JOSEPH BALSAMO MÉMOIRES D’UN MÉDECIN - TOME III - Partie 2

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JOSEPH BALSAMO MÉMOIRES D’UN MÉDECIN - TOME III
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Les aides obéirent.

 

Balsamo passa au chevet du lit.

 

– À partir de ce moment, dit-il, ne bougez plus que je ne l’ordonne.

 

Une statue couchée sur un tombeau n’eût pas été plus immobile que ne le devint le malade à cette injonction.

 

– Maintenant, opérez, monsieur, dit Balsamo ; le malade est parfaitement disposé.

 

Le chirurgien prit son bistouri ; mais, au moment de s’en servir, il hésita.

 

– Taillez, monsieur, taillez, vous dis-je, fit Balsamo avec l’air d’un prophète inspiré.

 

Le chirurgien, dominé comme Marat, comme le malade, comme tout le monde, approcha l’acier de la chair.

 

La chair cria, mais le malade ne poussa pas un soupir, ne fit pas un mouvement.

 

– De quel pays êtes-vous, mon ami ? demanda Balsamo.

 

– Je suis Breton, monsieur, répondit le malade en souriant.

 

– Et vous aimez votre pays ?

 

– Oh ! monsieur, il est si beau !

 

Le chirurgien faisait pendant ce temps les incisions circulaires à l’aide desquelles, dans les amputations, on commence par mettre l’os à découvert.

 

– L’avez-vous quitté jeune ? demanda Balsamo.

 

– À dix ans, monsieur.

 

Les incisions étaient faites, le chirurgien approchait la scie de l’os.

 

– Mon ami, dit Balsamo, chantez-moi donc cette chanson que les sauniers de Batz chantent en rentrant le soir, après la journée faite. Je ne me rappelle que le premier vers :

 

À mon sel couvert d’écume.

 

La scie mordait les os.

 

Mais, à l’invitation de Balsamo, le malade sourit et commença de chanter mélodieusement, lentement, en extase, comme un amant ou comme un poète :

 

À mon sel couvert d’écume,

À mon lac couleur du ciel,

À mon four, tourbe qui fume ;

À mon sarrasin de miel ;

 

À ma femme, à mon vieux père,

À mes enfants bien-aimés ;

À la tombe où dort ma mère,

Sous les genêts parfumés ;

 

Salut ! la journée est faite,

Et me voici de retour :

Après le labeur, la fête,

Après l’absence, l’amour.

 

La jambe tomba sur le lit que le malade chantait encore.

 

Chapitre CVI

L’âme et le corps

 

Chacun regardait le patient avec étonnement, le médecin avec admiration.

 

Il en fut qui dirent que tous deux étaient fous.

 

Marat traduisit cette opinion à l’oreille de Balsamo :

 

– La terreur a fait perdre l’esprit au pauvre diable, dit-il ; voilà pourquoi il ne souffre plus.

 

– Je ne crois pas, dit Balsamo, et, bien loin qu’il ait perdu l’esprit, je suis sûr, si je l’interrogeais, qu’il nous dirait, s’il doit mourir, le jour de sa mort ; s’il doit vivre, le temps que durera sa convalescence.

 

Marat fut près de partager l’opinion générale, c’est-à-dire de croire Balsamo aussi fou que le patient.

 

Cependant le chirurgien liait activement les artères, d’où s’échappaient des flots de sang.

 

Balsamo tira de sa poche un flacon, versa sur un tampon de charpie quelques gouttes de l’eau que ce flacon renfermait, et pria le chirurgien en chef d’appliquer cette charpie sur les artères.

 

Celui-ci obéit avec une certaine curiosité.

 

C’était un des plus célèbres praticiens de cette époque, un homme vraiment amoureux de la science, qui ne répudiait aucun de ses mystères, et pour qui le hasard n’était que le pis-aller du doute.

 

Il appliqua le petit tampon sur l’artère, qui frémit, bouillonna, et ne laissa plus passer le sang que goutte à goutte.

 

Dès lors il put lier l’artère avec la plus grande facilité.

 

Pour le coup, Balsamo obtint un véritable triomphe, et chacun lui demanda où il avait étudié et de quelle école il était.

 

– Je suis un médecin allemand de l’école de Gœttingue, dit-il, et j’ai fait la découverte que vous voyez. Je désire cependant, messieurs et chers confrères, que cette découverte demeure encore un secret, car j’ai grand-peur du fagot, et le parlement de Paris se déciderait peut-être à juger encore une fois pour le plaisir de condamner un sorcier au feu.

 

Le chirurgien en chef demeurait rêveur.

 

Marat rêvait et réfléchissait.

 

Cependant il reprit le premier la parole.

 

– Vous prétendiez, dit-il, tout à l’heure que, si vous interrogiez cet homme sur le résultat de cette opération, il répondrait sûrement, quoique ce résultat soit encore caché dans l’avenir ?

 

– Je le prétends encore, dit Balsamo.

 

– Eh bien, voyons.

 

– Comment s’appelle ce pauvre diable ?

 

– Il s’appelle Havard, répondit Marat.

 

Balsamo se retourna vers le patient, dont la bouche fredonnait encore les dernières notes du plaintif refrain.

 

– Eh bien, mon ami, lui demanda-t-il, qu’augurez-vous de l’état de ce pauvre Havard ?

 

– Ce que j’augure de son état ? répondit le malade. Attendez, il faut que je revienne de la Bretagne, où j’étais, à l’Hôtel-Dieu, où il est.

 

– C’est cela ; entrez-y, regardez-le, et dites-moi la vérité sur lui.

 

– Oh ! il est malade, bien malade : on lui a coupé la jambe.

 

– En vérité ? dit Balsamo.

 

– Oui.

 

– Et l’opération a-t-elle bien réussi ?

 

– À merveille ; mais…

 

La figure du malade s’assombrit.

 

– Mais ? reprit Balsamo.

 

– Mais, continua le malade, il y a une terrible épreuve à passer, la fièvre.

 

– Et quand viendra-t-elle ?

 

– Ce soir, à sept heures.

 

Tous les assistants se regardèrent :

 

– Et cette fièvre ? demanda Balsamo.

 

– Oh ! elle le rendra bien malade ; il surmontera cependant ce premier accès.

 

– Vous en êtes sûr ?

 

– Oh ! oui.

 

– Mais, après ce premier accès, sera-t-il sauvé ?

 

– Hélas ! non, dit le blessé en soupirant.

 

– La fièvre reviendra donc ?

 

– Oh ! oui, et plus terrible que jamais. Pauvre Havard, continua-t-il, pauvre Havard, il a une femme et des enfants !

 

Et ses yeux se remplirent de larmes.

 

– Sa femme doit-elle donc être veuve, et ses enfants doivent-ils donc être orphelins ? demanda Balsamo.

 

– Attendez ! attendez !

 

Il joignit les mains.

 

– Non, non, dit-il.

 

Son visage s’éclaira d’une foi sublime.

 

– Non, sa femme et ses enfants ont tant prié qu’ils ont obtenu grâce pour lui devant Dieu.

 

– Alors il guérira ?

 

– Oui.

 

– Vous entendez, messieurs, dit Balsamo, il guérira.

 

– Demandez-lui en combien de jours, dit Marat.

 

– En combien de jours ?

 

– Oui ; vous avez dit qu’il indiquerait lui-même les phases et le terme de sa convalescence.

 

– Je ne demande pas mieux que de l’interroger là-dessus.

 

– Interrogez-le donc alors.

 

– Et quand croyez-vous que Havard sera guéri ? demanda Balsamo.

 

– Oh ! la convalescence sera longue ; attendez : un mois, six semaines, deux mois ; il est entré ici il y a cinq jours, il en sortira deux mois et quinze jours après y être entré.

 

– Et il en sortira guéri ?

 

– Oui.

 

– Mais, dit Marat, incapable de travailler et, par conséquent, de nourrir sa femme et ses enfants.

 

– Oh ! Dieu est bon, et Dieu y pourvoira.

 

– Et comment Dieu y pourvoira-t-il ? demanda Marat. Pendant que je suis en train d’apprendre aujourd’hui, je voudrais bien apprendre cela.

 

– Dieu a envoyé près de son lit un homme charitable qui l’a pris en pitié, et qui a dit tout bas : « Je veux que le pauvre Havard ne manque de rien. »

 

Tous les assistants se regardèrent ; Balsamo sourit.

 

– En vérité, nous assistons à un étrange spectacle, dit le chirurgien en chef, en même temps qu’il saisissait la main du malade, auscultait sa poitrine et palpait son front ; cet homme rêve.

 

– Vous croyez ? dit Balsamo.

 

Et lançant au blessé un regard plein d’autorité et d’énergie :

 

– Éveillez-vous, Havard ! lui dit-il.

 

Le jeune homme ouvrit les yeux avec effort et regarda avec une profonde surprise tous les assistants, devenus pour lui inoffensifs, de menaçants qu’ils étaient.

 

– Eh bien ! dit-il douloureusement, on ne m’a donc pas encore opéré ? On va donc encore me faire souffrir ?

 

Balsamo prit vivement la parole. Il craignait l’émotion du malade. Il n’était pas besoin qu’il se hâtât.

 

Nul ne l’eût devancé ; la surprise des assistants était trop grande.

 

– Mon ami, lui dit-il, tranquillisez-vous. M. le chirurgien en chef a pratiqué sur votre jambe une opération qui satisfait à toutes les exigences de votre position. Il paraît, mon pauvre garçon, que vous êtes un peu faible d’esprit, car vous vous êtes évanoui devant la première attaque.

 

– Oh ! tant mieux, dit gaiement le Breton, je n’ai rien senti ; mon sommeil a même été doux et réparateur. Quel bonheur ! on ne me coupera pas la jambe.

 

Mais, en ce moment, le malheureux porta ses regards sur lui-même ; il vit le lit plein de sang, il vit sa jambe mutilée.

 

Il jeta un cri et, cette fois, s’évanouit véritablement.

 

– Interrogez-le maintenant, dit froidement Balsamo à Marat, et vous verrez s’il répond.

 

Puis, entraînant le chirurgien en chef dans un coin de la chambre, tandis que les infirmiers reportaient le malheureux jeune homme dans son lit :

 

– Monsieur, dit Balsamo, vous avez entendu ce qu’a dit votre pauvre malade ?

 

– Oui, monsieur, qu’il guérirait.

 

– Il a dit encore autre chose : il a dit que Dieu le prendrait en pitié, et lui enverrait de quoi nourrir sa femme et ses enfants.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, monsieur, il a dit la vérité, sur ce point comme sur l’autre ; seulement, chargez-vous d’être un intermédiaire de charité entre votre malade et Dieu : voici un diamant qui vaut vingt mille livres, à peu près ; quand vous verrez votre malade guéri, vous le vendrez et vous lui en remettrez l’argent ; en attendant, comme l’âme, ainsi que me le disait fort judicieusement votre élève, M. Marat, comme l’âme a une grande influence sur le corps, dites bien à Havard, aussitôt que la connaissance sera revenue, dites-lui bien que son avenir et celui de ses enfants est assuré.

 

– Mais, monsieur, dit le chirurgien hésitant à prendre la bague que lui offrait Balsamo, s’il ne guérit point ?

 

– Il guérira !

 

– Encore faut-il que je vous en donne un reçu.

 

– Monsieur !…

 

– Ce n’est qu’à cette condition que je prendrai un bijou d’une pareille valeur.

 

– Faites comme il vous plaira, monsieur.

 

– Votre nom, s’il vous plaît ?

 

– Le comte de Fœnix.

 

Le chirurgien passa dans la chambre voisine, tandis que Marat, anéanti, confondu, mais luttant encore contre l’évidence, se rapprochait de Balsamo.

 

Au bout de cinq minutes, le chirurgien rentra, tenant à la main un papier qu’il remit à Balsamo.

 

C’était un reçu conçu en ces termes :

 

« J’ai reçu de M. le comte de Fœnix un diamant qu’il a déclaré lui-même être d’une valeur de vingt mille livres, pour le prix en être remis au nommé Havard, le jour où il sortira de l’Hôtel-Dieu.

 

« GUILLOTIN, D. M. »

 

« Le 15 septembre 1771. »

 

Balsamo salua le docteur, prit le reçu et sortit suivi de Marat.

 

– Vous oubliez votre tête, dit Balsamo, pour lequel la distraction du jeune élève en chirurgie était un triomphe.

 

– Ah ! c’est vrai, dit celui-ci.

 

Et il ramassa son funèbre fardeau.

 

Une fois dans la rue, tous deux marchèrent fort vite et sans se dire un seul mot ; puis, arrivés à la rue des Cordeliers, ils remontèrent ensemble le rude escalier qui conduisait à la mansarde.

 

Devant la loge de la portière, si toutefois le trou qu’elle habitait méritait le nom de loge, Marat, qui n’avait pas oublié la disparition de sa montre, s’était arrêté et avait demandé dame Grivette.

 

Un enfant de sept à huit ans, maigre, chétif et étiolé, lui avait répondu de sa voix criarde :

 

– Maman, elle est sortie ; elle a dit que, si monsieur rentrait, on lui donnât cette lettre.

 

– Non, mon petit ami, dit Marat, tu lui diras qu’elle me l’apporte elle même.

 

– Bien, monsieur.

 

Marat et Balsamo avaient continué leur chemin.

 

– Ah ! dit Marat en indiquant une chaise à Balsamo et en tombant lui même sur un escabeau, je vois que le maître a de beaux secrets.

 

– C’est que je suis entré plus avant qu’un autre, peut-être, dans la confidence de la nature et de Dieu, répondit Balsamo.

 

– Oh ! s’écria Marat, comme la science prouve l’omnipotence de l’homme, et qu’on doit être fier d’être homme !

 

– C’est vrai, et médecin, devriez-vous ajouter.

 

– Aussi, je suis fier de vous, maître, dit Marat.

 

– Et cependant, répliqua en souriant Balsamo, je ne suis qu’un pauvre médecin des âmes.

 

– Oh ! ne parlons pas de cela, monsieur, vous qui avez arrêté le sang du blessé par des moyens matériels.

 

– Je croyais que ma plus belle cure était de l’avoir empêché de souffrir ; il est vrai que vous m’avez assuré qu’il était fou.

 

– Il l’a été un moment, certes.

 

– Qu’appelez-vous folie ? N’est-ce point une abstraction de l’âme ?

 

– Ou de l’esprit, dit Marat.

 

– Nous ne discuterons pas là-dessus ; l’âme me sert à nommer le mot que je cherche. Du moment que la chose est trouvée, peu m’importe comment vous l’appelez.

 

– Ah ! voilà où nous différons d’opinion, monsieur ; vous prétendez avoir trouvé la chose et ne plus chercher que le mot ; moi, je soutiens que vous cherchez tout ensemble le mot et la chose.

 

– Nous reviendrons là-dessus tout à l’heure. Vous disiez donc que la folie était une abstraction momentanée de l’esprit ?

 

– Assurément.

 

– Involontaire, n’est-il pas vrai ?

 

– Oui… J’ai vu un fou à Bicêtre qui mordait ses barreaux de fer en criant : « Cuisinier, tes faisans sont tendres, mais ils sont mal accommodés. »

 

– Mais, enfin, admettez-vous que cette folie passe comme un nuage sur l’esprit, et que, le nuage passé, l’esprit reprenne sa limpidité première ?

 

– Cela n’arrive presque jamais.

 

– Vous avez vu, cependant, notre amputé en parfaite raison après son sommeil de fou.

 

– Je l’ai vu ; mais je n’ai point compris ce que je voyais ; c’est un cas exceptionnel, une de ces étrangetés que les Hébreux appelaient des miracles.

 

– Non, monsieur, dit Balsamo ; c’est uniquement l’abstraction de l’âme, le double isolement de la matière et de l’esprit : de la matière, chose inerte, poussière qui retournera poussière ; de l’âme, étincelle divine enfermée un instant dans cette lanterne sourde qu’on appelle le corps, et qui, fille du Ciel, après la chute du corps, retournera au Ciel.

 

– Alors, vous avez tiré momentanément l’âme du corps ?

 

– Oui, monsieur, je lui ai ordonné de quitter l’endroit misérable où elle était ; je l’ai extraite du gouffre de souffrance où la douleur la retenait, pour la faire voyager dans des régions libres et pures. Qu’est-il donc resté au chirurgien ? Ce qui restait à votre scalpel quand vous enlevâtes à la femme morte cette tête que vous tenez, rien que de la chair inerte, de la matière, de l’argile.

 

– Et au nom de qui avez-vous disposé ainsi de cette âme ?

 

– Au nom de Celui qui a créé toutes les âmes d’un souffle : âmes des mondes, âmes des hommes ; au nom de Dieu.

 

– Alors, dit Marat, vous niez le libre arbitre ?

 

– Moi ? dit Balsamo. Mais que fais-je donc en ce moment, au contraire ? Je vous montre, d’un côté, le libre arbitre ; de l’autre, l’abstraction. Je vous expose un mourant laissé à toutes les souffrances ; cet homme a une âme toute stoïque, il va au-devant de l’opération, il la provoque, il la supporte, mais il souffre. Voilà pour le libre arbitre. Mais je passe près de ce mourant, moi, l’envoyé de Dieu, moi, le prophète, moi, l’apôtre, et si, prenant en pitié cet homme, mon semblable, j’enlève, par le pouvoir que le Seigneur m’a donné, l’âme de son corps qui souffre, ce corps aveugle, inerte, insensible, devient pour l’âme un spectacle qu’elle contemple pieusement et miséricordieusement du haut de sa sphère limpide. Havard – ne l’avez-vous point entendu ? – Havard, quand il parlait de lui-même, disait : « Ce pauvre Havard ! » Il ne disait plus moi. C’est qu’en effet cette âme n’avait plus affaire à ce corps, elle qui était à moitié chemin du ciel.

 

– Mais, à ce compte, l’homme n’est plus rien, dit Marat, et je ne puis plus dire aux tyrans : « Vous avez puissance sur mon corps, mais vous ne pouvez rien sur mon âme ? »

 

– Ah ! voilà que vous passez de la vérité au sophisme ; monsieur, je vous l’ai dit, c’est votre défaut. Dieu prête l’âme au corps, il est vrai ; mais il n’en est pas moins vrai que, tout le temps que l’âme possède ce corps, il y a union entre eux, influence de l’un sur l’autre, suprématie de la matière sur l’idée, selon que, dans des vues qui nous sont inconnues, Dieu a permis que le corps fût roi ou que l’âme fût reine ; mais il n’en est pas moins vrai que le souffle qui anime le mendiant est aussi pur que celui qui fait mourir le roi. Voilà le dogme que vous devez prêcher, vous, apôtre de l’égalité. Prouvez l’égalité des deux essences spirituelles, puisque, cette égalité, vous pouvez l’établir à l’aide de tout ce qu’il y a de sacré au monde : les livres saints et les traditions, la science et la foi. Que vous importe l’égalité de deux matières ! avec l’égalité des corps, vous ne volez pas devant Dieu. Tout à l’heure, ce pauvre blessé, cet ignorant enfant du peuple, vous a dit, touchant son mal, des choses que nul parmi les médecins n’eût osé dire. Pourquoi cela ? C’est que son âme, dégagée momentanément des liens du corps, a plané au-dessus de la terre, et qu’elle a vu d’en haut un mystère que nous dérobe notre opacité.

 

Marat tournait et retournait sur la table sa tête de mort, cherchant une réponse qu’il ne trouvait pas.

 

– Oui, murmura-t-il enfin, oui, il y a quelque chose de surnaturel là-dessous.

 

– De naturel, au contraire, monsieur ; cessez d’appeler surnaturel tout ce qui ressort des fonctions de la destinée de l’âme. Naturelles sont ces fonctions ; connues, c’est autre chose.

 

– Inconnues à nous, maître, ces fonctions ne doivent pas être des mystères pour vous. Le cheval, inconnu aux Péruviens, était familier aux Espagnols, qui l’avaient dompté.

 

– Ce serait orgueilleux à moi de dire : « Je sais. » Je suis plus humble, monsieur, je dis : « Je crois. »

 

– Eh bien, que croyez-vous ?

 

– Je crois que la loi du monde, la première, la plus puissante de toutes, est celle du progrès. Je crois que Dieu n’a rien créé que dans un but de bien-être ou de moralité. Seulement, comme la vie de ce monde est incalculée et incalculable, le progrès est lent. Notre planète, au dire des Écritures, comptait soixante siècles quand l’imprimerie est venue comme un vaste phare réfléchir le passé et éclairer l’avenir ; avec l’imprimerie, plus d’obscurité, plus d’oubli ; l’imprimerie, c’est la mémoire du monde. Eh bien, Gutenberg a inventé l’imprimerie et moi, j’ai retrouvé la confiance.

 

– Ah ! dit ironiquement Marat, vous en arriverez peut-être à lire dans les cœurs ?

 

– Pourquoi pas ?

 

– Alors, vous ferez pratiquer à la poitrine de l’homme cette petite fenêtre que désiraient tant y voir les anciens ?

 

– Il n’est pas besoin de cela, monsieur : j’isolerai l’âme du corps ; et l’âme, fille pure, fille immaculée de Dieu, me dira toutes les turpitudes de cette enveloppe mortelle qu’elle est condamnée à animer.

 

– Vous révélerez des secrets matériels ?

 

– Pourquoi pas ?

 

– Vous me direz, par exemple, qui m’a volé ma montre ?

 

– Vous abaissez la science à un triste niveau, monsieur. Mais, n’importe ! la grandeur de Dieu est aussi bien prouvée par le grain de sable que par la montagne, par le ciron que par l’éléphant. Oui, je vous dirai qui vous a volé votre montre.

 

En ce moment, on frappa timidement à la porte. C’était la femme de ménage de Marat qui était rentrée et qui, selon l’ordre donné par le jeune chirurgien, apportait la lettre.

 

Chapitre CVII

La portière de Marat

 

La porte s’ouvrit et donna passage à dame Grivette.

 

Cette femme, que nous n’avons pas pris le temps d’esquisser parce que sa figure était de celles que le peintre relègue au dernier plan tant qu’il n’a pas besoin d’elles ; cette femme s’avance maintenant dans le tableau mouvant de cette histoire, et demande à prendre sa place dans l’immense panorama que nous avons entrepris de dérouler aux yeux de nos lecteurs ; panorama dans lequel nous encadrerions, si notre génie égalait notre volonté, depuis le mendiant jusqu’au roi, depuis Caliban jusqu’à Ariel, depuis Ariel jusqu’à Dieu.

 

Nous allons donc essayer de crayonner dame Grivette, qui se détache de son ombre et qui s’avance vers nous.

 

C’était une longue et sèche créature de trente-deux à trente-trois ans, jaune de couleur, avec des yeux bleus bordés de noir, type effrayant du dépérissement que subissent à la ville, dans des conditions de misère, d’asphyxie incessante et de dégradation physique et morale, ces créatures que Dieu a faites belles, et qui fussent devenues magnifiques dans leur entier développement, comme le sont en ce cas-là toutes les créatures de l’air, du ciel et de la terre, quand l’homme n’a pas fait de leur vie un long supplice, c’est-à-dire lorsqu’il n’a pas fatigué leur pied avec l’entrave et leur estomac avec la faim, ou avec une nourriture presque aussi fatale que pourrait l’être l’absence de toute nourriture.

 

Ainsi la portière de Marat eût été une belle femme, si, depuis l’âge de quinze ans, elle n’eût habité un taudis sans air et sans jour, si le feu de ses instincts naturels, alimenté par cette chaleur de four, ou par un froid de glace, eût sans cesse brûlé avec mesure. Elle avait des mains longues et maigres, que le fil de la couturière avait sillonnées de petites coupures, que l’eau savonneuse de la buanderie avait crevassées et amollies, que la braise de la cuisine avait rôties et tannées ; mais, malgré tout cela, des mains, on le voyait à la forme, c’est-à-dire à cette trace indélébile du muscle divin ; des mains qu’on eût appelées des mains royales, si, au lieu des ampoules du balai, elles eussent eu celles du sceptre.

 

Tant il est vrai que ce pauvre corps humain n’est que l’enseigne de notre profession.

 

Dans cette femme, l’esprit, supérieur au corps, et qui, par conséquent, avait mieux résisté que lui, l’esprit veillait comme une lampe ; il éclairait, pour ainsi dire, le corps par un reflet diaphane, et parfois on voyait monter à des yeux hébétés et ternis un rayon de l’intelligence, de la beauté, de la jeunesse, de l’amour, de tout ce qu’il y a d’exquis enfin dans la nature humaine.

 

Balsamo regarda longtemps cette femme, ou plutôt cette nature singulière, qui, au reste, avait dès la première vue frappé son œil observateur.

 

La portière entra donc tenant la lettre à la main, et, d’une voix doucereuse, d’une voix de vieille femme, car les femmes condamnées à la misère sont vieilles à trente ans :

 

– Monsieur Marat, dit-elle, voici la lettre que vous avez demandée.

 

– Ce n’est pas la lettre que je désirais avoir, c’est vous que je voulais voir, dit Marat.

 

– Eh bien, votre servante, monsieur Marat, me voici.

 

Dame Grivette fit une révérence.

 

– Que désirez-vous ?

 

– Je désire savoir des nouvelles de ma montre, dit Marat ; vous vous en doutez bien.

 

– Ah ! dame ! ça, je ne peux pas dire ce qu’elle est devenue. Je l’ai vue hier toute la journée, pendue à son clou, à la cheminée.

 

– Vous vous trompez : toute la journée, elle a été dans mon gousset ; seulement, à six heures du soir, comme je sortais, comme j’allais au milieu d’une grande foule, comme je craignais qu’on me la volât, je l’ai mise sous le chandelier.

 

– Si vous l’avez mise sous le chandelier, elle doit y être encore.

 

Et la portière, avec une bonhomie feinte qu’elle ne se doutait pas être si puissamment révélatrice, alla lever justement, des deux chandeliers qui ornaient la cheminée, celui sous lequel Marat avait caché sa montre.

 

– Oui, voilà bien le chandelier, dit le jeune homme ; mais la montre ?

 

– Non, en vérité, elle n’y est plus. Est-ce que vous ne l’aviez pas mise là, monsieur Marat ?

 

– Mais, lorsque je vous dis…

 

– Cherchez bien.

 

– Oh ! j’ai cherché, dit Marat avec un regard courroucé.

 

– Vous l’aurez perdue, alors.

 

– Mais je vous dis qu’hier, moi-même, je l’ai mise là, sous ce chandelier.

 

– Quelqu’un alors sera entré ici, dit dame Grivette ; vous recevez tant de gens, tant d’inconnus !

 

– Prétexte ! prétexte ! s’écria Marat s’emportant de plus en plus ; vous savez bien que personne n’est entré depuis hier. Non, non, ma montre a pris le chemin qu’a pris la pomme d’argent de ma dernière canne, qu’a pris cette petite cuiller d’argent que vous savez, qu’a pris mon couteau à six lames ! On me vole, dame Grivette, on me vole. J’ai supporté bien des choses, mais je ne supporterai pas celle-là ; prenez-y garde !

 

– Mais, monsieur, dit dame Grivette, est-ce que vous m’accusez, par hasard ?

 

– Vous devez surveiller mes effets.

 

– Je n’ai pas seule la clef.

 

– Vous êtes la portière.

 

– Vous me donnez un écu par mois, et vous voudriez être servi comme par dix domestiques.

 

– Il m’importe peu d’être mal servi ; il m’importe fort de n’être pas volé.

 

– Monsieur, je suis une honnête femme !

 

– Une honnête femme que je livrerai au commissaire de police, si, d’ici à une heure, ma montre n’est pas retrouvée.

 

– Au commissaire de police ?

 

– Oui.

 

– Au commissaire de police, une honnête femme comme moi ?

 

– Une honnête femme, une honnête femme !…

 

– Oui, et sur laquelle il n’y a rien à dire, entendez-vous !

 

– Allons, assez, dame Grivette.

 

– Ah ! je me doutais déjà que vous me soupçonniez quand vous êtes sorti.

 

– Je vous soupçonne depuis la disparition du pommeau de ma canne.

 

– Eh bien, moi, je vous dirai une chose, monsieur Marat, à mon tour.

 

– Laquelle ?

 

– C’est que, pendant votre absence, j’ai consulté…

 

– Qui cela ?

 

– Mes voisins.

 

– À quel propos ?

 

– À ce propos que vous me soupçonniez.

 

– Je ne vous en avais rien dit encore.

 

– Je le voyais bien.

 

– Et les voisins ? Je suis curieux de savoir ce qu’ils vous ont dit, les voisins.

 

– Ils ont dit que, si vous me soupçonniez et que si vous aviez le malheur de faire part de vos soupçons à quelqu’un, il faudrait aller jusqu’au bout.

 

– Eh bien ?

 

– C’est-à-dire prouver que la montre a été prise.

 

– Elle a été prise, puisqu’elle était là et qu’elle n’y est plus.

 

– Oui, mais par moi, prise par moi, entendez-vous ! Ah ! mais, c’est que, devant la justice, il faut des preuves ; c’est qu’on ne vous croira pas sur parole, monsieur Marat ; c’est que vous n’êtes pas plus que nous, monsieur Marat.

 

Balsamo, calme comme toujours, regardait toute cette scène ; il voyait que, quoique la conviction de Marat n’eût point changé, il baissait le ton.

 

– Si bien, continuait la portière, que, si vous ne rendez pas justice à ma probité, voyez-vous, que, si vous ne me faites pas réparation, c’est moi qui irai chercher le commissaire de police, comme notre propriétaire me le conseillait encore tout à l’heure.

 

Marat se mordit les lèvres. Il savait qu’il y avait là un danger réel. Le propriétaire était un vieux marchand retiré riche des affaires. Il occupait l’appartement du troisième, et la chronique scandaleuse du quartier prétendait que, quelque dix ans auparavant, il avait fort protégé la portière, autrefois fille de cuisine chez sa femme.

 

Or, Marat, ayant des fréquentations mystérieuses ; Marat, jeune homme assez peu rangé ; Marat, un peu caché ; Marat, un peu suspect aux gens de la police, ne se souciait pas d’une affaire avec le commissaire, affaire qui l’eût mis entre les mains de M. de Sartine, lequel aimait fort à lire les papiers des jeunes gens comme Marat, et à envoyer les auteurs de ces beaux écrits dans ces maisons de méditation qu’on appelle Vincennes, la Bastille, Charenton et Bicêtre.

 

Marat baissa donc le ton ; mais, à mesure qu’il le baissait, la portière haussait le sien. D’accusée, elle s’était faite accusatrice. Il en résulta que cette femme nerveuse et hystérique s’emporta comme une flamme qui vient de trouver un courant d’air.

 

Menaces, jurements, cris, larmes, elle employa tout : ce fut une véritable tempête.

 

Alors Balsamo jugea qu’il était temps d’intervenir ; il fit un pas vers cette femme, debout et menaçante au milieu de la chambre, et, la regardant avec un sinistre éclat, il lui présenta deux doigts à la poitrine en prononçant, non pas avec les lèvres, mais avec ses yeux, avec sa pensée, avec sa volonté tout entière, un mot que Marat ne put entendre.

 

Aussitôt, dame Grivette se tut, chancela, et, perdant l’équilibre, elle alla à reculons, les yeux effroyablement dilatés, écrasée sous la puissance du fluide magnétique, tomber sur le lit, sans prononcer une seule parole.

 

Bientôt, ses yeux se fermèrent et s’ouvrirent, mais sans que cette fois on vît la prunelle ; sa langue remua convulsivement ; le torse ne bougea point, et, cependant, ses mains tremblèrent comme secouées par la fièvre.

 

– Oh ! oh ! dit Marat, comme le blessé de l’hôpital !

 

– Oui.

 

– Elle dort donc ?

 

– Silence ! dit Balsamo.

 

Puis, s’adressant à Marat :

 

– Monsieur, dit-il, voici le moment où toutes vos incrédulités vont cesser, toutes vos hésitations s’évanouir ; ramassez cette lettre que vous apportait cette femme et qu’elle a laissé échapper lorsqu’elle est tombée.

 

Marat obéit.

 

– Eh bien ? demanda-t-il.

 

– Attendez.

 

Et, prenant la lettre des mains de Marat :

 

– Savez-vous de qui vient cette lettre ? demanda Balsamo la présentant à la somnambule.

 

– Non, monsieur, répliqua-t-elle.

 

Balsamo approcha la lettre toute fermée de cette femme.

 

– Lisez-la pour M. Marat, qui désire savoir ce qu’elle contient.

 

– Elle ne sait pas, dit Marat.

 

– Oui ; mais vous savez lire, vous ?

 

– Sans doute.

 

– Eh bien, lisez-la, et elle lira de son côté, au fur et a mesure que les mots se graveront dans votre esprit.

 

Marat se mit à décacheter la lettre et à la lire, tandis que dame Grivette, debout et frissonnante sous la volonté toute-puissante de Balsamo, répétait, au fur et à mesure que Marat les lisait lui-même, les paroles suivantes :

 

« Mon cher Hippocrate,

 

« Apelles vient de faire son premier portrait ; il l’a vendu cinquante francs ; on mange aujourd’hui ces cinquante francs à la buvette de la rue Saint Jacques. En es-tu ?

 

« Il est bien entendu qu’on en boit une partie.

 

« Ton ami,

 

L. DAVID »

 

C’était textuellement ce qui était écrit.

 

Marat laissa tomber le papier.

 

– Eh bien, dit Balsamo, vous voyez que dame Grivette a aussi une âme, et que cette âme veille lorsqu’elle dort.

 

– Et une âme étrange, dit Marat, une âme qui sait lire quand le corps ne le sait pas.

 

– Parce que l’âme sait toute chose, parce que l’âme peut reproduire par réflexion. Essayez de lui faire lire cette lettre quand elle sera réveillée, c’est-à-dire quand le corps aura enveloppé l’âme de son ombre, et vous verrez.

 

Marat restait sans parole ; toute sa philosophie matérialiste se révoltait en lui, mais ne trouvait pas une réponse.

