LA CEINTURE EMPOISONNÉE - Partie 3
Écrit par DOYLE, ARTHUR CONAN
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– Madame B…, je crois que l’indisposition de cette dame est de celles où vous vous entendez assez ; je vous prie donc, si vous pouvez quelque chose pour elle, de n’y point manquer, car c’est une fort honnête personne. Et ainsi elle sortit de la chambre.
Vraiment je ne la comprenais pas ; mais la bonne vieille mère se mit très sérieusement à m’expliquer ce qu’elle entendait, sitôt qu’elle fut partie :
– Madame, dit-elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu’entend votre hôtesse, et quand vous serez au fait, vous n’aurez point besoin de le lui laisser voir. Elle entend que vous êtes en une condition qui peut vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne désirez pas que cela soit publiquement connu ; point n’est besoin d’en dire davantage, mais sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret qu’il est nécessaire (car je ne désire nullement me mêler dans ces affaires), je pourrais peut-être trouver moyen de vous aider, de vous tirer de peine, et de vous ôter toutes vos tristes pensées à ce sujet.
Chaque parole que prononçait cette créature m’était un cordial, et me soufflait jusqu’au cœur une vie nouvelle et un courage nouveau ; mon sang commença de circuler aussitôt, et tout mon corps fut transformé ; je me remis à manger, et bientôt j’allai mieux. Elle en dit encore bien davantage sur le même propos ; et puis, m’ayant pressée de lui parler en toute franchise, et m’ayant promis le secret de la façon la plus solennelle, elle s’arrêta un peu, comme pour voir l’impression que j’avais reçue, et ce que j’allais dire.
Je sentais trop vivement le besoin que j’avais d’une telle femme pour ne point accepter son offre ; je lui dis que ma position était en partie comme elle avait deviné, en partie différente, puisque j’étais réellement mariée et que j’avais un mari, quoiqu’il fût si éloigné dans ce moment qu’il ne pouvait paraître publiquement.
Elle m’arrêta tout court et me dit que ce n’était point son affaire. Toutes les dames qui se fiaient à ses soins étaient mariées pour elle ; toute femme, dit-elle, qui se trouve grosse d’enfant, a un père pour l’enfant, et que ce père fût mari ou non, voilà qui n’était point du tout son affaire ; son affaire était de me servir dans ma condition présente que j’eusse un mari ou non.
– Car, madame, dit-elle, avoir un mari qui ne peut paraître, c’est n’avoir point de mari ; et par ainsi que vous soyez femme mariée ou maîtresse, cela m’est tout un.
Je vis bientôt que catin ou femme mariée, il fallait passer pour catin ici ; de sorte que j’abandonnai ce point. Je lui dis qu’elle avait bien raison, mais que si je devais lui dire mon histoire, il fallait la lui dire telle qu’elle était. De sorte que je la racontais aussi brièvement que je le pus, et voici quelle fut ma conclusion.
– La raison, dis-je, pour laquelle, madame, je vous incommode de ces détails, n’est point tant, comme vous l’avez dit tout à l’heure, qu’ils touchent au propos de votre affaire ; mais c’est à ce propos, à savoir que je ne me soucie point d’être vue ni cachée, mais la difficulté où je suis, c’est que je n’ai point de connaissances dans cette partie du pays.
– Je vous entends bien, madame, dit-elle, vous n’avez pas de répondant à nommer pour éviter les impertinences de la paroisse qui sont d’usage en telles occasions ; et peut-être, dit-elle, que vous ne savez pas bien comment disposer de l’enfant quand il viendra.
– La fin, dis-je, ne m’inquiète pas tant que le commencement.
– Eh bien, madame, répond la sage-femme, oserez-vous vous confier à mes mains ? Je demeure en tel endroit ; bien que je ne m’informe pas de vous, vous pouvez vous enquérir de moi ; mon nom est B… ; je demeure dans telle rue (nommant la rue), à l’enseigne du Berceau ; ma profession est celle de sage-femme et j’ai beaucoup de dames qui viennent faire leurs couches chez moi ; j’ai donné caution à la paroisse en général pour les assurer contre toute enquête sur ce qui viendra au monde sous mon toit. Je n’ai qu’une question à vous adresser, madame, dit-elle, en toute cette affaire ; et si vous y répondez, vous pouvez être entièrement tranquille sur le reste.
Je compris aussitôt où elle voulait en venir et lui dis :
– Madame, je crois vous entendre ; Dieu merci, bien que je manque d’amis en cette partie du monde, je ne manque pas d’argent, autant qu’il peut être nécessaire, car je n’en ai point non plus d’abondance.
J’ajoutai ces mots parce que je ne voulais pas la mettre dans l’attente de grandes choses.
– Eh bien madame, dit-elle, c’est la chose en effet, sans quoi il n’est point possible de rien faire en de tels cas ; et pourtant, dit-elle, vous allez voir que je ne vais pas vous voler, ni vous mettre, dans l’embarras, et je veux que vous sachiez tout d’avance, afin que vous vous accommodiez à l’occasion et que vous fassiez de la dépense ou que vous alliez à l’économie, suivant que vous jugerez.
Je lui dis qu’elle semblait si parfaitement entendre ma condition, que je n’avais rien d’autre à lui demander que ceci : puisque j’avais d’argent assez, mais point en grande quantité, qu’elle voulût bien tout disposer pour que je fusse entretenue le moins copieusement qu’il se pourrait.
Elle répondit qu’elle apporterait un compte des dépenses en deux ou trois formes, et que je choisirais ainsi qu’il me plairait, et je la priai de faire ainsi.
Le lendemain elle l’apporta, et la copie de ses trois billets était comme suit :
1. Pour trois mois de logement dans sa maison, nourriture comprise, à dix shillings par semaine : 6 £ 0 s.
2. Pour une nourrice pendant un mois et linge de couches : 1 £ 10 s.
3. Pour un ministre afin de baptiser l’enfant, deux personnes pour le tenir sur les fonts, et un clerc : 1 £ 10 s.
4. Pour un souper de baptême (en comptant cinq invités) : 1 £ 0 s.
Pour ses honoraires de sage-femme et les arrangements avec la paroisse : 3 £ 3 s.
À la fille pour le service : 0 £ 10 s.
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13 £ 13 s.
Ceci était le premier billet ; le second était dans les mêmes termes.
1. Pour trois mois de logement et nourriture, etc., à vingt shillings par semaine : 12 £ 0 s.
2. Pour une nourrice pendant un mois, linge et dentelles : 2 £ 10 s.
3. Pour le ministre afin de baptiser l’enfant, etc., comme ci-dessus : 2 £ 0 s.
4. Pour un souper, bonbons, sucreries, etc. : 3 £ 3 s.
5. Pour ses honoraires, comme ci-dessus : 5 £ 5 s.
6. Pour une fille de service : 1 £ 0 s.
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25 £ 13 s.
Ceci était le billet de seconde classe ; la troisième, dit-elle, était d’un degré au-dessus, pour le cas où le père ou les amis paraissaient.
1. Pour trois mois de logement et nourriture avec un appartement de deux pièces et un galetas pour une servante : 30 £ 0 s.
2. Pour une nourrice pendant un mois et très beau linge de couches : 4 £ 4 s.
3. Pour le ministre afin de baptiser l’enfant, etc. : 2 £ 10 s.
4. Pour un souper, le sommelier pour servir le vin : 5 £ 0 s.
5. Pour ses honoraires, etc. : 10 £ 10 s.
6. La fille de service, outre la servante ordinaire, seulement : 0 £ 10 s.
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52 £ 14 s.
Je regardai les trois billets et souris et lui dis que je la trouvais fort raisonnable dans ses demandes, tout considéré, et que je ne doutais point que ses commodités ne fussent excellentes.
Elle me dit que j’en serais juge quand je les verrais : je lui dis que j’étais affligée de lui dire que je craignais d’être obligée à paraître sa cliente au plus bas compte.
– Et peut-être, madame, lui dis-je, m’en traiterez-vous moins bien ?
– Non, point du tout, dit-elle, car où j’en ai une de la troisième classe, j’en ai deux de la seconde et quatre de la première, et je gagne autant en proportion sur les unes que sur les autres ; mais si vous doutez de mes soins, j’autoriserai l’ami que vous voudrez à examiner si vous êtes bien entretenue ou mal.
Puis elle expliqua les détails de la note.
– Et d’abord, madame, dit-elle, je voudrais vous faire observer que vous avez là une pension de trois mois à dix shillings seulement par semaine ; je me fais forte de dire que vous ne vous plaindrez pas de ma table ; je suppose, dit-elle, que vous ne vivez pas à meilleur marché là ou vous êtes maintenant.
– Non vraiment, dis-je, ni même à si bon compte, car je donne six shillings par semaine pour ma chambre et je me nourris moi-même, ce qui me revient bien plus cher.
– Et puis, madame, dit-elle, si l’enfant ne doit pas vivre, comme il arrive parfois, voilà le prix du ministre économisé ; et si vous n’avez point d’amis à inviter, vous pouvez éviter la dépense d’un souper ; de sorte que si vous ôtez ces articles, madame, dit-elle, vos couches ne vous reviendront pas à plus de 5 £ 3 shillings de plus que ce que vous coûte votre train de vie ordinaire.
C’était la chose la plus raisonnable que j’eusse entendue ; si bien que je souris et lui dis que je viendrais et que je serais sa cliente ; mais je lui dis aussi que, n’attendant rien avant deux mois et davantage, je pourrais être forcée de rester avec elle plus de trois mois, et que je désirais savoir si elle ne serait pas obligée de me prier de m’en aller avant que je fusse en condition de partir. – Non, dit-elle, sa maison était grande ; et d’ailleurs elle ne mettait jamais en demeure de partir une dame qui venait de faire ses couches, jusqu’à ce qu’elle s’en allât de son plein gré ; et que si on lui amenait plus de dames qu’elle n’en pouvait loger, elle n’était pas si mal vue parmi ses voisins qu’elle ne pût trouver dispositions pour vingt, s’il le fallait.
Je trouvai que c’était une dame éminente à sa façon, et en somme je m’accordai à me remettre entre ses mains ; elle parla alors d’autres choses, examina l’installation où j’étais, fit ses critiques sur le mauvais service et le manque de commodité, et me promit que je ne serais point ainsi traitée dans sa maison. Je lui avouai que je n’osais rien dire, à cause que la femme de la maison avait un air étrange, ou du moins qu’elle me paraissait ainsi, depuis que j’avais été malade, parce que j’étais grosse ; et que je craignais qu’elle me fit quelque affront ou autre, supposant que je ne pourrais donner qu’un rapport médiocre sur ma personne.
– Oh Dieu ! dit-elle, cette grande dame n’est point étrangère à ces choses ; elle a essayé d’entretenir des dames qui étaient en votre condition, mais elle n’a pu s’assurer de la paroisse ; et, d’ailleurs, une dame fort prude, ainsi que vous l’avez très bien vu ; toutefois, puisque vous partez, n’engagez point de discussion avec elle ; mais je vais veiller à ce que vous soyez un peu mieux soignée pendant que vous êtes encore ici, et il ne vous en coûtera pas davantage.
Je ne la compris pas ; pourtant je la remerciai et nous nous séparâmes. Le matin suivant, elle m’envoya un poulet rôti et chaud et une bouteille de sherry, et ordonna à la servante de me prévenir qu’elle restait à mon service tous les jours tant que je resterais là.
Voilà qui était aimable et prévenant à l’excès, et j’acceptai bien volontiers : le soir, elle envoya de nouveau demander si j’avais besoin de rien et pour ordonner à la fille de venir la trouver le matin pour le dîner ; la fille avait des ordres pour me faire du chocolat le matin, avant de partir, et à midi elle m’apporta un ris de veau tout entier, et un plat de potage pour mon dîner ; et de cette façon elle me soignait à distance ; si bien que je fus infiniment charmée et que je guéris rapidement ; car en vérité c’étaient mes humeurs noires d’auparavant qui avaient été la partie principale de ma maladie.
Je m’attendais, comme est l’usage d’ordinaire parmi de telles gens, que la servante qu’elle m’envoya se trouverait être quelque effrontée créature sortie de Drury-Lane, et j’en étais assez tourmentée ; de sorte que je ne voulus pas la laisser coucher dans la maison la première nuit, mais que je gardais les yeux attachés sur elle aussi étroitement que si elle eût été une voleuse publique.
L’honnête dame devina bientôt ce qu’il en était, et la renvoya avec un petit billet où elle me disait que je pouvais me fier à la probité de sa servante, qu’elle se tiendrait responsable de tout, et qu’elle ne prenait jamais de domestiques sans avoir d’excellentes cautions. Je fus alors parfaitement rassurée et en vérité, la conduite de cette servante parlait pour elle, car jamais fille plus retenue, sobre et tranquille n’entra dans la famille de quiconque, et ainsi je la trouverai plus tard.
Aussitôt que je fus assez bien portante pour sortir, j’allai avec la fille voir la maison et voir l’appartement qu’on devait me donner ; et tout était si joli et si net qu’en somme je n’eus rien à dire, mais fus merveilleusement charmée de ce que j’avais rencontré, qui, considérant la mélancolique condition où je me trouvais, était bien au delà de ce que j’avais espéré.
On pourrait attendre que je donnasse quelque compte de la nature des méchantes actions de cette femme, entre les mains de qui j’étais maintenant tombée ; mais ce serait trop d’encouragement au vice que de faire voir au monde, comme il était facile à une femme de se débarrasser là du faix d’un enfant clandestin. Cette grave matrone avait plusieurs sortes de procédés ; et l’un d’entre eux était que si un enfant naissait quoique non dans sa maison (car elle avait l’occasion d’être appelée à maintes besognes privées), elle avait des gens toujours prêts, qui, pour une pièce d’argent, leur ôtaient l’enfant de dessus les bras, et de dessus les bras de la paroisse aussi ; et ces enfants, comme elle disait, étaient fort honnêtement pourvus ; ce qu’ils devenaient tous, regardant qu’il y en avait tant, par le récit qu’elle en faisait, je ne puis le concevoir.
Je tins bien souvent avec elle des discours sur ce sujet ; mais elle était pleine de cet argument qu’elle sauvait la vie de maint agneau innocent, comme elle les appelait, qui aurait peut-être été assassiné, et de mainte femme qui, rendue désespérée par le malheur, aurait autrement été tentée de détruire ses enfants. Je lui accordai que c’était la vérité, et une chose bien recommandable, pourvu que les pauvres enfants tombassent ensuite dans de bonnes mains, et ne fussent pas maltraités et abandonnés par les nourrices. Elle me répondit qu’elle avait toujours grand soin de cet article-là, et qu’elle n’avait point de nourrices dans son affaire qui ne fussent très bonnes personnes, et telles qu’on pouvait y avoir confiance.
Je ne pus rien dire sur le contraire, et fus donc obligée de dire :
– Madame, je ne doute point que vous n’agissiez parfaitement sur votre part ; mais la principale question est ce que font ces gens.
Et de nouveau elle me ferma la bouche en répondant qu’elle en prenait le soin le plus exact.
La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets qui me donnât quelque déplaisir fut qu’une fois où elle me parlait de mon état bien avancé de grossesse, elle dit quelques paroles qui semblaient signifier qu’elle pourrait me débarrasser plus tôt si j’en avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j’avais le désir de mettre ainsi fin à mes tourments ; mais je lui fis voir bientôt que j’en abhorrais jusqu’à l’idée ; et pour lui rendre justice elle s’y prit si adroitement que je ne puis dire si elle l’entendait réellement ou si elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose ; car elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais dire, qu’elle avait pris la négative avant que je pusse m’expliquer.
Pour abréger autant que possible cette partie, je quittai mon logement de Saint-Jones et j’allai chez ma nouvelle gouvernante (car c’est ainsi qu’on la nommait dans la maison), et là, en vérité, je fus traitée avec tant de courtoisie, soignée avec tant d’attention, tout me parut si bien, que j’en fus surprise et ne pus voir d’abord quel avantage en tirait ma gouvernante : mais je découvris ensuite qu’elle faisait profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires, et qu’en vérité elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit était dans les autres articles de son entretien ; et elle gagnait assez en cette façon, je vous assure ; car il est à peine croyable quelle clientèle elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le tout à compte privé, ou en bon français à compte de débauche.
Pendant que j’étais dans sa maison, qui fut près de quatre mois, elle n’eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois qu’elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville, dont l’une logeait chez mon ancienne hôtesse de Saint-Jones, malgré toute la pruderie que celle-ci avait affectée avec moi.
Tandis que j’étais là, et avant de prendre le lit, je reçus de mon homme de confiance à la Banque une lettre pleine de choses tendres et obligeantes, où il me pressait sérieusement de retourner à Londres. La lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce qu’elle avait été d’abord envoyée dans le Lancashire d’où elle m’avait suivie ; il terminait en me disant qu’il avait obtenu un arrêt contre sa femme et qu’il était prêt à tenir son engagement avec moi, si je voulais l’accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et d’affection, telles qu’il aurait été bien loin d’offrir s’il avait connu les circonstances où j’avais été, et que, tel qu’il en était, j’avais été bien loin de mériter.
J’envoyai une réponse à cette lettre et la datai de Liverpool, mais l’envoyai par un courrier, sous couleur qu’elle était arrivée dans un pli adressé à un ami en ville. Je le félicitai de sa délivrance, mais j’élevai des scrupules sur la validité légale d’un second mariage, et lui dis que je supposais qu’il considérerait bien sérieusement ce point avant de s’y résoudre, la conséquence étant trop grande à un homme de son jugement pour qu’il s’y aventurât imprudemment, et terminai en lui souhaitant du bonheur quelle que fût sa décision, sans rien lui laisser savoir de mes propres intentions ou lui répondre sur sa proposition de mon retour à Londres, mais je fis vaguement allusion à l’idée que j’avais de revenir vers la fin de l’année, ceci étant daté d’avril.
Je pris le lit vers la mi-mai, et j’eus un autre beau garçon, et moi-même en bonne condition comme d’ordinaire en telles occasions ; ma gouvernante joua son rôle de sage-femme avec le plus grand art et toute l’adresse qu’on peut s’imaginer, et bien au delà de tout ce que j’avais jamais connu auparavant.
Les soins qu’elle eut de moi pendant mon travail et après mes couches furent tels, que si elle eût été ma propre mère, ils n’eussent pu être meilleurs. Que nulle ne se laisse encourager dans une vie déréglée par la conduite de cette adroite dame, car elle est maintenant en sa bonne demeure et n’a rien laissé derrière elle pour indiquer le chemin.
Je crois que j’étais au lit depuis vingt jours quand je reçus une autre lettre de mon ami de la Banque, avec la surprenante nouvelle qu’il avait obtenu une sentence finale de divorce contre sa femme, qu’il lui avait fait signifier tel jour, et qu’il avait à me donner une réponse à tous mes scrupules au sujet d’un second mariage, telle que je ne pouvais l’attendre et qu’il n’en avait aucun désir ; car sa femme, qui avait été prise auparavant de quelques remords pour le traitement qu’elle lui avait fait subir, sitôt qu’elle avait appris qu’il avait gagné son point, s’était bien misérablement ôté la vie le soir même.
Il s’exprimait fort honnêtement sur la part qu’il pouvait avoir dans son désastre, mais s’éclaircissait d’y avoir prêté la main, affirmant qu’il n’avait fait que se rendre justice en un cas où il avait été notoirement insulté et bafoué ; toutefois il disait en être fort affligé, et qu’il ne lui restait de vue de satisfaction au monde que dans l’espoir où il était que je voudrais bien venir le réconforter par ma compagnie ; et puis il me pressait très violemment en vérité, de lui donner quelques espérances, et me suppliait de venir au moins en ville, et de souffrir qu’il me vît, à quelle occasion il me parlerait plus longuement sur ce sujet.
