait trop de raison pour qu’il la refusât, de sorte qu’il appela l’hôtesse, et lui dit que sa femme se trouvait indisposée et tant qu’elle ne saurait penser à continuer son voyage en coche qui l’avait lassée presque jusqu’à la mort, et lui demanda si elle ne pourrait nous procurer un logement pour deux ou trois jours dans une maison privée où je pourrais me reposer un peu, puisque la route m’avait à ce point excédée. L’hôtesse, une brave femme de bonnes façons et fort obligeante, vint aussitôt me voir ; me dit qu’elle avait deux ou trois chambres qui étaient très bonnes et placées à l’écart du bruit, et que, si je les voyais, elle n’avait point de doute qu’elles me plairaient, et que j’aurais une de ses servantes qui ne ferait rien d’autre que d’être attachée à ma personne ; cette offre était tellement aimable que je ne pus que l’accepter ; de sorte que j’allai voir les chambres, dont je fus charmée ; et en effet elles étaient extraordinairement bien meublées, et d’un très plaisant logement. Nous payâmes donc le coche, d’où nous fîmes décharger nos hardes, et nous résolûmes de séjourner là un peu de temps.
Ici je lui dis que je vivrais avec lui maintenant jusqu’à ce que mon argent fût à bout ; mais que je ne lui laisserais pas dépenser un shilling du sien ; nous eûmes là-dessus une tendre chicane ; mais je lui dis que c’était sans doute la dernière fois que je jouirais de sa compagnie, et que je le priais de me laisser maîtresse sur ce point seulement et qu’il gouvernerait pour tout le reste ; si bien qu’il consentit.
Là, un soir, nous promenant aux champs, je lui dis que j’allais maintenant lui faire la proposition que je lui avais dite ; et en effet je lui racontai comment j’avais vécu en Virginie, et que j’y avais ma mère, qui, croyais-je, était encore en vie, quoique mon mari dût être mort depuis plusieurs années ; je lui dis que si mes effets ne s’étaient perdus en mer, et d’ailleurs je les exagérai assez, j’aurais eu assez de fortune pour nous éviter de nous séparer en cette façon. Puis j’entrai dans des détails sur l’établissement des gens en ces contrées, comment, par la constitution du pays, on leur allouait des lots de terres, et que d’ailleurs on pouvait en acheter à un prix si bas qu’il ne valait même pas la peine d’être mentionné.
Puis je lui expliquai amplement et avec clarté la nature des plantations, et comment un homme qui s’appliquerait, n’ayant emporté que la valeur de deux ou trois cents livres de marchandises anglaises, avec quelques domestiques et des outils, pourrait rapidement établir sa famille et en peu d’années amasser du bien.
Ensuite je lui dis les mesures que je prendrais pour lever une somme de 300 £ ou environ ; et je lui exposai que ce serait un admirable moyen de mettre fin à notre infortune, et à restaurer notre condition dans le monde au point que nous avions espéré tous deux ; et j’ajoutai qu’au bout de sept ans nous pourrions être en situation de laisser nos cultures en bonnes mains et de repasser l’eau pour en recevoir le revenu, et en jouir tandis que nous vivrions en Angleterre ; et je lui citai l’exemple de tels qui l’avaient fait et qui vivaient à Londres maintenant sur un fort bon pied.
En somme, je le pressai tant qu’il finit presque par s’y accorder ; mais nous fûmes arrêtés tantôt par un obstacle, tantôt par l’autre, jusqu’enfin il changea les rôles, et se mit à me parler presque dans les mêmes termes de l’Irlande.
Il me dit qu’un homme qui se confinerait dans une vie campagnarde, pourvu qu’il eût pu trouver des fonds pour s’établir sur des terres, pourrait s’y procurer des fermes à 50 £ par an, qui étaient aussi bonnes que celles qu’on loue en Angleterre pour 200 £ ; que le rendement était considérable et le sol si riche, que, sans grande économie même, nous étions sûrs d’y vivre aussi bravement qu’un gentilhomme vit en Angleterre avec un revenu de 3 000 £ ; et qu’il avait formé le dessein de me laisser à Londres et d’aller là-bas pour tenter la fortune ; et que s’il voyait qu’il pouvait disposer une manière de vivre aisée et qui s’accordât au respect qu’il entretenait pour moi, ainsi qu’il ne doutait point de pouvoir le faire, il traverserait l’eau pour venir me chercher.
J’eus affreusement peur que sur une telle proposition il m’eut prise au mot, c’est-à-dire qu’il me fallût convertir mon petit revenu en argent liquide qu’il emporterait en Irlande pour tenter son expérience ; mais il avait trop de justice pour le désirer ou pour l’accepter, si je l’eusse offert : et il me devança là-dessus ; car il ajouta qu’il irait tenter la fortune en cette façon, et que s’il trouvait qu’il pût faire quoi que ce soit pour vivre, en y ajoutent ce que j’avais, nous pourrions bravement subsister tous deux ; mais qu’il ne voulait pas risquer un shilling de mon argent, jusqu’à ce qu’il eût fait son expérience avec un peu du sien, et il m’assura que s’il ne réussissait pas en Irlande, il reviendrait me trouver et qu’il se joindrait à moi pour mon dessein en Virginie.
