VIE ET AVENTURES DE NICOLAS NICKLEBY - TOME II - Lire cet ebook gratuit en ligne - Partie 1
Écrit par DICKENS, CHARLES
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Charles Dickens
VIE ET AVENTURES DE
NICOLAS NICKLEBY
Tome II
(1838 – 1839)
Traduction P. Lorain
CHAPITRE PREMIER. Où M. Ralph Nickleby est déchargé, par un procédé très expéditif, de tout commerce avec sa famille.
CHAPITRE II. Visite faite à M. Ralph Nickleby par des personnes qui sont déjà de notre connaissance.
CHAPITRE III. Smike est présenté à Mme et Mlle Nickleby. Nicolas, de son côté, fait de nouvelles connaissances. On entrevoit, pour la famille, des jours meilleurs.
CHAPITRE IV. Scènes de la vie privée : affaires de famille. M. Kenwigs reçoit un choc violent, mais Mme Kenwigs ne va pas mal pour sa position.
CHAPITRE V. Progrès de Nicolas dans les bonnes grâces des frères Cheeryble et de M. Timothée Linkinwater. Les frères donnent un banquet à l’occasion d’un grand anniversaire. Nicolas, en rentrant chez lui après la fête, reçoit des lèvres de Mme Nickleby une importante et mystérieuse confidence.
CHAPITRE VI. Comprenant certains détails d’une visite de condoléances qui pourrait bien avoir des suites importantes. Smike, au moment où il s’y attend le moins, fait la rencontre d’un vieil ami qui l’invite à venir chez lui, et l’emmène sans vouloir accepter d’excuses.
CHAPITRE VII. Dans lequel Smike retrouve encore un autre vieil ami, mais cette fois la rencontre est heureuse et l’occasion lui profite.
CHAPITRE VIII. Nicolas devient amoureux. Il emploie un médiateur dont les démarches sont couronnées d’un succès inattendu, excepté pourtant sur un seul point.
CHAPITRE IX. Contenant quelques épisodes romanesques des amours de Mme Nickleby avec le gentleman en culotte courte, son voisin porte à porte.
CHAPITRE X. Paraphrase de cet adage philosophique : qu’il n’est si bons amis qui ne se quittent.
CHAPITRE XI. Faisant office d’huissier introducteur, en présentant à la société un certain nombre de personnages divers.
CHAPITRE XII. M. Ralph Nickleby rompt avec une ancienne connaissance. On pourrait aussi conclure du contenu de ce chapitre que, même entre mari et femme, il ne faut pas pousser les plaisanteries trop loin.
CHAPITRE XIII. Contenant des choses surprenantes.
CHAPITRE XIV. Jette quelque jour sur les amours de Nicolas. Mais, est-ce un bien, est-ce un mal ? Nous en laisserons juger le lecteur.
CHAPITRE XV. M. Ralph Nickleby, dans un entretien confidentiel avec un autre de ses anciens amis, concerte un projet dont ils se promettent tous deux de tirer avantage.
CHAPITRE XVI. Au bénéfice de M. Vincent Crummles, et bien décidément pour sa dernière représentation sur notre théâtre.
CHAPITRE XVII. Suite des faits et gestes de la famille Nickleby et conclusion des amours du voisin en culotte courte.
CHAPITRE XVIII. Grave catastrophe.
CHAPITRE XIX. Au moment où le complot de M. Ralph Nickleby et de son ami touche au succès, la mèche est éventée par un tiers qu’ils n’avaient pas admis dans leur confidence.
CHAPITRE XX. Nicolas commence par désespérer de sauver Madeleine Bray, mais ensuite il reprend courage et veut faire un effort. Détails domestiques sur les Kenwig et les Lillyvick.
CHAPITRE XXI. Le complot de MM. Ralph Nickleby et Arthur Gride suit son cours.
CHAPITRE XXII. Projets manqués.
CHAPITRE XXIII. Affaires de famille, soucis, espérances, désappointements et chagrins.
CHAPITRE XXIV. Après avoir vu déjouer par son neveu ses derniers complots, Ralph Nickleby couve un projet de vengeance que lui suggère le hasard, et associe à ses desseins un auxiliaire éprouvé.
CHAPITRE XXV. Comment l’auxiliaire de Ralph se mit à l’œuvre, et comment il réussit.
CHAPITRE XXVI. Clôture d’un des épisodes de cette histoire.
CHAPITRE XXVII. La conjuration commence à tourner mal ; la crainte du danger qui se montre entre dans l’âme du chef des conjurés.
CHAPITRE XXVIII. Le danger redouble : gare à la catastrophe.
CHAPITRE XXIX. Où Nicolas et sa sœur se conduisent de manière à déchoir dans l’estime de tous les gens du monde et de ce qu’on appelle les personnes sensées.
CHAPITRE XXX. Ralph donne un dernier rendez-vous, et n’y manque pas.
CHAPITRE XXXI. Les frères Cheeryble font toutes sortes de déclarations, soit en leur nom, soit pour d’autres. Tim Linkinwater n’en fait qu’une, mais c’est pour son compte.
CHAPITRE XXXII. Une ancienne connaissance que nous retrouvons dans une situation désolante. Révolte de pensionnaires qui met fin à jamais à l’illustre établissement de Dotheboys-Hall.
CHAPITRE XXXIII. Conclusion.
CHAPITRE PREMIER.
Où M. Ralph Nickleby est déchargé, par un procédé très expéditif, de tout commerce avec sa famille.
Smike et Newman Noggs, qui, dans son impatience, était revenu chez lui longtemps avant l’heure indiquée, étaient assis ensemble devant le feu, écoutant avec anxiété chaque pas qui montait l’escalier, chaque bruit qui se faisait entendre dans la maison, dans l’espérance que c’était Nicolas qui arrivait. Le temps se passe, il se fait tard, et cependant il avait promis de ne rester qu’une heure dehors. Son absence prolongée commençait à les alarmer sérieusement tous les deux, comme on aurait pu le voir aux yeux mornes qu’ils tournaient l’un vers l’autre à chaque désappointement nouveau.
Enfin on entend un fiacre s’arrêter, et Newman sort bien vite une chandelle, pour éclairer Nicolas dans l’escalier. En le voyant dans l’état où nous l’avons laissé au dernier chapitre, il resta pétrifié d’étonnement et d’horreur.
« Soyez tranquilles, dit Nicolas en entrant avec précipitation dans la chambre. Je n’ai pas de mal : un peu d’eau et une cuvette, il n’en faut pas davantage pour tout réparer.
– Pas de mal ? cria Newman en passant rapidement les mains sur le dos et sur les bras de Nicolas, pour s’assurer qu’il n’avait rien de cassé. Qu’est-ce que vous venez donc de faire ?
– Je sais tout, dit Nicolas sans répondre à sa question. J’en ai entendu une partie, j’ai deviné le reste. Cependant, avant de laver une de ces gouttes de sang qui vous occupent, je veux apprendre tout de votre bouche. Vous voyez, je suis calme. Mon parti est pris ; à présent, mon ami, parlez franchement. Car il ne s’agit plus de rien pallier, de rien calculer, de ménager Ralph Nickleby.
– Vos vêtements sont déchirés en plusieurs endroits ; vous boitez, je suis sûr que vous souffrez quelque part, dit Newman ; laissez-moi commencer par voir si vous vous êtes fait du mal.
– Je n’ai rien à vous faire voir, je ne me suis pas fait de mal, je n’ai qu’un peu de roideur et d’engourdissement qui va bientôt se passer, dit Nicolas en s’asseyant avec quelque difficulté. Mais, quand je me serais cassé tous les membres, pour peu que je conservasse ma connaissance, je ne vous laisserais pas bander une de mes plaies que vous ne m’eussiez dit tout ce que j’ai le droit de savoir. Allons, ajouta-t-il tendant la main à Noggs, vous aussi vous avez eu une sœur, vous me l’avez dit, qui est morte avant vos malheurs : eh bien ! pensez à elle, Newman, et parlez.
– Oui, je vais parler, dit Noggs ; je vais vous dire toute la vérité. »
Newman parla donc ; de temps en temps Nicolas confirmait d’un signe de tête les détails qu’il avait déjà recueillis par lui-même. Mais il tenait toujours ses yeux fixés sur le feu, sans les porter ailleurs une seule fois.
Après avoir fini son récit, Newman insista pour que son jeune ami ôtât son habit et se laissât panser les coups qu’il pouvait avoir reçus. Nicolas commença par faire quelque résistance, mais finit par consentir ; et pendant qu’on lui frottait d’huile, de vinaigre et d’autres liniments non moins efficaces, empruntés par Noggs chez tous les locataires de la maison, quelques contusions qu’il pouvait avoir sur les bras et sur les épaules, il raconta comment il les avaient reçues. Son récit fit sur l’imagination ardente de Newman une si forte impression, qu’en entendant les détails de la querelle, au moment surtout où elle prit un si grand caractère de violence, il se mit lui-même sans y penser à l’unisson en frottant Nicolas jusqu’au sang. Le patient même en aurait crié peut-être, tant le zèle de Newman le faisait réellement souffrir ; mais il n’en fit que rire, en voyant que, pour le moment, ce brave homme se croyait aux prises avec sir Mulberry Hawk et le frottait de main de maître, au lieu du client réel dont il avait entrepris la cure.
Après ce martyre d’un nouveau genre, Nicolas convint avec Newman que le lendemain matin, pendant qu’il serait occupé à autre chose, on se tiendrait tout prêt pour le déménagement immédiat de sa mère et qu’on prierait miss la Creevy de venir elle-même y préparer Mme Nickleby. Après il s’enveloppa du paletot de Smike, et s’en retourna à l’auberge où ils devaient passer la nuit. Là il écrivit à l’adresse de Ralph quelques lignes que Newman s’était chargé de lui remettre le lendemain. Après quoi, il essaya de trouver dans son lit le repos dont il avait tant besoin.
On dit qu’on a vu des gens, dans l’ivresse, rouler au fond des précipices et n’en ressentir aucun mal une fois qu’ils avaient retrouvé l’usage de leur raison. L’ivresse n’a pas seule ce privilège ; c’est une observation qui s’applique également à beaucoup d’autres accès de passion violente. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, si Nicolas, en s’éveillant le lendemain, ressentit encore quelques douleurs dans les premiers moments, il n’en fut pas moins sur pied avec assez de facilité à sept heures sonnantes, et fut bientôt aussi alerte que s’il n’avait rien eu.
Après s’être contenté de jeter un coup d’œil dans la chambre de Smike, pour lui dire qu’il n’allait pas tarder à recevoir la visite de Newman Noggs, Nicolas descendit dans la rue, monta dans un fiacre, dit au cocher de le conduire chez Mme Wititterly à l’adresse que Newman lui avait donnée la veille au soir.
Il n’était encore que sept heures trois quarts quand ils arrivèrent à la place Cadogan. Nicolas commençait à craindre de ne trouver personne sur pied si matin, lorsqu’il vit avec plaisir une servante occupée à nettoyer les marches. De fonctionnaires en fonctionnaires, il arriva au soi-disant page, qui parut sur l’horizon tout échevelé, le visage échauffé et bouffi, en page qui vient de sortir du lit.
Il sut de ce jeune gentleman que Mlle Nickleby était allée faire sa petite promenade du matin dans le jardin en face. À la question de savoir s’il ne pourrait pas aller la chercher, le page répondit de manière à laisser penser que la chose était horriblement difficile. Mais à la vue de ce talisman qu’on appelle un schelling, et que Nicolas fit briller à ses yeux, le page plein d’ardeur trouva tout d’un coup la chose très facile.
« Dites à Mlle Nickleby que c’est son frère qui est ici et se meurt d’envie de la voir, » dit Nicolas.
Les boutons plaqués disparurent avec une vivacité qui ne leur était pas ordinaire, et Nicolas se mit à arpenter la chambre dans un état d’agitation fiévreuse qui lui rendait insupportable le moindre retard. Bientôt heureusement il entendit un pas léger bien connu de son cœur et de son oreille, et, avant qu’il se fût seulement détourné pour aller au-devant de sa sœur, Catherine était pendue à son cou et le baignait de larmes.
« Ma chère et tendre enfant, dit Nicolas en l’embrassant, comme vous êtes pâle !
– Ah ! mon cher frère, j’ai été si malheureuse ici ! » Et la pauvre fille sanglotait. « J’ai tant… tant… tant souffert ! Nicolas, mon ami, ne me laissez pas ici, j’y mourrais de chagrin.
– Vous laisser ! répondit Nicolas, je ne vous laisserai plus ni ici, ni ailleurs, Catherine… jamais. » En disant cela, il pleurait malgré lui, plein d’une émotion tendre, en la pressant contre son cœur. « J’ai besoin que vous me disiez, ma sœur, que j’ai fait pour le mieux ; que je ne vous aurais pas quittée si je n’avais pas craint de faire retomber ma disgrâce sur votre tête ; que je n’en ai pas moins souffert que vous ; en un mot, que si j’ai eu quelque tort, c’était sans le savoir et faute de connaître le monde.
– Et pourquoi voulez-vous que je vous dise ce que nous savons tous si bien ? répliqua-t-elle d’un ton à calmer le trouble de son frère. Nicolas !… mon cher Nicolas ! comment pouvez-vous vous laisser attendrir ainsi ?
– Ah ! dit son frère, si vous saviez tous les reproches que je me fais, en voyant les peines par où vous avez passé, en vous retrouvant si changée et pourtant si bonne toujours et si patiente !… Dieu ! cria Nicolas fermant le poing et changeant tout à coup de ton et de physionomie, je sens encore une fois mon sang bouillonner dans mes veines ; il faut que vous sortiez d’ici sur-le-champ avec moi ; vous n’y auriez pas même couché cette nuit, si j’avais su plus tôt ce que je sais. À qui faut-il que je m’adresse pour annoncer que je vous emmène ? »
Cette question ne pouvait venir plus à propos, car M. Wititterly entrait à l’instant même, et Catherine en profita pour lui présenter son frère, qui lui fit part en même temps de son projet et de la nécessité où il était de ne pas le différer d’une minute.
« Vous savez, dit M. Wititterly avec la gravité d’un homme qui tient le bon bout, vous savez que le trimestre n’est pas même à moitié expiré ; par conséquent…
– Par conséquent, reprit Nicolas en l’interrompant, elle doit perdre son trimestre. Monsieur, je vous prie de nous excuser si nous nous montrons si pressés ; mais des circonstances impérieuses exigent que j’éloigne ma sœur à l’instant même, et je n’ai pas un moment à perdre ; si vous voulez bien me le permettre, j’enverrai chercher les effets qu’elle peut avoir ici dans le cours de la journée. »
M. Wititterly s’inclina sans faire la moindre difficulté sur le départ immédiat de Catherine, qui lui faisait d’ailleurs, il faut bien l’avouer, plus de plaisir que de peine, car sir Tumley Snuffin avait exprimé l’opinion que cette demoiselle n’allait pas à la constitution de Mme Wititterly.
« Quant à la petite bagatelle de ce qui lui est dû, dit M. Wititterly, je la… (violent accès de toux qui l’interrompt mal à propos), – je la… devrai à Mlle Nickleby. »
Il est bon de savoir que M. Wititterly aimait assez à devoir quelques petites choses, et à les devoir toujours. Il n’y a pas d’homme qui n’ait son faible. C’était là celui de M. Wititterly.
– S’il vous plaît, monsieur, » dit Nicolas ; puis, renouvelant ses excuses d’un si brusque départ, il enlève, pour ainsi dire, Catherine dans le fiacre, et recommande au cocher de les mener bon pas à la Cité.
C’est donc vers la Cité qu’ils courent en effet, autant du moins qu’on peut l’espérer d’un fiacre. Il se trouvait justement que les coursiers demeuraient à la Chapelle Blanche, et qu’ils avaient l’habitude d’y retourner déjeuner… les jours où ils déjeunaient. L’espérance du picotin leur fit donc presser la course avec plus d’activité qu’on ne devait raisonnablement s’y attendre.
Nicolas envoya devant lui Catherine prévenir en haut sa mère, pour qu’elle ne fût pas alarmée de son apparition subite, et, quand elle fut préparée, il se présenta devant elle avec beaucoup de respect et d’affection. Newman, de son côté, n’avait pas perdu de temps. Il y avait déjà une petite charrette à bras à la porte, et l’on se dépêchait d’y transporter les effets.
Mais par exemple, Mme Nickleby n’était pas femme à se presser jamais, pas plus qu’à comprendre à demi-mot les choses qu’on voudrait effleurer à raison de leur importance ou de leur délicatesse. Aussi, bien que la bonne dame eût déjà eu à subir une préparation d’une grande heure, de la part de la petite Mlle la Creevy, et qu’elle fût en ce moment éclairée sur la situation par les explications les plus claires de Nicolas et de sa sœur tout ensemble, elle était encore dans un état d’égarement et de confusion si étrange qu’elle ne voulait comprendre pour rien au monde la nécessité de précipiter ainsi les choses.
« Pourquoi, mon cher Nicolas, ne demandez-vous pas à votre oncle quelles pouvaient être en cela ses intentions ? disait Mme Nickleby.
– Ma chère mère, répondait Nicolas, ce n’est plus le temps d’aller discuter avec lui. Nous n’avons plus qu’une chose à faire, c’est de le rejeter loin de nous avec le mépris et l’indignation qu’il mérite. Votre honneur, votre réputation exigent qu’après la découverte de sa conduite infâme, vous ne lui ayez plus aucune obligation, pas même l’abri qu’il vous donne entre ces quatre murs.
– Vous avez bien raison, dit Mme Nickleby pleurant amèrement. C’est une brute, un monstre, et ces quatre murs ne sont pas même cachés sous un badigeon ; si ce plafond est propre, c’est que je l’ai fait blanchir au lait de chaux pour trente-six sous, et je ne peux pas me consoler de penser que c’est trente-six sous qui vont passer dans sa poche. Je n’aurais jamais pu croire cela, jamais.
– Ni vous, ni moi, ni personne, dit Nicolas.
– Bonté du ciel ! s’écria Mme Nickleby ; et dire que sir Mulberry Hawk est un aussi mauvais sujet que me l’a dépeint miss la Creevy ; moi qui me félicitais tous les jours de voir ses attentions pour notre chère Catherine ; moi qui ne pensais qu’au bonheur que ce serait pour toute la famille s’il s’alliait avec nous et qu’il s’intéressât à vous procurer quelque bonne place du gouvernement ! Il y a, savez-vous, de très bonnes places à la cour (par exemple, une de nos amies, miss Crapley à Exeter ; ma chère Catherine, vous vous rappelez ?), eh bien ! il en avait une comme cela ; et, si je ne me trompe, les fonctions n’en étaient pas bien pénibles. Le plus fort consistait à porter des bas de soie avec sa culotte courte, et une perruque avec des bourses qui ressemblent à ces porte-montres qu’on accroche sur la cheminée ; et dire que voilà comment tout cela devait finir !… Ah ! vraiment, il y a de quoi en mourir, c’est sûr. » Et Mme Nickleby, en exprimant ainsi son chagrin, rouvrait piteusement la source de ses larmes.
Comme Nicolas et sa sœur étaient obligés, pendant ce temps-là, de veiller au transport de son petit mobilier, c’est miss la Creevy qui dut se dévouer à consoler la bonne dame, et en effet elle lui représentait avec beaucoup de douceur qu’elle devait réellement ne pas tant s’affliger et reprendre courage.
« Ah ! sans doute, miss la Creevy, dit-elle avec une pétulance assez naturelle dans la triste situation où elle se trouvait ; cela vous est bien aisé à dire, du courage ! mais si vous aviez eu autant d’occasions de prendre courage que moi… Et puis, dit Mme Nickleby tournant bride, songez un peu à M. Pyke et à M. Pluck, les deux plus parfaits gentlemen qui soient au monde. Qu’est-ce que je vais leur dire ?… qu’est-ce que vous voulez que j’aille leur dire ? Par exemple, si j’allais leur dire : On m’assure que votre ami sir Mulberry est un mauvais sujet fini, ils se moqueraient de moi.
– Ils ne se moqueront plus de nous, je vous le garantis, dit Nicolas s’avançant vers elle ; venez, ma mère, il y a un fiacre à la porte, et, jusqu’à lundi du moins, nous allons retourner à notre ancien domicile.
– Et vous y trouverez tout prêt à vous recevoir, et un cœur ravi de vous y voir, par-dessus le marché, ajouta miss la Creevy ; à présent, laissez-moi descendre avec vous. »
Mais Mme Nickleby n’était pas si facile à mettre en mouvement ; et d’abord elle insista pour aller voir en haut si on n’avait rien laissé ; et puis, au moment où elle montait le marchepied de la voiture, elle crut se rappeler un petit pot de faïence qu’on avait oublié sur la tablette de l’arrière-cuisine ; et puis, quand elle fut dedans, elle se rappela avec inquiétude un parapluie vert qui devait être derrière une porte qu’elle ne pouvait dire. À la fin, outré de désespoir, Nicolas donna ordre au cocher de partir, et le choc causé par le brusque départ de la voiture fit tomber des mains de Mme Nickleby un schelling dans la paille. Heureusement ! car, lorsqu’elle l’eut retrouvé, il était déjà trop tard pour chercher dans ses souvenirs malencontreux ce qu’elle pouvait avoir encore oublié à la maison.
Nicolas, après avoir bien fait charger les effets, congédié la domestique et fermé la porte à clef, sauta dans un cabriolet et se fit conduire près de Golden-square, dans une rue de traverse, où il avait donné rendez-vous à Noggs, et tout cela si lestement qu’il était tout au plus neuf heures et demie quand il y arriva.
« Voici la lettre pour Ralph, dit Nicolas, et voici la clef. Surtout, quand vous viendrez me voir ce soir, pas un mot devant le monde de ce qui s’est passé hier : les mauvaises nouvelles ne vont déjà que trop vite, et ma mère et ma sœur les sauront toujours assez tôt. Avez-vous entendu dire s’il s’est fait beaucoup de mal ? »
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Newman secoua la tête, voulant dire qu’il n’en savait rien.
« Je cours m’en assurer sans perdre de temps.
– Vous feriez mieux de prendre un peu de repos, répliqua Newman ; vous êtes malade ; vous avez la fièvre. »
Nicolas lui fit signe de la main assez négligemment que ce n’était pas la peine d’en parler, et dissimula l’indisposition réelle qu’il ressentait depuis qu’il n’était plus soutenu par l’excitation des premiers moments. Il se dépêcha de prendre congé de Newman Noggs, et le quitta.
Newman n’était pas à trois minutes de Golden-square ; mais dans le cours de ces trois minutes, il prit et remit la lettre dans son chapeau plus de vingt fois. Ce fut d’abord par devant qu’il voulut la voir, puis par derrière, puis ensuite des deux côtés, puis la suscription, puis le cachet, autant d’objets d’admiration pour Newman ; puis enfin, il la tint à longueur de bras, comme pour en examiner délicieusement l’ensemble, et, après tout cela, il se frotta les mains, heureux comme un roi de la commission dont il s’était chargé.
Il ouvrit son bureau, pendit son chapeau au clou accoutumé, posa la lettre et la clef sur la table, et attendit avec impatience que Ralph Nickleby fit son apparition. Il n’attendit pas longtemps : au bout de quelques minutes, le craquement bien connu de ses bottes résonna au haut de l’escalier, et la sonnette se fit entendre.
« La poste est-elle venue ?
– Non.
– Y a-t-il d’autres lettres ?
– Une. Newman la mit sur son bureau en la considérant attentivement.
– Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda Ralph en prenant la clef déposée avec la lettre.
– Un petit garçon les a apportées ensemble, il n’y a pas plus d’un quart d’heure. »
Ralph jeta un coup d’œil sur l’adresse, ouvrit la lettre, et lut ce qui suit :
« Je vous connais à présent. Tous les reproches que je pourrais vous faire ne vaudraient pas, pour vous faire rougir de votre infamie jusqu’au fond de votre cœur, ces simples mots. Je vous connais maintenant.
« La veuve de votre frère, avec sa fille orpheline, se trouveraient déshonorées de chercher un abri sous votre toit. Elles vous fuient avec mépris, avec dégoût. Votre famille vous renie ; votre famille, qui ne se connaît pas d’autres taches que les liens du sang et la communauté de nom qui l’unissent à vous.
« Vous êtes vieux, je laisse à la tombe le soin de vous punir. Puissent tous les souvenirs de votre vie s’attacher à votre mauvais cœur pour le ronger, et envelopper de leurs noires ombres votre lit de mort ! »
Ralph Nickleby relut cette lettre avec l’expression la plus sombre, et devint profondément rêveur. Le papier était échappé de ses mains et déjà tombé par terre, qu’il avait les doigts crispés comme s’il le tenait encore.
Tout à coup il se lève en sursaut de sa chaise, il fourre la lettre toute chiffonnée dans sa poche, et se retourne furieux du côté de Newman Noggs, comme pour lui demander ce qu’il faisait là. Mais Newman se tenait immobile, le dos tourné à son maître, suivant avec le tronçon usé et noirci d’une vieille plume une liste de chiffres sur une table d’intérêts affichée contre la muraille. Son attention tout entière à ses calculs semblait détachée de tout autre objet.
CHAPITRE II.
Visite faite à M. Ralph Nickleby par des personnes qui sont déjà de notre connaissance.
« Combien donc de diables d’heures me laissez-vous sonner à cette vieille casserole de sonnette que Dieu confonde, dont un seul frétillement suffit pour faire tomber du haut mal le gaillard le plus robuste, ou que le diable m’emporte ? dit M. Mantalini à Newman Noggs tout en s’essuyant les bottes sur le décrottoir de Ralph Nickleby.
– Je n’avais entendu sonner qu’une fois, répondit Newman.
– Alors il faut que vous soyez le plus immensément et le plus abominablement sourd, dit M. Mantalini, aussi sourd qu’un poteau du diable. »
Pendant ce temps-là, M. Mantalini, qui avait gagné le corridor, se dirigeait sans cérémonie vers la porte du bureau de Ralph quand Newman lui barra le passage en lui disant que M. Nickleby ne voulait pas être dérangé, et finit par lui demander si c’est qu’il avait quelque chose de pressé à lui communiquer.
« Je crois bien ! dit M. Mantalini, diablement pressé ; c’est pour fondre quelques sales chiffons de papier en une coquine de sauce de petite monnaie luisante, brillante, sonnante, retentissante. »
Pendant que Newman annonçait l’objet de sa visite, l’objet lui-même entrait sans façon dans la chambre, et, serrant la main calleuse de Ralph avec une vivacité d’action peu commune, lui jurait ses grands dieux qu’il ne lui avait jamais vu si bonne mine de toute sa vie.
« Il y a toujours un velours de pêche sur votre diable de figure, dit M. Mantalini prenant une chaise sans attendre d’en être prié et s’arrangeant les cheveux et les moustaches ; vous avez un air jeune et gaillard, ou le diable m’emporte !
– Nous voici seuls, répondit Ralph sèchement ; qu’est-ce qu’il vous faut ?
– C’est délicieux ! cria M. Mantalini déployant en riant tout l’émail de son râtelier ; ce qu’il me faut ! oui, ah ! ah ! c’est délicieux ! ce qu’il me faut ! ah ! ah ! de par tous les diables !
– Je vous demande ce qu’il vous faut ! répéta Ralph avec aigreur.
– Parbleu ! un chien d’escompte. Pas autre chose, répondit M. Mantalini ricanant et secouant la tête de la manière la plus bouffonne.
– L’argent est rare, dit Ralph.
– À qui le dites-vous ? Diablement rare, ou vous ne me verriez pas ici.
– Les temps sont durs : on sait à peine à qui se fier, continua Ralph. Je n’ai pas besoin de faire d’affaires en ce moment, ou, pour mieux dire, tenez, j’aime mieux n’en pas faire. Cependant, comme vous êtes un ami… Combien avez-vous là de billets ?
– Deux.
– Quel en est le montant ?
– Une chienne de bagatelle, dix-huit cents francs.
– L’échéance ?
– Deux mois et quatre jours.
– Eh bien ! je veux bien les prendre, mais c’est à cause de vous, songez-y bien ; à cause de vous. Je ne le ferais pas pour d’autres… Je les prends à six cents francs d’escompte.
– Ah ! nom d’un chien ! cria M. Mantalini dont la figure s’allongea d’une aune à cette aimable proposition.
– Eh bien ! il vous reste douze cents francs, reprit Ralph ; qu’est-ce que vous en vouliez donc ? Voyons, laissez-moi regarder les noms.
– Vous êtes diablement serré, Nickleby, lui dit Mantalini d’un ton de reproche.
– Laissez-moi voir les noms, répliqua Ralph, qui dans son impatience, tendit la main pour se faire donner les billets. Bon ! ce n’est pas fameux, mais ce n’est pas non plus trop véreux. Acceptez-vous mes offres, et voulez-vous de l’argent ? Moi, je n’y tiens pas, au contraire.
– Diable ! Nickleby, ne pourriez-vous pas ?…
– Non, répliqua Ralph en l’interrompant ; je ne peux pas. Voulez-vous de l’argent ? Prenez-le, voyez : il ne s’agit pas ici d’attendre, d’aller à la Cité chercher à négocier les billets avec quelque autre personne sans garantie. Est-ce fait ou non ? »
En même temps Ralph poussa quelques papiers sur son bureau et remua, comme par pur accident et sans y faire attention, son coffre d’argent courant. Le bruit du métal cher à Mantalini décida son irrésolution. Il conclut le marché sans attendre, et Ralph lui compta les espèces sur la table.
M. Mantalini ne les avait pas encore entièrement ramassées quand on entendit sonner à la porte ; et qui vit-on entrer immédiatement, annoncé par Newman Noggs ? Mme Mantalini en personne, dont la vue mit M. Mantalini dans le plus grand embarras ; aussi se dépêcha-t-il avec une vivacité remarquable d’empocher son argent.
« Ah ! vous voilà ici ? dit Mme Mantalini en remuant la tête.
– Oui, mon âme, oui, ma vie ; c’est bien moi, répliqua l’époux folâtre, se jetant à quatre pattes comme un chat pour courir après un écu égaré qui venait de lui échapper des mains. C’est bien moi, délices de mon existence, que vous voyez sur le carreau, occupé à ramasser de mon mieux un peu de ce diable d’or ou d’argent.
– Vous me faites honte, dit Mme Mantalini avec une grande indignation.
– Vous faire honte, moi ! femme adorable ? mais non ; je sais bien que toutes ces paroles sont d’une douceur séduisante ; ce sont seulement autant de petites coquines de menteries, reprit M. Mantalini. Elle sait bien qu’il ne lui fait pas honte, son petit bibi chéri. »
Quelles que fussent les circonstances qui avaient dessillé les yeux de Mme Mantalini, ce qu’il y a de sûr, c’est que, pour le moment, le petit bibi chéri sembla s’être mépris en comptant sans réserve sur l’affection de sa femme. Mme Mantalini pour toute réponse lui lança un regard de mépris, et, se tournant vers Ralph, lui fit des excuses de cette visite inattendue.
« La faute, dit-elle, en est tout entière à la mauvaise conduite et aux indignes procédés de M. Mantalini.
– De qui ? de moi ? mon délicieux sirop d’ananas.
– Oui, de vous, répondit sa femme. Mais je ne le souffrirai pas. Je ne veux pas me laisser ruiner par les prodigalités extravagantes d’un homme. Je prie monsieur Nickleby de vouloir bien entendre le parti que je suis décidée à suivre à votre égard.
– Je vous en prie, madame, ne me mêlez pas là-dedans. Arrangez cela entre vous… entre vous seuls.
– Non, je n’entends pas vous y mêler du tout. La seule faveur que je vous demande, c’est de vous rappeler au besoin la déclaration que je lui fais ici de mes fermes intentions oui, monsieur, de mes fermes intentions, répéta Mme Mantalini lançant à son époux un regard de colère.
– Monsieur ! cria Mantalini, je crois qu’elle m’a appelé monsieur ; moi qui raffole d’elle, de toute l’ardeur diabolique de mon cœur ; elle qui m’a subjugué de son regard fascinateur, comme le plus pur et le plus angélique serpent à sonnettes ; voilà le dernier coup porté à ma sensibilité. Elle pourra se flatter de m’avoir précipité dans un diable de désespoir.
– Ne parlez pas de sensibilité, monsieur, reprit Mme Mantalini prenant une chaise et lui tournant le dos. C’est vous qui ne respectez pas la mienne.
– Quoi ! mon âme, je ne respecte pas la vôtre, s’écria M. Mantalini.
– Non, » répliqua sa femme.
Et malgré toutes sortes de cajoleries de la part de M. Mantalini, Mme Mantalini dit non une fois encore, et cela d’un ton si déterminé, avec un mauvais vouloir de parti pris si manifeste, que cela ne laissa pas d’inquiéter M. Mantalini.
« Voyez-vous, monsieur Nickleby, dit-elle en s’adressant à Ralph (qui se tenait appuyé sur son fauteuil les mains derrière le dos et regardait l’aimable couple avec un sourire de mépris le plus suprême et le moins dissimulé), son extravagance, oui, son extravagance ne connaît plus de bornes.
– Vraiment ? qui aurait cru cela ? répondit Ralph d’un ton de sarcasme.
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– Eh bien, monsieur Nickleby, c’est comme cela, continua Mme Mantalini ; j’en suis on ne peut plus malheureuse ; dans des appréhensions continuelles, dans des embarras et des difficultés sans fin ; et ce n’est pas encore tout, dit-elle en s’essuyant les yeux ; voilà bien pis : ce matin même, il a pris dans mon bureau des papiers importants sans m’en demander la permission. »
Monsieur Mantalini poussa un sourd gémissement, et par précaution boutonna son gousset.
« Depuis nos derniers malheurs, continua Mme Mantalini, je suis obligée de payer très cher Mlle Knag pour qu’elle serve de prête-nom à mon commerce, et je ne puis en vérité plus encourager mon mari dans son gaspillage extravagant. Comme je ne fais aucun doute qu’il est venu tout droit ici, monsieur Nickleby, pour faire de l’argent avec les papiers dont je vous parlais tout à l’heure ; comme vous nous avez déjà assistés bien des fois, et que personne ne connaît mieux que vous nos affaires, je vais vous faire connaître aussi le parti auquel sa conduite m’a forcée de recourir. »
M. Mantalini, placé derrière sa femme, poussa un nouveau gémissement, et, par-dessus le chapeau de Mme Mantalini, fixant en guise de lorgnon un louis d’or à son œil gauche, cligna de l’œil droit à l’ami Ralph, puis, après avoir joué cette comédie avec une dextérité merveilleuse, il fit retomber la pièce d’or dans sa poche et recommença ses gémissements, avec tous les signes d’un repentir toujours croissant.
Mme Mantalini, pour abréger, à la vue des marques d’impatience qui se manifestaient dans la physionomie de Ralph, se hâta d’ajouter :
« J’ai pris la résolution de le pensionner.
– De me quoi, mon amour ? demanda M. Mantalini, qui avait l’air de n’avoir pas bien entendu.
– De lui faire, » dit Mme Mantalini les yeux tournés vers Ralph, car elle se gardait bien, par prudence, de jeter le moindre coup d’œil du côté de son mari, dont les grâces infinies auraient pu ébranler sa résolution, « de lui faire un pension ; et j’espère qu’avec mille écus par an, pour son entretien et ses menus plaisirs, il devra se considérer comme un homme bien heureux. »
M. Mantalini, avec un grand décorum, attendit qu’elle eût énoncé en propres termes le montant de la pension ; mais il n’eut pas plutôt entendu le chiffre, qu’il jeta par terre sa canne et son chapeau, tira de sa poche son mouchoir et laissa sa sensibilité s’épancher en mugissements attendrissants.
« Damnation ! » s’écria-t-il, sautant tout à coup de sa chaise, et retombant aussitôt dans sa chaise, assez souvent pour affecter les nerfs de son épouse épouvantée ; « mais non, c’est un démon d’abominable cauchemar, ce n’est pas une réalité, non. »
Et M. Mantalini, rassuré par cette supposition ingénieuse, ferma les yeux comme un homme décidé à attendre patiemment la fin d’un mauvais rêve.