Je fus extrêmement surprise par cette nouvelle, et commençai maintenant sérieusement de réfléchir sur ma condition et sur l’inexprimable malheur qui m’arrivait d’avoir un enfant sur les bras, et je ne savais qu’en faire. Enfin, je fis une allusion lointaine à mon cas devant ma gouvernante. Je parus mélancolique pendant plusieurs jours, et elle m’attaquait sans cesse pour apprendre ce qui m’attristait ; je ne pouvais pour ma vie lui dire que j’avais une proposition de mariage après lui avoir si souvent répété que j’avais un mari, de sorte que vraiment je ne savais quoi lui dire ; j’avouai qu’il y avait une chose qui me tourmentait beaucoup, mais en même temps je lui dis que je ne pouvais en parler à personne au monde.
Elle continua de m’importuner pendant plusieurs jours, mais il m’était impossible, lui dis-je, de confier mon secret à quiconque. Ceci, au lieu de lui servir de réponse, accrut ses importunités ; elle allégua qu’on lui avait confié les plus grands secrets de cette nature, qu’il était de son intérêt de tout dissimuler, et que de découvrir des choses de cette nature serait sa ruine ; elle me demanda si jamais je l’avais surprise à babiller sur les affaires d’autrui, et comment il se faisait que j’eusse du soupçon à son égard. Elle me dit que s’ouvrir à elle, c’était ne dire mon secret à personne ; qu’elle était muette comme la mort, et qu’il faudrait sans doute que ce fut un cas bien étrange, pour qu’elle ne put m’y porter secours ; mais que de le dissimuler était me priver de toute aide possible ou moyen d’aide, et tout ensemble la priver de l’opportunité de me servir. Bref, son éloquence fut si ensorcelante et son pouvoir de persuasion si grand qu’il n’y eut moyen de rien lui cacher.
Si bien que je résolus de lui ouvrir mon cœur ; je lui dis l’histoire de mon mariage du Lancashire, et comment nous avions été déçus tous deux ; comment nous nous étions rencontrés et comment nous nous étions séparés ; comment il m’avait affranchie, autant qu’il avait été en son pouvoir, et m’avait donné pleine liberté de me remarier, jurant que s’il l’apprenait, jamais il ne me réclamerait, ne me troublerait ou me ferait reconnaître ; que je croyais bien être libre, mais que j’avais affreusement peur de m’aventurer, de crainte des conséquences qui pourraient suivre en cas de découverte.
Puis je lui dis la bonne offre qu’on me faisait, lui montrai les lettres de mon ami où il m’invitait à Londres et avec quelle affection elles étaient écrites ; mais j’effaçai son nom, et aussi l’histoire du désastre de sa femme, sauf la ligne où il disait qu’elle était morte.
Elle se mit à rire de mes scrupules pour me marier, et me dit que l’autre n’était point un mariage, mais une duperie sur les deux parts ; et qu’ainsi que nous nous étions séparés de consentement mutuel, la nature du contrat était détruite, et que nous étions dégagés de toute obligation réciproque ; elle tenait tous ces arguments au bout de sa langue, et, en somme, elle me raisonna hors de ma raison ; non que ce ne fût aussi par l’aide de ma propre inclination.
Mais alors vint la grande et principale difficulté, qui était l’enfant. Il fallait, me dit-elle, s’en débarrasser, et de façon telle qu’il ne fût jamais possible à quiconque de le découvrir. Je savais bien qu’il n’y avait point de mariage pour moi si je ne dissimulais pas que j’avais eu un enfant, car il aurait bientôt découvert par l’âge du petit qu’il était né, bien plus, qu’il avait été fait depuis mes relations avec lui, et toute l’affaire eût été détruite.
Mais j’avais le cœur serré avec tant de force à la pensée de me séparer entièrement de l’enfant, et, autant que je pouvais le savoir, de le laisser assassiner ou de l’abandonner à la faim et aux mauvais traitements, ce qui était presque la même chose, que je n’y pouvais songer sans horreur.
Toutes ces choses se représentaient à ma vue sous la forme la plus noire et la plus terrible ; et comme j’étais très libre avec ma gouvernante que j’avais maintenant appris à appeler mère, je lui représentai toutes les sombres pensées qui me venaient là-dessus, et lui dis dans quelle détresse j’étais. Elle parut prendre un air beaucoup plus grave à ces paroles qu’aux autres ; mais ainsi qu’elle était endurcie à ces choses au delà de toute possibilité d’être touchée par le sentiment religieux et les scrupules du meurtre, ainsi était-elle également impénétrable à tout ce qui se rapportait à l’affection. Elle me demanda si elle ne m’avait pas soignée et caressée pendant mes couches comme si j’eusse été son propre enfant. Je lui dis que je devais avouer que oui.
– Eh bien, ma chère, dit-elle, et quand vous serez partie, que serez-vous pour moi ? Et que pourrait-il me faire d’apprendre que vous allez être pendue ? Pensez-vous qu’il n’y a pas des femmes qui parce que c’est leur métier et leur gagne-pain, mettent leur point d’honneur à avoir soin des enfants autant que si elles étaient leurs propres mères ? Allez, allez, mon enfant, dit-elle, ne craignez rien. Comment avons-nous été nourries nous-mêmes ? Êtes-vous bien sûre d’avoir été nourrie par votre propre mère ? et pourtant voilà de la chair potelée et blonde, mon enfant, dit la vieille mégère, en me passant la main sur les joues. N’ayez pas peur, mon enfant, dit-elle, en continuant sur son ton enjoué ; je n’ai point d’assassins à mes ordres ; j’emploie les meilleures nourrices qui se puissent trouver et j’ai aussi peu d’enfants qui périssent en leurs mains, que s’ils étaient nourris par leurs mères ; nous ne manquons ni de soin ni d’adresse.
Elle me toucha au vif quand elle me demanda si j’étais sûre d’avoir été nourrie par ma propre mère ; au contraire, j’étais sûre qu’il n’en avait pas été ainsi ; et je tremblai et je devins pâle sur le mot même. « Sûrement, me dis-je, cette créature ne peut être sorcière, et avoir tenu conversation avec un esprit qui pût l’informer de ce que j’étais avant que je fusse capable de le savoir moi-même. » Et je la regardai pleine d’effroi. Mais réfléchissant qu’il n’était pas possible qu’elle sût rien sur moi, mon impression passa, et je commençai de me rassurer mais ce ne fut pas sur-le-champ.
Elle s’aperçut du désordre où j’étais, mais n’en comprit pas la signification ; de sorte qu’elle se lança dans d’extravagants discours sur la faiblesse que je montrais en supposant qu’on assassinait tous les enfants qui n’étaient pas nourris par leur mère, et pour me persuader que les enfants qu’elle mettait à l’écart étaient aussi bien traités que si leur mère elle-même leur eût servi de nourrice.
– Il se peut, ma mère, lui dis-je, pour autant que je sache, mais mes doutes sont bien fortement enracinés.
– Eh bien donc, dit-elle, je voudrais en entendre quelques-uns.
– Alors, dis-je, d’abord : vous donnez à ces gens une pièce d’argent pour ôter l’enfant de dessus les bras des parents et pour en prendre soin tant qu’il vivra. Or, nous savons, ma mère, dis-je, que ce sont de pauvres gens et que leur gain consiste à être quittes de leur charge le plus tôt qu’ils peuvent. Comment pourrais-je douter que, puisqu’il vaut mieux pour eux que l’enfant meure, ils n’ont pas un soin par trop minutieux de son existence ?
– Tout cela n’est que vapeurs et fantaisie, dit-elle. Je vous dis que leur crédit est fondé sur la vie de l’enfant, et qu’ils en ont aussi grand soin qu’aucune mère parmi vous toutes.
– Oh ! ma mère, dis-je, si j’étais seulement sûre que mon petit bébé sera bien soigné, et qu’on ne le maltraitera pas, je serais heureuse ! Mais il est impossible que je sois satisfaite sur ce point à moins de le voir de mes yeux ; et le voir serait en ma condition ma perte et ma ruine ; si bien que je ne sais comment faire.
– Belle histoire que voilà ! dit la gouvernante. Vous voudriez voir l’enfant et ne pas le voir ; vous voudriez vous cacher et vous découvrir tout ensemble ; ce sont là des choses impossibles, ma chère, et il faut vous décider à faire tout justement comme d’autres mères consciencieuses l’ont fait avant vous et vous contenter des choses telles qu’elles doivent être, quand bien même vous les souhaiteriez différentes.
Je compris ce qu’elle voulait dire par « mères consciencieuses » ; elle aurait voulu dire « consciencieuses catins », mais elle ne désirait pas me désobliger, car en vérité, dans ce cas, je n’étais point une catin, étant légalement mariée, sauf toutefois la force de mon mariage antérieur. Cependant, que je fusse ce qu’on voudra, je n’en étais pas venue à cette extrémité d’endurcissement commune à la profession : je veux dire à être dénaturée et n’avoir aucun souci du salut de mon enfant, et je préservai si longtemps cette honnête affection que je fus sur le point de renoncer à mon ami de la Banque, qui m’avait si fortement pressée de revenir et de l’épouser qu’il y avait à peine possibilité de le refuser.
Enfin ma vieille gouvernante vint à moi, avec son assurance usuelle.
– Allons, ma chère, dit-elle, j’ai trouvé un moyen pour que vous soyez assurée que votre enfant sera bien traité, et pourtant les gens qui en auront charge ne vous connaîtront jamais.
– Oh ! ma mère, dis-je, si vous pouvez y parvenir, je serai liée à vous pour toujours.
– Eh bien, dit-elle, vous accorderez-vous à faire quelque petite dépense annuelle plus forte que la somme que nous donnons d’ordinaire aux personnes avec qui nous nous entendons ?
– Oui, oui, dis-je, de tout mon cœur, pourvu que je puisse rester inconnue.
– Pour cela, dit-elle, vous pouvez être tranquille ; car jamais la nourrice n’osera s’enquérir de vous et une ou deux fois par an vous viendrez avec moi voir votre enfant et la façon dont il est traité, et vous vous satisferez sur ce qu’il est en bonnes mains, personne ne sachant qui vous êtes.
– Mais, lui dis-je, croyez-vous que lorsque je viendrai voir mon enfant il me sera possible de cacher que je sois sa mère ? Croyez-vous que c’est une chose possible ?
– Eh bien, dit-elle, même si vous le découvrez, la nourrice n’en saura pas plus long ; on lui défendra de rien remarquer ; et si elle s’y hasarde elle perdra l’argent que vous êtes supposée devoir lui donner et on lui ôtera l’enfant.
Je fus charmée de tout ceci : de sorte que la semaine suivante on amena une femme de la campagne, de Hertford ou des environs, qui s’accordait à ôter l’enfant entièrement de dessus nos bras pour 10 £ d’argent ; mais si je lui donnais de plus 5 £ par an, elle s’engageait à amener l’enfant à la maison de ma gouvernante aussi souvent que nous désirions, ou bien nous irions nous-mêmes le voir et nous assurer de la bonne manière dont elle le traiterait.
La femme était d’apparence saine et engageante ; elle était mariée à un manant, mais elle avait de très bons vêtements, portait du linge, et tout sur elle était fort propre ; et, le cœur lourd, après beaucoup de larmes, je lui laissai prendre mon enfant. Je m’étais rendue à Hertford pour la voir, et son logement, qui me plut assez ; et je lui promis des merveilles si elle voulait être bonne pour l’enfant ; de sorte que dès les premiers mots elle sut que j’étais la mère de l’enfant : mais elle semblait être si fort à l’écart, et hors d’état de s’enquérir de moi, que je crus être assez en sûreté, de sorte qu’en somme, je consentis à lui laisser l’enfant, et je lui donnai 10 £, c’est-à-dire que je les donnai à ma gouvernante qui les donna à la pauvre femme en ma présence, elle s’engageant à ne jamais me rendre l’enfant ou réclamer rien de plus pour l’avoir nourri et élevé ; sinon que je lui promettais, si elle en prenait grand soin, de lui donner quelque chose de plus aussi souvent que je viendrais la voir. De sorte que je ne fus pas contrainte de payer les 5 £, sauf que j’avais promis à ma gouvernante de le faire. Et ainsi je fus délivrée de mon grand tourment en une manière qui, bien qu’elle ne me satisfît point du tout l’esprit, pourtant m’était la plus commode, dans l’état où mes affaires étaient alors, entre toutes celles où j’eusse pu songer.
Je commençai alors d’écrire à mon ami de la Banque dans un style plus tendre : et, en particulier, vers le commencement du mois de juillet. Je lui envoyai une lettre que j’espérais qu’il serait en ville à quelque moment du mois d’août ; il me retourna une réponse conçue dans les termes les plus passionnés qui se puissent imaginer, et me supplia de lui faire savoir mon arrivée à temps pour qu’il pût venir à ma rencontre à deux journées de distance. Ceci me jeta dans un cruel embarras, et je ne savais comment y répondre. À un moment, j’étais résolue à prendre le coche pour West-Chester, à seule fin d’avoir la satisfaction de revenir, pour qu’il put me voir vraiment arriver dans le même coche ; car j’entretenais le soupçon jaloux, quoique je n’y eusse aucun fondement, qu’il pensât que je n’étais pas vraiment à la campagne.
J’essayai de chasser cette idée de ma raison, mais ce fut en vain : l’impression était si forte dans mon esprit, qu’il m’était impossible d’y résister. Enfin, il me vint à la pensée, comme addition à mon nouveau dessein, de partir pour la campagne, que ce serait un excellent masque pour ma vieille gouvernante, et qui couvrirait entièrement toutes mes autres affaires, car elle ne savait pas le moins du monde si mon nouvel amant vivait à Londres ou dans le Lancashire : et quand je lui dis ma résolution, elle fut pleinement persuadée que c’était dans le Lancashire.
Ayant pris mes mesures pour ce voyage, je le lui fis savoir, et j’envoyai la servante qui m’avait soignée depuis les premiers jours pour retenir une place pour moi dans le coche : elle aurait voulu que je me fisse accompagner par cette jeune fille jusqu’au dernier relais en la renvoyant dans la voiture, mais je lui en montrai l’incommodité. Quand je la quittai, elle me dit qu’elle ne ferait aucune convention pour notre correspondance, persuadée qu’elle était que mon affection pour mon enfant m’obligerait à lui écrire et même à venir la voir quand je rentrerais en ville. Je lui assurai qu’elle ne se trompait pas, et ainsi je pris congé, ravie d’être libérée et de sortir d’une telle maison, quelque plaisantes qu’y eussent été mes commodités.
Je pris ma place dans le coche, mais ne la gardai pas jusqu’à destination ; mais je descendis en un endroit du nom de Stone, dans le Cheshire, où non seulement je n’avais aucune manière d’affaire, mais pas la moindre connaissance avec qui que ce fût en ville ; mais je savais qu’avec de l’argent dans sa poche on est chez soi partout ; de sorte que je logeai là deux ou trois jours ; jusqu’à ce que, guettant une occasion, je trouvai place dans un autre coche, et pris un retour pour Londres, envoyant une lettre à mon monsieur, où je lui fixais que je serais tel et tel jour à Stony Stratford, où le cocher me dit qu’il devait loger.
Il se trouva que j’avais pris un carrosse irrégulier, qui, ayant été loué pour transporter à West-Chester certains messieurs en partance pour l’Irlande, était maintenant sur sa route de retour, et ne s’attachait point strictement à l’heure et aux lieux, ainsi que le faisait le coche ordinaire ; de sorte qu’ayant été forcé de s’arrêter le dimanche, il y avait eu le temps de se préparer à venir, et qu’autrement il n’eût pu faire.
Il fut pris de si court qu’il ne put atteindre Stony Stratford assez à temps pour être avec moi la nuit, mais il me joignit à un endroit nommé Brickhill le matin suivant, juste comme nous entrions en ville.
Je confesse que je fus bien joyeuse de le voir, car je m’étais trouvée un peu désappointée à la nuit passée. Il me charma doublement aussi par la figure avec laquelle il parut, car il arrivait dans un splendide carrosse (de gentilhomme) à quatre chevaux, avec un laquais.
Il me fit sortir tout aussitôt du coche qui s’arrêta à une hôtellerie de Brickhill et, descendant à la même hôtellerie, il fit dételer son carrosse et commanda le dîner. Je lui demandai dans quelle intention il était, car je voulais pousser plus avant le voyage ; il dit que non, que j’avais besoin d’un peu de repos en route, et que c’était là une maison de fort bonne espèce, quoique la ville fût bien petite ; de sorte que nous n’irions pas plus loin cette nuit, quoi qu’il en advînt.
Je n’insistai pas beaucoup, car puisqu’il était venu si loin pour me rencontrer et s’était mis en si grands frais, il n’était que raisonnable de l’obliger un peu, moi aussi ; de sorte que je cédai facilement sur ce point.
Après dîner, nous allâmes visiter la ville, l’église et voir les champs et la campagne, ainsi que les étrangers ont coutume de faire ; et notre hôte nous servit de guide pour nous conduire à l’église. J’observai que mon monsieur s’informait assez du ministre, et j’eus vent aussitôt qu’il allait proposer de nous marier ; et il s’ensuivit bientôt qu’en somme je ne le refuserais pas ; car, pour parler net, en mon état, je n’étais point en condition maintenant de dire « non » ; je n’avais plus de raison maintenant d’aller courir de tels risques.
Mais tandis que ces pensées me tournaient dans la tête, ce qui ne fut que l’affaire de peu d’instants, j’observai que mon hôte le prenait à part et lui parlait à voix basse, quoique non si basse que je ne pusse entendre ces mots : « Monsieur, si vous devez avoir occasion… »Le reste, je ne pus l’entendre, mais il semble que ce fût à ce propos : Monsieur, si vous devez avoir occasion d’employer un ministre, j’ai un ami tout près qui vous servira et qui sera aussi secret qu’il pourra vous plaire. »
Mon monsieur répondit assez haut pour que je l’entendisse :
– Fort bien, je crois que je l’emploierai.
À peine fus-je revenue à l’hôtellerie qu’il m’assaillit de paroles irrésistibles, m’assurant que puisqu’il avait eu la bonne fortune de me rencontrer et que tout s’accordait, ce serait hâter sa félicité que de mettre fin à la chose sur-le-champ.
– Quoi, que voulez-vous dire ? m’écriai-je en rougissant un peu. Quoi, dans une auberge, et sur la grand’route ? Dieu nous bénisse, dis-je, comment pouvez-vous parler ainsi ?
– Oh ! dit-il, je puis fort bien parler ainsi ; je suis venu à seule fin de parler ainsi et je vais vous faire voir que c’est vrai.
Et là-dessus il tire un gros paquet de paperasses.
– Vous m’effrayez, dis-je ; qu’est-ce que tout ceci ?
– Ne vous effrayez pas, mon cœur, dit-il, et me baisa. C’était la première fois qu’il prenait la liberté de m’appeler « son cœur ». Puis il le répéta : « Ne vous effrayez pas, vous allez voir ce que c’est. » Puis il étala tous ces papiers.
Il y avait d’abord l’acte ou arrêt de divorce d’avec sa femme et les pleins témoignages sur son inconduite ; puis il y avait les certificats du ministre et des marguilliers de la paroisse où elle vivait, prouvant qu’elle était enterrée, et attestant la manière de sa mort ; la copie de l’ordonnance de l’officier de la Couronne par laquelle il assemblait des jurés afin d’examiner son cas, et le verdict du jury qui avait été rendu en ces termes : Non compos mentis. Tout cela était pour me donner satisfaction, quoique, soit dit en passant je ne fusse point si scrupuleuse, s’il avait tout su, que de refuser de le prendre à défaut de ces preuves. Cependant je regardai tout du mieux que je pus, et lui dis que tout cela était très clair vraiment, mais qu’il n’eût point eu besoin de l’apporter avec lui, car il y avait assez le temps. Oui, sans doute, dit-il, peut-être qu’il y avait assez longtemps pour moi ; mais qu’aucun temps que le temps présent n’était assez le temps pour lui.
Il y avait d’autres papiers roulés, et je lui demandai ce que c’était.