 

– Maintenant, continua Balsamo, nous allons passer à ce qui vous intéresse le plus, c’est-à-dire à ce qu’est devenue votre montre.

 

– Dame Grivette, dit Balsamo, qui a pris la montre de M. Marat ?

 

La somnambule fit un geste de violente dénégation.

 

– Je ne sais pas, dit-elle.

 

– Vous le savez parfaitement, insista Balsamo, et vous le direz.

 

Puis, avec une volonté plus forte encore :

 

– Qui a pris la montre de M. Marat ? Dites.

 

– Dame Grivette n’a pas volé la montre de M. Marat. Pourquoi M. Marat croit-il que c’est dame Grivette qui a volé sa montre ?

 

– Si ce n’est pas elle qui a volé la montre, dites qui.

 

– Je l’ignore.

 

– Vous voyez, dit Marat, la conscience est un refuge impénétrable.

 

– Eh bien, puisque vous n’avez plus que ce dernier doute, monsieur, dit Balsamo, vous allez bientôt être convaincu.

 

Puis, se retournant vers la portière :

 

– Dites qui, je le veux !

 

– Allons, allons, dit Marat, n’exigez pas l’impossible.

 

– Vous avez entendu, dit Balsamo ; j’ai dit que je voulais.

 

Alors, sous l’expression de cette impérieuse volonté, la malheureuse femme commença, comme une folle, à se tordre les mains et les bras ; un frémissement pareil à celui de l’épilepsie commença de lui courir par tout le corps ; sa bouche prit une expression hideuse de terreur et de faiblesse ; elle se renversa en arrière, se raidit comme dans une convulsion douloureuse, et tomba sur le lit.

 

– Non, non ! dit-elle, j’aime mieux mourir !

 

– Eh bien, s’écria Balsamo avec une colère qui fit jaillir la flamme de ses yeux, tu mourras s’il le faut, mais tu parleras. Ton silence et ton obstination seraient pour nous de suffisants indices ; mais, pour un incrédule, il faut la preuve la plus irréfragable. Parle, je le veux : qui a pris la montre ?

 

L’exaspération nerveuse était portée à son comble ; tout ce que la somnambule avait de force et de pouvoir réagissait contre la volonté de Balsamo ; des cris inarticulés sortaient de sa bouche, une écume rougeâtre frangea ses lèvres.

 

– Elle va tomber en épilepsie, dit Marat.

 

– Ne craignez rien, c’est le démon du mensonge qui est en elle et qui ne veut pas sortir.

 

Puis, se tournant vers la femme en lui jetant à la face tout ce que sa main pouvait contenir de fluide :

 

– Parlez, dit-il, parlez ; qui a pris la montre ?

 

– Dame Grivette, répondit la somnambule d’une voix à peine intelligible.

 

– Et quand l’a-t-elle prise ?

 

– Hier au soir.

 

– Où était-elle ?

 

– Sous le chandelier.

 

– Et qu’en a-t-elle fait ?

 

– Elle l’a portée rue Saint-Jacques.

 

– Et à quel endroit de la rue Saint-Jacques ?

 

– Au n° 29.

 

– À quel étage ?

 

– Au cinquième.

 

– Chez qui ?

 

– Chez un garçon cordonnier.

 

– Comment s’appelle-t-il ?

 

– Simon.

 

– Qu’est-ce que cet homme ?

 

La somnambule se tut.

 

– Qu’est-ce que cet homme ? répéta Balsamo.

 

Même silence.

 

Balsamo étendit vers elle sa main imprégnée de fluide et la malheureuse, écrasée par cette attaque terrible, n’eut que la force de murmurer :

 

– Son amant.

 

Marat poussa un cri d’étonnement.

 

– Silence ! dit Balsamo ; laissez la conscience parler.

 

Puis, continuant de s’adresser à la femme toute tremblante et tout inondée de sueur :

 

– Et qui a conseillé ce vol à dame Grivette ? demanda-t-il.

 

– Personne. Elle a soulevé le chandelier par hasard ; elle a vu la montre, alors le démon l’a tentée.

 

– Était-ce par besoin ?

 

– Non, car la montre, elle ne l’a pas vendue.

 

– Elle l’a donc donnée ?

 

– Oui.

 

– À Simon ?

 

La somnambule fit un effort.

 

– À Simon.

 

Puis elle couvrit son visage de ses deux mains et versa un torrent de larmes.

 

Balsamo jeta un regard sur Marat, qui, la bouche béante, les cheveux en désordre, les paupières dilatées, contemplait cet effrayant spectacle.

 

– Eh bien, monsieur, dit-il, vous voyez enfin la lutte de l’âme avec le corps. Voyez-vous la conscience forcée comme dans une redoute qu’elle croyait inexpugnable ? Voyez-vous enfin que Dieu n’a rien oublié dans ce monde et que tout est dans tout ? Ne niez donc plus la conscience ; ne niez donc plus l’âme ; ne niez donc plus l’inconnu, jeune homme ! surtout ne niez pas la foi, qui est le pouvoir suprême ; et, puisque vous avez de l’ambition, étudiez, monsieur Marat ; parlez peu, pensez beaucoup, et ne vous laissez plus aller à juger légèrement vos supérieurs. Adieu, vous avez un champ bien vaste ouvert par mes paroles ; fouillez ce champ qui renferme des trésors. Adieu. Heureux, bien heureux si vous pouvez vaincre le démon de l’incrédulité qui est en vous, comme j’ai vaincu celui des mensonges qui est dans cette femme.

 

Et il partit sur ces mots, qui firent monter aux joues du jeune homme la rougeur de la honte.

 

Marat ne songea même point à prendre congé de lui.

 

Mais, après la première stupeur, il s’aperçut que dame Grivette dormait toujours.

 

Ce sommeil lui parut épouvantable. Marat eût préféré avoir un cadavre sur son lit, dût M. de Sartine interpréter cette mort à sa façon.

 

Il regarda cette atonie, ces yeux retournés, ces palpitations, et il eut peur.

 

Sa peur s’accrut encore quand le cadavre vivant se leva, vint lui prendre la main et lui dire :

 

– Venez avec moi, monsieur Marat.

 

– Où cela ?

 

– Rue Saint-Jacques.

 

– Pourquoi ?

 

– Venez, venez ; il m’ordonne de vous y conduire.

 

Marat, qui était tombé sur une chaise, se leva.

 

Alors dame Grivette, toujours endormie, ouvrit la porte, descendit l’escalier comme eût fait un oiseau ou une chatte, c’est-à-dire en effleurant à peine les marches.

 

Marat la suivit, craignant qu’elle ne tombât et qu’en tombant elle ne se brisât la tête.

 

Arrivée au bas de l’escalier, elle franchit le seuil de la porte, traversa la rue, toujours suivie du jeune homme, qu’elle guida ainsi jusque dans la maison au grenier signalé.

 

Elle heurta à la porte ; Marat sentait son cœur battre si violemment, qu’il lui semblait qu’on dût l’entendre.

 

Un homme était dans le grenier ; il ouvrit : dans cet homme Marat reconnut un ouvrier de vingt-cinq à trente ans, qu’il avait vu parfois dans la loge de sa portière.

 

En apercevant dame Grivette suivie de Marat, il recula.

 

Mais la somnambule alla droit au lit et, passant sa main sous le maigre traversin, elle en tira la montre, qu’elle remit à Marat, tandis que le cordonnier Simon, pâle d’effroi n’osait articuler un mot et suivait d’un œil égaré jusqu’aux moindres gestes de cette femme qu’il croyait folle.

 

À peine eut-elle touché la main de Marat en lui remettant la montre, qu’elle poussa un profond soupir et murmura :

 

– Il m’éveille, il m’éveille.

 

En effet, tous ses nerfs se détendirent comme un câble abandonné par la poulie ; ses yeux reprirent l’étincelle vitale, et, se trouvant en face de Marat, la main dans sa main, et tenant encore cette montre, c’est-à-dire la preuve irrécusable du crime, elle tomba évanouie sur les planches du grenier.

 

– La conscience existerait-elle réellement ? se dit Marat en sortant de la chambre, avec le doute dans le cœur et la rêverie dans les yeux.

 

Chapitre CVIII

L’homme et ses œuvres

 

Tandis que Marat passait des heures si bien employées et philosophait sur la conscience et la double vie, un autre philosophe, rue Plâtrière, s’occupait aussi à reconstruire pièce par pièce sa soirée de la veille, et à s’interroger pour savoir s’il était ou non un grand coupable. Les bras appuyés mollement sur sa table, sa tête lourdement penchée sur l’épaule gauche, Rousseau songeait.

 

Il avait devant lui, tout grands ouverts, ses livres politiques et philosophiques, L’Émile et Le Contrat social.

 

De temps en temps, lorsque la pensée l’exigeait, il se courbait pour feuilleter ces livres qu’il savait par cœur.

 

– Ah ! bon Dieu ! dit-il en lisant un paragraphe de L’Émile sur la liberté de conscience, voilà des phrases incendiaires. Quelle philosophie, juste ciel ! A-t-il jamais paru dans le monde un boute-feu pareil à moi ?

 

« Quoi ! ajoutait-il en élevant les mains au-dessus de sa tête, c’est moi qui ai proféré de pareils éclats contre le trône, l’autel et la société…

 

« Je ne m’étonne plus si quelques passions sombres et concentrées ont fait leur profit de mes sophismes et se sont égarées dans les sentiers que je leur semais de fleurs de rhétorique. J’ai été le perturbateur de la société… »

 

Il se leva fort agité, fit trois tours dans sa petite chambre.

 

– J’ai, dit-il, médit des gens du pouvoir qui exercent la tyrannie contre les écrivains. Fou, barbare que j’étais, ces gens ont cent fois raison.

 

« Que suis-je, sinon un homme dangereux pour un État ? Ma parole, lancée pour éclairer les masses, voilà du moins ce que je me donnais pour prétexte, ma parole, dis-je, est une torche qui va incendier tout l’univers.

 

« J’ai semé des discours sur l’inégalité des conditions, des projets de fraternité universelle, des plans d’éducation, et voilà que je récolte des orgueils si féroces, qu’ils intervertissent le sens de la société, des guerres intestines capables de dépeupler le monde, et des mœurs tellement farouches, qu’elles feraient reculer de dix siècles la civilisation… Oh ! je suis un bien grand coupable ! »

 

Il relut encore une page de son Vicaire savoyard.

 

– Oui, c’est cela : « Réunissons-nous pour nous occuper de notre bonheur… » Je l’ai écrit ! « Donnons à nos vertus la force que d’autres donnent à leurs vices. » Je l’ai écrit encore.

 

Et Rousseau s’agita plus désespéré que jamais.

 

– Voilà donc par ma faute, dit-il, les frères mis en présence des frères ; quelque jour un de ces caveaux sera envahi par la police. On y prendra toute la nichée de ces gens qui font serment de se manger les uns les autres en cas de trahison, et il s’en trouvera un plus effronté que les autres, qui tirera de sa poche mon livre et qui dira :

 

« – De quoi vous plaignez-vous ? Nous sommes les adeptes de M. Rousseau ; nous faisons un cours de philosophie.

 

« Oh ! comme cela fera rire Voltaire ! Il n’y a pas à craindre que ce courtisan ne se fourre dans des guêpiers pareils, lui ! »

 

L’idée que Voltaire se moquerait de lui donna une violente colère au philosophe genevois.

 

– Conspirateur, moi ! murmura-t-il ; je suis en enfance, décidément ; ne suis-je pas, en vérité, un beau conspirateur ?

 

Il en était là quand Thérèse entra sans qu’il la vît. Elle apportait le déjeuner.

 

Elle s’aperçut qu’il lisait avec attention un morceau des Rêveries d’un promeneur solitaire.

 

– Bon ! dit-elle en posant bruyamment le lait chaud sur le livre même, voilà mon orgueilleux qui se mire dans sa glace. Monsieur lit ses livres. Il s’admire, M. Rousseau !

 

– Allons, Thérèse, dit le philosophe, patience ; laisse-moi, je ne ris pas.

 

– Oh ! oui, c’est magnifique, n’est-ce pas ? dit-elle en le raillant. Vous vous extasiez ! Comment les auteurs ont-ils tant de vanité, tant de défauts, et nous en passent-ils si peu, à nous autres pauvres femmes ? Que je m’avise de me regarder dans mon petit miroir, monsieur me gronde et m’appelle coquette.

 

Elle continua sur ce ton à le rendre le plus malheureux des hommes, comme si pour cela Rousseau n’eût pas été très richement doté par la nature.

 

Il but son lait sans tremper de pain.

 

Il ruminait.

 

– Bon ! vous réfléchissez, dit-elle ; vous allez encore faire quelque livre plein de vilaines choses…

 

Rousseau frémit.

 

– Vous rêvez, lui dit Thérèse, à vos femmes idéales, et vous écrirez des livres que les jeunes filles n’oseront pas lire – ou bien des profanations qui seront brûlées par la main du bourreau.

 

Le martyr frissonna. Thérèse touchait juste.

 

– Non, répliqua-t-il, je n’écrirai plus rien qui donne à mal penser… Je veux, au contraire, faire un livre que tous les honnêtes gens liront avec des transports de joie…

 

– Oh ! oh ! dit Thérèse en desservant la tasse, c’est impossible ; vous n’avez l’esprit plein que d’obscénités… L’autre jour encore, je vous entendais lire un passage de je ne sais quoi et vous parliez des femmes que vous adorez… Vous êtes un satyre ! un mage !

 

Le mot mage était une des plus affreuses injures du vocabulaire de Thérèse. Ce mot faisait toujours frissonner Rousseau.

 

– Là, là, dit-il, ma bonne amie ; vous verrez que vous serez contente… Je veux écrire que j’ai trouvé un moyen de régénérer le monde sans amener, dans les changements qui s’y effectueront, la souffrance d’un seul individu. Oui, oui, je vais mûrir ce projet Pas de révolutions ! grand Dieu ! ma bonne Thérèse, pas de révolutions !

 

– Allons, nous verrons, dit la ménagère. Tiens ! on sonne.

 

Thérèse revint un moment après avec un beau jeune homme, qu’elle pria d’attendre dans la première chambre.

 

Puis, rentrant chez Rousseau, qui déjà prenait des notes avec un crayon :

 

– Dépêchez-vous de serrer toutes ces infamies, dit-elle. Voilà quelqu’un qui veut vous voir.

 

– Qui est-ce ?

 

– Un seigneur de la cour.

 

– Il ne vous a pas dit son nom ?

 

– Ah ! par exemple ! est-ce que je reçois des inconnus ?

 

– Dites-le alors.

 

– M. de Coigny.

 

– M. de Coigny ! s’écria Rousseau ; M. de Coigny, gentilhomme de Monseigneur le dauphin ?

 

– Ce doit être cela ; un charmant garçon, un homme bien aimable.

 

– J’y vais, Thérèse.

 

Rousseau se hâta de donner un coup d’œil au miroir, épousseta son habit, essuya ses pantoufles, qui n’étaient autres que de vieux souliers rongés par l’usage, et il entra dans la salle à manger, où l’attendait le gentilhomme.

 

Celui-ci ne s’était pas assis. Il regardait avec une sorte de curiosité les végétaux secs collés par Rousseau sur du papier, et encadrés dans des bordures de bois noir.

 

Au bruit de la porte vitrée, il se retourna, et, avec un salut plein de courtoisie :

 

– J’ai l’honneur de parler à M. Rousseau ? dit-il.

 

– Oui, monsieur, répondit le philosophe avec un ton bourru qui n’excluait pas une sorte d’admiration pour la beauté remarquable et l’élégance sans affectation de son interlocuteur.

 

M. de Coigny était, en effet, un des plus aimables et des plus beaux hommes de France. C’est pour lui, sans aucun doute, que le costume de cette époque avait été imaginé. C’était pour faire briller la finesse et le tour de sa jambe parfaite, pour montrer dans toute leur ampleur gracieuse ses larges épaules et sa poitrine profonde, pour donner l’air majestueux à sa tête si bien posée, la blancheur de l’ivoire à ses mains irréprochables.

 

Cet examen satisfit Rousseau, qui admirait le beau en véritable artiste partout où il le rencontrait.

 

– Monsieur, dit-il, qu’y a-t-il pour votre service ?

 

– On a dû vous dire, monsieur, repartit le gentilhomme, que je suis le comte de Coigny. J’y ajouterai que je viens à vous de la part de madame la dauphine.

 

Rousseau salua, tout rouge ; Thérèse, dans un angle de la salle à manger, les mains dans ses poches, contemplait avec des yeux complaisants le beau messager de la plus grande princesse de France.

 

– Son Altesse royale me réclame… pourquoi ? dit Rousseau. Mais prenez donc un siège, monsieur, s’il vous plaît.

 

Et Rousseau s’assit lui-même. M. de Coigny prit une chaise de paille et l’imita.

 

– Monsieur, voici le fait : Sa Majesté, l’autre jour, en dînant à Trianon, a manifesté quelque sympathie pour votre musique, qui est charmante. Sa Majesté chantait vos meilleurs airs. Madame la dauphine, qui cherche en toute chose à plaire à Sa Majesté, a pensé que ce serait pour le roi un plaisir de voir représenter un de vos opéras-comiques à Trianon, sur le théâtre…

 

Rousseau salua profondément.

 

– Je viens donc, monsieur, vous demander, de la part de madame la dauphine…

 

– Oh ! monsieur, interrompit Rousseau, ma permission n’a rien à faire là. Mes pièces et les ariettes qui en font partie appartiennent au théâtre qui les a représentées. C’est aux comédiens qu’il faut les demander, et, là, Son Altesse royale ne rencontrera pas plus d’obstacles que chez moi. Les comédiens seront très heureux de jouer et de chanter devant Sa Majesté et toute la cour.

 

– Ce n’est pas précisément cela que je suis chargé de vous demander, monsieur, dit M. de Coigny. Son Altesse royale madame la dauphine veut donner au roi un divertissement plus complet et plus rare. Elle sait tous vos opéras, monsieur.

 

Autre salut de la part de Rousseau.

 

– Et les chante fort bien.

 

Rousseau se pinça les lèvres.

 

– C’est beaucoup d’honneur, balbutia-t-il.

 

– Or, poursuivit M. de Coigny, comme plusieurs dames de la cour sont excellentes musiciennes et chantent à ravir, comme plusieurs gentilshommes s’occupent aussi de musique avec certain succès, l’opéra que madame la dauphine choisirait parmi les vôtres serait exécuté, joué, par cette société de gentilshommes et de dames, dont les principaux acteurs seraient Leurs Altesses royales.

 

Rousseau fit un bond sur sa chaise.

 

– Je vous assure, monsieur, dit-il, que c’est pour moi un insigne honneur, et je vous prie d’en faire agréer à madame la dauphine mes très humbles remerciements.

 

– Oh ! ce n’est pas tout, monsieur, dit M. de Coigny avec un sourire.

 

– Ah !

 

– La troupe ainsi composée est plus illustre que l’autre, c’est vrai, mais moins expérimentée. Le coup d’œil, les conseils du maître sont indispensables : il faut que l’exécution soit digne de l’auguste spectateur qui occupera la loge royale, digne aussi de l’illustre auteur.

 

Rousseau se leva pour saluer ; cette fois, le compliment l’avait touché ; il salua gracieusement M. de Coigny.

 

– Pour cela, monsieur, dit le gentilhomme, Son Altesse royale vous prie de vouloir bien venir à Trianon faire la répétition générale de l’ouvrage.

 

– Oh !… dit Rousseau, Son Altesse royale n’y pense pas… À Trianon, moi ?

 

– Eh bien ?… dit M. de Coigny de l’air le plus naturel du monde.

 

– Oh ! monsieur, vous êtes homme de goût, homme d’esprit ; vous avez le tact plus fin que beaucoup d’autres ; or, répondez, la main sur la conscience : Rousseau le philosophe, Rousseau le proscrit, Rousseau le misanthrope, à la cour, n’est-ce pas pour faire pâmer de rire toute la cabale ?

 

– Je ne vois pas, monsieur, répliqua froidement M. de Coigny, en quoi les risées et les propos de la sotte espèce qui vous persécute troubleraient le sommeil d’un galant homme et d’un écrivain qui peut passer pour le premier du royaume. Si vous avez cette faiblesse, monsieur Rousseau, cachez-la bien ; elle seule prêterait à rire à bien des gens. Quant à ce qu’on dira, vous m’avouerez qu’il faut qu’on y prenne garde, dès qu’il s’agit du plaisir et du désir d’une personne telle que Son Altesse royale madame la dauphine, héritière présomptive de ce royaume de France.

 

– Certainement, dit Rousseau, certainement.

 

– Serait-ce, dit M. de Coigny en souriant, un reste de fausse honte ?… Parce que vous avez été sévère pour les rois, craindriez-vous de vous humaniser ? Ah ! monsieur Rousseau, vous avez donné des leçons au genre humain ; mais vous ne le haïssez pas, j’espère ? … Et, d’ailleurs, vous en excepterez les dames qui sont du sang impérial.

 

– Monsieur, vous me pressez avec beaucoup de grâce ; mais réfléchissez à ma position… je vis retiré, seul…, malheureux.

 

Thérèse fit une grimace.

 

– Tiens, malheureux…, dit-elle ; il est difficile.

 

– Il en restera toujours, quoique je fasse, sur mon visage et dans mes manières, une trace désagréable pour les yeux du roi et des princesses, qui ne cherchent que la joie et le contentement. Que dirais-je là ?… que ferais je ?…

 

– On dirait que vous doutez de vous ; mais celui qui a écrit La Nouvelle Héloïse et Les Confessions, celui-là, monsieur, n’a-t-il donc pas plus d’esprit pour parler, pour agir, que nous autres tous tant que nous sommes ?

 

– Je vous assure, monsieur, qu’il m’est impossible…

 

– Ce mot-là, monsieur, n’est pas connu chez les princes.

 

– Voilà pourquoi, monsieur, je resterai chez moi.

 

– Monsieur, vous ne me ferez pas, à moi, messager téméraire qui me suis chargé de donner satisfaction à madame la dauphine, vous ne me ferez pas cette mortelle peine de m’obliger de retourner à Versailles, honteux, vaincu ; ce serait un tel chagrin pour moi, que je m’exilerais à l’instant même. Voyons, cher monsieur Rousseau, pour moi, pour un homme rempli d’une sympathie profonde pour toutes vos œuvres, faites ce que votre grand cœur refuserait à des rois qui solliciteraient.

 

– Monsieur, votre grâce parfaite me gagne le cœur ; votre éloquence est irrésistible, et vous avez une voix qui m’émeut plus que je ne saurais dire.

 

– Vous vous laissez toucher ?

 

– Non, je ne puis… non, décidément ; ma santé s’oppose à un voyage.

 

– Un voyage ? Oh ! monsieur Rousseau, y pensez-vous ? Une heure un quart de voiture.

 

– Pour vous, pour vos fringants chevaux.

 

– Mais tous les chevaux de la cour sont à votre disposition, monsieur Rousseau. Je suis chargé par madame la dauphine de vous dire qu’il y a un logis pour vous préparé à Trianon ; car on ne veut pas que vous reveniez aussi tard à Paris. M. le dauphin, d’ailleurs, qui sait toutes vos œuvres par cœur, a dit devant sa cour qu’il tenait à montrer dans son palais la chambre qu’aurait occupée M. Rousseau.

 

Thérèse poussa un cri d’admiration, non pour Rousseau, mais pour le bon prince.

 

Rousseau ne put tenir à cette dernière marque de bienveillance.

 

– Il faut donc me rendre, dit-il, car jamais je n’ai été si bien attaqué.

 

– On vous prend par le cœur, monsieur, répliqua M. de Coigny ; par l’esprit, vous seriez inexpugnable.

 

– J’irai donc, monsieur, me rendre aux désirs de Son Altesse royale.

 

– Oh ! monsieur, recevez-en tous mes remerciements personnels. Permettez que je m’abstienne, quant à madame la dauphine : elle m’en voudrait de l’avoir prévenue pour ceux qu’elle veut vous adresser elle-même. D’ailleurs, vous savez, monsieur, que c’est à un homme de remercier une jeune et adorable femme qui veut bien faire des avances.

 

– C’est vrai, monsieur, répliqua Rousseau en souriant ; mais les vieillards ont le privilège des jolies femmes : on les prie.

 

– Monsieur Rousseau, vous voudrez donc bien me donner votre heure ; je vous enverrai mon carrosse, ou plutôt je viendrai vous prendre moi-même pour vous conduire.

 

– Pour cela, non, monsieur, je vous arrête, dit Rousseau. J’irai à Trianon, soit ; mais laissez-moi la faculté d’y aller à mon gré, à ma guise ; ne vous occupez plus de moi à partir de ce moment. J’irai, voilà tout, donnez-moi l’heure.

 

– Quoi ! monsieur, vous me refusez d’être votre introducteur ; il est vrai que je serais indigne, et qu’un nom pareil au vôtre s’annonce bien tout seul.

 

– Monsieur, je sais que vous êtes à la cour plus que je ne suis moi-même en aucun lieu du monde… Je ne refuse donc pas votre offre, à vous personnellement, mais j’aime mes aises ; je veux aller là-bas comme j’irais à la promenade, et enfin… voilà mon ultimatum.

 

– Je m’incline, monsieur, et me garderais bien de vous déplaire en quoi que ce fût. La répétition commencera ce soir à six heures.

 

– Fort bien ; à six heures moins un quart, je serai à Trianon.

 

– Mais, enfin, par quels moyens ?

 

– Cela me regarde ; mes voitures, à moi, les voici.

 

Il montra sa jambe, encore bien prise et qu’il chaussait avec une sorte de prétention.

 

– Cinq lieues ! dit M. de Coigny consterné ; mais vous serez brisé ; la soirée va être fatigante ; prenez garde !

 

– Alors j’ai ma voiture et mes chevaux aussi ; voiture fraternelle, carrosse populaire, qui est au voisin aussi bien qu’à moi, comme l’air, le soleil et l’eau, carrosse qui coûte quinze sous.

 

– Ah ! mon Dieu ! la patache ! vous me donnez le frisson.

 

– Les banquettes, si dures pour vous, me paraissent un lit de sybarite. Je les trouve rembourrées de duvet ou de feuilles de rose. À ce soir, monsieur, à ce soir.

 

M. de Coigny, se voyant ainsi congédié, prit son parti, et, après bon nombre de remerciements, d’indications plus ou moins précises et de retours pour faire agréer ses services, il descendit l’escalier noir, reconduit sur le palier par Rousseau et au milieu de l’étage par Thérèse.

 

M. de Coigny gagna sa voiture, qui l’attendait dans la rue, et s’en retourna à Versailles, souriant tout bas.

 

Thérèse rentra, ferma la porte avec une humeur pleine de tempêtes et qui fit présager de l’orage à Rousseau.

Chapitre CIX

La toilette de Rousseau

 

Lorsque M. de Coigny fut parti, Rousseau, dont cette visite avait changé les idées, s’assit avec un grand soupir dans un petit fauteuil et dit d’un ton endormi :

 

– Ah ! quel ennui ! Que les gens me fatiguent avec leurs persécutions !

 

Thérèse, qui rentrait, prit ces paroles au vol et venant se placer en face de Rousseau :

 

– Êtes-vous orgueilleux ! lui dit-elle.

 

– Moi ? fit Rousseau surpris.

 

– Oui, vous êtes un vaniteux, un hypocrite !

 

– Moi ?

 

– Vous… Vous êtes enchanté d’aller à la cour et vous cachez votre joie sous une fausse indifférence.

 

– Ah ! mon Dieu ! répliqua, en haussant les épaules, Rousseau humilié d’être si bien deviné.

 

– N’allez-vous pas me faire accroire que ce n’est pas un grand honneur pour vous, de faire entendre au roi les airs que vous grattez ici comme un fainéant sur votre épinette ?

 

Rousseau regarda sa femme avec un œil irrité.

 

– Vous êtes une sotte, dit-il, il n’y a pas d’honneur pour un homme comme moi à paraître devant un roi. À quoi cet homme doit-il d’être sur le trône ? À un caprice de la nature qui l’a fait naître d’une reine ; mais, moi, je suis digne d’être appelé devant le roi pour le récréer ; c’est à mon travail que je le dois, et à mon talent acquis par le travail.

 

Thérèse n’était pas femme à se laisser battre ainsi.

 

– Je voudrais bien que M. de Sartine vous entendît parler de la sorte. Il y aurait pour vous un cabanon à Bicêtre ou une loge à Charenton.

 

– Parce que, dit Rousseau, ce M. de Sartine est un tyran à la solde d’un autre tyran, et que l’homme est sans défense contre les tyrans, avec son seul génie ; mais, si M. de Sartine me persécutait…

 

– Eh bien, après ? dit Thérèse.

 

– Ah ! oui, soupira Rousseau, je sais que mes ennemis seraient heureux ; oui !…

 

– Pourquoi avez-vous des ennemis ? dit Thérèse. Parce que vous êtes méchant, et parce que vous avez attaqué tout le monde. Ah ! c’est M. de Voltaire qui a des amis, à la bonne heure !

 

– C’est vrai, répondit Rousseau avec un sourire d’une expression angélique.

 

– Mais, dame ! M. de Voltaire est gentilhomme ; il a pour ami intime le roi de Prusse ; il a des chevaux, il est riche, il a son château de Ferney… Et tout cela c’est à son mérite qu’il le doit… Aussi, quand il va à la cour, on ne le voit pas faire le dédaigneux, il est comme chez lui.

 

– Et vous croyez, dit Rousseau, que je ne serai pas là comme chez moi ? vous croyez que je ne sais pas d’où vient tout l’argent qu’on y dépense, et que je suis dupe des respects qu’on y rend au maître ? Eh ! bonne femme, qui jugez tout à tort et à travers, songez donc que, si je fais le dédaigneux, c’est parce que je dédaigne ; songez donc que, si je dédaigne le luxe de ces courtisans, c’est qu’ils ont volé leur luxe.

 

– Volé ! dit Thérèse avec une indignation inexprimable.

 

– Oui, volé ! à vous, à moi, à tout le monde. Tout l’or qu’ils ont sur leurs habits devrait être réparti sur les têtes des malheureux qui manquent de pain. Voilà pourquoi, moi qui pense à tout cela, je ne vais qu’avec répugnance à la cour.

 

– Je ne dis pas que le peuple soit heureux, dit Thérèse ; mais, enfin, le roi est le roi.

 

– Eh bien ! je lui obéis ; que veut-il de plus ?

 

– Ah ! vous obéissez parce que vous avez peur. Il ne faut pas dire que vous allez à contre-cœur quelque part et que vous êtes un homme courageux, sinon je répondrai, moi, que vous êtes un hypocrite et que cela vous plaît beaucoup.

 

– Je n’ai peur de rien, dit superbement Rousseau.

 

– Bon ! allez donc un peu dire au roi le quart de ce que vous me racontiez tout à l’heure.

 

– Je le ferai assurément, si mon sentiment le commande.

 

– Vous ?

 

– Oui, moi ; ai-je jamais reculé ?

 

– Bah ! vous n’osez pas prendre au chat un os qu’il ronge, de peur qu’il ne vous griffe… Que sera-ce quand vous serez entouré de gardes et de gens d’épée ?… Voyez-vous, je vous connais comme si j’étais votre mère… Vous allez tout à l’heure vous raser de frais, vous pommader, vous adoniser ; vous ferez belle jambe, vous prendrez votre petit clignement d’yeux intéressant, parce que vous avez les yeux tout petits et tout ronds, et qu’en les ouvrant naturellement on les verrait, tandis qu’en clignant vous faites croire qu’ils sont grands comme des portes cochères ; vous me demanderez vos bas de soie, vous mettrez l’habit chocolat à boutons d’acier, la perruque neuve, et un fiacre, et mon philosophe ira se faire adorer des belles dames… et demain, ah ! demain, ce sera une extase, une langueur, vous serez revenu amoureux, vous écrirez de petites lignes en soupirant, et vous arroserez votre café de vos larmes. Oh ! comme je vous connais !…

 

– Vous vous trompez, ma bonne, dit Rousseau. Je vous dis qu’on me violente pour que j’aille à la cour. J’irai, parce que, après tout, je crains le scandale, comme tout honnête citoyen doit le craindre. D’ailleurs, je ne suis pas de ceux qui se refusent à reconnaître la suprématie d’un citoyen dans une république ; mais, quant à faire des avances de courtisan, quant à faire frotter mon habit neuf contre les paillettes de ces messieurs de l’Œil-de-Bœuf, non, non ! je n’en ferai rien, et, si vous m’y prenez, raillez-moi tout à l’aise.

 

– Ainsi, vous ne vous habillerez pas ? dit Thérèse ironiquement.

 

– Non.

 

– Vous ne mettrez pas votre perruque neuve ?

 

– Non.

 

– Vous ne clignerez pas vos petits veux ?

 

– Je vous dis que j’irai là comme un homme libre, sans affectation et sans peur ; j’irai à la cour comme j’irais au théâtre ; et, que les comédiens me trouvent bien ou mal, je m’en moque.

 

– Oh ! vous ferez bien au moins votre barbe, dit Thérèse ; elle est longue d’un demi-pied.

 

– Je vous dis que je ne changerai rien à ma tenue.

 

Thérèse se mit à rire si bruyamment, que Rousseau en fut étourdi et passa dans l’autre chambre.

 

La ménagère n’était pas au bout de ses persécutions ; elle en avait de toutes couleurs et de toute étoffe.

 

Elle tira de l’armoire les habits de cérémonie, le linge frais et les souliers cirés à l’œuf, avec un soin minutieux. Elle vint étaler toutes ces belles choses sur le lit et sur les chaises de Rousseau.

 

Mais celui-ci ne parut pas y prêter la moindre attention.

 

Thérèse lui dit alors :

 

– Voyons, il est temps que vous vous habilliez… C’est long, une toilette de cour… Vous n’aurez plus le loisir d’aller à Versailles pour l’heure indiquée.