« Je trouve cet arrangement-là très judicieux, dit Ralph en ricanant, pour peu que votre mari veuille s’y conformer fidèlement, madame, comme il le fera sans doute.
– Nom d’un chien ! s’écria M. Mantalini ouvrant les yeux à la voix de Ralph, c’était une horrible réalité ; oui, je la vois, la voilà assise là devant moi. Voilà les gracieux contours de ses formes charmantes ; comment ne pas les reconnaître ? Il n’y a qu’elle pour avoir de ces charmes-là. Ne me parlez pas des contours de mes deux comtesses, elles n’en avaient pas du tout, et quant à la douairière, les siens étaient diablement vilains. Ah ! c’est bien cette beauté enivrante qui fait que je ne puis me fâcher contre elle, même en ce moment.
– Vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous de ce qui vous arrive, Alfred, reprit Mme Mantalini d’un ton de reproche encore, mais d’un ton de reproche adouci.
– Oui, je le sais, cria M. Mantalini en faisant semblant de se tirer les cheveux ; je suis un vilain animal. Mais je sais bien ce que je vais faire. Je vais changer un napoléon en gros sous, j’en lesterai mes poches et j’irai me noyer dans la Tamise. Mais, c’est égal, même noyé je ne serai pas fâché contre elle, car je mettrai en route une lettre à la poste pour lui dire où elle trouvera le corps. Quelle charmante veuve cela va faire ! et moi, je ne serai plus qu’un cadavre. Il y a bien des jolies femmes qui pleureront ; mais elle, elle rira comme un diable.
– Alfred, méchant, cruel que vous êtes ! dit Mme Mantalini qui ne put s’empêcher de sangloter à cet horrible tableau.
– Elle m’appelle cruel, moi ! moi qui vais pour l’amour d’elle faire de mon corps un vilain cadavre tout froid et tout humide ! s’écria M. Mantalini.
– Vous savez, répliqua Mme Mantalini, que rien que de vous entendre parler de ces choses-là, cela me fend le cœur.
– Eh quoi ! voulez-vous que je vive pour être l’objet de votre méfiance ? cria son mari. Quoi ! j’aurai coupé mon cœur en je ne sais combien de mille petits morceaux, que je lui ai donnés tous l’un après l’autre, à cette charmante petite diablesse d’enchanteresse, et cela pour vivre en butte à ses soupçons ! nom d’un chien ! non, c’est impossible.
– Demandez à M. Nickleby si la somme dont j’ai parlé n’est pas raisonnable, répondit Mme Mantalini.
– Je me moque bien d’une somme ! répliqua son mari inconsolable, je me moque bien de vos odieuses pensions, eh bien ! je serai cadavre, voilà tout. »
Mme Mantalini ne put entendre M. Mantalini répéter cette fatale menace sans se tordre les mains, sans implorer l’intervention de Ralph Nickleby.
Enfin, après bien des pourparlers, après une vaste quantité de larmes, après plusieurs tentatives de M. Mantalini pour se diriger du côté de la porte, dans l’intention d’aller immédiatement commettre quelque acte de violence contre lui-même, ce généreux gentleman se laissa fléchir, et finit par promettre, non sans peine, qu’il ne deviendrait pas cadavre. Une fois ce point important obtenu, Mme Mantalini remit sur le tapis la question de la pension. M. Mantalini recommença ses refus, répétant toujours qu’il vivrait avec le plus grand plaisir, de pain et d’eau, qu’il n’avait aucune répugnance à traîner la savate. La seule existence à laquelle il ne pouvait se résigner, c’était de se voir en butte à la défiance de l’objet de son affection la plus dévouée et la plus désintéressée. Nouvelles larmes de Mme Mantalini, dont les yeux, faiblement ouverts par quelques révélations récentes sur les défauts de M. Mantalini, ne demandaient pas mieux que de se fermer encore en sa faveur ; aussi le résultat de toute cette scène fut que Mme Mantalini n’abandonna pas précisément, mais ajourna la question de la pension. Ralph ne s’y trompa pas ; il vit bien que M. Mantalini venait de contracter un nouveau bail de sa vie désordonnée, et que, dans tous les cas, ce n’était pas encore pour cette fois que seraient consommés sa chute et sa ruine.
« Mais, se disait Ralph, cela ne peut toujours pas tarder ; n’est-ce pas l’histoire de tous les amours (quand je pense qu’il faut parler le jargon des petits garçons et des petites filles) ? L’amour donc est bien volage, et pourtant celui peut-être qui dure le plus longtemps, apparemment parce qu’il naît d’un plus grand aveuglement et qu’il est entretenu par la vanité, c’est celui qui n’a pas d’autres racines que l’attrait d’une tête à moustaches, comme ce méchant babouin. Qu’est-ce que cela me fait ? tout cela amène l’eau à mon moulin ; laissons-les donc continuer leur folie ; plus elle durera, plus elle me rapportera. »
Telles étaient les réflexions agréables dont s’occupait Ralph Nickleby, pendant que l’heureux couple échangeait une foule de petites caresses et de petits soins tendres qu’il avait l’air de ne pas voir.
« Si vous n’avez plus rien à dire à M. Nickleby, mon cher ami, dit Mme Mantalini, nous allons lui souhaiter le bonjour, car j’ai peur que nous ne l’ayons déjà retenu que trop longtemps. »
M. Mantalini, en réponse à cette invitation, commença par donner de son doigt léger quelques petits coups sur le nez de Mme Mantalini ; puis il finit par déclarer qu’il n’avait plus rien à dire.
« Ah chien ! mais si, ajouta-t-il presque aussitôt, entraînant Ralph dans un coin de la chambre : à propos ! et l’affaire de votre ami sir Mulberry ! Voilà une diable d’aventure ! la plus étrange que j’aie jamais vue !… hein ?
– Que voulez-vous dire ? demanda Ralph.
– Comment, diable ! vous ne savez donc pas ?…
– Je ne sais, répondit Ralph avec un grand sang-froid, que ce que je lis ce matin dans le journal : qu’il est tombé de son cabriolet hier soir, qu’il s’est fait beaucoup de mal, et que sa vie court quelque danger. Mais je ne vois rien d’extraordinaire là dedans. Il ne faut pas crier miracle quand les gens font bonne chère, et conduisent eux-mêmes ensuite leur voiture après dîner.
– Lui !… cria M. Mantalini avec une espèce de sifflement prolongé ; alors, je vois bien que vous ne savez pas comment la chose s’est passée.
– Ma foi ! non, si ce n’est pas ce que je supposais, » répliqua Ralph en haussant les épaules d’un air d’indifférence, comme pour faire entendre à son interlocuteur qu’il n’avait aucune curiosité d’en savoir davantage.
« Diable ! vous m’étonnez, » cria Mantalini.
Ralph haussa encore les épaules, voulant dire qu’il ne fallait pas grand’chose pour étonner M. Mantalini, et jeta un regard d’intelligence à Newman Noggs, dont la figure s’était déjà montrée plusieurs fois derrière la porte vitrée ; car c’était une de ses fonctions, quand son patron recevait la visite de gens sans conséquence, de se présenter de temps en temps, comme s’il avait entendu le signal de la sonnette pour les reconduire, manière polie de leur faire savoir qu’il était temps de déguerpir.
« Quoi ! vous ne savez pas, dit M. Mantalini prenant Ralph par un bouton de son habit, que ce n’est pas du tout un accident, mais une diable d’attaque, un abominable guet-apens de votre neveu ?
– Comment ? dit en grondant Ralph Nickleby, les poings crispés et la figure livide.
– Sapristi ! Nickleby, dit Mantalini alarmé de ces démonstrations belliqueuses, à ce que je vois, l’oncle est un fier tigre aussi, comme le neveu.
– Continuez, cria Ralph ; dites-moi ce que cela signifie. Qu’est-ce que c’est que tous ces contes ? Qui vous l’a dit ? Parlez, dit-il en grommelant. Voyons ! m’entendez-vous ?
– Diable ! Nickleby, dit M. Mantalini se retirant tout doucement du côté de sa femme, savez-vous que vous avez l’air d’un terrible mauvais génie, avec votre physionomie féroce ? Vous êtes dans le cas de faire perdre connaissance à cette petite délicieuse âme de ma vie, en vous laissant emporter aux ravages brûlants de la plus enragée colère que j’aie jamais vue, le diable m’emporte !
– Bah ! répliqua Ralph faisant semblant de sourire, ce n’est qu’une frime.
– Si c’est une frime, dit M. Mantalini en ramassant sa canne, c’est une chienne de mauvaise frime, comme on en voit aux petites-maisons. »
Ralph affecta de sourire, et demanda encore de qui M. Mantalini tenait cette nouvelle.
« De Pyke, répondit Mantalini, et c’est un chien, celui-là, qui est diablement agréable avec ses beaux petits airs de gentleman ; il est diablement bouffon, avec ses prétentions de paysan endimanché.
– Eh bien, qu’est-ce qu’il vous a dit ? demanda Ralph fronçant le sourcil.
– Voilà l’histoire ; votre neveu a rencontré sir Mulberry dans un café ; il est tombé sur lui avec une férocité abominable, l’a poursuivi jusqu’à son cabriolet en jurant de ne pas le quitter jusque chez lui, quand il devrait monter sur le dos du cheval ou s’attacher à sa queue. Il lui a cassé la figure (une diable de belle figure dans son état naturel !), il a effrayé le cheval, s’est fait jeter par terre avec sir Mulberry, et…
– Et s’est tué ? interrompit Ralph l’œil étincelant d’espérance, n’est-ce pas ?… il est mort ? »
Mantalini fit signe de la tête qu’il n’en était rien.
« Ouf ! dit Ralph en détournant la tête, il ne s’est donc rien fait ?… – Attendez un moment, ajouta-t-il en se retournant vers Mantalini. Mais au moins s’est-il cassé un bras, une jambe ? s’est-il démis l’épaule ? s’est-il cassé le cou ? s’est-il enfoncé une ou deux côtes ? En attendant la potence, est-ce qu’il n’a pas attrapé quelque bonne blessure bien douloureuse, bien longue à guérir, pour la peine ? Voyons ! vous avez dû entendre parler de cela ?
– Non, répondit Mantalini branlant encore la tête. À moins qu’il n’ait été brisé en tant de petits morceaux que le vent n’a eu qu’à souffler dessus pour les emporter, je n’ai pas entendu dire qu’il ait du mal ; au contraire, il est parti aussi tranquille et aussi bien portant que… que le diable, dit M. Mantalini après avoir été un peu longtemps dans l’embarras pour trouver cette comparaison.
– Et dit-on, demanda Ralph avec un peu d’hésitation, quelle a été la cause de la querelle ?
– Vraiment ! répondit M. Mantalini d’un ton d’admiration, vous êtes bien le plus habile démon que je connaisse, le plus rusé, le plus fin, le plus superlatif vieux renard : sapristi ! dire que vous allez maintenant faire semblant d’ignorer que c’est la petite nièce aux yeux éveillés… la plus gracieuse, la plus douce, la plus jolie !…
– Alfred ! cria Mme Mantalini le rappelant à l’ordre.
– Elle a raison, toujours raison, reprit M. Mantalini d’un ton câlin. Quand elle dit qu’il est temps de partir, c’est qu’il en est temps en effet, et il faut qu’elle parte. Partons ! Tout à l’heure dans les rues, quand il ira bras dessus, bras dessous, avec sa tulipe chérie, toutes les femmes diront avec envie : « En voilà une qui a un diablement bel homme ! » Et tous les hommes diront avec ravissement : « En voilà un qui a une diablement belle femme ! » Et les femmes auront raison, et les hommes n’auront pas tort… ma parole d’honneur, ou le diable m’emporte ! »
M. Mantalini, sur ces réflexions accompagnées de plusieurs autres, toutes aussi raisonnables, envoya du bout de ses gants un baiser en signe d’adieu à Ralph Nickleby, et, prenant sous son bras le bras de son épouse, l’emmena en faisant une foule de petites minauderies.
« Là ! là ! murmura Ralph en se jetant dans son fauteuil, voilà ce démon encore une fois déchaîné, et, à chaque fois, il ne manque pas de venir me contrarier. Il ne semble fait que pour cela. Il m’a dit un jour que nous aurions tôt ou tard un règlement de compte à faire entre nous. Eh bien, je ne veux pas le faire mentir, je veux lui régler son compte.
– Êtes-vous chez vous ? demanda Newman passant brusquement la tête à la porte.
– Non, » répondit Ralph aussi brusquement.
La tête de Newman disparut, puis elle reparut presque tout de suite.
« Vous êtes bien sûr que vous n’y êtes pas, dit Newman.
– Imbécile ! Qu’est-ce que cela veut dire ? cria Ralph d’un ton bourru.
– C’est qu’il est là à attendre depuis l’arrivée des autres et qu’il doit vous avoir entendu parler. Voilà tout, dit Newman en se frottant les mains.
– Qui est-ce ? » demanda Ralph poussé à bout par la nouvelle qu’il avait apprise tout à l’heure et maintenant par le sang-froid dépitant de son clerc.
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Newman n’eut pas besoin de répondre ; au moment où on ne s’y attendait guère, entra l’individu en question, qui, braquant tout à coup son œil, son œil unique sur Ralph Nickleby, lui fit avec humilité force révérences, s’assit dans un fauteuil, les mains sur les genoux, gêné dans son pantalon noir, qui n’était pas fait pour s’asseoir, car il était si court, que dans cette position les jambes s’en trouvaient relevées à la hauteur des revers de ses bottes à la Wellington.
« Eh mais ! quelle surprise ! dit Ralph regardant de près son visiteur et terminant cet examen attentif par un demi-sourire, je ne sais pas pourquoi je ne vous ai pas reconnu plus tôt, monsieur Squeers.
– Oh ! répliqua le digne homme, vous auriez eu moins de mal à me reconnaître si toutes mes affaires ne m’avaient pas empêché de venir vous voir plus tôt.
– Dites-moi, brave homme, dit Squeers en s’adressant à Newman, aidez-moi donc ce petit garçon à descendre du tabouret, là-bas dans votre bureau, et dites-lui de venir ici, voulez-vous ?… Oh ! mais, il est descendu lui-même… Je vous présente mon fils, monsieur, le petit Wackford. Qu’est-ce que vous en dites, monsieur, comme échantillon de la nourriture qu’on leur donne à Dotheboys-Hall ? Voyez s’il ne va pas crever sa veste et son pantalon, faire éclater les coutures et sauter jusqu’aux boutons avec sa graisse ; est-ce de la chair, ça ? cria Squeers en faisant tourner le petit garçon sur son pivot et en lui fourrant le poing dans les parties les plus charnues pour faire boursoufler son embonpoint, ce qui avait l’air de faire un médiocre plaisir à son héritier présomptif. Est-ce ferme ? est-ce solide ? Je parie qu’on ne lui trouverait pas sur le corps de quoi pincer seulement entre l’index et le pouce… n’importe où. »
Quelque satisfaisant que l’on pût supposer l’état de maître Squeers, cela n’allait pas, cependant, jusqu’à en faire une chair aussi compacte que voulait bien le dire M. son père ; et lorsque celui-ci poussa la démonstration jusqu’à faire l’expérience entre le pouce et l’index, l’autre poussa un cri aigu et se frotta la place de la manière la plus naturelle du monde.
« Tiens ! dit M. Squeers un peu déconcerté, il paraît que j’ai trouvé là le défaut de la cuirasse. Après cela, il faut dire que nous avons déjeuné de bonne heure ce matin, et qu’il n’a pas encore fait son goûter ; mais je suis sûr qu’après son dîner on ne lui prendrait seulement pas cela entre deux portes. Tenez ! monsieur, ajouta Squeers d’un air triomphant, pendant que maître Wackford s’essuyait les yeux avec la manche de sa veste, regardez-moi ces larmes, si ce n’est pas comme de la graisse.
– Il a bonne mine, certainement, répondit Ralph, qui, pour des raisons à lui connues, paraissait désirer de ménager le maître d’école. Mais je ne vous ai pas demandé des nouvelles de Mme Squeers ; et vous-même, comment vous portez-vous ?
– Mme Squeers, monsieur, est comme toujours, répliqua le propriétaire de Dotheboys, la mère de tous ces petits garçons, la bénédiction, la consolation, la joie de tous ceux qui ont le bonheur de la connaître. Un de nos élèves, qui s’était gorgé d’aliments au point de s’en rendre malade (ils n’en font pas d’autres), a attrapé un abcès la semaine dernière. Il fallait la voir à la besogne avec un canif. Dieu de Dieu ! dit M. Squeers avec un profond soupir et des mouvements de tête répétés en l’honneur de son épouse, quel ornement pour la société qu’une femme comme cela ! »
M. Squeers resta absorbé quelques secondes dans ses réflexions, après cet éloge, comme s’il se trouvait, par une transition naturelle, ramené des perfections de sa femme à la douceur paisible du village de Dotheboys, près de Greta-Bridge, en Yorkshire ; puis il regarda Ralph pour voir s’il lui dirait quelque chose.
« Êtes-vous bien remis des voies de fait de ce gredin ? demanda Ralph.
– C’est à peine passé, si toutefois c’est fini, répliqua Squeers. Je n’étais qu’une plaie, monsieur, depuis ici jusque là (et il promenait ses doigts de la pointe de ses bottes à la racine de ses cheveux) ; du vinaigre et du papier brouillard, du papier brouillard et du vinaigre, depuis le matin jusqu’au soir. Je parie que j’ai bien consommé en tout une demi-rame de papier brouillard. À me voir en peloton dans la cuisine, tout le corps couvert d’emplâtres, vous auriez dit d’un gros paquet de gémissements enveloppé de papier brouillard. Comment est-ce que je gémissais, Wackford, dites ? bien fort, ou bien doucement ? demanda M. Squeers, appelant son fils en témoignage.
– Bien fort, répondit Wackford.
– Et les pensionnaires, Wackford ; étaient-ils contents ou fâchés de me voir dans ce triste état ? demanda M. Squeers d’un air sentimental.
– Cont…
– Comment ? cria Squeers en l’arrêtant à temps.
– Fâchés, répondit son fils.
– Ah ! dit Squeers en lui donnant un bon soufflet ; allons, une autre fois, tâchez de n’avoir pas ainsi vos mains dans vos goussets et de ne pas vous tromper quand on vous interroge ; ne criez pas comme cela chez le monsieur, ou j’abandonnerai Dotheboys et ma famille pour ne plus jamais y remettre les pieds. Et alors on verrait ce que deviendraient ces chers enfants, ces précieux pensionnaires, laissés à eux-mêmes dans le monde, sans l’appui de leur meilleur ami, de leur second père.
– Avez-vous eu besoin de recourir aux soins d’un médecin ? demanda Ralph.
– Si j’en ai eu besoin ! répondit Squeers ; sans compter qu’il m’a remis sa note, et qui montait haut. Et pourtant je l’ai payée. »
Ralph releva les sourcils avec une expression qu’on pouvait prendre à volonté pour de l’étonnement ou de la sympathie.
« Oui-da ! je l’ai payée, sans rabattre un denier, repris Squeers qui semblait trop bien connaître l’homme auquel il avait affaire pour le supposer capable de se laisser prendre à quelque finesse et de rien débourser pour l’indemniser ; mais, au bout du compte, cet argent-là n’est pas sorti de ma poche.
– Non ? dit Ralph.
– Pas un rouge liard, répliqua Squeers. Le fait est que nous ne faisons payer aucune note aux parents en sus de la pension, excepté celle des visites du médecin, quand on l’appelle, et nous ne l’appelons que quand nous sommes sûrs des chalands, vous comprenez !
– Je comprends, dit Ralph.
– Très bien ! alors, quand on m’eut remis mon mémoire, nous avons pris cinq pensionnaires, tous enfants de petits commerçants, de bonnes payes, qui n’avaient jamais eu la scarlatine. Nous en avons envoyé un en commission dans une chaumière du village où nous savions qu’il pouvait l’attraper. Il n’y manqua pas. Nous fîmes coucher les quatre autres avec lui, et les voilà qui l’attrapent tous ; le médecin leur rend une visite en bloc, et moi je divise le total de mon mémoire entre mes cinq gaillards, je l’ajoute à leur petite note, et les parents payent ma maladie. Ha ! ha ! ha !
– Ce n’était pas mal imaginé, dit Ralph regardant l’instituteur du coin de l’œil.
– Je crois bien, repartit Squeers. C’est toujours comme cela que nous faisons. Tenez, quand Mme Squeers est accouchée du petit Wackford, ici présent, nous avons fait gagner la coqueluche à une demi-douzaine de pensionnaires, et partagé entre eux les frais de couches, y compris la garde. Ha ! ha ! ha ! »
Règle générale, Ralph ne riait jamais ; mais en cette occasion il fit tout ce qu’il put pour avoir l’air de rire, et laissa M. Squeers s’en donner à cœur joie ; au souvenir de ce bon tour, après quoi il lui demanda ce qui l’amenait à Londres.
« Une affaire de justice assez désagréable, répondit Squeers en se grattant la tête. Il s’agit d’une action qu’on m’intente pour un cas de prétendue négligence envers un pensionnaire. Je ne sais pas de quoi ils se plaignent. Il a pourtant été mis au vert comme les autres, un vert excellent. »
Ralph parut ne pas bien comprendre cette explication.
« Je vais vous expliquer ce que nous entendons par mettre au vert, dit Squeers en élevant la voix, persuadé que si Ralph ne l’avait pas compris, il fallait qu’il fût sourd. Quand un pensionnaire devient languissant, mal à son aise, qu’il ne se sent plus d’appétit, nous le changeons de régime… nous le mettons à la porte une heure ou deux tous les jours pour qu’il aille, pendant ce temps-là, dans le champ de navets d’un voisin, ou, quelquefois, quand c’est une indisposition plus délicate, dans un champ de carottes et de navets, alternativement, et là il en mange à discrétion. Il n’y a pas, dans tout le pays, de meilleur champ de navets que celui où nous avons envoyé ce garçon, et cependant ne voilà-t-il pas qu’il y attrape un rhume, une indigestion, je ne sais quoi, et que ses parents dirigent une poursuite judiciaire contre moi ? Qu’en dites-vous ? auriez-vous jamais cru, ajouta Squeers, s’agitant sur sa chaise avec l’impatience d’un homme exaspéré par une injustice, qu’on pût porter l’ingratitude jusque-là ? dites, est-ce croyable ?
– Certainement, c’est une vilaine affaire, dit Ralph.
– Vous pouvez le dire hardiment, répliqua Squeers ; très vilaine. Je défie qu’on trouve un homme qui aime la jeunesse comme moi. Il y a, à l’heure qu’il est, à Dotheboys-Hall pour vingt mille francs de jeunes gens par an. J’en prendrais pour quarante mille si je les trouvais, que je n’en aimerais pas moins tendrement chaque individu à cinq cents francs par tête, tant j’aime la jeunesse.
– Êtes-vous toujours descendu à votre ancien logement ?
– Oui, nous sommes au Sarrasin, répondit Squeers ; et, comme nous voici à la fin du semestre, nous continuerons d’y rester, jusqu’à ce que j’aie récolté l’argent qui m’est dû, et, j’espère aussi, quelques nouveaux pensionnaires. C’est pour cela que j’ai amené le petit Wackford ; il est bon à montrer aux parents. Je le mettrai même cette fois-ci dans la réclame… Voyez-moi ce garçon-là… un pensionnaire comme les autres, quoi !… N’est-ce pas un vrai succès, un bel exemple d’élève à l’engrais ?
– Je voudrais vous dire un mot en particulier, dit Ralph, qui, depuis quelque temps, parlait et écoutait machinalement, absorbé dans ses réflexions.
– Un mot ! autant qu’il vous plaira, monsieur, reprit Squeers. – Wackford, allez jouer dans l’autre bureau, mais ne vous remuez pas trop pour ne pas vous maigrir, cela ne ferait pas mon affaire. Vous n’auriez pas là quelques pièces de deux sous, monsieur Nickleby ? dit Squeers faisant sonner dans sa poche un paquet de clefs, et marmottant entre ses dents qu’il n’avait que des écus et pas de menue monnaie.
– Je crois que si, dit Ralph sans se presser, et tirant d’un vieux tiroir, après force recherches, un gros sou, un petit sou et une pièce de deux liards.
– Merci, dit Squeers en les donnant à son fils. Tenez, allez acheter une tarte. Le clerc de M. Nickleby va vous conduire chez le pâtissier. Surtout achetez-en une bien nourrissante. La pâtisserie, ajouta M. Squeers en fermant la porte sur maître Wackford, lui rend la peau luisante, et les parents prennent cela pour un signe de bonne santé. »
Après cette explication, assaisonnée de petits airs fins et narquois, M. Squeers prit sa chaise, et la porta vis-à-vis de M. Nickleby pour le voir de plus près ; puis, l’ayant plantée là à son entière satisfaction, il s’assit dessus.
« Écoutez-moi bien, » dit Ralph se penchant un peu vers lui.
Squeers fit signe de la tête qu’il écoutait avec attention.
« Je ne suppose pas, continua Ralph, que vous soyez assez simple pour pardonner ou pour oublier, de gaieté de cœur, les violences dont vous avez souffert, ni la honte de cet affront.
– Pas si bête ! répliqua Squeers vivement.
– Ou pour perdre l’occasion de les rendre avec usure, s’il s’en présentait une ?…
– Donnez m’en une, et vous verrez.
– Est-ce pour quelque chose comme cela que vous êtes venu me voir ? dit Ralph levant les yeux sur le maître de pension.
– N… n… non, que je sache, répliqua Squeers ; c’était seulement dans l’espérance qu’il vous serait possible d’ajouter à la bagatelle que vous m’avez déjà envoyée quelque argent de plus pour me dédommager de…
– Ah ! cria Ralph, l’interrompant. Il est inutile d’aller plus loin. »
Après un assez long silence, pendant lequel Ralph paraissait tout entier à ses réflexions, il reprit la parole pour faire cette question :
« Qu’est-ce que c’est que ce garçon qu’il a emmené avec lui ? »
Squeers dit son nom.
« Était-il jeune ou vieux, robuste ou maladif, doux ou mutin ? Voyons, parlons franchement, reprit Ralph.
– Mais il n’était pas jeune, répondit Squeers, c’est-à-dire pas jeune pour un petit garçon, vous savez.
– Cela veut dire que ce n’était pas du tout un petit garçon, n’est-ce pas ?
– Eh bien ! répondit Squeers avec vivacité, comme si cette observation l’avait mis plus à l’aise, il pouvait avoir vingt ans. Pourtant il ne paraissait pas son âge, quand on le connaissait, parce qu’il lui manquait là quelque chose, et Squeers se portait la main au front ; vous savez, vous auriez frappé vingt fois à la porte ; pas de réponse, il n’y avait personne à la maison.
– Et puis, à propos de frapper à la porte, vous frappiez peut-être assez souvent ? marmotta Ralph entre ses dents.
– Mais, pas mal, répondit Squeers avec un rire forcé.
– Quand vous m’avez envoyé un reçu de la petite bagatelle dont vous parliez tout à l’heure, dit Ralph, vous m’avez écrit dans la lettre que c’était un enfant depuis longtemps abandonné par sa famille, et que vous n’aviez pas le moindre indice qui pût vous mettre sur la trace de ce qu’il était. Est-ce la vérité ?
– C’est malheureusement trop vrai, répliqua Squeers qui se mettait de plus en plus à son aise et devenait plus familier à mesure que Ralph devenait lui-même moins réservé dans ses questions. Il y a maintenant quatorze ans, comme on peut le voir sur mon livre d’admission, un particulier d’assez mauvaise mine me l’amena, un soir d’automne, et me le laissa après m’avoir payé d’avance son premier quartier de cent vingt-cinq francs. L’enfant pouvait avoir alors cinq ou six ans, pas davantage.
– Est-ce là tout ce que vous savez sur son compte ?
– Ma foi ! j’ai le regret de le dire, mais c’est à peu près tout ; j’ai toujours reçu la pension pendant sept ou huit ans, et puis après, rien. Il m’avait donné une adresse à Londres, ce garnement, mais, quand j’allai pour me faire rembourser, j’ai trouvé visage de bois, comme de raison. Ainsi j’ai gardé le garçon par… par…
– Par charité, dit Ralph.
– Par charité, comme vous dites, répondit Squeers en se frottant les genoux, et c’est justement au moment où il commence à pouvoir me rendre quelques petits services, que ce mauvais gredin de Nickleby vient me l’enlever. Mais ce qu’il y a de plus vexant et de plus déplorable dans tout cela, continua-t-il en baissant la voix et approchant sa chaise tout près de Ralph, c’est que dernièrement on est venu s’informer de lui, non pas chez moi, mais d’une manière indirecte à des gens de notre village. Ainsi, c’est précisément lorsque j’aurais pu me faire payer tout l’arriéré… qui sait ? quand peut-être même (ce n’est pas la première fois que cela se serait vu dans notre profession) on y aurait ajouté un cadeau pour lui trouver une place dans une ferme, ou pour l’embarquer comme matelot, afin de ménager l’honneur de sa famille, si c’est un enfant naturel, comme j’en ai pas mal ; eh bien ! c’est juste là le moment que ce scélérat de Nickleby choisit pour me le subtiliser, pour me voler comme dans un bois.
– Vous et moi nous pourrons avant peu nous trouver quittes avec lui, dit Ralph en portant la main sur le bras de l’instituteur du Yorkshire.
– Quittes ! répéta Squeers. Ah ! je lui donnerais bien volontiers encore du retour, avec du temps pour le payer. S’il pouvait seulement tomber sous la patte de Mme Squeers ! Dieu du ciel ! je crois qu’elle le tuerait, monsieur Nickleby, elle n’en ferait qu’une bouchée.
– Eh bien ! dit Ralph, nous reparlerons de cela ; il me faut un peu de temps pour y songer. Il faudrait, pour bien faire, le blesser au cœur dans ses affections et dans ses sentiments… Si je pouvais le frapper dans ce garçon qu’il aime !…
– Frappez-le comme vous voudrez, monsieur, mais seulement frappez ferme, voilà tout, et là-dessus je vais vous souhaiter le bonjour… Hé, dites-donc, décrochez-moi le chapeau du petit, qui est là au clou dans le coin, et descendez mon fils du tabouret, voulez-vous ? »
En donnant à Newman Noggs ces instructions assez impolies, M. Squeers passa lui-même dans l’autre bureau, arrangea le chapeau sur la tête de Wackford avec une sollicitude toute paternelle, pendant que Newman, la plume derrière l’oreille, restait assis, roide et immobile, sur son escabeau, regardant effrontément tour à tour le père et le fils.
« C’est un joli garçon, n’est-ce pas ? dit Squeers penchant la tête de côté et se reculant de quelques pas pour mieux admirer les proportions avantageuses de son héritier.
– Magnifique, dit Newman.
– Et puis un joli petit embonpoint ; n’est-ce pas ? l’embonpoint de vingt enfants au moins !
– Ah ! répliqua Newman, regardant brusquement Squeers sous le nez, de vingt enfants ? ce n’est pas assez, il a pris tout pour lui, tant pis pour les autres. Ha ! ha ! ha ! Oh, mon Dieu ! »
Après ces observations un peu décousues, Newman retomba devant son bureau et se remit à écrire avec une rapidité merveilleuse.
« Ouais ! qu’est-ce qu’il veut dire, celui-là ? cria Squeers à qui le rouge montait au visage. Est-ce qu’il est gris ? »
Pas de réplique de Newman.
« Ou fou ? »
Mais Newman avait l’air de ne pas seulement se douter qu’il y eût là quelqu’un avec lui. Aussi M. Squeers, enhardi, se donna la satisfaction de dire que sans doute il était l’un et l’autre, et partit là-dessus, emmenant le petit Wackford, jeune homme d’une haute espérance.
Nous avons vu Ralph Nickleby aux prises avec un certain sentiment d’intérêt naissant pour Catherine : sa haine pour Nicolas en ce moment croissait exactement dans la même proportion. Il est possible que, pour expier sa faiblesse à ses propres yeux, il se dédommageât de l’inclination qu’il ressentait pour l’une en détestant l’autre plus que jamais. Et puis de se voir bravé, méprisé, représenté à sa nièce sous les couleurs les plus noires et les plus odieuses, de savoir qu’on l’instruisait à le haïr, à le mépriser elle-même, à redouter son approche comme une atmosphère empestée, sa compagnie comme une lèpre ; de savoir tout cela, et de savoir en même temps que l’auteur de ses tourments était ce même petit drôle, qui, pauvre et dépendant de lui, lui avait tenu tête dès leur première entrevue, qui, depuis, l’avait bravé ouvertement à son nez et à sa barbe ; toutes ces pensées avaient tellement exaspéré sa malignité, ordinairement froide et sournoise, qu’il n’aurait rien épargné peut-être en ce moment pour la satisfaire, s’il avait eu sous la main quelque vengeance sûre et prompte.
Mais il n’en avait pas, heureusement pour Nicolas. Il eut beau ruminer tout le jour ; il eut beau se mettre la cervelle à l’envers pour inventer des plans et des projets favorables à sa haine, la nuit le trouva encore ressassant le même rêve et poursuivant sans fruit les mêmes chimères.
« Quand mon frère avait son âge, disait Ralph, les premières comparaisons qu’on faisait entre nous étaient toujours à mon désavantage. Lui, il était franc, libéral, vif et gai ; moi, j’étais rusé, ladre, j’avais de la glace et non du sang dans les veines, pas d’autre passion que l’économie, pas d’autre ardeur que la soif du gain. Je ne l’avais pas oublié la première fois que j’ai vu ce petit drôle, mais je me le rappelle aujourd’hui mieux que jamais. »
Dans sa colère, il avait déchiré la lettre de Nicolas en atomes imperceptibles qu’il avait lancés en l’air, et qui retombaient maintenant comme une pluie fine autour de lui.
« Les souvenirs qui voltigent autour de mon esprit, poursuivit-il avec un sourire amer, n’ont pas plus de consistance que ces atomes. S’ils viennent de tous côtés m’assaillir en foule, c’est que j’ai le tort de m’y prêter. Faisons mieux, et puisqu’il y a encore des gens qui affectent de mépriser le pouvoir de l’or, montrons-leur un peu ce que c’est. »
Cette réflexion remonta Ralph Nickleby et le disposa mieux au sommeil : il alla donc se coucher l’esprit plus satisfait.
CHAPITRE III.
Smike est présenté à Mme et Mlle Nickleby. Nicolas, de son côté, fait de nouvelles connaissances. On entrevoit, pour la famille, des jours meilleurs.
Après avoir établi sa mère et sa sœur dans l’appartement de l’excellente miss la Creevy, après s’être assuré que la vie de sir Mulberry Hawk n’était pas en danger, Nicolas tourna ses pensées du côté du pauvre Smike, qui, après avoir déjeuné avec Newman Noggs, était resté désolé dans la mansarde de leur ami, à attendre avec une grande anxiété des nouvelles ultérieures de son protecteur.
« Comme il doit à présent faire partie de notre petit ménage, partout où nous demeurerons, et quel que soit le sort que nous réserve la fortune, il faut, pensa Nicolas, que je présente le pauvre garçon en bonne et due forme. Je ne doute pas que ma mère et ma sœur ne l’accueillent favorablement pour lui-même, mais s’il fallait ajouter quelque chose à leurs bonnes dispositions pour lui, je sais qu’elles s’y prêteront volontiers pour me faire plaisir. »
En disant ma mère et ma sœur, Nicolas ne voulait parler que de sa mère, car, pour Catherine, il était sûr d’elle. Mais il connaissait les faiblesses de sa mère, et il craignait que Smike ne se mît pas aussi aisément dans les bonnes grâces de Mme Nickleby. Cependant il se disait en partant pour accomplir cette cérémonie qu’elle ne pouvait manquer de s’attacher à lui, quand elle connaîtrait sa nature dévouée et que, comme elle ne serait pas longue à s’en apercevoir, Smike n’aurait à subir qu’une courte épreuve.