– Et voilà justement, dit-il, la question que je voulais que vous me fissiez.
Et il tire un petit écrin de chagrin et en sort une très belle bague de diamant qu’il me donne. Je n’aurais pu la refuser, si j’avais eu envie de le faire, car il la passa à mon doigt ; de sorte que je ne fis que lui tirer une révérence. Puis il sort une autre bague :
– Et celle-ci, dit-il, est pour une autre occasion, et la met dans sa poche.
– Mais laissez-la-moi voir tout de même, dis-je, et je souris ; je devine bien ce que c’est ; je pense que vous soyez fou.
– J’aurais été bien fou, dit-il, si j’en avais fait moins. Et cependant il ne me la montra pas et j’avais grande envie de la voir ; de sorte que je dis :
– Mais enfin, laissez-la-moi voir.
– Arrêtez, dit-il, et regardez ici d’abord. Puis il reprit le rouleau et se mit à lire, et voici que c’était notre licence de mariage.
– Mais, dis-je, êtes-vous insensé ? Vous étiez pleinement assuré, certes, que je céderais au premier mot, ou bien résolu à ne point accepter de refus !
– La dernière chose que vous dites est bien le cas, répondit-il.
– Mais vous pouvez vous tromper, dis-je.
– Non, non, dit-il, il ne faut pas que je sois refusé, je ne puis pas être refusé.
Et là-dessus il se mit à me baiser avec tant de violence que je ne pus me dépêtrer de lui.
Il y avait un lit dans la chambre, et nous marchions de long en large, tout pleins de notre discours. Enfin il me prend par surprise dans ses bras, et me jeta sur le lit, et lui avec moi, et me tenant encore serrée dans ses bras, mais sans tenter la moindre indécence, me supplia de consentir avec des prières et des arguments tant répétés, protestant de son affection, et jurant qu’il ne me lâcherait pas que je ne lui eusse promis, qu’enfin je lui dis :
– Mais je crois, en vérité, que vous êtes résolu à ne pas être refusé.
– Non, non, dit-il ; il ne faut pas que je sois refusé ; je ne veux pas être refusé ; je ne peux pas être refusé.
– Bon, bon, lui dis-je, en lui donnant un léger baiser : alors on ne vous refusera pas ; laissez-moi me lever.
Il fut si transporté par mon consentement et par la tendre façon en laquelle je m’y laissai aller, que je pensai du coup qu’il le prenait pour le mariage même, et qu’il n’allait point attendre les formalités. Mais je lui faisais tort ; car il me prit par la main, me leva, et puis me donnant deux ou trois baisers, me remercia de lui avoir cédé avec tant de grâce ; et il était tellement submergé par la satisfaction, que je vis les larmes qui lui venaient aux yeux.
Je me détournai, car mes yeux se remplissaient aussi de larmes, et lui demandai la permission de me retirer un peu dans ma chambre. Si j’ai eu une once de sincère repentir pour une abominable vie de vingt-quatre années passées, ç’a été alors.
– Oh ! quel bonheur pour l’humanité, me dis-je à moi-même, qu’on ne puisse pas lire dans le cœur d’autrui ! Comme j’aurais été heureuse si j’avais été la femme d’un homme de tant d’honnêteté et de tant d’affection, depuis le commencement !
Puis il me vint à la pensée :
– Quelle abominable créature je suis ! Et comme cet innocent gentilhomme va être dupé par moi ! Combien peu il se doute que, venant de divorcer d’avec une catin, il va se jeter dans les bras d’une autre ! qu’il est sur le point d’en épouser une qui a couché avec deux frères et qui a eu trois enfants de son propre frère ! une qui est née à Newgate, dont la mère était une prostituée, et maintenant une voleuse déportée ! une qui a couché avec treize hommes et qui a eu un enfant depuis qu’il m’a vue ! Pauvre gentilhomme, dis-je, que va-t-il faire ?
Après que ces reproches que je m’adressais furent passés, il s’ensuivit ainsi :
– Eh bien, s’il faut que je sois sa femme, s’il plaît à Dieu me donner sa grâce, je lui serai bonne femme et fidèle, et je l’aimerai selon l’étrange excès de la passion qu’il a pour moi ; je lui ferai des amendes, par ce qu’il verra, pour les torts que je lui fais, et qu’il ne voit pas.
Il était impatient que je sortisse de ma chambre ; mais trouvant que je restais trop longtemps, il descendit l’escalier et parla à l’hôte au sujet du ministre.
Mon hôte, gaillard officieux, quoique bien intentionné, avait fait chercher l’ecclésiastique ; et quand mon monsieur se mit à lui porter de l’envoyer chercher :
– Monsieur, lui dit-il, mon ami est dans la maison.
Si bien que sans plus de paroles, il les fit rencontrer ensemble. Quand il trouva le ministre, il lui demanda s’il voudrait bien s’aventurer à marier un couple d’étrangers, tous deux de leur gré. L’ecclésiastique répondit que M… lui en avait touché quelques mots ; qu’il espérait que ce n’était point une affaire clandestine, qu’il lui paraissait avoir affaire à une personne sérieuse, et qu’il supposait que madame n’était point jeune fille, où il eût fallu le consentement d’amis.
– Pour vous sortir de doute là-dessus, dit mon monsieur, lisez ce papier, et il tire la licence.
– Je suis satisfait, dit le ministre ; où est la dame ?
– Vous allez la voir tout à l’heure, dit mon monsieur.
Quand il eut dit, il monta l’escalier, et j’étais à ce moment sortie de ma chambre ; de sorte qu’il me dit que le ministre était en bas, et qu’après lui avoir montré la licence, il s’accordait à nous marier de tout son cœur, mais il demandait à me voir ; de sorte qu’il me demandait si je voulais le laisser monter.
– Il sera assez temps, dis-je, au matin, n’est-ce pas ?
– Mais, dit-il, mon cœur, il semblait entretenir quelque scrupule que ce fût quelque jeune fille enlevée à ses parents, et je lui ai assuré que nous étions tous deux d’âge à disposer de notre consentement ; et c’est de là qu’il a demandé à vous voir.
– Eh bien, dis-je, faites comme il vous plaira.
De sorte que voilà qu’on fait monter l’ecclésiastique ; et c’était une bonne personne de caractère bien joyeux. On lui avait dit, paraît-il, que nous nous étions rencontrés là par accident, que j’étais venue dans un coche de Chester et mon monsieur dans son propre carrosse pour me rencontrer ; que nous aurions dû nous retrouver la nuit d’avant à Stony Stratford, mais qu’il n’avait pu parvenir jusque-là.
– Eh bien, monsieur, dit le ministre, en tout mauvais tour il y a quelque bien ; le désappointement, monsieur, lui dit-il, a été pour vous, et le bon tour est pour moi, car si vous vous fussiez rencontrés à Stony Stratford je n’eusse pas eu l’honneur de vous marier. Notre hôte, avez-vous un livre ordinaire des prières ?
Je tressautai, comme d’effroi :
– Monsieur, m’écriai-je, que voulez-vous dire ? Quoi, se marier dans une auberge, et la nuit !
– Madame, dit le ministre, si vous désirez que la cérémonie en soit passée à l’église, vous serez satisfaite ; mais je vous assure que votre mariage sera aussi solide ici qu’à l’église ; nous ne sommes point astreints par les règlements à ne marier nulle part qu’à l’église ; et pour ce qui est de l’heure de la journée, elle n’a aucune importance dans le cas présent ; nos princes se marient en leurs chambres et à huit ou dix heures du soir.
Je fus longtemps avant de me laisser persuader, et prétendis répugner entièrement à me marier, sinon à l’église ; mais tout n’était que grimace ; tant qu’à la fin je parus me laisser fléchir, et on fit venir notre hôte, sa femme et sa fille. Notre hôte fut père, et clerc, et tout ensemble ; et bien joyeux nous fûmes, quoique j’avoue que les remords que j’avais éprouvés auparavant pesaient lourdement sur moi et m’arrachaient de temps à autre un profond soupir, ce que le marié remarqua, et s’efforça de m’encourager, pensant, le pauvre homme, que j’avais quelques petites hésitations sur le pas que j’avais fait tant à la hâte.
Nous tînmes pleine réjouissance ce soir-là, et cependant tout resta si secret dans l’hôtellerie, que pas un domestique de la maison n’en sut rien, car mon hôtesse et sa fille vinrent me servir, et ne permirent pas qu’aucune des servantes montât l’escalier. Je pris la fille de mon hôtesse pour demoiselle d’honneur, et envoyant chercher un boutiquier le lendemain matin, je fis présent à la jeune femme d’une jolie pièce de broderies, aussi jolie qu’on put en découvrir en ville ; et, trouvant que c’était une ville dentellière, je donnai à sa mère une pièce de dentelle au fuseau pour se faire une coiffe.
Une des raisons pour lesquelles notre hôte garda si étroitement le secret fut qu’il ne désirait pas que la chose vînt aux oreilles du ministre de la paroisse ; mais, si adroitement qu’il s’y prît, quelqu’un en eut vent, si bien qu’on mit les cloches à sonner le lendemain matin de bonne heure, et qu’on nous fit sous notre fenêtre toute la musique qui put se trouver en ville ; mais notre hôte donna couleur que nous étions mariés avant d’arriver ; seulement qu’étant autrefois descendus chez lui, nous avions voulu faire notre souper de noces dans sa maison.
Nous ne pûmes trouver dans nos cœurs de bouger le lendemain ; car, en somme, ayant été dérangés par les cloches le matin, et n’ayant peut-être pas trop dormi auparavant, nous fûmes si pleins de sommeil ensuite, que nous restâmes au lit jusqu’à près de midi.
Je demandai à mon hôtesse qu’elle fît en sorte que nous n’eussions plus de tintamarre en ville, ni de sonneries de cloches, et elle s’arrangea si bien que nous fûmes très tranquilles.
Mais une étrange rencontre interrompit ma joie pendant assez longtemps. La grande salle de la maison donnait sur la rue, et j’étais allée jusqu’au bout de la salle, et, comme la journée était belle et tiède j’avais ouvert la fenêtre, et je m’y tenais pour prendre l’air, quand je vis trois gentilshommes qui passaient à cheval et qui entraient dans une hôtellerie justement en face de la nôtre.
Il n’y avait pas à le dissimuler, et je n’eus point lieu de me le demander, mais le second des trois était mon mari du Lancashire. Je fus terrifiée jusqu’à la mort ; je ne fus jamais dans une telle consternation en ma vie ; je crus que je m’enfoncerais en terre ; mon sang se glaça dans mes veines et je tremblai comme si j’eusse été saisie d’un accès froid de fièvre. Il n’y avait point lieu de douter de la vérité, dis-je : je reconnaissais ses vêtements, je reconnaissais son cheval et je reconnaissais son visage.
La première réflexion que je fis fut que mon mari n’était pas auprès de moi pour voir mon désordre, et j’en fus bien heureuse. Les gentilshommes ne furent pas longtemps dans la maison qu’ils vinrent à la fenêtre de leur chambre, comme il arrive d’ordinaire ; mais ma fenêtre était fermée, vous pouvez en être sûrs ; cependant je ne pus m’empêcher de les regarder à la dérobée, et là je le revis encore. Je l’entendis appeler un des domestiques pour une chose dont il avait besoin, et je reçus toutes les terrifiantes confirmations qu’il était possible d’avoir sur ce que c’était la personne même.
Mon prochain souci fut de connaître l’affaire qui l’amenait, mais c’était une chose impossible. Tantôt mon imagination formait l’idée d’une chose affreuse, tantôt d’une autre ; tantôt je me figurais qu’il m’avait découverte, et qu’il venait me reprocher mon ingratitude et la souillure de l’honneur ; puis je m’imaginai qu’il montait l’escalier pour m’insulter ; et d’innombrables pensées me venaient à la tête de ce qui n’avait jamais été dans la sienne, ni ne pouvait y être, à moins que le diable le lui eût révélé.
Je demeurai dans ma frayeur près de deux heures et quittai à peine de l’œil la fenêtre ou la porte de l’hôtellerie où ils étaient. À la fin, entendant un grand piétinement sous le porche de leur hôtellerie, je courus à la fenêtre ; et, à ma grande satisfaction, je les vis tous trois ressortir et prendre la route de l’ouest ; s’ils se fussent dirigés vers Londres, j’aurais été encore en frayeur qu’il me rencontrât de nouveau, et qu’il me reconnût ; mais il prit la direction contraire, de sorte que je fus soulagée de ce désordre.
Nous résolûmes de partir le lendemain, mais vers six heures du soir, nous fûmes alarmés par un grand tumulte dans la rue, et des gens qui chevauchaient comme s’ils fussent hors de sens ; et qu’était-ce sinon une huée sur trois voleurs de grand’route qui avaient pillé deux carrosses et quelques voyageurs près de Dunstable-Hill et il paraît qu’avis avait été donné qu’on les avait vus à Brickhill, dans telle maison, par où on entendait la maison où avaient été ces gentilshommes.
La maison fut aussitôt occupée et fouillée. Mais il y avait assez de témoignages que les gentilshommes étaient partis depuis plus de trois heures. La foule s’étant amassée, nous eûmes promptement des nouvelles ; et alors je me sentis le cœur troublé d’une bien autre manière. Je dis bientôt aux gens de la maison que je me faisais forte de dire que c’étaient d’honnêtes personnes, et que je connaissais l’un de ces gentilshommes pour une fort honnête personne, et de bon état dans le Lancashire.
Le commissaire qui était venu sur la huée fut immédiatement informé de ceci, et vint me trouver afin d’avoir satisfaction par ma propre bouche ; et je lui assurai que j’avais vu les trois gentilshommes, comme j’étais à la fenêtre, que je les avais vus ensuite aux fenêtres de la salle où ils avaient dîné ; que je les avais vus monter à cheval et que je pourrais lui jurer que je connaissais l’un d’eux pour être un tel, et que c’était un gentilhomme de fort bon état et de parfait caractère dans le Lancashire, d’où j’arrivais justement dans mon voyage.
L’assurance avec laquelle je m’exprimais arrêta tout net le menu peuple et donna telle satisfaction au commissaire qu’il sonna immédiatement la retraite, disant à ses gens que ce n’étaient pas là les hommes, mais qu’il avait reçu avis que c’étaient de très honnêtes gentilshommes ; et ainsi ils s’en retournèrent tous. Quelle était la vérité de la chose, je n’en sus rien, mais il est certain que les carrosses avaient été pillés à Dunstable-Hill, et 560 £ d’argent volées ; de plus, quelques marchands de dentelle qui voyagent toujours sur cette route avaient été détroussés aussi. Pour ce qui est des trois gentilshommes, je remettrai à expliquer l’affaire plus tard.
Eh bien, cette alarme nous retint encore une journée, bien que mon époux m’assurât qu’il était toujours beaucoup plus sûr de voyager après un vol, parce qu’il était certain que les voleurs s’étaient enfuis assez loin, après avoir alarmé le pays ; mais j’étais inquiète, et en vérité surtout de peur que ma vieille connaissance fût encore sur la grand’route et par chance me vit. Je ne passai jamais quatre jours d’affilée plus délicieux dans ma vie : je fus jeune mariée pendant tout ce temps, et mon nouvel époux s’efforçait de me charmer en tout. Oh ! si cet état de vie avait pu continuer ! comme toutes mes peines passées auraient été oubliées et mes futures douleurs évitées ! mais j’avais à rendre compte d’une vie passée de l’espèce la plus affreuse, tant en ce monde que dans un autre.
Nous partîmes le cinquième jour ; et mon hôte, parce qu’il me voyait inquiète, monta lui-même à cheval, son fils, et trois honnêtes campagnards avec de bonnes armes à feu, et sans rien nous dire, accompagnèrent le carrosse, pour nous conduire en sûreté à Dunstable.
Nous ne pouvions faire moins que de les traiter très bravement à Dunstable, ce qui coûta à mon époux environ dix ou douze shillings, et quelque chose qu’il donna aux hommes pour leur perte de temps, mais mon hôte ne voulut rien prendre pour lui-même.
C’était là le plus heureux arrangement qui se pût rencontrer pour moi ; car si j’étais venue à Londres sans être mariée, ou bien il m’aurait fallu aller chez lui pour l’entretien de la première nuit, ou bien lui découvrir que je n’avais point une connaissance dans toute la cité de Londres qui pût recevoir une pauvre mariée et lui donner logement pour sa nuit de noces avec son époux. Mais maintenant je ne fis point de scrupules pour rentrer droit à la maison avec lui, et là je pris possession d’un coup d’une maison bien garnie et d’un mari en très bonne condition, de sorte que j’avais la perspective d’une vie très heureuse, si je m’entendais à la conduire ; et j’avais loisir de considérer la réelle valeur de la vie que j’allais sans doute mener ; combien elle serait différente du rôle déréglé que j’avais joué auparavant, et combien on a plus de bonheur en une vie vertueuse et modeste que dans ce que nous appelons une vie de plaisir.
Oh ! si cette particulière scène d’existence avait pu durer, ou si j’avais appris, dans le temps où je pus en jouir, à en goûter la véritable douceur, et si je n’étais pas tombée dans cette pauvreté qui est le poison certain de la vertu, combien j’aurais été heureuse, non seulement alors, mais peut-être pour toujours ! Car tandis que je vivais ainsi, j’étais réellement repentante de toute ma vie passée ; je la considérais avec horreur, et je puis véritablement dire que je me haïssais moi-même pour l’avoir menée. Souvent je réfléchissais comment mon amant à Bath, frappé par la main de Dieu, s’était repenti, et m’avait abandonnée, et avait refusé de plus me voir, quoiqu’il m’aimât à l’extrême ; mais moi, aiguillonnée par ce pire des démons, la pauvreté, retournai aux viles pratiques, et fis servir l’avantage de ce qu’on appelle une jolie figure à soulager ma détresse, faisant de la beauté l’entremetteuse du vice.
J’ai vécu avec ce mari dans la plus parfaite tranquillité ; c’était un homme calme, sobre et de bon sens, vertueux, modeste, sincère, et en ses affaires diligent et juste ; ses affaires n’embrassaient pas un grand cercle et ses revenus suffisaient pleinement à vivre sur un pied ordinaire ; je ne dis pas à tenir équipage ou à faire figure, ainsi que dit le monde, et je ne m’y étais point attendue ni ne le désirais ; car ainsi que j’avais horreur de la légèreté et de l’extravagance de ma vie d’auparavant, ainsi avais-je maintenant choisi de vivre retirée, de façon frugale, et entre nous ; je ne recevais point de société, ne faisais point de visites ; je prenais soin de ma famille et j’obligeais mon mari ; et ce genre de vie me devenait un plaisir.
Nous vécûmes dans un cours ininterrompu d’aise et de contentement pendant cinq ans, quand un coup soudain d’une main presque invisible ruina tout mon bonheur et me jeta en une condition contraire à toutes celles qui avaient précédé.
Mon mari ayant confié à un de ses clercs associés une somme d’argent trop grande pour que nos fortunes pussent en supporter la perte, le clerc fit faillite, et la perte tomba très lourdement sur mon mari. Cependant elle n’était pas si forte que s’il eût eu le courage de regarder ses malheurs en face, son crédit était tellement bon, qu’ainsi que je lui disais, il eût pu facilement la recouvrer ; car se laisser abattre par la peine, c’est en doubler le poids, et celui qui veut y mourir, y mourra.
Il était en vain d’essayer de le consoler ; la blessure était trop profonde ; c’est un coup qui avait percé les entrailles ; il devint mélancolique et inconsolable, et de là tomba dans la léthargie et mourut. Je prévis le coup et fus extrêmement oppressée dans mon esprit, car je voyais évidemment que s’il mourait j’étais perdue.
J’avais eu deux enfants de lui, point plus, car il commençait maintenant à être temps pour moi de cesser d’avoir des enfants ; car j’avais maintenant quarante-huit ans et je pense que, s’il avait vécu, je n’en aurais pas eu d’autres.