 

– Je vous ai dit, Thérèse, répliqua Rousseau, que je me trouvais bien ainsi. C’est le costume avec lequel je me présente journellement devant mes concitoyens. Un roi n’est pas autre chose qu’un citoyen comme moi.

 

– Allons, allons, dit Thérèse pour le tenter et l’amener par insinuation à sa volonté, ne vous butez pas, Jacques, et ne faites pas une sottise… Vos habits sont là… votre rasoir est tout prêt ; j’ai fait avertir le barbier, si vous avez vos nerfs aujourd’hui…

 

– Merci, ma bonne, répondit Rousseau, je me donnerai seulement un coup de brosse, et je prendrai mes souliers parce que l’on ne sort pas en pantoufles.

 

– Aurait-il de la volonté par hasard ? se demanda Thérèse.

 

Et elle l’excita tantôt par la coquetterie, tantôt par la persuasion, tantôt par la violence de ses railleries. Mais Rousseau la connaissait ; il voyait le piège ; il sentait qu’aussitôt après avoir cédé, il serait impitoyablement honni et berné par sa gouvernante. Il ne voulut donc pas céder et s’abstint de regarder les beaux habits qui relevaient ce qu’il appelait sa bonne mine naturelle.

 

Thérèse le guettait. Elle n’avait plus qu’une ressource : c’était le coup d’œil que Rousseau ne négligeait jamais de donner au miroir en sortant, car le philosophe était propre à l’excès, si l’on peut trouver de l’excès dans la propreté.

 

Mais Rousseau continua de se tenir en garde, et, comme il avait surpris le regard anxieux de Thérèse, il tourna le dos au miroir. L’heure arriva ; le philosophe s’était farci la tête de tout ce qu’il pourrait dire de désagréablement sentencieux au roi.

 

Il en récita quelques bribes tout en attachant les boucles de ses souliers, jeta son chapeau sous son bras, prit sa canne, et, profitant d’un moment où Thérèse ne pouvait le voir, il détira son habit et sa veste avec les deux mains pour en effacer les plis.

 

Thérèse rentra et lui offrit un mouchoir qu’il enfouit dans sa vaste poche, et le reconduisit jusqu’au palier en lui disant :

 

– Voyons, Jacques, soyez raisonnable ; vous êtes affreux ainsi, vous avez l’air d’un faux-monnayeur.

 

– Adieu, dit Rousseau.

 

– Vous avez l’air d’un coquin, monsieur, dit Thérèse, prenez bien garde !

 

– Prenez garde au feu, répliqua Rousseau ; ne touchez pas à mes papiers.

 

– Vous avez l’air d’un mouchard, je vous assure, dit Thérèse au désespoir.

 

Rousseau ne répliqua rien ; il descendait les degrés en chantonnant, et, en profitant de l’obscurité, il brossait son chapeau avec sa manche, secouait son jabot de toile avec sa main gauche, et s’improvisait une rapide mais intelligente toilette.

 

En bas, il affronta la boue de la rue Plâtrière, mais sur la pointe de ses souliers, et gagna les Champs-Élysées, où stationnaient ces honnêtes voitures que, par purisme, nous nommerons des pataches, et qui voituraient ou plutôt assommaient encore il y a douze ans, de Paris à Versailles, les voyageurs réduits à l’économie.

 

Chapitre CX

Les coulisses de Trianon

 

Les circonstances du voyage sont indifférentes. Nécessairement Rousseau dut faire la route avec un Suisse, un commis aux aides, un bourgeois et un abbé.

 

Il arriva vers cinq heures et demie du soir. Déjà la cour était rassemblée à Trianon ; l’on préludait en attendant le roi, car, pour l’auteur, il n’en était pas question le moins du monde.

 

Certaines personnes savaient bien que M. Rousseau, de Genève, viendrait diriger la répétition ; mais il n’était pas plus intéressant de voir M. Rousseau que M. Rameau, ou M. Marmontel, ou toute autre de ces bêtes curieuses dont les gens de cour se payaient la vue dans leur salon ou dans leur petite maison.

 

Rousseau fut reçu par l’officier de service, à qui M. de Coigny avait enjoint de le faire avertir sitôt que le Genevois arriverait.

 

Le gentilhomme accourut avec sa courtoisie ordinaire et accueillit Rousseau par le plus aimable empressement. Mais à peine eut-il jeté les yeux sur le personnage, qu’il s’étonna et ne put s’empêcher de recommencer l’examen.

 

Rousseau était poudreux, fripé, pâle, et sur sa pâleur tranchait une barbe de solitaire, telle que jamais maître des cérémonies n’avait vu sa pareille se refléter dans les glaces de Versailles.

 

Rousseau devint fort gêné sous le regard de M. de Coigny, et plus gêné encore lorsque, s’approchant de la salle de spectacle, il vit la profusion de beaux habits, de dentelles boursouflées, de diamants et de cordons bleus qui faisaient, sur les dorures de la salle, l’effet d’un bouquet de fleurs dans une immense corbeille.

 

Rousseau se trouva mal à l’aise aussi quand il eut respiré cette atmosphère ambrée, fine et enivrante pour ses sens plébéiens.

 

Cependant, il fallait marcher et payer d’audace. Bon nombre de regards se fixaient sur lui, qui faisait tache dans cette assemblée.

 

M. de Coigny, toujours le précédant, le conduisit à l’orchestre, où les musiciens l’attendaient.

 

Là, il se trouva un peu soulagé, et, pendant qu’on exécutait sa musique, il pensa sérieusement qu’il était au plus fort du danger, que c’en était fait, et que tous les raisonnements du monde n’y pouvaient rien.

 

Déjà madame la dauphine était en scène avec son costume de Colette ; elle attendait son Colin.

 

M. de Coigny, dans sa loge, changeait de costume.

 

Tout à coup, on vit entrer le roi au milieu d’un cercle de têtes courbées.

 

Louis XV souriait et semblait animé de la meilleure humeur.

 

Le dauphin s’assit à sa droite, et M. le comte de Provence arriva s’asseoir à sa gauche.

 

Les cinquante personnes qui formaient l’assemblée, assemblée intime s’il en fut, s’assirent sur un geste du roi.

 

– Eh bien, ne commence-t-on pas ? dit Louis XV.

 

– Sire, dit la dauphine, les bergers et les bergères ne sont pas encore habillés ; nous les attendons.

 

– On pouvait figurer en habit de ville, dit le roi.

 

– Non sire, répliqua la dauphine du théâtre même, parce que nous voulons essayer les habits et les costumes aux lumières, pour en connaître sûrement l’effet.

 

– Très juste, madame, dit le roi ; alors, promenons-nous.

 

Et Louis XV se leva pour faire le tour du corridor et de la scène. Il était, d’ailleurs, assez inquiet de ne pas voir arriver madame du Barry.

 

Quand le roi fut parti de sa loge, Rousseau considéra mélancoliquement et avec un serrement de cœur cette salle vide et son propre isolement.

 

C’était un bien singulier contraste avec l’accueil qu’il avait redouté.

 

Il s’était figuré que, devant lui, tous les groupes s’ouvriraient, que la curiosité des gens de cour serait plus importune et plus significative que celle des Parisiens ; il avait craint les questions, les présentations ; et voilà que nul ne faisait attention à lui.

 

Il songea que sa barbe longue n’était pas encore assez longue, que des haillons n’eussent pas été plus remarqués que ses vieux habits. Il s’applaudit de ne pas avoir eu le ridicule de la prétention à l’élégance.

 

Mais, au fond de tout cela, il se sentait assez humilié d’être réduit tout au plus aux proportions d’un chef d’orchestre.

 

Soudain un officier s’approcha de lui et lui demanda s’il n’était pas M. Rousseau.

 

– Oui, monsieur, répliqua-t-il.

 

– Madame la dauphine désire vous parler, monsieur, dit l’officier.

 

Rousseau se leva fort ému.

 

La dauphine l’attendait. Elle tenait à la main l’ariette de Colette :

 

J’ai perdu tout mon bonheur

 

Aussitôt qu’elle vit Rousseau, elle vint à lui.

 

Le philosophe salua très humblement, en se disant qu’il saluait une femme et non une princesse.

 

La dauphine, de son côté, fut gracieuse avec le philosophe sauvage, comme elle l’eût été avec le plus accompli gentilhomme de l’Europe.

 

Elle lui demanda conseil sur l’inflexion à donner au troisième vers :

 

Colin me délaisse…

 

Rousseau développa une théorie de déclamation et de mélopée, qui fut interrompue, toute savante qu’elle était, par l’arrivée bruyante du roi et de quelques courtisans.

 

Louis XV entra dans le foyer, où madame la dauphine prenait ainsi la leçon du philosophe.

 

Le premier mouvement, le premier sentiment du roi, en apercevant ce personnage négligé, fut exactement le même qu’avait manifesté M. de Coigny ; seulement, M. de Coigny connaissait Rousseau et Louis XV ne le connaissait pas.

 

Il regarda donc fort longtemps notre homme libre, tout en recevant les compliments et les remerciements de la dauphine.

 

Ce regard, empreint d’une autorité toute royale, ce regard qui n’était accoutumé à se baisser jamais devant aucun, produisit un indicible effet sur Rousseau, dont l’œil vif était incertain et timide.

 

La dauphine attendit que le roi eût fait son examen, et alors elle s’avança du côté de Rousseau en disant :

 

– Votre Majesté veut-elle me permettre de lui présenter notre auteur ?

 

– Votre auteur ? fit le roi affectant de chercher dans sa mémoire.

 

Rousseau, pendant ce dialogue, était sur des charbons ardents. L’œil du roi avait parcouru successivement et brûlé, comme un rayon de soleil sous la lentille, cette barbe longue, ce jabot douteux, cette poussière et cette perruque mal coiffée du plus grand écrivain de son royaume.

 

La dauphine eut pitié de ce dernier.

 

– M. Jean-Jacques Rousseau, sire, dit-elle, l’auteur du charmant opéra que nous allons écorcher devant Votre Majesté.

 

Le roi leva la tête alors.

 

– Ah ! dit-il froidement, monsieur Rousseau, je vous salue.

 

Et il continuait à le regarder de façon à lui prouver toutes les imperfections de son costume.

 

Rousseau se demanda comment on saluait le roi de France, sans être un courtisan, mais aussi sans impolitesse, puisqu’il s’avouait être dans la maison de ce prince.

 

Mais, tandis qu’il se faisait de pareils raisonnements, le roi lui parlait avec cette facilité limpide des princes qui ont tout dit lorsqu’ils ont dit une chose agréable ou désagréable à leur interlocuteur.

 

Rousseau, ne parlant pas, était resté pétrifié. Toutes les phrases qu’il avait préparées pour le tyran, il les avait oubliées.

 

– Monsieur Rousseau, lui dit le roi toujours regardant son habit et sa perruque, vous avez fait une musique charmante, et qui, à moi, me fait passer de très agréables moments.

 

Et le roi se mit à chanter, de la voix la plus antipathique à tout diapason et à toute mélodie :

 

Si des galants de la ville

J’eusse écouté les discours,

Ah ! qu’il m’eût été facile

De former d’autres amours !

 

– C’est charmant ! dit le roi lorsqu’il eut fini.

 

Rousseau salua.

 

– Je ne sais pas si je chanterai bien, dit madame la dauphine.

 

Rousseau se tourna vers la princesse pour lui donner un conseil à cet égard.

 

Mais le roi s’était lancé de nouveau, et il chantait la romance de Colin :

 

Dans ma cabane obscure,

Toujours soucis nouveaux ;

Vent, soleil ou froidure,

Toujours peine et travaux.

 

Sa Majesté chantait effroyablement pour un musicien. Rousseau, à moitié flatté de la mémoire du monarque, à moitié blessé de sa détestable exécution, faisait la mine du singe qui grignote un oignon, et qui pleure d’un côté en riant de l’autre.

 

La dauphine tenait son sérieux avec cet imperturbable sang-froid qu’on ne trouve qu’à la cour.

 

Le roi, sans s’embarrasser de rien, continua :

 

Colette, ma bergère,

Si tu viens l’habiter,

Colin, dans sa chaumière,

N’a rien à regretter.

 

Rousseau sentit le rouge lui monter au visage.

 

– Dites-moi, monsieur Rousseau, fit le roi, est-il vrai que vous vous habillez quelquefois en Arménien ?

 

Rousseau devint encore plus rouge, et sa langue s’embarrassa au fond de son gosier, de telle sorte que pour un royaume elle n’eût pu fonctionner en ce moment.

 

Le roi se remit à chanter sans attendre sa réponse :

 

Ah ! pour l’ordinaire

L’amour ne sait guère

Ce qu’il permet, ce qu’il défend.

 

– Vous demeurez rue Plâtrière, je crois, monsieur Rousseau ? dit le roi.

 

Rousseau fit un signe de tête affirmatif, mais c’était là l’ultima Thule[3] de ses forces… Jamais il n’en avait appelé autant à son secours.

 

Le roi fredonna :

 

C’est un enfant, c’est un enfant…

 

– On dit que vous êtes très mal avec Voltaire, monsieur Rousseau ?

 

Pour le coup, Rousseau perdit le peu qui lui restait de tête. Il perdit aussi toute contenance. Le roi ne parut pas avoir grande pitié pour lui et, poursuivant sa féroce mélomanie, il s’éloigna en chantant :

 

Allons danser sous les ormeaux,

Animez-vous, jeunes fillettes,

 

avec des accompagnements d’orchestre à faire périr Apollon, comme ce dernier avait fait périr Marsyas.

 

Rousseau demeura seul au milieu du foyer. La dauphine l’avait quitté pour mettre la dernière main à sa toilette.

 

Rousseau, trébuchant, tâtonnant, regagna le corridor ; mais, au beau milieu, il se heurta dans un couple éblouissant de diamants, de fleurs et de dentelles, qui emplissait le corridor, bien que le jeune homme serrât fort tendrement le bras de la jeune femme.

 

La jeune femme, avec ses dentelles frissonnantes, avec sa coiffure gigantesque, son éventail et ses parfums, était radieuse comme un astre. Rousseau venait d’être heurté par elle.

 

Le jeune homme, mince, délicat, charmant, froissant son cordon bleu sur son jabot d’Angleterre, poussait des éclats de rire d’une engageante franchise, et les coupait soudain par des réticences ou des chuchotements qui faisaient rire la dame à son tour, et les montrait ensemble de la meilleure intelligence du monde.

 

Rousseau reconnut madame la comtesse du Barry dans cette belle dame, dans cette séduisante créature ; et, aussitôt qu’il l’eut vue, selon son habitude de s’absorber dans une seule contemplation, il ne vit plus son compagnon.

 

Le jeune homme au cordon bleu n’était autre que M. le comte d’Artois, qui folâtrait du plus joyeux de son cœur avec la maîtresse de son grand-père.

 

Madame du Barry, en apercevant cette noire figure de Rousseau, se mit à crier :

 

– Ah ! mon Dieu !

 

– Eh quoi ! fit le comte d’Artois regardant à son tour le philosophe.

 

Et déjà il étendait la main pour faire doucement passage à sa compagne.

 

– M. Rousseau ! s’écria madame du Barry.

 

– Rousseau de Genève ? dit le comte d’Artois, du ton d’un écolier en vacances.

 

– Oui, Monseigneur, répliqua la comtesse.

 

– Ah ! bonjour, monsieur Rousseau, dit l’espiègle en voyant que Rousseau venait de pousser une pointe désespérée pour forcer le passage ; bonjour… Nous allons entendre de votre musique.

 

– Monseigneur…, balbutia Rousseau qui aperçut le cordon bleu.

 

– Ah ! de la bien charmante musique, dit la comtesse, bien conforme à l’esprit et au cœur de son auteur !

 

Rousseau releva la tête et vint brûler son regard au regard de feu de la comtesse.

 

– Madame…, dit-il de mauvaise humeur.

 

– Je jouerai Colin, madame, s’écria le comte d’Artois, et je vous prie, madame la comtesse, de jouer Colette.

 

– De tout mon cœur, Monseigneur ; mais je n’oserai jamais, moi qui ne suis pas artiste, profaner la musique du maître.

 

Rousseau eût donné sa vie pour oser regarder encore ; mais la voix, mais le ton, mais la flatterie, mais la beauté avaient chacun déposé un hameçon dans son cœur.

 

Il voulut fuir.

 

– Monsieur Rousseau, dit le prince en lui barrant le passage, je veux que vous m’appreniez le rôle de Colin.

 

– Je n’oserais demander à monsieur de me donner des conseils pour celui de Colette, dit la comtesse en jouant la timidité, de sorte qu’elle acheva de terrasser le philosophe.

 

Les yeux de celui-ci cependant demandèrent pourquoi.

 

– Monsieur me hait, dit-elle au prince de sa voix enchanteresse.

 

– Allons donc ! s’écria le comte d’Artois, vous ! qui peut vous haïr, madame ?

 

– Vous le voyez bien, dit-elle.

 

– M. Rousseau est trop honnête homme et fait de trop jolies choses pour fuir une aussi charmante femme, dit le comte d’Artois.

 

Rousseau poussa un grand soupir, comme s’il eût été prêt à rendre l’âme, et il s’enfuit par la mince ouverture que le comte d’Artois laissa imprudemment entre lui et la muraille.

 

Mais Rousseau n’avait pas de bonheur ce soir-là ; il ne fit pas quatre pas sans aller se heurter à un nouveau groupe.

 

Cette fois, ce groupe se composait de deux hommes ; l’un vieux, l’autre jeune : l’un avait le cordon bleu, c’était le jeune ; l’autre, qui pouvait avoir cinquante-cinq ans, était vêtu de rouge et tout pâle d’austérité.

 

Ces deux hommes entendirent le joyeux comte d’Artois crier et rire de toute sa force :

 

– Ah ! monsieur Rousseau, monsieur Rousseau, je dirai que madame la comtesse vous a fait fuir, et, en vérité, personne ne le voudra croire.

 

– Rousseau ? murmurèrent les deux hommes.

 

– Arrêtez-le, mon frère, dit le prince toujours riant ; arrêtez-le, monsieur de la Vauguyon.

 

Rousseau comprit alors sur quel écueil son étoile fâcheuse venait de le faire échouer.

 

M. le comte de Provence et le gouverneur des enfants de France !

 

Le comte de Provence barra donc aussi le chemin à Rousseau.

 

– Bonjour, monsieur, lui dit-il de sa voix brève et pédante.

 

Rousseau, éperdu, s’inclina en murmurant :

 

– Je n’en sortirai pas !

 

– Ah ! je suis bien aise de vous trouver, monsieur ! dit le prince du ton d’un précepteur qui cherchait et qui retrouve un écolier en faute.

 

– Encore des compliments absurdes, pensa Rousseau. Que ces grands sont fades !

 

– J’ai lu votre traduction de Tacite, monsieur.

 

– Ah ! c’est vrai, se dit Rousseau ; celui-ci est un savant, un pédant.

 

– Savez-vous que c’est fort difficile à traduire, Tacite ?

 

– Mais, Monseigneur, je l’ai écrit dans une petite préface.

 

– Oui je le sais bien, je le sais bien ; vous y dites que vous ne savez que médiocrement le latin.

 

– Monseigneur, c’est bien vrai.

 

– Alors, pourquoi traduire Tacite, monsieur Rousseau ?

 

– Monseigneur, c’est un exercice de style.

 

– Ah ! monsieur Rousseau, vous avez eu tort de traduire imperatoria brevitate par un discours grave et concis.

 

Rousseau, inquiet, chercha dans sa mémoire.

 

– Oui, dit le jeune prince avec l’aplomb d’un vieux savant qui relève une faute dans Saumaise ; oui, vous avez traduit ainsi. C’est dans le paragraphe où Tacite raconte que Pison harangua ses soldats.

 

– Eh bien, Monseigneur ?

 

– Eh bien, monsieur Rousseau, imperatoria brevitate signifie avec la concision d’un général… ou d’un homme habitué à commander. La concision du commandement… voilà l’expression, n’est-ce pas, monsieur de la Vauguyon ?

 

– Oui, Monseigneur, répondit le gouverneur.

 

Rousseau ne répondit rien. Puis le prince ajouta :

 

– Cela est un bel et bon contresens, monsieur Rousseau… Oh ! je vous en trouverai encore un.

 

Rousseau pâlit.

 

– Tenez, monsieur Rousseau, c’est dans le paragraphe relatif à Cecina. Il commence ainsi : At in superiore Germania… Vous savez, on fait le portrait de Cecina, et Tacite dit : Cito sermone.

 

– Je me rappelle parfaitement, Monseigneur.

 

– Vous avez traduit cela par parlant bien…

 

– Sans doute, Monseigneur, et je croyais…

 

– Cito sermone veut dire parle vite, c’est-à-dire facilement.

 

– J’ai dit parlant bien ?

 

– Il y aurait eu decoro ou ornato ou eleganti sermone ; cito est une épithète pittoresque, monsieur Rousseau. C’est comme dans la peinture du changement de conduite d’Othon. Tacite dit : Delata voluptas, dissimulata luxuria cunctaque, ad imperii decorem composita.

 

– J’ai traduit par : Renvoyant à d’autres temps le luxe et la volupté, il surprit tout le monde en s’appliquant à rétablir la gloire de l’empire.

 

– À tort, monsieur Rousseau, à tort. D’abord, vous avez fait une seule phrase de trois petites phrases, ce qui vous a forcé de mal traduire dissimulata luxuria ; ensuite, vous avez fait un contresens dans le dernier membre de cette phrase. Tacite n’a pas voulu dire que l’empereur Othon s’appliquât à rétablir la gloire de l’empire ; il a voulu dire que, ne satisfaisant plus ses passions et dissimulant ses habitudes de luxe, Othon accommodait tout, appliquait tout, faisait tourner tout… tout, vous entendez bien, monsieur Rousseau, c’est-à-dire ses passions et ses vices mêmes, à la gloire de l’empire. Voilà le sens, il est complexe ; le vôtre est restreint ; n’est-ce pas, monsieur de la Vauguyon ?

 

– Oui, Monseigneur.

 

Rousseau suait et soufflait sous cette pression impitoyable.

 

Le prince le laissa respirer un moment ; après quoi :

 

– Vous êtes bien supérieur dans la philosophie, dit-il.

 

Rousseau s’inclina.

 

– Seulement, votre Émile est un livre dangereux.

 

– Dangereux, Monseigneur ?

 

– Oui, par la quantité d’idées fausses que cela donnera aux petits bourgeois.

 

– Monseigneur, dès qu’un homme est père, il rentre dans les conditions de mon livre, fût-il le plus grand, fût-il le dernier du royaume… Être père… c’est…

 

– Dites donc, monsieur Rousseau, demanda tout à coup le méchant prince, c’est un bien amusant livre que vos Confessions… Au fait, voyons, combien avez-vous eu d’enfants ?

 

Rousseau pâlit, chancela, et leva sur le jeune bourreau un œil de colère et de stupéfaction dont l’expression redoubla la maligne humeur du comte de Provence.

 

Il en était bien ainsi ; car, sans attendre la réponse, le prince s’éloigna, tenant son précepteur sous le bras, et poursuivant ses commentaires sur les ouvrages de l’homme qu’il venait d’écraser avec férocité.

 

Rousseau, demeuré seul, se réveilla peu à peu de son étourdissement, lorsqu’il entendit les premières mesures de son ouverture exécutée à l’orchestre.

 

Il se dirigea de ce côté en oscillant, et, arrivé à son siège, il se dit :

 

– Fou, stupide, lâche que je suis ! voici que je viens de trouver la réponse qu’il m’eût fallu faire à ce petit pédant cruel. « Monseigneur, lui eussé-je dit, ce n’est pas charitable de la part d’un jeune homme de tourmenter un pauvre vieillard. »

 

Il en était là, tout content de sa phrase, quand madame la dauphine et M. de Coigny commencèrent leur duo. La préoccupation du philosophe fut détournée par la souffrance du musicien ; après le cœur, l’oreille recevait son supplice.

 

Chapitre CXI

La répétition

 

Une fois la répétition commencée, l’attention excitée par le spectacle même, Rousseau cessa d’être remarqué. Ce fut lui qui observa autour de lui. Il entendit des seigneurs qui chantaient faux sous des habits villageois, et vit des dames qui coquetaient comme des bergères sous des habits de cour.

 

Madame la dauphine chantait juste, mais elle était mauvaise actrice ; elle avait, d’ailleurs, si peu de voix, qu’on l’entendait à peine. Le roi, pour n’intimider personne, s’était réfugié dans une loge obscure où il causait avec les dames.

 

M. le dauphin soufflait les paroles de l’opéra, qui marchait royalement mal.

 

Rousseau prit le parti de ne plus écouter, mais il lui fut difficile de ne plus entendre. Il avait cependant une consolation ; car il venait d’apercevoir une délicieuse figure parmi les illustres comparses, et la villageoise que le ciel avait douée de cette belle figure chantait avec la plus belle voix de toute la troupe.

 

Rousseau se concentra donc et s’absorba par-dessus son pupitre à regarder la charmante figure, et il ouvrit ses deux oreilles pour aspirer toute la mélodie de sa voix.

 

La dauphine, qui vit ainsi l’auteur attentif, se persuada aisément, grâce à son sourire, grâce à ses yeux mourants, qu’il trouvait satisfaisante l’exécution des bons morceaux et, pour avoir un compliment, car elle était femme, elle se pencha vers le pupitre en disant :

 

– Est-ce que c’est mal ainsi, monsieur Rousseau ?

 

Rousseau, béant et engourdi, ne répliqua rien.

 

– Allons, nous nous sommes trompés, dit la dauphine, et M. Rousseau n’ose le dire. Je vous en supplie, monsieur Rousseau.

 

Les regards de Rousseau ne quittaient plus cette belle personne, qui ne s’apercevait pas, elle, de l’attention dont elle était l’objet.

 

– Ah ! dit la dauphine en suivant la direction du regard de notre philosophe, c’est mademoiselle de Taverney qui a fait une faute !…

 

Andrée rougit, elle vit tous les yeux se porter sur elle.

 

– Non ! non ! s’écria Rousseau, ce n’est pas mademoiselle, car mademoiselle chante comme un ange.

 

Madame du Barry décocha au philosophe un coup d’œil plus aigu qu’un javelot.

 

Le baron de Taverney, au contraire, sentit son cœur se fondre de joie et caressa Rousseau de son plus charmant sourire.

 

– Est-ce que vous trouvez que cette jeune fille chante bien ? demanda madame du Barry au roi, que les paroles de Rousseau avaient frappé visiblement.

 

– Je n’entends pas…, dit Louis XV ; dans un ensemble… il faut être musicien pour cela.

 

Cependant Rousseau s’agitait dans son orchestre pour faire chanter le chœur :

 

Colin revint à sa bergère ;

Célébrons un retour si beau.

 

En se retournant après un essai, il vit M. de Jussieu qui le saluait avec aménité.

 

Ce ne fut pas un médiocre plaisir pour le Genevois que d’être vu régentant la cour, par un homme de cour qui l’avait un peu froissé de sa supériorité.

 

Il lui rendit cérémonieusement son salut et se remit à regarder Andrée, que l’éloge avait rendue encore plus belle. La répétition continua, et madame du Barry devint d’une humeur atroce : elle avait deux fois surpris Louis XV distrait, par le spectacle, des jolies choses qu’elle lui disait.

 

Le spectacle, nécessairement pour la jalouse, c’était Andrée ; ce qui n’empêcha point madame la dauphine de recueillir force compliments et de se montrer d’une gaieté charmante.

 

M. le duc de Richelieu papillonnait autour d’elle avec la légèreté d’un jeune homme, et il avait réussi à former dans le fond du théâtre un cercle de rieurs, dont la dauphine était le centre, et qui inquiétait furieusement le parti du Barry.

 

– Il paraît, dit-il tout haut, que mademoiselle de Taverney a une jolie voix.

 

– Charmante, dit la dauphine ; et, sans mon égoïsme, je l’eusse fait jouer Colette ; mais, comme c’est pour m’amuser que j’ai pris ce rôle, je ne le laisse à personne.

 

– Ah ! mademoiselle de Taverney ne le chanterait pas mieux que Votre Altesse royale, dit Richelieu, et…

 

– Mademoiselle est excellente musicienne, dit Rousseau profondément pénétré.

 

– Excellente, dit la dauphine ; et, s’il faut que je l’avoue, c’est elle qui m’apprend mon rôle ; et puis elle danse à ravir, et moi, je danse fort mal.

 

On peut juger de l’effet de ces conversations sur le roi, sur madame du Barry, et sur tout ce peuple de curieux, de nouvellistes, d’intrigants et d’envieux ; chacun récoltait un plaisir en faisant une blessure, ou recevait le coup avec honte et douleur. Il n’y avait pas d’indifférents, sauf peut-être Andrée elle même.

 

La dauphine, aiguillonnée par Richelieu, finit par faire chanter à Andrée la romance :

 

J’ai perdu mon serviteur,

Colin me délaisse.

 

On vit le roi laisser aller sa tête en cadence avec des mouvements si vifs de plaisir, que tout le rouge de madame du Barry tombait en petites écailles, comme fait la peinture à l’humidité.

 

Richelieu, plus méchant qu’une femme, savoura sa vengeance. Il s’était rapproché de Taverney le père, et ces deux vieillards formaient un groupe de statues qu’on eût pu appeler l’Hypocrisie et la Corruption clignant un projet d’union.

 

Leur joie devint d’autant plus vive que le front de madame du Barry s’assombrissait peu à peu. Elle y mit le comble en se levant avec une espèce de colère ; ce qui était contre toutes les règles, puisque le roi était encore assis.

 

Les courtisans sentirent l’orage comme les fourmis et se hâtèrent de chercher l’abri près des plus forts. Aussi vit-on madame la dauphine plus entourée de ses amis, madame du Barry plus caressée des siens.

 

Peu à peu l’intérêt de la répétition déviait de sa ligne naturelle et se portait sur un autre ordre d’idées. Il ne s’agissait plus de Colette ou de Colin, et beaucoup de spectateurs pensaient que ce serait peut-être à madame du Barry de chanter bientôt :

 

J’ai perdu mon serviteur,

Colin me délaisse.

 

– Vois-tu, dit Richelieu bas à Taverney, vois-tu l’étourdissant succès de ta fille ?

 

Et il l’entraîna dans le corridor en poussant une porte vitrée, d’où il fit tomber un curieux qui s’était suspendu au carreau pour voir dans la salle.

 

– La peste du drôle ! grommela M. de Richelieu en époussetant sa manche, que le contrecoup de la porte avait froissée, et surtout en voyant que le curieux était vêtu comme les ouvriers du château.

 

C’en était un, en effet, qui, un panier de fleurs sous le bras, avait réussi à se hisser derrière la vitre et à plonger les yeux dans la salle, où il avait vu tout le spectacle.

 

Il fut repoussé dans le corridor, où il faillit tomber à la renverse ; mais, s’il ne tomba pas, son panier fut renversé.

 

– Ah ! mais ce drôle, je le connais, dit Taverney avec un regard courroucé.

 

– Qui est-ce ? demanda le duc.

 

– Que fais-tu ici, coquin ? dit Taverney.

 

Gilbert, car c’était lui, et le lecteur l’a déjà reconnu, répliqua fièrement :

 

– Vous le voyez, je regarde.

 

– Au lieu de faire ton ouvrage, dit Richelieu.

 

– Mon ouvrage est fini, dit humblement Gilbert au duc, sans daigner regarder Taverney.

 

– Je trouverai donc ce fainéant partout ! dit Taverney.

 

– Là, là, monsieur, interrompit une voix doucement. Mon petit Gilbert est un bon travailleur et un botaniste très appliqué.

 

Taverney se retourna et vit M. de Jussieu qui caressait les joues de Gilbert.

 

Il rougit de colère et s’éloigna.

 

– Les valets ici ! murmura-t-il.

 

– Chut ! lui dit Richelieu, Nicole y est bien… Regarde… au coin de cette porte, là-haut… La petite égrillarde ! elle ne perd pas non plus une œillade.

 

En effet, Nicole, derrière vingt autres domestiques de Trianon, levait par-dessus sa tête charmante, et ses yeux, dilatés par la surprise et l’admiration, semblaient tout voir en double.

 

Gilbert l’aperçut et tourna d’un autre côté.

 

– Viens, viens, dit le duc à Taverney, j’ai l’idée que le roi veut te parler… il cherche.

 

Et les deux amis s’éloignèrent dans la direction de la loge du roi.

 

Madame du Barry, tout debout, correspondait avec M. d’Aiguillon, debout aussi. Celui-ci ne perdait pas de vue aucun mouvement de son oncle.

 

Rousseau, demeuré seul, admirait Andrée ; il était occupé, si l’on veut nous passer cette expression, à en devenir amoureux.

 

Les illustres acteurs allaient se déshabiller dans leurs loges, où Gilbert avait renouvelé les fleurs.

 

Taverney, resté seul dans le couloir depuis que M. de Richelieu était allé trouver le roi, sentait son cœur transi et brûlé tour à tour dans l’attente. Enfin le duc revint et mit un doigt sur ses lèvres.

 

Taverney pâlit de joie et vint à la rencontre de son ami, qui l’entraîna sous la loge royale.

 

Là, ils entendirent ce que peu de gens pouvaient entendre.

 

Madame du Barry disant au roi :

 

– Attendrai-je Votre Majesté à souper ce soir ?

 

Et le roi répondant :

 

– Je me sens fatigué, comtesse ; excusez-moi.

 

Au même instant le dauphin arrivait et, marchant presque sur les pieds de la comtesse sans paraître la voir :

 

– Sire, dit-il, Votre Majesté nous fera-t-elle l’honneur de souper à Trianon ?

 

– Non, mon fils ; je le disais à l’instant même à madame ; je me sens fatigué ; toute votre jeunesse m’étourdirait… Je souperai seul.

 

Le dauphin s’inclina et partit. Madame du Barry salua jusqu’à la ceinture et se retira, tremblante de colère.

 

Le roi fit alors un signe à Richelieu.