« J’avais peur, dit Smike dans sa joie de revoir son ami, qu’il ne vous fût survenu encore quelque nouvel accident. J’ai fini par trouver le temps si long que je craignais presque de vous avoir perdu.
– Perdu ! répliqua gaiement Nicolas, n’ayez pas peur. Vous n’êtes pas près d’être débarrassé de moi, je vous en réponds. Il m’arrivera encore plus d’une fois de remonter sur l’eau. Plus fort on pousse la balle, et plus vite elle rebondit, Smike. Mais, allons, je suis chargé de vous emmener à la maison.
– À la maison ? balbutia Smike reculant avec timidité.
– Eh bien, oui ! répliqua Nicolas en lui prenant le bras ; pourquoi pas ?
– Autrefois, je ne dis pas, j’ai eu de ces rêves, jour et nuit, nuit et jour, pendant bien des années. À la maison ! combien j’ai souhaité ce bonheur ! mais j’ai fini par me lasser de mes espérances, il ne m’en est resté qu’une peine plus amère. Mais aujourd’hui…
– Eh bien quoi, aujourd’hui ? lui demanda Nicolas en le regardant avec bonté ; qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui, mon vieux camarade ?
– Je ne vous quitterai pas pour aller à la maison, où que ce fût sur la terre, répliqua Smike en lui serrant la main. J’en excepte un lieu seulement, un seul ; je ne deviendrai jamais vieux ; et si j’étais sûr que ce fût votre main qui me déposât dans la tombe ; si je pouvais espérer, avant de mourir, que vous viendriez l’animer quelquefois d’un de vos sourires si bons, si bienveillants, par un beau jour, un jour d’été, quand tout serait vivant dans la nature, et non pas mort comme moi, cette maison-là, j’y retournerais volontiers sans verser une larme.
– Et pourquoi songer à tout cela, mon pauvre garçon, si vous pouvez vivre heureux avec moi ? dit Nicolas.
– Parce que, si je change, moi, au moins je ne verrai pas les autres changer autour de moi ; s’ils m’oubliaient, j’aurais le bonheur de ne pas le savoir ; et puis, au cimetière, nous nous rassemblons tous ; ici, je ne ressemble à personne : je ne suis qu’un pauvre génie ; mais je vois bien cela.
– Vous êtes un enfant, un nigaud, lui dit Nicolas gaiement. Si c’est là ce que vous voulez dire, nous sommes d’accord. Ne voilà-t-il pas une jolie mine à présenter aux dames, et à ma jolie sœur encore, sur laquelle vous m’avez tant de fois questionné ! Ah je ne reconnais plus votre galanterie du Yorkshire. Fi ! que c’est vilain ! »
Smike reprit sa bonne humeur et sourit.
« Quand je vous parle de venir à la maison, poursuivit Nicolas, c’est de la mienne que je vous parle et par conséquent de la vôtre. Si par là j’avais voulu dire un logis en général compris entre quatre murailles et recouvert d’un toit, qu’on appelle une maison, je serais bien embarrassé moi-même de vous en décrire la position ; mais ce n’est pas cela dont il s’agit. La maison dont je parle, c’est la place où, en attendant mieux, tous ceux que j’aime sont groupés ensemble. Que ce soit la tente des bohémiens, ou la grange du paysan, s’ils y sont tous, c’est ma maison, et vous n’avez que faire, quant à présent, de vous alarmer à ce nom. Ma maison n’a rien qui doive vous effrayer ni par son étendue ni par sa magnificence. »
En même temps, Nicolas prit son compagnon par le bras, et, tout en causant avec lui de cela et d’autre chose, en variant, le long du chemin, les sujets pour amuser son esprit et soutenir son intérêt, ils se trouvèrent à la porte de miss la Creevy.
« Et voilà, ma chère Catherine, dit Nicolas en entrant dans la chambre où sa sœur était assise toute seule, l’ami fidèle, le compagnon de voyage dévoué, que je vous ai priée de recevoir. »
Le pauvre Smike commença par être terriblement timide et gauche ; il avait si grand’peur ! mais, lorsque Catherine se fut avancée vers lui avec bonté, et qu’elle lui eut dit, d’une voix pleine de douceur, combien il y avait longtemps qu’elle avait le désir de le voir, d’après tout ce que lui avait dit son frère ; combien elle lui devait de remerciements d’avoir été pour Nicolas une consolation constante dans leurs épreuves et leurs revers ; alors il ne savait s’il devait rire ou pleurer, et son embarras changea de nature sans être moins grand. Pourtant il prit sur lui de dire d’une voix entrecoupée qu’il n’avait pas d’autre ami que Nicolas, et qu’il donnerait de bon cœur sa vie pour lui. Et Catherine, douce et sage comme elle était, ne voulut pas avoir l’air de remarquer son embarras pour ne pas l’accroître. Aussi reprit-il presque tout de suite son assurance, et se trouva-t-il comme chez lui.
Après cela ce fut le tour de miss la Creevy. Elle aussi, il fallait le lui présenter, et, si miss la Creevy était une bien bonne personne, elle avait aussi la langue bien pendue. Ce n’est pas qu’elle entreprit tout de suite Smike, elle aurait craint de le mettre mal à son aise ; mais elle s’en dédommagea avec Nicolas et sa sœur. Puis, après avoir donné à Smike le temps de se préparer, elle lui fit par-ci par-là toutes sortes de questions. « Vous connaissez-vous en portraits ? trouvez-vous que celui-là dans le coin me ressemble ? qu’en pensez-vous ? je crois qu’il n’aurait pas perdu à me rajeunir de dix ans. N’êtes-vous pas de mon avis ? Ne trouvez-vous pas, en général, que les jeunes dames sont mieux (et ce n’est pas seulement en peinture) que les vieilles ? » Toutes observations d’une gaieté innocente et folâtre qu’elle savait assaisonner d’une humeur si joviale et si amusante, que Smike lui fit en lui-même la déclaration qu’il n’avait jamais vu de dame plus aimable, sans en excepter Mme Grudden du théâtre de M. Vincent Crummles ; et pourtant c’était aussi une bien aimable dame et qui parlait peut-être encore plus, mais, dans tous les cas, certainement plus haut que miss la Creevy.
Enfin la porte s’ouvrit encore pour livrer passage à une dame en deuil, et Nicolas alla l’embrasser avec tendresse en l’appelant sa mère ; puis il l’amena près de la chaise d’où s’était levé Smike en la voyant entrer.
« Ma chère mère, dit Nicolas, vous êtes toujours si bonne aux affligés, si empressée à leur venir en aide, que vous ne pouvez manquer, je le sais, d’être bien disposée en sa faveur.
– Ne doutez pas, mon cher Nicolas, répliqua Mme Nickleby regardant sa nouvelle connaissance d’un air peu émerveillé, et lui rendant son salut avec un peu plus de majesté qu’il n’eût fallu peut-être en pareille circonstance ; ne doutez pas que nos amis aient (c’est trop juste et trop naturel, vous le savez) tout droit à mon bon accueil, et par conséquent que j’aie un très grand plaisir à voir tous ceux auxquels vous prenez intérêt. Cela ne peut pas faire l’ombre d’un doute. Certainement non, pas le moins du monde ; mais en même temps laissez-moi vous dire, mon cher Nicolas, comme je le disais toujours à votre pauvre cher père, quand il m’amenait des messieurs à dîner sans qu’il y eût rien à la maison, que, s’il était venu seulement l’avant-veille (aujourd’hui ce n’est pas l’avant-veille que je dois dire, mais bien l’année dernière), nous aurions été plus à même de le mieux recevoir. »
Après ces observations, Mme Nickleby se tourna vers sa fille, et lui demanda à voix basse, mais de manière à être entendue, si ce monsieur allait passer chez eux toute la nuit ; « car dans ce cas, ma chère Catherine, dit-elle, je ne sais pas où il serait possible de le mettre coucher ; il n’y a de place nulle part. »
Catherine fit quelques pas vers sa mère avec sa grâce ordinaire, et, sans montrer ni contrariété ni dépit, lui glissa quelques mots à l’oreille.
« Mon Dieu ! ma chère Catherine, dit Mme Nickleby reculant de quelques pas, comme vous êtes tourmentante ! Croyez-vous que je ne savais pas bien cela sans que vous eussiez besoin de me le dire ? mais c’est justement ce que je viens de dire à Nicolas ; je lui ai répété que j’en étais satisfaite… À propos, mon cher Nicolas, ajouta-t-elle en se tournant vers lui d’un air moins contraint qu’auparavant, et le nom de votre ami, vous ne me l’avez pas dit ?
– Son nom, ma mère ? c’est Smike.
Personne ne pouvait prévoir l’effet de cette réponse toute simple ; mais Mme Nickleby n’eut pas plutôt entendu prononcer ce nom, qu’elle se laissa tomber sur sa chaise, et se mit à pleurer sans rime ni raison.
« Qu’avez-vous ? s’écria Nicolas se précipitant vers elle pour la soutenir.
– Ah ! cela ressemble à Pyke, cria Mme Nickleby ; cela ressemble tout à fait à Pyke. Ah ! qu’on ne me parle pas… je vais être mieux, je le sens. »
Là-dessus, elle n’oublia aucun des symptômes de la pâmoison dans toutes ses phases ; puis, se faisant verser un grand verre d’eau dont elle prit la valeur d’une cuiller à bouche, et dont elle jeta le reste, Mme Nickleby se trouva mieux, et s’excusa avec un sourire languissant d’être si enfant ; mais elle ne pouvait pas s’en empêcher.
« C’est un mal de famille, dit Mme Nickleby ; il ne faut donc pas m’en vouloir de ma sensibilité. Votre grand’maman, Catherine, était exactement de même, mais tout à fait de même : la moindre émotion, la plus légère surprise, et elle se trouvait mal sur-le-champ. Je lui ai entendu dire et redire, que du temps qu’elle était demoiselle, avant son mariage, elle tournait un jour le coin de la rue d’Oxford, lorsqu’elle se heurta contre son coiffeur, qui se sauvait de la poursuite d’un ours… ou bien, attendez, c’était peut-être l’ours qui se sauvait de la poursuite du coiffeur. Enfin, je n’en sais plus rien, mais ce que je sais bien, c’est que le coiffeur était un très joli homme, et qui avait même les manières très élégantes, ce qui du reste ne fait rien à l’affaire. »
Mme Nickleby, une fois lancée, sans s’en apercevoir, dans ses accès d’humeur rétrospective, devint plus traitable à partir de ce moment, et, par des transitions faciles dans la conversation, passa à une foule d’autres anecdotes qui n’étaient pas moins bien appropriées au sujet.
« Monsieur Smike est du Yorkshire, n’est-ce pas, mon cher Nicolas ? dit-elle après le dîner, reprenant la parole après une assez longue pause.
– C’est bien cela, ma mère, répondit Nicolas ; je vois que vous n’avez pas oublié sa triste histoire.
– Ô Dieu ! non, cria Mme Nickleby. Certes, oui, une triste histoire ! vous avez bien raison… Vous n’avez jamais eu l’occasion, monsieur Smike, lui dit la bonne dame, de dîner chez les Grimble de Grimblehall, un peu au nord du comté ? Non ? – M. Thomas Grimble, un homme très fier : six grandes filles très aimables, et le plus beau père du pays !
– Ma bonne mère, à quoi pensez-vous ? dit Nicolas ; comment pouvez-vous croire que l’infortuné souffre-douleur d’un maître de pension du Yorkshire eût l’occasion de recevoir des cartes d’invitation de toute la noblesse et la bourgeoisie du voisinage ?
– Mais réellement, mon cher, je ne vois pas ce qu’il y aurait là d’extraordinaire ; je sais bien que moi, quand j’étais en pension, j’allais toujours au moins quatre fois par an chez les Hawkins à Taunton-vale, et certes ils sont beaucoup plus riches que les Grimble et alliés à leur maison par mariage. Ainsi, vous voyez bien que ce n’est pas déjà si invraisemblable. »
Après avoir écrasé Nicolas par cette réponse triomphante, voilà qu’il prit tout à coup à Mme Nickleby une attaque subite de défaut de mémoire et une envie irrésistible de substituer au nom de Smike qu’elle avait oublié, celui de M. Slammons. Quand on l’en fit apercevoir, elle s’en excusa sur la ressemblance étonnante des deux noms dans la prononciation, vu qu’ils commençaient tous les deux par un s, et qu’il y avait un m commun dans le mot.
Smike ne fut peut-être pas frappé comme elle de cette ressemblance ; mais il montra tant d’attention, et mit tant de complaisance à écouter Mme Nickleby, qu’ils furent bientôt dans les meilleurs termes, et que, sensible à cette déférence, Mme Nickleby ne tarda pas à manifester la plus haute estime pour son caractère et sa tenue en général.
Le petit cercle de famille continua donc de vivre sur le pied de la plus agréable intimité jusqu’au lundi matin, où Nicolas se retira pour se recueillir un moment, réfléchir sérieusement à l’état de ses affaires, et prendre, s’il lui était possible, un parti qui pût le mettre à même de soutenir ces objets de son affection, dont l’existence dépendait entièrement désormais de son activité et de son succès.
M. Crummles lui revint plus d’une fois à l’esprit, mais, si Catherine était déjà au fait de tous les détails des ses relations avec cet illustre directeur, sa mère ne l’était pas, et il prévoyait de sa part mille objections embarrassantes à ce qu’il choisit le théâtre pour sa carrière. Il avait d’ailleurs d’autres raisons plus graves encore de ne plus songer à reprendre ce genre de vie. Non seulement les profits en étaient médiocres et précaires, surtout s’il ne devait jamais, comme il en avait l’intime conviction, s’élever à une grande distinction même en province ; mais encore il faudrait donc qu’il traînât sa sœur de ville en ville, de foire en foire. Quelle autre société pourrait-il lui donner que celles des gens avec lesquels il serait obligé de se mêler presque sans choix ? « Non, dit Nicolas, c’est impossible, il faut nécessairement que je prenne un autre parti. »
C’était facile à dire, ce n’était pas facile à faire, avec aussi peu d’expérience du monde qu’il en avait pu gagner dans ses épreuves pénibles mais courtes, avec une bonne dose de confiance téméraire et de précipitation juvénile, et une très petite somme d’argent devant lui. Pas bien riche d’argent, mais plus pauvre encore d’amis, qu’allait-il devenir ? « Parbleu ! dit Nicolas, je vais retourner à mon bureau de placement. »
Il ne pouvait s’empêcher de rire en lui-même de voir avec quelle ardeur il se mit en marche pour l’accomplissement d’un dessein dont il blâmait intérieurement tout à l’heure la précipitation. Mais il n’en allait pas moins droit à son but, se figurant, à mesure qu’il approchait du bureau, toute espèce de chances brillantes ou d’impossibilités absolues, et se disant, peut-être avec raison, que c’était un grand bonheur pour lui que ce tempérament impétueux et bouillant qu’il avait reçu de la nature.
Le bureau paraissait exactement dans le même état que la dernière fois qu’il y était allé, et même, à deux ou trois exceptions près, il y reconnut les mêmes écriteaux à la fenêtre. C’étaient toujours les mêmes maîtres et les mêmes maîtresses respectables qui demandaient toujours des domestiques également vertueux ; c’étaient les mêmes domestiques vertueux qui demandaient toujours des maîtres ou des maîtresses également respectables. C’étaient les mêmes terres magnifiques qui sollicitaient un placement de capitaux ; c’étaient les mêmes capitaux incalculables qui cherchaient des terres pour garantir un bon placement : en un mot, c’était toujours la même profusion d’occasions excellentes offertes à tous les gens qui voulaient faire fortune. Et la preuve la plus éclatante de la prospérité nationale, c’est que, depuis si longtemps, il ne s’était encore présenté personne pour saisir au vol des avantages si précieux.
Quand Nicolas s’arrêta devant la croisée pour y lire les annonces, le hasard voulut qu’un vieux gentleman en fît autant ; et Nicolas, en les parcourant des yeux de droite à gauche, pour y découvrir quelque placard intéressant en grosses capitales, rencontra l’inconnu, dont l’extérieur provoqua sa curiosité et lui fit un moment suspendre ses recherches pour l’examiner de plus près.
C’était un gros bel homme de bonne mine, portant un habit bleu à larges pans, ample et aisé, sans taille, pour ainsi dire, pour plus de commodité. Une culotte courte et de grandes guêtres sur ses jambes robustes ; sur la tête un chapeau blanc, bas de forme, à larges bords, comme en porte un riche campagnard. Il avait son habit boutonné. Son double menton, avec ses nombreuses fossettes, s’étalait à l’aise dans les plis d’une cravate blanche, non pas une de vos cravates apoplectiques, toutes roides d’empois, mais une de ces bonnes, vastes cravates blanches du temps jadis, avec lesquelles on pouvait aller se coucher sans crainte de s’étrangler. Mais ce qui attira principalement l’attention de Nicolas, c’était l’œil de ce brave homme, un œil clair, scintillant, honnête, un œil heureux et content. Il était donc planté là, debout, le nez en l’air, une main dans le revers de son habit, l’autre jouant avec sa chaîne de montre en or, contemporaine de sa jeunesse ; la tête un peu de côté, et le chapeau encore plus de côté que la tête, mais ce n’était que par accident ; on voyait bien que ce n’était pas sa posture habituelle ; le tout relevé d’un sourire agréable qui se jouait autour de ses lèvres, avec une expression comique de finesse, de simplicité, de bonté, de bonne humeur, tout ensemble confondu dans la physionomie vive et enjouée de ce vieillard appétissant. Aussi Nicolas serait resté là à le regarder jusqu’à demain, oubliant volontiers toutes les mines revêches et les visages bourrus qui ne sont pas rares sous la calotte des cieux.
Mais il n’eut pas le temps de prolonger beaucoup son plaisir, car l’étranger, sans avoir l’air de se douter qu’il fût devenu l’objet du regard observateur de Nicolas, jeta par hasard les yeux sur lui, ce qui lui fit naturellement ramener les siens vers les séductions des affiches collées à la fenêtre, pour ne pas le blesser par une curiosité indiscrète.
Cependant le gentleman ne bougeait pas de là, laissant errer ses yeux d’un placard à l’autre, sans que Nicolas osât lever la tête pour le considérer davantage. Sous ces dehors singuliers et bizarres, c’était plaisir de voir l’air le plus avenant du monde ; il semblait que tout parlât en sa faveur ; c’était un de ces portraits où les lumières, habilement distribuées par l’artiste dans le coin de la bouche et dans le pli des yeux, ne piquent pas seulement l’intérêt du spectateur, mais lui font aimer le modèle en personne.
Cela posé, vous ne serez pas surpris que Nicolas se donnât le plaisir de le considérer, et que le gentleman le prît plus d’une fois sur le fait. Nicolas, à chaque fois, rougissait d’un air embarrassé ; car le fait est qu’il s’était déjà demandé si, par hasard, l’étranger ne serait pas venu là chercher un employé ou un secrétaire, et lui semblait que, dans ce cas, le vieux monsieur devait lire son secret écrit sur sa figure.
Tout cela fut l’affaire de quelques minutes, bien que les détails en soient plus longs dans un conte. L’étranger allait partir quand Nicolas, rencontrant ses yeux, se vit pris encore une fois en flagrant délit, et, dans son embarras, balbutia un mot d’excuse.
« Il n’y a pas de mal à cela ; oh ! mon Dieu ! il n’y a pas de mal, » dit le bon vieillard.
Ces paroles furent dites d’un ton si amical et d’une voix qui répondait si bien à la bonne mine de l’étranger, enfin avec une telle cordialité de manières, que Nicolas se sentit encouragé à dire quelques mots de plus.
« Voilà un grand choix de bonnes occasions, monsieur, dit-il avec un demi-sourire en montrant la croisée du bureau.
– Oui ; il y a déjà bien des gens à la recherche d’un emploi qui s’y sont laissé prendre ; ce n’est pas aujourd’hui, ma foi ! les pauvres garçons ! les pauvres garçons ! »
En même temps il se mit en route ; mais, croyant voir que Nicolas ouvrait la bouche pour lui parler, il ralentit complaisamment son pas, comme s’il ne voulait pas le désobliger en le quittant trop brusquement. Il y eut donc entre eux un moment de cette hésitation que l’on voit quelquefois dans la rue entre deux passants qui se sont fait de la tête un signe de reconnaissance, mais qui ne savent pas trop s’ils doivent revenir sur leurs pas pour s’aborder, ou s’ils doivent continuer leur chemin ; Nicolas finit pourtant par se trouver côte à côte avec le vieux gentleman.
« Vous vouliez parler, jeune homme ? Qu’est-ce que vous vouliez me dire ?
– Oh ! rien ; seulement que j’espérais presque, ou plutôt que je m’imaginais que vous aviez quelque raison de venir consulter ces annonces.
– Ah ! et quelle raison ? voyons, quelle raison ? répliqua le bon vieux en jetant un regard en coulisse à Nicolas. Vous pensiez peut-être que je venais chercher une place ; hein ! n’est-ce pas vrai ? »
Nicolas secoua la tête vivement pour combattre cette supposition.
« Ah ! ah ! dit en riant le gentleman qui se frottait et se tordait les mains comme un linge qui sort de la lessive ; dans tous les cas, il n’y avait pas de mal à vous de le croire, en me voyant examiner ces écriteaux. Moi, dans le commencement, j’en ai pensé autant de vous, ma parole d’honneur ; ainsi vous voyez bien.
– Vous pouviez le croire au commencement comme à la fin, monsieur, sans avoir peur de vous tromper, répliqua Nicolas.
– Comment ? cria le vieux gentleman le considérant des pieds à la tête ; il n’est pas Dieu possible ! Non, non, un jeune homme de bonne mine comme vous, réduit à cette extrémité ! oh ! non, non, non. »
Nicolas le salua, et, lui souhaitant le bonjour, tourna les talons.
« Un moment, dit l’autre en lui faisant signe de le suivre dans une rue de traverse pour causer plus commodément, sans crainte d’être interrompus ; qu’est-ce que vous dites là ?
– Mon Dieu ! voilà tout simplement la chose. Votre air de bonté et vos manières, si peu semblables à tout ce que j’ai rencontré jusqu’ici, m’ont arraché l’aveu que je vous ai fait, et que, pour tout au monde, je n’aurais jamais eu l’idée de faire à aucun autre inconnu dans ce désert de Londres.
– Désert ! ah ! oui, c’en est un, c’en est bien un. Certes, oui ! c’est un désert, dit le vieillard avec beaucoup de chaleur. Il fut un temps où c’était un désert aussi pour moi ! J’y suis venu pieds nus… je ne l’ai jamais oublié, Dieu merci ! et il leva son chapeau d’un air grave pour honorer le nom de Dieu qu’il invoquait. Voyons, qu’avez-vous ?… qu’est-ce que c’est ?… comment cela s’est-il fait ? dit-il en posant sa main sur l’épaule de Nicolas et remontant la rue avec lui. Je vois que vous êtes… n’est-ce pas ? et il mit le doigt sur la manche de l’habit de deuil de l’orphelin… De qui ?… dites-le moi.
– De mon père, répondit Nicolas.
– Ah ! dit le vieux gentleman avec vivacité. C’est bien triste pour un jeune homme d’avoir perdu son père. Et la mère restée veuve peut-être ? »
Nicolas répondit par un soupir.
« Avec des frères et des sœurs, n’est-ce pas ?
– Une sœur, répliqua Nicolas.
– Pauvre enfant ! pauvre enfant ! L’éducation est une grande chose, une bien grande chose… Moi, je n’en ai pas reçu : je ne l’en apprécie que mieux chez les autres. Oh ! oui, c’est une bien belle chose. Contez-moi votre histoire. Je veux tout savoir, et surtout ne croyez pas que ce soit une sotte curiosité ; non, non. »
Il y avait dans son langage un entrain si bienveillant, un mépris si complet de toutes ces réserves de convention froides et compassées, que Nicolas ne put résister à cet appel. Entre gens qui ont des qualités de cœur franches et solides, il n’y a rien qui se gagne comme la confiance et le besoin d’un épanchement réciproque. Nicolas s’y abandonna avec effusion. Il n’oublia dans son récit aucun des points importants à connaître ; il ne supprima que les noms, et glissa le plus légèrement qu’il lui fut possible sur les torts de son oncle avec Catherine. Le bon vieillard l’écoutait avec une attention soutenue, et, quand il eut fini, lui prit le bras sous son bras.
« Pas un mot de plus, pas un mot. Venez avec moi : nous n’avons pas une minute à perdre. »
En même temps, il le ramenait dans la rue d’Oxford, arrêtait un omnibus, y poussait Nicolas et montait derrière lui.
Comme il paraissait dans un état extraordinaire d’émotion et de trouble, et qu’il fermait la bouche à Nicolas, chaque fois qu’il allait parler, en lui répétant : « Pas un mot de plus, mon cher monsieur, pour rien au monde, pas un mot de plus, » Nicolas crut devoir renoncer à toute explication. Ils firent donc le voyage de la Cité sans échanger une parole ; et, plus ils avançaient, plus Nicolas était embarrassé de deviner comment il finirait l’aventure.
Une fois devant la Banque, le vieux gentleman descendit avec la même vivacité, et reprenant le bras de Nicolas, l’entraîna par la rue de Threadneedle, tourna des ruelles, enfila des passages à droite, tant qu’enfin ils aboutirent à un petit square frais et tranquille. Il le mena droit à une maison de commerce la plus propre quoique la plus antique de toute la place ; la porte n’avait pas d’autre inscription que ces mots : Cheeryble frères. Mais un coup d’œil rapide jeté par Nicolas sur des ballots déposés près de là lui fit supposer que les frères Cheeryble étaient des négociants allemands.
Là, traversant un magasin qui présentait l’apparence d’un commerce actif et prospère, M. Cheeryble, car Nicolas n’hésita pas à lui donner ce titre en voyant le respect que lui témoignaient sur son passage les employés et les commissionnaires, le conduisit dans un petit comptoir formé par des cloisons vitrées, une espèce de cage de verre, où l’on voyait assis tout frais et tout propret, comme si on l’y avait renfermé dans le temps, avant d’en poser le couvercle, sans qu’il en fût jamais sorti, un commis déjà sur l’âge, gras, joufflu, avec des lunettes d’argent et des cheveux poudrés.
« Timothée, mon frère est-il dans son cabinet ? dit M. Cheeryble avec la même douceur dans les manières que lui connaissait déjà Nicolas.
– Oui, monsieur, il y est, répondit le gros commis tournant ses lunettes vers son patron et ses yeux vers Nicolas ; mais il est avec M. Trimmers.
– Ah ! Et savez-vous pourquoi est venu M. Trimmers ?
– Il fait une souscription pour la veuve et les enfants d’un homme qui s’est tué ce matin dans les docks des Indes orientales, écrasé par une tonne de sucre.
– L’excellent homme ! dit M. Cheeryble avec enthousiasme, le brave homme ! J’ai bien des obligations à Trimmers ; c’est un de nos meilleurs amis. C’est toujours lui qui nous fait connaître une foule de cas que nous ne pourrions jamais découvrir par nous-mêmes. J’en suis bien reconnaissant à Trimmers. » Et M. Cheeryble se frotta les mains avec délices, et quand M. Trimmers vint à passer pour s’en aller, il courut à lui, l’arrêta sur le pas de la porte et le prit par la main.
« Je vous dois mille remerciements, dix mille remerciements, c’est une vraie marque d’amitié de votre part, une vraie marque d’amitié, dit M. Cheeryble l’attirant dans un coin pour n’être pas entendu. Combien y a-t-il d’enfants, et qu’est-ce que mon frère Ned a donné pour eux, Trimmers ?
– Il y a six enfants, et votre frère nous a donné cinq cents francs.
– Mon frère Ned est un brave homme, et vous aussi, Trimmers, vous êtes un brave homme, dit le vieux gentleman en lui prenant les mains dans les siennes, tout tremblant d’émotion ; inscrivez-moi aussi pour cinq cents francs, ou bien… une minute, une petite minute ! il ne faut pas que nous ayons l’air d’y mettre de l’ostentation : inscrivez-moi pour deux cent cinquante francs et Tim Linkinwater pour deux cent cinquante francs aussi. Timothée, faites une traite de cinq cents francs au nom de M. Trimmers ; que Dieu bénisse votre charité, Trimmers ! Mais venez donc dîner quelques jours de cette semaine avec nous. Vous trouverez toujours votre couvert sur la table, et des gens charmés de vous recevoir. Bonjour, mon cher monsieur… Timothée, une traite pour M. Trimmers. Écrasé par une tonne de sucre, et six pauvres enfants ! Mon Dieu, mon Dieu ! »
Toutes ces paroles étaient prononcées aussi vite que possible par M. Cheeryble, pour prévenir les remontrances amicales qu’aurait pu lui faire le collecteur de la souscription sur le chiffre élevé de son offrande ; et, pour y échapper plus sûrement, il se hâta d’emmener Nicolas, non moins ému qu’étonné de ce qu’il venait de voir et d’entendre en si peu de temps, vers la porte entr’ouverte d’un cabinet voisin.
« Frère Ned, dit M. Cheeryble, frappant à la porte avec le revers de ses doigts, et se baissant pour écouter la réponse ; êtes-vous occupé, mon cher frère ? ou avez-vous le temps que je vous dise deux mots ?
– Frère Charles, mon bon ami, répondit une voix dont l’intonation était si semblable à l’autre, que Nicolas tressaillit et fut tenté de croire que c’était la même, entrez donc tout de suite, sans frapper, et sans me faire de pareilles questions. »
En effet, ils entrèrent sans plus attendre. L’étonnement de Nicolas redoubla de plus en plus, quand il vit frère Charles échanger un salut chaleureux avec un autre vieux gentleman du même type et du même modèle, même figure, même stature, même gilet, même cravate, mêmes guêtres et mêmes culottes, enfin même chapeau blanc accroché à la muraille.
Pendant qu’ils se donnaient une poignée de main, leurs deux figures s’animaient d’un regard d’affection tendre, dont on aurait aimé l’innocence dans les traits mêmes d’un enfant, et qui chez des vieillard semblait bien plus saisissants encore. Pourtant, malgré leur ressemblance, Nicolas remarqua que le dernier était un peu plus épais que son frère. C’était, avec une légère nuance de plus d’originalité dans sa démarche et dans sa tenue, la seule différence sensible qui les distinguât. À tout prendre, c’étaient bien deux jumeaux : personne n’aurait pu s’y tromper.
« Frère Ned, dit le protecteur de Nicolas, après avoir fermé la porte, voici un jeune homme de mes amis, auquel il faut que nous venions en aide. Nous allons commencer, pour lui comme pour nous, par prendre des renseignements sur les détails qu’il m’a confiés, et s’ils se confirment, comme je n’en fais aucun doute, il faut que nous l’aidions, frère Ned.
– Mais, mon cher frère, il suffit de ce que vous me dites, répliqua l’autre : il n’est pas besoin de renseignements après vous. Ainsi nous l’aiderons ; qu’est-ce qu’il faut faire ? que demande-t-il ? où est Tim Linkinwater ? faisons-le venir pour conférer avec nous. »
Pour compléter leur ressemblance, les deux frères avaient, dans leur langage, la même chaleur et la même vivacité ; ils avaient perdu tous les deux les mêmes dents, je pense, ce qui leur donnait une prononciation uniforme ; et quand ils parlaient, ce n’était pas seulement avec cette bonhomie parfaite que donne une grande sérénité d’âme : on aurait dit qu’au banquet où les avait conviés la fortune, ils avaient choisi, dans le pudding servi sur leur table, les raisins de Corinthe les plus sucrés pour en garder dans leur bouche quelques grains qui donnaient plus de douceur à leur parole.
« Où est Tim Linkinwater ? dit le frère Ned.
– Un moment, un moment, dit le frère Charles en prenant l’autre à part. J’ai une idée, mon cher frère ; j’ai une idée ; voilà que Tim se fait vieux, et Tim a toujours été un serviteur fidèle ; et je ne crois pas que d’attendre la mort du pauvre garçon, pour lui élever un petit tombeau de famille et donner une pension à son père et à sa mère, ce fût une récompense suffisante pour ses bons et loyaux services.
– Non, non, répliqua l’autre, certainement non. Nous n’aurions pas fait la moitié de notre devoir.
– Eh bien ! si nous pouvions alléger sa besogne et le décider à aller de temps en temps coucher et prendre l’air à la campagne, ne fût-ce que deux ou trois fois la semaine (et cela serait facile, s’il voulait seulement venir à son travail une heure plus tard le matin), le vieux Tim Linkinwater rajeunirait, j’en suis sûr, et vous savez qu’il a trois bonnes année de plus que nous… Voyez-vous cela, frère Ned ? Hein ? le vieux Tim Linkinwater rajeuni ! dame ! je me rappelle avoir vu le vieux Tim Linkinwater petit garçon comme nous ! Ha ! ha ! ha ! le pauvre Tim ! »
Et les bons vieux camarades se mirent à rire ensemble aux éclats, tous deux la larme à l’œil, en pensant au vieux Tim Linkinwater.
« Mais écoutez d’abord, frère Ned, dit l’autre avec chaleur, en s’asseyant ainsi que son frère, avec Nicolas au milieu d’eux, je m’en vais vous conter tout cela moi-même, parce que le jeune homme est modeste et bien élevé, Ned ; et je ne voudrais pas lui faire recommencer son histoire tout du long, comme si c’était un mendiant, ou que nous eussions l’air de mettre en doute sa véracité. Non, non, ce ne serait pas bien.
– Non, non, répéta le frère Ned avec un signe de tête plein de gravité ; vous avez raison, mon cher frère, vous avez raison.
– C’est donc moi qui vais parler à sa place ; il me reprendra si je me trompe ; en attendant, vous verrez, frère Ned, et vous en serez touché, que son histoire nous rappelle la nôtre quand nous sommes venus tous deux, jeunes et sans amis, gagner notre premier schelling dans cette grande cité. »
Les deux jumeaux se serrèrent la main en silence, et le frère Charles raconta, avec sa simplicité familière, les détails qu’il avait recueillis de la bouche de Nicolas. Après cela la conversation fut longue, et quand elle fut terminée, il y eut une conférence secrète qui ne fut guère plus courte entre frère Ned et Tim Linkinwater dans une autre chambre. Nous devons dire, à l’honneur de Nicolas, qu’il n’avait pas passé dix minutes avec les deux frères, qu’attendri par l’expression nouvelle et répétée de leurs bontés et de leur sympathie, il lui était impossible d’y répondre autrement que par des gestes de remerciements, tant il sanglotait comme un enfant.
Si bien donc que le frère Ned et Tim Linkinwater revinrent ensemble, et Timothée à l’instant s’approcha de Nicolas et lui dit en deux mots à l’oreille (Tim n’était pas un grand bavard) qu’il avait pris son adresse dans le Strand, et qu’il passerait chez lui le soir même, à huit heures ; après quoi Timothée essuya ses lunettes, et les remit devant ses yeux pour mieux se préparer à entendre ce que les frères Cheeryble pourraient avoir encore à lui dire.
« Timothée, dit le frère Charles, vous savez que nous avons l’intention de placer ce jeune homme au comptoir. »
Le frère Ned répondit que Timothée en était prévenu, et qu’il approuvait leur résolution.
Timothée fit un signe de tête affirmatif et se redressa de manière à paraître plus gras encore et plus important que d’habitude. Il y eut ensuite un profond silence, que Timothée rompit tout à coup de l’air le plus résolu.
« Oui ; mais je ne veux pas venir, vous savez, une heure plus tard au bureau, je ne veux pas aller coucher et prendre l’air à la campagne. Non, non, ne parlons pas de campagne, ce serait joli par le temps qui court ! oui, ma foi ! Ah bien !
– Diantre d’obstiné ! dit frère Charles en le regardant sans la moindre étincelle de colère, ou plutôt avec une physionomie toute rayonnante de son attachement pour le vieux commis ; diantre d’obstiné ! Que voulez-vous dire, monsieur ?