J’étais maintenant abandonnée dans un morne et inconsolable cas, en vérité, et en plusieurs choses le pire de tous. D’abord c’était fini de mon temps florissant où je pouvais espérer d’être courtisée comme maîtresse ; cette agréable partie avait décliné depuis quelque temps et les ruines seules paraissaient de ce qui avait été ; et le pire de tout était ceci, que j’étais la créature la plus découragée et la plus inconsolée qui fût au monde ; moi qui avais encouragé mon mari et m’étais efforcée de soutenir les miens, je manquais de ce courage dans la douleur que je lui disais qui était si nécessaire pour supporter le fardeau.
Mais mon cas était véritablement déplorable, car j’étais abandonnée absolument sans amis ni aide, et la perte qu’avait subie mon mari avait réduit sa condition si bas que bien qu’en vérité je ne fusse pas en dette, cependant je pouvais facilement prévoir que ce que j’avais encore ne me suffirait longtemps ; que la petite somme fondait tous les jours pour ma subsistance ; de sorte qu’elle serait bientôt entièrement dépensée, et puis je ne voyais plus devant moi que l’extrême détresse, et ceci se représentait si vivement à mes pensées, qu’il semblait qu’elle fût arrivée, autant qu’elle fût réellement très proche ; aussi mes appréhensions seules doublaient ma misère : car je me figurais que chaque pièce de douze sous que je donnais pour une miche de pain était la dernière que j’eusse au monde et que le lendemain j’allais jeûner, et m’affamer jusqu’à la mort.
Dans cette détresse, je n’avais ni aide ni ami pour me consoler ou m’aviser ; je restais assise, pleurant et me tourmentant nuit et jour, tordant mes mains, et quelquefois extravagant comme une femme folle, et en vérité je me suis souvent étonnée que ma raison n’en ait pas été affectée, car j’avais les vapeurs à un tel degré que mon entendement était parfois entièrement perdu en fantaisies et en imaginations.
Je vécus deux années dans cette morne condition, consumant le peu que j’avais, pleurant continuellement sur mes mornes circonstances, et en quelque façon ne faisant que saigner à mort, sans le moindre espoir, sans perspective de secours ; et maintenant j’avais pleuré si longtemps et si souvent que les larmes étaient épuisées et que je commençai à être désespérée, car je devenais pauvre à grands pas.
Pour m’alléger un peu, j’avais quitté ma maison et loué un logement : et ainsi que je réduisais mon train de vie, ainsi je vendis la plupart de mes meubles, ce qui mit un peu d’argent dans ma poche, et je vécus près d’un an là-dessus, dépensant avec bien de l’épargne, et tirant les choses à l’extrême ; mais encore quand je regardais devant moi, mon cœur s’enfonçait en moi à l’inévitable approche de la misère et du besoin. Oh ! que personne ne lise cette partie sans sérieusement réfléchir sur les circonstances d’un état désolé et comment ils seraient aux prises avec le manque d’amis et le manque de pain ; voilà qui les fera certainement songer non seulement à épargner ce qu’ils ont, mais à se tourner vers le ciel pour implorer son soutien et à la prière de l’homme sage ; « Ne me donne point la pauvreté, afin que je ne vole point. »
Qu’ils se souviennent qu’un temps de détresse est un temps d’affreuse tentation, et toute la force pour résister est ôtée ; la pauvreté presse, l’âme est faite désespérée par la détresse, et que peut-on faire ? Ce fut un soir, qu’étant arrivée, comme je puis dire, au dernier soupir, je crois que je puis vraiment dire que j’étais folle et que j’extravaguais, lorsque, poussée par je ne sais quel esprit, et comme il était, faisant je ne sais quoi, ou pourquoi, je m’habillai (car j’avais encore d’assez bons habits) et je sortis. Je suis très sûre que je n’avais aucune manière de dessein dans ma tête quand je sortis ; je ne savais ni ne considérais où aller, ni à quelle affaire : mais ainsi que le diable m’avait poussée dehors et m’avait préparé son appât, ainsi il m’amena comme vous pouvez être sûrs à l’endroit même, car je ne savais ni où j’allais ni ce que je faisais.
Errant ainsi çà et là, je ne savais où, je passai près de la boutique d’un apothicaire dans Leadenhall-Street, où je vis placé sur un escabeau juste devant le comptoir un petit paquet enveloppé dans un linge blanc : derrière se tenait une servante, debout, qui lui tournait le dos, regardant en l’air vers le fond de la boutique où l’apprenti de l’apothicaire, comme je suppose était monté sur le comptoir, le dos tourné à la porte, lui aussi, et une chandelle à la main, regardant et cherchant à atteindre une étagère supérieure, pour y prendre quelque chose dont il avait besoin de sorte que tous deux étaient occupés : et personne d’autre dans la boutique.
Ceci était l’appât ; et le diable qui avait préparé le piège m’aiguillonna, comme s’il eût parlé ; car je me rappelle, et je n’oublierai jamais : ce fut comme une voix soufflée au-dessus de mon épaule : « Prends le paquet ; prends-le vite ; fais-le maintenant. »
À peine fut-ce dit que j’entrai dans la boutique, et, le dos tourné à la fille, comme si je me fusse dressée pour me garer d’une charrette qui passait, je glissai ma main derrière moi et pris le paquet, et m’en allai avec, ni la servante, ni le garçon ne m’ayant vue, ni personne d’autre.
Il est impossible d’exprimer l’horreur de mon âme pendant tout le temps de cette action. Quand je m’en allai, je n’eus pas le cœur de courir, ni à peine de changer la vitesse de mon pas ; je traversai la rue, en vérité, et je pris le premier tournant que je trouvai, et je crois que c’était une rue de croisée qui donnait dans Fenchurch-Street ; de là je traversai et tournai par tant de chemins et de tournants que je ne saurais jamais dire quel chemin je pris ni où j’allais ; je ne sentais pas le sol sur lequel je marchais, et plus je m’éloignais du danger, plus vite je courais, jusqu’à ce que, lasse et hors d’haleine, je fus forcée de m’asseoir sur un petit banc à une porte, et puis découvris que j’étais arrivée dans Thames-Street, près de Billingsgate. Je me reposai un peu et puis continuai ma route ; mon sang était tout en un feu, mon cœur battait comme si je fusse en une frayeur soudaine ; en somme j’étais sous une telle surprise que je ne savais ni où j’allais ni quoi faire.
Après m’être ainsi lassée à faire un long chemin errant, et avec tant d’ardeur, je commençai de considérer, et de me diriger vers mon logement où je parvins environ neuf heures du soir.
Pourquoi le paquet avait été fait ou à quelle occasion placé la où je l’avais trouvé, je ne le sus point, mais quand je vins à l’ouvrir, je trouvai qu’il contenait un trousseau de bébé, très bon et presque neuf, la dentelle très fine ; il y avait une écuelle d’argent d’une pinte, un petit pot d’argent et six cuillers avec d’autre linge, une bonne chemise, et trois mouchoirs de soie, et dans le pot un papier, 18 shillings 6 deniers en argent.
Tout le temps que j’ouvrais ces choses j’étais sous de si affreuses impressions de frayeur, et dans une telle terreur d’esprit, quoique je fusse parfaitement en sûreté, que je ne saurais en exprimer la manière ; je m’assis et pleurai très ardemment.
– Seigneur ! m’écriai-je, que suis-je maintenant ? une voleuse ? Quoi ! je serai prise au prochain coup, et emportée à Newgate et je passerai au jugement capital !
Et là-dessus je pleurai encore longtemps et je suis sûre, si pauvre que je fusse, si j’eusse osé dans ma terreur, j’aurais certainement rapporté les affaires : mais ceci se passa après un temps. Eh bien, je me mis au lit cette nuit, mais dormis peu ; l’horreur de l’action était sur mon esprit et je ne sus pas ce que je disais ou ce que je faisais toute la nuit et tout le jour suivant. Puis je fus impatiente d’apprendre quelque nouvelle sur la perte ; et j’étais avide de savoir ce qu’il en était, si c’était le bien d’une pauvre personne ou d’une riche ; peut-être dis-je, que c’est par chance quelque pauvre veuve comme moi, qui avait empaqueté ces hardes afin d’aller les vendre pour un peu de pain pour elle et un pauvre enfant, et que maintenant ils meurent de faim et se brisent le cœur par faute du peu que cela leur aurait donné ; et cette pensée me tourmenta plus que tout le reste pendant trois ou quatre jours.
Mais mes propres détresses réduisirent au silence toutes ces réflexions, et la perspective de ma propre faim, qui devenait tous les jours plus terrifiante pour moi, m’endurcit le cœur par degrés. Ce fut alors que pesa surtout sur mon esprit la pensée que j’avais eu des remords et que je m’étais, ainsi que je l’espérais, repentie de tous mes crimes passés ; que j’avais vécu d’une vie sobre, sérieuse et retirée pendant plusieurs années ; mais que maintenant j’étais poussée par l’affreuse nécessité de mes circonstances jusqu’aux portes de la destruction, âme et corps ; et deux ou trois fois je tombai sur mes genoux, priant Dieu, comme bien je le pouvais, pour la délivrance ; mais je ne puis m’empêcher de dire que mes prières n’avaient point d’espoir en elles ; je ne savais que faire ; tout n’était que terreur au dehors et ténèbres au dedans ; et je réfléchissais sur ma vie passée comme si je ne m’en fusse pas repentie, et que le ciel commençât maintenant de me punir, et dût me rendre aussi misérable que j’avais été mauvaise.
Si j’avais continué ici, j’aurais peut-être été une véritable pénitente ; mais j’avais un mauvais conseiller en moi, et il m’aiguillonnait sans cesse à me soulager par les moyens les pires ; de sorte qu’un soir il me tenta encore par la même mauvaise impulsion qui avait dit : prends ce paquet, de sortir encore pour chercher ce qui pouvait se présenter.
Je sortis maintenant à la lumière du jour, et j’errai je ne sais où, et en cherche de je ne sais quoi, quand le diable mit sur mon chemin un piège de terrible nature, en vérité, et tel que je n’en ai jamais rencontré avant ou depuis. Passant dans Aldersgate-Street, il y avait là une jolie petite fille qui venait de l’école de danse et s’en retournait chez elle toute seule ; et mon tentateur, comme un vrai démon, me poussa vers cette innocente créature. Je lui parlai et elle me répondit par son babillage, et je la pris par la main et la menai tout le long du chemin jusqu’à ce que j’arrivai dans une allée pavée qui donne dans le Clos Saint-Barthélemy, et je la menai là-dedans. L’enfant dit que ce n’était pas sa route pour rentrer. Je dis :
– Si, mon petit cœur, c’est bien ta route ; je vais te montrer ton chemin pour retourner chez toi.
L’enfant portait un petit collier de perles d’or, et j’avais mon œil sur ce collier, et dans le noir de l’allée, je me baissai, sous couleur de rattacher la collerette de l’enfant qui s’était défaite, et je lui ôtai son collier, et l’enfant ne sentit rien du tout, et ainsi je continuai de mener l’enfant. Là, dis-je, le diable me poussa à tuer l’enfant dans l’allée noire, afin qu’elle ne criât pas ; mais la seule pensée me terrifia au point que je fus près de tomber à terre ; mais je fis retourner l’enfant, et lui dis de s’en aller, car ce n’était point son chemin pour rentrer ; l’enfant dit qu’elle ferait comme je disais, et je passai jusque dans le Clos Saint-Barthélemy, et puis tournai vers un autre passage qui donne dans Long-Lane, de là dans Charterhouse-Yard et je ressortis dans John’s-Street ; puis croisant dans Smithfield, je descendis Chick-Lane, et j’entrai dans Fied-Lane pour gagner Holborn-Bridge, où me mêlant dans la foule des gens qui y passent d’ordinaire, il n’eût pas été possible d’être découverte. Et ainsi je fis ma seconde sortie dans le monde.
Les pensées sur ce butin chassèrent toutes les pensées sur le premier, et les réflexions que j’avais faites se dissipèrent promptement ; la pauvreté endurcissait mon cœur et mes propres nécessités me rendaient insouciante de tout. Cette dernière affaire ne me laissa pas grand souci ; car n’ayant point fait de mal à la pauvre enfant, je pensai seulement avoir donné aux parents une juste leçon pour la négligence qu’ils montraient en laissant rentrer tout seul ce pauvre petit agneau, et que cela leur apprendrait à prendre garde une autre fois.
Ce cordon de perles valait environ 12 ou 14 £. Je suppose qu’auparavant il avait appartenu à la mère, car il était trop grand pour l’enfant, mais que peut-être la vanité de la mère qui voulait que sa fille eût l’air brave à l’école de danse l’avait poussée à le faire porter à l’enfant et sans doute l’enfant avait une servante qui eût dû la surveiller, mais elle comme une négligente friponne, s’occupant peut-être de quelque garçon qu’elle avait rencontré, la pauvre petite avait erré jusqu’à tomber dans mes mains.
Toutefois je ne fis point de mal à l’enfant ; je ne fis pas tant que l’effrayer, car j’avais encore en moi infiniment d’imaginations tendres, et je ne faisais rien à quoi, ainsi que je puis dire, la nécessité ne me poussât.
J’eus un grand nombre d’aventures après celle-ci ; mais j’étais jeune dans le métier, et je ne savais comment m’y prendre autrement qu’ainsi que le diable me mettait les choses dans la tête, et en vérité, il ne tardait guère avec moi. Une des aventures que j’eus fut très heureuse pour moi. Je passais par Lombard-Street, à la tombée du soir, juste vers le bout de la Cour des Trois-Rois, quand tout à coup arrive un homme tout courant près de moi, prompt comme l’éclair, et jette un paquet qui était dans sa main juste derrière moi, comme je me tenais contre le coin de la maison au tournant de l’allée ; juste comme il le jetait là dedans, il dit :
– Dieu vous sauve, madame, laissez-le là un moment.
Et le voilà qui s’enfuit. Après lui en viennent deux autres et immédiatement un jeune homme sans chapeau, criant : « Au voleur ! » Ils poursuivirent ces deux derniers hommes de si près qu’ils furent forcés de laisser tomber ce qu’ils tenaient, et l’un deux fut pris par-dessus le marché ; l’autre réussit à s’échapper.
Je demeurai comme un plomb tout ce temps, jusqu’à ce qu’ils revinrent, traînant le pauvre homme qu’ils avaient pris et tirant après lui les choses qu’ils avaient trouvées, fort satisfaits sur ce qu’ils avaient recouvré le butin et pris le voleur ; et ainsi ils passèrent près de moi, car moi, je semblais seulement d’une qui se garât pour laisser avancer la foule.
Une ou deux fois je demandai ce qu’il y avait, mais les gens négligèrent de me répondre et je ne fus pas fort importune ; mais après que la foule se fut entièrement écoulée, je saisis mon occasion pour me retourner et ramasser ce qui était derrière moi et m’en aller ; ce que je fis en vérité avec moins de trouble que je n’avais fait avant, car ces choses, je ne les avais pas volées, mais elles étaient venues toutes volées dans ma main. Je revins saine et sauve à mon logement, chargée de ma prise ; c’était une pièce de beau taffetas lustré noir et une pièce de velours ; la dernière n’était qu’un coupon de pièce d’environ onze aunes ; la première était une pièce entière de près de cinquante aunes ; il semblait que ce fût la boutique d’un mercier qu’ils eussent pillée ; je dis « pillée » tant les marchandises étaient considérables qui y furent perdues ; car les marchandises qu’ils recouvrèrent furent en assez grand nombre, et je crois arrivèrent à environ six ou sept différentes pièces de soie : comment ils avaient pu en voler tant, c’est ce que je ne puis dire ; mais comme je n’avais fait que voler le voleur, je ne me fis point scrupule de prendre ces marchandises, et d’en être fort joyeuse en plus.
J’avais eu assez bonne chance jusque-là et j’eus plusieurs autres aventures, de peu de gain il est vrai, mais de bon succès : mais je marchais, dans la crainte journalière que quelque malheur m’arrivât et que je viendrais certainement à être pendue à la fin. L’impression que ces pensées me faisaient était trop forte pour la secouer, et elle m’arrêta en plusieurs tentatives, qui, pour autant que je sache, auraient pu être exécutées en toute sûreté ; mais il y a une chose que je ne puis omettre et qui fut un appât pour moi pendant de longs jours. J’entrais fréquemment dans les villages qui étaient autour de la ville afin de voir si je n’y rencontrerais rien sur mon chemin ; et passant le long d’une maison près de Stepney, je vis sur l’appui de la fenêtre deux bagues, l’une un petit anneau de diamant, l’autre une bague d’or simple ; elles avaient été laissées là sûrement par quelque dame écervelée, qui avait plus d’argent que de jugement, peut-être seulement jusqu’à ce qu’elle se fût lavé les mains.
Je passai à plusieurs reprises près de la fenêtre pour observer si je pouvais voir qu’il y eût personne dans la chambre ou non, et je ne pus voir personne, mais encore n’étais pas sûre ; un moment après il me vînt à l’idée de frapper contre la vitre ; comme si j’eusse voulu parler à quelqu’un, et s’il y avait là personne, on viendrait sûrement à la fenêtre, et je leur dirais alors de ne point laisser là ces bagues parce que j’avais vu deux hommes suspects qui les considéraient avec attention. Sitôt pensé, sitôt fait ; je cognai une ou deux fois, et personne ne vint, et aussitôt je poussai fortement le carreau qui se brisa avec très peu de bruit et j’enlevai les deux bagues et m’en allai ; l’anneau de diamant valait 3 £ et l’autre à peu près 9 shillings.
J’étais maintenant en embarras d’un marché pour mes marchandises, et en particulier pour mes pièces de soie. J’étais fort répugnante à les abandonner pour une bagatelle, ainsi que le font d’ordinaire les pauvres malheureux voleurs qui après avoir aventuré leur existence pour une chose qui a peut-être de la valeur, sont obligés de la vendre pour une chanson quand tout est fait ; mais j’étais résolue à ne point faire ainsi, quelque moyen qu’il fallût prendre ; pourtant je ne savais pas bien à quel expédient recourir. Enfin je me résolus à aller trouver ma vieille gouvernante, et à refaire sa connaissance. Je lui avais ponctuellement remis ses cinq livres annuelles pour mon petit garçon tant que je l’avais pu ; mais enfin je fus obligée de m’arrêter. Pourtant je lui avais écrit une lettre dans laquelle je lui disais que ma condition était réduite, que j’avais perdu mon mari, qu’il m’était impossible désormais de suffire à cette dépense, et que je la suppliais que le pauvre enfant ne souffrît pas trop des malheurs de sa mère.
Je lui fis maintenant une visite, et je trouvai qu’elle pratiquait encore un peu son vieux métier, mais qu’elle n’était pas dans des circonstances si florissantes qu’autrefois ; car elle avait été appelée en justice par un certain gentilhomme dont la fille avait été enlevée, et au rapt de qui elle avait, paraît-il, aidé ; et ce fut de bien près qu’elle échappa à la potence. Les frais aussi l’avaient ravagée, de sorte que sa maison n’était que médiocrement garnie, et qu’elle n’avait pas si bonne réputation en son métier qu’auparavant ; pourtant elle était solide sur ses jambes, comme on dit, et comme c’était une femme remuante, et qu’il lui restait quelque fonds, elle s’était faite prêteuse sur gages et vivait assez bien.
Elle me reçut de façon fort civile, et avec les manières obligeantes qu’elle avait toujours, m’assura qu’elle n’aurait pas moins de respect pour moi parce que j’étais réduite ; qu’elle avait pris soin que mon garçon fut très bien soigné, malgré que je ne pusse payer pour lui, et que la femme qui l’avait était à l’aise, de sorte que je ne devais point avoir d’inquiétude à son sujet, jusqu’à ce que je fusse en mesure de m’en soucier effectivement.