 

– Duc, dit-il, j’ai à vous parler de certaine affaire qui vous regarde.

 

– Sire…

 

– Je n’ai pas été content… Je veux que vous m’expliquiez… Tenez… Je soupe seul, vous me tiendrez compagnie.

 

Et le roi regardait Taverney.

 

– Vous connaissez, je crois, ce gentilhomme, duc ?

 

– M. de Taverney ? Oui, sire.

 

– Ah ! le père de la charmante chanteuse.

 

– Oui, sire.

 

– Écoutez-moi, duc.

 

Le roi se baissa pour parler à l’oreille de Richelieu.

 

Taverney s’enfonça les ongles dans la peau, pour ne pas donner signe d’émotion.

 

Un moment après, Richelieu passa devant Taverney et lui dit :

 

– Suis-moi sans affectation.

 

– Où cela ? dit Taverney de même.

 

– Viens toujours.

 

Le duc partit. Taverney le suivit à vingt pas jusqu’aux appartements du roi.

 

Le duc entra dans la chambre ; Taverney demeura dans l’antichambre.

 

Chapitre CXII

L’écrin

 

M. de Taverney n’attendit pas longtemps. Richelieu, ayant demandé au valet de chambre de Sa Majesté ce que le roi avait laissé sur sa toilette, ressortit bientôt avec un objet que le baron ne put distinguer d’abord sous l’enveloppe de soie qui le couvrait.

 

Mais le maréchal tira son ami d’inquiétude, il l’entraîna du côté de la galerie.

 

– Baron, dit-il aussitôt qu’il se vit seul avec lui, tu m’as paru douter quelquefois de mon amitié pour toi ?

 

– Pas depuis notre réconciliation, répliqua Taverney.

 

– Alors tu as douté de ta fortune et de celle de tes enfants ?

 

– Oh ! pour cela, oui.

 

– Eh bien, tu avais tort. Ta fortune et celle de tes enfants se fait avec une rapidité qui devrait te donner le vertige.

 

– Bah ! fit Taverney, qui entrevoyait une partie de la vérité, mais qui ne se fût pas livré à Dieu et, par conséquent, se gardait bien du diable ; comment la fortune de mes enfants se fait-elle si vite ?

 

– Mais nous avons déjà M. Philippe capitaine, avec une compagnie payée par le roi.

 

– Oh ! c’est vrai… et je te le dois.

 

– Nullement. Ensuite nous allons avoir mademoiselle de Taverney marquise peut-être.

 

– Allons donc ! s’écria Taverney ; comment, ma fille ?…

 

– Écoute, Taverney, le roi est plein de goût ; la beauté, la grâce et la vertu, lorsqu’elles sont accompagnées du talent, enchantent Sa Majesté… Or, mademoiselle de Taverney réunit tous ces avantages à un point éminent… Le roi est donc enchanté de mademoiselle de Taverney.

 

– Duc, répliqua Taverney en prenant un air de dignité plus que grotesque pour le maréchal, duc, comment expliques-tu ce mot : enchanté ?

 

Richelieu n’aimait pas la prétention ; il répliqua sèchement à son ami :

 

– Baron, je ne suis pas fort sur la linguistique, je sais même fort peu l’orthographe. Enchanté, pour moi, a toujours signifié content outre mesure, voilà… Si tu es marri outre mesure de voir ton roi content de la beauté, du talent, du mérite de tes enfants, tu n’as qu’à parler… je m’en vais retourner près de Sa Majesté.

 

Et Richelieu pivota sur ses talons avec une aisance toute juvénile.

 

– Duc, tu ne m’as pas bien compris, s’écria le baron en l’arrêtant. Vertubleu ! tu es vif.

 

– Pourquoi me dis-tu que tu n’es pas content ?

 

– Eh ! je n’ai pas dit cela.

 

– Tu me demandes des commentaires sur le bon plaisir du roi… La peste soit du sot !

 

– Encore un coup, duc, je n’ai pas ouvert la bouche de cela. Il est bien certain que je suis content, moi.

 

– Ah ! toi… Eh bien, qui sera mécontent ?… Ta fille ?

 

– Eh ! eh !

 

– Mon cher, tu as élevé ta fille comme un sauvage que tu es.

 

– Mon cher, mademoiselle ma fille s’est élevée toute seule ; tu comprends bien que je n’ai pas été m’exténuer à cela. J’avais assez de vivre dans mon trou de Taverney… La vertu lui est poussée toute seule.

 

– Et l’on dit que les gens de campagne savent arracher les mauvaises herbes. Bref, ta fille est une bégueule.

 

– Tu te trompes, c’est une colombe.

 

Richelieu fit la grimace.

 

– Eh bien, la pauvre enfant n’a qu’à chercher un bon mari, car les occasions de fortune lui deviendront rares avec ce défaut-là.

 

Taverney regarda le duc avec inquiétude.

 

– Heureusement pour elle, continua-t-il, que le roi est si éperdument amoureux de la du Barry, que jamais il ne fera attention sérieusement à d’autres.

 

L’inquiétude de Taverney se changea en angoisses.

 

– Ainsi, continua Richelieu, ta fille et toi, vous pouvez vous rassurer. Je vais faire à Sa Majesté les objections nécessaires et le roi n’y tiendra pas le moins du monde.

 

– Mais à quoi, bon Dieu ? s’écria Taverney tout pâle, en secouant le bras de son ami.

 

– À faire un petit présent à mademoiselle Andrée, mon cher baron.

 

– Un petit présent !… Qu’est-ce donc ? dit Taverney plein de convoitise et d’espoir.

 

– Oh ! presque rien, fit négligemment Richelieu ; ceci… tiens.

 

Et il développa un écrin de la soie.

 

– Un écrin ?

 

– Une misère… un collier de quelques milliers de livres que Sa Majesté, flattée de lui avoir entendu chanter sa chanson favorite, voulait faire accepter à la chanteuse ; c’est dans l’ordre. Mais, puisque ta fille est effarouchée, n’en parlons plus.

 

– Duc, tu n’y penses pas, ce serait offenser le roi.

 

– Sans doute que ce serait offenser le roi ; mais est-ce que ce n’est pas toujours le propre de la vertu d’offenser quelqu’un ou quelque chose ?

 

– Enfin, duc, songes-y, dit Taverney, l’enfant n’est pas si déraisonnable.

 

– C’est-à-dire que c’est toi et non pas l’enfant qui parle ?

 

– Oh ! mais je sais si bien ce qu’elle dira ou fera !

 

– Les Chinois sont bien heureux, dit Richelieu.

 

– Pourquoi cela ? dit Taverney stupéfait.

 

– Parce qu’ils ont beaucoup de canaux et de rivières dans leur pays.

 

– Duc, tu changes la conversation, ne me mets pas au désespoir ; parle moi.

 

– Je te parle, baron, et ne change pas du tout la conversation.

 

– Pourquoi parler des Chinois ? quel rapport leurs rivières ont-elles avec ma fille ?

 

– Un fort grand… Les Chinois, te disais-je, ont le bonheur de pouvoir noyer, sans qu’on leur dise rien, les filles qui sont trop vertueuses.

 

– Allons, voyons, duc, dit Taverney, il faut être juste aussi. Suppose que tu aies une fille.

 

– Pardieu ! j’en ai une… et si l’on vient me dire qu’elle est trop vertueuse, celle-là… c’est qu’on sera bien méchant !

 

– Enfin, tu l’aimerais mieux autrement, n’est-ce pas ?

 

– Oh ! moi, je ne me mêle plus de mes enfants lorsqu’ils ont passé huit ans.

 

– Au moins, écoute-moi. Si le roi me chargeait d’aller offrir un collier à ta fille et que ta fille se plaignît à toi ?

 

– Oh ! mon ami, pas de comparaison… Moi, j’ai toujours vécu à la cour ; toi, tu as vécu en Huron : cela ne peut se ressembler. Ce qui est vertu pour toi pour moi est sottise ; rien n’est plus disgracieux, vois-tu, sache-le pour ta gouverne, que de venir dire aux gens : « Que feriez-vous en telle ou telle circonstance ? » Et puis tu te trompes dans tes comparaisons, mon cher. Il ne s’agit pas du tout que j’aille offrir un collier à ta fille.

 

– Tu me l’as dit…

 

– Moi, je n’en ai pas dit un mot. J’ai annoncé que le roi m’avait ordonné de prendre chez lui un écrin pour mademoiselle de Taverney, dont la voix lui a plu ; mais je n’ai pas dit une fois que Sa Majesté m’eut chargé de l’offrir à la jeune personne.

 

– Alors, vraiment, dit le baron au désespoir, je ne sais plus où donner de la tête. Je ne comprends pas un mot, tu parles par énigmes. Pourquoi donner ce collier, si ce n’est pour le donner ? pourquoi t’en charger, si ce n’est pour que tu le remettes ?

 

Richelieu poussa un grand cri, comme s’il apercevait une araignée.

 

– Ah ! fit-il, pouah ! pouah ! le Huron ! fi ! la vilaine bête !

 

– Qui cela, donc ?

 

– Mais toi, mon bon ami ; toi, mon féal… Tu tombes de la lune, mon pauvre baron.

 

– Je ne sais plus…

 

– Non, tu ne sais rien. Mon cher, quand un roi fait un présent à une femme, et qu’il charge M. de Richelieu de cette commission, le présent est noble et la commission bien faite, rappelle-toi cela… Je ne remets pas les écrins, mon cher ; c’était la charge de M. Lebel. As-tu connu M. Lebel ?

 

– Qui donc charges-tu alors ?

 

– Mon ami, dit Richelieu en frappant l’épaule de Taverney et en accompagnant ce geste amical d’un sourire diabolique, lorsque j’ai affaire à une aussi admirable vertu que mademoiselle Andrée, je suis moral comme pas un ; lorsque j’approche une colombe, comme tu dis, rien en moi ne sent le corbeau ; lorsque je suis député vers une demoiselle, je parle au père… Je te parle, Taverney, et te remets l’écrin pour que tu le donnes à ta fille… Maintenant, veux-tu ?…

 

Il tendit l’écrin.

 

– Ou ne veux-tu pas ?

 

Il retira sa main.

 

– Oh ! mais, mais, s’écria le baron, dis donc cela tout de suite ; dis que c’est moi qui suis chargé par Sa Majesté de remettre ce présent : il est tout légitime et devient tout paternel, il s’épure.

 

– Il faudrait pour cela que tu soupçonnasses Sa Majesté de mauvaises intentions, dit Richelieu sérieusement. Or, tu ne l’oserais, n’est-ce pas ?

 

– Dieu m’en préserve ! Mais le monde… c’est-à-dire ma fille…

 

Richelieu haussa les épaules.

 

– Prends-tu, oui ou non ? dit-il.

 

Taverney allongea rapidement sa main.

 

– Comme cela, tu es moral ? dit-il au duc avec un sourire jumeau de celui que Richelieu venait de lui adresser.

 

– Ne trouves-tu pas, baron, dit le maréchal, qu’il soit d’une moralité pure de faire entremettre le père, le père qui purifie tout, comme tu le disais, entre l’enchantement du monarque et le charme de ta fille ?… Que M. Jean-Jacques Rousseau de Genève, qui rôdait par ici tout à l’heure, nous juge ; il te dira que feu Joseph était impur auprès de moi.

 

Richelieu prononça ce peu de mots avec un flegme, une noblesse saccadée, un précieux qui imposèrent silence aux observations de Taverney, et l’aidèrent à croire qu’il devait être convaincu.

 

Il saisit donc la main de son illustre ami et la serrant :

 

– Grâce à ta délicatesse, dit-il, ma fille va pouvoir accepter ce présent.

 

– Source et origine de cette fortune dont je te parlais au début de notre ennuyeuse discussion sur la vertu.

 

– Merci, cher duc, merci de tout mon cœur.

 

– Un mot ; cache bien soigneusement aux amis de du Barry là nouvelle de cette faveur. Madame du Barry serait capable de quitter le roi et de s’enfuir.

 

– Le roi nous en voudrait ?

 

– Je ne sais, mais la comtesse ne nous en saurait pas gré. Quant à moi, je serais perdu… sois discret.

 

– Ne crains rien. Mais porte bien mes humbles remerciements au roi.

 

– Et ceux de ta fille, je n’y manquerai pas… Mais tu n’es pas au bout de la faveur… C’est toi qui remercieras le roi, mon cher ; Sa Majesté t’invite à souper ce soir.

 

– Moi ?

 

– Toi, Taverney ; nous sommes en famille. Sa Majesté, toi, moi, nous causerons de la vertu de ta fille. Adieu, Taverney, je vois du Barry avec M. d’Aiguillon ; il ne faut pas qu’on nous aperçoive ensemble.

 

Il dit et, léger comme un page, il disparut au bout de la galerie, laissant Taverney, avec son écrin, pareil à un enfant saxon qui se réveille avec les jouets que Noël lui a mis dans la main pendant qu’il dormait.

 

Chapitre CXIII

Le petit souper du roi Louis XV

 

Le maréchal trouva Sa Majesté dans le petit salon, où quelques courtisans l’avaient suivi, aimant mieux se passer de souper que de laisser tomber sur d’autres que sur eux le regard distrait de leur souverain.

 

Mais Louis XV paraissait avoir autre chose à faire ce soir-là que de regarder ces messieurs. Il congédia tout le monde en annonçant qu’il ne souperait pas, ou que, s’il soupait, ce serait seul. Alors tous ses hôtes ayant reçu congé de lui et, craignant de déplaire à Monseigneur le dauphin s’ils n’assistaient pas à la fête qu’il donnait à la suite de la répétition, s’envolèrent aussitôt comme une nuée de pigeons parasites, et prirent leur course vers celui qu’on leur permettait de voir, prêts à affirmer qu’ils désertaient pour lui le salon de Sa Majesté.

 

Louis XV, qu’ils quittaient avec tant de rapidité, était loin de songer à eux. La petitesse de toute cette tourbe de courtisans l’eût fait sourire dans une autre circonstance ; mais, cette fois, elle n’éveilla aucun sentiment chez le monarque, si railleur, qu’il n’épargnait aucune infirmité ni dans l’esprit ni dans le corps de son meilleur ami, en supposant que Louis XV eût jamais eu un ami.

 

Non, en ce moment, Louis XV donnait toute son attention à un carrosse qui stationnait devant la porte des communs de Trianon, et dont le cocher semblait attendre, pour fouetter ses chevaux, que le poids du maître se fît sentir dans la caisse dorée.

 

Ce carrosse était celui de madame du Barry, éclairé par des flambeaux. Zamore, assis près du cocher, faisait aller en avant et en arrière ses jambes, comme fait le siège d’une escarpolette.

 

Enfin madame du Barry, qui sans doute s’était attardée dans les corridors, dans l’espérance d’y recevoir quelque message du roi, alors madame du Barry parut au bras de M. d’Aiguillon. On sentait sa colère, ou du moins son désappointement, à la rapidité de sa démarche. Elle affectait trop de résolution pour n’avoir pas la tête perdue.

 

Jean, fort lugubre, et le chapeau tout aplati sous la pression distraite de son bras, venait après sa sœur ; il n’avait point assisté à ce spectacle, Monseigneur le dauphin ayant oublié de l’inviter ; mais il était entré un peu comme un laquais dans l’antichambre, pensif pour le moins autant qu’Hippolyte, laissant flotter son jabot sur une veste d’argent à fleurs roses, et ne regardant même pas ses manchettes en lambeaux qui semblaient se conformer à sa triste pensée.

 

Jean avait vu sa sœur pâlie et effarée, et il en avait conclu que le péril était grand. Jean n’était brave en diplomatie que contre les corps, jamais contre les fantômes.

 

Le roi vit de sa fenêtre et caché derrière son rideau, défiler cette procession lugubre qui s’engloutit comme des capucins de cartes dans la voiture de la comtesse ; puis, la portière fermée, le laquais remonté derrière la voiture, le cocher secoua ses rênes, et les chevaux partirent au grand galop.

 

– Oh ! oh ! dit le roi, sans chercher à me voir, sans chercher à me parler ? La comtesse est furieuse !

 

Et il répéta tout haut :

 

– Oui, la comtesse est furieuse !

 

Richelieu, qui venait de se glisser dans la chambre comme un homme attendu, saisit ces dernières paroles.

 

– Furieuse, sire, dit-il, et de quoi ? de ce que Votre Majesté se divertit un instant ? Oh ! c’est mal de la part de la comtesse, cela.

 

– Duc, répondit Louis XV, je ne me divertis pas ; au contraire, je suis las et cherche à me reposer. La musique m’énerve ; il eût fallu, si j’eusse écouté la comtesse, aller souper à Luciennes, manger, boire surtout ; les vins de la comtesse sont méchants, je ne sais pas avec quels raisins ils sont fabriqués, mais ils brisent ; ma foi, j’aime mieux me dorloter ici.

 

– Et Votre Majesté a cent fois raison, dit le duc.

 

– La comtesse se distraira, d’ailleurs ! Suis-je un si aimable compagnon ? Elle a beau le dire, je n’en crois rien.

 

– Ah ! cette fois, Votre Majesté a tort, fit le maréchal.

 

– Non, duc, non, en vérité ; je compte mes jours, et je réfléchis.

 

– Sire, madame la comtesse comprend qu’elle ne saurait, de toute façon, avoir meilleure société et c’est ce qui la rend furieuse.

 

– En vérité, duc, je ne sais comment vous faites ; vous menez toujours les femmes, vous, comme si vous aviez vingt ans. À cet âge, c’est l’homme qui choisit ; mais à l’époque où j’en suis, duc…

 

– Eh bien ! sire ?

 

– Eh bien, c’est la femme qui fait son calcul.

 

Le maréchal se mit à rire.

 

– Allons, sire, dit-il, raison de plus et, si Votre Majesté croit que la comtesse se distrait, consolons-nous.

 

– Je ne dis pas qu’elle se distrait, duc ; je dis qu’elle finira par chercher des distractions.

 

– Ah ! je n’oserais pas dire à Votre Majesté que cela ne se soit jamais vu.

 

Le roi, fort agité, se leva.

 

– Qui ai-je encore là ? demanda-t-il.

 

– Mais tout votre service, sire.

 

Le roi réfléchit un instant.

 

– Mais vous, dit-il, avez-vous quelqu’un ?

 

– J’ai Rafté.

 

– Bon !

 

– Que doit-il faire, sire ?

 

– Eh bien, duc, il faudrait qu’il s’informât si madame du Barry retourne réellement à Luciennes.

 

– La comtesse est partie, ce me semble.

 

– Ostensiblement, oui.

 

– Mais où Votre Majesté veut-elle qu’elle aille ?

 

– Qui sait ? La jalousie la rend folle, duc.

 

– Sire, ne serait-ce pas plutôt Votre Majesté ?

 

– Comment, quoi ?

 

– Que la jalousie…

 

– Duc !

 

– En vérité, ce serait humiliant pour nous tous, sire.

 

– Moi, jaloux ! s’écria Louis XV avec un rire forcé ; en vérité, duc, parlez vous sérieusement ?

 

En effet, Richelieu ne le croyait pas. Il faut même avouer qu’il était très près de la vérité en pensant, au contraire, que le roi ne désirait savoir si madame du Barry était bien réellement à Luciennes que pour être sur qu’elle ne reviendrait pas à Trianon.

 

– Ainsi, dit-il tout haut, c’est convenu, sire, j’envoie Rafté à la découverte ?

 

– Envoyez, duc.

 

– Maintenant, que fait Votre Majesté avant de souper ?

 

– Rien ; nous soupons tout de suite. Avez-vous prévenu la personne en question ?

 

– Oui, elle est dans l’antichambre de Votre Majesté.

 

– Qu’a-t-elle dit ?

 

– Elle a fait de grands remerciements.

 

– Et la fille ?

 

– On ne lui a pas encore parlé.

 

– Duc, madame du Barry est jalouse et elle pourrait bien revenir.

 

– Ah ! sire, ce serait de trop mauvais goût, et je crois la comtesse incapable d’une pareille énormité.

 

– Duc, elle est capable de tout dans ces moments-là, et surtout quand la haine se joint à la jalousie. Elle vous exècre : je ne sais pas si vous êtes prévenu de cela ?

 

Richelieu s’inclina.

 

– Je sais qu’elle me fait cet honneur, sire.

 

– Elle exècre aussi M. de Taverney.

 

– Si Votre Majesté voulait bien compter, je suis sûr qu’il est une troisième personne qu’elle exècre encore plus que moi, encore plus que le baron.

 

– Qui donc ?

 

– Mademoiselle Andrée.

 

– Ah ! fit le roi, je trouve cela assez naturel.

 

– Alors…

 

– Oui, mais cela n’empêche point, duc, qu’il faut veiller à ce que madame du Barry ne fasse point quelque esclandre cette nuit.

 

– Tout au contraire, et cela prouve la nécessité de cette mesure.

 

– Voici le maître d’hôtel ; chut ! Donnez vos ordres à Rafté et venez me rejoindre dans la salle à manger avec qui vous savez.

 

Louis XV se leva et passa dans la salle à manger, tandis que Richelieu sortait par la porte opposée.

 

Cinq minutes après, il rejoignait le roi, accompagné du baron.

 

Le roi donna gracieusement le bonsoir à Taverney.

 

Le baron était homme d’esprit ; il répondit de cette façon particulière à certaines gens, et qui fait que les rois et les princes, vous reconnaissant pour être de leur monde, sont à l’instant même à l’aise avec vous.

 

On se mit à table et l’on soupa.

 

Louis XV était un mauvais roi, mais un homme charmant ; sa compagnie, lorsqu’il le voulait bien, était pleine d’attraits pour les buveurs, les causeurs et les voluptueux.

 

Le roi, enfin, avait beaucoup étudié la vie sous ses côtés agréables.

 

Il mangea de bon appétit, commanda qu’on fît boire ses convives et mit la conversation sur la musique.

 

Richelieu prit la balle au bond.

 

– Sire, dit Richelieu, si la musique met les hommes d’accord, comme dit notre maître de ballet et comme semble le penser Votre Majesté, en dira-t elle autant des femmes ?

 

– Oh ! duc, dit le roi, ne parlons pas des femmes. Depuis la guerre de Troie jusqu’à nos jours, les femmes ont toujours opéré un effet contraire à la musique ; vous surtout, vous avez de trop grands comptes à régler avec elles pour aimer à voir mettre une pareille conversation sur le tapis ; il y en a une entre autres, et ce n’est pas la moins dangereuse de toutes, avec laquelle vous êtes à couteaux tirés.

 

– La comtesse, sire ! y a-t-il de ma faute ?

 

– Sans doute.

 

– Ah ! par exemple, Votre Majesté m’expliquera, je l’espère…

 

– En deux mots et avec grand plaisir, dit le roi goguenardant.

 

– J’écoute, sire.

 

– Comment ! elle vous offre le portefeuille de je ne sais quel département, et vous refusez, parce que, dites-vous, elle n’est pas absolument populaire ?

 

– Moi ? fit Richelieu assez embarrassé de la tournure que prenait la conversation.

 

– Dame ! c’est le bruit public, dit le roi avec cette feinte bonhomie qui lui était toute particulière. Je ne sais plus qui m’a rapporté cela… La gazette, sans doute.

 

– Eh bien, sire, dit Richelieu profitant de la liberté que donnait à ses convives l’enjouement peu ordinaire de son hôte auguste, j’avouerai que, cette fois, le bruit public et même les gazettes ont rapporté quelque chose de moins absurde qu’à l’ordinaire.

 

– Quoi ! s’écria Louis XV, vous avez réellement refusé un ministère, mon cher duc ?

 

Richelieu était, comme on le comprendra facilement, placé dans une position délicate. Le roi savait mieux que personne qu’il n’avait rien refusé du tout. Mais Taverney devait continuer de croire ce que Richelieu lui avait dit ; il s’agissait donc, de la part du duc, de répondre assez habilement pour échapper à la mystification du roi, sans encourir le reproche de mensonge que le baron avait déjà sur ses lèvres et dans son sourire.

 

– Sire, dit Richelieu, ne nous attachons pas aux effets, je vous prie, mais à la cause. Que j’aie ou n’aie pas refusé le portefeuille, c’est un secret d’État que Votre Majesté n’est pas tenue de divulguer au milieu des verres ; mais la cause pour laquelle j’eusse refusé le portefeuille, si le portefeuille m’eût été offert, voilà l’essentiel.

 

– Oh ! oh ! duc, et cette cause n’est pas un secret d’État, à ce qu’il paraît, dit le roi en riant.

 

– Non sire, et surtout pour Votre Majesté, qui, pour moi et pour mon ami le baron de Taverney est, en ce moment, j’en demande pardon à la Divinité, le plus aimable amphitryon mortel qui se puisse voir ; je n’ai donc pas de secrets pour mon roi. Je lui livre donc mon âme tout entière, car je ne voudrais pas qu’il fût dit que le roi de France n’a pas un serviteur qui lui dit toute la vérité.

 

– Voyons, fit le roi tandis que Taverney, assez inquiet, parce qu’il avait peur que Richelieu n’en dît trop, se pinçait les lèvres et composait scrupuleusement son visage sur celui du roi, la vérité, duc.

 

– Sire, il y a dans votre État deux puissances auxquelles un ministre devrait obéir : la première, c’est votre volonté ; la seconde, c’est celle des amis les plus intimes que Votre Majesté daigne choisir. La première puissance est irrésistible, nul ne doit songer à s’y soustraire ; la seconde est plus sacrée encore, car elle impose des devoirs de cœur à quiconque vous sert. Elle s’appelle votre confiance ; un ministre doit aimer, pour lui obéir, le favori ou la favorite de son roi.

 

Louis XV se mit à rire.

 

– Duc, dit-il, voilà une fort belle maxime, et que j’aime à voir sortir de votre bouche ; mais je vous défie de l’aller crier sur le Pont-Neuf avec deux trompettes.

 

– Oh ! je sais bien, sire, dit Richelieu, que les philosophes en prendraient les armes ; mais je ne crois pas que leurs cris soient de quelque chose à Votre Majesté et à moi. Le principal est que les deux volontés prépondérantes du royaume soient satisfaites. Eh bien, la volonté de certaine personne, sire, je le dirai courageusement à Votre Majesté, dût ma disgrâce, c’est-à-dire ma mort, en dépendre, la volonté de madame du Barry, enfin, je ne saurais y souscrire.

 

Louis XV se tut.

 

– Une idée m’était venue, poursuivit Richelieu ; je regardais autour de moi, l’autre jour, à la cour de Votre Majesté, et, en vérité, je voyais tant de belles filles nobles, tant de femmes de qualité radieuses, que, si j’eusse été roi de France, le choix m’eût paru presque impossible à faire.

 

Louis XV se tourna vers Taverney, qui, se sentant mettre tout doucement en cause, palpitait de crainte et d’espoir, tout en aidant de ses yeux et de son souffle l’éloquence du maréchal, comme s’il eût poussé vers le port le navire chargé de sa fortune.

 

– Voyons, est-ce que c’est votre avis, baron ? demanda le roi.

 

– Sire, répondit Taverney, le cœur tout gonflé, le duc me semble dire, depuis quelques instants, d’excellentes choses à Votre Majesté.

 

– Vous êtes donc de son avis en ce qu’il dit des belles filles ?

 

– Mais, sire, il me semble qu’il y en a effectivement de fort belles à la cour de France.

 

– Enfin, vous êtes de son avis, baron ?

 

– Oui, sire.

 

– Et vous m’exhorteriez comme lui à faire un choix parmi les beautés de la cour ?

 

– J’oserais avouer que je suis de l’avis du maréchal, sire, si j’osais croire que c’est aussi l’avis de Votre Majesté.

 

Il y eut un moment de silence pendant lequel le roi regarda complaisamment Taverney.

 

– Messieurs, dit-il, nul doute que je ne suivisse vos avis, si j’avais trente ans. J’y aurais un penchant facile à comprendre ; mais je me trouve un peu vieux à présent pour être crédule.

 

– Crédule ! expliquez-moi le mot, je vous prie, sire.

 

– Être crédule, mon cher duc, signifie croire ; or, rien ne me fera croire certaines choses.

 

– Lesquelles ?

 

– C’est que l’on puisse inspirer de l’amour à mon âge.

 

– Ah ! sire, s’écria Richelieu, j’avais pensé jusqu’à cette heure que Votre Majesté était le gentilhomme le plus poli de son royaume ; mais je vois avec une profonde douleur que je m’étais trompé.

 

– En quoi donc ? demanda le roi riant.

 

– En ce que je suis vieux comme Mathusalem, moi qui suis né en 94. Songez-y bien, sire, j’ai seize ans de plus que Votre Majesté.

 

C’était une adroite flatterie de la part du duc. Louis XV admirait toujours la vieillesse de cet homme qui avait tué tant de jeunesse à son service ; car, ayant cet exemple sous les yeux, il pouvait espérer d’arriver au même âge que lui.

 

– Soit, dit Louis XV ; mais j’espère que vous n’avez plus cette prétention d’être aimé pour vous, duc ?

 

– Si je croyais cela, sire, je me brouillerais à l’instant même avec deux femmes qui m’ont dit le contraire encore ce matin.

 

– Eh bien, duc, dit Louis XV, nous verrons ; nous verrons, monsieur de Taverney ; la jeunesse rajeunit, c’est vrai…

 

– Oui, sire, et le sang noble est une salutaire infusion, sans compter qu’au changement un esprit riche comme celui de Votre Majesté gagne toujours et ne perd jamais.

 

– Cependant, fit observer Louis XV, je me rappelle que mon aïeul, lorsqu’il devint vieux, ne courtisa plus les femmes avec la même hardiesse.

 

– Allons, allons, sire, dit Richelieu, Votre Majesté sait tout mon respect pour le feu roi, qui m’a mis deux fois à la Bastille ; mais cela ne doit point m’empêcher de dire qu’entre l’âge mur de Louis XIV et l’âge mûr de Louis XV, il n’y a aucune comparaison à faire. Que diable ! Votre Majesté Très Chrétienne, tout en honorant son titre de Fils aîné de l’Église, ne pousse pas l’ascétisme jusqu’à oublier son humanité ?

 

– Ma foi, non, dit Louis XV ; j’avoue cela, puisque je n’ai ici ni mon médecin ni mon confesseur.

 

– Eh bien, sire, le roi votre aïeul étonnait souvent, par ses excès de zèle religieux et par ses mortifications sans nombre, madame de Maintenon, plus âgée cependant que lui. Je le répète, voyons, sire, peut-on comparer l’homme à l’homme quand on parle de vos deux Majestés ?

 

Le roi, ce soir-là, était en bonne veine ; les paroles de Richelieu étaient autant de gouttes d’eau tombées de la fontaine de Jouvence.

 

Richelieu pensa que le moment était venu ; il poussa du genou le genou de Taverney.

 

– Sire, dit celui-ci, Votre Majesté veut-elle accepter mes remerciements pour le magnifique cadeau qu’elle a fait à ma fille ?

 

– Il n’y a pas à me remercier pour cela, baron, dit le roi ; mademoiselle de Taverney me plaît pour sa grâce honnête et décente. Je voudrais que mes filles eussent encore à faire leurs maisons ; certes, mademoiselle Andrée… c’est ainsi qu’elle s’appelle, n’est-ce pas ?

 

– Oui, sire, dit Taverney ravi que le roi sût le nom de baptême de sa fille.

 

– Joli nom ! Certes, mademoiselle Andrée eût été la première sur la liste ; mais tout est envahi chez moi. En attendant, baron, tenez-vous-le pour dit, cette jeune fille aura toute ma protection ; elle n’est pas richement dotée, je crois ?

 

– Hélas ! non, sire.

 

– Eh bien, je m’occuperai de son mariage.

 

Taverney salua bien bas.

 

– Alors Votre Majesté sera donc assez bonne pour chercher le mari ; car j’avoue que, dans notre pauvreté, qui est presque de la misère…

 

– Oui, oui, tenez-vous en repos là-dessus, dit Louis XV ; mais elle est fort jeune, ce me semble, et cela ne presse point.

 

– Cela presse d’autant moins, sire, que votre protégée a horreur du mariage.

 

– Voyez-vous cela ! dit Louis XV en se frottant les mains et en regardant Richelieu. Eh bien, en tout cas, faites état de moi, monsieur de Taverney, si vous êtes embarrassé.

 

Cela dit, Louis XV se leva ; puis, s’adressant au duc :

 

– Maréchal ! dit-il.

 

Le duc s’approcha du roi.

 

– La petite a-t-elle été contente ?

 

– De quoi, sire ?

 

– De l’écrin.

 

– Que Votre Majesté me pardonne de lui parler bas, mais le père écoute, et il ne faut pas qu’il entende ce que je vais vous dire.

 

– Bah !

 

– Non.

 

– Dites, alors.

 

– Sire, la petite a horreur du mariage, c’est vrai ; mais une chose dont je suis bien certain, c’est qu’elle n’a pas horreur de Votre Majesté.

 

Cela dit avec une familiarité qui plut au roi par l’excès même de la franchise, le maréchal courut avec ses petits piétinements rejoindre Taverney, qui, par respect, s’était retiré sur le seuil de la galerie.

 

Tous deux partirent par les jardins.

 

La soirée était magnifique. Deux laquais marchaient devant eux, tenant des torches d’une main et tirant de l’autre le bout des branches fleuries ; on voyait encore les fenêtres de Trianon en feu à travers la sueur des vitres enflammées par l’ivresse des cinquante convives de madame la dauphine.

 

La musique de Sa Majesté animait le menuet ; car, après souper, on avait dansé et l’on dansait encore.

 

Dans un massif épais de lilas et de boules de neige, Gilbert, à genoux sur la terre, regardait le jeu des ombres derrière les tapisseries diaphanes.

 

Le ciel tombant sur la terre n’eût pas distrait ce contemplateur, enivré de la beauté qu’il suivait dans tous les méandres de la danse.

 

Cependant, lorsque Richelieu et Taverney passèrent en frôlant le buisson dans lequel était caché cet oiseau nocturne, le son de leur voix et une certaine parole surtout firent lever la tête à Gilbert.