Je ne pus l’amener à rien de plus, par quoi nous nous entretînmes près d’un mois durant lequel je jouis de sa société qui était la plus charmante que j’eusse encore trouvée dans toute ma vie. Pendant ce temps il m’apprit l’histoire de sa propre existence, qui était surprenante en vérité, et pleine d’une variété infinie, suffisante à emplir un plus beau roman d’aventures et d’incidents qu’aucun que j’aie vu d’imprimé ; mais j’aurai l’occasion là-dessus d’en dire plus long.
Nous nous séparâmes enfin, quoique avec la plus extrême répugnance sur ma part ; et vraiment il prit congé de moi bien à contre-cœur ; mais la nécessité l’y contraignait ; car les raisons qu’il avait de ne point vouloir venir à Londres étaient très bonnes, ainsi que je la compris pleinement plus tard.
Je lui donnai maintenant l’indication de l’adresse où il devait m’écrire, quoique réservant encore le grand secret, qui était de ne jamais lui faire savoir mon véritable nom, qui j’étais, et où il pourrait me trouver ; lui de même me fit savoir comment je devais m’y prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu’il fût assuré de la recevoir.
J’arrivai à Londres le lendemain du jour où nous nous séparâmes, mais je n’allai pas tout droit à mon ancien logement ; mais pour une autre raison que je ne veux pas dire je pris un logement privé dans Saint-Jones street, ou, comme on dit vulgairement, Saint-Jones en Clerkenwell : et là, étant parfaitement seule, j’eus assez loisir de rester assise pour réfléchir sur mes rôderies des sept derniers mois, car j’avais été absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes passées en compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir ; mais ce plaisir fut extrêmement amoindri quand je découvris peu de temps après que j’étais grosse.
C’était là une chose embarrassante, à cause qu’il me serait bien difficile de trouver un endroit où faire mes couches ; étant une des plus délicates choses du monde en ce temps pour une femme étrangère et qui n’avait point d’amis, d’être entretenue en une telle condition sans donner quelque répondant, que je n’avais point et que je ne pouvais me procurer.
J’avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon ami de la Banque ou plutôt il prenait soin de correspondre avec moi, car il m’écrivait une fois la semaine ; et quoique je n’eusse point dépensé mon argent si vite que j’eusse besoin de lui en demander, toutefois je lui écrivais souvent aussi pour lui faire savoir que j’étais en vie. J’avais laissé des instructions dans le Lancashire, si bien que je me faisais transmettre mes lettres ; et durant ma retraite à Saint-John je reçus de lui un billet fort obligeant, où il m’assurait que son procès de divorce était en bonne voie, bien qu’il y rencontrât des difficultés qu’il n’avait point attendues.
Je ne fus pas fâchée d’apprendre que son procès était plus long qu’il n’avait pensé ; car bien que je ne fusse nullement en condition de le prendre encore, n’ayant point la folie de vouloir l’épouser, tandis que j’étais grosse des œuvres d’un autre homme (ce que certaines femmes que je connais ont osé), cependant je n’avais pas d’intention de le perdre, et, en un mot, j’étais résolue à le prendre s’il continuait dans le même dessein, sitôt mes relevailles ; car je voyais apparemment que je n’entendrais plus parler de mon autre mari ; et comme il n’avait cessé de me presser de me remarier, m’ayant assuré qu’il n’y aurait nulle répugnance et que jamais il ne tenterait de réclamer ses droits, ainsi ne me faisais-je point scrupule de me résoudre, si je le pouvais, et mon autre ami restait fidèle à l’accord ; et j’avais infiniment de raisons d’en être assurée, par les lettres qu’il m’écrivait, qui étaient les plus tendres et les plus obligeantes du monde.
Je commençais maintenant à m’arrondir, et les personnes chez qui je logeais m’en firent la remarque, et, autant que le permettait la civilité, me firent comprendre qu’il fallait songer à partir. Ceci me jeta dans une extrême perplexité, et je devins très mélancolique ; car en vérité je ne savais quel parti prendre ; j’avais de l’argent, mais point d’amis, et j’avais chances de me trouver sur les bras un enfant à garder, difficulté que je n’avais encore jamais rencontrée, ainsi que mon histoire jusqu’ici le fait paraître.
Dans le cours de cette affaire, je tombai très malade et ma mélancolie accrut réellement mon malaise ; mon indisposition se trouva en fin de compte n’être qu’une fièvre, mais la vérité est que j’avais les appréhensions d’une fausse couche. Je ne devrais pas dire « les appréhensions », car j’aurais été trop heureuse d’accoucher avant terme, mais je n’aurais pu même entretenir la pensée de prendre quoi que ce fût pour y aider ; j’abhorrais, dis-je, jusqu’à l’imagination d’une telle chose.
Cependant, la dame qui tenait la maison m’en parla et m’offrit d’envoyer une sage-femme ; j’élevai d’abord quelques scrupules, mais après un peu de temps j’y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l’affaire.
Il paraît que la maîtresse de la maison n’était pas tant étrangère à des cas semblables au mien que je pensais d’abord qu’elle fût, comme on verra tout à l’heure ; et elle fit venir une sage-femme de la bonne sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi.
Cette femme paraissait avoir quelque expérience dans son métier, j’entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession où elle était experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon hôtesse lui avait dit que j’étais fort mélancolique, et qu’elle pensait que cela m’eût fait du mal et une fois, devant moi, lui dit :
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