Je lui dis qu’il ne me restait pas beaucoup d’argent mais que j’avais quelques affaires qui valaient bien de l’argent, si elle pouvait me dire comment les tourner en argent. Elle demanda ce que c’était que j’avais. Je tirai le cordon de perles d’or, et lui dis que c’était un des cadeaux que mon mari m’avait faits ; puis je lui fis voir les deux pièces de soie que je lui dis que j’avais eues d’Irlande et apportées en ville avec moi, et le petit anneau de diamant. Pour ce qui est du petit paquet d’argenterie et de cuillers, j’avais trouvé moyen d’en disposer toute seule auparavant ; et quant au trousseau du bébé que j’avais, elle m’offrit de le prendre elle-même, pensant que ce fût le mien. Elle me dit qu’elle s’était faite prêteuse sur gages et qu’elle vendrait ces objets pour moi, comme s’ils lui eussent été engagés ; de sorte qu’elle fit chercher au bout d’un moment les agents dont c’était l’affaire, et qui lui achetèrent tout cela, étant en ses mains, sans aucun scrupule, et encore en donnèrent de bons prix.
Je commençai maintenant de réfléchir que cette femme nécessaire pourrait m’aider un peu en ma basse condition à quelque affaire ; car j’aurais joyeusement tourné la main vers n’importe quel emploi honnête, si j’eusse pu l’obtenir ; mais des affaires honnêtes ne venaient pas à portée d’elle. Si j’avais été plus jeune, peut-être qu’elle eût pu m’aider ; mais mes idées étaient loin de ce genre de vie, comme étant entièrement hors de toute possibilité à cinquante ans passés, ce qui était mon cas, et c’est ce que je lui dis.
Elle m’invita enfin à venir et à demeurer dans sa maison jusqu’à ce que je pusse trouver quelque chose à faire et que cela me coûterait très peu et c’est ce que j’acceptai avec joie ; et maintenant, vivant un peu plus à l’aise, j’entrai en quelques mesures pour faire retirer le petit garçon que j’avais eu de mon dernier mari ; et sur ce point encore elle me mit à l’aise, réservant seulement un payement de cinq livres par an, si cela m’était possible. Ceci fut pour moi un si grand secours que pendant un bon moment je cessai le vilain métier où je venais si nouvellement d’entrer ; et bien volontiers j’eusse pris du travail, sinon qu’il était bien difficile d’en trouver à une qui n’avait point de connaissances.
Pourtant enfin je trouvai à faire des ouvrages piqués pour literie de dames, jupons, et autres choses semblables, et ceci me plut assez, et j’y travaillai bien fort, et je commençai à en vivre ; mais le diligent démon, qui avait résolu que je continuerais à son service, continuellement m’aiguillonnait à sortir et à aller me promener, c’est-à-dire à voir si je rencontrerais quelque chose en route, à l’ancienne façon.
Une nuit j’obéis aveuglément à ses ordres et je tirai un long détour par les rues, mais ne rencontrai point d’affaire ; mais non contente de cela, je sortis aussi le soir suivant, que passant près d’une maison de bière, je vis la porte d’une petite salle ouverte, tout contre la rue, et sur la table un pot d’argent, chose fort en usage dans les cabarets de ce temps ; il paraît que quelque société venait d’y boire et les garçons négligents avaient oublié de l’emporter.
J’entrai dans le réduit franchement et, plaçant le peu d’argent sur le coin du banc, je m’assis devant, et frappai du pied. Un garçon vint bientôt : je le priai d’aller me chercher une pinte de bière chaude, car le temps était froid. Le garçon partit courant, et je l’entendis descendre au cellier pour tirer la bière. Pendant que le garçon était parti, un autre garçon arriva et me cria :
– Avez-vous appelé ?
Je parlai d’un air mélancolique et dis :
– Non, le garçon est allé me chercher une pinte de bière.
Pendant que j’étais assise là, j’entendis la femme au comptoir qui disait :
– Sont-ils tous partis au cinq ?– qui était le réduit où je m’étais assise, – et le garçon lui dit que oui.
– Qui a desservi le pot ? demanda la femme.
– Moi, dit un autre garçon : tenez, le voilà : indiquant paraît-il, un autre pot qu’il avait emporté d’un autre réduit par erreur ; ou bien il faut que le coquin eût oublié qu’il ne l’avait pas emporté, ce qu’il n’avait certainement pas fait.
J’entendis tout ceci bien à ma satisfaction, car je trouvai clairement qu’on ne s’apercevait pas que le pot manquait et qu’on pensait qu’il eût été desservi. Je bus donc ma bière : j’appelai pour payer, et comme je partais, je dis :
– Prenez garde, mon enfant, à votre argenterie.
Et j’indiquai un pot d’argent d’une pinte où il m’avait apporté à boire ; le garçon dit :
– Oui, madame, à la bonne heure, – et je m’en allai.
Je rentrai chez ma gouvernante et me dis que le temps était venu de la mettre à l’épreuve, afin que, si j’étais mise dans la nécessité d’être découverte, elle pût m’offrir quelque assistance. Quand je fus restée à la maison quelques moments, et que j’eus l’occasion de lui parler, je lui dis que j’avais un secret de la plus grande importance au monde à lui confier, si elle avait assez de respect pour moi pour le tenir privé. Elle me dit qu’elle avait fidèlement gardé un de mes secrets ; pourquoi doutais-je qu’elle en garderait un autre ? Je lui dis que la plus étrange chose du monde m’était arrivée, mêmement sans aucun dessein ; et ainsi je lui racontai toute l’histoire du pot.
– Et l’avez-vous apporté avec vous, ma chère ? dit-elle.
– Vraiment oui, dis-je, et le lui fis voir. Mais que dois-je faire maintenant ? dis-je. Ne faut-il pas le rapporter ?
– Le rapporter ! dit-elle. Oui-dà ! si vous voulez aller à Newgate.
– Mais, dis-je, ils ne sauraient avoir la bassesse de m’arrêter, puisque je le leur rapporterais.
– Vous ne connaissez pas cette espèce de gens, mon enfant, dit-elle : non seulement ils vous enverraient à Newgate, mais encore vous feraient pendre, sans regarder aucunement l’honnêteté que vous mettriez à le rendre ; ou bien ils dresseraient un compte de tous les pots qu’ils ont perdus, afin de vous les faire payer.
– Que faut-il faire, alors ? dis-je.
– Oui, vraiment, dit-elle ; puisque aussi bien vous avez fait la fourberie, et que vous l’avez volé, il faut le garder maintenant ; il n’y a plus moyen d’y revenir. D’ailleurs, mon enfant, dit-elle, n’en avons-nous pas besoin bien plus qu’eux ? Je voudrais bien rencontrer pareille aubaine tous les huit jours.
Ceci me donna une nouvelle notion sur ma gouvernante, et me fit penser que, depuis qu’elle s’était faite prêteuse sur gages, elle vivait parmi une espèce de gens qui n’étaient point des honnêtes que j’avais rencontrés chez elle autrefois.
Ce ne fut pas longtemps que je le découvris encore plus clairement qu’auparavant ; car, de temps à autre, je voyais apporter des poignées de sabre, des cuillers, des fourchettes, des pots et autres objets semblables, non pour être engagés, mais pour être vendus tout droit ; et elle achetait tout sans faire de questions, où elle trouvait assez son compte, ainsi que je trouvai par son discours.
Je trouvai ainsi qu’en suivant ce métier, elle faisait toujours fondre la vaisselle d’argent qu’elle achetait, afin qu’on ne pût la réclamer ; et elle vint me dire un matin qu’elle allait mettre à fondre, et que si je le désirais, elle y joindrait mon pot, afin qu’il ne fût vu de personne ; je lui dis : « De tout mon cœur. » Elle le pesa donc et m’en donna la juste valeur en argent, mais je trouvai qu’elle n’en agissait pas de même avec le reste de ses clients.
Quelque temps après, comme j’étais au travail, et très mélancolique, elle commence de me demander ce que j’avais. Je lui dis que je me sentais le cœur bien lourd, que j’avais bien peu de travail, et point de quoi vivre, et que je ne savais quel parti prendre. Elle se mit à rire et me dit que je n’avais qu’à sortir encore une fois, pour tenter la fortune ; qu’il se pourrait que je rencontrasse une nouvelle pièce de vaisselle d’argent.
– Oh ! ma mère, dis-je, c’est un métier où je n’ai point d’expérience, et si je suis prise, je suis perdue du coup.
– Oui bien, dit-elle, mais je pourrais vous faire faire la connaissance d’une maîtresse d’école qui vous ferait aussi adroite qu’elle le peut être elle-même.
Je tremblai sur cette proposition, car jusqu’ici je n’avais ni complices ni connaissances aucunes parmi cette tribu. Mais elle conquit toute ma retenue et toutes mes craintes ; et, en peu de temps, à l’aide de cette complice, je devins voleuse aussi habile et aussi subtile que le fut jamais Moll la Coupeuse de bourses, quoique, si la renommée n’est point menteuse, je ne fusse pas moitié aussi jolie.
Le camarade qu’elle me fit connaître était habile en trois façons diverses de travailler ; c’est à savoir : à voler les boutiques, à tirer des carnets de boutique et de poche et à couper des montres d’or au côté des dames ; chose où elle réussissait avec tant de dextérité que pas une femme n’arriva, comme elle, à la perfection de l’art. La première et la dernière de ces occupations me plurent assez : et je la servis quelque temps dans la pratique, juste comme une aide sert une sage-femme, sans payement aucun.
Enfin, elle me mit à l’épreuve. Elle m’avait montré son art et j’avais plusieurs fois décroché une montre de sa propre ceinture avec infiniment d’adresse ; à la fin elle me montra une proie, et c’était une jeune dame enceinte, qui avait une montre charmante. La chose devait se faire au moment qu’elle sortirait de l’église ; elle passa d’un côté de la dame, et juste comme elle arrivait aux marches, feint de tomber, et tomba contre la dame avec une telle violence qu’elle fut dans une grande frayeur, et que toutes deux poussèrent des cris terribles ; au moment même qu’elle bousculait la dame, j’avais saisi la montre, et la tenant de la bonne façon, le tressaut que fit la pauvre fit échapper l’agrafe sans qu’elle pût rien sentir ; je partis sur-le-champ, laissant ma maîtresse d’école à sortir peu à peu de sa frayeur et la dame de même ; et bientôt la montre vint à manquer.
– Hélas ! dit ma camarade, ce sont donc ces coquins qui m’ont renversée, je vous gage ; je m’étonne que Madame ne se soit point aperçue plus tôt que sa montre était volée : nous aurions encore pu les prendre.
Elle colora si bien la chose que personne ne la soupçonna, et je fus rentrée une bonne heure avant elle. Telle fut ma première aventure en compagnie ; la montre était vraiment très belle, enrichie de beaucoup de joyaux et ma gouvernante nous en donna 20 £ dont j’eus la moitié. Et ainsi je fus enregistrée parfaite voleuse, endurcie à un point où n’atteignent plus les réflexions de la conscience ou de la modestie, et à un degré que je n’avais jamais cru possible en moi.
Ainsi le diable qui avait commencé par le moyen d’une irrésistible pauvreté à me pousser vers ce vice m’amena jusqu’à une hauteur au-dessus du commun, même quand mes nécessités n’étaient point si terrifiantes ; car j’étais maintenant entrée dans une petite veine de travail, et comme je n’étais pas en peine de manier l’aiguille, il était fort probable que j’aurais pu gagner mon pain assez honnêtement.
Je dois dire que si une telle perspective de travail s’était présentée tout d’abord, quand je commençai à sentir l’approche de ma condition misérable ; si une telle perspective, dis-je, de gagner du pain par mon travail s’était présentée alors, je ne serais jamais tombée dans ce vilain métier ou dans une bande si affreuse que celle avec laquelle j’étais maintenant embarquée ; mais l’habitude m’avait endurcie, et je devins audacieuse au dernier degré ; et d’autant plus que j’avais continué si longtemps sans me faire prendre ; car, en un mot, ma partenaire en vice et moi, nous continuâmes toutes deux si longtemps, sans jamais être découvertes, que non seulement nous devînmes hardies, mais qu’encore nous devînmes riches, et que nous eûmes à un moment vingt et une montres d’or entre les mains.
Je me souviens qu’un jour étant un peu plus sérieuse que de coutume, et trouvant que j’avais une aussi bonne provision d’avance que celle que j’avais (car j’avais près de 200 £ d’argent pour ma part), il me vint à la pensée, sans doute de la part de quelque bon esprit s’il y en a de tels, qu’ainsi que d’abord la pauvreté m’avait excitée et que mes détresses m’avaient poussée à de si affreux moyens, ainsi voyant que ces détresses étaient maintenant soulagées, et que je pouvais aussi gagner quelque chose pour ma subsistance, en travaillant, et que j’avais une si bonne banque pour me soutenir, pourquoi, ne cesserais-je pas maintenant, tandis que j’étais bien ; puisque je ne pouvais m’attendre à rester toujours libre, et qu’une fois surprise, j’étais perdue.
Ce fut là sans doute l’heureuse minute où, si j’avais écouté le conseil béni, quelle que fût la main dont il venait, j’aurais trouvé encore une chance de vie aisée. Mais mon destin était autrement déterminé ; l’avide démon qui m’avait attirée me tenait trop étroitement serrée pour me laisser revenir ; mais ainsi que ma pauvreté m’y avait conduite, ainsi l’avarice m’y fit rester, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus moyen de retourner en arrière. Quant aux arguments que me dictait ma raison pour me persuader de renoncer, l’avarice se dressait, et disait :
– Continue ; tu as eu très bonne chance ; continue jusqu’à ce que tu aies quatre ou cinq cents livres, et puis tu cesseras, et puis tu pourras vivre à ton aise, sans jamais plus travailler.
Ainsi, moi qui avais été étreinte jadis dans les griffes du diable, j’y étais retenue comme par un charme, et je n’avais point de pouvoir pour franchir l’enceinte du cercle, jusqu’à ce que je fus engloutie dans des labyrinthes d’embarras trop grands pour que je pusse en sortir.
Cependant ces pensées me laissèrent quelque impression, et me firent agir avec un peu plus de prudence qu’avant, et je prenais plus de précautions que mes directrices pour elles-mêmes. Ma camarade, comme je la nommai (j’aurais dû l’appeler ma maîtresse), avec une autre de ses élèves, fut la première qui tomba dans le malheur ; car, se trouvant en quête de gain, elles firent une tentative sur un marchand de toiles dans Cheapside, mais furent grippées par un compagnon aux yeux perçants, et saisies avec deux pièces de batiste, qu’on trouva sur elles.
C’en était assez pour les loger toutes deux à Newgate où elles eurent le malheur qu’on rappelât à leur souvenir quelques-uns de leurs méfaits passés : deux autres accusations étant portées contre elles, et les faits étant prouvés, elles furent toutes deux condamnées à mort ; toutes deux plaidèrent leurs ventres et toutes deux furent déclarées grosses, quoique mon institutrice ne fût pas plus grosse que je ne l’étais moi-même.
J’allai souvent les voir et les consoler, attendant mon tour à la prochaine ; mais ce lieu m’inspirait tant d’horreur quand je réfléchissais que c’était le lieu de ma naissance malheureuse et des infortunes de ma mère, que je ne pus le supporter davantage et que je cessai mes visites.
Et oh ! si j’avais pu être avertie par leurs désastres, j’aurais pu être heureuse encore, car jusque-là j’étais libre, et aucune accusation n’avait été portée contre moi ; mais voilà qui ne pouvait être ; ma mesure n’était pas encore pleine.
Ma camarade, portant la marque d’une ancienne réprouvée, fut exécutée ; la jeune criminelle eut grâce de la vie, ayant obtenu un sursis ; mais resta de longs jours à souffrir de la faim dans sa prison, jusqu’enfin elle fit mettre son nom dans ce qu’on appelle une lettre de rémission et ainsi échappa.
Ce terrible exemple de ma camarade me frappa de frayeur au cœur ; et pendant un bon temps je ne fis point d’excursions. Mais une nuit, dans le voisinage de la maison de ma gouvernante, on cria : Au feu ! Ma gouvernante se mit à la fenêtre, car nous étions toutes levées, et cria immédiatement que la maison de Mme Une telle était toute en feu, flambant par le haut, ce qui était la vérité. Ici elle me poussa du coude.
– Vite, mon enfant, dit-elle ; voici une excellente occasion ; le feu est si près que vous pouvez y aller devant que la rue soit barrée par la foule.
Puis elle me donna mon rôle :
– Allez, mon enfant, à la maison ; courez et dites à la dame ou à quiconque vous verrez que vous êtes venue pour leur aider, et que vous venez de chez Mme Une telle, c’est à savoir une personne qu’elle connaissait plus loin dans la rue.
Me voilà partie, et arrivant à la maison, je trouvai tout le monde dans la confusion, comme bien vous pensez ; j’entrai toute courante, et trouvant une des servantes :
– Hélas ! mon doux cœur, m’écriai-je, comment donc est arrivé ce triste accident ? Où est votre maîtresse ? Est-elle en sûreté ? Et où sont les enfants ? Je viens de chez Mme *** pour vous aider.
Voilà la fille qui court.
– Madame, madame, cria-t-elle aussi haut qu’elle put hurler, voilà une dame qui arrive de chez Mme *** pour nous aider.
La pauvre dame, à moitié hors du sens, avec un paquet sous son bras et deux petits enfants vient vers moi :
– Madame, dis-je, souffrez que j’emmène ces pauvres petits chez Mme *** ; elle vous fait prier de les lui envoyer ; elle prendra soin des pauvres agneaux.
Sur quoi j’en prends un qu’elle tenait par la main, et elle me met l’autre dans les bras.
– Oh oui ! oui ! pour l’amour de Dieu, dit-elle, emportez-les ! Oh ! remerciez-la bien de sa bonté !
– N’avez-vous point autre chose à mettre en sûreté, madame ? dis-je ; elle le gardera avec soin.
– Oh ! Seigneur ! dit-elle, Dieu la bénisse ! Prenez ce paquet d’argenterie et emportez-le chez elle aussi. Oh ! c’est une bonne femme ! Oh ! nous sommes entièrement ruinés, perdus !
Et voilà qu’elle me quitte, se précipitant tout égarée, et les servantes à sa suite, et me voilà partie avec les deux enfants et le paquet.
À peine étais-je dans la rue que je vis une autre femme venir à moi :
– Hélas ! maîtresse, dit-elle d’un ton piteux, vous allez laisser tomber cet enfant ; allons, allons, voilà un triste temps, souffrez que je vous aide.
Et immédiatement elle met la main sur mon paquet afin de le porter pour moi.
– Non, dis-je, si vous voulez m’aider, prenez l’enfant par la main, aidez-moi à le conduire seulement jusqu’au haut de la rue ; j’irai avec vous et je vous payerai pour la peine.
Elle ne put mais que d’aller, après ce que j’avais dit, mais la créature, en somme, était du même métier que moi, et ne voulait rien que le paquet ; pourtant elle vint avec moi jusqu’à la porte, car elle ne put faire autrement. Quand nous fûmes arrivés là, je lui dis à l’oreille :
– Va, mon enfant, lui dis-je, je connais ton métier, tu peux rencontrer assez d’autres affaires.
Elle me comprit, et s’en alla ; je tambourinai à la porte avec les enfants, et comme les gens de la maison s’étaient levés déjà au tumulte de l’incendie, on me fit bientôt entrer, et je dis :
– Madame est-elle éveillée ? Prévenez-la je vous prie, que Mme*** sollicite d’elle la faveur de prendre chez elle ces deux enfants ; pauvre dame, elle va être perdue ; leur maison est toute en flammes.
Ils firent entrer les enfants de façon fort civile, s’apitoyèrent sur la famille dans la détresse, et me voilà partie avec mon paquet. Une des servantes me demanda si je ne devais pas laisser le paquet aussi. Je dis :
– Non, mon doux cœur, c’est pour un autre endroit ; cela n’est point à eux.
J’étais à bonne distance de la presse, maintenant ; si bien que je continuai et que j’apportai le paquet d’argenterie, qui était très considérable, droit à la maison, chez ma vieille gouvernante ; elle me dit qu’elle ne voulait pas l’ouvrir, mais me pria de m’en retourner et d’aller en chercher d’autre.