 

C’est que cette parole était, pour lui surtout, importante et bien significative.

 

Le maréchal, appuyé au bras de son ami et penché à son oreille, lui disait :

 

– Tout bien considéré, tout bien pesé, baron, c’est dur à t’avouer, mais il faut vite faire partir ta fille pour un couvent.

 

– Et pourquoi cela ? demanda le baron.

 

– Parce que le roi, j’en gagerais, répondit le maréchal, est amoureux de mademoiselle de Taverney.

 

Gilbert, à ces paroles, devint plus pâle que les boules de neige floconneuses qui retombaient sur son épaule et sur son front.

Chapitre CXIV

Les pressentiments

 

Le lendemain, comme midi venait de sonner à l’horloge de Trianon, Nicole vint crier à Andrée, qui n’avait pas encore quitté sa chambre :

 

– Mademoiselle, mademoiselle, voici M. Philippe.

 

Ce cri partait du bas de l’escalier.

 

Andrée, toute surprise, mais toute joyeuse en même temps, ferma son peignoir de mousseline et courut au-devant du jeune homme, qui venait bien réellement de descendre de cheval dans la cour de Trianon, et qui s’informait à quelques domestiques de l’heure à laquelle il pourrait parler à sa sœur.

 

Andrée ouvrit donc la porte elle-même, et se trouva aussitôt en face de Philippe, que l’officieuse Nicole avait été quérir dans la cour, et conduisait par les degrés.

 

La jeune fille se jeta au cou de son frère, et tous deux rentrèrent dans la chambre d’Andrée, suivis de Nicole.

 

Ce fut alors seulement qu’Andrée s’aperçut que Philippe était plus sérieux que de coutume, que son sourire même n’était point exempt de tristesse, qu’il portait son élégant uniforme avec la plus scrupuleuse exactitude, et qu’il tenait un manteau de voyage plié sous son bras gauche.

 

– Qu’y a-t-il donc, Philippe ? demanda-t-elle aussitôt avec cet instinct des âmes tendres pour qui un regard est une révélation suffisante.

 

– Ma sœur, dit Philippe, j’ai reçu ce matin l’ordre de rejoindre mon régiment.

 

– Et vous partez ?

 

– Et je pars.

 

– Oh ! fit Andrée, qui exhala dans ce cri douloureux tout son courage et une partie de ses forces.

 

Et, quoique ce fût une chose bien naturelle et à laquelle elle dût s’attendre que ce départ, elle se sentit tellement brisée en l’apprenant, qu’elle fut forcée de se retenir au bras de son frère.

 

– Mon Dieu ! demanda Philippe étonné, ce départ vous afflige-t-il donc à ce point, Andrée ? Dans la vie d’un soldat, vous le savez, c’est un événement des plus vulgaires.

 

– Oui, oui, sans doute, murmura la jeune fille ; et où allez-vous, mon frère ?

 

– Ma garnison est à Reims ; ce n’est pas un voyage bien long que j’entreprends, comme vous voyez. Il est vrai que, de là, le régiment, selon toute probabilité, retourne à Strasbourg.

 

– Hélas ! fit Andrée ; et quand partez-vous ?

 

– L’ordre m’enjoint de me mettre en route à l’instant même.

 

– Ce sont donc des adieux que vous venez me faire ?

 

– Oui, ma sœur.

 

– Des adieux !

 

– Avez-vous quelque chose de particulier à me dire, Andrée ? demanda Philippe inquiet de cette tristesse, trop exagérée pour qu’elle n’eût point quelque autre cause que ce départ.

 

Andrée comprit que ces mots étaient à l’adresse de Nicole, laquelle regardait cette scène avec une surprise que motivait l’extrême douleur d’Andrée.

 

En effet, le départ de Philippe, c’est-à-dire d’un officier pour sa garnison, n’était pas une catastrophe qui dût causer tant de larmes.

 

Andrée comprit donc du même coup et le sentiment de Philippe et la surprise de Nicole ; elle prit un mantelet qu’elle jeta sur ses épaules et, dirigeant son frère vers l’escalier :

 

– Venez, dit-elle, jusqu’à la grille du parc, Philippe ; je vous reconduirai par l’allée couverte. J’ai, en effet, bien des choses à vous dire, mon frère.

 

Ces mots étaient pour Nicole un ordre de départ ; elle s’effaça le long du mur et rentra dans la chambre de sa maîtresse, tandis que celle-ci descendait l’escalier avec Philippe.

 

Andrée descendit l’escalier qui longe la chapelle et sortit par le passage qui aujourd’hui encore mène au jardin ; mais, quoique interrogée incessamment par le regard inquiet de Philippe, elle se tint longtemps suspendue à son bras, laissant s’appuyer sa tête à son épaule sans prononcer une seule parole.

 

Puis tout à coup son cœur se brisa, ses traits se couvrirent d’une pâleur mortelle, un long sanglot monta jusqu’à ses lèvres et des flots de larmes obscurcirent ses yeux.

 

– Ma chère sœur, ma bonne Andrée, s’écria Philippe ; mais, au nom du Ciel, qu’avez-vous donc ?

 

– Mon ami, mon unique ami, dit Andrée, vous me laissez seule, en ce monde où j’entre d’hier, et vous me demandez pourquoi je pleure ! Ah ! songez-y, Philippe, j’ai perdu ma mère en naissant ; c’est affreux à dire, mais je n’ai jamais eu de père. Tout ce que mon cœur a éprouvé de petits chagrins, tout ce que mon esprit a renfermé de petits secrets, c’est à vous, à vous seul que je les ai confiés. Qui m’a souri ? qui m’a caressée ? qui m’a bercée quand j’étais enfant ? C’est vous. Qui m’a protégée depuis que je suis grandie ? C’est vous. Qui m’a fait croire que les créatures de Dieu n’avaient pas été jetées dans ce monde seulement pour y souffrir ? C’est vous, Philippe, toujours vous. Car enfin je n’ai jamais aimé rien ni personne, depuis que je suis au monde, excepté vous, et personne non plus ne m’a aimée que vous. Oh ! Philippe ! continua mélancoliquement Andrée, vous détournez la tête, et je lis dans votre pensée. Vous vous dites que je suis jeune, que je suis belle, et que j’ai tort de ne pas compter sur l’avenir et sur l’amour. Hélas ! vous le voyez cependant bien, Philippe, il ne suffit pas d’être belle et d’être jeune, puisque personne ne s’occupe de moi.

 

« Madame la dauphine est bonne, direz-vous, mon ami. Sans doute ; elle est parfaite, à mes yeux du moins, et je la regarde comme une divinité. Mais c’est surtout parce que je la range dans cette sphère surhumaine, que j’ai pour elle du respect et non de l’affection. Or, l’affection, Philippe, c’est ce sentiment si nécessaire à mon cœur, qui, toujours refoulé dans mon cœur, le brise. – Mon père… Eh ! mon Dieu, mon père ! je ne vous apprends rien de nouveau, Philippe : non seulement mon père n’est pas pour moi un protecteur ou un ami, mais encore mon père ne me regarde jamais sans me faire peur. Oui, oui, j’ai peur, Philippe, peur de lui, surtout depuis que je vous vois partir. Peur de quoi ? Je n’en sais rien. Eh ! mon Dieu, les oiseaux qui fuient, les troupeaux qui mugissent n’ont-ils pas, eux aussi, peur de l’orage, quand l’orage va venir ?

 

« C’est de l’instinct, direz-vous. mais pourquoi refuseriez-vous à notre âme immortelle l’instinct du malheur ? Tout, depuis quelque temps, réussit à notre famille. Je le sais bien. Vous voilà capitaine, vous ; moi, me voilà placée presque dans l’intimité de la dauphine ; mon père a soupé hier, dit-on, presque en tête à tête avec le roi. Eh bien ! Philippe, je le répète, dussé-je vous paraître insensée, tout cela m’effraye plus que notre douce misère et notre obscurité de Taverney.

 

– Et cependant, là-bas, chère sœur, dit tristement Philippe, vous étiez seule aussi ; là-bas, non plus, je n’étais pas avec vous pour vous consoler.

 

– Oui ; mais au moins j’étais seule, seule avec mes souvenirs d’enfance ; il me semblait que cette maison, où avait vécu, où avait respiré, où était morte ma mère, me devait la protection natale, si l’on peut s’exprimer ainsi ; tout m’y était doux, caressant, ami. Je vous voyais partir avec calme et revenir avec joie. Mais, que vous partissiez ou revinssiez, mon cœur n’était pas tout à vous, il tenait à cette chère maison, à mes jardins, à mes fleurs, à cet ensemble dont autrefois vous n’étiez qu’une partie ; aujourd’hui vous êtes le tout, Philippe ; et quand vous me quittez, tout me quitte.

 

– Et cependant, Andrée, dit Philippe, aujourd’hui vous avez une protection bien autrement puissante que la mienne.

 

– C’est vrai.

 

– Un bel avenir.

 

– Qui sait ?…

 

– Pourquoi donc doutez-vous ?

 

– Je l’ignore.

 

– C’est de l’ingratitude envers Dieu, ma sœur.

 

– Oh ! non, grâce au ciel, je ne suis pas ingrate envers le Seigneur et soir et matin je le remercie ; mais il me semble qu’au lieu de recevoir mes actions de grâces chaque fois que je fléchis les genoux, une voix d’en haut me dit : « Prends garde, jeune fille, prends garde ! »

 

– Mais à quoi dois-tu prendre garde ? Réponds. J’admets avec toi qu’un malheur te menace. As-tu quelque pressentiment de ce malheur ? Sais-tu que faire pour aller au-devant de lui en l’affrontant, ou que faire pour l’éviter ?

 

– Je ne sais rien, Philippe, si ce n’est qu’il me semble, vois-tu, que ma vie ne tient plus qu’à un fil, que rien ne luit plus pour moi au delà de ce moment qui va marquer ton départ. Il me semble en un mot, que, pendant mon sommeil, on m’a roulée sur la pente d’un précipice trop rapide pour que je m’arrête en me réveillant ; que je suis réveillée ; que je vois l’abîme et que, cependant, j’y suis entraînée et que, vous absent, vous n’étant plus là pour me retenir, je vais y disparaître et m’y briser.

 

– Chère sœur, bonne Andrée, dit Philippe ému malgré lui à cet accent plein d’une terreur si vraie, vous vous exagérez une tendresse dont je vous remercie. Oui, vous perdez un ami, mais momentanément : je ne serai pas si loin que vous ne puissiez me rappeler si besoin était ; d’ailleurs, songez qu’à l’exception de vos chimères, rien ne vous menace.

 

Andrée s’arrêta devant son frère.

 

– Alors, Philippe, dit-elle, vous qui êtes un homme, vous qui avez plus de force que moi, d’où vient que vous êtes en ce moment aussi triste que je le suis moi-même ? Voyons, dites, mon frère, comment expliquez-vous cela ?

 

– C’est facile, chère sœur, dit Philippe en arrêtant la marche d’Andrée, qu’elle avait reprise en cessant de parler. Nous ne sommes pas frère et sœur seulement par l’âme et le sang, mais encore par l’âme et les sentiments ; aussi vivions-nous dans une intelligence qui, pour moi surtout, depuis notre arrivée à Paris, est devenue une bien douce habitude. Je romps cette chaîne, chère amie, ou plutôt on la rompt et le coup s’en fait sentir jusque dans mon cœur. Je suis donc triste, mais momentanément ; voilà tout. Moi, Andrée, moi, je vois au delà de notre séparation ; moi, je ne crois pas à un malheur, si ce n’est à celui de ne plus nous voir pendant quelques mois, pendant une année peut-être ; moi, je me résigne et ne vous dis point adieu, mais au revoir.

 

Malgré ces paroles consolantes, Andrée ne répondit que par ses sanglots et par ses larmes.

 

– Chère sœur, s’écria Philippe en voyant l’expression de cette tristesse qui lui paraissait incompréhensible, chère sœur, vous ne m’avez pas tout dit, vous me cachez quelque chose, parlez au nom du Ciel, parlez.

 

Et il la prit dans ses bras, la rapprochant de lui et la pressant sur son cœur pour lire dans ses yeux.

 

– Moi ? dit-elle. Non, non, Philippe, je vous le jure, vous savez tout, et vous avez mon cœur entre vos mains.

 

– Eh bien, alors, par grâce, Andrée, du courage, ne m’affligez point ainsi.

 

– Vous avez raison, dit-elle, et je suis folle. Écoutez : je n’ai jamais eu l’esprit bien fort, vous le savez mieux que personne, vous, Philippe ; toujours j’ai craint, toujours j’ai rêvé, toujours j’ai soupiré ; mais je n’ai pas le droit d’associer à mes douloureuses chimères un frère si tendrement aimé, alors qu’il me rassure et me prouve que j’ai tort de m’alarmer. Vous avez raison, Philippe : c’est vrai, c’est bien vrai, tout est parfait pour moi ici. Philippe, pardonnez-moi donc ; vous le voyez, j’essuie mes yeux, je ne pleure plus, je souris. Philippe, ce n’est plus adieu, c’est au revoir que je vais dire.

 

Et la jeune fille embrassa tendrement son frère en lui dérobant une dernière larme qui voilait encore sa paupière et qui roula comme une perle sur l’aiguillette d’or du jeune officier.

 

Philippe la regarda avec cette tendresse infinie qui tient à la fois du frère et du père.

 

– Andrée, dit-il, je vous aime ainsi. Soyez courageuse. Je pars, mais le courrier vous apportera une lettre de moi chaque semaine. Faites, je vous prie, que, chaque semaine aussi, j’en reçoive une de vous.

 

– Oui, Philippe, dit Andrée ; oui, et ce sera mon seul bonheur. Mais vous avez prévenu mon père, n’est-ce pas ?

 

– De quoi ?

 

– De votre départ.

 

– Chère sœur, c’est le baron, au contraire, qui ce matin m’a lui-même apporté l’ordre du ministre. M. de Taverney n’est pas comme vous, Andrée, et il se passera facilement de moi, à ce qu’il paraît : il semblait heureux de mon départ, et au fait il avait raison ; ici, je n’avancerais pas, tandis que, là bas, il peut se présenter des occasions.

 

– Mon père est heureux de vous voir partir ! murmura Andrée. Ne vous trompez-vous pas, Philippe ?

 

– Il vous a, répondit Philippe éludant la question, et c’est une consolation, ma sœur.

 

– Le croyez-vous, Philippe ? Il ne me voit jamais.

 

– Ma sœur, il m’a chargé de vous dire qu’aujourd’hui même, après mon départ, il viendrait à Trianon. Il vous aime, croyez-le bien ; seulement, il aime à sa manière.

 

– Qu’avez-vous encore, Philippe ? Vous semblez embarrassé.

 

– Chère Andrée, c’est que l’heure vient de sonner. Quelle heure est-il, s’il vous plaît ?

 

– Les trois quarts après midi.

 

– Eh bien, chère sœur, ce qui cause mon embarras, c’est que voilà une heure que je devrais être en route et nous voici à la grille où l’on tient mon cheval. Ainsi donc…

 

Andrée prit un visage calme, et, s’emparant de la main de son frère :

 

– Ainsi donc, dit-elle d’un accent trop ferme pour qu’il n’y eut pas d’affectation dans sa voix, ainsi donc, adieu, mon frère…

 

Philippe l’embrassa une dernière fois.

 

– Au revoir, dit-il ; rappelez-vous votre promesse.

 

– Laquelle ?

 

– Une lettre au moins par semaine.

 

– Oh ! vous le demandez !

 

Et elle prononça ces mots avec un suprême effort : la pauvre enfant n’avait plus de voix.

 

Philippe la salua encore du geste et s’éloigna.

 

Andrée le suivit des yeux, retenant son haleine pour retenir ses soupirs.

 

Philippe monta à cheval, lui cria encore une fois adieu de l’autre côté de la grille et partit.

 

Andrée demeura debout et immobile tant qu’elle put le voir.

 

Puis, lorsqu’il eut disparu, elle se détourna et courut, comme une biche blessée, jusqu’aux ombrages, aperçut un banc et n’eut que la force de le joindre et de tomber dessus sans pouls, sans force, sans regard.

 

Puis, tirant du plus profond de sa poitrine un long et déchirant sanglot :

 

– O mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle pourquoi me laissez-vous seule ainsi sur la terre ?

 

Et elle ensevelit son visage dans ses mains, laissant échapper entre ses doigts blancs les grosses larmes qu’elle ne cherchait plus à retenir.

 

En ce moment un léger bruit retentit derrière la charmille ; Andrée crut avoir entendu un soupir. Elle se retourna effrayée : une figure triste se dressa devant elle.

 

C’était Gilbert.

 

Chapitre CXV

Le roman de Gilbert

 

C’était Gilbert, avons-nous dit, aussi pâle qu’Andrée, aussi désolé, aussi abattu qu’elle.

 

Andrée, à la vue d’un homme, à la vue d’un étranger, Andrée se hâta d’essuyer ses yeux, comme si la fière jeune fille eût rougi de pleurer. Elle composa son maintien et rendit l’immobilité à ses joues marbrées, qu’agitait à l’instant même le frisson du désespoir.

 

Gilbert fut bien plus longtemps qu’elle à reprendre son calme, et ses traits gardèrent l’expression douloureuse que mademoiselle de Taverney, aussitôt qu’elle releva les yeux, put, en le reconnaissant, remarquer dans son attitude et dans son regard.

 

– Ah ! c’est encore M. Gilbert, dit Andrée avec ce ton léger qu’elle affectait de prendre chaque fois que ce qu’elle croyait le hasard la rapprochait du jeune homme.

 

Gilbert ne répondit rien ; il était encore trop violemment ému.

 

Cette douleur, qui avait fait frissonner le corps d’Andrée, avait violemment secoué le sien.

 

Ce fut donc Andrée qui continua, voulant avoir le dernier mot de cette apparition.

 

– Mais qu’avez-vous donc, monsieur Gilbert ? demanda-t-elle ; qu’avez-vous à me regarder avec cet air dolent ? Il faut que quelque chose vous attriste ; quelle chose vous attriste donc, s’il vous plaît ?

 

– Vous désirez le savoir ? demanda mélancoliquement Gilbert, qui sentait l’ironie cachée sous cette apparence d’intérêt.

 

– Oui.

 

– Eh bien, ce qui m’attriste, c’est de vous voir souffrir, mademoiselle, répliqua Gilbert.

 

– Et qui vous a dit que je souffrais, monsieur ?

 

– Je le vois.

 

– Je ne souffre pas, vous vous trompez, monsieur, dit Andrée en passant une seconde fois son mouchoir sur son visage.

 

Gilbert sentait monter l’orage ; il résolut de le détourner par son humilité.

 

– Pardon, mademoiselle, dit-il, c’est que j’ai entendu vos plaintes.

 

– Ah ! vous écoutiez ? C’est mieux, alors…

 

– Mademoiselle, c’est le hasard, balbutia Gilbert, car il se sentait mentir.

 

– Le hasard ! Je suis désespérée, monsieur Gilbert, que le hasard vous ait amené près de moi ; mais encore, en quoi ces plaintes que vous avez entendues ont-elles pu vous attrister ? Dites-le-moi, le vous prie.

 

– Il m’est impossible de voir pleurer une femme, dit Gilbert d’un ton qui déplut souverainement à Andrée.

 

– Est-ce que, par hasard, je serais une femme pour M. Gilbert ? répliqua la hautaine jeune fille. Je ne mendie l’intérêt de personne ; mais celui de M. Gilbert moins encore que celui de tout autre.

 

– Mademoiselle, dit Gilbert en secouant la tête, vous avez tort de me rudoyer ainsi ; je vous ai vue triste, je me suis affligé ; je vous ai entendue dire que, M. Philippe parti, vous étiez désormais seule au monde : eh bien, non, non, mademoiselle, car je suis resté, moi, et jamais cœur plus dévoué n’a battu pour vous. Je le répète, non, jamais mademoiselle de Taverney ne sera seule au monde tant que ma tête pourra penser, tant que mon cœur pourra battre, tant que mon bras pourra s’étendre.

 

Gilbert était vraiment beau de vigueur, de noblesse et de dévouement, tout en prononçant ces paroles – bien qu’il y mit toute la simplicité que commandait le respect le plus vrai.

 

Mais il était dit que tout, dans le pauvre jeune homme, déplairait à Andrée, l’offenserait et la pousserait à des ripostes blessantes, comme si chacun de ses respects eût été une insulte, chacune de ses prières une provocation. D’abord, elle voulut se lever pour trouver un geste plus dur avec une parole plus libre ; mais un frisson nerveux la retint sur son banc. Elle pensa, d’ailleurs, que, debout, elle serait vue de plus loin, et vue causant avec Gilbert. Elle demeura donc sur son banc, car, une fois pour toutes, elle voulait écraser sous son pied l’insecte qui devenait importun.

 

Elle répondit donc :

 

– Je croyais vous avoir déjà dit, monsieur Gilbert, que vous me déplaisiez souverainement, que votre voix m’irritait, que vos façons philosophiques me répugnent. Pourquoi donc, moi vous ayant dit cela, vous obstinez-vous encore à me parler ?

 

– Mademoiselle, dit Gilbert pâle mais contenu, on n’irrite pas une honnête femme en lui témoignant de la sympathie. Un honnête homme est l’égal de toute créature humaine, et moi, que vous maltraitez avec cet acharnement, eh bien, moi, je mérite peut-être plus qu’un autre la sympathie que je regrette de ne pas vous voir éprouver pour moi.

 

Andrée, à ce mot de sympathie deux fois répété, ouvrit de grands yeux et les attacha impertinemment sur Gilbert.

 

– De la sympathie ! dit-elle, de la sympathie de vous à moi, monsieur Gilbert ? En vérité, je me trompais à votre égard. Je vous tenais pour un insolent, et vous êtes moins que cela : vous n’êtes qu’un fou.

 

– Je ne suis ni un insolent ni un fou, dit Gilbert avec un calme apparent, qui dut bien coûter à cette fierté que nous connaissons. Non, mademoiselle, car la nature m’a fait votre égal, et le hasard vous a faite mon obligée.

 

– Le hasard, encore ? dit ironiquement Andrée.

 

– La Providence, eussé-je dû dire peut-être. Je ne vous eusse jamais parlé de cela ; mais vos injures me rendent la mémoire.

 

– Votre obligée, moi ? votre obligée, je crois ? Comment avez-vous dit cela, monsieur Gilbert ?

 

– J’aurais honte pour vous de l’ingratitude mademoiselle ; et Dieu, qui vous a faite si belle, vous a donné, pour compenser votre beauté, assez d’autres défauts sans celui-là.

 

Cette fois, Andrée se leva.

 

– Tenez, pardonnez-moi, dit Gilbert ; vous m’irritez par trop aussi quelquefois, et alors j’oublie tout l’intérêt que vous m’inspirez.

 

Andrée se mit à rire aux éclats, de manière à pousser la colère de Gilbert à son paroxysme ; mais, à son grand étonnement, Gilbert ne s’enflamma point. Il croisa ses bras sur sa poitrine, garda l’expression hostile et obstinée de son regard de feu, et attendit patiemment la fin de ce rire outrageant.

 

– Mademoiselle, dit froidement Gilbert à Andrée, daignez répondre à une seule question. Respectez-vous votre père ?

 

– Je crois, en vérité, que vous m’interrogez, monsieur Gilbert ? s’écria la jeune fille avec une souveraine hauteur.

 

– Oui vous respectez votre père, continua Gilbert, et ce n’est point à cause de ses qualités, à cause de ses vertus ; non, c’est par cela simplement qu’il vous a donné la vie. Un père, malheureusement, vous devez savoir cela, mademoiselle, un père n’est respectable qu’à un seul titre, mais enfin c’est un titre. Il y a plus : pour ce seul bienfait de la vie – et Gilbert s’anima à son tour d’une dédaigneuse pitié – pour ce seul bienfait, continua-t-il, vous êtes tenue d’aimer le bienfaiteur. Eh bien, mademoiselle, cela posé en principe, pourquoi m’outragez-vous ? pourquoi me repoussez-vous ? pourquoi me haïssez-vous, moi qui ne vous ai pas donné la vie, c’est vrai, mais moi qui vous l’ai sauvée ?

 

– Vous ? s’écria Andrée ; vous, vous m’avez sauvé la vie ?

 

– Ah ! vous n’y avez pas même pensé, dit Gilbert, ou plutôt vous l’avez oublié ; c’est fort naturel ; il y a tantôt un an de cela. Eh bien, mademoiselle, il faut alors vous l’apprendre ou vous le rappeler. Oui, je vous ai sauvé la vie en sacrifiant la mienne.

 

– Au moins, monsieur Gilbert, dit Andrée fort pâle, vous me ferez la grâce de me dire où et quand ?

 

– Le jour, mademoiselle, où cent mille personnes, s’écrasant les unes les autres, fuyant des chevaux fougueux, des sabres qui fauchaient la foule, laissèrent sur la place Louis XV une longue jonchée de cadavres et de blessés.

 

– Ah ! le 31 mai.

 

– Oui, mademoiselle.

 

Andrée se remit et reprit son sourire ironique.

 

– Et ce jour-là, dites-vous, vous avez sacrifié votre vie pour sauver la mienne, monsieur Gilbert ?

 

– J’ai déjà eu l’honneur de vous le dire.

 

– Vous êtes donc M. le baron de Balsamo ? Je vous demande pardon, car je l’ignorais.

 

– Non, je ne suis pas M. le baron de Balsamo, dit Gilbert les yeux enflammés et la lèvre frémissante ; je suis le pauvre enfant du peuple Gilbert, qui a la folie, la sottise, le malheur de vous aimer ; qui, parce qu’il vous aimait comme un insensé, comme un fou, comme un forcené, vous a suivie dans la foule ; je suis Gilbert, qui, séparé de vous un instant, vous reconnut au cri terrible que vous poussâtes en perdant pied ; Gilbert, qui tomba près de vous et vous entoura de ses bras jusqu’à ce que vingt mille bras, pesant sur les siens, eussent brisé sa force ; Gilbert, qui se jeta sur le pilier de pierre où vous alliez être écrasée, pour vous offrir l’appui plus moelleux de son cadavre ; Gilbert, qui, apercevant dans la foule cet homme étrange qui semblait commander aux autres hommes, et dont vous venez de prononcer le nom, rassembla toutes ses forces, tout son sang, toute son âme, et vous souleva dans ses bras mourants, afin que cet homme vous aperçut, vous prît, vous sauvât ; Gilbert enfin, qui, de vous, qu’il cédait à un sauveur plus heureux que lui, ne garda qu’un lambeau de votre robe, que j’appuyai sur mes lèvres, et il était temps, car le sang afflua aussitôt à mon cœur, à mes tempes, à mon cerveau ; la masse roulante des bourreaux et des victimes me couvrit comme le flot et m’ensevelit, tandis que, pareil à l’ange de la résurrection, vous montiez, vous, de mon abîme vers le ciel.

 

Gilbert venait de se montrer tout entier, c’est-à-dire sauvage, naïf, sublime, dans sa résolution comme dans son amour. Aussi Andrée, malgré son mépris, ne pouvait-elle le regarder sans étonnement. Aussi crut-il un instant que son récit avait été irrésistible comme la vérité, comme l’amour. Mais le pauvre Gilbert comptait sans l’incrédulité, cette mauvaise foi de la haine. Or, Andrée, qui haïssait Gilbert, ne s’était laissée prendre à aucun des arguments vainqueurs de cet amant dédaigné.

 

D’abord, elle ne répondit rien, elle regardait Gilbert et quelque chose comme un combat se passait dans son esprit.

 

Aussi, mal à l’aise devant ce silence glacé, le jeune homme se vit-il obligé d’ajouter en manière de péroraison :

 

– Maintenant, mademoiselle, ne me détestez donc plus autant que vous le faisiez, car ce serait non seulement de l’injustice, mais encore de l’ingratitude, ainsi que je vous le disais tout à l’heure et que je vous le répète maintenant.

 

Mais, à ces mots, Andrée leva sa tête altière et, du ton le plus indifféremment cruel :

 

– Monsieur Gilbert, dit-elle, combien de temps, s’il vous plaît, êtes-vous resté en apprentissage chez M. Rousseau ?

 

– Mademoiselle, dit naïvement Gilbert, trois mois, je crois, sans compter les jours de ma maladie, suite de l’étouffement du 31 mai.

 

– Vous vous méprenez, dit-elle, je ne vous demande point de me dire si vous avez été ou non malade… d’étouffements… cela couronne artistement peut-être votre récit… mais il m’importe peu. Je voulais seulement vous dire, n’ayant séjourné que trois mois chez l’illustre écrivain, que vous en avez fort bien profité, et que l’élève fait du premier coup des romans presque dignes de ceux que publie son maître.

 

Gilbert, qui avait écouté avec tranquillité, croyant qu’Andrée allait, aux choses passionnées qu’il avait dites, répondre des choses sérieuses, tomba de toute la hauteur de sa bonhomie sous le coup de cette ironie sanglante.

 

– Un roman ! murmura-t-il indigné, vous traitez de roman ce que je viens de vous dire !

 

– Oui, monsieur, dit Andrée, un roman, je répète le mot ; seulement, vous ne m’avez pas forcée de le lire et je vous en sais gré ; mais, malheureusement, j’ai le profond regret de ne pouvoir le payer ce qu’il vaut ; car j’y tenterais en vain, le roman étant impayable.

 

– Ainsi voilà ce que vous me répondez ? balbutia Gilbert le cœur serré, les yeux éteints.

 

– Je ne vous réponds même pas, monsieur, dit Andrée en le repoussant pour passer devant lui.

 

En effet, Nicole arrivait, appelant sa maîtresse du bout de l’allée, pour ne pas interrompre trop brusquement l’entretien dont elle ignorait l’interlocuteur, n’ayant pas reconnu Gilbert à travers les ombrages.

 

Mais, en approchant, elle vit le jeune homme, le reconnut et demeura stupéfaite. Alors elle se repentit bien de n’avoir point fait un détour, afin d’entendre ce que Gilbert avait pu dire à mademoiselle de Taverney.

 

Alors celle-ci, s’adressant à Nicole d’une voix adoucie, comme pour mieux faire comprendre à Gilbert la hauteur avec laquelle elle lui avait parlé :

 

– Qu’y a-t-il, mon enfant ? demanda-t-elle.

 

– M. le baron de Taverney et M. le duc de Richelieu viennent de se présenter pour mademoiselle, répondit Nicole.

 

– Où sont-ils ?

 

– Chez mademoiselle.

 

– Venez.

 

Andrée s’éloigna.

 

Nicole la suivit, mais non sans jeter, en s’en allant, un regard ironique sur Gilbert, qui, moins pâle que livide, moins agité que fou, moins colère que forcené, tendit le poing dans la direction de l’allée par où s’éloignait son ennemie et murmura en grinçant les dents :

 

– O créature sans cœur, corps sans âme, je t’ai sauvé la vie, j’ai concentré mon amour, j’ai fait taire tout sentiment qui pouvait offenser ce que j’appellerai ta candeur ; car, pour moi, dans mon délire, tu étais une vierge sainte, comme la Vierge qui est au ciel… Maintenant, je t’ai vue de près, tu n’es plus qu’une femme, et je suis un homme… Oh ! un jour ou l’autre, je me vengerai, Andrée de Taverney ; je t’ai tenue deux fois entre mes mains, et deux fois je t’ai respectée ; Andrée de Taverney, prends garde à la troisième !… Au revoir, Andrée !

 

Et il s’éloigna, bondissant à travers les massifs, comme un jeune loup blessé qui se retourne en montrant ses dents aiguës et sa prunelle sanglante.

 

Chapitre CXVI

Le père et la fille

 

Au bout de l’allée, Andrée aperçut, en effet, le maréchal et son père, qui se promenaient devant le vestibule en l’attendant.

 

Les deux amis semblaient être les plus joyeux du monde ; ils se tenaient par le bras : on n’avait pas encore vu à la cour Oreste et Pylade aussi exactement représentés.

 

À la vue d’Andrée, les deux vieillards se réjouirent encore plus et se firent remarquer, l’un à l’autre, sa radieuse beauté, augmentée encore par la colère et par la rapidité de sa marche.

 

Le maréchal salua Andrée, comme il eût fait madame de Pompadour déclarée. Cette nuance n’échappa point à Taverney qui en fut enchanté ; mais elle surprit Andrée par ce mélange de respect et de galanterie libre ; car l’habile courtisan savait mettre autant de détails dans un salut que Covielle savait mettre de phrases françaises dans un seul mot turc.

 

Andrée rendit une révérence qui fut aussi cérémonieuse pour son père que pour le maréchal ; puis elle les invita tous deux, avec une grâce charmante, à monter dans sa chambre.

 

Le maréchal admira cette élégante propreté, seul luxe de l’ameublement et de l’architecture de ce réduit. Avec des fleurs, avec un peu de mousseline blanche, Andrée avait fait de sa triste chambre, non pas un palais, mais un temple.

 

Il s’assit sur un fauteuil de perse vert à grandes fleurs, au-dessous d’un grand cornet de la Chine, d’où tombaient des grappes parfumées d’acacia et d’érable, mêlées d’iris et de roses du Bengale.

 

Taverney eut un fauteuil pareil ; Andrée s’assit sur un pliant, le coude appuyé sur un clavecin également garni de fleurs dans un large vase de Saxe.

 

– Mademoiselle, dit le maréchal, je viens vous apporter, de la part de Sa Majesté, tous les compliments que votre voix charmante et votre talent de musicienne consommée ont arrachés hier à tous les auditeurs de la répétition. Sa Majesté a craint de faire des jaloux et des jalouses en vous louant trop haut. Elle a donc bien voulu me charger de vous exprimer tout le plaisir que vous lui avez causé.

 

Andrée, toute rougissante, était si belle, que le maréchal continua comme s’il parlait pour son compte.

 

– Le roi, dit-il, m’a affirmé qu’il n’avait encore vu à sa cour personne qui réunît au même point que vous, mademoiselle, les dons de l’esprit et ceux de la figure.