– Je veux dire, répondit Timothée, que voici quarante-quatre ans, et pour faire ce calcul il avait la plume en main, dont il traçait dans l’air une addition imaginaire avant d’en avoir fait le total ; quarante-quatre ans au mois de mai prochain que je tiens les livres de Cheeryble frères. Tous les matins, excepté les dimanches, à neuf heures sonnantes, j’ai été là pour ouvrir la caisse ; tous les soirs, à dix heures et demie, excepté les jours du courrier étranger (parce que ces jours-là je ne pouvais pas partir avant onze heures quarante minutes), j’ai fait le tour de la maison pour m’assurer que les portes étaient fermées et les feux éteints ; je n’ai pas découché une seule fois de ma mansarde sur le derrière. Voici là, au milieu de la fenêtre, la même caisse de réséda avec les mêmes pots à fleurs, deux de chaque côté, que j’ai apportés avec moi en entrant ici. Il n’y a pas, je l’ai toujours dit et je le dirai toujours ; non, il n’y a pas dans le monde un square comme celui-ci. Quand je vous dis qu’il n’y en a pas, continua Timothée avec un redoublement d’énergie et un sérieux risible, c’est qu’il n’y en a pas. Pour le plaisir comme pour les affaires, en hiver comme en été, peu m’importe, il n’y a rien de pareil. Il n’y a pas dans toute l’Angleterre une fontaine aussi belle que la pompe de la cour ; il n’y a pas dans toute l’Angleterre une si belle vue que la vue de ma fenêtre ; tous les matins j’en ai joui avant de me faire la barbe, et par conséquent je dois la connaître. Voilà la chambre, ajouta Timothée dont l’émotion altérait un peu la voix, où j’ai couché quarante-quatre ans ; et, si cela ne vous gênait pas et ne dérangeait en rien vos affaires, c’est là que je voudrais mourir avec votre permission.
– Diantre de Tim Linkinwater ! Ne voilà-t-il pas qu’il parle de mourir, crièrent à la fois, comme de concert, les deux jumeaux en se mouchant avec violence.
– Voilà ce que j’avais à vous dire, monsieur Edwin et monsieur Charles, dit Timothée en reprenant sa pose majestueuse ; ce n’est pas le première fois que vous me parlez de me mettre à la retraite, mais que ce soit la dernière fois, je vous prie, et qu’il n’en soit plus jamais question. »
Là-dessus Tim Linkinwater se retira fièrement pour se renfermer dans sa cage de verre, de l’air d’un homme qui leur avait dit leur fait, et qui était fermement résolu à n’en rien rabattre.
Les frères échangèrent quelques coups d’œil et toussèrent une douzaine de fois avant de dire mot.
« Cela n’empêche pas, frère Ned, reprit l’autre avec chaleur, qu’il faut lui faire prendre un parti ; tant pis pour ses vieux scrupules, cela devient insupportable.
– Il aura beau dire, nous en ferons notre associé, frère Ned, et, s’il ne veut pas se rendre à l’amiable, nous l’y forcerons par la violence.
– Vous avez bien raison, répliqua l’autre frère secouant la tête comme un homme bien décidé, vous avez bien raison, mon cher frère ; s’il ne veut pas entendre raison, eh bien ! nous le ferons malgré lui, et nous lui montrerons que nous savons faire respecter notre autorité ; nous aurons une querelle avec lui, frère Charles.
– Oui, certainement, nous l’aurons, dit l’autre. Nous aurons une querelle avec Tim Linkinwater. Mais, en attendant, mon cher frère, nous retenons là notre jeune ami, pendant que sa pauvre mère et sa sœur sont peut-être inquiètes de ne pas le voir revenir. Souhaitons-lui le bonjour pour le moment ; et, tenez, mon cher monsieur, ne perdez pas cette petite boite ; et… non, non, pas un mot de remerciement, prenez garde seulement dans les rues en passant dans la foule. »
Et les deux frères se dépêchèrent de lui ouvrir la porte, tout en l’ahurissant par des paroles décousues et sans suite, comme celles-là, pour arrêter l’expression de sa reconnaissance, lui donnant des poignées de main tout le long du chemin en le reconduisant, et feignant avec très peu de succès, car ils n’étaient pas très habiles à feindre, de ne pas du tout s’apercevoir des sentiments auxquels il était en proie.
Nicolas, en effet, avait le cœur trop plein pour se montrer au dehors avant de s’être un peu remis ; enfin, il quitta le coin de la porte dans lequel il s’était tenu caché pour dominer son émotion, et il surprit, en se glissant dans la rue, les yeux des deux frères qui le regardaient à la dérobée dans un coin de la cage de verre où sans doute ils délibéraient s’ils poursuivraient sans délai l’assaut livré à Tim Linkinwater, ou si, devant une si belle défense, ils lèveraient le siège pour le moment.
De raconter le bonheur et la surprise qui vinrent animer la vivacité de miss la Creevy au récit de cette aventure, de décrire tout ce qui fut, en conséquence, ou fait, ou dit, ou pensé, ou espéré, ou prophétisé, ce serait dépasser les bornes de notre cadre et ralentir notre marche. Disons seulement, en peu de mots, que M. Timothée Linkinwater arriva à l’heure exacte de son rendez-vous ; que, malgré son originalité, malgré le soin jaloux avec lequel il veillait à ce que la libéralité sans bornes de ses patrons ne fût pas mal placée, il crut devoir leur faire sur Nicolas le rapport le plus favorable, et que, dès le lendemain, le jeune aspirant fut nommé au siège vacant dans le comptoir des frères Cheeryble, aux appointements de mille écus par an.
« Eh, qu’en dites-vous, cher frère, dit le premier protecteur de Nicolas, si nous leur louions ce petit cottage de Bow, maintenant vacant, à un prix un peu moins élevé que le prix ordinaire. Hein ! frère Ned ?
– Gratis même, dit le frère Ned. Nous sommes riches, et franchement ce serait une honte de toucher d’eux le prix d’un loyer dans l’état où ils sont. Logeons-les pour rien du tout, mon cher frère, pour rien du tout.
– Frère Ned, il vaudrait peut-être mieux demander quelque chose, reprit l’autre avec douceur, ce serait un moyen de leur faire conserver des habitudes d’économie, voyez-vous, et aussi de ne point les accabler du poids d’une reconnaissance excessive pour les obligations qu’ils croiront nous devoir. Nous pourrions mettre le loyer à quatre ou cinq cents francs, et, s’il nous était payé exactement, nous le capitaliserions de manière ou d’autre à leur profit. Je pourrais même en secret faire, à titre de prêt, une petit avance de fonds pour leur procurer un mobilier : et vous, frère Ned, vous en feriez peut-être autant de votre côté ; et si nous sommes contents d’eux, comme je l’espère, n’ayez pas peur, nous changerons le prêt en pur don, mais doucement, frère Ned, petit à petit, pour ne pas les humilier ; eh bien, qu’en dites-vous, frère ? »
Frère Ned n’eut garde de contredire d’aussi bonnes raisons ; au contraire, il eût regretté plutôt de ne pas les avoir trouvées lui-même. En moins de huit jours, Nicolas fut installé dans sa place, et Mme Nickleby avec Catherine dans leur petite maison ; que d’espérance, de mouvement, de contentement en une semaine !
Mais celle qui suivit ne fut pas moins heureuse dans le cottage ; ce fut une semaine de découvertes et de surprise ; tous les soirs, au retour de Nicolas, on avait trouvé quelque chose de nouveau. Aujourd’hui c’était un pied de chasselas, demain une marmite. Une autre fois, c’était la clef du parloir sur le devant qu’on avait repêchée au fond de la fontaine, et ainsi de suite tous les jours. Après cela, cette chambre-ci fut embellie de rideaux de mousseline ; celle-là devint presque élégante, grâce à une jalousie nouvelle ; enfin on n’aurait jamais cru possible auparavant, disait-on, d’en faire quelque chose de si joli. Ce n’est pas le tout, et miss la Creevy donc, qui était venue en omnibus passer un jour ou deux à les aider, et qui était toujours à courir après un petit paquet de papier gris, dans lequel elle avait apporté des pointes, pour les clouer avec un grand marteau, les manches retroussées jusqu’au coude, trottant partout, trébuchant à chaque marche, culbutant dans les escaliers, et se frottant la place ; et Mme Nickleby qui faisait beaucoup de bruit et peu de besogne ; et Catherine qui s’occupait sans bruit partout et s’émerveillait de toute chose ; et Smike qui entretenait le jardin à ravir, et Nicolas qui aidait et encourageait tout son monde ; enfin la paix, la joie du bonheur domestique revenues au logis, avec cette saveur piquante que communique aux plaisirs simples, et ces délices que peut seul donner à la famille, désormais réunie, le souvenir de la séparation et du malheur.
Bref, les Nickleby pauvres étaient unis et heureux, pendant que Nickleby le riche était seul et misérable.
CHAPITRE IV.
Scènes de la vie privée : affaires de famille. M. Kenwigs reçoit un choc violent, mais Mme Kenwigs ne va pas mal pour sa position.
Il pouvait être sept heures du soir, et il commençait à faire noir dans les rues étroites qui avoisinent Golden-square, quand M. Kenwigs envoya chercher une paire de gants blancs en chevreau, des meilleur marché, ceux de vingt-huit sous ; puis il choisit le plus fort ; il se trouva que c’était la main droite. Il descendit l’escalier d’un air agité mais majestueux, et se mit en devoir d’envelopper, pour l’assourdir, le bout du marteau de la porte d’entrée. Après cette opération, exécutée avec une rare élégance, M. Kenwigs tira la porte sur lui, et traversa la rue de l’autre côté pour voir l’effet. Après s’être assuré qu’il n’y avait rien de mieux dans son genre, M. Kenwigs revint sur ses pas, appela Morleena par le trou de la serrure pour qu’elle vînt lui ouvrir la porte, disparut dans la maison, et ne reparut plus.
À considérer la chose sous un point de vue philosophique, je serais bien embarrassé de vous dire pourquoi M. Kenwigs se donnait la peine d’envelopper ce marteau plutôt que celui de quelque noble ou de quelque gentleman à quatre lieues à la ronde, vu que, pour la plus grande commodité des nombreux locataires de sa maison, la porte d’entrée restait toujours ouverte, et que le marteau ne servait pas. Le premier étage, le second, le troisième avaient chacun leur sonnette particulière. Quant aux mansardes, elles ne recevaient jamais de visiteurs. Quiconque avait affaire dans le parloir de chaque appartement, n’avait qu’à y entrer tout droit ; il n’y avait pas à se tromper ; quant à la cuisine, on y descendait par un escalier particulier du sous-sol. Ainsi donc, à l’envisager sous le rapport de la nécessité ou même de l’utilité, cette cérémonie faite au marteau n’avait pas de raison d’être.
Oui, mais il n’est pas dit que l’on ne fait la toilette aux marteaux que dans un but vulgaire d’utilitarianisme : ici, par exemple. Il y a des formes polies et des cérémonies d’obligation dans le monde civilisé ; autrement, que deviendrait le genre humain ? Il retomberait à l’état de barbarie.
On n’a jamais vu une dame comme il faut accoucher, disons mieux : il ne peut y avoir d’accouchement comme il faut, sans que l’on ait ganté bien et dûment le marteau de la porte.
Or, Mme Kenwigs se rendait la justice qu’elle était une dame comme il faut.
Elle accouchait :
Donc, M. Kenwigs avait raison d’envelopper d’un gant blanc en chevreau, pas cher, le marteau désormais silencieux.
« Je ne sais pas même, dit M. Kenwigs, relevant le col de sa chemise et remontant l’escalier d’un pas grave, si je ne ferais pas bien, comme c’est un garçon, de le faire mettre dans les journaux. »
Tout en songeant à l’opportunité de cette mesure et à l’immense sensation qu’elle ne pouvait manquer de faire dans le voisinage, M. Kenwigs se rendit au salon, où une foule de petits articles de toilette du premier âge chauffaient devant le feu sur un séchoir, pendant que le docteur, M. Lumbey, faisait sauter à dada, sur ses genoux, le poupon,… entendons-nous,… le poupon de l’année dernière, pas le nouveau-né d’aujourd’hui.
« C’est un beau garçon, monsieur Kenwigs, dit le docteur Lumbey.
– Ainsi, monsieur, vous le regardez comme un beau garçon ?
– Le plus beau garçon que j’aie jamais vu de ma vie ; jamais je n’ai vu pareil poupon. »
Par parenthèse, une chose bien rassurante à penser, et qui donne un démenti formel aux frondeurs qui prétendent que l’espèce humaine est en décadence, c’est que, chaque fois qu’un enfant vient au monde, c’est toujours le dernier venu qui est le plus beau : demandez plutôt à l’accoucheur.
« Ja… mais je n’ai vu pareil poupon, dit le docteur Lumbey.
– Morleena était une jolie pouponne, remarqua M. Kenwigs, qui crut voir dans l’assertion du docteur une attaque implicite contre le reste de la famille.
– C’étaient tous de jolis poupons, » dit M. Lumbey, et il se mit à bercer l’enfant d’un air pensif. Peut-être pensait-il à ce qu’il demanderait sur le mémoire pour avoir bercé l’enfant, mais il n’y a que lui qui puisse le savoir.
Pendant cette courte conversation, miss Morleena, en sa qualité de fille aînée, appelée naturellement à représenter sa mère indisponible, s’était mise à bousculer les trois autres et à leur distribuer de bonnes taloches. Elle était infatigable, et s’y mettait de si bon cœur, que M. Kenwigs ne pouvait la voir si bonne et si raisonnable sans en verser des larmes de joie ; il ne put même s’empêcher de déclarer que, pour l’intelligence et la tenue, cette enfant-là était une véritable femme.
« Ce sera un trésor pour l’homme qu’elle épousera, monsieur, dit M. Kenwigs à demi-voix, et je suis sûr qu’elle fera quelque grand mariage, monsieur Lumbey.
– Je n’en serais pas du tout étonné, répliqua le docteur.
– Vous ne l’avez jamais vue danser, monsieur, n’est-ce pas ? » demanda M. Kenwigs.
Le docteur secoua la tête.
« Oh ! alors, dit M. Kenwigs, qui parut le plaindre de tout son cœur, vous ne savez pas ce dont elle est capable. »
Il y avait eu pendant ce temps-là un grand remue-ménage et des allées et venues continuelles d’une chambre à l’autre. La porte de l’autre pièce avait été ouverte et fermée tout doucement plus de vingt fois par minute (car il était bien recommandé de laisser Mme Kenwigs tranquille), et l’on avait fait l’exposition du poupon pour une quarantaine de députations de l’élite des amies de Mme Kenwigs, qui s’étaient réunies dans le corridor et sur le pas de la porte pour discuter l’événement dans toutes ses conséquences prévues. Bien mieux, l’intérêt s’était étendu à la rue tout entière, et on voyait des groupes de dames formés à chaque pas. Il y en avait même qui se trouvaient dans la condition intéressante où Mme Kenwigs se montrait en public pas plus tard qu’hier au soir. Toutes ces bonnes commères apportaient à la conversation le tribut de leur expérience sur ce chapitre. Deux ou trois d’entre elles se faisaient un grand honneur d’avoir prophétisé, l’avant-veille, l’heure exacte où cela se passerait. Quelques autres racontaient comment elles s’étaient doutées de la chose en voyant tout à coup M. Kenwigs devenir pâle et courir de toutes ses forces dans la rue. Enfin l’une disait une chose, l’autre une autre, mais toutes disaient quelque chose, et toutes parlaient ensemble, bien d’accord sur ces deux points : premièrement, que c’était une chose tout à fait méritoire et vraiment digne d’éloges à Mme Kenwigs d’avoir fait ce qu’elle avait fait ; puis, secondement, qu’il n’y avait pas de docteur aussi habile et aussi savant que le docteur Lumbey.
Le docteur Lumbey, au milieu de tout ce tintamarre, était donc assis, comme nous l’avons vu, dans la chambre du premier sur le devant, berçant l’enfant qu’on lui avait mis dans les bras et causant avec M. Kenwigs. C’était un gros homme d’apparence assez rustique, qui n’avait pas de col de chemise, ou peu s’en faut, et dont la barbe n’avait pas été faite depuis quarante-huit heures ; car le docteur Lumbey était très répandu et le quartier très prolifique. Aussi, dans ces deux jours, n’y avait-il pas eu moins de trois marteaux enveloppés d’un gant l’un après l’autre.
« Eh bien, monsieur ? dit M. Lumbey, ça fait six ; vous finirez, monsieur, par avoir une belle famille.
– Mais, monsieur, reprit M. Kenwigs, c’est bien assez de six.
– Bah ! bah ! bah ! dit le docteur, quel enfantillage ! ce n’est pas assez de moitié, et le docteur se mit à rire aux éclats, mais pas autant cependant qu’une dame mariée des amies de Mme Kenwigs, qui venait de sortir de la chambre de la malade pour donner de ses nouvelles et, par la même occasion, prendre un petit coup de grog à l’eau-de-vie. La plaisanterie du docteur lui parut une des meilleures qu’on eût jamais faites.
– Il est vrai, dit M. Kenwigs en prenant sur son genou sa fille cadette, qu’ils n’attendent pas après ; ils ont des espérances.
– Ah ! vraiment ! dit le docteur Lumbey.
– Et de bonnes, si je ne me trompe, n’est-ce pas ? demanda la dame mariée.
– Mais, madame, dit M. Kenwigs, ce n’est pas précisément à moi à dire ce qu’elles sont ou ce qu’elles ne sont pas ; ce n’est pas à moi à faire l’éloge d’une famille avec laquelle j’ai l’honneur de m’être allié ; et puis, en même temps, Mme Kenwigs est… Tenez ! continua brusquement M. Kenwigs en élevant la voix à mesure qu’il parlait, je ne donnerais pas leurs prétentions pour moins de deux mille cinq cents francs par tête : peut-être plus, mais certainement pas moins.
– Et c’est une jolie petite fortune, dit la dame mariée.
– Mme Kenwigs, dit le mari prenant dans la tabatière du docteur une prise de tabac, qui le fit éternuer horriblement fort, parce qu’il n’en avait pas l’habitude, Mme Kenwigs a des parents qui pourraient laisser à dix personnes deux mille cinq cents francs par tête, et ne pas être réduits à mendier leur pain pour cela.
– Ah ! je sais qui vous voulez dire, répliqua la dame mariée avec un signe de tête malin.
– Je n’ai nommé personne ; je ne veux nommer personne, dit M. Kenwigs d’un air mystérieux ; mais, par exemple, je peux dire que plusieurs de mes amis se sont trouvés ici, dans cette chambre même, avec un parent de Mme Kenwigs, qui tiendrait bien sa place dans les meilleures sociétés.
– Je me suis trouvée avec lui, dit la dame mariée lançant un coup d’œil du côté du docteur Lumbey.
– Il est naturellement bien flatteur pour mes sentiments, comme père, de voir un homme comme cela embrasser mes enfants et s’intéresser à eux. Il est naturellement très flatteur pour mes sentiments, comme homme, de connaître cet homme-là ; et, naturellement aussi, il sera très flatteur pour mes sentiments, comme époux, de lui faire part de cet événement. »
Après avoir ainsi parlé de ses sentiments, M. Kenwigs remit en place la queue blonde de sa seconde demoiselle, en lui recommandant d’être bonne fille, et de bien faire attention à ce que lui disait sa sœur Morleena.
« Je trouve, dit M. Lumbey frappé d’un enthousiasme soudain pour Morleena, que cette petite fille ressemble tous les jours davantage à sa mère.
– Là ! reprit la dame mariée ; voyez-vous ce que je dis toujours, ce que j’ai toujours dit : c’est tout son portrait ; et la dame mariée ayant ainsi tourné l’attention générale sur la demoiselle en question, profita de la circonstance pour prendre encore un coup de grog au cognac, et un bon petit coup, je vous assure.
– Oui, dit M. Kenwigs après quelques moments de réflexion, il y a une certaine ressemblance ; mais quelle femme que Mme Kenwigs avant son mariage ! Dieu de Dieu, quelle femme ! »
M. Lumbey hocha la tête de l’air le plus solennel, comme pour faire entendre que ce devait être un astre.
« On parle de fées, cria M. Kenwigs, eh bien ! moi, je n’ai jamais vu de sylphide pareille, jamais ; et des manières, donc, si enjouées et pourtant si sévères et si convenables en même temps. Je ne dis rien de sa tournure, tout le monde sait bien, continua M. Kenwigs, mais d’une voix plus basse par modestie, que ce fut sa tournure qui servit dans ce temps-là de modèle au peintre qui fit l’enseigne de la Grande-Bretagne sur la route d’Holloway.
– Mais on n’a qu’à la voir encore aujourd’hui, dit la dame mariée ; je vous demande si on dirait jamais qu’elle a six enfants ?
– On se ferait moquer de soi.
– Elle a plutôt l’air d’être sa fille, répliqua la dame mariée.
– C’est vrai, ajouta M. Lumbey, elle a bien plutôt l’air de cela. »
M. Kenwigs allait faire quelques observations encore, sans doute à l’appui de cette opinion, quand une autre dame mariée, qui venait de donner un coup d’œil dans la chambre de Mme Kenwigs pour ranimer et encourager l’accouchée, peut-être aussi pour aider à vider les assiettes, les verres et les bouteilles qui traînaient par là, passa la tête par la porte pour annoncer qu’elle venait de descendre en entendant sonner, et qu’il y avait à la porte un gentleman qui demandait à voir M. Kenwigs tout à fait en particulier.
À ces mots, l’image de son illustre parent trotta dans la cervelle de M. Kenwigs, et, sous l’influence de cette heureuse vision, il se dépêcha d’envoyer Morleena chercher tout de suite le gentleman.
« Tiens ! dit M. Kenwigs qui s’était mis en face de la porte pour jouir le premier de la vue du visiteur annoncé, c’est M. Johnson ; comment vous portez-vous, monsieur ? »
Nicolas lui donna une poignée de main, embrassa ses anciennes élèves à la ronde, remit à la garde de Morleena un gros paquet de joujoux, salua le docteur et les dames mariées, et demanda des nouvelles de Mme Kenwigs d’un ton plein d’intérêt, qui alla tout de suite au cœur de la garde occupée à faire chauffer devant le feu, dans une petite casserole, je ne sais quelle composition mystérieuse.
« J’ai mille excuses à vous faire, dit Nicolas, de venir vous voir dans un moment comme celui-ci ; mais je ne l’ai su qu’après avoir sonné, et puis mon temps est tellement pris maintenant, que j’avais peur de ne pas pouvoir revenir de quelques jours d’ici.
– Vous ne pouviez venir plus à propos, monsieur, dit M. Kenwigs ; la situation de Mme Kenwigs, monsieur, ne peut nous empêcher, j’espère, d’avoir un petit bout de conversation ensemble, vous et moi.
– Vous êtes bien bon, » dit Nicolas.
Nouvel incident. Encore une dame mariée qui vient donner l’importante nouvelle que le poupon a commencé à téter comme un homme ; sur quoi les deux autres dames mariées déjà nommées se précipitent tumultueusement dans la chambre à coucher pour voir si c’est possible.
« Je vous disais donc, reprit Nicolas, qu’avant de quitter la province où j’étais resté quelque temps, je me suis chargé d’une commission pour vous.
– Ah ! vraiment, dit M. Kenwigs.
– Et je regrette, reprit Nicolas, d’avoir déjà passé quelques jours à Londres sans trouver le moment de m’en acquitter.
– Il n’y a pas grand mal à cela, dit M. Kenwigs ; ce n’est pas comme une omelette qu’il faut servir toute chaude… Une commission de la province ! dit M. Kenwigs ruminant en lui-même, voilà quelque chose de curieux. Je ne connais personne en province.
– Miss Petowker, continua Nicolas.
– Ah ! c’est donc d’elle, dit M. Kenwigs ; ah ! bien, Mme Kenwigs sera bien aise de savoir de ses nouvelles. Henriette Petowker ! n’est-ce pas bien singulier que vous vous soyez ainsi rencontrés en province ; eh bien ? »
En l’entendant prononcer le nom de leur ancienne bonne amie, les quatre demoiselles Kenwigs vinrent se mettre en rond autour de Nicolas, les yeux et la bouche tout grands ouverts pour mieux entendre. M. Kenwigs lui-même montrait quelque curiosité, quoique paisible et sans défiance.
« Ma commission, dit Nicolas avec un peu d’hésitation, intéresse les affaires de famille.
– Oh ! c’est égal, dit Kenwigs regardant du coin de l’œil M. Lumbey, qui enrageait d’avoir toujours sur les genoux le petit Kenwigs, sans que personne vint le débarrasser du précieux fardeau dont il avait eu l’imprudence de se charger. Vous pouvez parler, il n’y a ici que des amis. »
Nicolas toussa deux ou trois fois et parut avoir de la peine à se mettre en train.
« C’est à Portsmouth qu’elle est, Henriette Petowker ? demanda M. Kenwigs.
– Oui, répondit Nicolas, ainsi que M. Lillyvick. »
M. Kenwigs devint pâle, cependant il se remit bientôt. « Voilà encore, dit-il, une singulière coïncidence.
– C’est lui, dit Nicolas, qui m’a chargé d’une commission pour vous. »
M. Kenwigs sembla renaître. L’oncle, connaissant la situation délicate de sa nièce, les envoyait prier sans doute de lui donner des détails particuliers. Oui, c’est cela, c’était bien aimable de sa part, on le reconnaissait bien là.
« Il m’a prié d’abord de vous exprimer toute sa tendresse, dit Nicolas.
– Je lui en suis bien reconnaissant, je vous jure. Votre grand-oncle Lillyvick, mes enfants ! cria M. Kenwigs expliquant d’un air aimable aux petites filles le message de leur excellent oncle.
– Toute sa tendresse, reprit Nicolas ; et de vous dire qu’il n’avait pas eu le temps de vous écrire, mais qu’il était marié avec miss Petowker. »
M. Kenwigs sauta de sa chaise avec une figure pétrifiée, saisit la cadette par sa queue et se cacha la face dans son mouchoir. Morleena tomba toute roide sur la chaise de sa petite sœur, absolument comme elle avait vu faire à sa mère quand elle se trouvait mal ; les deux autres petites Kenwigs poussèrent des cris d’effroi.
« Mes enfants, mes petits-enfants, frustrés, dépouillés, floués ! s’écria M. Kenwigs, avec des gestes si violents, qu’en tirant, sans le savoir, la queue blonde de sa cadette, il l’enleva sur la pointe du pied, et la retint pendant quelques secondes dans cette attitude. Infâme brute ! traître !
– Entendez-vous le vilain homme, cria la garde d’un ton de colère, qu’est-ce qu’il veut donc avec tout ce beau tapage ?
– Taisez-vous, femme, dit M. Kenwigs en courroux.
– Je ne veux pas me taire, moi, répliqua la garde ; c’est à vous à vous taire, malheureux ! N’avez-vous pas plus d’égards que cela pour votre nouveau-né ?
– Non, non, répond M. Kenwigs.
– Vous n’en êtes que plus coupable, reprit la garde. Fi ! monstre dénaturé que vous êtes.
– Non, qu’il meure ! cria M. Kenwigs emporté par la colère, qu’il meure ! Il n’y a pas d’espérance à attendre, il n’y a pas de succession à faire ; nous n’avons pas besoin de nouveau-nés ici. Je m’en moque bien ! qu’on les emporte, qu’on les porte à l’hôpital des enfants trouvés ! »
Après cette terrible explosion, M. Kenwigs se rassit sur sa chaise, bravant la garde, qui se dépêcha de courir dans la chambre voisine pour ramener sur ses pas un flot de respectables dames, leur déclarant que M. Kenwigs venait sans doute d’être pris d’une attaque de folie furieuse, vu qu’il blasphémait contre ses enfants.
Les apparences n’étaient certainement que trop favorables à la supposition de la garde. La véhémence et l’énergie que M. Kenwigs venait de mettre dans ses paroles, le soin qu’il avait pris pourtant de les comprimer de toutes ses forces pour empêcher ses lamentations de parvenir jusqu’aux oreilles de Mme Kenwigs, tout cela lui avait fait monter le sang à la tête et rendu la face toute bleue, sans compter que l’émotion des couches de sa femme et les petits coups répétés d’une grande variété de liqueurs cordiales un peu fortes, qu’il avait prises, contre son habitude, pour célébrer un si beau jour, avaient gonflé et dilaté ses traits d’une façon tout à fait extraordinaire. Cependant Nicolas et le docteur, d’abord témoins impassibles de cette scène, où ils ne savaient pas bien si M. Kenwigs ne jouait pas la comédie, étant intervenus pour expliquer la cause trop légitime de son emportement, l’indignation des respectables dames fit place à la pitié, et elles le supplièrent avec beaucoup de sensibilité d’aller tranquillement se coucher.
« Après toutes les attentions, dit M. Kenwigs promenant autour de lui un regard douloureux, toutes les attentions que j’ai eues pour cet homme-là, les huîtres que je lui ai données à manger, les pintes d’ale que je lui ai données à boire, ici-même !
– Oui, c’est navrant ! c’est indigne ! nous le savons bien, dit une des dames mariées ; mais vous devez songer à votre chère et digne femme.
– Oui, oui, et à tout ce qu’elle a souffert ! crièrent ensemble une foule de voix. Allons ! montrez-vous un brave homme.
– Et les cadeaux qu’on lui a faits ! recommença M. Kenwigs ne pouvant s’arracher au souvenir de son malheur, et les pipes ? les tabatières ?… une paire de galoches en caoutchouc, qui m’avait coûté six francs six sous.
– Ah ! il ne faut pas penser à cela ; c’est trop douloureux, cria le chœur des dames ; mais, allez, n’ayez pas peur, il le payera ! »
M. Kenwigs regarda les dames d’un air sérieux, pour voir si elles parlaient au propre ou au figuré. Il aurait mieux aimé qu’on le payât sans figure, puis il finit par ne rien dire, et reposant sa tête sur sa main, s’affaissa dans une espèce d’assoupissement.
Alors les matrones remirent sur le tapis la nécessité de conduire à son lit le bon gentleman. Demain, il serait tout à fait mieux ; elles savaient bien, par expérience, comment cela se passe chez les hommes, quand ils voient leur femme dans l’état de Mme Kenwigs. M. Kenwigs n’avait que faire d’en rougir ; cela lui faisait au contraire beaucoup d’honneur. Ces dames voyaient son trouble avec plaisir ; elle en étaient bien aises, c’était la marque d’un bon cœur ; l’une d’elles fit même observer à ce propos, que son mari, en pareille occasion, perdait presque toujours la tête, tant il était tourmenté, et que la fois qu’elle accoucha de son petit Jeannot, le père fut près d’une semaine avant de revenir à lui. Pendant tout ce temps-là il ne faisait que crier : « Est-ce un garçon ? est-il bien vrai que c’est un garçon ? » si bien que cela fendait le cœur de tous ceux qui l’entendaient.
À la fin, Morleena, qui avait tout à fait oublié qu’elle s’était trouvée mal, en voyant que personne n’y faisait attention, vint annoncer qu’il y avait une chambre prête pour son père désolé ; et M. Kenwigs, après avoir presque étouffé ses quatre filles dans ses embrassements énergiques, accepta le bras du docteur d’un côté, le secours de Nicolas qui le soutenait de l’autre, et se laissa conduire un étage plus haut dans une chambre à coucher préparée pour la circonstance.
Ce ne fut qu’après l’avoir vu bien endormi, et l’avoir entendu ronfler de la manière la plus satisfaisante, après avoir ensuite présidé à la distribution des joujoux entre toutes les petites Kenwigs, à la joie de leur cœur, que Nicolas se retira. Les matrones s’écoulèrent aussi l’une après l’autre, à l’exception de six ou huit amies intimes, bien décidées à passer la nuit ; les lumières disparurent graduellement dans les maisons du voisinage. On publia un dernier bulletin qui apprit au public que Mme Kenwigs était aussi bien qu’elle pouvait être, et enfin on laissa toute la famille se livrer au repos.
CHAPITRE V.
Progrès de Nicolas dans les bonnes grâces des frères Cheeryble et de M. Timothée Linkinwater. Les frères donnent un banquet à l’occasion d’un grand anniversaire. Nicolas, en rentrant chez lui après la fête, reçoit des lèvres de Mme Nickleby une importante et mystérieuse confidence.
Sans doute le square où était situé le comptoir des frères Cheeryble ne répondait pas entièrement aux espérances extravagantes qu’un étranger aurait pu en concevoir d’après les dithyrambes et les panégyriques de Tim Linkinwater ; mais ce n’en était pas moins, pour être au cœur du centre des affaires, dans une ville comme Londres, un petit coin qui valait son prix. Il y avait dans le voisinage plus d’un grave personnage qui lui gardait une place honorable dans ses souvenirs reconnaissants, quoiqu’il n’y eût personne qui eût le droit de faire remonter plus haut cette reconnaissance, et qui portât plus ce square favori dans son cœur que l’enthousiaste Timothée.
Et qu’on n’aille pas croire, parce qu’on est accoutumé à voir sous ses yeux tous les jours la gravité aristocratique de Grosvenor-Square, les airs de douairière froide et stériles de Fiteroy-Square, ou encore les allées sablées et les bancs de jardin si élégants des squares de Russell et d’Easton ; qu’on n’aille pas croire que l’affection de Tim Linkinwater ou des autres partisans de cette localité fût soutenue et excitée par quelque association d’idées rafraîchissantes, avec un feuillage par exemple, même sombre, ou avec un gazon, même rare et maigre, non ; il n’y avait dans le square de la Cité pas d’autre enclos que le petit treillage autour de la lanterne de gaz au milieu de la place, ni d’autre gazon que le chiendent qui pousse au pied. C’est un petit endroit tranquille, peu fréquenté, retiré même, favorable aux méditations mélancoliques, aux rendez-vous à long cours ; on y voit de tous côtés se promener de long en large, chacun à son tour, tous les gens qui viennent y croquer le marmot, éveillant les échos au bruit de leurs pas monotones sur les pavés usés par le temps ; on les voit, pour se distraire, commencer par compter les fenêtres, et puis finir par compter les briques de toutes les grandes et silencieuses maisons qui l’entourent. En hiver, la neige y reste encore volontiers longtemps après qu’elle s’est fondue dans les rues et sur les routes ; en été, le soleil s’en tient à distance respectueuse, et ne lui envoie qu’avec discrétion quelques-uns de ses gais rayons, gardant sa chaleur brûlante et toutes ses splendeurs pour des places plus bruyantes et moins imposantes.
Celle-ci est si paisible que vous pourriez y entendre le tic tac de votre montre quand vous vous arrêtez un moment à respirer le frais dans son atmosphère réfrigérante. Il y règne un bourdonnement lointain, non pas de moucherons, mais des voitures de la Cité ; c’est le seul bruit qui trouble sa solitude. Le facteur harassé se repose en passant contre le poteau du coin, où il trouve une chaleur douce, mais non pas brûlante, quand ailleurs tout rôtit au soleil. Il laisse flotter languissamment à l’air son tablier blanc ; sa tête retombe peu à peu sur sa poitrine, ses yeux luttent longtemps avant de se fermer tout à fait, mais il finit lui-même par céder à l’influence soporifique de cette latitude, et se livre insensiblement au sommeil. Puis, en se réveillant, il tressaille tout à coup et recule quelques pas en arrière, les yeux fixés devant lui avec une expression de surprise étrange. Qu’est-ce donc qu’il regarde, est-ce un faiseur de tours ou un petit garçon qui joue à la poquette ? Est-ce un spectre qui lui apparaît ? Est-ce un orgue qui frappe ses oreilles ? Non, c’est quelque chose de bien plus extraordinaire : il voit un papillon sur la place, un vrai papillon, un papillon en vie, qui s’est égaré, le malheureux, loin du suc des fleurs, pour venir voltiger sur les piques en fer qui couronnent la grille poudreuse des sous-sols.