Elle me fit jouer le même jeu chez la dame de la maison qui touchait celle qui était en feu, et je fis tous mes efforts pour arriver jusque-là ; mais à cette heure l’alarme du feu était si grande, tant de pompes à incendie en mouvement et la presse du peuple si forte dans la rue, que je ne pus m’approcher de la maison quoi que je fisse, si bien que je revins chez ma gouvernante, et montant le paquet dans ma chambre, je commençai à l’examiner. C’est avec horreur que je dis quel trésor j’y trouvai ; il suffira de rapporter qu’outre la plus grande partie de la vaisselle plate de la famille, qui était considérable, je trouvai une chaîne d’or, façonnée à l’ancienne mode, dont le fermoir était brisé, de sorte que je suppose qu’on ne s’en était pas servi depuis des années ; mais l’or n’en était pas plus mauvais : aussi un petit coffret de bagues de deuil, l’anneau de mariage de la dame, et quelques morceaux brisés de vieux fermoirs d’or, une montre en or, et une bourse contenant environ la somme de 24 £ en vieilles pièces de monnaie d’or, et diverses autres choses de valeur.
Ce fut là le plus grand et le pire butin où je fus jamais mêlée ; car en vérité bien que, ainsi que je l’ai dit plus haut, je fusse endurcie maintenant au-delà de tout pour voir de réflexion en d’autres cas, cependant je me sentis véritablement touchée jusqu’à l’âme même, quand je jetai les yeux sur ce trésor : de penser à la pauvre dame inconsolée qui avait perdu tant d’autres choses, et qui se disait qu’au moins elle était certaine d’avoir sauvé sa vaisselle plate et ses bijoux ; combien elle serait surprise quand elle trouverait qu’elle avait été dupée et que la personne qui avait emporté ses enfants et ses valeurs était venue, comme elle l’avait prétendu, de chez la dame dans la rue voisine, mais qu’on lui avait amené les enfants sans qu’elle en sût rien.
Je dis que je confesse que l’inhumanité de cette action m’émut infiniment et me fit adoucir à l’excès, et que des larmes me montèrent aux yeux à son sujet ; mais malgré que j’eusse le sentiment qu’elle était cruelle et inhumaine, jamais je ne pus trouver dans mon cœur de faire la moindre restitution. Cette réflexion s’usa et j’oubliai promptement les circonstances qui l’accompagnaient.
Ce ne fut pas tout ; car bien que par ce coup je fusse devenue infiniment plus riche qu’avant, pourtant la résolution que j’avais prise auparavant de quitter cet horrible métier quand j’aurais gagné un peu plus, ne persista point ; et l’avarice eut tant de succès, que je n’entretins plus l’espérance d’arriver à un durable changement de vie ; quoique sans cette perspective je ne pusse attendre ni sûreté ni tranquillité en la possession de ce que j’avais gagné ; encore un peu, – voilà quel était le refrain toujours.
À la fin, cédant aux importunités de mon crime, je rejetai tout remords, et toutes les réflexions que je fis sur ce chef ne tournèrent qu’à ceci : c’est que peut-être je pourrais trouver un butin au prochain coup qui compléterait le tout ; mais quoique certainement j’eusse obtenu ce butin-là, cependant chaque coup m’en faisait espérer un autre, et m’encourageait si fort à continuer dans le métier, que je n’avais point de goût à le laisser là.
Dans cette condition, endurcie par le succès, et résolue à continuer, je tombai dans le piège où j’étais destinée à rencontrer ma dernière récompense pour ce genre de vie. Mais ceci même n’arriva point encore, car je rencontrai auparavant diverses autres aventures où j’eus du succès.
Ma gouvernante fut pendant un temps réellement soucieuse de l’infortune de ma camarade qui avait été pendue, car elle en savait assez sur ma gouvernante pour l’envoyer sur le même chemin, ce qui la rendait bien inquiète ; en vérité elle était dans une très grande frayeur.
Il est vrai que quand elle eut disparu sans dire ce qu’elle savait, ma gouvernante fut tranquille sur ce point, et peut-être heureuse qu’elle eût été pendue ; car il était en son pouvoir d’avoir obtenu un pardon aux dépens de ses amis ; mais la perte qu’elle fit d’elle, et le sentiment de la tendresse qu’elle avait montrée en ne faisant pas marché de ce qu’elle savait, émut ma gouvernante à la pleurer bien sincèrement. Je la consolai du mieux que je pus, et elle, en retour, m’endurcit à mériter plus complètement le même sort.
Quoi qu’il en soit, ainsi que j’ai dit, j’en devins d’autant plus prudente et en particulier je mettais beaucoup de retenue à voler en boutique, spécialement parmi les merciers et les drapiers ; c’est là une espèce de gaillards qui ont toujours les yeux bien ouverts. Je fis une ou deux tentatives parmi les marchands de dentelles et de modes, et en particulier dans une boutique où deux jeunes femmes étaient nouvellement établies sans avoir été élevées dans le métier ; là j’emportai une pièce de dentelle au fuseau qui valait six on sept livres, et un papier de fil ; mais ce ne fut qu’une fois ; c’était un tour qui ne pouvait pas resservir.
Nous regardions toujours l’affaire comme un coup sûr, chaque fois que nous entendions parler d’une boutique nouvelle, surtout là où les gens étaient tels qui n’avaient point été élevés à tenir boutique ; tels peuvent être assurés qu’ils recevront pendant leurs débuts deux ou trois visites ; et il leur faudrait être bien subtils, en vérité, pour y échapper.
J’eus une ou deux aventures après celle-ci, mais qui ne furent que bagatelles. Rien de considérable ne s’offrant pendant longtemps, je commençai de penser qu’il fallait sérieusement renoncer au métier ; mais ma gouvernante qui n’avait pas envie de me perdre, et espérait de moi de grandes choses, m’introduisit un jour dans la société d’une jeune femme et d’un homme qui passait pour son mari ; quoiqu’il parut ensuite que ce n’était pas sa femme, mais qu’ils étaient complices tous deux dans le métier qu’ils faisaient, et en autre chose non moins. En somme ils volaient ensemble, couchaient ensemble, furent pris ensemble et finalement pendus ensemble.
J’entrai dans une espèce de ligue avec ces deux par l’aide de ma gouvernante et ils me firent prendre part à trois ou quatre aventures, où je leur vis plutôt commettre quelques vols grossiers et malhabiles, en quoi rien ne put leur donner le succès qu’un grand fonds de hardiesse sur leur part et d’épaisse négligence sur celle des personnes volées ; de sorte que je résolus dorénavant d’apporter infiniment de prudence à m’aventurer avec eux ; et vraiment deux ou trois projets malheureux ayant été proposés par eux, je déclinai l’offre, et leur persuadai d’y renoncer. Une fois ils avaient particulièrement proposé de voler à un horloger trois montres d’or qu’ils avaient guettées pendant la journée pour trouver le lieu où il les serrait ; l’un d’eux avait tant de clefs de toutes les sortes qu’il ne faisait point de doute d’ouvrir le lieu où l’horloger les avait serrées ; et ainsi nous fîmes une espèce d’arrangement ; mais quand je vins à examiner étroitement la chose, je trouvai qu’ils se proposaient de forcer la maison, en quoi je ne voulus point m’embarquer, si bien qu’ils y allèrent sans moi. Et ils pénétrèrent dans la maison par force et firent sauter les serrures à l’endroit où étaient les montres, mais ne trouvèrent qu’une des montres d’or, et une d’argent, qu’ils prirent, et ressortirent de la maison, le tout très nettement ; mais la famille ayant été alarmée se mit à crier : Au voleur ! et l’homme fut poursuivi et pris ; la jeune femme s’était enfuie aussi, mais malheureusement se fit arrêter au bout d’une certaine distance, et les montres furent trouvées sur elle ; et ainsi j’échappai une seconde fois, car ils furent convaincus et pendus tous deux, étant délinquants anciens, quoique très jeunes ; et comme j’ai dit avant, ainsi qu’ils avaient volé ensemble, ainsi maintenant furent-ils pendus ensemble, et là prit fin ma nouvelle association.
Je commençai maintenant d’être très circonspecte, ayant échappé de si près à me faire échauder, et avec un pareil exemple devant les yeux ; mais j’avais une nouvelle tentatrice qui m’aiguillonnait tous les jours, je veux dire ma gouvernante, et maintenant se présenta une affaire où, ainsi qu’elle avait été préparée par son gouvernement, ainsi elle espérait une bonne part du butin. Il y avait une bonne quantité de dentelles de Flandres qui était logée dans une maison privée où elle en avait ouï parler ; et la dentelle de Flandres étant prohibée, c’était de bonne prise pour tout commis de la douane qui la pourrait découvrir ; j’avais là-dessus un plein rapport de ma gouvernante, autant sur la quantité que sur le lieu même de la cachette. J’allai donc trouver un commis de la douane et lui dis que j’avais à lui faire une révélation, à condition qu’il m’assurât que j’aurais ma juste part de la récompense. C’était là une offre si équitable que rien ne pouvait être plus honnête ; il s’y accorda donc, et emmenant un commissaire, et moi avec lui, nous occupâmes la maison. Comme je lui avais dit que je saurais aller tout droit à la cachette, il m’en abandonna le soin ; et le trou étant très noir, je m’y glissai avec beaucoup de peine, une chandelle à la main, et ainsi lui passai les pièces de dentelles, prenant garde, à mesure que je les lui donnais, d’en dissimuler sur ma personne autant que j’en pus commodément emporter. Il y avait en tout environ la valeur de 300 £ de dentelles ; et j’en cachai moi-même environ la valeur de 50 £. Ces dentelles n’appartenaient point aux gens de la maison, mais à un marchand qui les avait placées en dépôt chez eux ; de sorte qu’ils ne furent pas si surpris que j’imaginais qu’ils le seraient.
Je laissai le commis ravi de sa prise et pleinement satisfait de ce que je lui avais remis, et m’accordai à venir le trouver dans une maison qu’il dirigeait lui-même, où je le joignis après avoir disposé du butin que j’avais sur moi, dont il n’eut pas le moindre soupçon. Sitôt que j’arrivai, il commença de capituler, persuadé que je ne connaissais point le droit que j’avais dans la prise, et m’eût volontiers congédiée avec 20 £, mais je lui fis voir que je n’étais pas si ignorante qu’il le supposait ; et pourtant j’étais fort aise qu’il proposât au moins un prix fixe. Je demandai 100 £, et il monta à 30 £ ; je tombai à 80 £ ; et de nouveau il monta jusqu’à 40 £ ; en un mot il offrit 50 £ et je consentis, demandant seulement une pièce de dentelle, qui, je pense, était de 8 ou 9 £, comme si c’eût été pour la porter moi-même, et il s’y accorda. De sorte que les 50 £ en bon argent me furent payées cette nuit même, et le payement mit fin à notre marché ; il ne sut d’ailleurs qui j’étais ni où il pourrait s’enquérir de moi ; si bien qu’au cas où on eût découvert qu’une partie des marchandises avait été escroquée, il n’eût pu m’en demander compte.
Je partageai fort ponctuellement ces dépouilles avec ma gouvernante et elle me regarda depuis ce moment comme une rouée fort habile en des affaires délicates. Je trouvai que cette dernière opération était du travail le meilleur et le plus aisé qui fût à ma portée, et je fis mon métier de m’enquérir des marchandises prohibées ; et après être allée en acheter, d’ordinaire je les dénonçais ; mais aucune de ces découvertes ne monta à rien de considérable ni de pareil à ce que je viens de rapporter ; mais j’étais circonspecte à courir les grands risques auxquels je voyais d’autres s’exposer, et où ils se ruinaient tous les jours.
La prochaine affaire d’importance fut une tentative sur la montre en or d’une dame. La chose survint dans une presse, à l’entrée d’une église, où je fus en fort grand danger de me faire prendre ; je tenais sa montre tout à plein ; mais, donnant une grosse bousculade comme si quelqu’un m’eût poussée sur elle, et entre temps ayant bellement tiré sur la montre, je trouvai qu’elle ne venait pas à moi ; je la lâchai donc sur-le-champ, et me mis à crier comme si on allait me tuer, qu’un homme venait de me marcher sur le pied, et qu’il y avait certainement là des filous, puisque quelqu’un ou d’autre venait de tirer sur ma montre : car vous devez observer qu’en ces aventures nous allions toujours fort bien vêtues et je portais de très bons habits, avec une montre d’or au côté, semblant autant d’une dame que d’autres.
À peine avais-je parlé que l’autre dame se mit à crier aussi : « Au voleur », car on venait, dit-elle, d’essayer de décrocher sa montre.
Quand j’avais touché sa montre, j’étais tout près d’elle, mais quand je m’écriai, je m’arrêtai pour ainsi dire court, et la foule l’entraînant un peu en avant, elle fit du bruit aussi, mais ce fut à quelque distance de moi, si bien qu’elle ne me soupçonna pas le moins du monde ; mais quand elle cria « au voleur », quelqu’un s’écria : « Oui-dà, et il y en a un autre par ici, on vient d’essayer de voler madame. »
Dans ce même instant, un peu plus loin dans la foule, et à mon grand bonheur, on cria encore : « Au voleur ! » et vraiment on prit un jeune homme sur le fait. Ceci, bien qu’infortuné pour le misérable, arriva fort à point pour mon cas, malgré que j’eusse bravement porté jusque-là mon assurance ; mais maintenant il n’y avait plus de doute, et toute la partie flottante de la foule se porta par là, et le pauvre garçon fut livré à la fureur de la rue, qui est une cruauté que je n’ai point besoin de décrire, et que pourtant ils préfèrent toujours à être envoyés à Newgate où ils demeurent souvent longtemps, et parfois sont pendus, et le mieux qu’ils puissent y attendre, s’ils sont convaincus, c’est d’être déportés.
Ainsi j’échappai de bien près, et je fus si effrayée que je ne m’attaquai plus aux montres d’or pendant un bon moment.
Cependant ma gouvernante me conduisait dans tous les détails de la mauvaise vie que je menais maintenant, comme si ce fût par la main, et me donnait de telles instructions, et je les suivais si bien que je devins la plus grande artiste de mon temps ; et je me tirais de tous les dangers avec une si subtile dextérité, que tandis que plusieurs de mes camarades se firent enfermer à Newgate, dans le temps qu’elles avaient pratiqué le métier depuis une demi-année, je le pratiquais maintenant depuis plus de cinq ans et les gens de Newgate ne faisaient pas tant que me connaître ; ils avaient beaucoup entendu parler de moi, il est vrai, et m’attendaient bien souvent mais je m’étais toujours échappée, quoique bien des fois dans le plus extrême danger.
Un des plus grands dangers où j’étais maintenant, c’est que j’étais trop connue dans le métier ; et quelques-unes de celles dont la haine était due plutôt à l’envie qu’à aucune injure que je leur eusse faite, commencèrent de se fâcher que j’échappasse toujours quand elles se faisaient toujours prendre et emporter à Newgate. Ce furent elles qui me donnèrent le nom de Moll Flanders, car il n’avait pas plus d’affinité avec mon véritable nom ou avec aucun des noms sous lesquels j’avais passé que le noir n’a de parenté avec le blanc, sinon qu’une fois, ainsi que je l’ai dit, je m’étais fait appeler Mme Flanders quand je m’étais réfugiée à la Monnaie ; mais c’est ce que ces coquines ne surent jamais, et je ne pus pas apprendre davantage comment elles vinrent à me donner ce nom, ou à quelle occasion.
Je fus bientôt informée que quelques-unes de celles qui s’étaient fait emprisonner dans Newgate avaient juré de me dénoncer ; et comme je savais que deux ou trois d’entre elles n’en étaient que trop capables, je fus dans un grand souci et je restai enfermée pendant un bon temps ; mais ma gouvernante qui était associée à mon succès, et qui maintenant jouait à coup sûr, puisqu’elle n’avait point de part à mes risques, ma gouvernante, dis-je, montra quelque impatience de me voir mener une vie si inutile et si peu profitable, comme elle disait ; et elle imagina une nouvelle invention pour me permettre de sortir, qui fut de me vêtir d’habits d’homme, et de me faire entrer ainsi dans une profession nouvelle.
J’étais grande et bien faite, mais la figure un peu trop lisse pour un homme ; pourtant, comme je sortais rarement avant la nuit, ce ne fut pas trop mal ; mais je mis longtemps à apprendre à me tenir dans mes nouveaux habits ; il était impossible d’être aussi agile, prête à point, et adroite en toutes ces choses, dans des vêtements contraires à la nature ; et ainsi que je faisais tout avec gaucherie, ainsi n’avais-je ni le succès ni la facilité d’échapper que j’avais eus auparavant, et je résolus d’abandonner cette méthode : mais ma résolution fut confirmée bientôt après par l’accident suivant.
Ainsi que ma gouvernante m’avait déguisée en homme, ainsi me joignit-elle à un homme, jeune garçon assez expert en son affaire, et pendant trois semaines nous nous entendîmes fort bien ensemble. Notre principale occupation était de guetter les comptoirs dans les boutiques et d’escamoter n’importe quelle marchandise qu’on avait laissé traîner par négligence, et dans ce genre de travail nous fîmes plusieurs bonnes affaires, comme nous disions. Et comme nous étions toujours ensemble, nous devînmes fort intimes ; pourtant il ne sut jamais que je n’étais pas un homme ; non, quoique à plusieurs reprises je fusse rentrée avec lui dans son logement, suivant les besoins de nos affaires, et que j’eusse couché avec lui quatre ou cinq fois pendant toute la nuit ; mais notre dessein était ailleurs, et il était absolument nécessaire pour moi de lui cacher mon sexe, ainsi qu’il parut plus tard. D’ailleurs les conditions de notre vie, où nous entrions tard, et où nous avions des affaires qui exigeaient que personne ne pût entrer dans notre logement, étaient telles qu’il m’eût été impossible de refuser de coucher avec lui, à moins de lui révéler mon sexe ; mais, comme il est, je parvins à me dissimuler effectivement.
Mais sa mauvaise et ma bonne fortune mirent bientôt fin à cette vie, dont il faut l’avouer, j’étais lasse aussi. Nous avions fait plusieurs belles prises en ce nouveau genre de métier ; mais la dernière aurait été extraordinaire.
Il y avait une boutique dans une certaine rue, dont le magasin, qui était derrière, donnait dans une autre rue, la maison faisant le coin.
Par la fenêtre du magasin, nous aperçûmes sur le comptoir ou étal qui était juste devant cinq pièces de soie, avec d’autres étoffes ; et quoiqu’il fît presque sombre, pourtant les gens étant occupés dans le devant de la boutique n’avaient pas eu le temps de fermer ces fenêtres ou bien l’avaient oublié.
Là-dessus le jeune homme fut si ravi par la joie qu’il ne put se retenir ; tout cela était, disait-il, à sa portée ; et il m’affirma sous de violents jurons qu’il l’aurait, dût-il forcer la maison ; je l’en dissuadai un peu, mais vis qu’il n’y avait point de remède ; si bien qu’il s’y précipita à la hâte, fit glisser avec assez d’adresse un des carreaux de la fenêtre à châssis, prit quatre pièces de soie, et revint jusqu’à moi en les tenant, mais fut immédiatement poursuivi par une terrible foule en tumulte ; nous étions debout l’un à côté de l’autre, en vérité, mais je n’avais pris aucun des objets qu’il portait à la main, quand je lui soufflai rapidement :
– Tu es perdu !