 

– Vous oubliez ceux du cœur, dit Taverney avec épanouissement ; Andrée est la meilleure des filles.

 

Le maréchal crut un moment que son ami allait pleurer. Plein d’admiration pour cet effort de sensibilité paternelle, il s’écria :

 

– Le cœur ! Hélas, mon cher, vous seul êtes juge de la tendresse que peut renfermer le cœur de mademoiselle. Que n’ai-je vingt-cinq ans, je mettrais à ses pieds ma vie et ma fortune !

 

Andrée ne savait pas encore accueillir légèrement l’hommage d’un courtisan. Richelieu n’obtint d’elle qu’un murmure sans signification.

 

– Mademoiselle, dit-il, le roi a voulu vous prier de lui permettre un témoignage de sa satisfaction, et il a chargé M. le baron, votre père, de vous le transmettre. Que faut-il maintenant que je réponde à Sa Majesté de votre part ?

 

– Monsieur, dit Andrée, qui ne vit dans sa démarche qu’une conséquence du respect dû à son roi par toute sujette, veuillez assurer Sa Majesté de toute ma reconnaissance. Dites bien à Sa Majesté qu’elle me comble de bonheur en s’occupant de moi et que je suis bien indigne de l’attention d’un si puissant monarque.

 

Richelieu parut enthousiasmé de cette réponse, que la jeune fille prononça d’une voix ferme et sans aucune hésitation.

 

Il lui prit la main, qu’il baisa respectueusement, et, la couvant des yeux :

 

– Une main royale, dit-il, un pied de fée… l’esprit, la volonté, la candeur… Ah ! baron, quel trésor !… Ce n’est pas une fille que vous avez là, c’est une reine…

 

Et, sur ce mot, il prit congé, laissant Taverney près d’Andrée, Taverney qui se gonflait insensiblement d’orgueil et d’espoir.

 

Quiconque l’eût vu, ce philosophe des anciennes théories, ce sceptique, ce dédaigneux, aspirer à longs traits l’air de la faveur dans son bourbier le moins respirable, se fût dit que Dieu avait pétri du même limon l’esprit et le cœur de M. de Taverney.

 

Taverney seul eût pu répondre à propos de ce changement :

 

– Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est le temps.

 

Donc, il resta près d’Andrée, assis, un peu embarrassé ; car la jeune fille, avec son inépuisable sérénité, le perçait de deux regards profonds comme la mer en son plus profond abîme.

 

– M. de Richelieu n’a-t-il pas dit, monsieur, que Sa Majesté vous avait confié un témoignage de sa satisfaction ? Quel est-il, je vous prie ?

 

– Ah ! fit Taverney, elle est intéressée… Tiens, je ne l’eusse pas cru. Tant mieux, Satan, tant mieux !

 

Il tira lentement de sa poche l’écrin donné la veille par le maréchal, à peu près comme les bons papas tirent un sac de bonbons ou un jouet que les yeux de l’enfant arrachent de leur poche avant que les mains aient agi.

 

– Voici, dit-il.

 

– Ah ! des bijoux… fit Andrée.

 

– Sont-ils de votre goût ?

 

C’était une garniture de perles d’un grand prix. Douze gros diamants reliaient entre eux les rangs de ces perles ; un fermoir de diamants, des boucles d’oreilles, et un rang de diamants pour les cheveux, donnaient à ce présent une valeur de trente mille écus au moins.

 

– Mon Dieu, mon père ! s’écria Andrée.

 

– Eh bien ?

 

– C’est trop beau… le roi s’est trompé. Je serais honteuse de porter cela… Aurais-je donc des toilettes qui puissent s’allier avec la richesse de ces diamants ?

 

– Plaignez-vous donc, je vous prie ! dit ironiquement Taverney.

 

– Monsieur, vous ne me comprenez pas… Je regrette de ne pouvoir porter ces bijoux, parce qu’ils sont trop beaux.

 

– Le roi, qui a donné l’écrin, mademoiselle, est assez grand seigneur pour vous donner les robes…

 

– Mais, monsieur… cette bonté du roi…

 

– Ne croyez-vous pas que je l’aie méritée par mes services ? dit Taverney.

 

– Ah ! pardon, monsieur ; c’est vrai, répliqua Andrée en baissant la tête, mais sans être bien convaincue.

 

Au bout d’un moment de réflexion, elle referma l’écrin.

 

– Je ne porterai pas ces diamants, dit-elle.

 

– Pourquoi ? s’écria Taverney inquiet.

 

– Parce que, mon père, vous et mon frère, vous avez besoin de tout le nécessaire, et que ce superflu blesse mes yeux depuis que je viens de penser à votre gêne.

 

Taverney lui pressa la main en souriant.

 

– Oh ! ne vous occupez plus de cela, ma fille. Le roi a fait plus pour moi que pour vous. Nous sommes en faveur, chère enfant. Il ne serait ni d’une sujette respectueuse ni d’une femme reconnaissante de paraître devant Sa Majesté sans la parure qu’elle a bien voulu vous donner.

 

– J’obéirai, monsieur.

 

– Oui ; mais il faut que vous obéissiez avec plaisir… Cette parure ne paraît pas être de votre goût ?

 

– Je ne me connais pas en diamants, monsieur.

 

– Sachez donc que les perles seules valent cinquante mille livres.

 

Andrée joignit les mains.

 

– Monsieur, dit-elle, il est étrange que Sa Majesté me fasse, à moi, un pareil présent ; réfléchissez-y.

 

– Je ne vous comprends pas, mademoiselle, dit Taverney d’un ton sec.

 

– Si je porte ces pierreries, je vous assure, monsieur, que le monde s’en étonnera.

 

– Pourquoi ? dit Taverney du même ton, avec un regard impérieux et froid qui fit baisser celui de sa fille.

 

– Un scrupule.

 

– Mademoiselle, il est fort étrange, vous m’avouerez, de vous voir des scrupules là où, moi, je n’en vois pas. Vivent les jeunes filles candides pour savoir le mal et l’apercevoir, si bien caché qu’il soit, alors que nul ne l’avait remarqué ! Vive la jeune fille naïve et vierge pour faire rougir les vieux grenadiers comme moi !

 

Andrée cacha sa confusion dans ses deux belles mains nacrées.

 

– Oh ! mon frère, murmura-t-elle tout bas, pourquoi es-tu déjà si loin ?

 

Taverney entendit-il ce mot ? le devina-t-il avec cette merveilleuse perspicacité que nous lui connaissons ? On ne saurait le dire ; mais il changea de ton à l’instant même et, prenant les deux mains d’Andrée :

 

– Voyons, enfant, dit-il, est-ce que votre père n’est pas un peu votre ami ?

 

Un doux sourire se fit jour à travers les ombres dont le beau front d’Andrée était couvert.

 

– Est-ce que je ne suis pas là pour vous aimer, pour vous conseiller ? est-ce que vous ne vous sentez pas fière de contribuer à la fortune de votre frère et à la mienne ?

 

– Oh ! si, dit Andrée.

 

Le baron concentra sur sa fille un regard tout embrasé de caresses.

 

– Eh bien, dit-il, vous serez, comme le disait tout à l’heure M. de Richelieu, la reine des Taverney… Le roi vous a distinguée… Madame la dauphine aussi, dit-il vivement ; dans l’intimité de ces augustes personnes, vous bâtirez notre avenir, en leur faisant la vie heureuse… Amie de la dauphine, amie… du roi, quelle gloire !… Vous avez des talents supérieurs et une beauté sans rivale ; vous avez un esprit sain, exempt d’avarice et d’ambition… Oh ! mon enfant, quel rôle vous pouvez jouer !… Vous souvient-il de cette petite fille qui adoucit les derniers moments de Charles VI ? Son nom fut béni en France… Vous souvient-il d’Agnès Sorel, qui restitua l’honneur à la couronne de France ? Tous les bons Français vénèrent sa mémoire… Andrée, vous serez le bâton de vieillesse de notre glorieux monarque… Il vous chérira comme sa fille, et vous régnerez en France par le droit de la beauté, du courage et de la fidélité.

 

Andrée ouvrait les yeux avec étonnement. Le baron reprit sans lui laisser le temps de réfléchir :

 

– Ces femmes perdues qui déshonorent le trône, vous les chasserez d’un seul regard ; votre présence purifiera la cour. C’est à votre influence généreuse que la noblesse du royaume devra le retour des bonnes mœurs, de la politesse, de la pure galanterie. Ma fille, vous pouvez, vous devez être un astre régénérateur pour ce pays et une couronne de gloire pour notre nom.

 

– Mais, dit Andrée étourdie, que me faudra-t-il faire pour cela ?

 

– Andrée, reprit-il, je vous ai dit souvent qu’il faut en ce monde forcer les gens à être vertueux en leur faisant aimer la vertu. La vertu renfrognée, triste et psalmodiant des sentences, fait fuir ceux mêmes qui voudraient le plus ardemment s’approcher d’elle. Donnez à la vôtre toutes les amorces de la coquetterie, du vice même. Cela est facile à une fille spirituelle et forte comme vous l’êtes. Faites-vous si belle, que la cour ne parle que de vous ; faites-vous si agréable aux yeux du roi, qu’il ne puisse se passer de vous ; faites-vous si secrète, si réservée pour tous, excepté pour Sa Majesté, qu’on vous attribue bien vite tout le pouvoir que vous ne pouvez manquer d’obtenir.

 

– Je ne comprends pas bien ce dernier avis, dit Andrée.

 

– Laissez-moi vous guider ; vous exécuterez sans comprendre, ce qui vaut mieux pour une sage et généreuse créature comme vous. À propos, pour exécuter le premier point, ma fille, je dois garnir votre bourse. Prenez ces cent louis, et montez votre toilette d’une façon digne du rang auquel vous êtes appelée depuis que le roi nous a fait l’honneur de nous distinguer.

 

Taverney donna cent louis à sa fille, lui baisa la main et sortit.

 

Il reprit rapidement l’allée par laquelle il était venu, et n’aperçut pas, au fond du bosquet des Amours, Nicole en grande conversation avec un seigneur qui lui parlait à l’oreille.

 

Chapitre CXVII

Ce qu’il fallait à Althotas pour compléter son élixir de vie

 

Le lendemain de cette conversation, vers quatre heures de l’après-midi, Balsamo était occupé, dans son cabinet de la rue Saint-Claude, à lire une lettre que Fritz venait de lui remettre. Cette lettre était sans signature : il la tournait et retournait entre ses mains.

 

– Je connais cette écriture, disait-il, longue, irrégulière, un peu tremblée, et avec force fautes d’orthographe.

 

Et il relisait :

 

« Monsieur le comte,

 

Une personne qui vous a consulté quelque temps avant la chute du dernier ministère et qui déjà vous avait consulté longtemps auparavant, se présentera aujourd’hui chez vous pour obtenir une consultation nouvelle. Vos nombreuses occupations vous permettront-elles de donner à cette personne une demi-heure entre quatre et cinq heures du soir ? »

 

Cette lecture achevée pour la deuxième ou la troisième fois, Balsamo retombait dans sa recherche.

 

– Ce n’est pas la peine de consulter Lorenza pour si peu ; d’ailleurs, ne sais-je plus deviner moi-même ? L’écriture est longue, signe d’aristocratie ; irrégulière et tremblée, signe de vieillesse ; pleine de fautes d’orthographe : c’est d’un courtisan. Ah ! niais que je suis ! c’est de M. le duc de Richelieu. Bien certainement, j’aurai une demi-heure pour vous, monsieur le duc ; une heure, une journée. Prenez mon temps et faites-en le vôtre. N’êtes-vous pas, sans le savoir, un de mes agents mystérieux, un de mes démons familiers ? Ne poursuivons-nous pas la même œuvre ? N’ébranlons-nous pas la monarchie d’un même effort, vous en vous faisant son âme, moi en me faisant son ennemi ? Venez, monsieur le duc, venez.

 

Et Balsamo tira sa montre pour voir combien de temps encore il avait à attendre le duc.

 

En ce moment une sonnette retentit dans la corniche du plafond.

 

– Qu’y a-t-il donc ? fit Balsamo tressaillant. Lorenza m’appelle, Lorenza ! Elle veut me voir. Lui serait-il arrivé quelque chose de fâcheux ? ou bien serait-ce un de ces retours de caractère dont j’ai été si souvent témoin et quelquefois victime ? Hier, elle était bien pensive, bien résignée, bien douce ; hier, elle était bien comme j’aime à la voir. Pauvre enfant ! Allons.

 

Alors il ferma sa chemise brodée, cacha son jabot de dentelle sous sa robe de chambre, donna un regard à son miroir pour s’assurer que sa coiffure n’était pas trop en désordre et s’achemina vers l’escalier, après avoir répondu par un coup de sonnette pareil à la demande de Lorenza.

 

Mais, selon son habitude, Balsamo s’arrêta dans la chambre qui précédait celle de la jeune femme, et, se tournant les bras croisés du côté où il supposait qu’elle devait être, avec cette force de volonté qui ne connaît point d’obstacles, il lui ordonna de dormir.

 

Puis, à travers une gerçure presque imperceptible de la boiserie, comme s’il eût douté de lui-même ou comme s’il eût cru avoir besoin de redoubler de précautions, il regarda.

 

Lorenza était endormie sur un canapé, où, chancelant sans doute sous la volonté de son dominateur, elle était allée chercher un appui. Un peintre n’eût certes pas pu trouver pour elle une attitude plus poétique. Tourmentée et haletante sous le poids du rapide fluide que Balsamo lui avait envoyé, Lorenza ressemblait à une de ces belles Arianes de Vanloo, dont la poitrine est gonflée, le torse plein d’ondulations et de secousses, la tête perdue de désespoir ou de fatigue.

 

Balsamo entra donc par son passage habituel et s’arrêta devant elle pour la contempler, mais aussitôt il la réveilla : elle était trop dangereuse ainsi.

 

À peine eut-elle ouvert les yeux, qu’elle laissa un éclair jaillir de ses prunelles ; puis, comme pour asseoir ses idées encore fluctuantes, elle lissa ses cheveux avec la paume de ses deux mains, étancha ses lèvres humides d’amour, et, fouillant profondément sa mémoire, rassembla ses souvenirs disséminés.

 

Balsamo la regardait avec une sorte d’anxiété. Il était habitué depuis longtemps au brusque passage de la douceur amoureuse à un élan de colère et de haine. La réflexion de ce jour, réflexion à laquelle il n’était pas habitué, le sang-froid avec lequel Lorenza le recevait, au lieu de ces élans de haine accoutumés, lui annonçaient pour cette fois quelque chose de plus sérieux peut-être que tout ce qu’il avait vu jusque-là.

 

Lorenza se redressa donc et, secouant la tête en levant son long regard velouté vers Balsamo :

 

– Veuillez, lui dit-elle, vous asseoir près de moi, je vous prie.

 

Balsamo tressaillit à cette voix pleine d’une douceur inaccoutumée.

 

– M’asseoir ? dit-il. Tu sais bien, ma Lorenza, que je n’ai qu’un désir, c’est de passer ma vie à tes genoux.

 

– Monsieur, reprit Lorenza du même ton, je vous prie de vous asseoir, bien que je n’aie pas un long discours à vous faire ; mais, enfin, je vous parlerai mieux, il me semble, si vous êtes assis.

 

– Aujourd’hui, comme toujours, ma Lorenza bien-aimée, dit Balsamo, je ferai selon tes souhaits.

 

Et il s’assit dans un fauteuil auprès de Lorenza, assise elle-même sur un sofa.

 

– Monsieur, dit-elle en attachant sur Balsamo des yeux d’une expression angélique, je vous ai appelé pour vous demander une grâce.

 

– Oh ! ma Lorenza, s’écria Balsamo de plus en plus charmé, tout ce que tu voudras, dis, tout !

 

– Une seule chose ; mais, je vous en préviens, cette chose je la désire ardemment.

 

– Parlez, Lorenza, parlez, dût-il m’en coûter toute ma fortune, dût-il m’en coûter la moitié de la vie.

 

– Il ne vous en coûtera rien, monsieur, qu’une minute de votre temps, répondit la jeune femme.

 

Balsamo, enchanté de la tournure calme que prenait la conversation, se faisait déjà à lui-même, grâce à son active imagination, un programme des désirs que pouvait avoir formés Lorenza et surtout de ceux qu’il pourrait satisfaire.

 

– Elle va, se disait-il, me demander quelque servante ou quelque compagne. Eh bien, ce sacrifice immense, puisqu’il compromet mon secret et mes amis, ce sacrifice, je le ferai, car la pauvre enfant est bien malheureuse dans cet isolement.

 

– Parlez vite, ma Lorenza, dit-il tout haut avec un sourire plein d’amour.

 

– Monsieur, dit-elle, vous savez que je meurs de tristesse et d’ennui.

 

Balsamo inclina la tête avec un soupir en signe d’assentiment.

 

– Ma jeunesse, continua Lorenza, se consume ; mes jours sont un long sanglot, mes nuits une perpétuelle terreur. Je vieillis dans la solitude et dans l’angoisse.

 

– Cette vie est celle que vous vous faites, Lorenza, dit Balsamo, et il n’a pas dépendu de moi que cette vie, que vous avez attristée ainsi, ne fît envie à une reine.

 

– Soit. Aussi vous voyez que c’est moi qui reviens à vous.

 

– Merci, Lorenza.

 

– Vous êtes bon chrétien, m’avez-vous dit quelquefois, quoique…

 

– Quoique vous me croyiez une âme perdue, voulez-vous dire ? J’achève votre pensée Lorenza.

 

– Ne vous arrêtez qu’à ce que je dirai, monsieur, et ne supposez rien, je vous prie.

 

– Continuez donc.

 

– Eh bien, au lieu de me laisser m’abîmer dans ces colères et dans ces désespoirs, accordez-moi, puisque je ne vous suis utile à rien…

 

Elle s’arrêta pour regarder Balsamo ; mais déjà il avait repris son empire sur lui-même, et elle ne rencontra qu’un regard froid et un sourcil froncé.

 

Elle s’anima sous cet œil presque menaçant.

 

– Accordez-moi, continua-t-elle, non pas la liberté, je sais qu’un décret de Dieu ou plutôt votre volonté, qui me paraît toute-puissante, me condamne à la captivité durant ma vie ; accordez-moi de voir des visages humains, d’entendre le son d’une autre voix que votre voix ; accordez-moi enfin de sortir, de marcher, de faire acte d’existence.

 

– J’avais prévu ce désir, Lorenza, dit Balsamo en lui prenant la main, et depuis longtemps, vous le savez, ce désir est le mien.

 

– Alors !… s’écria Lorenza.

 

– Mais, reprit Balsamo, vous m’avez prévenu vous-même ; comme un insensé que j’étais, et tout homme qui aime est un insensé, je vous ai laissée pénétrer une partie de mes secrets en science et en politique. Vous savez qu’Althotas a trouvé la pierre philosophale et cherche l’élixir de vie : voilà pour la science. Vous savez que moi et mes amis conspirons contre les monarchies de ce monde : voilà pour la politique. L’un des deux secrets peut me faire brûler comme sorcier, l’autre peut me faire rouer comme coupable de haute trahison. Or, vous m’avez menacé, Lorenza ; vous m’avez dit que vous tenteriez tout au monde pour recouvrer votre liberté, et que, cette liberté une fois reconquise, le premier usage que vous en feriez serait de me dénoncer à M. de Sartine. Avez-vous dit cela ?

 

– Que voulez-vous ! parfois je m’exaspère, et alors… eh bien, alors, je deviens folle.

 

– Êtes-vous calme ? Êtes-vous sage à cette heure, Lorenza, et pouvons nous causer ?

 

– Je l’espère.

 

– Si je vous rends cette liberté que vous demandez, trouverai-je en vous une femme dévouée et soumise, une âme constante et douce ? Vous savez que voilà mon plus ardent désir, Lorenza.

 

La jeune femme se tut.

 

– M’aimerez-vous enfin ? acheva Balsamo avec un soupir.

 

– Je ne veux promettre que ce que je puis tenir, dit Lorenza ; ni l’amour ni la haine ne dépendent de nous. J’espère que Dieu, en échange de ces bons procédés de votre part, permettra que la haine s’efface et que l’amour vienne.

 

– Ce n’est malheureusement pas assez d’une pareille promesse, Lorenza, pour que je me fie à vous. Il me faut un serment absolu, sacré, dont la rupture soit un sacrilège, un serment qui vous lie en ce monde et dans l’autre, qui entraîne votre mort dans celui-ci et votre damnation dans celui là.

 

Lorenza se tut.

 

– Ce serment, voulez-vous le faire ?

 

Lorenza laissa tomber sa tête dans ses deux mains, et son sein se gonfla sous la pression de sentiments opposés.

 

– Faites-moi ce serment, Lorenza, tel que je le dicterai, avec la solennité dont je l’entourerai, et vous êtes libre.

 

– Que faut-il que je jure, monsieur ?

 

– Jurez que jamais, sous aucun prétexte, rien de ce que vous avez surpris relativement à la science d’Althotas ne sortira de votre bouche.

 

– Oui, je jurerai cela.

 

– Jurez que rien de ce que vous avez surpris relativement à nos réunions politiques ne sera jamais divulgué par vous.

 

– Je jurerai encore cela.

 

– Avec le serment et dans la forme que j’indiquerai ?

 

– Oui ; est-ce tout ?

 

– Non, jurez – et c’est là le principal, Lorenza, car aux autres serments ma vie seulement est attachée ; à celui que je vais vous dire est attaché mon bonheur –, jurez que jamais vous ne vous séparerez de moi, Lorenza. Jurez, et vous êtes libre.

 

La jeune femme tressaillit, comme si un fer glacé eût pénétré jusqu’à son cœur.

 

– Et sous quelle forme ce serment doit-il être fait ?

 

– Nous irons ensemble dans une église, Lorenza ; nous communierons ensemble avec la même hostie. Sur cette hostie entière, vous jurerez de ne jamais rien révéler de relatif à Althotas, de ne jamais rien révéler de relatif à mes compagnons. Vous jurerez de ne jamais vous séparer de moi. Nous couperons l’hostie en deux, et nous en prendrons chacun la moitié, en adjurant le Seigneur Dieu, vous que vous ne me trahirez jamais, moi, que je vous rendrai toujours heureuse.

 

– Non, dit Lorenza, un tel serment est un sacrilège.

 

– Un serment n’est un sacrilège, Lorenza, reprit tristement Balsamo, que lorsqu’on fait ce serment avec intention de ne point le tenir.

 

– Je ne ferai point ce serment, dit Lorenza. J’aurais trop peur de perdre mon âme.

 

– Ce n’est point, je vous le répète, en le faisant que vous perdriez votre âme, dit Balsamo : c’est en le trahissant.

 

– Je ne le ferai pas.

 

– Alors prenez patience, Lorenza, dit Balsamo sans colère, mais avec une tristesse profonde.

 

Le front de Lorenza s’assombrit, comme on voit s’assombrir une prairie couverte de fleurs quand passe un nuage entre elle et le ciel.

 

– Ainsi vous me refusez ? dit-elle.

 

– Non pas, Lorenza, c’est vous, au contraire.

 

Un mouvement nerveux indiqua tout ce que la jeune femme comprimait d’impatience à ses paroles.

 

– Écoutez, Lorenza, dit Balsamo, voici ce que je puis faire pour vous, et c’est beaucoup, croyez-moi.

 

– Dites, répondit la jeune femme avec un sourire amer. Voyons jusqu’où s’étendra cette générosité que vous faites si fort valoir.

 

– Dieu, le hasard ou la fatalité, comme vous le voudrez, Lorenza, nous ont liés l’un à l’autre par des nœuds indissolubles ; n’essayons donc pas de les rompre dans cette vie, puisque la mort seule peut les briser.

 

– Voyons, je sais cela, dit Lorenza avec impatience.

 

– Eh bien, dans huit jours, Lorenza, quoi qu’il m’en coûte et quelque chose que je risque en faisant ce que je fais, dans huit jours vous aurez une compagne.

 

– Où cela ? demanda-t-elle.

 

– Ici.

 

– Ici ! s’écria-t-elle, derrière ces barreaux, derrière ces portes inexorables, derrière ces portes d’airain ? Une compagne de prison ? Oh ! vous n’y pensez pas, monsieur, ce n’est point là ce que je vous demande.

 

– Lorenza, c’est cependant tout ce que je puis accorder.

 

La jeune femme fit un geste d’impatience plus prononcé.

 

– Mon amie ! mon amie ! reprit Balsamo avec douceur, réfléchissez-y bien, à deux vous porterez plus facilement le poids de ce malheur nécessaire.

 

– Vous vous trompez, monsieur ; je n’ai jusqu’à présent souffert que de ma propre douleur et non de la douleur d’autrui. Cette épreuve me manque et je comprends que vous vouliez me la faire subir. Oui, vous mettrez auprès de moi une victime comme moi, que je verrai maigrir, pâlir, expirer de douleur comme moi ; que j’entendrai battre, comme je l’ai fait, cette muraille, porte odieuse que j’interroge mille fois le jour, pour savoir où elle s’ouvre quand elle vous donne passage ; et, quand la victime, ma compagne, aura comme moi usé ses ongles sur le bois et le marbre en essayant de l’enfoncer ou de le disjoindre ; quand elle aura, comme moi, usé ses paupières avec ses pleurs ; quand elle sera morte comme je suis morte et que vous aurez deux cadavres au lieu d’un, dans votre bonté infernale vous direz : « Ces deux enfants se divertissent ; elles se font société ; elles sont heureuses. » Oh ! non, non, mille fois non !

 

Et elle frappa violemment du pied le parquet.

 

Balsamo essaya encore de la calmer.

 

– Voyons, dit-il, Lorenza, de la douceur, du calme ; raisonnons, je vous en supplie.

 

– Il me demande du calme ! il me demande de la raison ! Le bourreau demande de la douceur au patient qu’il torture, du calme à l’innocent qu’il martyrise.

 

– Oui, je vous demande du calme et de la douceur ; car vos colères, Lorenza, ne changent rien à notre destinée, elles l’endolorissent, voilà tout. Acceptez ce que je vous offre, Lorenza ; je vous donnerai une compagne, une compagne qui chérira l’esclavage, parce que cet esclavage lui aura donné votre amitié. Vous ne verrez pas un visage triste et larmoyant comme vous le craignez, mais, au contraire, un sourire et une gaieté qui dérideront votre front. Voyons, ma bonne Lorenza, acceptez ce que je vous offre ; car, je vous le jure, je ne puis vous offrir davantage.

 

– C’est-à-dire que vous mettrez près de moi une mercenaire à laquelle vous aurez dit qu’il y a là-haut une folle, une pauvre femme malade et condamnée à mourir ; vous inventerez la maladie. « Renfermez-vous près de cette folle, consentez au dévouement, et je vous payerai vos soins aussitôt que la folle sera morte. »

 

– Oh ! Lorenza, Lorenza ! murmura Balsamo.

 

– Non, ce n’est point cela et je me trompe, n’est-ce pas ? poursuivit ironiquement Lorenza, et je devine mal ; que voulez-vous ! je suis ignorante, moi ; je connais si mal le monde et le cœur du monde. Allons, allons, vous lui direz à cette femme : « Veillez, la folle est dangereuse ; prévenez-moi de toutes ses actions, de toutes ses pensées, veillez sur sa vie, veillez sur son sommeil. » Et vous lui donnerez de l’or tant qu’elle voudra ; l’or ne vous coûte rien, à vous, vous en faites.

 

– Lorenza, vous vous égarez ; au nom du Ciel, Lorenza, lisez mieux dans mon cœur. Vous donner une compagne, mon amie, c’est compromettre des intérêts si grands, que vous frémiriez si vous ne me haïssiez pas… Vous donner une compagne, je vous l’ai dit, c’est risquer ma sûreté, ma liberté, ma vie : et tout cela, cependant, je le risque pour vous épargner quelques ennuis.

 

– Des ennuis ! s’écria Lorenza en riant de ce rire sauvage et effrayant qui faisait frémir Balsamo. Il appelle cela des ennuis !

 

– Eh bien, des douleurs ; oui, vous avez raison, Lorenza, ce sont de poignantes douleurs. Oui, Lorenza ; eh bien, je te le répète, aie patience, et un jour viendra où toutes ces douleurs prendront fin ; un jour viendra où tu seras libre, un jour viendra où tu seras heureuse.

 

– Voyons, dit-elle, voulez-vous m’accorder de me retirer dans un couvent ? J’y ferai des vœux.

 

– Dans un couvent !

 

– Je prierai, je prierai pour vous d’abord, et pour moi ensuite. Je serai bien enfermée, c’est vrai, mais j’aurai un jardin, de l’air, de l’espace, un cimetière pour me promener parmi les tombes, en cherchant d’avance la place de la mienne. J’aurai des compagnes qui seront malheureuses de leur propre malheur et non du mien. Laissez-moi me retirer dans un couvent, et je vous ferai tous les serments que vous voudrez. Un couvent, Balsamo, un couvent, je vous le demande à mains jointes !

 

– Lorenza, Lorenza, nous ne pouvons nous séparer. Liés, liés, nous somme liés dans ce monde, entendez-vous bien ? Tout ce qui excédera les limites de cette maison, ne me le demandez pas.

 

Et Balsamo prononça ces mots d’une voix si nette, et en même temps si réservée dans son absolutisme, que Lorenza ne continua pas même d’insister.

 

– Ainsi, vous ne le voulez pas ? dit-elle abattue.

 

– Je ne le puis.

 

– C’est irrévocable ?

 

– Irrévocable, Lorenza.

 

– Eh bien, autre chose, dit-elle avec un sourire.

 

– Oh ! ma bonne Lorenza, souriez encore, encore ainsi et, avec un pareil sourire, vous me ferez faire tout ce que vous voudrez.

 

– Oui, n’est-ce pas, je vous ferai faire tout ce que je voudrai, pourvu que, moi, je fasse tout ce qu’il vous plaira ? Eh bien, soit. Je serai raisonnable autant que possible.

 

– Parle, Lorenza, parle.

 

– Tout à l’heure vous m’avez dit : « Un jour, Lorenza, tu ne souffriras plus ; un jour, tu seras libre ; un jour, tu seras heureuse. »

 

– Oh ! je l’ai dit et je jure le Ciel que j’attends ce jour avec la même impatience que toi.

 

– Eh bien, ce jour peut arriver tout de suite, Balsamo, dit la jeune femme avec une expression caressante que son mari ne lui avait jamais vue que pendant son sommeil. Je suis lasse, voyez-vous, oh ! bien lasse ; vous comprendrez cela, si jeune encore, j’ai déjà tant souffert ! Eh bien, mon ami – car vous dites que vous êtes mon ami – écoutez-moi donc : ce jour heureux, donnez-le-moi tout de suite.

 

– J’écoute, dit Balsamo avec un trouble inexprimable.

 

– J’achève mon discours par la demande que j’eusse dû vous faire en commençant, Acharat.

 

La jeune femme frissonna.

 

– Parlez, mon amie.

 

– Eh bien, j’ai remarqué souvent, quand vous faisiez des expériences sur de malheureux animaux, et vous me disiez que ces expériences étaient nécessaires à l’humanité ; j’ai remarqué que souvent vous aviez le secret de la mort, soit par une goutte de poison, soit par une veine ouverte, et que cette mort était douce, et que cette mort avait la rapidité de la foudre, et que ces malheureuses et innocentes créatures, condamnées comme moi au malheur de la captivité, étaient libérées tout à coup par la mort, premier bienfait qu’elles eussent reçu depuis leur naissance. Eh bien…

 

Elle s’arrêta pâlissant.

 

– Eh bien, Lorenza ? répéta Balsamo.

 

– Eh bien, ce que vous faites parfois dans l’intérêt de la science vis-à-vis de malheureux animaux, faites-le vis-à-vis de moi pour obéir aux lois de l’humanité ; faites-le pour une amie qui vous bénira de toute son âme, pour une amie qui baisera vos mains avec une reconnaissance infinie, si vous lui accordez ce qu’elle vous demande. Faites-le, Balsamo, pour moi qui suis à vos genoux, pour moi qui vous promets, à mon dernier soupir, plus d’amour et de joie que vous n’en avez fait éclore en moi pendant toute ma vie ; pour moi qui vous promets un sourire franc et radieux au moment où je quitterai la terre. Balsamo, par l’âme de votre mère, par le sang de notre Dieu, par tout ce qu’il y a de doux et de solennel, de sacré dans le monde des vivants et dans le monde des morts, je vous en conjure, tuez-moi, tuez-moi !

 

– Lorenza ! s’écria Balsamo en saisissant entre ses bras la jeune femme, qui, à ces derniers mots, s’était levée, Lorenza, tu es en délire ; moi, te tuer ! toi, mon amour, toi, ma vie !

 

Lorenza se dégagea des bras de Balsamo par un violent effort et tomba à genoux.

 

– Je ne me relèverai pas, dit-elle, que tu ne m’aies accordé ma demande. Tue-moi sans secousse, sans douleur, sans agonie ; accorde-moi cette grâce, puisque tu dis que tu m’aimes, de m’endormir comme tu m’as endormie souvent ; seulement, ôte-moi le réveil, c’est le désespoir.

 

– Lorenza, mon amie, dit Balsamo, mon Dieu ! ne voyez-vous donc point que vous me percez le cœur ? Quoi ! vous êtes malheureuse à ce point ? Voyons, Lorenza, remettez-vous, ne vous abandonnez point au désespoir. Hélas ! vous me haïssez donc bien ?

 

– Je hais l’esclavage, la gêne, la solitude ; et, puisque c’est vous qui me faites esclave, malheureuse et solitaire, eh bien, oui, je vous hais.

 

– Mais, moi, je vous aime trop pour vous voir mourir. Lorenza, vous ne mourrez donc pas, et je ferai la cure la plus difficile de toutes celles que j’ai faites, ma Lorenza ; je vous ferai aimer la vie.

 

– Non, non, impossible ; vous m’avez fait chérir la mort.