Mais, s’il n’y avait pas au dehors de grands sujets de distraction ou d’observation pour Nicolas chez les frères Cheeryble, il n’en manquait pas au-dedans pour l’amuser et l’intéresser vivement. Là, il ne se trouvait presque pas un objet, animé ou inanimé, qui ne rappelât pour sa part la méthode scrupuleuse et l’exactitude parfaite de M. Timothée Linkinwater. Aussi ponctuel que la pendule du bureau, le meilleur régulateur de Londres, selon lui, après l’horloge d’une vieille église inconnue, cachée dans un coin, près de là (car Timothée ne voulait pas croire à la perfection tant vantée de l’horloge des Horse-guards, il la regardait comme une fiction ridicule inventée par la jalousie des beaux messieurs de ce quartier élégant), le vieux caissier observait dans le retour des plus minces travaux du jour, comme dans l’arrangement des plus minces objets de son petit cabinet, un ordre précis et régulier. C’eût été réellement une cage de verre destinée à recouvrir des curiosités de prix qu’elle n’eût pas été mieux rangée. Le papier, les plumes, l’encre, la règle, les pains à cacheter, la cire, la poudrière, le peloton de fil, la boîte d’allumettes, le chapeau de Timothée, les gants de Timothée pliés avec un soin scrupuleux, l’habit numéro un de Timothée pendu au mur comme un autre lui-même, tout avait sa place fixe, mesurée à un pouce près. Après la pendule incomparable, il n’y avait pas au monde un instrument aussi sûr, aussi irréprochable que le petit thermomètre accroché derrière la porte. Il n’y avait pas non plus dans tout l’univers un oiseau qui eût des habitudes aussi méthodiques, aussi régulières que le merle aveugle qui passait là sa vie à rêver et à sommeiller dans une bonne grande cage ; malheureusement il avait perdu la voix, par suite de son grand âge, bien des années avant que Timothée en eût fait l’emplette. Il n’y avait pas dans tous les recueils d’anecdotes une histoire aussi intéressante que celle de l’acquisition qu’en avait faite Timothée. Il fallait l’entendre raconter comment, par compassion pour les souffrances de cet oiseau presque mort d’inanition, il l’avait acheté dans l’intention charitable de terminer sa malheureuse existence ; comment il avait pris le parti d’attendre trois jours pour voir si ce petit meurt-de-faim reviendrait à l’existence ; comment, au bout de vingt-quatre heures, il avait donné signe de vie ; comment il se ranima, reprit son appétit et sa bonne mine, petit à petit, au point de devenir, qui l’eût cru ! « tel que vous le voyez, monsieur, » disait Timothée en jetant avec orgueil un coup d’œil sur la cage. Et puis, il fallait voir quand Timothée, d’un ton mélodieux, lui criait : « Dick, » comme Dick, jusque-là immobile et sans vie, un vrai merle empaillé, ou une imitation de merle en bois assez grossière, faisait tout à coup trois petits sauts pour venir passer son bec au travers des barreaux de sa cage, et tourner du côté de son vieux maître sa tête sans regard ! et qui peut dire quel était alors le plus heureux, de l’oiseau ou de Tim Linkinwater ?
Ce n’était pas là tout. La bienveillance des bons frères se lisait partout dans les moindres détails de la maison. Les commis et les facteurs étaient de solides gaillards dont la mine faisait plaisir à voir. Au milieu des affiches maritimes et des annonces de bateaux à vapeur en partance, qui décoraient les murs du comptoir, se trouvaient des projets de maisons de secours, des rapports d’établissements charitables, des plans d’hospices et d’hôpitaux à fonder. Cela n’empêchait pas qu’on voyait pendus à la cheminée deux sabres et une espingole, pour faire peur aux voleurs ; mais il faut dire que les deux sabres étaient émoussés et ébréchés et que l’espingole était rouillée dans l’âme. Partout ailleurs, en voyant en étalage cet épouvantail innocent, on n’aurait pu s’empêcher d’en rire ; mais, là, il semblait que même les armes offensives, les instruments de la violence, s’étaient soumis à l’influence pacifique qui régnait en ces lieux pour se transformer en emblèmes de miséricorde et de pardon.
Telles furent les impressions qui frappèrent vivement l’esprit de Nicolas le matin même du jour où il vint prendre possession du tabouret vacant, et où il promena autour de lui des yeux plus libres et plus satisfaits qu’il n’avait fait depuis longtemps. Sans doute ce fut pour lui un stimulant pour son énergie, un aiguillon pour son courage, car, pendant les deux premières semaines, il se leva plus matin et se coucha plus tard pour consacrer toutes ses heures de liberté à l’étude des mystères de la tenue des livres et des autres règles de comptabilité commerciale. Il s’y appliqua avec tant de suite et de persévérance, que, malgré son ignorance antérieure de ces connaissances spéciales, il y fit de grands progrès. Jusque-là la science du commerce s’était bornée pour lui, dans sa pension, à l’énoncé de deux ou trois nombres d’une longueur démesurée, sur un cahier d’arithmétique, décoré, pour flatter l’œil des parents, de l’effigie d’un gros cygne que la main du maître d’écriture s’était surpassée à dessiner en contours élégants ; néanmoins, au bout d’une quinzaine de zèle et de patience, il se trouva en état de confier à M. Linkinwater ses espérances de succès et de réclamer de lui la promesse qu’il lui avait faite de l’associer désormais à ses travaux sérieux.
Il faisait beau voir Tim Linkinwater prendre doucement un registre massif et un volumineux journal, les tourner et les retourner avec complaisance, en essuyer amoureusement la poussière, et sur le dos et sur la tranche, en ouvrir çà et là les feuillets, et reposer sur ces lignes de comptes, belles, pures et sans taches, des yeux où l’orgueil le disputait à un sentiment de regret douloureux.
« Quarante-quatre ans au mois de mai prochain ! dit Timothée ; que d’autres registres depuis ce temps-là ! quarante-quatre ans ! »
Timothée referma son grand livre.
« Allons, allons, dit Nicolas, je brûle de commencer. »
Tim Linkinwater secoua la tête d’un air de reproche. M. Nickleby n’avait pas assez le sentiment de la difficulté et de l’importance de la tâche qu’il entreprenait là. S’il allait faire quelque erreur, bon Dieu ! Une rature !
Que la jeunesse est aventureuse ! vraiment on ne comprend pas quelquefois les hardiesses auxquelles elle est capable de se porter. Quand je pense que, sans prendre seulement la précaution de bien s’asseoir sur son tabouret, point du tout, en se mettant à son aise, debout à son pupitre, le sourire sur les lèvres (ceci est positif, M. Linkinwater l’a vu, et il n’en revenait pas, il l’a assez souvent répété depuis), Nicolas trempa sa plume dans l’encrier vis-à-vis, et la plongea, le téméraire ! dans les livres de Cheeryble frères.
Tim Linkinwater en pâlit, et, se tenant assis en équilibre sur les deux pieds de devant de son tabouret, penché sur Nicolas, il le regardait par-dessus l’épaule sans cesser seulement de souffler, tant il le suivait avec inquiétude. Frère Charles et frère Ned entrèrent l’un après l’autre dans le bureau ; mais Tim Linkinwater, sans se retourner pour les voir, leur fit de la main un signe d’impatience, pour qu’ils eussent à observer le plus profond silence, pendant que ses yeux, tendus et inquiets, suivaient dans tous ses mouvements le bec de la plume novice.
Les deux frères étaient là à regarder ce tableau, la figure riante ; mais Tim Linkinwater ne riait pas, lui ; il ne remuait seulement pas. Enfin, au bout de quelques minutes, il reprit sa respiration avec une espèce de long soupir, et, toujours en équilibre sur son tabouret, sans changer de position, il jeta un coup d’œil à la dérobée sur frère Charles, lui montrant secrètement Nicolas du bout de sa plume, et fit, d’un air grave et décidé, un signe de tête satisfait qui voulait dire clairement : « Il ira. »
Frère Charles y répondit par le même signe de tête, et échangea un bon gros sourire avec frère Ned ; mais justement Nicolas s’arrêta en ce moment, pour passer à une autre page, et Tim Linkinwater, incapable de contenir plus longtemps sa joie, descendit de son tabouret et saisit avec ravissement son jeune ami par la main.
« C’est lui qui a fait cela, dit Timothée se retournant vers ses patrons et remuant la tête d’un air de triomphe. Ses grands B et ses grands D sont exactement comme les miens ; il pointe tous ses I et barre tous ses T à mesure qu’il écrit. Il n’y a pas dans toute la ville de Londres un jeune homme de sa force, ajouta-t-il en donnant une tape sur l’épaule de Nicolas ; il n’y en a pas. Qu’on ne dise pas non. La Cité n’a pas son égal, je l’en défie, la Cité. »
En jetant ainsi le gant à la Cité, Tim Linkinwater frappa sur le pupitre un coup si vigoureux dans son entraînement, que le vieux merle en tomba tout effaré de son perchoir, et rompit son mutisme pour pousser un faible croassement dans le paroxysme de son étonnement.
« Bravo ! Tim, bravo ! cria frère Charles, presque aussi enchanté que Timothée lui-même, et battant des mains de bon cœur : je le savais bien, moi, que notre jeune ami ferait des efforts pour réussir, et je ne doutais pas de son prochain succès. N’est-ce pas que je vous l’ai dit souvent, frère Ned ?
– Oui, mon cher frère, c’est vrai. Et vous aviez bien raison. Tim Linkinwater est hors de lui, mais son émotion est légitime, très légitime. Tim est un joli garçon. Tim Linkinwater, oui, monsieur, vous êtes un joli garçon.
– Mais voyez donc comme c’est agréable ! dit Timothée sans faire attention à cet éloge personnel et en détournant ses lunettes du registre pour les diriger sur les deux frères. Voyez comme c’est agréable ! Croyez-vous que je ne me suis pas souvent demandé avec inquiétude ce que deviendraient après moi ces livres-là ? Croyez-vous que je n’ai pas souvent pensé que, quand je n’y serais plus, les choses pourraient bien aller ici tout de travers ? Mais maintenant, continua-t-il en désignant du doigt Nicolas, maintenant, avec quelques leçons que je lui donnerai encore, je suis tranquille. Les affaires iront leur train quand je serai mort tout comme de mon vivant ; rien de changé, et j’emporterai la satisfaction de savoir qu’il n’y aura jamais eu de livres, jamais, non, jamais, comme les livres de Cheeryble frères. »
Après cette explosion de sentiments, M. Linkinwater ne retint plus un rire superbe, provoquant, à l’adresse des cités de Londres et de Westminster ; puis il retourna tranquillement à son pupitre, reporter à la colonne des dizaines le nombre soixante-seize, qu’il avait retenu sur la colonne précédente, et continua ses comptes comme si de rien n’était.
« Tim Linkinwater, monsieur, dit le frère Charles, donnez-moi la main, monsieur. Que je vous voie vous occuper d’autre chose avant d’avoir reçu nos compliments et nos vœux pour votre anniversaire ! Que Dieu vous garde, Timothée, que Dieu vous garde !
– Mon cher frère, dit l’autre saisissant la main de Timothée, Linkinwater a l’air plus jeune de dix ans qu’à son dernier anniversaire.
– Frère Ned, mon bon ami, reprit l’autre, je vais vous dire : Je suis sûr que Tim Linkinwater est né à l’âge de cent cinquante ans, mais qu’il redescend tout doucement jusqu’à vingt-cinq, car il a un an de moins tous les ans, le jour de son anniversaire.
– C’est cela, frère Charles, c’est bien cela. Il n’y a pas l’ombre d’un doute.
– Rappelez-vous, Tim, dit frère Charles, que nous dînons aujourd’hui à cinq heures et demie, au lieu de deux heures. Vous savez que, le jour de votre anniversaire, nous changeons toujours notre heure. Monsieur Nickleby, mon cher monsieur, vous serez des nôtres. Tim Linkinwater, donnez-moi votre tabatière comme un souvenir, pour mon frère Ned et pour moi, du plus fieffé et du plus dévoué coquin que nous aimions tous les deux, et recevez celle-ci en échange comme un faible gage d’estime et de respect de notre part ; surtout, nous vous défendons de l’ouvrir avant de vous coucher, et de jamais nous en reparler, ou je tue le merle. Chien de merle, va ! il y a plus de six ans qu’il percherait dans une cage en or, pour peu que cela lui eût fait plaisir à lui ou à son maître. À présent, frère Ned, mon cher ami, me voilà prêt. À cinq heures et demie, rappelez-vous bien, monsieur Nickleby ! Tim Linkinwater, ayez bien soin, monsieur, que M. Nickleby ne l’oublie pas. Me voilà, frère Ned. »
Et les deux jumeaux, toujours jasant, toujours riant pour éviter, selon leur habitude, les remerciements qu’ils auraient à essuyer de la reconnaissance des autres, se mirent à trotter ensemble, bras dessus bras dessous, charmés d’avoir laissé dans les mains de Tim Linkinwater une riche tabatière en or, contenant un billet de banque qui valait bien dix fois la tabatière.
À cinq heures et quart arriva, selon l’usage antique et solennel, la sœur de Tim Linkinwater, aussi ponctuelle que son frère. Aussitôt commencèrent, entre elle et la vieille gouvernante, des explications à n’en plus finir relativement au bonnet de la sœur de Timothée : elle l’avait pourtant bien envoyé par un petit commissionnaire ; elle l’avait vu partir de la maison garnie où elle prenait sa pension ; comment se faisait-il qu’il ne fût pas encore arrivé ? elle l’avait bien emballé dans un carton, enveloppé le carton d’un mouchoir, et passé le mouchoir au bras du petit garçon. Ce n’est pas tout : elle avait bien mis l’adresse de sa destination, tout au long, sans abréviation, au dos d’une vieille lettre, et elle n’avait pas manqué de menacer le petit drôle d’une foule de punitions horribles, dans le cas de faire frémir la nature humaine, s’il ne la portait pas au galop, sans s’amuser à flâner en route. La sœur de Tim Linkinwater se lamentait : la gouvernante la plaignait, et toutes deux avançaient la tête par la fenêtre du second étage, pour regarder si elles ne verraient rien venir. Ce n’était pas beaucoup la peine, car elles ne l’auraient pas plutôt vu venir qu’il aurait déjà tourné le coin de la rue, à cinq minutes de la maison. Mais voilà qui est plus fort : tout à coup, au moment où elles s’y attendaient le moins, elles voient précisément, dans la direction opposée, apparaître le commissionnaire portant avec beaucoup de précaution le précieux carton ; il était tout essoufflé et hors d’haleine, la figure toute rouge de l’exercice violent auquel il venait de se livrer. Ce n’est pas étonnant ; il avait commencé par prendre l’air derrière un fiacre qui allait au bout de la ville, puis en revenant il avait suivi deux polichinelles et n’avait pas voulu quitter les faiseurs de tours, avant de les voir rentrer chez eux avec leurs échasses. Enfin le bonnet était arrivé en bon état. C’était une consolation : on avait encore celle de n’être pas obligé de le gronder, à quoi bon ? Le petit garçon s’en retourna donc gaiement, et la sœur de Tim Linkinwater descendit se présenter à la compagnie, juste cinq minutes après que la pendule infaillible de son frère eut sonné la demie.
La compagnie se composait des frères Cheeryble, de Tim Linkinwater, d’un ami de Timothée au visage vermeil couronné de cheveux blancs (c’était un commis de la Banque en retraite), enfin de Nicolas, dont on fit la présentation en règle à la sœur de Tim Linkinwater avec les formes les plus graves et les plus solennelles. Les convives étant donc au complet, frère Ned sonna pour demander le dîner ; on vint annoncer qu’il était servi ; il s’empara du bras de la sœur de Tim Linkinwater, pour la conduire dans la salle à manger, où le couvert était mis avec une certaine cérémonie. Puis frère Ned prit le haut bout, frère Charles lui fit vis-à-vis ; la sœur de Tim Linkinwater à la gauche du frère Ned ; Tim Linkinwater à la droite ; un gros maître d’hôtel déjà ancien, gros rougeaud à jambes courtes, se mit à son poste derrière le fauteuil de frère Ned, où il se tenait fixe, immobile, sauf quelques signes télégraphiques de sa main droite, pour se préparer à découvrir les plats avec une élégante dextérité.
« Frère Charles, dit Ned, commençant le benedicite : « Pour ces biens et tous ceux que nous vous devons… »
« Seigneur, faites que nous vous soyons fidèlement reconnaissants, » acheva frère Charles.
Aussitôt le maître d’hôtel apoplectique enleva rapidement le couvercle de la soupière, et passa tout de suite de son immobilité majestueuse à une activité violente.
La conversation devint animée, et il n’y avait pas de danger que la bonne humeur des glorieux jumeaux la laissât dépérir, car ils mettaient tout le monde en train : aussi la sœur de Tim Linkinwater, dès le premier verre de champagne, se lança-t-elle dans un long récit bien détaillé de la vie de son frère, dès son bas âge, tout en prenant la précaution de commencer par rappeler qu’elle était de beaucoup la cadette de Timothée, mais qu’elle avait recueilli ces faits dans les traditions de la famille, qui en avait conservé et perpétué le souvenir. Après cette biographie, frère Ned y ajouta malicieusement un détail oublié, à savoir qu’il y avait trente-cinq ans, Tim Linkinwater avait été véhémentement soupçonné d’avoir reçu un billet doux, et que des renseignements, il est vrai un peu vagues, l’avaient accusé à cette époque de s’être laissé voir au bas de Cheapside donnant le bras à une vieille fille extrêmement jolie. Jugez si cette imputation fut accueillie par une explosion d’éclats de rire ; on alla jusqu’à prétendre que Tim Linkinwater n’avait pu s’empêcher de rougir, et, sommé de s’expliquer, au nom de la morale publique, il y répondit par une dénégation formelle. « Mais, d’ailleurs, ajouta-t-il, quand ce serait vrai, où serait le mal ? » Cette défense équivoque redoubla le rire éclatant du commis de la Banque en retraite, qui jura ses grands dieux qu’il n’avait jamais entendu de réponse plus amusante de sa vie, et que Tim Linkinwater n’en ferait pas de longtemps qui fît oublier celle-là.
La gaieté de cette petite fête n’empêcha pas les bons frères d’évoquer un souvenir plus grave à l’occasion de ce jour anniversaire où se mêlaient pour eux le plaisir et la peine. Nicolas se sentit ému à la fois et du sujet de l’incident et de la manière simple et franche dont ils satisfirent à ce pieux devoir. Quand on eut ôté la nappe et mis en circulation les flacons, il se fit un profond silence, et la face joyeuse des frères Cheeryble prit une expression, je ne dirai pas de tristesse, mais de regret sérieux, peu ordinaire dans un festin. Nicolas, frappé de ce changement subit, ne savait où en chercher la cause, lorsque tous deux se levèrent ensemble, et que celui qui occupait le haut bout de la table, s’inclinant vers l’autre, lui dit à voix basse, comme pour montrer que c’était à lui seul que s’adressaient ses paroles :
« Frère Charles, mon brave et cher camarade, ce jour nous ramène tous les ans un autre souvenir qui ne doit jamais être oublié, qui ne peut jamais être oublié, ni de vous, ni de moi. Le même jour, qui nous a donné un ami si fidèle, si excellent, si incomparable, nous a ravi à tous deux la meilleure, la plus tendre des mères. Plût à Dieu qu’elle eût assez vécu pour voir aujourd’hui notre prospérité et la partager avec nous ! Plût à Dieu que nous eussions pu lui faire connaître toute l’étendue de notre affection pour elle au sein de la fortune, comme nous avons essayé de le faire dans la pauvreté de notre première jeunesse ! mais Dieu ne l’a pas voulu. Mon cher frère, à la mémoire de notre mère !
– Braves gens ! pensa Nicolas ; et dire que parmi les personnes de leur rang, il y en a je ne sais combien qui, les connaissant comme ils les connaissent, ne voudraient pas pour tout au monde les inviter à dîner, parce qu’il mangent avec leurs couteaux et ne sont jamais allés au collège ! »
Mais on n’avait pas le temps de philosopher, car la gaieté avait repris son tour, et le flacon de porto se trouvant bientôt vide, frère Ned tira la sonnette : le maître d’hôtel ne tarda pas à reparaître.
« David, dit frère Ned.
– Monsieur ? répondit le maître d’hôtel.
– Une bouteille de tokay, David, pour boire à la santé de M. Linkinwater. »
À l’instant même, par un trait d’habileté qui était en possession, depuis plusieurs années, de faire l’admiration générale de la société, le maître d’hôtel apoplectique, ramenant sa main gauche, cachée derrière le bas de son dos, la montra munie de la bouteille demandée, avec le tire-bouchon déjà planté au cœur. Il la déboucha d’un seul coup et plaça la fameuse bouteille et son bouchon devant son maître, avec la gravité d’un homme qui sait rendre justice à son adresse.
« Ah ! dit frère Ned commençant par examiner d’abord le bouchon, puis remplissant son verre, pendant que le maître d’hôtel continuait de se donner des airs aimables et généreux, comme si les vins lui appartenaient en propriété, mais qu’il fût bien aise d’en faire les honneurs à la société, il n’a pas mauvaise mine, David.
– Je crois bien, répliqua David ; vous auriez bien de la peine à trouver ailleurs un verre de ce vin-là, et M. Linkinwater le sait bien. Savez-vous que ce vin-là a été mis en bouteille le jour où M. Linkinwater est venu célébrer ici son premier anniversaire ? Oui, messieurs, c’est ce jour-là même qu’il a été mis en bouteille.
– Non, David, non, dit frère Charles.
– C’est moi qui l’ai enregistré moi-même au chapitre des vins, s’il vous plaît, dit David du ton d’un homme sûr de lui. Il n’y avait pas plus de vingt ans, monsieur, que M. Linkinwater était ici, quand on a mis en bouteille cette pièce de tokay.
– David a raison, frère Charles, dit Ned. Je me le rappelle comme lui. Tout le monde est-il ici, David ?
– Oui, monsieur, les gens sont à la porte, répondit le maître d’hôtel.
– Faites-les entrer, David, faites-les entrer. »
En recevant cet ordre, le vieux maître d’hôtel plaça devant son maître un petit plateau avec des verres propres, puis il ouvrit la porte à ces employés et à ces facteurs de bonne mine que Nicolas avait déjà vus en bas. Ils étaient quatre en tout, qui entrèrent en rougissant, avec force révérences, un ricanement embarrassé, soutenus à l’arrière-garde par la gouvernante, la cuisinière et la femme de chambre.
« Sept, dit frère Ned remplissant de tokay le même nombre de verres, et David, cela fait huit. Là, maintenant, vous allez tous boire à la santé de votre meilleur ami, M. Timothée Linkinwater, et lui souhaiter santé et longue vie, accompagnées de plusieurs autres anniversaires comme celui-ci, tant pour son compte que pour celui de vos vieux maîtres, qui le regardent comme un trésor inestimable. Monsieur Tim Linkinwater, à votre santé ! Que le diable vous emporte, monsieur Tim Linkinwater ! Que Dieu vous bénisse ! »
Sans paraître le moins du monde embarrassé de cette contradiction étrange dans les termes, frère Ned appliqua à Tim Linkinwater une tape dans le dos, qui lui donna, pour le moment, l’air aussi apoplectique qu’au maître d’hôtel, et vida d’un trait son verre de tokay.
À peine tout le monde avait-il fait honneur au toast porté à Tim Linkinwater, que le plus intrépide et le plus décidé des subalternes là présents, jouant des coudes pour passer devant ses camarades, rouge jusqu’aux oreilles, et ne sachant quelle contenance faire, se tira, sur le milieu du front, une boucle de cheveux, en forme de salut respectueux adressé à la compagnie, et fit la harangue suivante en se frottant tout le temps la paume de la main bien fort sur son mouchoir de coton bleu.
« Vous voulez bien, messieurs, nous accorder tous les ans la liberté de prendre la parole. Nous allons faire, s’il vous plaît, comme à l’ordinaire. D’autant plus qu’il n’y a rien de tel que le présent, et qu’un bon tiens ne vaut pas deux tu l’auras, c’est bien connu : … c’est-à-dire, c’est le contraire, mais cela revient au même (un repos : le maître d’hôtel ne paraît pas convaincu). Ce que nous venons dire, c’est qu’il n’y a jamais eu (se tournant vers le maître d’hôtel) des maîtres aussi (se tournant vers la cuisinière) nobles, excellents (se tournant vers tout le monde sans voir personne), grands, généreux, affables, que ceux qui viennent de nous régaler si largement aujourd’hui ; et nous venons les remercier de toute la bonté qu’ils mettent constamment à répandre partout leur… et leur souhaiter longue vie et le paradis à la fin de leurs jours. »
À la fin de cette harangue, qui aurait pu être beaucoup plus élégante, sans aller aussi droit au but, tout le corps des subalternes, sur le commandement du maître d’hôtel apoplectique, poussa trois hourras reconnaissants ; seulement, à la grande indignation de leur capitaine, l’ensemble aurait pu être plus régulier, si les femmes ne s’étaient pas obstinées à pousser, en leur particulier, une foule de petits hourras criards, également en désaccord avec le ton et la mesure. Cela fait, ils battirent en retraite ; la sœur de Tim Linkinwater ne tarda pas à suivre leur exemple. Les autres, au bout de quelque temps, se levèrent aussi de table, pour prendre le thé et le café, et faire une partie de cartes.
À dix heures et demie, heure indue pour le square, entra un petit plateau de sandwiches avec un bol de bishop, qui, venant couronner l’effet du vieux tokay et des autres spiritueux, rendit Tim Linkinwater si communicatif, qu’il tira Nicolas à l’écart pour lui donner à entendre en confidence que tout ce que l’on avait dit de la demoiselle extrêmement jolie était vrai, et qu’elle valait au moins le portrait qu’on en avait fait. Elle valait même mieux ; seulement, elle était trop pressée de changer de position, et c’est ce qui avait fait que, pendant que Timothée lui faisait la cour et hésitait à renoncer au célibat, la belle en avait pris un autre. « Après tout, je puis bien dire que c’est ma faute, ajouta Timothée. Je vous montrerai quelque jour dans ma chambre en haut une gravure qui m’a coûté trente francs. Je l’ai achetée quelque temps après notre brouille. Vous n’en parlerez à personne. Mais jamais vous n’avez vu pareille ressemblance ; on dirait son portrait, monsieur. »
Avec tout cela, il était plus de onze heures, et la sœur de Tim Linkinwater, maintenant habillée pour le départ, ayant déclaré qu’il y avait une grande heure qu’elle devrait être rendue chez elle, on envoya chercher une voiture dans laquelle elle fut mise en grande cérémonie par les soins du frère Ned, pendant que le frère Charles donnait avec précision l’adresse et des instructions particulières au cocher. Heureux cocher ! avec le schelling qu’on lui paya d’avance en sus du tarif, pour reconnaître le soin qu’il devait prendre de la dame, il eut encore la chance de se voir étranglé, ou peut s’en faut, par un verre de spiritueux qu’on lui versa : liquide généreux, d’une force si peu commune, que, sous prétexte de lui donner du ton, il lui ôta presque un moment la respiration.
Enfin voilà la voiture qui roule et la sœur de Tim Linkinwater en route pour retourner commodément chez elle. Nicolas et l’ami de Tim Linkinwater, à leur tour, prennent congé de la société, et laissent le vieux Timothée aller se coucher ainsi que les excellents frères.
Nicolas avait du chemin à faire pour retourner chez lui : aussi n’y fut-il pas avant minuit passé. En arrivant, il y trouva Smike et sa mère, qui avaient voulu attendre son retour. Il n’était pas dans leurs habitudes de veiller si tard. Ils avaient espéré le revoir au moins deux heures plus tôt. Cependant Smike ne s’était pas ennuyé, car Mme Nickleby lui avait déroulé l’arbre généalogique de sa famille du côté maternel, y compris l’esquisse biographique de ses principaux rejetons ; et Smike, de son côté, était resté la bouche ouverte d’étonnement, sans savoir ce que tout cela voulait dire, et se demandant si c’était appris par cœur dans un livre, ou si Mme Nickleby trouvait tout cela dans sa tête, si bien donc qu’ils avaient passé ensemble une bonne petite soirée.
Nicolas, avant d’aller se coucher, ne put s’empêcher de s’étendre avec complaisance sur toutes les bontés et la munificence des frères Cheeryble, et de raconter à sa mère le succès merveilleux dont avaient été récompensés ses efforts en ce jour. Mais il avait dit à peine une douzaine de mots, que Mme Nickleby, avec une foule d’œillades et de signes de tête, dont il ne comprenait pas le sens, fit remarquer que M. Smike devait être harassé, et déclara qu’elle ne voulait pas lui permettre absolument de rester là une minute de plus à lui tenir compagnie.
« Voyez-vous, dit Mme Nickleby à Nicolas, quand Smike fut sorti de la chambre après lui avoir souhaité le bonsoir, c’est assurément un très honnête garçon, mais vous m’excuserez, mon cher Nicolas, de ne pas aimer à faire cela devant du monde ; franchement, ce ne serait pas du tout convenable devant un jeune homme, quoique, après tout, je ne voie réellement pas le mal qu’il peut y avoir, si ce n’est que c’est une chose reconnue pour être malséante. Il ne manque pas de gens, cependant, qui ne sont pas de cet avis, et je ne vois pas pourquoi on leur donnerait tort, quand il est bien monté, et que les bordures sont bien plissées à petits plis, car, vous sentez, cela y fait beaucoup. »
Après cette préface, Mme Nickleby prit son bonnet de nuit entre les feuillets d’un livre de prières in-folio, où il avait été mis sous presse, et le noua sous son cou, toujours parlant à tort et à travers selon son habitude.
« On en dira ce qu’on voudra, mais c’est bien commode, un bonnet de nuit, et vous seriez vous-même de mon avis, Nicolas, si vous aviez des cordons d’attache au vôtre, et si vous l’enfonciez bien sur votre tête, comme un chrétien que vous êtes, au lieu de le pencher tout à fait sur le haut de votre tête, comme le turban d’un mécréant ; et cependant, vous auriez tort de croire que ce fût une chose ridicule et indigne d’un homme, que de trop s’occuper de son bonnet de nuit. Car j’ai souvent entendu votre pauvre cher père, et le révérend M…, je ne sais plus son nom, vous savez bien, celui qui faisait ordinairement la prière dans cette vieille église dont le petit clocher si curieux était surmonté d’une girouette qui a été jetée par terre par le vent, huit jours avant votre naissance. Je leur ai souvent entendu dire que les jeunes gens de l’université sont très difficiles pour leurs bonnets de nuit, et que les bonnets de nuit d’Oxford sont renommés pour leur force et leur solidité, de sorte que ces jeunes messieurs ne s’aviseraient pas d’aller se coucher sans en mettre un, et, si je ne me trompe, tout le monde s’accorde à dire qu’ils savent bien ce qui est bon, et qu’ils ont bien soin de leurs petites personnes. »
Nicolas se mit à rire, et, sans vouloir pénétrer davantage dans le sujet de cette longue harangue, il revint sur les divertissements de l’anniversaire dont il avait eu sa part ; et Mme Nickleby ayant montré tout à coup une grande curiosité d’en connaître les détails, avec force questions sur ce qu’on avait eu à dîner, sur le service de la table, si c’était trop cuit ou pas assez cuit, sur les personnes qui étaient là ; sur ce que les MM. Cheeryble avaient dit, sur ce que Nicolas avait dit, et sur ce qu’avaient dit les MM. Cheeryble lorsqu’il avait dit cela. Nicolas, pour satisfaire aux désirs de sa mère, fit la description complète et détaillée des cérémonies du jour, sans oublier les circonstances intéressantes de son petit triomphe du matin.
« Mais, ajouta-t-il, il est pourtant bien tard ; eh bien ! je suis assez égoïste pour regretter que Catherine ne m’ait pas attendu ici ; je lui aurais tout conté ; le long du chemin, je me faisais un plaisir de penser que j’allais lui en faire le récit.
– Catherine, dit Mme Nickleby en mettant ses pieds sur le garde-feu dont elle approcha sa chaise, comme une personne qui s’installe à son aise avant de commencer une histoire de longue haleine, Catherine est allée se coucher il y a bien déjà une couple d’heures, et je suis charmée, mon cher Nicolas, de l’y avoir décidée, parce que je désirais beaucoup me ménager l’occasion de vous dire quelques mots ; vous verrez que ce n’est pas sans raison, et d’ailleurs c’est naturellement un véritable plaisir et une précieuse consolation d’avoir un grand fils, avec lequel on puisse communiquer en toute confiance et se consulter au besoin. Franchement, je ne sais pas trop à quoi servirait d’avoir des fils, si ce n’était pas pour pouvoir en faire ses confidents. »
Nicolas s’arrêta tout court, au milieu d’un bâillement provoqué par le sommeil, en entendant ce préambule, et fixa sur elle des yeux attentifs.
« Il y avait une dame dans notre voisinage, dit Mme Nickleby (c’est ce que nous disions des fils qui me remet cela en mémoire), une dame de notre voisinage, du temps que nous vivions près de Dawlish, je crois qu’elle s’appelait Rogers ; c’est cela : je ne me trompe pas,… à moins que ce ne fût Murphy. C’est toujours l’un ou l’autre.
– Est-ce d’elle, ma mère, que vous voulez m’entretenir ? dit Nicolas tranquillement.
– D’elle ! cria Mme Nickleby ; est-il possible, mon cher Nicolas ? il faut que vous soyez bien ridicule, mais c’est justement comme cela qu’était votre pauvre cher père,… justement comme cela : l’esprit toujours distrait, incapable de fixer jamais ses idées sur un sujet deux minutes de suite. Je crois encore le voir, dit Mme Nickleby essuyant ses yeux humides, me regarder comme vous faites pendant que je lui parlais de ses affaires, persuadée, bien à tort, qu’il avait toute sa tête à lui. Quelqu’un qui serait venu nous surprendre dans cet entretien, aurait pu croire, à nous voir, que c’était moi qui le troublais et confondais ses idées, au lieu de les éclaircir, au contraire, comme je faisais ; oui vraiment on aurait pu le croire.
– Mon Dieu ! ma mère, je suis bien fâché d’avoir eu le malheur d’hériter de lui cette lenteur de conception ; mais je vous promets de faire de mon mieux pour vous comprendre, si vous voulez seulement aller droit au but ; me voilà tout prêt.
– Votre pauvre papa, dit Mme Nickleby d’un air pensif, n’a reconnu que trop tard ce qu’il aurait dû faire s’il m’avait écoutée. » Trop tard ! elle eût aussitôt fait de dire jamais ; car feu M. Nickleby était parti de ce monde avant d’y avoir réussi. Après cela, ce n’était pas bien extraordinaire, car Mme Nickleby elle-même n’avait jamais su ce qu’elle voulait.
« Mais, dit Mme Nickleby séchant ses larmes, passons là-dessus ; cela n’a aucun rapport, non, certainement pas le moindre, avec le monsieur de la maison d’à côté.
– Mais ce monsieur lui-même, ce monsieur d’à côté, quel rapport a-t-il avec nous ? répliqua Nicolas.
– N’en parlez pas si cavalièrement, Nicolas ; je suis sûre que c’est un gentleman : il a bien les manières d’un gentleman, il en a même tout l’extérieur, si ce n’est cependant qu’il porte des culottes courtes et des bas de laine gris tricotés. Mais cela peut être une originalité ; peut-être aussi met-il de l’amour-propre à montrer ses jambes, cela n’aurait rien d’extraordinaire ; le prince régent avait aussi l’amour-propre de faire belle jambe. Daniel Lambert, le gros Daniel, lui aussi, il aimait à montrer ses jambes ; Mlle Biffin aussi aimait à montrer… non, dit Mme Nickleby se reprenant, ce n’étaient pas ses jambes, c’était seulement le bout de son petit pied ; mais le principe est le même. »
Nicolas ouvrait toujours de grands yeux, sans rien comprendre à cette nouvelle introduction. Au reste, Mme Nickleby ne parut pas surprise de son étonnement.