Il courut comme l’éclair, et moi de même ; mais la poursuite était plus ardente contre lui parce qu’il emportait les marchandises ; il laissa tomber deux des pièces de soie, ce qui les arrêta un instant ; mais la foule augmenta et nous poursuivit tous deux, ils le prirent bientôt après avec les deux pièces qu’il tenait, et puis les autres me suivirent. Je courus de toutes mes forces et arrivai jusqu’à la maison de ma gouvernante où quelques gens aux yeux acérés me suivirent si chaudement qu’ils m’y bloquèrent : ils ne frappèrent pas aussitôt à la porte, ce qui me donna le temps de rejeter mon déguisement, et de me vêtir de mes propres habits ; d’ailleurs, quand ils y arrivèrent, ma gouvernante, qui avait son conte tout prêt, tint sa porte fermée, et leur cria qu’aucun homme n’était entré chez elle ; la foule affirma qu’on avait vu entrer un homme et menaça d’enfoncer la porte.
Ma gouvernante, point du tout surprise, leur répondit avec placidité, leur assura qu’ils pourraient entrer fort librement et fouiller sa maison, s’ils voulaient mener avec eux un commissaire, et ne laisser entrer que tels que le commissaire admettrait, étant déraisonnable de laisser entrer toute une foule ; c’est ce qu’ils ne purent refuser, quoique ce fût une foule. On alla donc chercher un commissaire sur-le-champ ; et elle fort librement ouvrit la porte ; le commissaire surveilla la porte et les hommes qu’il avait appointés fouillèrent la maison, ma gouvernante allant avec eux de chambre en chambre. Quand elle vint à ma chambre, elle m’appela, et cria à haute voix :
– Ma cousine, je vous prie d’ouvrir votre porte ; ce sont des messieurs qui sont obligés d’entrer afin d’examiner votre chambre.
J’avais avec moi une enfant, qui était la petite-fille de ma gouvernante, comme elle l’appelait ; et je la priai d’ouvrir la porte ; et j’étais là, assise au travail, avec un grand fouillis d’affaires autour de moi, comme si j’eusse été au travail toute la journée, dévêtue et n’ayant que du linge de nuit sur la tête et une robe de chambre très lâche ; ma gouvernante me fit une manière d’excuse pour le dérangement qu’on me donnait, et m’en expliqua en partie l’occasion, et qu’elle n’y voyait d’autre remède que de leur ouvrir les portes et de leur permettre de se satisfaire, puisque tout ce qu’elle avait pu leur dire n’y avait point suffi. Je restai tranquillement assise et les priai de chercher tant qu’il leur plairait ; car s’il y avait personne dans la maison, j’étais certaine que ce n’était point dans ma chambre ; et pour le reste de la maison, je n’avais point à y contredire, ne sachant nullement de quoi ils étaient en quête.
Tout autour de moi avait l’apparence si innocente et si honnête qu’ils me traitèrent avec plus de civilité que je n’attendais, mais ce ne fut qu’après avoir minutieusement fouillé la chambre jusque sous le lit, dans le lit, et partout ailleurs où il était possible de cacher quoi que ce fût ; quand ils eurent fini, sans avoir pu rien trouver, ils me demandèrent pardon et redescendirent l’escalier.
Quand ils eurent eu ainsi fouillé la maison de la cave au grenier, et puis du grenier à la cave, sans avoir pu rien trouver, ils apaisèrent assez bien la populace ; mais ils emmenèrent ma gouvernante devant la justice ; deux hommes jurèrent qu’ils avaient vu l’homme qu’ils poursuivaient entrer dans sa maison ; ma gouvernante s’enleva dans ses paroles et fit grand bruit sur ce qu’on insultait sa maison et qu’on la traitait ainsi pour rien ; que si un homme était entré, il pourrait bien en ressortir tout à l’heure, pour autant qu’elle en sût, car elle était prête à faire serment qu’aucun homme à sa connaissance n’avait passé sa porte de tout le jour, ce qui était fort véritable ; qu’il se pouvait bien que tandis qu’elle était en haut quelque individu effrayé eût pu trouver la porte ouverte et s’y précipiter pour chercher abri s’il était poursuivi, mais qu’elle n’en savait rien ; et s’il en avait été ainsi, il était certainement ressorti, peut-être par l’autre porte, car elle avait une autre porte donnant dans une allée, et qu’ainsi il s’était échappé.
Tout cela était vraiment assez probable ; et le juge se contenta de lui faire prêter le serment qu’elle n’avait point reçu ou admis d’homme en sa maison dans le but de le cacher, protéger, ou soustraire à la justice ; serment qu’elle pouvait prêter de bonne foi, ce qu’aussi bien elle fit, et ainsi fut congédiée.
Il est aisé de juger dans quelle frayeur je fus à cette occasion, et il fut impossible à ma gouvernante de jamais m’amener à me déguiser de nouveau ; en effet, lui disais-je, j’étais certaine de me trahir.
Mon pauvre complice en cette mésaventure était maintenant dans un mauvais cas ; il fut emmené devant le Lord-Maire et par Sa Seigneurie envoyé à Newgate, et les gens qui l’avaient pris étaient tellement désireux, autant que possible, de le poursuivre, qu’ils s’offrirent à assister le jury en paraissant à la session afin de soutenir la charge contre lui.
Pourtant il obtint un sursis d’accusation, sur promesse de révéler ses complices, et en particulier l’homme avec lequel il avait commis ce vol ; et il ne manqua pas d’y porter tous ses efforts, car il donna mon nom, qu’il dit être Gabriel Spencer, qui était le nom sous lequel je passais auprès de lui ; et voilà où paraît la prudence que j’eus en me cachant de lui, sans quoi j’eusse été perdue.
Il fit tout ce qu’il put pour découvrir ce Gabriel Spencer ; il le décrivit ; il révéla l’endroit où il dit que je logeais ; et, en un mot, tous les détails qu’il fut possible sur mon habitation ; mais lui ayant dissimulé la principale circonstance, c’est-à-dire mon sexe, j’avais un vaste avantage, et il ne put arriver à moi ; il mit dans la peine deux ou trois familles par ses efforts pour me retrouver ; mais on n’y savait rien de moi, sinon qu’il avait eu un camarade, qu’on avait vu, mais sur lequel on ne savait rien ; et quant à ma gouvernante, bien qu’elle eût été l’intermédiaire qui nous fit rencontrer, pourtant la chose avait été faite de seconde main, et il ne savait rien d’elle non plus.
Ceci tourna à son désavantage, car ayant fait la promesse de découvertes sans pouvoir la tenir, on considéra qu’il avait berné la justice, et il fut plus férocement poursuivi par le boutiquier.
J’étais toutefois affreusement inquiète pendant tout ce temps, et afin d’être tout à fait hors de danger, je quittai ma gouvernante pour le moment, mais ne sachant où aller, j’emmenai une fille de service, et je pris le coche pour Dunstable où j’allai voir mon ancien hôte et mon hôtesse, à l’endroit où j’avais si bravement vécu avec mon mari du Lancashire ; là je lui contai une histoire affectée, que j’attendais tous les jours mon mari qui revenait d’Irlande, et que je lui avais envoyé une lettre pour lui faire savoir que je le joindrais à Dunstable dans son hôtellerie, et qu’il débarquerait certainement, s’il avait bon vent, d’ici peu de jours ; de sorte que j’étais venue passer quelques jours avec eux en attendant son arrivée ; car il viendrait ou bien par la poste ou bien par le coche de West-Chester, je ne savais pas au juste ; mais quoi que ce fût, il était certain qu’il descendrait dans cette maison afin de me joindre.
Mon hôtesse fut extrêmement heureuse de me voir, et mon hôte fit un tel remue-ménage que si j’eusse été une princesse je n’eusse pu être mieux reçue, et on m’aurait volontiers gardée un mois ou deux si je l’avais cru bon.
Mais mon affaire était d’autre nature ; j’étais très inquiète (quoique si bien déguisée qu’il était à peine possible de me découvrir) et je craignais que cet homme me trouvât et malgré qu’il ne pût m’accuser de son vol, lui ayant persuadé de ne point s’y aventurer, et ne m’y étant point mêlée moi-même, pourtant il eût pu me charger d’autres choses, et acheter sa propre vie aux dépens de la mienne.
Ceci m’emplissait d’horribles appréhensions ; je n’avais ni ressource, ni amie, ni confidente que ma vieille gouvernante, et je ne voyais d’autre remède que de remettre ma vie entre ses mains ; et c’est ce que je fis, car je lui fis savoir mon adresse et je reçus plusieurs lettres d’elle pendant mon séjour. Quelques-unes me jetèrent presque hors du sens, à force d’effroi ; mais à la fin elle m’envoya la joyeuse nouvelle qu’il était pendu, qui était la meilleure nouvelle pour moi que j’eusse apprise depuis longtemps.
J’étais restée là cinq semaines et j’avais vécu en grand confort vraiment, si j’excepte la secrète anxiété de mon esprit ; mais quand je reçus cette lettre, je repris ma mine agréable, et dis à mon hôtesse que je venais de recevoir une lettre de mon époux d’Irlande, que j’avais d’excellentes nouvelles de sa santé, mais la mauvaise nouvelle que ses affaires ne lui permettaient pas de partir si tôt qu’il l’eût espéré, si bien qu’il était probable que j’allais rentrer sans lui.
Mon hôtesse, cependant, me félicita des bonnes nouvelles, et que je fusse rassurée sur sa santé :
– Car j’ai remarqué, madame, dit-elle, que vous n’aviez pas l’air si gaie que d’ordinaire ; par ma foi, vous deviez être tout enfoncée dans votre souci, dit la bonne femme ; on voit bien que vous êtes toute changée, et voilà votre bonne humeur revenue, dit-elle.
– Allons, allons, je suis fâché que monsieur n’arrive pas encore, dit mon hôte ; cela m’aurait réjoui le cœur de le voir ; quand vous serez assurée de sa venue, faites un saut jusqu’ici, madame, vous serez très fort la bienvenue toutes les fois qu’il vous plaira.
Sur tous ces beaux compliments nous nous séparâmes, et je revins assez joyeuse à Londres, où je trouvai ma gouvernante charmée tout autant que je l’étais moi-même. Et maintenant elle me dit qu’elle ne me recommanderait plus jamais d’associé ; car elle voyait bien, dit-elle, que ma chance était meilleure quand je m’aventurais toute seule. Et c’était la vérité, car je tombais rarement en quelque danger quand j’étais seule, ou, si j’y tombais, je m’en tirais avec plus de dextérité que lorsque j’étais embrouillée dans les sottes mesures d’autres personnes qui avaient peut-être moins de prévoyance que moi, et qui étaient plus impatientes ; car malgré que j’eusse autant de courage à me risquer qu’aucune d’elles, pourtant j’usais de plus de prudence avant de rien entreprendre, et j’avais plus de présence d’esprit pour m’échapper.
Je me suis souvent étonnée mêmement sur mon propre endurcissement en une autre façon, que regardant comment tous mes compagnons se faisaient surprendre et tombaient si soudainement dans les mains de la justice, pourtant je ne pouvais en aucun temps entrer dans la sérieuse résolution de cesser ce métier ; d’autant qu’il faut considérer que j’étais maintenant très loin d’être pauvre, que la tentation de nécessité qui est la générale introduction de cette espèce de vice m’était maintenant ôtée, que j’avais près de 500 £ sous la main en argent liquide, de quoi j’eusse pu vivre très bien si j’eusse cru bon de me retirer ; mais dis-je, je n’avais pas tant que jadis, quand je n’avais que 200 £ d’épargne, et point de spectacles aussi effrayants devant les yeux.
J’eus cependant une camarade dont le sort me toucha de près pendant un bon moment, malgré que mon impression s’effaçât aussi à la longue. Ce fut un cas vraiment d’infortune. J’avais mis la main sur une pièce de très beau damas dans la boutique d’un mercier d’où j’étais sortie toute nette ; car j’avais glissé la pièce à cette camarade, au moment que nous sortions de la boutique ; puis elle s’en alla de son côté, moi du mien. Nous n’avions pas été longtemps hors de la boutique que le mercier s’aperçut que la pièce d’étoffe avait disparu, et envoya ses commis qui d’un côté, qui d’un autre ; et bientôt ils eurent saisi la femme qui portait la pièce, et trouvèrent le damas sur elle ; pour moi je m’étais faufilée par chance dans une maison où il y avait une chambre à dentelle, au palier du premier escalier ; et j’eus la satisfaction, ou la terreur, vraiment, de regarder par la fenêtre et de voir traîner la pauvre créature devant la justice, qui l’envoya sur-le-champ à Newgate.
Je fus soigneuse à ne rien tenter dans la chambre à dentelle ; mais je bouleversai assez toutes les marchandises afin de gagner du temps ; puis j’achetai quelques aunes de passe-poil et les payai, et puis m’en allai, le cœur bien triste en vérité pour la pauvre femme qui était en tribulation pour ce que moi seule avais volé.
Là encore mon ancienne prudence me fut bien utile ; j’avais beau voler en compagnie de ces gens, pourtant je ne leur laissais jamais savoir qui j’étais, ni ne pouvaient-ils jamais découvrir où je logeais, malgré qu’ils s’efforçassent de m’épier quand je rentrais. Ils me connaissaient tous sous le nom de Moll Flanders, bien que même quelques-uns d’entre eux se doutassent plutôt que je fusse elle, qu’ils ne le savaient ; mon nom était public parmi eux, en vérité ; mais comment me découvrir, voilà ce qu’ils ne savaient point, ni tant que deviner où étaient mes quartiers, si c’était à l’est de Cité ou à l’ouest ; et cette méfiance fut mon salut à toutes ces occasions.
Je demeurai enfermée pendant longtemps sur l’occasion du désastre de cette femme ; je savais que si je tentais quoi que ce fût qui échouât, et que si je me faisais emmener en prison, elle serait là, toute prête de témoigner contre moi, et peut-être de sauver sa vie à mes dépens ; je considérais que je commençais à être très bien connue de nom à Old Bailey, quoiqu’ils ne connussent point ma figure, et que si je tombais entre leurs mains, je serais traitée comme vieille délinquante ; et pour cette raison, j’étais résolue à voir ce qui arriverait à cette pauvre créature avant de bouger, quoique à plusieurs reprises, dans sa détresse, je lui fis passer de l’argent pour la soulager.
À la fin son jugement arriva. Elle plaida que ce n’était point elle qui avait volé les objets ; mais qu’une Mme Flanders, ainsi qu’elle l’avait entendu nommer (car elle ne la connaissait pas), lui avait donné le paquet après qu’elles étaient sorties de la boutique et lui avait dit de le rapporter chez elle. On lui demanda où était cette Mme Flanders. Mais elle ne put la produire, ni rendre le moindre compte de moi ; et les hommes du mercier jurant positivement qu’elle était dans la boutique au moment que les marchandises avaient été volées, qu’ils s’étaient aperçus de leur disparition sur-le-champ, qu’ils l’avaient poursuivie, et qu’ils les avaient retrouvées sur elle, là-dessus le jury rendit le verdict « coupable » ; mais la cour, considérant qu’elle n’était pas réellement la personne qui avait volé les objets et qu’il était bien possible qu’elle ne pût pas retrouver cette Mme Flanders (ce qui se rapportait à moi) par où elle eût pu sauver sa vie, ce qui était vrai, lui accorda la faveur d’être déportée, qui fut l’extrême faveur qu’elle put obtenir ; sinon que la cour lui dit que si entre temps elle pouvait produire ladite Mme Flanders, la cour intercéderait pour son pardon ; c’est à savoir que si elle pouvait me découvrir et me faire pendre, elle ne serait point déportée. C’est ce que je pris soin de lui rendre impossible, et ainsi elle fut embarquée en exécution de sa sentence peu de temps après.
Il faut que je le répète encore, le sort de cette pauvre femme m’affligea extrêmement ; et je commençai d’être très pensive, sachant que j’étais réellement l’instrument de son désastre : mais ma pauvre vie, qui était si évidemment en danger, m’ôtait ma tendresse ; et voyant qu’elle n’avait pas été mise à mort, je fus aise de sa déportation, parce qu’elle était alors hors d’état de me faire du mal, quoi qu’il advînt.
Le désastre de cette femme fut quelques mois avant celui de la dernière histoire que j’ai dite, et fut vraiment en partie l’occasion de la proposition que me fit ma gouvernante de me vêtir d’habits d’homme, afin d’aller partout sans être remarquée ; mais je fus bientôt lasse de ce déguisement, ainsi que j’ai dit, parce qu’il m’exposait à trop de difficultés.
J’étais maintenant tranquille, quant à toute crainte de témoignages rendus contre moi ; car tous ceux qui avaient été mêlés à mes affaires ou qui me connaissaient sous le nom de Moll Flanders étaient pendus ou déportés ; et si j’avais eu l’infortune de me faire prendre, j’aurais pu m’appeler de tout autre nom que Moll Flanders, sans qu’on parvînt à me charger d’aucun ancien crime ; si bien que j’entamai mon nouveau crédit avec d’autant plus de liberté et j’eus plusieurs heureuses aventures, quoique assez peu semblables à celles que j’avais eues auparavant.
Nous eûmes à cette époque un autre incendie qui survint non loin du lieu où vivait ma gouvernante et je fis là une tentative comme avant, mais n’y étant pas arrivée avant que la foule s’amassât, je ne pus parvenir jusqu’à la maison que je visais, et au lieu de butin, je rencontrai un malheur qui pensa mettre fin tout ensemble à ma vie et à mes mauvaises actions ; car le feu étant fort furieux, et les gens en grande frayeur, qui déménageaient leurs meubles et les jetaient par la croisée, une fille laissa tomber d’une fenêtre un lit de plume justement sur moi ; il est vrai que le lit de plume étant mol, ne pouvait point me briser les os ; mais comme le poids était fort grand, il s’augmentait de sa chute, je fus renversée à terre et je demeurai un moment comme morte : d’ailleurs on ne s’inquiéta guère de me débarrasser ou de me faire revenir à moi ; mais je gisais comme une morte, et on me laissa là, jusqu’à l’heure où une personne qui allait pour enlever le lit de plume m’aida à me relever ; ce fut en vérité un miracle si les gens de la maison ne jetèrent point d’autres meubles afin de les y faire tomber, chose qui m’eût inévitablement tuée ; mais j’étais réservée pour d’autres afflictions.
Cet accident toutefois me gâta le marché pour un temps et je rentrai chez ma gouvernante assez meurtrie et fort effrayée, et elle eut bien de la peine à me remettre sur pieds.
C’était maintenant la joyeuse époque de l’année, et la foire Saint-Barthélemy était commencée ; je n’avais jamais fait d’excursion de ce côté-là, et la foire n’était point fort avantageuse pour moi ; cependant cette année j’allai faire un tour dans les cloîtres, et là je tombai dans une des boutiques à rafle. C’était une chose de peu de conséquence pour moi ; mais il entra un gentilhomme extrêmement bien vêtu, et très riche, et comme il arrive d’ordinaire que l’on parle à tout le monde dans ces boutiques, il me remarqua et s’adressa singulièrement à moi ; d’abord il me dit qu’il allait mettre à la rafle pour moi, et c’est ce qu’il fit ; et comme il gagna quelque petit lot, je crois que c’était un manchon de plumes, il me l’offrit ; puis il continua de me parler avec une apparence de respect qui passait l’ordinaire ; mais toujours avec infiniment de civilité, et en façon de gentilhomme.
Il me tint si longtemps en conversation, qu’à la fin il me tira du lieu où on jouait à la rafle jusqu’à la porte de la boutique, puis m’en fit sortir pour me promener dans le cloître, ne cessa point de me parler légèrement de mille choses, sans qu’il y eût rien au propos ; enfin il me dit qu’il était charmé de ma société, et me demanda si je n’oserais point monter en carrosse avec lui : il me dit qu’il était homme d’honneur, et qu’il ne tenterait rien d’inconvenant. Je parus répugnante d’abord, mais je souffris de me laisser importuner un peu ; enfin je cédai.
Je ne savais que penser du dessein de ce gentilhomme ; mais je découvris plus tard qu’il avait la tête brouillée par les fumées du vin qu’il avait bu, et qu’il ne manquait pas d’envie d’en boire davantage. Il m’emmena au Spring-Garden, à Knightsbridge, où nous nous promenâmes dans les jardins, et où il me traita fort bravement ; mais je trouvai qu’il buvait avec excès ; il me pressa de boire aussi – mais je refusai.