 

– Lorenza, par pitié, ma Lorenza, je te promets qu’avant peu…

 

– La mort ou la vie ! s’écria la jeune femme, qui s’enivrait graduellement de sa colère. Aujourd’hui est le jour suprême ; voulez-vous me donner la mort, c’est-à-dire le repos ?

 

– La vie, ma Lorenza, la vie.

 

– C’est la liberté alors.

 

Balsamo garda le silence.

 

– Alors, la mort, la douce mort par un philtre, par un coup d’aiguille, la mort pendant le sommeil : le repos ! le repos ! le repos !

 

– La vie et la patience, Lorenza.

 

Lorenza poussa un éclat de rire terrible, et faisant un bond en arrière, elle tira de sa poitrine un couteau à la lame fine et aiguë qui, pareil à l’éclair, étincela dans sa main.

 

Balsamo poussa un cri ; mais il était trop tard : lorsqu’il s’élança, lorsqu’il atteignit la main, l’arme avait déjà fait son trajet et était retombée sur la poitrine de Lorenza. Balsamo avait été ébloui par l’éclair ; il fut aveuglé par la vue du sang.

 

À son tour, il poussa un cri terrible et saisit Lorenza à bras-le-corps, allant chercher au milieu de sa course l’arme prête à retomber une seconde fois et la saisissant à pleine main.

 

Lorenza retira le couteau par un violent effort, et la lame tranchante glissa entre les doigts de Balsamo.

 

Le sang jaillit de sa main mutilée.

 

Alors, au lieu de continuer la lutte, Balsamo étendit cette main toute sanglante sur la jeune femme et d’une voix irrésistible :

 

– Dormez, Lorenza, dit-il, dormez, je le veux !

 

Mais, cette fois, l’irritation était telle, que l’obéissance fut moins prompte que d’habitude.

 

– Non, non, murmura Lorenza chancelante et cherchant à se frapper encore. Non, je ne dormirai pas !

 

– Dormez ! vous dis-je ! s’écria une seconde fois Balsamo en faisant un pas vers elle, dormez, je vous l’ordonne.

 

Cette fois, la puissance de volonté fut telle chez Balsamo, que toute réaction fut vaincue ; Lorenza poussa un soupir, laissa échapper le couteau, chancela et alla rouler sur des coussins.

 

Ses yeux restaient seuls ouverts, mais le feu sinistre de ses yeux pâlit graduellement et ils se fermèrent. Le cou, crispé, se détendit ; la tête se pencha sur l’épaule, comme fait la tête d’un oiseau blessé, un frissonnement nerveux courut par tout son corps. Lorenza était endormie.

 

Alors seulement Balsamo put écarter les vêtements de Lorenza et sonda sa blessure, qui lui parut légère. Cependant, le sang s’en échappait avec abondance.

 

Balsamo poussa l’œil du lion, le ressort joua, la plaque s’ouvrit ; puis, détachant le contrepoids qui faisait descendre la trappe d’Althotas, il se plaça sur cette trappe et monta dans le laboratoire du vieillard.

 

– Ah ! c’est toi, Acharat ? dit celui-ci toujours dans son fauteuil. Tu sais que c’est dans huit jours que j’ai cent ans. Tu sais que, d’ici là, il me faut le sang d’un enfant ou d’une vierge ?

 

Mais Balsamo ne l’écoutait point, il courut à l’armoire où se trouvaient les baumes magiques, saisit une de ces fioles dont il avait tant de fois éprouvé l’efficacité ; puis il se replaça sur la trappe, frappa du pied et redescendit.

 

Althotas fit rouler son fauteuil jusqu’à l’orifice de la trappe, avec l’intention de le saisir par ses vêtements.

 

– Tu entends, malheureux ! lui dit-il ; tu entends, si dans huit jours je n’ai pas un enfant ou une vierge pour achever mon élixir, je suis mort.

 

Balsamo se retourna ; les yeux du vieillard semblaient flamboyer au milieu de son visage aux muscles immobiles ; on eût dit que les yeux seuls vivaient.

 

– Oui, oui, répondit Balsamo ; oui, sois tranquille, on te donnera ce que tu demandes.

 

Puis, lâchant le ressort, il fit remonter la trappe qui, ainsi qu’un ornement, alla s’adapter au plafond.

 

Après quoi, il s’élança dans la chambre de Lorenza, où il était à peine rentré, que la sonnette de Fritz retentit.

 

– M. de Richelieu, murmura Balsamo ; oh ! ma foi, tout duc et pair qu’il est, il attendra.

 

Chapitre CXVIII

Les deux gouttes d’eau de M. de Richelieu

 

Le duc de Richelieu sortit à quatre heures et demie de la maison de la rue Saint-Claude.

 

Ce qu’il était venu faire chez Balsamo va s’expliquer tout naturellement dans ce qu’on va lire.

 

M. de Taverney avait dîné chez sa fille ; madame la dauphine, ce jour-là, avait donné congé entier à Andrée pour que celle-ci pût recevoir son père chez elle.

 

On en était au dessert quand M. de Richelieu entra ; toujours porteur de bonnes nouvelles, il venait annoncer à son ami que le roi avait déclaré, le matin même, que ce n’était plus une compagnie qu’il comptait donner à Philippe, mais un régiment.

 

Taverney manifesta bruyamment sa joie, et Andrée remercia le maréchal avec effusion.

 

La conversation fut tout ce qu’elle devait être après ce qui s’était passé. Richelieu parla toujours du roi, Andrée toujours de son frère, Taverney toujours d’Andrée.

 

Celle-ci annonça dans la conversation qu’elle était libre de tout service près de madame la dauphine ; que Son Altesse royale recevait deux princes allemands de sa famille, et que, pour passer quelques heures de liberté qui lui rappelassent la cour de Vienne, Marie-Antoinette n’avait voulu avoir aucun service près d’elle, pas même celui de sa dame d’honneur ; ce qui avait si fort fait frissonner madame de Noailles, qu’elle s’était allée jeter aux genoux du roi.

 

Taverney était, disait-il, charmé de cette liberté d’Andrée pour causer avec elle de tant de choses intéressant leur fortune et leur renommée. Sur cette observation, Richelieu proposa de se retirer pour laisser le père et la fille dans une intimité plus grande encore ; ce que mademoiselle de Taverney ne voulut point accepter. Richelieu demeura donc.

 

Richelieu était dans sa veine de moralité : il peignit fort éloquemment le malheur dans lequel était tombé la noblesse de France, forcée de subir le joug ignominieux de ces favorites de hasard, de ces reines de contrebande, au lieu d’avoir à encenser les favorites d’autrefois, presque aussi nobles que leurs augustes amants, ces femmes qui régnaient sur le prince par leur beauté et par leur amour et sur les sujets par leur naissance, leur esprit et leur patriotisme loyal et pur.

 

Andrée fut surprise de rencontrer tant d’analogie entre les paroles de Richelieu et celles que le baron de Taverney lui faisait entendre depuis quelques jours.

 

Richelieu se lança ensuite dans une théorie de la vertu, théorie si spirituelle, si païenne, si française, que mademoiselle de Taverney fut forcée de convenir qu’elle n’était pas vertueuse le moins du monde d’après les théories de M. de Richelieu et que la véritable vertu, comme l’entendait le maréchal, était celle de madame de Châteauroux, de mademoiselle de La Vallière et de mademoiselle de Fosseuse.

 

De déductions en déductions, de preuves en preuves, Richelieu devint si clair, qu’Andrée n’y comprit plus rien.

 

La conversation demeura sur ce pied jusqu’à sept heures du soir, à peu près.

 

À sept heures du soir, le maréchal se leva : il était forcé, disait-il, d’aller faire sa cour au roi, à Versailles.

 

En allant et en venant par la chambre pour prendre son chapeau, il rencontra Nicole, qui avait toujours quelque chose à faire là où se trouvait M. de Richelieu.

 

– Petite, lui dit-il en lui frappant sur l’épaule, tu me reconduiras ; je veux que tu portes un bouquet que madame de Noailles a fait cueillir dans ses parterres et qu’elle envoie à madame la comtesse d’Egmont.

 

Nicole s’inclina comme les villageoises des opéras comiques de M. Rousseau.

 

Sur quoi, le maréchal prit congé du père et de la fille, échangea avec Taverney un regard significatif, fit une révérence de jeune homme à Andrée et sortit.

 

Si le lecteur veut nous le permettre, nous laisserons le baron et Andrée causer de la nouvelle faveur accordée à Philippe, et nous suivrons le maréchal. Ce nous sera un moyen de savoir ce qu’il était allé faire rue Saint Claude, où il avait pris pied, on se le rappelle, dans un si terrible moment.

 

D’ailleurs, la morale du baron enchérissait encore sur celle de son ami le maréchal, et pourrait bien effaroucher les oreilles qui, moins pures que celles d’Andrée, y comprendraient quelque chose.

 

Richelieu descendit donc l’escalier en s’appuyant sur l’épaule de Nicole et, dès qu’il fut dans le parterre avec elle :

 

– Ah çà, petite, dit-il en s’arrêtant et en la regardant en face, nous avons donc un amant ?

 

– Moi, monsieur le maréchal ? s’écria Nicole toute rougissante et en faisant un pas en arrière.

 

– Hein ! fit celui-ci, n’es-tu point Nicole Legay, par hasard ?

 

– Si fait, monsieur le maréchal.

 

– Eh bien, Nicole Legay a un amant.

 

– Oh ! par exemple !

 

– Oui, ma foi, un certain drôle assez bien tourné, qu’elle recevait rue Coq-Héron, et qui l’a suivie aux environs de Versailles.

 

– Monsieur le duc, je vous jure…

 

– Une sorte d’exempt qu’on appelle… Veux-tu que je te dise, petite, comment on appelle l’amant de mademoiselle Nicole Legay ?

 

Le dernier espoir de Nicole était que le maréchal ignorât le nom de ce bienheureux mortel.

 

– Ma foi, dites, monsieur le maréchal, fit-elle, puisque vous êtes en train.

 

– Qui s’appelle M. de Beausire, répéta le maréchal, et qui, en vérité, ne dément pas trop son nom.

 

Nicole joignit les mains avec une affectation de pruderie qui n’imposa pas le moins du monde au vieux maréchal.

 

– Il paraît, dit-il, que nous lui donnons des rendez-vous à Trianon. Peste ! dans un château royal, c’est grave ; on est chassée pour ces sortes de fredaines, ma belle enfant, et M. de Sartine envoie toutes les filles chassées des châteaux royaux à la Salpêtrière.

 

Nicole commença de s’inquiéter.

 

– Monseigneur, dit-elle, je vous jure que, si M. de Beausire se vante d’être mon amant, c’est un fat et un vilain ; car, en vérité, je suis bien innocente.

 

– Je ne dis pas non, dit Richelieu ; mais as-tu donné, oui ou non, des rendez-vous ?

 

– Monsieur le duc, un rendez-vous n’est pas une preuve.

 

– As-tu donné, oui ou non, des rendez-vous ? Réponds.

 

– Monseigneur…

 

– Tu en as donné, c’est très bien ; je ne te blâme pas, ma chère enfant ; d’ailleurs, j’aime les jolies filles qui font circuler leur beauté et j’ai toujours de mon mieux aidé à la circulation ; seulement, comme ton ami, comme ton protecteur, je t’avertis charitablement.

 

– Mais on m’a donc vue ? demanda Nicole.

 

– Apparemment, puisque je le sais.

 

– Monseigneur, dit Nicole d’un ton résolu, on ne m’a pas vue, c’est impossible.

 

– Je n’en sais rien, mais le bruit en court, et cela donne un assez vilain relief à ta maîtresse ; et tu comprends que, comme je suis encore plus l’ami de la famille Taverney que de la famille Legay, il est de mon devoir de dire deux mots de ce qui se passe au baron.

 

– Ah ! monseigneur, s’écria Nicole, effrayée de la tournure que prenait la conversation, vous me perdez ; même innocente, je serai chassée rien que sur le soupçon.

 

– Eh bien, pauvre enfant, tu seras chassée alors ; car, à l’heure qu’il est, je ne sais plus quel mauvais esprit, ayant trouvé quelque chose à redire à ces rendez-vous, tout innocents qu’ils sont, en a dû prévenir madame de Noailles.

 

– Madame de Noailles ! grand Dieu !

 

– Oui, tu vois que la chose devient pressante.

 

Nicole frappa ses deux mains l’une contre l’autre avec désespoir.

 

– C’est malheureux, je le sais bien, dit Richelieu ; mais que diable veux-tu y faire ?

 

– Et vous qui vous disiez tout à l’heure mon protecteur, vous qui m’avez prouvé que vous l’étiez, vous ne pouvez plus me protéger ? demanda Nicole avec la ruse câline qu’y eût mise une femme de trente ans.

 

– Si, pardieu ! je le puis.

 

– Eh bien, monseigneur ?…

 

– Oui, mais je ne le veux pas.

 

– Oh ! monsieur le duc !

 

– Oui, tu es gentille, je sais cela ; et tes beaux yeux me disent toutes sortes de choses ; mais je deviens tant soit peu aveugle, ma pauvre Nicole, et je ne comprends plus le langage des beaux yeux. Jadis, je t’eusse proposé de te donner asile au pavillon de Hanovre ; mais, aujourd’hui, à quoi bon ? on n’en jaserait même plus.

 

– Vous m’y avez cependant déjà emmenée, au pavillon de Hanovre, dit Nicole avec dépit.

 

– Ah ! que tu as mauvaise grâce, Nicole, de me reprocher de t’avoir emmenée à mon hôtel, quand j’ai fait cela pour te rendre service ; car, enfin, avoue que, sans l’eau de M. Rafté, qui a fait de toi une charmante brune, tu n’entrais pas à Trianon ; ce qui, au reste, valait mieux, peut-être, que d’en être chassée ; mais aussi pourquoi diable donner comme cela des rendez-vous à M. de Beausire, et à la grille des écuries encore !

 

– Ainsi, vous savez même cela ? dit Nicole, qui vit bien qu’il fallait changer de tactique et se mettre à la discrétion entière du maréchal.

 

– Parbleu ! tu vois bien que je le sais, et madame de Noailles aussi. Tiens, ce soir encore, tu avais rendez-vous…

 

– C’est vrai, monsieur le duc ; mais, foi de Nicole, je n’irai pas.

 

– Sans doute, tu es prévenue ; mais M. de Beausire ira, lui qui n’est pas prévenu, et on le prendra. Alors, comme tout naturellement il ne voudra pas passer pour un voleur qu’on pend, ou un espion qu’on bâtonne, il aimera mieux dire, d’autant plus que la chose n’est pas désagréable à avouer : « Laissez-moi, je suis l’amant de la petite Nicole. »

 

– Monsieur le duc, je vais le faire prévenir.

 

– Impossible, pauvre enfant ; et par qui, je te le demande ; par celui qui t’a dénoncée, peut-être ?

 

– Hélas ! c’est vrai, dit Nicole jouant le désespoir.

 

– Comme c’est beau, le remords ! s’écria Richelieu.

 

Nicole se cacha le visage dans ses deux mains, en observant bien de laisser passer assez de jour entre ses doigts pour ne pas perdre un geste, un regard de Richelieu.

 

– Tu es adorable, en vérité, dit le duc, à qui aucune de ces petites roueries féminines n’échappait ; que n’ai-je cinquante ans de moins ! Mais n’importe, palsambleu ! Nicole, je veux te tirer de là.

 

– Oh ! monsieur le duc, si vous faites ce que vous dites, ma reconnaissance…

 

– Je n’en veux pas, Nicole. Je te rendrai service sans intérêts, au contraire.

 

– Ah ! c’est bien beau à vous, monseigneur, et du fond de mon cœur je vous en remercie.

 

– Ne me remercie pas encore. Tu ne sais rien. Que diable ! attends que tu saches.

 

– Tout me sera bon, monsieur le duc, pourvu que mademoiselle Andrée ne me chasse pas.

 

– Ah ! mais tu tiens donc énormément à rester à Trianon ?

 

– Par-dessus tout, monsieur le duc.

 

– Eh bien, Nicole, ma jolie fille, raye ce premier point de dessus tes tablettes.

 

– Mais, si je ne suis pas découverte, cependant, monsieur le duc ?

 

– Découverte, oui ou non, tu ne partiras pas moins.

 

– Oh ! pourquoi cela ?

 

– Je vais te le dire : parce que, si tu es découverte par madame de Noailles, il n’y a pas de crédit, même celui du roi, qui puisse te sauver.

 

– Ah ! si je pouvais voir le roi !

 

– Eh bien, petite, en vérité, il ne manquerait plus que cela. Ensuite, parce que, si tu n’es pas découverte, c’est moi qui te ferai partir.

 

– Vous ?

 

– Sur-le-champ.

 

– En vérité, monsieur le maréchal, je n’y comprends rien.

 

– C’est comme j’ai l’avantage de te le dire.

 

– Et voilà votre protection ?

 

– Si tu n’en veux pas, il est temps encore ; dis un mot, Nicole.

 

– Oh ! si fait, monsieur le duc, je la veux, au contraire.

 

– Je te l’accorde.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, je ferai donc ceci, écoute.

 

– Parlez, monseigneur.

 

– Au lieu de te laisser chasser et emprisonner, je te ferai libre et riche.

 

– Libre et riche ?

 

– Oui.

 

– Et que faut-il faire pour devenir libre et riche ? Dites vite, monsieur le maréchal.

 

– Presque rien.

 

– Mais encore…

 

– Ce que je vais te prescrire.

 

– Est-ce bien difficile ?

 

– Une besogne d’enfant.

 

– Ainsi, dit Nicole, il y a quelque chose à faire ?

 

– Ah ! dame !… tu sais la devise de ce monde, Nicole : rien pour rien.

 

– Et ce qu’il y a à faire, est-ce pour moi ? est-ce pour vous ?

 

Le duc regarda Nicole.

 

– Tudieu ! dit-il, la petite masque, est-elle rouée !

 

– Enfin, achevez, monsieur le duc.

 

– Eh bien, c’est pour toi, répondit-il bravement.

 

– Ah ! ah ! dit Nicole, qui déjà, comprenant que le maréchal avait besoin d’elle, ne le craignait plus, et dont l’ingénieuse cervelle fonctionnait pour découvrir la vérité au milieu des détours dont, par habitude, l’enveloppait son interlocuteur ; que ferai-je donc pour moi, monsieur le duc ?

 

– Voici : M. de Beausire vient à sept heures et demie ?

 

– Oui, monsieur le maréchal, c’est son heure.

 

– Il est sept heures dix minutes.

 

– C’est encore vrai.

 

– Si je veux, il sera pris.

 

– Oui, mais vous ne voulez pas.

 

– Non : tu iras le trouver et tu lui diras…

 

– Je lui dirai ?…

 

– Mais, d’abord, l’aimes-tu, ce garçon, Nicole ?

 

– Puisque je lui donne des rendez-vous…

 

– Ce n’est pas une raison ; tu peux vouloir l’épouser : les femmes ont de si étranges caprices !

 

Nicole partit d’un éclat de rire.

 

– Moi, l’épouser ? dit-elle. Ah ! ah ! ah !

 

Richelieu demeura stupéfait ; il n’avait pas, même à la cour, rencontré beaucoup de femmes de cette force là.

 

– Eh bien, soit, tu ne veux pas épouser ; mais tu aimes alors : tant mieux.

 

– Soit. J’aime M. de Beausire, mettons cela, monseigneur, et passons.

 

– Peste ! quelle enjambeuse !

 

– Sans doute. Vous comprenez, ce qui m’intéresse…

 

– Eh bien ?

 

– C’est de savoir ce qui me reste à faire.

 

– Nous disons d’abord que, puisque tu l’aimes, tu fuiras avec lui.

 

– Dame ! si vous le voulez absolument, il faudra bien.

 

– Oh ! oh ! je ne veux rien, moi ; un moment, petite !

 

Nicole vit qu’elle allait trop vite, et qu’elle ne tenait encore ni le secret ni l’argent de son rude antagoniste.

 

Elle plia donc, sauf plus tard à se relever.

 

– Monseigneur, dit-elle, j’attends vos ordres.

 

– Eh bien, tu vas aller trouver M. de Beausire et tu lui diras : « Nous sommes découverts ; mais j’ai un protecteur qui nous sauve, vous de Saint Lazare, moi de la Salpêtrière. Partons. »

 

Nicole regarda Richelieu.

 

– Partons, répéta-t-elle.

 

Richelieu comprit ce regard si fin et si expressif.

 

– Parbleu ! dit-il, c’est entendu, je pourvoirai aux frais du voyage.

 

Nicole ne demanda pas d’autre éclaircissement ; il fallait bien qu’elle sût tout puisqu’on la payait.

 

Le maréchal sentit ce pas fait par Nicole et se hâta, de son côté, de dire tout ce qu’il avait à dire, comme on se hâte de payer quand on a perdu, pour n’avoir plus le désagrément de payer.

 

– Sais-tu à quoi tu penses, Nicole ? dit-il.

 

– Ma foi, non, répondit la jeune fille ; mais, vous qui savez tant de choses, monsieur le maréchal, je parie que vous l’avez deviné ?

 

– Nicole, dit-il, tu songes que, si tu fuis, ta maîtresse pourra, ayant besoin de toi, par hasard, t’appeler dans la nuit, et, ne te trouvant pas, donner l’alarme, ce qui t’exposerait à être rattrapée.

 

– Non, dit Nicole, je ne pensais point à cela, parce que, toute réflexion faite, voyez-vous, monsieur le maréchal, j’aime mieux rester ici.

 

– Mais si l’on prend M. de Beausire ?

 

– Eh bien, on le prendra.

 

– Mais s’il avoue ?

 

– Il avouera.

 

– Ah ! fit Richelieu avec un commencement d’inquiétude, tu seras perdue, alors.

 

– Non ; car mademoiselle Andrée est bonne et, comme elle m’aime au fond, elle parlera de moi au roi ; et, si l’on fait quelque chose à M. de Beausire, on ne me fera rien, à moi.

 

Le maréchal se mordit les lèvres.

 

– Et moi, Nicole, reprit-il, je te dis que tu es une sotte ; que mademoiselle Andrée n’est pas bien avec le roi, et que je vais te faire enlever tout à l’heure si tu ne m’écoutes pas comme je veux que tu m’écoutes ; entends-tu, petite vipère ?

 

– Oh ! oh ! monseigneur, je n’ai la tête ni plate ni cornue ; j’écoute, mais je fais mes réserves.

 

– Bien. Tu vas donc aller de ce pas ruminer ton plan de fuite avec M. de Beausire.

 

– Mais comment voulez-vous que je m’expose à fuir, monsieur le maréchal, puisque vous me dites vous-même que mademoiselle peut se réveiller, me demander, m’appeler, que sais-je ? toutes choses auxquelles je n’avais pas songé d’abord, mais que vous avez prévues, vous, monseigneur, qui êtes un homme d’expérience.

 

Richelieu se mordit une seconde fois les lèvres, mais plus fort cette fois que la première.

 

– Eh bien, si j’ai pensé à cela, drôlesse, j’ai aussi pensé à prévenir l’événement.

 

– Et comment empêcherez-vous que mademoiselle m’appelle ?

 

– En l’empêchant de s’éveiller.

 

– Bah ! elle s’éveille dix fois par nuit ; impossible.

 

– Elle a donc la même maladie que moi ? dit Richelieu avec calme.

 

– Que vous ? répéta Nicole en riant.

 

– Sans doute, puisque je me réveille dix fois aussi, moi. Seulement, je remédie à ces insomnies. Elle fera comme moi ; et, si elle ne le fait pas, tu le feras pour elle, toi.

 

– Voyons, dit Nicole, comment cela, je vous prie, monseigneur ?

 

– Que prend ta maîtresse, chaque soir, avant de se coucher ?

 

– Ce qu’elle prend ?

 

– Oui ; c’est la mode aujourd’hui de prévenir ainsi la soif : les uns prennent de l’orangeade ou de l’eau de limon, les autres de l’eau de mélisse, les autres…

 

– Mademoiselle ne boit, le soir, avant de se coucher, qu’un verre d’eau pure, quelquefois sucrée et parfumée avec de la fleur d’oranger, si ses nerfs sont malades.

 

– Oh ! merveille, dit Richelieu, c’est comme moi ; eh bien, mon remède va lui convenir parfaitement.

 

– Comment cela ?

 

– Sans doute, je verse une certaine goutte de certaine liqueur dans ma boisson et je dors toute la nuit.

 

Nicole cherchait, rêvait à quoi pouvait aboutir cette diplomatie du maréchal.

 

– Tu ne réponds pas ? dit-il.

 

– Je pense que mademoiselle n’a pas de votre eau.

 

– Je t’en donnerai.

 

– Ah ! ah ! pensa Nicole, qui voyait enfin une lumière dans cette nuit.

 

– Tu en verseras deux gouttes dans le verre de ta maîtresse, deux gouttes, entends-tu ? pas plus, pas moins, et elle dormira ; de sorte qu’elle ne t’appellera pas et que, par conséquent, tu auras le temps de fuir.

 

– Oh ! s’il n’y a que cela à faire, ce n’est point difficile.

 

– Tu verseras donc ces deux gouttes ?

 

– Certainement.

 

– Tu me le promets ?

 

– Mais, dit Nicole, il me semble que c’est mon intérêt de les verser ; et puis, d’ailleurs, j’enfermerai si bien mademoiselle…

 

– Non pas, dit vivement Richelieu. Voilà justement ce qu’il ne faut pas que tu fasses. Tu laisseras, au contraire, la porte de sa chambre ouverte.

 

– Ah ! fit Nicole avec une explosion tout intérieure.

 

Elle avait compris. Richelieu le sentit bien.

 

– C’est tout ? demanda-t-elle.

 

– Absolument tout. Maintenant, tu peux aller dire à ton exempt de faire ses malles.

 

– Malheureusement, monseigneur, je n’aurai pas besoin de lui dire de prendre sa bourse.

 

– Tu sais bien que c’est moi que cela regarde.

 

– Oui, je me rappelle que monseigneur a eu la bonté…

 

– Combien te faut-il, voyons, Nicole ?

 

– Pourquoi faire ?

 

– Pour verser ces deux gouttes d’eau.

 

– Pour verser ces deux gouttes d’eau, monseigneur, puisque vous m’assurez que je les verse dans mon intérêt, il ne serait pas juste que vous me payassiez mon intérêt. Mais pour laisser la porte de mademoiselle ouverte, monseigneur, oh ! je vous en préviens, il me faut une somme ronde.

 

– Achève, dis ton chiffre.

 

– Il me faut vingt mille francs, monseigneur.

 

Richelieu tressaillit.

 

– Nicole, tu iras loin, soupira-t-il.

 

– Il le faudra bien, monseigneur, car je commence à croire, comme vous, que l’on courra après moi. Mais, avec vos vingt mille francs, je ferai du chemin.

 

– Va prévenir M. de Beausire, Nicole ; ensuite, je te compterai ton argent.

 

– Monseigneur, M. de Beausire est fort incrédule, et il ne voudra pas croire à ce que je lui dirai, si je ne lui donne pas de preuves.

 

Richelieu tira de sa poche une poignée de billets de caisse.

 

– Voici un acompte, dit-il, et dans cette bourse il y a cent doubles louis.

 

– Monseigneur fera son compte et me remettra ce qu’il me redoit quand j’aurai parlé à M. de Beausire, alors ?

 

– Non, pardieu ! je veux le faire tout de suite. Tu es une fille économe, Nicole, cela te portera bonheur.

 

Et Richelieu parfit la somme promise, tant en billets de caisse qu’en louis et en demi-louis.

 

– Là, dit-il, est-ce bien cela ?

 

– Je le crois, dit Nicole. Maintenant, monseigneur, il me manque la chose principale.

 

– La liqueur ?

 

– Oui ; monseigneur a sans doute un flacon ?

 

– J’ai le mien que je porte toujours sur moi.

 

Nicole sourit.

 

– Et puis, dit-elle, on ferme Trianon chaque soir et je n’ai pas de clef.

 

– Mais, moi, j’en ai une, en ma qualité de premier gentilhomme.

 

– Ah ! vraiment ?

 

– La voici.

 

– Comme tout cela est heureux, dit Nicole ; on dirait une enfilade de miracles. Maintenant, adieu, monsieur le duc.

 

– Comment, adieu ?

 

– Certainement, je ne reverrai pas monseigneur, puisque je partirai pendant le premier sommeil de mademoiselle.

 

– C’est juste. Adieu, Nicole.

 

Et Nicole, en riant sous cape, disparut dans l’obscurité qui commençait à s’épaissir.

 

– Je réussis encore, dit Richelieu ; mais, en vérité, on dirait que la fortune commence à me trouver trop vieux et me sert à contre-cœur. J’ai été battu par cette petite ; mais qu’importe, si je rends les coups !

 

Chapitre CXIX

La fuite

 

Nicole était une fille consciencieuse : elle avait reçu l’argent de M. de Richelieu, elle l’avait reçu d’avance, il fallait répondre à cette confiance en le gagnant.

 

Elle avait donc couru droit à la grille, où elle était arrivée à sept heures quarante minutes au lieu de sept heures et demie.

 

Or, M. de Beausire, façonné à la discipline militaire, était un homme exact : il attendait depuis dix minutes.

 

Depuis dix minutes aussi à peu près, M. de Taverney avait quitté sa fille et, M. de Taverney une fois parti, Andrée était restée seule. Or, une fois seule, la jeune fille avait fermé ses rideaux.

 

Gilbert regardait, ou plutôt, selon son habitude, dévorait Andrée de sa mansarde. Seulement, il eût été difficile de dire si les regards qu’il fixait sur la jeune fille étincelaient d’amour ou de haine.

 

Les rideaux tirés, Gilbert n’eut plus rien à voir. En conséquence, il regarda d’un autre côté.

 

En regardant d’un autre côté, il aperçut le plumet de M. de Beausire et reconnut l’exempt, qui se promenait en sifflotant un petit air pour tromper l’ennui de l’attente.

 

Au bout de dix minutes, c’est-à-dire à sept heures quarante minutes, Nicole parut : elle échangea quelques mots avec M. de Beausire, lequel fit un mouvement de tête en signe qu’il comprenait parfaitement, et s’éloigna dans la direction de l’allée creuse qui conduit au petit Trianon.

 

De son côté, Nicole retourna sur ses pas, légère comme un oiseau.

 

– Ah ! ah ! fit Gilbert, monsieur l’exempt et mademoiselle la femme de chambre ont quelque chose à dire ou à faire, pour laquelle chose ils craignent les témoins : bon !

 

Gilbert n’était plus curieux au sujet de Nicole ; seulement, sentant dans la jeune fille une ennemie naturelle, il cherchait à réunir contre sa moralité une masse de preuves avec laquelle il pût victorieusement repousser l’attaque si Nicole l’attaquait.

 

Gilbert ne doutait pas que la campagne ne dût s’ouvrir d’un moment à l’autre et, en soldat prévoyant, il amassait des munitions de guerre.

 

Un rendez-vous de Nicole avec un homme, dans Trianon même, c’était une de ces armes qu’un ennemi aussi intelligent que Gilbert ne pouvait négliger de ramasser, surtout quand on avait, comme le faisait Nicole, l’imprudence de la laisser tomber à ses pieds. Gilbert voulut en conséquence recueillir le témoignage des oreilles pour l’ajouter à celui des yeux, et saisir au vol quelque phrase bien compromettante qu’il pût victorieusement braquer sur la jeune fille au moment du combat.

 

Il descendit donc prestement de sa mansarde, prit le couloir des cuisines et gagna le jardin par le petit escalier de la chapelle ; une fois dans le jardin, Gilbert n’avait plus rien à craindre, il en connaissait tous les retraits comme un renard connaît son fourré.

 

Il se glissa donc sous les tilleuls, puis le long de l’espalier ; puis il atteignit un massif qui s’élevait à vingt pas de l’endroit où il comptait retrouver Nicole.

 

Nicole y était en effet.

 

À peine Gilbert était-il installé dans son massif, qu’un bruit étrange parvint à son oreille : c’était le bruit de l’or sur la pierre, c’était ce retentissement métallique dont rien, sinon la réalité, ne peut donner une idée juste.

 

Gilbert se glissa comme un serpent jusqu’au mur en terrasse surmonté d’une haie de lilas, laquelle, au mois de mai, répandait son parfum et secouait ses fleurs sur les passants qui longeaient le mur de cette allée creuse qui sépare le grand Trianon du petit.

 

Arrivé à ce point, les regards de Gilbert, habitués à l’obscurité, virent Nicole qui vidait sur une pierre, en deçà de la grille, et prudemment placée hors de la portée de la main de M. de Beausire, la bourse donnée par M. de Richelieu.

 

Les gros louis en ruisselaient bondissants et reluisants, tandis que M. de Beausire, l’œil allumé et la main tremblante, regardait attentivement Nicole et les louis sans comprendre comment l’une possédait les autres.

 

Nicole parla.

 

– Plus d’une fois, dit-elle, vous m’avez proposé de m’enlever, mon cher monsieur de Beausire.

 

– Et de vous épouser même ! s’écria l’exempt tout enthousiasmé.

 

– Oh ! quant à ce dernier point, mon cher monsieur, dit la jeune fille, nous le discuterons plus tard : pour le moment fuir est le principal. Pouvons-nous fuir dans deux heures ?

 

– Dans dix minutes, si vous voulez.

 

– Non pas ; j’ai quelque chose à faire auparavant, et ce que j’ai à faire demande deux heures.

 

– Dans deux heures comme dans dix minutes, je suis à vos ordres, tendre amie.

 

– Bien ! prenez cinquante louis – la jeune fille compta cinquante louis et les passa par la grille à M. de Beausire, lequel, sans les compter, lui, les engouffra dans la poche de sa veste – ; et, dans une heure et demie, continua t-elle, soyez ici avec un carrosse.

 

– Mais…, objecta Beausire.

 

– Oh ! si vous ne voulez pas, prenons que rien n’est convenu entre nous et rendez-moi mes cinquante louis.