« Comment ne seriez-vous pas surpris, mon cher Nicolas, dit-elle, si vous saviez combien je l’ai été moi-même ? ç’a été comme un coup de foudre qui m’a glacé le sang. Vous savez que le fond de son jardin touche au fond du nôtre ; j’ai donc pu le voir bien des fois, assis sous son petit berceau au milieu de ses haricots rouges, en soignant ses melons sur couche ; je voyais bien qu’il me regardait souvent fixement, mais je n’y faisais pas attention, parce qu’en notre qualité de nouveaux venus, nous devions nous attendre à piquer la curiosité de nos voisins ; mais, quand il s’est mis à nous jeter ses concombres par-dessus le mur mitoyen…
– Jeter ses concombres par-dessus notre mur ! répéta Nicolas ébahi.
– Oui, mon cher Nicolas, répéta Mme Nickleby d’un ton sérieux, ses concombres par-dessus notre mur, et même ses potirons.
– L’impudent coquin ! dit Nicolas prenant feu tout de suite, quelles peuvent être ses intentions ?
– Je ne crois pas du tout que ses intentions aient rien d’inconvenant, répliqua Mme Nickleby.
– Comment ! dit Nickleby, jeter des concombres et des potirons à la tête des gens pendant qu’ils se promènent dans leur jardin, et on viendra me dire que c’est dans des intentions qui n’ont rien d’inconvenant ! »
Nicolas s’arrêta tout court, car il put voir une expression indicible de triomphe calme et tranquille, mêlée à une confusion pleine de modestie, couver sous les garnitures à petits plis du bonnet de nuit de Mme Nickleby ; son attention s’éveilla donc tout à coup.
« Que l’on dise que c’est un homme très imprudent, étourdi, léger, dit Mme Nickleby, blâmable même (au moins je suppose qu’il y a des gens qui pourraient le juger ainsi) ; moi je ne puis naturellement m’exprimer aussi sévèrement à son égard, surtout après avoir si souvent défendu votre pauvre cher papa contre l’opinion publique, qui le blâmait de me rechercher en mariage, quoiqu’à dire vrai, je pense aussi que ce monsieur aurait pu trouver un autre moyen de me faire connaître ses sentiments. Mais enfin, jusqu’à présent et dans la mesure discrète qu’il a observée, ses attentions n’en sont pas moins plutôt flatteuses qu’autrement, et, quoique je ne doive jamais songer à me remarier, tant que je n’aurai point établi ma chère petite Catherine…
– Mais assurément, ma mère, il est impossible qu’une pareille idée vous ait même un instant traversée la cervelle.
– Mon Dieu, mon cher Nicolas, répliqua sa mère d’un ton maussade, si vous vous donniez seulement la peine de m’écouter, vous verriez que c’est précisément là ce que je dis. Certainement, je n’y ai jamais pensé sérieusement, et vous me voyez tout étonnée et toute surprise que vous m’en supposiez capable. Tout ce que je veux dire, c’est qu’il faut chercher quel est le moyen le plus convenable pour repousser avec civilité et délicatesse ses avances et surtout prendre garde, en blessant trop fort sa sensibilité, de le pousser au désespoir ou à quelque chose comme cela. Dieu du ciel ! s’écria Mme Nickleby avec un sourire mal dissimulé, supposé qu’il allât se porter à quelque extrémité contre sa personne ; jugez, Nicolas, si je ne me le reprocherais pas toute ma vie ! »
Malgré son inquiétude et son dépit, Nicolas put à peine lui répondre sans rire.
« Enfin, ma mère, croyez-vous probable que le plus cruel refus pût entraîner de pareilles conséquences ?
– Ma foi ! mon cher, je n’en sais rien, reprit Mme Nickleby, je n’en sais vraiment rien. Tenez, il y avait justement avant-hier, dans le Times, un extrait de je ne sais quel journal français, où il s’agissait d’un ouvrier cordonnier qui, furieux contre une jeune fille du village voisin, parce qu’elle n’avait pas voulu s’enfermer hermétiquement avec lui dans un cabinet au troisième étage, pour s’asphyxier ensemble par le charbon, alla se cacher dans un bois, avec un couteau pointu, et, se précipitant sur elle au moment où elle passait par là avec quelques amis, commença par se tuer, puis après cela tous les amis, et enfin la fille ; je me trompe, commença par tuer tous les amis, puis la fille et enfin lui-même. Ne trouvez-vous pas que cela fait frémir ? C’est singulier, ajouta Mme Nickleby après quelques moments de silence, je ne sais comment cela se fait, mais ce sont toujours les ouvriers cordonniers qui font de ces choses-là en France, sur le journal. Je ne m’explique pas cela ; il faut donc qu’il y ait quelque chose dans le cuir.
– Oui, mais cet homme, qui n’est pas un cordonnier, qu’a-t-il fait, ma mère, qu’a-t-il dit ? demanda Nicolas poussé à bout, tout en faisant son possible pour paraître aussi patient, aussi résigné que Mme Nickleby elle-même. Car, enfin, vous le savez aussi bien que moi, les légumes n’ont pas de langue qui puisse transformer un concombre en déclaration d’amour.
– Mon cher, répliqua sa mère secouant la tête et regardant les cendres de l’âtre, il a fait et dit toutes sortes de choses.
– Mais êtes-vous bien sûre de ne pas vous être trompée ?
– Me tromper ! cria Mme Nickleby ; me supposez-vous assez niaise pour ne pas savoir distinguer si un homme parle pour de rire ou pour de bon ?
– Bien ! bien ! murmura Nicolas.
– Chaque fois que je me mets à la fenêtre il m’envoie des baisers d’une main et place l’autre sur son cœur ; je sais bien que c’est très ridicule de sa part, et je ne doute pas que vous le trouviez très mauvais, mais je dois dire qu’il le fait d’une manière respectueuse, très respectueuse, et très tendre même, extrêmement tendre. Pour ce qui est de cela, il n’y a rien qui ne lui fasse beaucoup d’honneur. Et puis enfin, tous ces cadeaux qu’il fait pleuvoir pour moi toute la journée par-dessus le mur, ils sont vraiment d’une très belle qualité. Hier encore, nous avons mangé un de ses concombres à dîner, et nous allons confire les autres pour l’hiver prochain. Enfin, hier au soir, continua Mme Nickleby avec une confusion toujours croissante, pendant que je me promenais dans le jardin, il est venu doucement passer la tête par-dessus le mur pour me proposer de m’enlever et de m’épouser après. Il a la voix aussi claire qu’une cloche ou qu’un harmonica, tout à fait une voix d’harmonica ; malgré cela, je n’ai pas voulu l’écouter. Ainsi, mon cher Nicolas, vous le voyez, que dois-je faire ? c’est là toute la question.
– Catherine a-t-elle entendu parler de cela ? demanda Nicolas.
– Je ne lui en ai pas encore ouvert la bouche.
– Alors, au nom du ciel ! répondit Nicolas en se levant, ne lui en parlez pas, elle en aurait trop de chagrin. Quant à ce que vous avez à faire, ma chère mère, c’est bien simple ; vous n’avez qu’à suivre les inspirations de votre bon sens et de votre bon cœur, en vous rappelant toujours avec respect la mémoire de mon père. Vous avez mille moyens de faire éclater votre dégoût pour ces attentions imbéciles. Montrez-vous ferme, et, si elles se renouvellent, je saurai bien y mettre promptement un terme, quoique je préférasse ne pas avoir à intervenir dans une affaire si ridicule, où il vous suffira de vous faire respecter vous-même. C’est ce que les femmes font tous les jours, surtout à votre âge et dans votre condition, quand elles se trouvent en face de circonstances qui ne méritent pas plus que celle-ci d’occuper leur esprit. Je voudrais bien ne pas vous donner le désagrément de paraître prendre la chose à cœur et de la traiter sérieusement, ne fût-ce qu’un moment. Vieux stupide, va ! faut-il être idiot ! »
En disant ces mots, Nicolas embrassa sa mère, lui souhaita une bonne nuit, et tous deux se retirèrent dans leur chambre.
Il faut rendre justice à Mme Nickleby ; elle aimait trop véritablement ses enfants pour songer sérieusement à convoler en secondes noces, quand elle aurait assez oublié le souvenir de son défunt mari pour se sentir entraînée par son inclination vers de nouveaux liens. Mais s’il n’y avait pas en elle de mauvais instinct ni d’égoïsme étroit dans son cœur, c’était une tête faible et vide. Et elle trouvait quelque chose de si flatteur pour son amour-propre à pouvoir se dire qu’elle avait fait à son âge une passion, et une passion malheureuse, qu’elle ne pouvait se résoudre à congédier lestement et avec aussi peu de ménagement que Nicolas l’exigeait d’elle, le gentleman inconnu qui lui avait procuré le plaisir de lui refuser sa main. Quant à ces épithètes d’imbécile, ridicule, stupide, dont Nicolas n’avait pas été chiche, « je ne vois pas cela du tout, se disait Mme Nickleby, conversant avec elle-même dans sa chambre ; son amour est un amour sans espoir, c’est vrai, mais j’avoue que je ne vois pas du tout que ce soit pour cela un vieux stupide ni un vieil idiot. Le pauvre garçon ! il est à plaindre, selon moi, et voilà tout. »
Mme Nickleby ne termina pas ces réflexions sans donner un coup d’œil au miroir de sa toilette ; elle recula même de quelques pas pour mieux juger l’effet et chercher à se rappeler qui donc lui avait toujours prophétisé que, quand Nicolas aurait vingt et un ans, elle aurait plutôt l’air de sa sœur que de sa mère. Après avoir vainement essayé de se remémorer le nom de son autorité, elle se décida à mettre l’éteignoir sur sa bougie, et leva la jalousie, pour donner passage au petit jour qui commençait à poindre.
« Il ne fait pas bien clair pour distinguer les objets, murmura Mme Nickleby en regardant par la fenêtre dans le jardin ; mais je crois, ma parole d’honneur ! qu’il y a encore un autre énorme potiron, planté, en ce moment, au bout des tessons de bouteilles qui garnissent le mur mitoyen. »
CHAPITRE VI.
Comprenant certains détails d’une visite de condoléances qui pourrait bien avoir des suites importantes. Smike, au moment où il s’y attend le moins, fait la rencontre d’un vieil ami qui l’invite à venir chez lui, et l’emmène sans vouloir accepter d’excuses.
Catherine Nickleby ne se doutait pas le moins du monde des démonstrations amoureuses de leur voisin, pas plus que de leurs résultats sur le cœur inflammable de sa maman ; elle jouissait donc sans trouble d’un commencement de calme et de bonheur auquel elle était restée depuis longtemps étrangère, et qu’elle ne connaissait plus même par occasion rapide et passagère ; elle vivait désormais sous le même toit que son frère bien-aimé, après avoir été séparée de lui d’une manière si soudaine et si cruelle ! son âme respirait plus librement, affranchie des persécutions insolentes dont le souvenir seul faisait rougir sa joue et palpiter son cœur. Enfin, c’était pour elle toute une métamorphose. Elle avait repris son humeur, sa gaieté primitive ; ses pas avaient retrouvé leur élasticité légère, la fraîcheur était revenue colorer ses joues flétries ; Catherine Nickleby n’avait jamais été si belle.
C’était aussi l’opinion de miss la Creevy, opinion fondée sur une foule d’observations et de réflexions auxquelles elle se livra sans relâche, une fois que le cottage eut été, comme elle le disait dans son langage figuré, ramoné de la tête aux pieds, depuis la cheminée sur les toits jusqu’au décrottoir à la porte, et que l’activité de la petite femme put enfin se porter de la maison aux gens qui l’habitaient.
« Ce que je vous déclare que je n’ai pas encore pu faire depuis que je suis venue ici pour la première fois, disait-elle, car je n’ai pas eu le temps de m’occuper d’autres choses que de marteau, de clous, de tourne-vis et de vrilles, faisant le métier de serrurier depuis le matin jusqu’au soir.
– C’est que, reprit Catherine en souriant, vous ne gardez jamais une pensée pour vous-même.
– Ma foi ! ma chère enfant, je serais une grande dupe de penser à moi, quand il y a tant d’autres sujets plus agréables auxquels je puis penser. À propos ! tenez ! il y a encore quelqu’un à qui je pensais : savez-vous que je remarque un grand changement dans un membre de cette famille, un changement très extraordinaire ?
– Qui donc ? demanda Catherine d’un air inquiet ; ce n’est toujours pas…
– Non, ma chère, non ce n’est pas votre frère, répondit miss la Creevy allant au-devant de sa question : celui-là, c’est toujours la même perfection de bonté, de tendresse, d’esprit, assaisonnée d’un peu de je ne veux pas dire quoi dans l’occasion ; lui, il n’a pas changé depuis que je l’ai vu pour la première fois ; non, mais c’est Smike, comme il veut qu’on l’appelle ce pauvre garçon, car il ne veut pas entendre parler de mettre un monsieur devant son nom. Eh bien ! Smike a terriblement changé en peu de temps.
– Comment cela ? demanda Catherine, je ne vois rien dans sa santé…
– Non : dans la santé, c’est possible, dit miss la Creevy après un moment de réflexion : quoique ce soit une existence bien frêle et bien usée, et que je lui trouve une mine qui me navrerait le cœur si je la voyais chez vous. Mais non, je ne voulais pas parler de la santé.
– Eh bien ! alors ?
– Je ne sais pas trop, continua miss la Creevy, mais je l’ai observé, et il m’a fait venir bien des fois les larmes aux yeux. Vous me direz que ce n’est pas très difficile, parce que je pleure d’un rien ; mais c’est égal, je crois qu’ici ce n’est pas malheureusement sans cause et sans raison. Il me semble que, depuis qu’il est ici, il a eu quelque motif particulier de reconnaître de plus en plus la faiblesse de son intelligence ; il y est plus sensible quand il s’aperçoit qu’il divague de temps en temps, et qu’il ne peut pas comprendre les choses les plus simples ; il en éprouve plus de chagrin. Je l’ai bien regardé, quand vous n’y étiez pas, ma chère, assis à part d’un air si triste, qu’il faisait peine à voir. Puis après, quand il se levait pour sortir, il était dans un tel état de mélancolie et d’abattement, que je ne puis pas vous dire toute la peine que j’en ressentais. Il n’y a pas plus de trois semaines, c’était un garçon sans souci, remuant, d’une gaieté bruyante, enfin, à ce qu’il semblait, heureux tout le long du jour. Aujourd’hui, ce n’est plus rien de tout cela ; c’est toujours une nature dévouée, innocente, fidèle, aimante ; mais pour le reste, plus rien.
– Espérons que cela passera, dit Catherine : le pauvre garçon !
– Je l’espère comme vous, répliqua sa petite amie avec une gravité qui ne lui était pas ordinaire ; espérons-le pour lui, ce pauvre malheureux ! Cependant, ajouta-t-elle en reprenant le ton d’enjouement babillard qui ne la quittait guère, je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, et vous aurez peut-être trouvé que c’était un peu long, ce que j’avais à vous dire, peut-être même que j’avais tort de le dire : je n’en serais pas du tout étonnée. En attendant, je m’en vais l’égayer ce soir, car, s’il me sert de cavalier tout du long du chemin jusqu’au Strand, je m’en vais parler, parler, parler, sans lui laisser de repos jusqu’à ce que je trouve moyen de le faire rire de quelque chose. Ainsi, plus tôt il va s’en aller, mieux cela vaudra pour lui, et moi aussi ; car pendant que je suis là, ma domestique pourrait bien faire la coquette avec quelque beau monsieur qui me dévalisera ma maison, quoique à dire vrai je ne vois pas trop ce qu’il aurait à emporter, le malheureux, après mes tables et quelques chaises, excepté pourtant mes miniatures. Encore il faudrait que ce fût un voleur bien habile pour en tirer grand profit ; car moi, je suis bien obligée de le reconnaître parce que c’est l’exacte vérité, je n’en retire rien du tout. »
Tout en parlant, miss la Creevy enveloppa sa figure dans un chapeau collant et sa personne dans un gros châle qu’elle serra étroitement autour de sa taille, au moyen d’une grande épingle, puis elle déclara que l’omnibus pourrait passer quand il voudrait, qu’elle était maintenant toute prête.
Mais, il fallait encore prendre congé de Mme Nickleby et ce n’était pas peu de chose. La bonne dame n’était pas au bout de ses réminiscences plus ou moins applicables à la circonstance, que déjà l’omnibus était à la porte. Voilà miss la Creevy tout en l’air. Plus elle se trouble moins elle avance : ainsi, en voulant secrètement donner la pièce à la bonne derrière la porte ; elle tire de son sac une masse de gros sous qui roulent dans tous les coins du corridor, et lui prennent un temps considérable à les ramasser. Naturellement il fallut encore embrasser Catherine et Mme Nickleby avant le départ, chercher le petit panier et le paquet de papier gris, pour les emporter. Pendant ce temps-là, l’omnibus, comme disait miss la Creevy, jurait à faire trembler. Enfin il fit semblant de s’en aller. Alors miss la Creevy part comme un trait, faisant avec la plus grande volubilité, des excuses à tous les voyageurs ; leur assurant qu’elle était bien fâchée de les avoir fait attendre, pendant qu’elle cherche des yeux une place commode. Le conducteur pousse Smike dedans et donne au cocher le signal du départ, et le large véhicule s’ébranle et roule en faisant autant de bruit pour le moins qu’une douzaine de haquets.
Laissons-le poursuivre son voyage, au gré du conducteur que nous venons de voir si important et qui maintenant se balance avec grâce, sur son petit marchepied par derrière, reprenant son cigare odoriférant. Laissons-le s’arrêter, repartir, galoper ou trottiner, selon que cet estimable fonctionnaire le juge bon et convenable ; l’occasion nous tente d’aller chercher des nouvelles de sir Mulberry Hawk et de nous informer si, depuis que nous l’avons quitté, il s’est bien remis du mal qu’il s’était fait en tombant violemment de son cabriolet, lors de sa querelle avec le fougueux Nicolas.
Le voilà avec une côte brisée, le corps tout meurtri, la figure endommagée par des cicatrices toutes fraîches, pâle encore et épuisé par la douleur et par la fièvre, étendu sur le dos dans le lit qui le retient, par ordre du médecin, prisonnier pour quelques semaines encore. Dans la pièce voisine, M. Pyke et M. Pluck sont à table, occupés à boire copieusement, variant de temps en temps les murmures monotones de leur conversation par un éclat de rire à moitié étouffé pendant que le jeune lord, le seul membre de leur société qui ne fût pas tout à fait perdu sans remède, car c’était dans le fond un cœur honnête, est assis à côté de son mentor, un cigare à la bouche, et se dispose à lui lire, à la lueur d’une lampe, les passages et les nouvelles qu’il choisit dans le journal, les plus propres, à ce qu’il lui semble, à intéresser ou amuser son malade. « Maudits chiens ! dit sir Mulberry, en retournant avec impatience la tête du côté de la pièce voisine, rien ne peut donc faire taire leur infernal gosier. »
MM. Pyke et Pluck, en entendant cette exclamation, s’arrêtent immédiatement en se faisant l’un à l’autre un signe d’intelligence, et se versant une rasade en dédommagement du silence qui leur était imposé.
« Morbleu ! murmura-t-il entre ses dents, en se tordant de colère dans son lit, ce matelas n’est-il pas assez dur, cette chambre assez triste, et mes douleurs assez cuisantes sans qu’ils me mettent encore à la torture ! Quelle heure est-il ?
– Huit heures et demie, répondit son ami.
– Tenez ! approchez la table et reprenons les cartes, dit sir Mulberry ; encore un piquet, allons ! »
Il était curieux de le voir au milieu de ses souffrances, incapable de se remuer, si ce n’est pour tourner la tête de droite ou de gauche, observer tous les mouvements de son jeune ami, à chaque carte jouée. Quelle ardeur et quel intérêt il apportait au jeu, et cependant quelle adresse et quel sang-froid il montrait en même temps ! Il en avait vingt fois plus qu’il n’en fallait pour un tel adversaire, incapable de lui tenir tête, même quand la fortune le favorisait de quelques cartes heureuses. Sir Mulberry gagna toutes les parties, et quand son camarade, lassé de perdre, jeta les cartes sur la table et refusa de continuer, il dégagea du lit et lança sur la table son bras amaigri, pour faire rafle des enjeux avec un juron victorieux et ce même rire si rauque, quoique moins vigoureux aujourd’hui, qui retentissait il y a quelques mois dans la salle à manger de Ralph Nickleby.
Son domestique entre pour lui annoncer que M. Ralph Nickleby est en bas et vient savoir comment il va ce soir.
« Mieux, répondit-il impatienté.
– M. Nickleby demande, monsieur…
– Mieux, vous dis-je, » réplique sir Mulberry frappant de la main sur la table.
Le domestique hésite un moment, puis se décide à dire que M. Nickleby demande la permission de voir sir Mulberry Hawk, si cela ne le gêne pas.
« Cela me gêne, je ne peux pas le voir, je ne peux voir personne, lui dit son maître avec plus d’énergie encore. Vous le savez bien, imbécile !
– Pardon, monsieur, répond le domestique. Mais M. Nickleby a fait tant d’insistances… »
Le fait est que Ralph Nickleby avait graissé la patte du domestique, qui, dans l’espérance d’être encore bien payé, en pareille occasion, voulait gagner son argent ; aussi tenait-il la porte entr’ouverte sans sortir, et n’avait-il pas l’air pressé de s’en aller.
« Vous a-t-il dit qu’il eût à me parler d’affaires ? demanda sir Mulberry après un moment de réflexion.
– Il a seulement demandé à vous voir en particulier, monsieur ; voilà tout ce que m’a dit M. Nickleby.
– Vous allez lui dire de monter. Tenez ! auparavant, lui cria sir Mulberry en se passant la main sur ses traits altérés ; prenez cette lampe et posez-la sur son pied derrière moi ; reculez cette table et placez une chaise là… encore un peu plus loin. C’est bien. »
Le domestique exécuta cet ordre en serviteur intelligent, qui en comprenait les motifs et sortit. Lord Frédérick Verisopht passa dans une chambre à côté, en disant qu’il allait revenir dans un moment, et ferma derrière lui les deux battants de la porte.
Puis on entendit un pas discret dans l’escalier, et l’on vit Ralph Nickleby, le chapeau à la main, se glisser modestement dans la chambre, le corps incliné, dans l’attitude d’un profond respect et les yeux fixés sur la figure de son honorable client.
« Eh bien ! Nickleby, lui dit sir Mulberry en lui montrant la chaise qu’il avait fait préparer à côté de son lit, et lui faisant de la main un signe d’insouciance affectée ; il m’est arrivé un accident désagréable, vous savez…
– Je le sais, répondit Ralph toujours regardant fixement ; désagréable en effet. Je ne vous aurais pas reconnu, sir Mulberry ; tiens ! tiens ! c’est très désagréable. »
Les manières de Ralph étaient pleines d’une profonde humilité et d’un respect étudié. Le ton adouci de sa voix était bien celui qu’une attention délicate pour un malade devait dicter à l’étranger qui lui rendait visite ; mais pendant que sir Mulberry lui tournait le dos, la figure de Ralph faisait avec ses manières polies un étrange contraste. Debout, dans son attitude habituelle, regardant avec calme l’homme étendu devant lui comme une masse inerte, tous ceux de ses traits qui n’étaient pas cachés à l’ombre de ses sourcils renfrognés portaient la trace d’un sourire moqueur.
« Asseyez-vous, dit sir Mulberry tournant la tête de son côté comme par un effort violent. Je suis donc bien extraordinaire, que vous vous tenez là debout à me regarder comme une histoire ? »
Au moment où il se retourna, Ralph recula d’un pas ou deux, comme ne pouvant s’empêcher de témoigner ainsi son profond étonnement, tout en cherchant à se contraindre, et s’assit avec un air de confusion joué à s’y méprendre.
« Sir Mulberry, dit-il, je suis venu en bas tous les jours, et souvent deux fois par jour dans les commencements, savoir de vos nouvelles. Ce soir, en raison de notre vieille connaissance et des affaires antérieures que nous avons faites ensemble, à la satisfaction, j’espère, de tous les deux, je n’ai pu résister au désir de demander à vous voir. Est-ce que vous avez… souffert beaucoup ? continua-t-il se penchant vers le malade et laissant toujours éclater sur sa figure son infernal sourire, pendant que l’autre tenait les yeux fermés.
– Oui, plus que je n’aurais voulu, mais moins peut-être que ne l’auraient voulu certaines rosses de notre connaissance, qui jouent gros jeu avec nous, je vous en réponds, » répondit sir Mulberry, en tirant sa couverture d’une main toujours agitée.
Ralph haussa les épaules comme pour se plaindre du ton d’irritation violente dont ces paroles lui avaient été adressées : car il y avait dans son langage comme dans ses manières une aisance froide et désespérante, qui agaçait tellement le malade, qu’il avait peine à le supporter.
« Et qu’y a-t-il, demanda sir Mulberry, dans ces affaires que nous avons faites ensemble, qui vous amène ici ce soir ?
– Rien, répliqua Ralph ; il y a bien quelques billets de milord qui ont besoin d’être renouvelés ; mais nous attendrons que vous soyez sur pied. J’étais… j’étais venu, continua-t-il d’un ton plus bas, mais en appuyant plus encore sur chaque mot, j’étais venu vous dire tout le regret que j’avais que ce fût un de mes parents, un parent que j’ai renié, il est vrai, qui vous eût infligé une punition si…
– Punition ! interrompit sir Mulberry.
– Je sais qu’elle est sévère, dit Ralph, ayant l’air de se méprendre sur le sens de l’interruption de sir Mulberry, et je n’en étais que plus impatient de venir vous dire que je renie ce vagabond, que je ne le reconnais plus pour un des miens, que je l’abandonne au châtiment mérité qu’il pourra recevoir de vous ou de tout autre. Tordez-lui le cou si vous voulez, ce n’est pas moi qui vous en empêcherai.
– Ah ! ce conte que l’on m’a fait ici a donc déjà couru le monde, à ce que je vois ? demanda sir Mulberry, serrant les poings et grinçant des dents.
– On ne parle pas d’autre chose, répliqua Ralph ; il n’y a pas de club, pas de cercle de jeu, qui n’en ait retenti. On m’a même dit, continua-t-il, regardant l’autre en face, qu’on en avait fait une bonne chanson. Je ne l’ai pas entendu chanter moi-même ; je ne m’occupe guère de tout cela, mais on m’a dit qu’on l’avait fait imprimer, soi-disant pour la faire circuler sous le manteau ; maintenant elle court les rues, comme vous pensez.
– Ils en ont menti, dit sir Mulberry ; je vous dis qu’il n’y a rien de vrai dans tout cela. La jument a eu peur, voilà tout.
– Eh bien ! eux, ils disent que c’est lui qui lui a fait peur, repartit Ralph, toujours aussi calme, aussi impassible. Il y en a bien qui vont jusqu’à dire qu’il vous a fait peur aussi. Pour cela, par exemple, je suis bien sûr que ce n’est pas vrai, et je l’ai dit hardiment, partout et tous les jours ; je ne suis pas un casseur d’assiettes, mais je ne veux pas souffrir qu’on dise cela de vous. »
Aussitôt que sir Mulberry put trouver dans sa colère quelques mots à lier ensemble, Ralph se pencha vers lui, porta la main à l’oreille pour mieux entendre, conservant toujours dans les traits son calme stéréotypé, comme si chaque ligne de sa physionomie rigide avait été coulée en bronze.
« Attendez seulement que je puisse sortir de ce maudit lit, dit le patient qui, dans son emportement, frappait sur sa jambe cassée, sans s’en apercevoir, et je veux tirer de lui une vengeance dont il sera parlé ; oui, nom de… D., je me vengerai. Il a pu, favorisé par le hasard, me marquer à la face pour une quinzaine de jours, mais moi je lui laisserai des marques qui le suivront jusqu’au tombeau. Je veux lui couper le nez et les oreilles, lui donner le fouet, l’estropier pour la vie, et ce n’est pas tout ; à son nez et à sa barbe, je veux forcer ce bel échantillon de chasteté, cette fine fleur de pruderie, sa bégueule de sœur à… »
Soit que Ralph lui-même ne pût entendre ces dernières menaces sans que son sang glacé s’en émût et portât à ses joues le témoignage visible de son mécontentement, soit que sir Mulberry se rappelât à temps que tout fripon, tout usurier qu’il était dans l’âme, le vieux Nickleby devait avoir quelquefois, dans sa première enfance, enlacé dans ses bras le cou d’un frère, le père de Catherine ; il n’alla pas plus loin, se contentant de menacer du poing son ennemi absent, et de confirmer, par un serment horrible, ses promesses de vengeance.
Ralph, pendant ce temps-là, considérait, d’un œil perçant le malade en délire. « Il est sûr, dit-il, rompant enfin le silence, que c’est bien humiliant pour un homme renommé comme le lion, le roué, le héros de tous les rendez-vous à la mode, d’avoir reçu cette leçon d’un petit polisson ! »
Sir Mulberry lui darda un regard furieux, mais ne l’atteignit pas : Ralph avait les yeux baissés, et sa figure ne trahissait aucune expression particulière ; il avait seulement l’air pensif.
« Un enfant, un méchant galopin, continua Ralph, contre un homme qui n’aurait qu’à se laisser tomber sur lui pour l’écraser de son poids. Sans parler de son habileté à… Je ne me trompe pas, continua-t-il en relevant les yeux, vous étiez passé maître à la boxe, autrefois, n’est-il pas vrai ? »
Le malade fit un geste d’impatience, que Ralph aima mieux prendre pour un signe d’assentiment.
« Ah ! je savais bien que je ne me trompais pas. C’était avant que nous eussions fait connaissance ; mais c’est égal, j’en étais bien sûr. Lui, il est actif et souple, je suppose ; mais qu’est-ce que cela auprès de tous vos autres avantages. C’est la chance ; ces chiens de bandits-là ont toujours la chance pour eux.
– Eh bien ! qu’il en fasse provision pour notre prochaine rencontre, dit sir Mulberry Hawk, car je le retrouverai, quand il se sauverait au bout du monde.
– Oh ! reprit Ralph vivement, il n’a pas envie de se sauver ; il vous attend, monsieur, tranquillement, à Londres même, au grand soleil, faisant blanc de son épée, et regardant par les rues si vous n’y êtes pas. »
En disant cela, Ralph se rembrunissait, et, cédant enfin à un transport de haine, en se représentant Nicolas triomphant : « Si nous vivions seulement, dit-il, dans un pays où on pût faire de ces choses-là sans danger, que je donnerais de l’argent de bon cœur pour lui faire poignarder l’âme et le jeter au chenil, pour y être mangé par des chiens ! »
Ralph avait à peine donné, à son client étonné, cet échantillon de son excellent cœur et de son affection de famille, lorsque lord Verisopht se montra, au moment où il prenait son chapeau pour s’en aller.
« Que diable avez-vous donc, dit-il, vous et Nickleby, à faire tout ce tapage ? Je n’ai jamais rien entendu de pareil : crock, crock, crock ; baou, ouaou, ouaou. De quoi donc s’agit-il ?
– C’est sir Mulberry, milord, qui a eu un accès de colère, répondit Ralph les yeux tournés vers le malade.
– Il ne s’agit toujours pas d’argent, j’espère ? les affaires ne vont pas plus mal, n’est-ce pas, Nickleby ?
– Non, milord, non ; sur cet article-là sir Mulberry et moi, nous sommes toujours d’accord. Mais c’est qu’il a eu occasion de se rappeler les détails de… »
Ralph n’eut pas besoin d’en dire davantage, sir Mulberry ne lui en laissa pas le temps ; il s’empara lui-même du sujet et se mit à vociférer contre Nicolas des menaces et des serments presque aussi furieux que tout à l’heure.
Ralph, qui avait un talent d’observation peu ordinaire, fut surpris de voir, pendant cette tirade, l’accueil qu’elle parut recevoir de lord Frédérick Verisopht. Il avait commencé par se friser les moustaches de l’air le plus dégagé et le plus indifférent ; mais, à mesure que sir Mulberry se donnait carrière, ses traits s’altérèrent, et il surprit bien plus encore son observateur lorsqu’après cette philippique le jeune lord, sans dissimuler son mécontentement, le pria sèchement de ne plus jamais reparler devant lui de cette affaire.
« Rappelez-vous de cela, Hawk, ajouta-t-il avec une énergie qui ne lui était pas ordinaire. Jamais je ne seconderai, jamais je ne permettrai, si je puis l’empêcher, une lâche attaque contre ce jeune garçon.
– Comment, lâche ? s’écria son ami.
– Oui, répéta l’autre en le regardant en face. Si vous aviez commencé par lui dire votre nom et lui remettre votre carte, quitte à trouver après, dans sa position ou sa personne, des excuses pour ne point vous battre avec lui, ce n’était pas encore bien magnifique ; ma parole d’honneur, c’était déjà assez vilain comme cela. Mais de la façon que cela s’est passé, vous avez eu tort. Moi aussi j’ai eu tort de ne pas intervenir, et je m’en repens. Ce qui vous est arrivé après était purement accidentel, ce n’était point prémédité, et c’est de votre faute plus que de la sienne. Il n’en portera donc pas la peine, croyez-moi : cela ne doit pas être et cela ne sera pas. »
En répétant avec insistance cette déclaration, le jeune lord tourna les talons ; mais, avant de sortir, il revint sur ses pas pour dire avec plus de véhémence encore :
« Je suis convaincu maintenant, oui, sur mon honneur, j’en suis convaincu. La sœur est une jeune personne aussi modeste et aussi vertueuse qu’elle est belle ; et, quant au frère, tout ce que je peux en dire, c’est qu’il s’est conduit en bon frère, comme un homme de cœur et d’honneur. Je voudrais seulement de toute mon âme pouvoir en dire autant de nous tous.
– Est-ce bien là votre élève, demanda tranquillement Nickleby, ou quelque innocent tout frais sorti des mains d’un curé de village ?
– Ce sont de ces accès qui prennent de temps en temps aux blancs-becs ; il a besoin que je le forme, répliqua sir Mulberry Hawk en se mordant les lèvres et lui montrant la porte. Laissez-moi faire ! »
Ralph échangea un coup d’œil familier avec sa vieille connaissance, car cette surprise inquiétante avait tout à coup renoué leur intimité, et il reprit le chemin de sa maison d’un pas lent et d’un air soucieux.
Pendant cette entrevue, et longtemps même avant le dénouement, l’omnibus s’était soulagé de miss la Creevy et de son garde du corps ; ils étaient maintenant arrivés à sa porte. Là, la petite artiste ne voulut, pour rien au monde, laisser retourner Smike sans l’avoir réconforté au préalable en buvant un petit coup de quelque liquide généreux, et sans y tremper un biscuit. Et comme Smike ne montra aucune répugnance à boire un petit coup de ce liquide généreux, en y trempant un biscuit ; comme, au contraire, il n’était pas fâché de se donner des jambes pour revenir à Bow, il s’arrêta un peu plus longtemps qu’il ne voulait d’abord, et il y avait déjà une demi-heure que la brune était venue quand il se remit en route pour retourner à la maison.
Il n’y avait pas de danger qu’il perdît son chemin, car c’était toujours tout droit, et il n’y avait guère de jours qu’il n’y eût passé en accompagnant Nicolas le soir et le matin. Miss la Creevy et son cavalier se séparèrent donc en parfaite confiance, se donnèrent une bonne poignée de main, et Smike partit, chargé de mille compliments encore pour Mme et Mlle Nickleby.
Arrivé au pied de Ludgate-Hill, il prit un détour pour satisfaire sa curiosité : il voulait voir Newgate en passant. Après avoir considéré avec beaucoup de soin et de terreur, pendant quelques minutes, les sombres murailles de la prison, il revint sur ses pas et se mit à marcher d’un bon pas à travers la cité. Pourtant il s’arrêtait de temps en temps à regarder à la montre de quelque boutique dont l’étalage le frappait plus que les autres, puis faisait encore un petit bout de chemin, puis s’arrêtait encore, et ainsi de suite, comme font tous les provinciaux.