Jusque-là il avait gardé sa parole, et n’avait rien tenté qui fût contre la décence ; nous remontâmes en carrosse, et il me promena par les rues, et à ce moment il était près de dix heures du soir, qu’il fit arrêter le carrosse à une maison où il paraît qu’il était connu et où on ne fit point scrupule de nous faire monter l’escalier et de nous faire entrer dans une chambre où il y avait un lit ; d’abord je parus répugnante à monter ; mais, après quelques paroles, là encore je cédai, ayant en vérité le désir de voir l’issue de cette affaire, et avec l’espoir d’y gagner quelque chose, en fin de compte ; pour ce qui était du lit, etc., je n’étais pas fort inquiète là-dessus.
Ici il commença de se montrer un peu plus libre qu’il n’avait promis : et moi, peu à peu, je cédai à tout ; de sorte qu’en somme il fit de moi ce qu’il lui plut : point n’est besoin d’en dire davantage. Et cependant il buvait d’abondance ; et vers une heure du matin nous remontâmes dans le carrosse ; l’air et le mouvement du carrosse lui firent monter les vapeurs de la boisson à la tête ; il montra quelque agitation et voulut recommencer ce qu’il venait de faire ; mais moi, sachant bien que je jouais maintenant à coup sûr, je résistai, et je le fis tenir un peu tranquille, d’où à peine cinq minutes après il tomba profondément endormi.
Je saisis cette occasion pour le fouiller fort minutieusement ; je lui ôtai une montre en or, avec une bourse de soie pleine d’or, sa belle perruque à calotte pleine, et ses gants à frange d’argent, son épée et sa belle tabatière ; puis ouvrant doucement la portière du carrosse, je me tins prête à sauter tandis que le carrosse marcherait ; mais comme le carrosse s’arrêtait dans l’étroite rue qui est de l’autre côté de Temple-Bar pour laisser passer un autre carrosse, je sortis sans bruit, refermai la portière, et faussai compagnie à mon gentilhomme et au carrosse tout ensemble.
C’était là en vérité une aventure imprévue et où je n’avais eu aucune manière de dessein ; quoique je ne fusse pas déjà si loin de la joyeuse partie de la vie pour oublier comment il fallait se conduire quand un sot aussi aveuglé par ses appétits ne reconnaîtrait pas une vieille femme d’une jeune. Je paraissais en vérité dix ou douze ans de moins que je n’avais ; pourtant je n’étais point une jeune fille de dix-sept ans, et il était aisé de le voir. Il n’y a rien de si absurde, de si extravagant ni de si ridicule, qu’un homme qui a la tête échauffée tout ensemble par le vin et par un mauvais penchant de son désir ; il est possédé à la fois par deux démons, et ne peut pas plus se gouverner par raison qu’un moulin ne saurait moudre sans eau ; le vice foule aux pieds tout ce qui était bon en lui ; oui et ses sens mêmes sont obscurcis par sa propre rage, et il agit en absurde à ses propres yeux : ainsi il continuera de boire, étant déjà ivre ; il ramassera une fille commune, sans se soucier de ce qu’elle est ni demander qui elle est : saine ou pourrie, propre ou sale, laide ou jolie, vieille ou jeune ; si aveuglé qu’il ne saurait distinguer. Un tel homme est pire qu’un lunatique ; poussé par sa tête ridicule, il ne sait pas plus ce qu’il fait que ne le savait mon misérable quand je lui tirai de la poche sa montre et sa bourse d’or.
Ce sont là les hommes dont Salomon dit :
« – Ils marchent comme le bœuf à l’abattoir, jusqu’à ce que le fer leur perce le foie. »
Admirable description d’ailleurs de l’horrible maladie, qui est une contagion empoisonnée et mortelle se mêlant au sang dont le centre ou fontaine est dans le foie ; d’où par la circulation rapide de la masse entière, cet affreux fléau nauséabond frappe immédiatement le foie, infecte les esprits, et perce les entrailles comme d’un fer.
Il est vrai que le pauvre misérable sans défense n’avait rien à craindre de moi ; quoique j’eusse grande appréhension d’abord sur ce que je pouvais avoir à craindre de lui ; mais c’était vraiment un homme digne de pitié en tant qu’il était de bonne sorte ; un gentilhomme n’ayant point de mauvais dessein ; homme de bon sens et belle conduite : personne agréable et avenante, de contenance sobre et ferme, de visage charmant et beau, et tout ce qui pouvait plaire, sinon qu’il avait un peu bu par malheur la nuit d’avant ; qu’il ne s’était point mis au lit, ainsi qu’il me dit quand nous fûmes ensemble ; qu’il était échauffé et que son sang était enflammé par le vin ; et que dans cette condition sa raison, comme si elle fut endormie, l’avait abandonné.
Pour moi, mon affaire, c’était son argent et ce que je pouvais gagner sur lui et ensuite si j’eusse pu trouver quelque moyen de le faire, je l’eusse renvoyé sain et sauf chez lui en sa maison, dans sa famille, car je gage dix contre un qu’il avait une femme honnête et vertueuse et d’innocents enfants qui étaient inquiets de lui et qui auraient bien voulu qu’il fût rentré pour prendre soin de lui jusqu’à ce qu’il se remit. Et puis avec quelle honte et quel regret il considérerait ce qu’il avait fait ! Comme il se reprocherait d’avoir lié fréquentation avec une p… ! Ramassée dans le pire des mauvais lieux, le cloître, parmi l’ordure et la souillure de la ville ! Comme il tremblerait de crainte d’avoir pris la…, de crainte que le fer lui eût percé le foie ! Comme il se haïrait lui-même chaque fois qu’il regarderait la folie et la brutalité de sa débauche ! Comme il abhorrerait la pensée, s’il avait quelques principes d’honneur, de donner aucune maladie s’il en avait – et était-il sûr de n’en point avoir ? – à sa femme chaste et vertueuse, et de semer ainsi la contagion dans le sang vital de sa postérité !
Si de tels gentilshommes regardaient seulement les méprisables pensées qu’entretiennent sur eux les femmes mêmes dont ils sont occupés en des cas tels que ceux-ci, ils en auraient du dégoût. Ainsi que j’ai dit plus haut, elles n’estiment point le plaisir ; elles ne sont soulevées par aucune inclination pour l’homme ; la g… passive ne pense à d’autre plaisir qu’à l’argent, et quand il est tout ivre en quelque sorte par l’extase de son mauvais plaisir, les mains de la fille sont dans ses poches en quête de ce qu’elle y peut trouver, et il ne s’en aperçoit pas plus au moment de sa folie qu’il ne le peut prévoir dans l’instant qu’il a commencé.
J’ai connu une femme qui eut tant d’adresse avec un homme qui en vérité ne méritait point d’être mieux traité, que pendant qu’il était occupé avec elle d’une autre manière, elle fit passer sa bourse qui contenait vingt guinées hors de son gousset où il l’avait mise de crainte qu’elle la lui prît, et glissa à la place une autre bourse pleine de jetons dorés. Après qu’il eut fini, il lui dit :
– Voyons ! ne m’as-tu point volé ?
Elle se mit à plaisanter et lui dit qu’elle ne pensait pas qu’il eût beaucoup d’argent à perdre. Il mit la main à son gousset, et tâta sa bourse des doigts, d’où il fut rassuré, et ainsi elle s’en alla avec son argent. Et c’était là le métier de cette fille. Elle avait une montre d’or faux et dans sa poche une bourse pleine de jetons toute prête à de semblables occasions, et je ne doute point qu’elle ne pratiquât son métier avec succès.
Je rentrai chez ma gouvernante avec mon butin, et vraiment quand je lui contai l’histoire, elle put à peine retenir ses larmes de penser comment un tel gentilhomme courait journellement le risque de se perdre chaque fois qu’un verre de vin lui montait à la tête.
Mais quant à mon aubaine, et combien totalement je l’avais dépouillé, elle me dit qu’elle en était merveilleusement charmée.
– Oui, mon enfant, dit-elle, voilà une aventure qui sans doute servira mieux à le guérir que tous les sermons qu’il entendra jamais dans sa vie.
Et si le reste de l’histoire est vrai, c’est ce qui arriva en effet.
Je trouvai le lendemain qu’elle s’enquérait merveilleusement de ce gentilhomme. La description que je lui en donnai, ses habits, sa personne, son visage, tout concourait à la faire souvenir d’un gentilhomme dont elle connaissait le caractère. Elle demeura pensive un moment et comme je continuais à lui donner des détails, elle se met à dire :
– Je parie cent livres que je connais cet homme.
– J’en suis fâchée, dis-je, car je ne voudrais pas qu’il fût exposé pour tout l’or du monde. On lui a déjà fait assez de mal, et je ne voudrais pas aider à lui en faire davantage.
– Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire de mal, mais tu peux bien me laisser satisfaire un peu ma curiosité, car si c’est lui, je te promets bien que je le retrouverai.
Je fus un peu effarée là-dessus, et lui dis le visage plein d’une inquiétude apparente qu’il pourrait donc par le même moyen me retrouver, moi et qu’alors j’étais perdue. Elle repartit vivement :
– Eh quoi ! penses-tu donc que je vais te trahir ? mon enfant. Non, non, dit-elle, quand il dût avoir dix fois plus d’état, j’ai gardé ton secret dans des choses pires que celle-ci. Tu peux bien te fier à moi pour cette fois.
Alors je n’en dis point davantage.
Elle disposa son plan d’autre manière et sans me le faire connaître, mais elle était résolue à tout découvrir ; si bien qu’elle va trouver une certaine personne de ses amis qui avait accointance dans la famille qu’elle supposait, et lui dit qu’elle avait une affaire extraordinaire avec tel gentilhomme (qui – soit dit en passant – n’était rien de moins qu’un baronnet, et de très bonne famille) et qu’elle ne savait comment parvenir jusqu’à lui sans être introduite dans la maison. Son amie lui promit sur-le-champ de l’y aider, et en effet s’en va voir si le gentilhomme était en ville.
Le lendemain elle arrive chez ma gouvernante et lui dit que Sir ** était chez lui, mais qu’il lui était arrivé quelque accident, qu’il était fort indisposé, et qu’il était impossible de le voir.
– Quel accident ? dit ma gouvernante, en toute hâte, comme si elle fût surprise.
– Mais, répond mon amie, il était allé à Hampstead pour y rendre visite à un gentilhomme de ses amis, et comme il revenait, il fut attaqué et volé ; et ayant un peu trop bu, comme on croit, les coquins le maltraitèrent, et il est fort indisposé.
– Volé ! dit ma gouvernante et que lui a-t-on pris ?
– Mais, répond son amie, on lui a pris sa montre en or, et sa tabatière d’or, sa belle perruque, et tout l’argent qui était dans sa poche, somme à coup sûr considérable, car Sir *** ne sort jamais sans porter une bourse pleine de guinées sur lui.
– Bah, bah ! dit ma vieille gouvernante, gouailleuse, je vous parie bien qu’il était ivre, qu’il a pris une p… et qu’elle lui a retourné les poches ; et puis il est rentré trouver sa femme, et lui conte qu’on l’a volé ; c’est une vieille couleur ; on joue mille tours semblables aux pauvres femmes tous les jours.
– Fi, dit son amie, je vois bien que vous ne connaissez point Sir *** : c’est bien le plus honnête gentilhomme qu’il y ait au monde ; il n’y a pas dans toute la cité d’homme plus élégant ni de personne plus sobre et plus modeste ; il a horreur de toutes ces choses ; il n’y a personne qui le connaisse à qui pareille idée pût venir.
– Allons, allons, dit ma gouvernante, ce ne sont point mes affaires ; autrement je vous assure que je trouverais là dedans quelque peu de ce que j’ai dit : tous vos hommes de réputation modeste ne valent parfois guère mieux que les autres ! ils ont seulement meilleure tenue, ou si vous voulez, ce sont de meilleurs hypocrites.
– Non, non, dit mon amie ; je puis vous assurer que Sir *** n’est point un hypocrite ; c’est vraiment un gentilhomme sobre et honnête et sans aucun doute il a été volé.
– Nenni, dit ma gouvernante, je ne dis point le contraire ; ce ne sont pas mes affaires, vous dis-je ; je veux seulement lui parler : mon affaire est d’autre nature.
– Mais, dit son amie, quelle que soit la nature de votre affaire, c’est impossible en ce moment ; vous ne sauriez le voir : il est très indisposé et fort meurtri.
– Ah oui ! dit ma gouvernante, il est donc tombé en de bien mauvaises mains ?
Et puis elle demanda gravement :
– Où est-il meurtri, je vous prie ?
– Mais à la tête, dit mon amie, à une de ses mains et à la figure, car ils l’ont traité avec barbarie.
– Pauvre gentilhomme, dit ma gouvernante ; alors il faut que j’attende qu’il soit remis, et elle ajouta : j’espère que ce sera bientôt.
Et la voilà partie me raconter l’histoire.
– J’ai trouvé ton beau gentilhomme, dit-elle, – et certes c’était un beau gentilhomme – mais, Dieu ait pitié de lui, – il est maintenant dans une triste passe ; je me demande ce que diable tu lui as fait ; ma foi, tu l’as presque tué.
Je la regardai avec assez de désordre.
– Moi le tuer ! dis-je ; vous devez vous tromper sur la personne ; je suis sûre de ne lui avoir rien fait ; il était fort bien quand je le quittai, dis-je, sinon qu’il était ivre et profondément endormi.
– Voilà ce que je ne sais point, dit-elle, mais à cette heure il est dans une triste passe ; et la voilà qui me raconte tout ce que son amie avait dit.
– Eh bien alors, dis-je, c’est qu’il est tombé dans de mauvaises mains après que je l’ai quitté, car je l’avais laissé en assez bon état.
Environ dix jours après, ma gouvernante retourne chez son amie, pour se faire introduire chez ce gentilhomme ; elle s’était enquise cependant par d’autres voies et elle avait ouï dire qu’il était remis ; si bien qu’on lui permit de lui parler.
C’était une femme d’une adresse admirable, et qui n’avait besoin de personne pour l’introduire ; elle dit son histoire bien mieux que je ne saurai la répéter, car elle était maîtresse de sa langue, ainsi que j’ai déjà dit. Elle lui conta qu’elle venait, quoique étrangère, dans le seul dessein de lui rendre service, et qu’il trouverait qu’elle ne venait point à une autre fin ; qu’ainsi qu’elle arrivait simplement à titre si amical, elle lui demandait la promesse que, s’il n’acceptait pas ce qu’elle proposerait officiellement, il ne prit pas en mauvaise part qu’elle se fût mêlée de ce qui n’était point ses affaires ; elle l’amura qu’ainsi que ce qu’elle avait à dire était un secret qui n’appartenait qu’à lui, ainsi, qu’il acceptât son offre ou non, la chose resterait secrète pour tout le monde, à moins qu’il la publiât lui-même ; et que son refus ne lui ôterait pas le respect qu’elle entretenait pour lui, au point qu’elle lui fit la moindre injure, de sorte qu’il avait pleine liberté d’agir ainsi qu’il le jugerait bon.
Il prit l’air fort fuyant d’abord et dit qu’il ne connaissait rien en ses affaires qui demandât beaucoup de secret, qu’il n’avait jamais fait tort à personne et qu’il ne se souciait pas de ce qu’on pouvait dire de lui ; que ce n’était point une partie de son caractère d’être injuste pour quiconque et qu’il ne pouvait point s’imaginer en quoi aucun homme pût lui rendre service, mais que s’il était ainsi qu’elle avait dit, il ne pouvait se fâcher qu’on s’efforçât de le servir, et qu’il la laissait donc libre de parler ou de ne point parler à sa volonté.
Elle le trouva si parfaitement indifférent qu’elle eut presque de la crainte à aborder la question. Cependant après plusieurs détours, elle lui dit que par un accident incroyable, elle était venue à avoir une connaissance particulière de cette malheureuse aventure où il était tombé, et en une manière telle qu’il n’y avait personne au monde qu’elle-même et lui qui en fussent informés, non, pas même la personne qui avait été avec lui.
Il prit d’abord une mine un peu en colère.
– Quelle aventure ? dit-il.
– Mais, dit-elle, quand vous avez été volé au moment vous veniez de Knightsbr… Hampstead, monsieur, voulais-je dire, dit-elle, ne soyez pas surpris, monsieur, dit-elle, que je puisse vous rendre compte de chaque pas que vous avez fait ce jour-là depuis le cloître à Smithfield jusqu’au Spring-Garden à Knightsbridge et de là au *** dans le Strand, et comment vous restâtes endormi dans le carrosse ensuite ; que ceci, dis-je, ne vous surprenne point, car je ne viens pas, monsieur, vous tirer de l’argent. Je ne vous demande rien et, je vous assure que la femme qui était avec vous ne sait point du tout qui vous êtes et ne le saura jamais. Et pourtant peut-être que je peux vous servir plus encore, car je ne suis pas venue tout nuement pour vous faire savoir que j’étais informée de ces choses comme si je vous eusse demandé le prix de mon silence ; soyez persuadé, monsieur, dit-elle, que, quoi que vous jugiez bon de faire ou de me dire, tout restera secret autant que si je fusse dans ma tombe.
Il fut étonné de son discours et lui dit gravement :
– Madame, vous êtes une étrangère pour moi, mais il est bien infortuné que vous ayez pénétré le secret de la pire action de ma vie et d’une chose dont je suis justement honteux ; en quoi la seule satisfaction que j’avais était que je pensais qu’elle fût connue seulement de Dieu et de ma propre conscience.
– Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne point compter la connaissance que j’ai de ce secret comme une part de votre malheur ; c’est une chose où je pense que vous fûtes entraîné par surprise, et peut-être que la femme usa de quelque art pour vous y pousser. Toutefois vous ne trouverez jamais de juste cause, dit-elle, de vous repentir que je sois venue à l’apprendre, ni votre bouche ne peut-elle être là-dedans plus muette que je ne l’ai été et le serai jamais.
– Eh bien, dit-il, c’est que je veux rendre justice aussi à cette femme. Quelle qu’elle soit, je vous assure qu’elle ne me poussa à rien. Elle s’efforça plutôt de résister ; c’est ma propre extravagance et ma folie qui m’entraînèrent à tout, oui, et qui l’y entraînèrent aussi. Je ne veux point lui faire tort. Pour ce qu’elle m’a pris, je ne pouvais m’attendra à rien de moins d’elle en la condition où j’étais, et à cette heure encore, je ne sais point si c’est elle qui m’a volé ou si c’est le cocher. Si c’est elle, je lui pardonne. Je crois que tous les gentilshommes qui agissent ainsi que je l’ai fait devraient être traités de même façon ; mais je suis plus tourmenté d’autres choses que de tout ce qu’elle m’a ôté.
Ma gouvernante alors commença d’entrer dans toute l’affaire, et il s’ouvrit franchement à elle. D’abord elle lui dit en réponse à ce qu’elle lui avait dit sur moi :
– Je suis heureuse, monsieur, que vous montriez tant de justice à la personne avec laquelle vous êtes allé. Je vous assure que c’est une femme de qualité, et que ce n’est point une fille commune de la ville, et quoi que vous ayez obtenu d’elle, je suis persuadée que ce n’est pas son métier. Vous avez couru un grand risque en vérité, monsieur, mais si c’est là une partie de votre tourment, vous pouvez être parfaitement tranquille, car je vous jure que pas un homme ne l’a touchée avant vous depuis son mari, et il est mort voilà tantôt huit ans.
Il parut que c’était là sa peine et qu’il était en grande frayeur là dessus. Toutefois sur les paroles de ma gouvernante, il parut enchanté et dit :
– Eh bien, madame, pour vous parler tout net, si j’étais sûr de ce que vous me dites, je ne me soucierais point tant de ce que j’ai perdu. La tentation était grande, et peut-être qu’elle était pauvre et qu’elle en avait besoin.
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