Il y avait déjà longtemps qu’il regardait à la fenêtre d’un bijoutier, regrettant de ne pouvoir emporter quelque jolie bagatelle pour en faire cadeau à la maison, et se figurant le plaisir qu’il aurait à l’offrir, quand toutes les horloges sonnèrent huit heures trois quarts. Réveillé par leur carillon, il se remit à courir, et franchissait justement le coin d’une rue de traverse quand il se sentit heurté d’un coup si violent et si soudain, qu’il fut obligé de se retenir à un poteau de lanterne pour s’empêcher de tomber. Au même instant, un petit drôle s’empara de sa jambe, et fit vibrer à ses oreilles un cri perçant : « À moi, papa ; c’est lui, hourra ! »
Smike ne connaissait que trop cette voix. Il abaissa ses yeux désespérés sur l’individu à laquelle elle appartenait, et, frissonnant des pieds à la tête, n’eut que le temps de se retourner pour se trouver en face de M. Squeers qui l’avait accroché au collet avec le bec de son parapluie, et se pendait à l’autre bout de toutes ses forces pour retenir sa victime. Le cri d’allégresse venait de maître Wackford, qui, sans faire attention à ses coups de pied et à sa résistance, ne lâchait pas plus sa jambe que le bouledogue ne lâche sa proie.
Il lui suffit d’un coup d’œil pour lui révéler tout son malheur, paralyser ses moyens et le rendre incapable de proférer un son.
« Quelle chance ! cria M. Squeers, tirant petit à petit son parapluie comme on tire la corde d’un puits, sans le décrocher, avant que sa main fût arrivée jusqu’au collet et pût le tenir ferme, quelle délicieuse chance ! Wackford, mon garçon, appelle un de ces fiacres.
– Un fiacre, papa ? cria le petit Wackford.
– Oui, monsieur, un fiacre ; et ses yeux se repaissaient de l’effroi empreint sur la figure de Smike. Tant pis pour ma bourse, il faut que nous le mettions en voiture.
– Qu’est-ce qu’il a fait ? demanda un manœuvre qui passait là chargé d’une hottée de briques, et que Squeers avait appelé à son aide, ainsi que son camarade, quand il avait lancé si adroitement son parapluie.
– Tout ! répondit M. Squeers regardant fixement son ancien élève avec une sorte de tremblement de joie. Tout ! il s’est sauvé, monsieur ; il a pris part à des attaques de buveur de sang contre son maître ; il n’y a pas de crime qu’il n’ait commis ! Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! quelle délicieuse chance ! »
L’homme regardait Smike pour entendre sa défense, mais le pauvre diable avait entièrement perdu le peu de moyens qu’il avait. Le fiacre arrive. Maître Wackford y monte le premier : Squeers lui pousse sa prise et monte derrière ses talons, lève les glaces. Le cocher s’assied sur son siège et va son petit train, laissant là les deux maçons jaser comme bon leur semble, sur l’incident, avec une marchande de pommes et un petit gamin qui sortait d’une école du soir, seuls témoins de la scène qui venait de se passer.
M. Squeers s’assit sur la banquette vis-à-vis de l’infortuné Smike, et, les mains fièrement plantées sur ses genoux, le regarda, pendant au moins cinq minutes, dans le blanc des yeux, avant de se remettre de son extase ; après quoi il poussa un grand cri et se mit à claquer à droite et à gauche la figure de son élève plusieurs fois consécutives.
« Quoi ! ce n’est pas un songe ! dit Squeers ; c’est lui en chair et en os. Oui, vraiment, je le reconnais au toucher. » Et après avoir renouvelé ses expériences concluantes, M. Squeers, pour varier ses plaisirs, lui administra quelques coups de poing sur l’oreille, en poussant à chaque fois un éclat de rire plus long et plus bruyant.
« Votre maman, mon garçon, dit Squeers à son fils, est dans le cas d’en crever de joie dans sa peau quand elle va savoir cela.
– Je crois bien, papa, répliqua maître Wackford.
– Quand on pense, dit Squeers, que nous tournons vous et moi le coin d’une rue, et que nous nous trouvons nez à nez avec lui juste au bon moment ; puis encore que je l’accroche du premier coup avec mon parapluie, aussi juste et aussi ferme que si je l’avais accroché avec un grappin. Ha ! ha !
– Et moi, dites donc, papa, ne l’ai-je pas gentiment empoigné par la jambe ? dit le petit Wackford.
– C’est vrai, mon garçon, vous vous êtes bien conduit, dit M. Squeers lui donnant des petites tapes d’amitié sur la tête ; aussi je vous donnerai pour la peine la plus jolie veste à la hussarde et le plus beau gilet qu’apporteront les premiers pensionnaires, entendez-vous bien ? Continuez comme vous avez commencé ; faites tout ce que vous voyez faire à votre père, et, quand vous mourrez, vous irez tout de go au paradis sans qu’on vous arrête à vous faire des questions à la porte. »
Après cette promesse encourageante, M. Squeers se remit à taper tout doucement la tête de son fils et à taper plus fort celle de Smike, en lui demandant d’un ton gouailleur comment il se trouvait de ce régime-là.
« Laissez-moi retourner à la maison, répliqua Smike se retournant furieux.
– Pour cela, vous pouvez en être sûr, que vous allez y retourner. Ne vous inquiétez pas, vous y retournerez, à la maison, je vous en réponds, et bientôt. Vous allez vous retrouver au paisible village de Dotheboys, en Yorkshire, avant huit jours, mon jeune ami, et, si jamais vous en sortez, je vous donne la permission de n’y plus revenir. Où sont les habits avec lesquels vous vous êtes sauvé, ingrat voleur que vous êtes ? » dit M. Squeers d’une voix sévère.
Smike jeta les yeux sur l’habillement propre et décent qu’il devait aux soins de Nicolas, et se tordit les mains de désespoir.
« Savez-vous qu’une fois hors de Old-Bailey j’aurai le droit de vous pendre, pour vous être enfui avec des effets qui m’appartiennent, dit Squeers ; savez-vous que c’est un cas de potence, je ne sais même pas si ce n’est pas un cas d’anatomie, de s’esquiver d’une maison habitée avec une valeur de cent vingt-cinq francs. Hein ! savez-vous ça ? À combien estimez-vous les habits que vous m’avez emportés ? Savez-vous que cette botte à la Wellington que vous aviez à un pied coûtait trente-cinq francs la paire, quand il y en avait deux, et que le soulier que vous aviez à l’autre pied valait neuf francs trente-cinq ? Mais vous êtes bien heureux, en retombant entre mes mains, d’être venu tout droit au grand bazar de la miséricorde. Remerciez votre étoile de m’avoir choisi tout exprès pour vous servir cet article, je vous en donnerai comme il faut. »
Il n’y avait pas besoin d’être dans la confidence de M. Squeers pour voir que cet article de miséricorde dont il se disait si bien pourvu, il en manquait absolument ; et si quelqu’un pouvait en douter encore, il n’aurait pas tardé à reconnaître son erreur, en le voyant faire succéder à cette promesse les coups de pointe qu’il portait en pleine poitrine à Smike, avec le fer de son parapluie, accompagnés d’une grêle d’estocades en tierce et en quarte sur la tête et sur les épaules avec les côtes du même instrument.
« Parbleu ! dit M. Squeers quand il s’arrêta pour se reposer la main, je n’avais jamais rossé d’élève en fiacre ; ce n’est pas bien commode, mais la nouveauté m’en plaît. »
Pauvre Smike ! Il paraît les coups de son mieux, et finit par se recoquiller dans un coin de la voiture, la tête dans ses mains et les coudes sur ses genoux. Il était stupéfié, abasourdi, et ne songeait pas plus à faire quelque effort pour essayer d’échapper à la toute-puissance de Squeers, maintenant qu’il n’avait plus là d’ami pour lui parler et le conseiller, qu’il n’y avait songé pendant les longues et tristes années de son martyre en Yorkshire, avant l’arrivée de Nicolas.
Il croyait que la course ne finirait jamais. Que de rues enfilées les unes après les autres, et cependant ils trottaient toujours. Enfin M. Squeers commença à passer la tête à chaque minute par la portière, pour donner une foule d’indications successives au cocher. Après avoir traversé, non sans difficulté, quelques rues isolées nouvellement construites, comme le montraient assez l’aspect des maisons et le mauvais état des chemins, M. Squeers se pendit tout à coup au cordon de toute sa force, et lui cria : « Arrêtez !
– A-t-on jamais vu tirer le bras d’un homme comme cela ? dit le cocher en colère.
– C’est ici. La seconde de ces quatre petites maisons à un étage, avec des volets verts ; il y a sur la porte une plaque de cuivre avec le nom de Snawley.
– Ne pouviez-vous pas dire cela sans m’arracher le bras ? demanda le cocher.
– Non ! brailla M. Squeers. Si vous dites un mot de plus, je vais vous faire faire un procès-verbal pour avoir un carreau cassé. Arrêtez. »
Le cocher, docile aux instructions de son bourgeois, arrêta à la porte de M. Snawley. M. Snawley, on se le rappelle, était ce tartuffe à la face luisante qui avait confié aux soins paternels de M. Squeers les quatre enfants de sa femme, comme nous l’avons raconté au quatrième chapitre de cette histoire. Sa maison se trouvait sur les extrêmes limites de quelques nouveaux établissements contigus à Somers town, et M. Squeers y avait loué un logement pour quelques jours, parce qu’il avait à faire à Londres un séjour un peu plus long que d’habitude, et que d’ailleurs la Tête de Sarrazin ayant appris à connaître, à ses dépens, l’appétit de maître Wackford, avait refusé de le traiter à des conditions plus favorables qu’une grande personne.
« Nous voilà ! dit Squeers bousculant Smike devant lui dans la petite salle où M. Snawley et sa femme étaient en train de manger un homard pour leur souper. Voici le vagabond, le traître, le rebelle, le monstre d’ingratitude !
– Quoi ! l’élève qui s’était sauvé ! cria Snawley laissant de saisissement retomber ses mains sur la table, le couteau et la fourchette en l’air, et écarquillant ses grands yeux.
– Lui-même, dit Squeers mettant son poing sous le nez de Smike, le retirant et recommençant plusieurs fois la même menace avec la physionomie la plus féroce. S’il n’y avait pas là une dame, je lui… mais patience, il ne perdra rien. »
Et M. Squeers se mit à raconter où, quand et comment il avait rattrapé son fugitif.
« Il est clair que c’est un coup de la Providence, dit M. Snawley baissant les yeux avec un air d’humilité, et élevant sa fourchette, avec un morceau de homard au bout, vers le plafond, pour remercier le ciel.
– Il n’y a pas de doute, c’est la Providence qui se déclare contre lui, répliqua Squeers en se grattant le nez.
– Cela ne pouvait être autrement, comme de juste. Il n’y a pas à s’y méprendre.
– Les mauvais cœurs et les mauvaises actions sont toujours punis, monsieur, dit M. Snawley.
– Il n’y a pas d’exemple du contraire, » répliqua Squeers tout en tirant de son portefeuille un petit paquet de lettres, pour voir s’il n’en avait pas perdu dans la bagarre.
Quand il fut tranquille de ce côté : « Vous voyez bien, madame Snawley, dit-il : j’ai été le bienfaiteur de ce garçon-là, je l’ai nourri, instruit, vêtu, blanchi. J’ai été l’ami de ce garçon-là, son ami universel, classique, commercial, mathématique, philosophique et trigonométrique. Mon fils, Wackford, mon propre fils, a été pour lui un frère. Mme Squeers a été pour lui une mère, une grand’mère, une tante, ah ! je pourrais même dire un oncle, enfin tout. Elle n’a jamais élevé personne dans du coton, excepté vos deux charmants, vos deux délicieux petits enfants, comme elle a élevé ce garçon-là dans du coton. Eh bien ! quelle en est la récompense ? Je lui ai prodigué le lait de notre commune tendresse ; mais, maintenant, je sens, quand je le regarde, que ce lait-là tourne et s’aigrit sur mon cœur.
– C’est bien possible, monsieur, dit Mme Snawley, c’est bien possible.
– Mais où a-t-il été tout ce temps-là ? demanda Snawley, serait-il resté avec ?…
– Ah ! monsieur, dit Squeers en l’interrompant et se retournant vers Smike, êtes-vous resté avec ce démon de Nickleby, monsieur ? »
Mais ni questions ni taloches ne purent arracher là-dessus un mot de réponse à Smike. Il avait pris en lui-même la résolution de périr plutôt dans l’affreuse prison où il allait retourner, que de prononcer une syllabe qui pût compromettre son premier, son unique ami. Il avait eu le temps de se rappeler les recommandations que lui avait faites Nicolas en quittant le Yorkshire, de garder un profond secret sur sa vie passée. Il avait une idée vague et confuse que son bienfaiteur pouvait bien avoir commis un crime en l’emmenant, un crime terrible, qui l’exposerait à un châtiment redoutable s’il était découvert, et cette crainte avait aussi contribué à le mettre dans l’état de terreur stupide où il était retombé.
Telles étaient les pensées (si on peut donner ce nom aux visions imparfaites qui erraient sans suite dans son cerveau affaibli) qui vinrent assaillir l’esprit de Smike et le rendirent également sourd à l’éloquence persuasive de Squeers ou à ses procédés d’intimidation. Voyant tous ses efforts inutiles, M. Squeers le conduisit dans une petite chambre en haut sur le derrière, pour y passer la nuit ; puis, après avoir pris la précaution de lui faire quitter ses souliers, son gilet et son habit, et de fermer par-dessus lui la porte en dehors, dans le cas peu vraisemblable où il retrouverait l’énergie de tenter encore une évasion, le digne gentleman l’abandonna à ses réflexions.
Ces réflexions, personne ne peut dire ce qu’elles étaient, ce que fut le désespoir de cette pauvre créature quand il retomba dans ses pensées uniques, dans le souvenir récent de sa dernière demeure, des amis si chers, des visages si doux qu’il y laissait. Il entrevoyait tous ces rêves dans une espèce d’engourdissement douloureux, sommeil lourd et pénible d’une intelligence qui n’avait pu se développer sous le régime de cruautés dont il avait été victime dans sa première enfance. Combien il faut pour cela d’années de souffrances et de misère, sans un rayon d’espérance ! Comme il faut que ces cordes du cœur, qui vibrent une prompte réponse à la douceur et à l’affection, se soient rouillées ou brisées dans leurs secrètes attaches, sans avoir même à renvoyer l’écho languissant de quelque vieux chant de bonheur ou d’amour ! Comme il faut qu’il ait été sombre, le jour, le triste jour où cette lueur à peine apparue dans l’esprit s’est ensevelie à tout jamais dans les ombres d’un long crépuscule, d’une nuit plus sombre et plus triste encore !
Pourtant, même alors, il aurait pu se réveiller peut-être au son de certaines voix aimées, mais elles ne pouvaient pénétrer jusqu’à lui. Aussi, quand il se glissa à tâtons dans son lit, il était redevenu déjà la même créature insouciante, découragée, flétrie, que Nicolas avait trouvée et transformée en arrivant à Dotheboys-Hall.
CHAPITRE VII.
Dans lequel Smike retrouve encore un autre vieil ami, mais cette fois la rencontre est heureuse et l’occasion lui profite.
La nuit si pleine d’angoisses pour le pauvre malheureux avait fait place à une matinée d’été claire et pure de tout nuage, au moment où une diligence du Nord traversait gaiement à grand bruit les rues d’Islington, encore silencieuses, annonçant son approche par un avertissement sonore du conducteur, qui jouait sur son cor la fanfare du retour. Bientôt le bruit cessa, elle venait de s’arrêter tout près du bureau de la poste.
Il n’y avait de voyageurs à l’extérieur qu’un bon gros provincial, à la mise honnête, qui, planté sur l’impériale, les yeux fixés sur le dôme de la cathédrale de Saint-Paul, paraissait absorbé dans une admiration stupéfaite, au point de rester entièrement insensible au remue-ménage du bagage et des effets qu’on descendait de la voiture, jusqu’à ce qu’enfin une des fenêtres de l’intérieur s’étant abaissée avec vivacité, il se retourna pour regarder, et se trouva face à face avec une jolie petite figure de femme qui venait de mettre le nez à la portière.
« Vois donc, ma fille, cria le villageois en montrant du doigt l’objet de son admiration, c’est l’église de Saint-Paul ; trédame ! en voilà une qui est de taille !
– Dieu du ciel, John ! je n’aurais jamais cru qu’elle pût être seulement moitié si haute. Quel monstre !
– Un monstre ! ma foi, madame Browdie, je crois que vous avez dit le mot, répliqua le provincial d’un air de bonne humeur en descendant lentement avec son large pardessus ; et cet autre bâtiment-là, de l’autre côté de la rue, qu’est-ce que ce peut être, croyez-vous ? Je vous le donnerais bien en douze mois, pour réussir à le deviner ; ce n’est pas autre chose qu’un bureau de poste. Ha ! ha ! ils ne risquent rien de doubler les ports de lettres pour faire leurs frais ; un bureau de poste ! qu’est-ce que vous dites de cela ? Eh bien ! si c’est comme cela que sont les bureaux de poste, je voudrais bien voir un peu la maison du lord maire. »
À ces mots, John Browdie, car c’était lui, ouvrit la portière, passa la tête dans l’intérieur, et donnant une petite tape sur la joue de Mme Browdie, ci-devant Mlle Price, tomba dans un bruyant accès de fou rire.
« Bon ! dit John, voilà-t-il pas, Dieu me pardonne, qu’elle s’est encore rendormie.
– Elle n’a fait que cela toute cette nuit et toute la journée d’hier, à l’exception de deux ou trois minutes, de temps en temps, reprit la douce amie de John Browdie, et encore j’aurais mieux aimé qu’elle dormît toujours, tant elle était maussade chaque fois qu’elle se réveillait. »
De qui donc parlaient-ils ? C’était d’une personne profondément assoupie, tellement enveloppée sous les plis de son châle et de son manteau, qu’il eût été impossible au plus fin de deviner son sexe, sans un chapeau de castor brun, à voile vert, qui décorait sa tête, et qui, à force d’être cogné et aplati, l’espace de quatre-vingt-cinq lieues contre le coin de la voiture, d’où sortaient encore, en ce moment, les ronflements bruyants de la dame, présentait un aspect si risible, qu’il n’en fallait pas tant pour mettre en mouvement les muscles toujours prêts à rire de la grosse face vermeille de Browdie.
« Ohé ! cria John en tirant un bout du voile de la dormeuse ; allons ! réveillons-nous, pas moins ! »
Ce ne fut pas sans se renfoncer encore bien des fois dans son coin, sans pousser bien des exclamations d’impatience et de fatigue, que la personne en question finit par pouvoir se tenir sur son séant ; et alors, sous une masse informe de castor écrasé, avec un hémicycle de papillotes bleues autour de la tête, vous auriez pu reconnaître, devinez quoi ! les traits délicieux de miss Fanny Squeers.
« Ah ! Tilda ! cria Mlle Squeers, m’avez-vous assez donné de coups de pied tout le long de cette chienne de nuit ?
– Par exemple ! j’aime bien cela, répliqua son amie en riant, lorsque c’est vous qui avez pris, sans vous gêner, presque toute la voiture à vous seule.
– Écoutez, Tilda, dit Mlle Squeers sérieusement, ne dites pas non, parce que c’est la vérité et qu’il est inutile que vous essayiez de me persuader le contraire. Il est possible que vous ne vous en soyez pas aperçue : vous dormiez si bien ; mais, moi, je n’ai pas seulement fermé l’œil ; ainsi j’espère que vous pouvez me croire. »
En faisant cette réponse, Mlle Squeers ajustait son voile et son chapeau, mais avec peu de succès, car il n’aurait fallu rien moins que la baguette d’un magicien et la suspension complète de toutes les lois de la nature, pour donner à son couvre-chef une forme régulière ou figure humaine. Pourtant, elle finit par se flatter qu’elle n’avait pas encore l’air trop malpropre. Elle secoua les miettes de sandwiches et les restes de biscuits qui s’étaient accumulés dans son giron, et profita du bras que lui offrait John Browdie pour descendre de voiture.
« Là ! dit John au cocher dont il venait de faire approcher le fiacre, en faisant monter les dames et charger le bagage, nous allons à l’hôtel de Sarah, mon garçon.
– Là-s-où ? cria le cocher.
– Qu’est-ce que vous dites donc, Browdie ? interrompit Mlle Squeers ; cette idée ! c’est à la Tête de Sarrazin.
– Je savais toujours bien qu’il y avait du Sarah là dedans, c’est le zin qui m’avait échappé ; à présent vous savez où ce que c’est, brave homme ?
– Oh ! ah ! je connais ça, répondit le cocher d’un air refrogné en fermant la portière.
– Tilda, ma chère, réellement, reprit Mlle Squeers d’un ton de reproche, on va nous prendre pour je ne sais qui.
– Qu’ils nous prennent comme ils voudront, et, s’ils ne nous prennent pas, qu’ils nous laissent, dit John Browdie. Nous ne sommes pas venus à Londres pour autre chose que pour nous amuser, n’est-ce pas ?
– Je l’espère, monsieur Browdie, répliqua Mlle Squeers visiblement contrariée.
– Eh bien ! alors, dit John, qu’est-ce que ça fait ? je n’ai pu me marier que depuis quatre jours, parce que la mort de mon pauvre vieux père a tout retardé ; c’est donc une noce complète, la fille, le garçon, la demoiselle d’honneur ; si ce n’est pas l’occasion pour un homme de se donner du plaisir, quand est-ce donc qu’il s’en donnera ? hein ? sapristi ! je vous le demande. »
Et pour commencer à se donner du plaisir, sans perdre de temps, M. Browdie appliqua un gros baiser sur les joues de sa femme et eut bien du mal à en prendre un à miss Squeers, qui l’égratignait bel et bien en luttant contre cette douce violence avec un courage de Lucrèce. Ce ne fut qu’en arrivant à la Tête de Sarrazin qu’il sortit vainqueur de la résistance pudique ou des simagrées de la jeune rebelle.
Une fois là ils se retirèrent tous dans leur chambre, chacun de leur côté ; après un si long voyage, le sommeil n’était pas de trop ; mais ils se retrouvèrent à midi à table, devant un déjeuner substantiel servi par les mains de M. John Browdie dans un petit cabinet particulier au premier étage avec vue de tous côtés sur les écuries.
Il fallait voir maintenant Mlle Squeers, débarrassée du castor brun et du voile vert et des papillotes de papier bleu, parée dans sa splendeur virginale d’un spencer et d’une jupe blanche, avec un chapeau de mousseline blanche, garni en dedans d’une rose de Damas artificielle, tout épanouie. Ses cheveux luxuriants, frisés en boucles si serrées qu’elles n’avaient pas à craindre d’être dérangées par le vent, et le tour de son chapeau couronné de petites roses de Damas en bouton, qu’on pouvait prendre pour les dignes enfants de la grosse, la mère aux autres, à laquelle elles tenaient compagnie. Il fallait voir aussi la large ceinture de ruban de damas bien assortie avec toute cette petite famille de roses, comme elle prenait bien les contours de sa taille flexible, sans compter qu’elle dissimulait par derrière avec un art ingénieux le défaut du spencer, malheureusement un peu court. Il fallait voir tout cela, et puis aussi autour de ses poignets des bracelets de corail dont les grains un peu rares laissaient trop voir le cordon noir par lequel ils étaient enfilés, et le collier de corail qui reposait sur son cou, laissant pendre sur son corsage un cœur de cornaline isolé, l’emblème de ses affections libres et dégagées. En vérité, à contempler toutes ces séductions muettes mais expressives, tous ces appels secrets aux plus purs sentiments de notre nature, il y avait de quoi faire fondre les glaces de l’âge, et mettre en combustion les ardeurs de la jeunesse.
Le domestique qui servait n’y fut pas insensible ; tout domestique qu’il était, il se permettait d’avoir de la sensibilité et des passions comme un autre, et il regarda miss Squeers sous le nez en lui donnant les rôties pour le thé.
« Papa est-il ici, savez-vous ? demanda miss Squeers avec dignité.
– Plaît-il, mademoiselle ?
– Papa, répéta-t-elle, est-il ici ?
– Ici où, mademoiselle ?
– Ici, dans la maison, répliqua miss Squeers. Papa, M. Wackford Squeers ; il reste ici ; est-il chez lui ?
– Je n’ai pas entendu dire qu’il y eût un gentleman de ce nom dans la maison, mademoiselle, répliqua le garçon ; peut-être est-il en bas au café ; je vais voir. »
Voilà-t-il pas quelque chose de joli, ma foi ! Mlle Squeers, tout le long du chemin jusqu’à Londres, n’avait parlé que de leur faire voir comme ils seraient bien repus et bien traités, en arrivant ; avec quel respect serait accueilli son nom et celui de sa famille ; et puis on venait lui dire tout tranquillement qu’on ne savait pas si son père était descendu dans l’hôtel, comme si c’était le premier venu, disait Mlle Squeers dans un violent accès d’indignation.
« Eh bien ! c’est cela ; informez-vous, l’homme, dit John Browdie ; et puis, par la même occasion, vous me monterez encore un pâté de pigeons ; voulez-vous ?… L’animal ! murmura John en regardant le plat déjà vide, pendant que le garçon se retirait, il vous appelle ça un pâté : trois pigeonneaux avec deux liards de farce et une croûte si légère qu’on ne sait pas, quand on l’a dans la bouche, si elle y est encore ou si elle n’y est plus. À ce compte-là, il doit falloir bien des pâtés pour faire un déjeuner. »
Au bout d’un court intervalle, dont John profita pour dire deux mots au jambon et s’administrer une tranche de bœuf froid, le garçon revint avec un autre pâté et la nouvelle que M. Squeers ne restait pas dans la maison, mais qu’il y venait tous les jours, et qu’aussitôt qu’il serait arrivé on le ferait monter. Là-dessus il sortit, et n’avait pas tourné les talons qu’il rentrait avec M. Squeers et son héritier intéressant.
« Par exemple, qui est-ce qui se serait attendu à cela ? dit M. Squeers après avoir salué d’abord la compagnie, et reçu de sa fille quelques nouvelles de son ménage.
– Vous êtes bien surpris, papa, de me voir ici, répliqua la demoiselle d’un ton de dépit ; mais c’est que, comme vous voyez, miss Tilda a fini par se marier.
– Et moi je suis parti tout droit pour voir Londres, voyez-vous ça, monsieur l’instituteur ? dit John livrant une attaque furieuse au pâté.
– C’est la mode à présent, tous les jeunes gens qui se marient n’en font pas d’autres, repartit Squeers. Ils ne s’inquiètent pas plus de la dépense que de rien du tout ; et cependant, combien ne vaudrait-il pas mieux mettre cet argent-là de côté pour l’éducation future de quelque petit garçon, par exemple ; car les marmots vous arrivent, continua M. Squeers en moraliste profond, sans que vous vous en aperceviez. J’y ai été pris, j’en sais quelque chose.
– Voulez-vous prendre une bouchée ? dit John.
– Merci, pour moi, non, répondit Squeers ; mais si vous voulez seulement laisser mon petit Wackford prendre un peu de gras, je vous en serai obligé. Non, pas de fourchette, il prendra cela avec ses doigts, autrement le garçon le ferait payer, et ils n’ont pas besoin de cela. Ils gagnent déjà bien assez comme cela sur les pâtés,… et vous, monsieur, si vous entendez monter le garçon, fourrez ça dans votre poche et mettez-vous à la fenêtre pour regarder le paysage, vous m’entendez bien ?
– Oh ! n’ayez pas peur, papa, je connais cela, répliqua l’enfant docile.
– Eh bien ! dit Squeers se tournant vers sa fille ; c’est à votre tour maintenant à vous marier bientôt ; il est grand temps.
– Oh ! dit miss Squeers d’un air agacé, je ne suis pas pressée.
– Vraiment, Fanny ? cria sa bonne amie avec un peu de malice.
– Non, Tilda, répliqua miss Squeers secouant la tête avec énergie. Voyez-vous, moi, je peux attendre.
– Mais il me semble que c’est aussi ce que font les amoureux, continua Mme Browdie.
– Oh ! moi, je ne les attire guère, vous savez, Tilda, repartit miss Squeers.
– Je le sais, répondit son amie ; pour cela, c’est extrêmement vrai. »
Le ton de sarcasme dont fut lancée cette répartie aurait pu provoquer une réplique acrimonieuse de la part de Mlle Squeers, dont le caractère, naturellement rageur, encore aigri par la fatigue et les cahots cuisants du voyage, s’irritait d’ailleurs au souvenir du mauvais succès de ses anciennes prétentions sur M. Browdie. La réplique acrimonieuse aurait amené beaucoup d’autres répliques, qui auraient pu amener Dieu sait quoi, si, par bonheur, la conversation n’avait pas, précisément au même instant, changé de sujet, grâce à M. Squeers lui-même.
« Je parie que vous ne devinez pas sur qui nous avons mis la main, Wackford et moi.
– Papa, ce n’est pas M… ? » Miss Squeers n’eut pas la force de finir sa phrase, mais Mme Browdie vint à son secours, et la finit pour elle. « Nickleby ? dit-elle.
– Non, dit Squeers, mais le numéro deux.
– Ce ne serait pas Smike, peut-être ? cria Mlle Squeers en battant des mains.
– Justement, c’est lui, répondit le père ; je vous l’ai empoigné bel et bien.
– Comment ! s’écria John Browdie poussant son assiette, empoigné ce pauvre… (il se reprit) cet infernal coquin. Et où est-il donc ?
– Parbleu ! dans mon logement, reprit Squeers ; je vous l’ai enfermé à double tour dans la chambre de derrière, au deuxième étage, l’homme dedans, la clef dehors.
– Quoi ! vrai ! dans ton logement ? Tu le tiens dans ton logement ? Ha ! ha ! L’Angleterre n’a pas ton pareil. Donne-moi ta main, l’ami. Il faut que je te donne une poignée de main pour ce bon tour. Il le tient dans son logement !
– Oui, dit Squeers chancelant sur sa chaise du coup de poing amical que le robuste naturel du Yorkshire venait de lui donner dans la poitrine, en matière de compliment. C’est bon ! merci ; mais ne recommencez pas. Je sais bien que vous ne vouliez pas me faire de mal, mais vous m’en avez fait tout de même. Eh bien ! qu’est-ce que vous dites de cela ? Ce n’est pas mauvais, hein ?
– Mauvais ! répéta John Browdie ; rien que de l’entendre, les bras m’en tombent.
– Je savais bien que j’allais vous surprendre un peu, dit Squeers en se frottant les mains. Cela a été bien joué, allez, et prestement.
– Comment donc ça ? demanda John en rapprochant de lui sa chaise ; voyons, contez-nous cela tout par le menu. »
Tout en désespérant de satisfaire l’impatience de John Browdie, M. Squeers se mit alors à raconter avec volubilité par quel heureux hasard Smike était tombé entre ses mains, et ne s’arrêta pas d’un bout à l’autre, excepté quand il était interrompu par les cris d’admiration de ses auditeurs.
« Et n’ayez pas peur qu’il m’échappe, ajouta Squeers en finissant d’un air fin, j’ai pris mes précautions, j’ai arrêté pour demain matin trois places d’impériale ; il sera entre moi et Wackford, et je me suis arrangé pour laisser à mon agent à Londres le soin de faire solder mes comptes et de m’envoyer les nouveaux pensionnaires. Vous voyez que vous avez bien fait de venir aujourd’hui, ou, sans cela, vous ne nous auriez pas trouvés ici. Mais, puisque c’est comme cela, à moins que vous ne veniez prendre le thé chez moi ce soir, nous ne nous reverrons plus avant mon départ.
– Eh bien ! c’est dit, répliqua John en lui secouant la main, vous nous verrez ce soir, quand vous demeureriez à six lieues d’ici.
– Vrai ! vous voulez venir ? » reprit M. Squeers qui ne s’était guère attendu à lui voir accepter avec tant d’empressement son invitation, sans quoi il y aurait regardé à deux fois avant de la faire.
John Browdie, pour toute réponse, lui donna encore une poignée de main.
Leur intention, disait-il, n’était pas de commencer à visiter Londres le jour même de leur arrivée : ainsi, ils seraient chez M. Snawley à six heures sans faute, et quelques moments après, la conversation finit par le départ de M. Squeers avec son fils.
Tout le reste de la journée, M. Browdie fut dans un état d’excitation des plus étranges ; il lui prenait par moments des explosions de fou rire à tout rompre. Il n’avait que le temps de prendre son chapeau et de s’en aller passer son accès dans la cour de l’auberge. Il ne tenait pas en place, il ne faisait qu’aller et venir, claquant des mains, dansant des pas de danses rustiques les plus comiques ; en un mot toute sa conduite avait quelque chose de si extraordinaire, que miss Squeers le crut fou, et prit des ménagements avec Mathilde pour lui communiquer longuement son opinion bien arrêtée à cet égard. Néanmoins, Mme Browdie, loin de se montrer alarmée, déclara qu’elle l’avait déjà vu plus d’une fois dans cet état ; qu’elle savait bien, par expérience, que cela finirait par une petite indisposition, mais que les conséquences n’en avaient rien de grave, et que ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de le laisser tranquille.
Le résultat lui donna raison. En effet, dès le soir même, pendant qu’ils étaient tous à table dans la salle à manger de M. Snawley, sur la brune, John Browdie se trouva si mal à son aise, et se sentit un étourdissement si violent, que la société en conçut les plus vives alarmes, excepté, pourtant, son excellente moitié, qui seule, conservant toute sa présence d’esprit, leur assura que, si M. Squeers voulait seulement lui prêter son lit une heure ou deux, en le laissant entièrement seul, son mal se passerait aussi vite qu’il était venu. Tout le monde convint que c’était le meilleur parti à prendre, plutôt que d’envoyer tout de suite chercher le médecin. On monta donc John en le soutenant à grand’peine le long de l’escalier. La chose n’était pas bien commode : ce grand corps était d’un poids énorme, et, s’il montait trois marches, il en reculait deux. Enfin, on le hissa sur le lit, on l’y laissa sous la garde de sa femme, qui revint dans la salle commune au bout de quelques minutes, avec l’heureuse nouvelle qu’il dormait comme un loir.
La vérité est que, dans ce moment même, au lieu de dormir comme un loir, John Browdie était assis sur son lit, rouge comme un coq, et se fourrant un coin de l’oreiller dans la bouche pour s’empêcher de rire aux éclats. Une fois qu’il eut réprimé cette envie, il ôta ses souliers, se glissa sans bruit vers la chambre voisine où Smike était retenu prisonnier, tourna la clef en dehors, entra comme un trait, ferma la bouche au captif avec sa large main, avant qu’il pût pousser un cri d’effroi, et lui dit à l’oreille :
« Ouais ! est-ce que tu ne me reconnais pas, mon garçon ? Browdie… celui que tu as rencontré après la bonne volée donnée au maître d’école ?
– Si, si, cria Smike ; oh ! secourez-moi.
– Te secourir ! répliqua John en lui fermant encore la bouche pour qu’il n’en dit pas d’avantage ; est-ce que tu devrais avoir besoin de secours, si tu n’étais pas le plus grand nigaud que la terre ait porté ! Qu’est-ce que tu es venu faire ici ?
– C’est lui qui m’a emmené ; c’est lui, cria Smike.
– Il t’a emmené ! Tu ne pouvais pas lui écrabouiller la tête ou te jeter par terre en lui allongeant des coups de pied, en criant à la garde ? Quand j’avais ton âge, j’aurais voulu en manger douze comme lui ! Mais, va, tu n’es qu’un pauvre idiot, ajouta John d’un air de pitié, et, Dieu me pardonne, j’ai tort de gronder ainsi une pauvre créature comme toi. »
Smike allait ouvrir la bouche pour répondre, mais Browdie l’arrêta.
« Tiens-toi tranquille, et pas un mot avant que je te le dise ! »
Après cette sage précaution, John Browdie secoua la tête d’un air résolu, et tirant de sa poche un tournevis, il se mit à dévisse la serrure, comme s’il n’avait jamais fait que cela, et la posa par terre avec l’instrument à côté.
« Vois-tu ça ? eh bien ! c’est toi qui l’a fait ; à présent, file ! »
Smike le regardait, la bouche béante, sans comprendre un mot.
« Je te dis de filer, répéta John, et lestement ! Sais-tu ou tu demeures ? Oui ?… bon. Ces habits-là, est-ce à toi ou au maître d’école ?
– Ce sont les miens, répondit Smike, pendant que l’autre le poussait dans la chambre voisine et lui montrait une paire de souliers et un habit posés sur une chaise.
« Mets-les vite. » Et en même temps John, pour l’aider, lui passait le bras droit dans la manche gauche, et lui mettait le pan de l’habit à la place du collet. « À présent, suis-moi, et, quand tu auras gagné la porte, tourne à droite, qu’on ne te voie pas passer.
– Mais… mais il va m’entendre fermer la porte, répliqua Smike, tremblant à cette idée de la tête aux pieds.
– Qu’est-ce que tu as besoin de la fermer, nigaud, est-ce que tu as peur d’enrhumer le maître d’école, hein ?
– N… on, dit Smike dont les dents claquaient de frayeur ; mais il m’a déjà rattrapé, il me rattrapera encore ; oh ! bien sûr, il me rattrapera encore.
– Il me rattrapera ! il me rattrapera ! reprit John impatienté ; il ne te rattrapera pas, te dis-je. Je ne veux pas avoir l’air avec lui d’un mauvais voisin, c’est pour ça que je veux lui laisser croire que tu t’es sauvé de toi-même ; mais s’il sort de la salle avant que tu aies décampé, gare à tes os ! je ne te laisserai pas reprendre. S’il s’aperçoit de ton départ tout de suite, je lui ferai faire fausse route, je t’en réponds. Mais si tu as du cœur, tu seras rendu chez toi avant qu’il se doute seulement que tu n’es plus ici. Allons ! »
Smike, qui avait tout juste assez d’intelligence pour comprendre que toutes les paroles de John étaient autant d’encouragements, s’apprêtait à le suivre d’un pas tremblant, quand Browdie lui murmura tout bas :
« Tu vas dire au jeune maître que j’ai épousé Mathilde Price, et qu’il n’a qu’à m’écrire à la Tête de Sarrazin ; dis-lui que je ne lui garde pas de rancune. Nom d’un chien ! je vais crever de rire si j’ai le malheur de penser à cette soirée-là. Ah ! mon Dieu ! je crois encore le voir acharné contre les tartines de beurre. »
C’était un souvenir périlleux pour John dans un pareil moment : il en éprouva un chatouillement qui manqua d’éclater en un rire bruyant, il ne s’en fallut pas de l’épaisseur d’un cheveu. Heureusement, pourtant, il eut la force de se retenir, descendit à pas de loup, tirant Smike derrière lui, se plaça devant la porte de la salle pour barrer le passage au premier qui voudrait sortir, et lui fit signe de décamper.
Une fois là, Smike ne se le fit pas dire deux fois. Il ouvrit la porte tout doucement, et, jetant sur son libérateur un regard de reconnaissance et de frayeur tout ensemble, il prit à droite et se mit à courir comme le vent.
John resta à son poste quelques minutes, puis, voyant que la conversation dans la salle continuait son train, remonta quatre à quatre, toujours avec la même précaution, écouta pendant une heure par-dessus la rampe s’il entendait quelque bruit. Tout restait parfaitement tranquille. Il regagna donc le lit de M. Squeers, et, tirant la couverture par-dessus sa tête, se mit à rire aux larmes.
Quelqu’un qui aurait pu voir le lit s’agiter sous les sanglots de rire étouffés, avec la grosse figure rougeaude du robuste naturel du Yorkshire apparaissant de temps en temps entre deux draps, comme un hippopotame en goguette qui viendrait respirer à la surface de l’eau, pour faire encore après le plongeon dans de nouvelles convulsions de gaieté folâtre, ne se serait guère moins amusé pour son compte que je le faisait John Browdie lui-même.
CHAPITRE VIII.
Nicolas devient amoureux. Il emploie un médiateur dont les démarches sont couronnées d’un succès inattendu, excepté pourtant sur un seul point.
Se voyant une fois hors des griffes de son ancien persécuteur, Smike n’eut pas besoin d’être stimulé davantage pour faire tous les efforts et pour appeler à son aide toute l’énergie dont il était capable. Sans perdre un seul instant à réfléchir au chemin qu’il prenait, sans s’occuper de savoir s’il le conduisait chez lui, ou s’il ne l’éloignait pas au contraire, il se mit à fuir avec une vélocité surprenante et une persévérance infatigable. La crainte lui donnait des ailes, et la voix trop connue de Squeers semblait retentir à ses oreilles sous la forme de cris imaginaires poussés par une troupe d’ennemis acharnés à sa poursuite. Les sens troublés du pauvre garçon lui faisaient, pour ainsi dire, sentir déjà derrière lui leur haleine ; ils pressaient ses pas, ils suivaient sa piste, quelquefois distancés, il est vrai, dans cette course fantastique, mais quelquefois aussi gagnant sur lui du terrain, selon les alternatives d’espérance ou de crainte dont il se sentait agité. Longtemps encore, après s’être convaincu que c’étaient de vains sons qui n’avaient d’existence que dans le désordre de son cerveau, il n’en continuait pas moins sa course toujours aussi impétueuse, que son épuisement et sa faiblesse ne pouvaient pas retarder d’un moment. Ce ne fut que lorsque l’obscurité et le silence d’une grande route dans la campagne le rappelèrent au sentiment des objets extérieurs, et qu’au-dessus de sa tête le ciel étoilé l’avertit de la marche rapide du temps, qu’enfin, couvert de sueur et de poussière, hors d’haleine, il s’arrêta pour écouter et regarder autour de lui.
Tout était calme et silencieux ; une masse de lumière dans le lointain, qui jetait sur le ciel une teinte enflammée, marquait la place de la grande cité. Les champs solitaires, séparés par des haies et des fossés, qu’il avait percés, franchis ou traversés dans sa fuite, bordaient la route des deux côtés du chemin. Il était tard. Smike était bien sûr qu’on ne pouvait l’avoir suivi à la trace par où il avait passé ; et, s’il devait espérer de retourner chez lui, c’était à coup sûr à l’heure qu’il était, à l’ombre d’une nuit déjà avancée. Smike lui-même, malgré son peu d’intelligence, encore aveuglé par la crainte, finit petit à petit par le comprendre. Il avait eu d’abord une idée vague, un idée enfantine, c’était de faire dix ou douze kilomètres dans la campagne, et de revenir ensuite chez lui par un large circuit, qui l’affranchirait du souci de passer par Londres, tant il appréhendait de traverser les rues tout seul et de s’y rencontrer encore en face de son terrible ennemi ; mais, cédant enfin à des inspirations plus raisonnables, il revint sur ses pas, prit la grande route, toujours avec crainte et tremblement, et se dirigea vers Londres d’un pied léger, presque aussi rapidement qu’il avait fui la résidence provisoire de M. Squeers.
À l’heure où il entra dans la ville par les quartiers de l’ouest, la plus grande partie des boutiques et des magasins étaient fermés ; la foule, qui était sortie vers le soir pour prendre l’air après un jour brûlant, avait déjà regagné ses pénates, excepté quelques traînards qui flânaient encore dans les rues avant d’aller retrouver leur lit, mais il en restait encore assez pour lui indiquer de temps en temps son chemin, et, à force de questions répétées, il finit par se trouver à la porte de Newman Noggs.
Newman avait justement passé toute cette soirée à courir par voies et par chemins dans les rues de traverse et dans tous les coins de la ville, à la recherche de la personne même qui venait soulever en ce moment son marteau, pendant que Nicolas avait fait de son côté des battues qui n’avaient pas été plus heureuses. Newman était donc assis à table, devant un misérable souper, d’un air triste et mélancolique, lorsque ses oreilles entendirent le coup timide et incertain donné par Smike à sa porte. Son inquiétude le tenait sur le qui-vive, attentif au moindre bruit. Aussitôt donc il descendit l’escalier, et poussant un cri de joyeuse surprise, entraîna derrière lui le visiteur inespéré dans le corridor et jusqu’au haut de l’escalier sans lui dire un seul mot. Ce ne fut que lorsqu’il l’eût déposé en sûreté dans son galetas, la porte bien fermée derrière eux, qu’il prépara une grande cruche de gin et d’eau ; il la porta à la bouche de Smike, comme on présente une tasse de ricin à la bouche d’un enfant rebelle, en lui recommandant de l’avaler jusqu’à la dernière goutte.
Newman parut singulièrement déconcerté en voyant que Smike ne faisait guère que tremper ses lèvres dans la précieuse composition qu’il avait préparée de ses mains. Déjà il levait la cruche pour s’en accommoder lui-même, en poussant un profond soupir de compassion pour la faiblesse de son pauvre ami, lorsqu’en entendant Smike commencer le récit de ses aventures, il arrêta son bras à mi-chemin, prêta l’oreille et resta en suspens, la cruche à la main.
Newman était assez drôle à voir changer, à chaque instant, d’attitude, à mesure que Smike avançait dans son récit. Il avait commencé par se redresser en se frottant les lèvres du revers de la main, cérémonie préparatoire pour se disposer à boire un coup ; puis, au nom de Squeers, il mit la cruche sous son bras, ouvrit de grands yeux et regarda devant lui, au comble de l’étonnement. Quand Smike en vint aux coups qu’il avait reçus dans le fiacre, l’autre se hâta de poser la cruche sur la table ; et se mit à arpenter la chambre de sa marche boiteuse, dans un état d’excitation impossible à décrire, s’arrêtant de temps en temps brusquement pour écouter avec plus d’attention. Lorsqu’il fut question de John Browdie, il retomba lentement et par degrés sur sa chaise, se frottant les mains sur les genoux avec un mouvement de plus en plus rapide, à mesure que la narration devenait plus intéressante, et finit par un éclat de rire combiné avec un cri bruyant de ha ! ha ! ha ! après quoi il demanda, d’un air inquiet et découragé, s’il y avait lieu de croire en effet que John Browdie et Squeers ne se seraient pas peignés par hasard.
« Non ! je ne pense pas, répliqua Smike, je ne crois pas que Squeers ait pu s’apercevoir de mon évasion avant que je fusse déjà bien loin. »
Newman se gratta la tête avec les apparences du plus grand désappointement, puis il reprit la cruche, et se mit à en déguster le délicieux contenu, adressant en même temps à Smike, par-dessus les bords, un sourire ardent et sauvage.
« Vous allez rester ici, dit Newman, vous êtes fatigué, harassé ; moi j’irai leur annoncer votre retour ; vous pouvez vous vanter de leur avoir fait une belle peur. M. Nicolas…
– Que Dieu bénisse ! cria Smike.
– Ainsi soit-il ! répliqua Newman. M. Nicolas n’a pas pris une minute de paix ni de repos, pas plus que la vieille dame ni que miss Nickleby elle-même.
– Oh ! non, non ! est-ce que vous croyez qu’elle a pensé à moi ?… Qui ? elle ? oh ! est-ce vrai ?… est-ce bien vrai ? Ne me dites pas cela, si ça n’est pas.
– Certainement si, cria Newman, c’est un bien noble cœur ; elle est aussi bonne que belle.
– Oui, oui, cria Smike, vous avez bien raison.
– Si gracieuse et si douce ! dit Newman.
– Oui, oui, cria Smike avec un redoublement de vivacité.
– Ce qui ne l’empêche pas, poursuivit Newman, d’être un modèle de franchise et de loyauté. »
Il allait continuer sur ce ton lorsque, dans son enthousiasme, en regardant par hasard son compagnon, il s’aperçut qu’il s’était couvert la face de ses mains, et que des larmes furtives coulaient entre ses doigts.
Un moment auparavant, ces mêmes yeux, maintenant baignés de pleurs, étincelaient d’une flamme inaccoutumée, et tous les traits de son visage s’étaient illuminés d’une ardeur qui en avait fait, pour un moment, une créature toute différente d’elle-même.
« Ah ! bon ! murmura Newman comme un homme embarrassé de sa découverte, je n’en suis pas surpris, j’y avais déjà pensé plus d’une fois ; avec un bon naturel comme celui-là, c’était inévitable. Pauvre garçon !… oui, oui, il le sent lui-même… c’est ce qui l’attendait… cela lui rappelle ses premiers maux… Ah ! c’est bien cela ; oui, je connais cela… hum !… »
Le ton dont Newman Noggs exprimait ces réflexions ambiguës montrait assez qu’il n’envisageait pas du tout avec satisfaction le sentiment qui les lui avait inspirées. Il resta assis quelques minutes d’un air rêveur, jetant de temps en temps à Smike un regard d’inquiétude et de pitié qui montrait assez qu’il avait plus d’une raison de sympathiser lui-même avec ses tristes pensées.
Enfin il remit sur le tapis la proposition qu’il avait déjà faite, c’était que Smike passât la nuit où il était. Pendant ce temps-là, lui, Noggs, irait tout de suite calmer au cottage l’inquiétude de la famille. Mais Smike n’ayant pas voulu entendre parler de cela, dans l’impatience où il était de revoir ses amis, ils sortirent ensemble, la nuit étant déjà bien avancée, et Smike fatigué par sa course rapide avait si mal aux pieds, qu’il pouvait à peine suivre Noggs en clopinant. Le soleil était déjà levé depuis une heure, lorsqu’ils arrivèrent au lieu de leur destination.
Nicolas qui avait passé la nuit, sans pouvoir fermer l’œil, à combiner des plans chimériques pour retrouver l’ami qu’il avait perdu, n’eut pas plutôt entendu à la porte le son de leurs voix bien connues, qu’il se jeta à bas de son lit pour les faire entrer, plein de joie. Le bruit de leur conversation, de leurs félicitations, de leur indignation, eut bientôt réveillé tout le reste de la famille, et Smike reçut un accueil cordial et empressé non seulement de Catherine, mais aussi de Mme Nickleby qui l’assura de son estime éternelle et de sa protection à tout jamais. Elle eut même l’obligeance de raconter, à cette occasion, pour son amusement plutôt que pour celui de la société, une histoire extrêmement remarquable tirée d’un livre dont elle n’avait jamais su le titre. Mais il s’agissait d’une évasion miraculeuse d’une prison qu’elle ne pouvait pas se rappeler, au profit d’un officier dont elle avait oublié le nom, puni pour un crime dont elle n’avait gardé qu’un souvenir très imparfait.
Nicolas commença par supposer que son oncle ne devait pas être entièrement étranger à cette tentative hardie qui avait été si près de réussir. Mais, après mûres réflexions, il fut plutôt porté à croire que c’était à M. Squeers que revenait tout l’honneur de l’enlèvement de Smike ; et, pour mieux s’en assurer, il résolut de s’adresser à John Browdie lui-même pour connaître mieux les détails ; en attendant il se rendit à ses occupations ordinaires, rêvant tout le long du chemin à une infinie variété de plans, tous également fondés sur les principes les plus rigoureux de la justice distributive, mais malheureusement aussi tous plus inexécutables les uns que les autres, pour punir comme il le méritait le maître de pension du Yorkshire.
« Un beau temps, monsieur Linkinwater, dit Nicolas en entrant dans le bureau.
– Ah ! répliqua Timothée ; qu’on vienne donc nous parler de la campagne ! qu’est-ce que vous dites de ce temps-là, hein, pour un temps de Londres ?
– Cela n’empêche pas qu’il est un peu plus beau hors de la ville.
– Plus beau ! répéta Tim Linkinwater, je voudrais que vous le vissiez seulement de la croisée de ma chambre à coucher.
– Et vous, je voudrais que vous le vissiez de la mienne, répliqua Nicolas avec un sourire.
– Bah, bah ! dit Tim Linkinwater, ne me parlez pas de cela. La campagne ! (Bow était pour Timothée un véritable lieu champêtre) des bêtises ! vous pouvez à la campagne vous procurer des œufs frais et des fleurs, c’est vrai, mais voilà tout ; et encore quand je veux des œufs frais pour mon déjeuner, je n’ai qu’à aller au marché de London-hall ; on en trouve là tous les matins, et, quant aux fleurs, vous n’avez qu’à monter l’escalier, et, quand vous aurez senti mon réséda ou regardé ma giroflée double, qui est à la fenêtre de la mansarde, n° 6, sur la cour, vous ne regretterez pas votre peine.
– Une giroflée double, au n° 6, sur la cour ? il y en a donc une ? dit Nicolas.
– S’il y en a une ! répliqua Timothée ; je crois bien, et encore le pot n’est pas fameux, il est fêlé et n’a pas d’égout. Il y avait même, ce printemps, des jacinthes en fleur dans… mais vous allez vous moquer, j’en suis sûr.
– Me moquer de quoi ?
– De ce qu’elles étaient fleuries dans de vieilles bouteilles à cirage, dit Timothée.
– Comment donc, mais il n’y a pas de quoi rire, » répliqua Nicolas.
Timothée le regarda sérieusement un moment, comme s’il se sentait encouragé, par le ton de sa réponse, à se montrer plus communicatif avec lui sur ce sujet ; puis, mettant derrière l’oreille sa plume qu’il venait de tailler, et faisant claquer gentiment son canif en fermant la lame :
« Voyez-vous, dit-il, monsieur Nickleby, ces fleurs-là appartiennent à un pauvre petit garçon malade et bossu. Il semble que ce soit le seul plaisir de sa triste existence. Voyons ! combien y a-t-il d’années, dit Timothée en réfléchissant, que je l’ai vu pour la première fois, tout petit, se traînant sur une paire de béquilles ? Ma foi ! ce n’est pas bien vieux. Ça ne paraîtrait rien pour un autre, mais lui, quand j’y pense, c’est bien long, bien long ; savez-vous, continua-t-il, que c’est bien pénible de voir un enfant contrefait, isolé des autres enfants, les regardant actifs et joyeux se livrer à des ébats qu’il ne peut que suivre des yeux sans y prendre part ! J’en ai eu le cœur navré plus d’une fois.
– C’est que ce cœur-là est bon, dit Nicolas, de s’arracher ainsi à ses préoccupations journalières et de pouvoir donner quelques instants à des observations comme celles-là. Vous disiez donc…
– Que ces fleurs appartiennent à ce pauvre petit garçon, dit Timothée : voilà tout. Quand le temps est beau et qu’il peut se traîner hors de son lit, il vient mettre sa chaise tout près de la fenêtre et s’y assied, occupé tout le jour à les regarder et à les soigner. Nous avons commencé par nous saluer d’un signe de tête ; nous avons fini par nous parler. Autrefois, quand je lui souhaitais le bonjour en lui demandant comment il allait, il prenait un visage souriant, et me disait : Mieux. Mais à présent, il se contente de secouer la tête et se penche sur ses vieilles plantes comme pour les soigner de plus près. Que ce doit être triste de ne pas voir autre chose, pendant des mois et des années, que les tuiles des toits voisins et les nuages qui passent ! Heureusement qu’il est plein de patience.
– N’a-t-il personne auprès de lui dans la maison, demanda Nicolas, pour égayer sa solitude ou pour secourir sa faiblesse ?
– Son père y demeure, je crois, répliqua Timothée, et j’y vois encore d’autres gens, mais personne n’a l’air de faire grande attention aux douleurs du pauvre estropié. Je lui ai demandé bien des fois si je ne pouvais pas lui être bon à quelque chose, il m’a toujours fait la même réponse : Rien. Depuis quelque temps, sa voix est devenue trop faible pour se faire entendre. Mais je vois encore au mouvement de ses lèvres que sa réponse est toujours la même. À présent, comme il ne peut plus quitter son lit, on l’a approché tout contre la fenêtre. Il y reste étendu toute la journée, regardant tantôt le ciel, tantôt ces fleurs, qu’il se donne encore la peine d’arroser et d’arranger lui-même de ses petites mains amaigries. Le soir, quand il voit de la chandelle dans ma chambre, il tire le rideau de sa croisée et le laisse comme cela jusqu’à ce que je sois couché. Il semble que cela lui tienne compagnie de savoir que je suis là. Aussi je m’assieds souvent à ma fenêtre une heure ou deux pour qu’il puisse voir que je ne suis pas encore au lit. Quelquefois même je me lève la nuit, pour regarder la lueur triste et sombre qui éclaire sa petite chambre, et je me demande s’il dort ou s’il veille.
« Bientôt il ne veillera plus, il dormira toute la nuit, dit Timothée, pour ne plus se réveiller que dans le ciel. Nous n’avons pourtant jamais seulement serré la main l’un de l’autre de toute notre vie, eh bien ! cela n’empêche pas que je le regretterai comme un vieil ami. À présent, dites-moi si, dans toutes vos fleurs de la campagne, il y en a une qui pût m’intéresser autant que celle-là ? Croyez-vous franchement que je ne verrais pas avec moins de peine se flétrir sous mes yeux mille espèces de ces fleurs d’élite, décorées aujourd’hui des noms latins les plus rudes que l’on puisse inventer, plutôt que de voir disparaître ce pot fêlé et ces bouteilles noircies quand on les emportera au grenier ? La campagne ! cria Timothée avec un mépris superbe ; ne savez-vous pas qu’il n’y a qu’à Londres que je puisse avoir une cour comme celle-là, au-dessous de ma chambre à coucher ? »
Là-dessus Timothée se détourna, sous prétexte de se plonger dans ses calculs, et se hâta de profiter de l’occasion pour s’essuyer les yeux pendant qu’il supposait Nicolas occupé à regarder ailleurs.
Soit que les calculs de Timothée fussent ce jour-là plus compliqués que d’habitude, soit que ces souvenirs attendrissants eussent, en effet, troublé sa sérénité ordinaire, quand Nicolas, à son retour d’une commission qu’il avait à faire, lui demanda si M. Charles Cheeryble était seul dans son cabinet, Timothée lui répondit tout de suite, et sans la moindre hésitation, qu’il n’y avait personne avec lui, quoiqu’il n’y eût pas dix minutes qu’il y fût entré quelqu’un, et que Timothée se fit un point d’honneur tout particulier de ne jamais laisser déranger les deux frères quand ils étaient occupés avec quelque visiteur.
« En ce cas, je vais tout de suite lui porter cette lettre, » dit Nicolas ; et en même temps il alla frapper à la porte du cabinet.
Pas de réponse.
Il frappe encore : personne ne répond encore.
« C’est qu’il n’y est pas, pensa Nicolas. Je vais toujours mettre la lettre sur son bureau. »
Il ouvre donc la porte et entre. Mais il n’a rien de plus pressé que de revenir sur ses pas en voyant, à son grand étonnement et avec quelque embarras, une demoiselle aux pieds de M. Cheeryble qui la suppliait de se relever, engageant une personne tierce, qui avait tout l’air de la domestique de la demoiselle, à joindre ses efforts aux siens pour la déterminer à ne point rester dans cette position.
Nicolas balbutia quelque excuse assez gauche, et se retirait précipitamment quand la demoiselle, en tournant un peu la tête, lui présenta les traits de la charmante jeune fille qu’il avait vue au bureau de placement lors de sa première visite à cet établissement. Puis, en jetant un coup d’œil sur la domestique, il reconnut cette même bonne, de modeste apparence, qui l’accompagnait alors. Suspendu entre l’admiration que lui inspirait la vue des charmes de la demoiselle et la confusion où le jetait la surprise de cette reconnaissance inattendue, il resta immobile comme une souche, dans un tel état de saisissement et d’embarras, qu’il se sentit pour le moment également incapable de parler ni de bouger.
« Ma chère madame, ma chère demoiselle, criait le frère Charles dans une agitation violente, finissez, je vous prie ; pas un mot de plus, je vous en conjure ; ce que je vous demande à mains jointes, c’est de vous lever. Nous…, nous ne sommes pas seuls. »
En même temps il releva la jeune personne qui alla prendre une chaise en chancelant et s’évanouit.
« Elle se trouve mal, monsieur, dit Nicolas se précipitant vers elle.
– Pauvre enfant, cria le frère Charles, pauvre enfant ! Où est le frère Ned ? Ned, mon cher frère, venez un peu, je vous prie.
– Frère Charles, mon cher ami, répliqua Ned en entrant brusquement dans la chambre, qu’est-ce qu’il y a ? quoi ?
– Chut ! chut ! pas un mot de plus, au nom du ciel, frère Ned, répliqua l’autre. Sonnez la gouvernante, mon cher frère ; appelez Tim Linkinwater. Monsieur Tim Linkinwater, venez vite. Mon cher monsieur Nickleby, je vous en prie et vous en supplie, laissez-nous seuls.
– Il me semble qu’elle est mieux, dit Nicolas qui, dans son zèle à considérer la malade, n’avait même pas entendu qu’on le priait de sortir.
– Pauvre mignonne ! cria frère Charles en prenant doucement la main de la jeune fille dans la sienne et lui tenant la tête posée sur son bras. Frère Ned, mon cher ami, je comprends votre étonnement de voir une scène pareille ici, dans notre cabinet d’affaires, mais… » Avant d’en dire davantage, il se rappela la présence de Nicolas, et, lui serrant la main, le pria avec insistance de quitter la chambre et de lui envoyer sans retard Tim Linkinwater.
Nicolas se retira immédiatement, et, en retournant au bureau, trouva la vieille gouvernante et Tim Linkinwater qui se coudoyaient l’un l’autre, dans leur empressement extraordinaire à se rendre près des frères Cheeryble. Sans s’arrêter à écouter Nicolas, Tim Linkinwater se précipita dans le cabinet, et Nicolas entendit aussitôt fermer en dedans la porte à double tour.
Il eut le temps de réfléchir à son aise sur cet incident, car l’absence de Timothée dura près d’une heure, pendant laquelle Nicolas ne fit autre chose que de penser à la demoiselle, à sa beauté incomparable, aux raisons qui l’avaient amenée là, au mystère dont on entourait cette affaire. Plus il y pensait, plus il se perdait en conjectures et plus il brûlait de savoir ce que c’était que cette jeune personne, qu’il ne connaissait pas et qu’il aurait pourtant reconnue entre mille. Puis il se promenait de long en large dans son bureau, poursuivi par ce visage et cette tournure dont il avait toujours devant les yeux l’image vive et présente ; son esprit écartait tout autre sujet pour ne songer qu’à celui-là.
Enfin Tim Linkinwater revient… d’une froideur désespérante, des papiers à la main, la plume entre les dents, tout comme si de rien n’était.
« Est-elle tout à fait remise ? demanda Nicolas avec impétuosité.
– Qui ça ? répondit Tim Linkinwater.
– Qui ça ! répéta Nicolas, la jeune demoiselle.
– Combien font quatre cent vingt-sept fois trois mille deux cent trente-huit, monsieur Nickleby ? demanda Timothée reprenant sa plume à la main.
– Tout à l’heure, reprit Nicolas ; répondez d’abord à ma question ; je vous demandais…
– Ah ! cette demoiselle ? dit Timothée en mettant ses lunettes, oui, oui ; oh ! elle est tout à fait bien.
– Tout à fait bien, n’est-ce pas ?
– Tout à fait, répliqua M. Linkinwater gravement.
– Est-ce qu’elle pourra retourner chez elle aujourd’hui ?
– Elle est partie.
– Partie ?
– Oui.
– J’espère qu’elle n’a pas loin à aller ? dit Nicolas en regardant l’autre d’un œil curieux.
– Mais, reprit l’imperturbable Timothée, moi aussi. »
Nicolas hasarda encore une ou deux observations, mais il était évident que Tim Linkinwater avait ses raisons pour éluder ses questions et qu’il était résolu à ne plus donner aucun renseignement sur la belle inconnue, qui avait éveillé un si vif intérêt dans le cœur de son jeune ami. Sans se laisser décourager par cet échec, Nicolas revint le lendemain à la charge, enhardi par l’occasion : car il trouva M. Linkinwater moins taciturne et moins boutonné qu’à l’ordinaire ; mais sitôt qu’il revint à son sujet favori, l’autre retomba dans un état de taciturnité plus désespérant que jamais, et, après avoir répondu d’abord par monosyllabes, il finit par ne plus répondre du tout, lui laissant le soin d’interpréter comme il voudrait quelques mouvements de tête ou d’épaules parfaitement insignifiants, qui ne faisaient qu’aiguiser l’appétit féroce de Nicolas, tourmenté par un besoin déraisonnable de satisfaire sa curiosité.
Battu sur tous les points, il n’avait plus d’autre espoir que d’épier la prochaine visite de la demoiselle ; mais il n’en est pas plus avancé : les jours se passent et la demoiselle ne revient pas. Il avait beau examiner avec attention la suscription de toutes les lettres adressées dans ses bureaux aux patrons, il n’y en avait pas une qu’il pût supposer de son écriture. Deux ou trois fois on le chargea de commissions au dehors, qui devaient le tenir éloigné quelque temps, et qui étaient dans les attributions ordinaires de Tim Linkinwater. Nicolas ne put s’empêcher de soupçonner qu’on faisait exprès, pour une raison ou pour une autre, de l’envoyer en ville pendant que la demoiselle venait à la maison. Mais rien ne justifiait ses soupçons, et il n’y avait pas de danger que Timothée se laissât prendre à lui faire quelque aveu ou lui donner quelque indice qui pût les confirmer en rien.
Les obstacles et le mystère ne sont pas absolument nécessaires à l’amour pour alimenter sa flamme, mais ce sont le plus souvent pour lui de puissants auxiliaires. « Loin des yeux, loin du cœur, » dit le proverbe : cela peut être pour l’amitié, quoiqu’à vrai dire, les attachements infidèles n’aient pas toujours besoin de l’absence pour y trouver une excuse, et qu’elle aide plutôt, au contraire, à en prolonger le semblant, comme les pierre fausses imitent mieux à distance le pur éclat du diamant. Mais l’amour se nourrit surtout des ardeurs d’une imagination vive ; il a la mémoire longue et l’entretien facile ; il vit de peu, presque de rien. Aussi est-ce souvent dans les séparations, et sous l’empire des circonstances les plus difficiles, qu’il prend son plus riche développement. Nous en avons un exemple dans Nicolas, qui, à force de rêver uniquement à son inconnue, de jour en jour et d’heure en heure, en vint à croire à la fin qu’il en était amoureux fou, et qu’il n’y avait jamais eu au monde d’amour aussi mal servi par la fortune, aussi persécuté que le sien.
Quoi qu’il en soit, il avait beau aimer et languir à l’instar des modèles les plus orthodoxes du genre, que pouvait-il faire ? choisir Catherine pour confidente ? mais il se sentait retenu sur-le-champ par cette considération bien simple qu’il n’avait rien à lui dire, car il n’avait pas même une fois en sa vie eu l’avantage de parler à l’objet de sa passion, ou même de reposer sur elle ses yeux, si ce n’est en deux occasions ; encore n’avait-elle fait alors que paraître et disparaître avec la rapidité de l’éclair, ou, comme disait Nicolas dans ses éternelles conversations avec lui-même sur ce sujet intéressant, ce n’avait été qu’une apparition de jeunesse et de beauté trop brillante pour durer longtemps. Ce qu’il y a de sûr, c’est que son ardeur et son dévouement restaient sans récompense : on ne voyait plus la demoiselle. C’était donc de l’amour en pure perte, et quel amour ! de quoi en défrayer honnêtement une douzaine de gentlemen de notre temps. Tout ce qu’y gagnait Nicolas, c’était de devenir tous les jours plus mélancolique, plus sentimental, plus langoureux.
Les choses en étaient là, quand la banqueroute d’un correspondant des frères Cheeryble, en Allemagne, imposa à Tim Linkinwater et à Nicolas un travail forcé pour la vérification de comptes longs et embrouillés, embrassant un laps de temps considérable. Pour en finir plus tôt, Tim Linkinwater ouvrit l’avis que, pendant une semaine ou deux, on restât au bureau jusqu’à dix heures du soir. Nicolas accueillit de grand cœur cette proposition, car rien ne rebutait son zèle pour le service de ses chers patrons, pas même son amour romanesque, quoique l’amour ne soit guère compatible avec les affaires. Dès leur première veille, le soir, à neuf heures, arriva, non pas la demoiselle en personne, mais sa suivante, qui, après être restée enfermée quelque temps avec le frère Charles, partit, pour revenir le lendemain à la même heure, et le surlendemain, et ainsi de suite.
Ces visites répétées enflammèrent la curiosité de Nicolas au plus haut degré. Le supplice de Tantale n’était rien auprès de ses tourments ; et, désespérant de pouvoir approfondir ce mystère sans négliger son devoir, il confia son secret tout entier à Newman Noggs, le priant, en grâce, de faire le guet toute la soirée, de suivre la jeune fille jusque chez elle, de prendre tous les renseignements qu’il pourrait se procurer sur le nom, la condition, l’histoire de sa maîtresse, sans cependant exciter de soupçons, enfin, de lui faire du tout un rapport fidèle et détaillé dans le plus bref délai.
Jugez si Newman Noggs était fier de cette preuve de confiance. Dès le soir même il alla se poster dans le square, une grande heure d’avance ; il se planta derrière la pompe, enfonça son chapeau sur ses yeux, et se mit à faire le pied de grue avec un air de mystère si peu dissimulé, qu’il ne devait pas manquer d’éveiller les soupçons de tous les passants. Aussi, plusieurs bonnes qui vinrent tirer de l’eau dans leurs seaux, et quelques petits garçons qui s’arrêtèrent pour boire au robinet, restèrent pétrifiés par l’apparition de Newman Noggs, jetant un regard furtif derrière la pompe sans rien montrer de sa personne que sa figure, la figure d’un ogre qui sent la chair fraîche.
La messagère ne se fit pas attendre : elle entra à son heure habituelle, et repartit un peu plus tard. Newman et Nicolas s’étaient donné deux rendez-vous, l’un pour le lendemain soir, en cas de non-succès, l’autre pour le surlendemain, quand même. Le point de réunion était une certaine taverne à mi-chemin entre la Cité et Golden-square : Nicolas y attendit vainement son confident le premier jour ; mais le second, il n’arriva qu’après lui et fut reçu par Newman à bras ouverts.
« Tout va bien, dit-il tout bas à Nicolas. Asseyez-vous, asseyez-vous, mon brave jeune homme, et laissez-moi vous conter tout cela. »
Nicolas prit un siège et demanda avec empressement ce qu’il y avait de nouveau.
« Du nouveau ! il y en a, et beaucoup, dit Newman dans une espèce de transport de ravissement. Tout va bien, ne vous inquiétez pas. Voyons ! par où commencer ? Soyez tranquille ; du courage ; tout va bien.
– Vraiment ? dit Nicolas vivement.
– Quand je vous le dis, c’est que c’est vrai.
– Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a ? Son nom d’abord, mon cher ami.
– Crevisse, répondit Newman.
– Crevisse ! répéta Nicolas indigné.
– Vous l’avez dit. Je me rappelle ce nom-là à cause de sa ressemblance avec écrevisse.
– Crevisse ! répéta encore Nicolas avec plus d’énergie que tout à l’heure. C’est impossible, il faut que vous vous soyez trompé, c’est sans doute le nom de sa domestique.
– Non pas, non pas, dit Newman secouant la tête en homme sûr de ne pas se tromper : Mlle Cécile Crevisse.
– Cécile, ah ! reprit Nicolas marmottant les deux noms à la suite l’un de l’autre, et recommençant sur tous les tons, à la bonne heure ! Cécile est un joli nom.
– Très joli, et la petite aussi, dit Newman.
– Qui cela ? demanda Nicolas.
– Mlle Crevisse.
– Mais, où donc l’avez-vous vue ?
– Ne vous inquiétez pas, mon cher garçon, répondit Noggs en lui donnant une tape sur l’épaule. Je l’ai vue, et vous la verrez aussi. J’ai arrangé tout cela.
– Mon cher Newman, cria Nicolas en lui serrant la main avec force, vous ne plaisantez pas ?
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