 

– Je ne recule pas, chère Nicole ; seulement, je crains l’avenir.

 

– Pour qui ?

 

– Pour vous.

 

– Pour moi ?

 

– Oui. Les cinquante louis disparus, et ils finiront par disparaître, vous allez vous trouver à plaindre, vous allez regretter Trianon, vous allez…

 

– Oh ! comme vous êtes délicat, cher monsieur de Beausire ! Allons, allons, ne craignez rien, je ne suis pas de ces femmes que l’on rend malheureuses, moi ; n’ayez donc pas de scrupules : d’ailleurs, après ces cinquante louis, nous verrons.

 

Et Nicole fit sonner les cinquante autres restés dans la bourse.

 

Les yeux de Beausire étaient phosphorescents.

 

– Pour vous, dit-il, je me jetterais dans un four brûlant.

 

– Oh ! là ! là ! on ne vous demande pas tant, monsieur de Beausire ; ainsi, c’est convenu, dans une heure et demie le carrosse, dans deux heures la fuite.

 

– C’est convenu, s’écria Beausire en saisissant la main de Nicole et en l’attirant pour la baiser à travers la grille.

 

– Silence donc ! dit Nicole ; êtes-vous fou ?…

 

– Non, je suis amoureux.

 

– Hum ! fit Nicole.

 

– Vous ne me croyez pas, cher cœur ?

 

– Si fait, je vous crois. Ayez de bons chevaux surtout.

 

– Oh ! oui.

 

Ils se séparèrent.

 

Mais, au bout d’une seconde, Beausire se retourna tout effaré.

 

– Psit ! psit ! fit-il.

 

– Eh bien, quoi ? demanda Nicole d’assez loin déjà et voilant sa bouche avec sa main, afin de faire porter sans explosion sa voix à la distance voulue.

 

– Et la grille, demanda Beausire, vous passerez donc par-dessus ?

 

– Il est stupide, murmura Nicole, qui en ce moment n’était qu’à dix pas de Gilbert.

 

Puis, plus haut :

 

– J’ai la clef, dit-elle.

 

Beausire poussa un ah ! plein d’admiration et s’enfuit pour tout de bon cette fois.

 

Nicole s’en revint, tête baissée et jambes alertes, près de sa maîtresse.

 

Gilbert, demeuré seul, se posa les quatre questions suivantes :

 

« Pourquoi Nicole s’enfuit-elle avec Beausire, qu’elle n’aime pas ?

 

« Pourquoi Nicole a-t-elle en sa possession une si forte somme d’argent ?

 

« Pourquoi Nicole a-t-elle la clef de la grille ?

 

« Pourquoi Nicole, pouvant fuir tout de suite, retourne-t-elle auprès d’Andrée ? »

 

Gilbert trouvait bien une réponse à cette question : « Pourquoi Nicole a-t elle de l’argent ? »Mais il n’en trouvait pas aux autres.

 

Aussi, à cette négation de sa perspicacité, sa curiosité naturelle ou sa défiance acquise, comme on voudra, fut-elle si puissamment surexcitée, qu’il décida de passer, si froide qu’elle fût, la nuit en plein air, sous les arbres humides, pour attendre le dénouement de cette scène dont il venait de voir le commencement.

 

Andrée avait reconduit son père jusqu’aux barrières du Grand Trianon. Elle revenait seule et pensive, quand Nicole déboucha, toute courante, de l’allée qui conduisait à la fameuse grille où elle venait de prendre toutes ses mesures avec M. de Beausire.

 

Nicole s’arrêta en apercevant sa maîtresse et, sur un signe que lui fit Andrée, elle monta derrière elle et la suivit vers sa chambre.

 

Il pouvait en ce moment être huit heures et demie du soir. La nuit était venue plus prompte et plus épaisse que d’habitude, parce qu’un grand nuage noir, courant du sud au nord, avait envahi tout le ciel, de sorte qu’au delà de Versailles, par-dessus les grands bois, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on voyait le lugubre linceul envelopper peu à peu toutes les étoiles étincelant, un instant auparavant, sur leur coupole d’azur.

 

Un petit vent lourd et bas rasait le sol, envoyant des bouffées ardentes aux fleurs altérées, qui courbaient la tête comme pour implorer du ciel l’aumône de la pluie ou de la rosée.

 

Cette menace de l’atmosphère n’avait aucunement accéléré la marche d’Andrée ; au contraire, la jeune fille, triste et profondément rêveuse, mettait comme à regret le pied sur chaque marche de l’escalier qui conduisait à sa chambre, et elle s’arrêtait à chaque fenêtre pour regarder le ciel si bien en harmonie avec sa tristesse et retarder ainsi sa rentrée dans le petit appartement.

 

Nicole impatiente, Nicole dépitée, Nicole, qui craignait que quelque fantaisie de sa maîtresse ne la conduisît au delà de l’heure, grommelait tout bas ces sortes d’imprécations que les valets n’épargnent jamais aux maîtres assez imprudents pour se permettre de satisfaire un caprice aux dépens des caprices de leurs valets.

 

Enfin, Andrée poussa la porte de sa chambre et, tombant plutôt qu’elle ne s’assit sur un fauteuil, commanda doucement à Nicole d’entrebâiller la fenêtre qui donnait sur la cour.

 

Nicole obéit.

 

Puis, revenant à sa maîtresse avec cet air d’intérêt que la flatteuse savait si bien prendre :

 

– J’ai peur que mademoiselle ne soit un peu malade ce soir, dit-elle ; mademoiselle a les yeux rouges et gonflés, brillants néanmoins. Je crois que mademoiselle aurait grand besoin de repos.

 

– Tu crois, Nicole ? dit Andrée, qui n’avait pas écouté.

 

Et elle étendit nonchalamment les pieds sur un carreau de tapisserie.

 

Nicole accepta cette pose pour un ordre de déshabiller sa maîtresse et se mit à détacher les rubans et les fleurs de sa coiffure, espèce d’édifice que la démolisseuse la plus habile ne jetait point bas avant un bon quart d’heure.

 

Andrée, pendant tout ce travail, ne souffla pas un seul mot. Nicole, laissée à son libre arbitre, hacha, comme on dit, la besogne, et, sans faire crier Andrée, tant sa préoccupation était grande, lui tira tout à son aise les cheveux.

 

La toilette de nuit terminée, Andrée donna ses ordres pour le lendemain. Il s’agissait d’aller dès le matin à Versailles chercher quelques livres que Philippe devait avoir fait transporter pour sa sœur ; il y avait, en outre, à prévenir l’accordeur de se rendre à Trianon pour mettre le clavecin en état.

 

Nicole répondit tranquillement que, si on ne la réveillait point dans la nuit, elle se lèverait de bonne heure, et qu’avant le réveil de mademoiselle, toutes les commissions seraient faites.

 

– Demain aussi, j’écrirai, continua Andrée se parlant à elle-même ; oui, j’écrirai à Philippe, cela m’allégera un peu.

 

– En tout cas, se dit Nicole tout bas, ce n’est pas moi qui porterai la lettre.

 

Et, à cette réflexion, la jeune fille, qui n’était pas encore perdue tout à fait, se prit à penser tristement qu’elle allait, pour la première fois, quitter cette excellente maîtresse près de laquelle s’étaient éveillés son esprit et son cœur. Chez elle, le souvenir d’Andrée se liait à tant de souvenirs, que, froisser celui-là, c’était secouer toute la chaîne qui remontait de ce jour aux premiers jours de son enfance.

 

Tandis que ces deux enfants, si différents de condition et de caractère, pensaient ainsi à côté l’un de l’autre, sans qu’il y eût aucune connexion dans leurs idées, le temps fuyait, et la petite horloge d’Andrée, toujours en avance sur celle de Trianon, sonnait neuf heures.

 

Beausire devait être au rendez-vous, et Nicole n’avait plus qu’une demi heure pour aller rejoindre son amant.

 

Elle acheva de déshabiller sa maîtresse aussi promptement qu’elle put, non sans laisser échapper quelques soupirs auxquels Andrée ne fit même pas attention. Elle lui passa un long peignoir de nuit, et, comme Andrée, toujours absorbée, demeurait immobile et les yeux perdus au plafond, Nicole tira de sa poitrine le flacon de Richelieu, jeta deux morceaux de sucre dans un verre avec l’eau nécessaire pour le faire fondre ; puis, sans hésitation et par la toute-puissance de cette volonté déjà si forte dans ce cœur si jeune encore, elle versa deux gouttes de liqueur du flacon dans cette eau, qui se troubla aussitôt, et prit une légère teinte d’opale qu’elle perdit ensuite peu à peu.

 

– Mademoiselle, dit alors Nicole, le verre d’eau est fait, les robes pliées, la veilleuse allumée. Vous savez qu’il faut que je me lève de bon matin ; puis je aller me coucher maintenant ?

 

– Oui, répondit distraitement Andrée.

 

Nicole fit la révérence, poussa un dernier soupir qui fut perdu comme les autres et ferma derrière elle la porte vitrée donnant sur la petite antichambre. Mais, au lieu de rentrer chez elle, dans la petite cellule contiguë, on le sait, au corridor, et éclairée sur l’antichambre d’Andrée, elle s’enfuit légèrement, laissant poussée contre le chambranle la porte du corridor, de façon à ce que les instructions de Richelieu fussent parfaitement suivies.

 

Puis, pour ne pas éveiller l’attention des voisins, elle descendit l’escalier conduisant au jardin, sur la pointe de ses petits pieds, bondit au delà du perron, et s’en alla tout courant rejoindre M. de Beausire à la grille.

 

Gilbert n’avait point quitté son observatoire. Il avait entendu dire à Nicole qu’elle reviendrait dans deux heures. il attendait. Cependant, comme l’heure était passée depuis dix minutes à peu près, il commença à craindre qu’elle ne revînt pas.

 

Tout à coup, il l’aperçut courant comme si elle eût été poursuivie.

 

Elle s’approcha de la grille, passa à travers les barreaux la clef à Beausire ; Beausire ouvrit la porte ; Nicole s’élança de l’autre côté ; la grille se referma avec un lourd grincement.

 

Puis la clef fut jetée dans les herbes du fossé, juste au-dessous de l’endroit où était Gilbert ; le jeune homme l’entendit tomber avec un bruit mat et remarqua la place où elle était tombée.

 

Nicole et Beausire gagnaient du terrain pendant ce temps-là ; Gilbert les écoutait s’éloigner et bientôt il perçut, non pas le bruit d’un carrosse, comme l’avait demandé Nicole, mais le piétinement d’un cheval qui, après quelques moments sans doute donnés aux récriminations de Nicole, qui eût voulu sortir en carrosse comme une duchesse, battit la terre de ses quatre pieds ferrés, lesquels bientôt retentirent sur le pavé de la route.

 

Gilbert respira.

 

Gilbert était libre, Gilbert était débarrassé de Nicole, c’est-à-dire de son ennemie. Andrée restait seule ; peut-être, en s’en allant, Nicole avait-elle laissé la clef à la porte ; peut-être lui, Gilbert, pourrait-il pénétrer jusqu’à Andrée.

 

Cette idée fit bondir le bouillant jeune homme avec toutes les fureurs de la crainte et de l’incertitude, de la curiosité et du désir.

 

Et, suivant en sens inverse le chemin que venait de faire Nicole, il prit sa course vers le pavillon des communs.

 

Chapitre CXX

La double vue

 

Andrée, restée seule, était sortie peu à peu de cet engourdissement moral qui l’avait surprise, et, tandis que Nicole fuyait en croupe derrière M. de Beausire, elle s’était agenouillée et faisait une fervente prière pour Philippe, le seul être au monde qu’elle aimât d’une affection vraie et profonde.

 

Elle priait, absorbée dans sa confiance en Dieu.

 

Les prières d’Andrée ne se composaient pas d’ordinaire d’une suite de mots attachés les uns aux autres ; c’était une espèce d’extase divine dans laquelle l’âme s’élevait jusqu’au Seigneur et se confondait en lui.

 

Il n’y avait dans ces supplications passionnées de l’esprit dégagé de la matière aucun mélange d’égoïsme. Andrée s’abandonnait en quelque sorte elle-même, pareille au naufragé qui a perdu l’espoir et qui ne prie plus pour lui, mais pour sa femme et ses enfants destinés à devenir orphelins.

 

Cette douleur intime était née à Andrée depuis le départ de son frère ; et pourtant la douleur n’était pas sans mélange : comme la prière, elle se composait de deux éléments distincts dont l’un n’était pas bien intelligible pour la jeune fille.

 

C’était comme un pressentiment, comme l’approche perceptible d’un malheur prochain. C’était une sensation analogue à celle des élancements d’une blessure cicatrisée. La douleur continue s’est éteinte, mais le souvenir en survit longtemps et avertit de la présence du mal, comme le faisait autrefois la blessure elle-même.

 

Andrée n’essaya pas même de se rendre compte de ce qu’elle éprouvait ; tout entière au souvenir de Philippe, elle ramena sur ce frère chéri la totalité des impressions qui l’agitaient.

 

Ensuite, elle se releva, se choisit un livre parmi ceux qui garnissaient sa modeste bibliothèque, plaça sa bougie à portée de sa main et se mit au lit.

 

Le livre qu’elle avait choisi, ou plutôt qu’elle avait pris au hasard, était un dictionnaire de botanique. Ce livre, on le comprend, n’était point fait pour absorber son attention, il l’engourdit au contraire. Bientôt un nuage, transparent d’abord, mais qui allait s’épaississant, s’étendit sur sa vue. La jeune fille lutta un instant contre le sommeil, ressaisit deux ou trois fois sa pensée fugitive qui lui échappa de nouveau ; puis, en avançant la tête pour souffler la bougie, elle aperçut le verre d’eau préparé par Nicole ; elle étendit le bras, le prit d’une main, de l’autre remua, à l’aide de la cuiller, le sucre à moitié fondu, et, déjà sous la pression du sommeil, elle approcha le verre de sa bouche.

 

Tout à coup, et comme ses lèvres allaient toucher la liqueur, une commotion étrange fit trembler sa main, un poids humide à la fois tomba sur son cerveau, et Andrée reconnut avec terreur, aux élans du fluide qui courait sur ses nerfs, cette invasion surnaturelle de sensations inconnues qui, déjà plusieurs fois, avaient triomphé de ses forces et brisé sa raison.

 

Elle n’eut que le temps de reposer le verre sur l’assiette, et presque aussitôt, sans autre plainte qu’un soupir échappé à sa bouche entrouverte, elle perdit l’usage de la voix, de la vue, de l’intelligence, et tomba comme foudroyée sur son lit, en proie à une torpeur mortelle.

 

Mais cette espèce d’anéantissement ne fut que le passage momentané d’une existence à une autre.

 

De morte qu’elle était avec ses yeux qui semblaient fermés pour toujours, elle se leva tout à coup, rouvrit les yeux avec une fixité effrayante, et, comme une statue de marbre qui descendrait de son tombeau, elle descendit de son lit.

 

Il n’y avait plus à en douter, Andrée dormait de ce sommeil merveilleux qui déjà plusieurs fois avait suspendu sa vie.

 

Elle traversa la chambre, ouvrit la porte vitrée et déboucha dans le corridor avec cette attitude rigide et ferme d’un marbre animé.

 

L’escalier se présenta devant elle et fut descendu marche à marche, sans hésitation, sans précipitation ; puis Andrée apparut sur le perron.

 

Comme Andrée mettait le pied sur la plus haute marche pour descendre, Gilbert mettait le pied sur la plus basse pour monter.

 

Gilbert vit donc cette femme blanche et solennelle s’avancer comme si elle venait au-devant de lui.

 

Il recula devant elle, et alla, reculant toujours, s’enfoncer dans une charmille.

 

C’était ainsi, il se le rappelait, qu’il avait déjà vu Andrée au château de Taverney.

 

Andrée passa devant Gilbert, l’effleura même et ne le vit pas.

 

Le jeune homme, écrasé, éperdu, se laissa tomber sur son mollet replié sous lui : il avait peur.

 

Ne sachant à quoi attribuer cette étrange sortie d’Andrée, il la suivait des yeux ; mais sa raison était confondue, mais son sang battait avec impétuosité ses tempes, mais il était plus près de la folie que de ce froid bon sens qu’il faut à l’observateur.

 

Il demeura donc accroupi sur l’herbe au milieu des feuilles, et guettant comme il faisait depuis que ce fatal amour était entré dans son cœur.

 

Tout à coup, le mystère de cette sortie lui fut expliqué : Andrée n’était ni folle, ni égarée, comme il le croyait. Andrée, de ce pas froid et sépulcral, allait à un rendez-vous.

 

Un éclair venait de sillonner le ciel.

 

Gilbert, à la lueur bleuâtre de cet éclair, vit un homme caché sous la sombre avenue de tilleuls, et, si rapide qu’eut été la flamme d’orage, il avait vu se détacher sur le fond noir son visage pâle et ses vêtements en désordre.

 

Andrée marchait vers cet homme, qui tenait un bras étendu comme pour l’attirer à lui.

 

Quelque chose comme la morsure d’un fer rouge mordit le cœur de Gilbert et le fit se redresser sur ses genoux pour mieux voir.

 

En ce moment, un autre éclair passa dans la nuit.

 

Gilbert reconnut Balsamo, couvert de sueur et de poussière ; Balsamo, qui, à l’aide de quelque mystérieuse intelligence, avait pénétré dans Trianon ; Balsamo enfin qui attirait Andrée à lui, aussi invinciblement, aussi fatalement que le serpent attire l’oiseau.

 

À deux pas de lui, Andrée s’arrêta.

 

Il lui prit la main. Andrée tressaillit de tout son corps.

 

– Voyez-vous ? dit-il.

 

– Oui, répondit Andrée ; mais, en m’appelant ainsi, vous avez failli me tuer.

 

– Pardon, pardon, répondit Balsamo ; mais c’est que j’ai la tête perdue, c’est que je ne m’appartiens plus, c’est que je deviens fou, c’est que je me meurs.

 

– En effet, vous souffrez, dit Andrée, avertie de la souffrance de Balsamo par le contact de sa main.

 

– Oui, oui, je souffre, et je viens chercher la consolation près de vous. Vous seule pouvez me sauver.

 

– Interrogez-moi.

 

– Une seconde fois, voyez-vous ?

 

– Oh ! parfaitement.

 

– Voulez-vous me suivre chez moi, le pouvez-vous ?

 

– Je le puis, si vous voulez me conduire par la pensée.

 

– Venez.

 

– Ah ! dit Andrée, nous entrons dans Paris, nous suivons le boulevard, nous nous enfonçons dans une rue qui n’est éclairée que par une seule lanterne.

 

– C’est cela : entrons, entrons.

 

– Nous sommes dans une antichambre. Il y a un escalier à droite ; mais vous m’entraînez vers le mur : le mur s’ouvre ; des degrés se présentent…

 

– Montez ! montez ! s’écria Balsamo, c’est notre chemin.

 

– Ah ! nous voici dans une chambre ; il y a des peaux de lion, des armes. Tiens, la plaque de la cheminée s’ouvre.

 

– Passons ; où êtes-vous ?

 

– Dans une chambre singulière, dans une chambre sans issues, dont les fenêtres sont grillées ; oh ! comme tout est en désordre dans cette chambre !

 

– Mais, vide, vide, n’est-ce pas ?

 

– Vide.

 

– Pouvez-vous voir la personne qui l’habitait ?

 

– Oui, si l’on me donne un objet qui l’ait touchée, qui vienne d’elle ou qui lui appartienne.

 

– Tenez ; voici de ses cheveux.

 

Andrée prit les cheveux et les approcha de sa personne.

 

– Oh ! je la reconnais, dit-elle, j’ai déjà vu cette femme ; elle fuyait vers Paris.

 

– C’est cela, c’est cela ; pouvez-vous me dire ce qu’elle a fait depuis deux heures et comment elle s’est enfuie ?

 

– Attendez, attendez ; oui : elle est couchée sur un sofa ; elle a la poitrine à moitié nue, avec une blessure au-dessous du sein.

 

– Voyez, Andrée, voyez, ne la quittez plus.

 

– Elle était endormie ; elle se réveille ; elle cherche autour d’elle ; elle tire un mouchoir ; elle monte sur une chaise ; elle attache le mouchoir aux barreaux de sa fenêtre. Oh ! mon Dieu !

 

– Elle veut donc mourir réellement ?

 

– Oh ! oui, elle est décidée. Mais cette mort l’épouvante. Elle laisse le mouchoir attaché aux barreaux. Descends, ah ! pauvre femme !

 

– Quoi ?

 

– Oh ! comme elle pleure ! Comme elle souffre ! Comme elle se tord les bras ; elle cherche un angle de muraille où se briser le front.

 

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Balsamo.

 

– Oh ! elle s’élance contre la cheminée. La cheminée représente deux lions de marbre ; elle va se briser le front contre la tête du lion.

 

– Après ? … après ?… Voyez, Andrée, voyez, je le veux !

 

– Elle s’arrête.

 

Balsamo respira.

 

– Elle regarde.

 

– Que regarde-t-elle ? demanda Balsamo.

 

– Elle a aperçu du sang sur l’œil du lion.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Balsamo.

 

– Oui, du sang, et cependant elle ne s’est pas frappée. Oh ! c’est étrange ! ce sang n’est pas le sien, c’est le vôtre.

 

– Ce sang est le mien ! s’écria Balsamo, ivre d’égarement.

 

– Oui, le vôtre, le vôtre ! Vous vous êtes coupé les doigts avec un couteau, avec un poignard, et vous avez appuyé votre doigt ensanglanté sur l’œil du lion. Je vous vois.

 

– C’est vrai, c’est vrai… Mais comment s’enfuit-elle ?

 

– Attendez, attendez, je la vois examiner ce sang, réfléchir, puis appuyer son doigt où vous avez appuyé le vôtre. Ah ! l’œil du lion cède, un ressort agit. La plaque de la cheminée s’ouvre.

 

– Imprudent ! s’écrie Balsamo ; malheureux imprudent ! malheureux fou que je suis ! Je me suis trahi moi-même… Et elle sort ? continua Balsamo, elle fuit ?

 

– Oh ! il faut lui pardonner, à la pauvre femme ; elle était bien malheureuse.

 

– Où est-elle ? Où va-t-elle ? Suivez-la, Andrée, je le veux !

 

– Attendez, elle s’arrête un instant dans la chambre aux armes et aux fourrures ; une armoire est ouverte ; une cassette ordinairement enfermée dans cette armoire est posée sur une table. Elle reconnaît la cassette et la prend.

 

– Que contient cette cassette ?

 

– Vos papiers, je crois.

 

– Comment est-elle ?

 

– Recouverte de velours bleu avec des clous d’argent, des fermoirs d’argent, une serrure d’argent.

 

– Oh ! dit Balsamo frappant du pied avec colère, c’est donc elle qui a pris cette cassette ?

 

– Oui, oui, c’est elle. Elle descend l’escalier qui donne dans l’antichambre, elle ouvre la porte, elle tire la chaîne qui fait ouvrir la porte de la rue, elle sort.

 

– Est-il bien tard ?

 

– Il doit être tard, car il fait nuit.

 

– Tant mieux ! elle sera partie peu de temps avant mon retour, et j’aurai le temps de la rejoindre peut-être ; suivez-la, suivez-la, Andrée.

 

– Une fois hors de la maison, elle court comme une folle ; comme une folle, elle gagne le boulevard… Elle court… elle court, sans s’arrêter.

 

– De quel côté ?

 

– Du côté de la Bastille.

 

– Vous la voyez toujours ?

 

– Oui, elle est comme une insensée ; elle se heurte aux passants. Elle s’arrête enfin, elle cherche à savoir où elle est… Elle interroge.

 

– Que dit-elle ? Écoutez, Andrée, écoutez, et, au nom du Ciel, ne perdez pas une de ses paroles. Vous avez dit qu’elle interrogeait ?

 

– Oui, un homme vêtu de noir.

 

– Que lui demande-t-elle ?

 

– Elle lui demande l’adresse du lieutenant de police.

 

– Oh ! ce n’était donc pas une vaine menace. La lui donne-t-on ?

 

– Oui.

 

– Que fait-elle ?

 

– Elle revient sur ses pas, elle prend une rue qui va en biais ; elle passe sur une grande place.

 

– La place Royale, c’est le chemin. Lisez-vous dans son intention ?

 

– Courez vite, courez vite ! elle va vous dénoncer. Si elle arrive avant vous, si elle voit M. de Sartine, vous êtes perdu !

 

Balsamo poussa un cri terrible, s’élança dans le taillis, franchit une petite porte qu’ouvrit et referma une espèce d’ombre, d’un bond sauta sur son cheval Djérid, qui battait la terre à la porte.

 

L’animal, aiguillonné à la fois par la voix et par l’éperon, partit comme une flèche dans la direction de Paris, et l’on n’entendit plus que le froissement des pavés sur lesquels il volait.

 

Quant à Andrée, elle était demeurée froide, muette, pâle et debout. Mais, comme si Balsamo eût emporté sa vie avec lui, elle s’affaissa bientôt sur elle-même et tomba.

 

Balsamo, dans son empressement à poursuivre Lorenza, avait, en effet, oublié de réveiller Andrée.

 

Chapitre CXXI

Catalepsie

 

Andrée ne s’affaissa point, ainsi que nous avons dit, tout d’un coup, mais avec des gradations que nous allons essayer de décrire.

 

Seule, abandonnée, saisie de ce froid intérieur qui succède à toutes les furieuses secousses du système nerveux, Andrée commença bientôt à chanceler et à tressaillir comme au début d’une attaque d’épilepsie.

 

Gilbert était toujours là, roide, immobile, penché en avant et la couvant du regard. Mais, pour Gilbert, on le comprend bien, pour Gilbert, ignorant les phénomènes magnétiques, il n’y avait ni sommeil, ni violence subie. Il n’avait rien ou presque rien entendu de son dialogue avec Balsamo. Pour la seconde fois seulement, à Trianon comme à Taverney, Andrée paraissait avoir obéi à l’appel de cet homme, qui avait pris sur elle une si terrible et si étrange influence ; pour Gilbert, enfin, tout se résumait dans ces mots : « Mademoiselle Andrée a un amant, du moins un homme qu’elle aime et avec lequel elle a des rendez-vous la nuit. »

 

Le dialogue qui avait eu lieu entre Andrée et Balsamo, quoique prononcé à voix basse, avait eu tous les semblants d’une querelle. Balsamo, fuyant, insensé, éperdu, semblait un amant au désespoir ; Andrée, demeurée seule, immobile, muette, semblait une amante abandonnée.

 

Ce fut en ce moment qu’il vit la jeune fille vaciller, se tordre les bras et tourner sur elle-même ; puis elle poussa deux ou trois râlements sourds qui déchirèrent sa poitrine oppressée ; elle s’efforça, ou plutôt la nature s’efforça de rejeter au dehors cette masse mal pondérée de fluide qui lui avait donné, pendant le sommeil magnétique, cette double vue dont nous avons, dans le chapitre précédent, vu se manifester les phénomènes.

 

Mais la nature fut vaincue, mais Andrée ne put réussir à secouer ce reste de volonté oublié sur elle par Balsamo. Elle ne put dénouer ces liens mystérieux, inextricables, qui l’avaient garrottée tout entière ; et, à force de lutter, elle entra dans ces convulsions qu’autrefois les pythies, sur le trépied, subissaient devant le peuple de questionneurs religieux qui bourdonnait sur le péristyle du temple.

 

Andrée perdit l’équilibre, et, poussant un douloureux gémissement, tomba sur le sable comme si elle eût été foudroyée par le coup de tonnerre qui en ce moment déchira la voûte du ciel.

 

Mais elle n’avait pas touché le sol, que Gilbert, avec l’agilité et la vigueur du tigre, s’était élancé vers elle, l’avait saisie entre ses bras, et, sans s’apercevoir qu’il eût un fardeau à soutenir, l’emportait dans la chambre qu’elle avait quittée pour obéir à l’appel de Balsamo, et dans laquelle brûlait encore la bougie près du lit défait.

 

Gilbert trouva toutes les portes ouvertes, comme les avait laissées Andrée.

 

En entrant, il se heurta au sofa et y déposa tout naturellement la jeune fille froide et inanimée.

 

Tout était devenu fièvre en lui au contact de ce corps inanimé ; ses nerfs étaient frémissants, son sang brûlait.

 

Sa première idée, cependant, fut chaste et pure : il lui fallait avant toute chose rappeler à la vie cette belle statue ; il chercha des yeux la carafe pour jeter quelques gouttes d’eau au visage d’Andrée.

 

Mais, en ce moment, et comme sa main tremblante s’étendait vers le col élancé de l’aiguière de cristal, il lui sembla qu’un pas ferme et léger à la fois faisait crier l’escalier de bois et de briques qui conduisait à la chambre d’Andrée.

 

Ce n’était point Nicole, puisque Nicole s’était enfuie avec M. de Beausire ; ce n’était point Balsamo, puisque Balsamo était parti au grand galop de Djérid.

 

Ce ne pouvait être qu’un étranger.

 

Gilbert surpris serait chassé. Andrée était pour lui comme ces reines d’Espagne qu’un sujet ne peut toucher même pour leur sauver la vie.

 

Toutes ces idées, pareilles à un tourbillon de grêles stridentes, s’abattirent sur l’esprit de Gilbert en moins de temps que n’en mit ce pas fatal à se poser sur un autre degré.

 

Ce pas, – ce pas, qui allait se rapprochant –, Gilbert n’en pouvait calculer l’éloignement précis, tant l’orage faisait en ce moment de bruit au ciel ; mais, doué d’un sang-froid et d’une prudence supérieurs, le jeune homme comprit que sa place n’était point là, et que l’important, avant toute chose, était de n’être point vu.

 

Il souffla vite la bougie qui éclairait l’appartement d’Andrée et se jeta dans le cabinet qui servait de chambre à Nicole. Ainsi placé, à travers la porte vitrée de ce cabinet, il voyait à la fois et dans l’appartement d’Andrée et dans l’antichambre.

 

C’est dans cette antichambre que brûlait une veilleuse sur une petite console. Gilbert avait d’abord eu l’idée de la souffler comme la bougie, mais il n’en eut pas le temps ; le pas cria sur les carreaux du corridor, une respiration un peu oppressée se fit entendre, la forme d’un homme apparut sur le seuil, se glissa timidement dans l’antichambre, et repoussa la porte, qu’il ferma au verrou.

 

Gilbert n’eut que le temps de se jeter dans le cabinet de Nicole, et de tirer sur lui la porte vitrée.

 

Gilbert retint son souffle, colla son visage aux vitres, et écouta de toutes ses oreilles.

 

L’orage grondait solennellement dans les nuées, de grosses gouttes de pluie battaient le vitrage de la fenêtre d’Andrée et celui du corridor, où une fenêtre laissée ouverte grinçait sur ses gonds, et, de temps en temps, repoussée par le vent qui s’engouffrait dans le corridor, frappait avec un grand bruit sur son cadre.

 

Mais le tumulte de la nature, mais les bruits extérieurs, si terribles qu’ils fussent, n’étaient rien pour Gilbert ; toute sa pensée, toute sa vie, toute son âme, étaient concentrées dans son regard, et son regard était rivé à cet homme.

 

Cet homme avait traversé l’antichambre, avait passé à deux pas de Gilbert, et sans hésitation était entré dans la chambre.

 

Gilbert vit cet homme aller en tâtonnant au lit d’Andrée, faire un geste de surprise en trouvant le lit désert, et presque aussitôt heurter du bras la bougie sur la table.

 

La bougie tomba, et, sur le marbre de la table, Gilbert entendit se briser la bobèche de cristal.

 

Alors, par deux fois l’homme appela d’une voix étouffée :

 

– Nicole ! Nicole !

 

– Comment, Nicole ? se demanda Gilbert du fond de sa cachette. Pourquoi cet homme, lorsqu’il devrait appeler Andrée, appelle-t-il Nicole ?

 

Mais, nulle voix n’ayant répondu à la sienne, cet homme ramassa le flambeau à terre, et sur la pointe du pied, il alla l’allumer à la veilleuse de l’antichambre.

 

Ce fut alors que Gilbert concentra toute son attention sur cet étrange et nocturne visiteur ; ce fut alors que ses yeux eussent percé un mur, tant ils mettaient d’active volonté à voir.

 

Tout à coup Gilbert frissonna, et, tout caché qu’il était, fit un pas en arrière.

 

À la lueur des deux flammes se combinant, Gilbert, frissonnant et à demi mort de stupeur, Gilbert, dans cet homme qui tenait le flambeau à la main, venait de reconnaître le roi.

 

Alors tout lui fut expliqué : la fuite de Nicole, cet argent compté entre elle et Beausire, et cette porte laissée ouverte, et tout Richelieu, et tout Taverney, et toute cette mystérieuse et sinistre intrigue dont la jeune fille était le centre.

 

Alors Gilbert comprit pourquoi le roi venait d’appeler Nicole, entremetteuse de ce crime, complaisant Judas qui avait vendu et livré sa maîtresse.

 

Mais, à la pensée de ce qu’était venu faire le roi dans cette chambre, à la pensée de ce qui allait se passer devant lui, le sang monta aux yeux de Gilbert et l’aveugla.

 

Il eut envie de crier ; mais la peur, ce sentiment irréfléchi, capricieux, irrésistible, la peur qu’il eut de cet homme, encore plein de prestige, que l’on appelait le roi de France, lia la langue de Gilbert au fond de son gosier.

 

Louis XV, cependant, était rentré dans la chambre, la bougie à la main.

 

À peine y était-il, qu’il aperçut Andrée en peignoir de mousseline blanche, Andrée plutôt nue qu’enveloppée, dont la tête retombait sur le dossier du sofa, dont une jambe reposait sur le coussin, tandis que l’autre, roidie et déchaussée, retombait sur le tapis.

 

Le roi sourit à cette vue. La bougie éclaira ce sourire lugubre ; mais presque aussitôt un sourire presque aussi sinistre que le sourire royal vint illuminer le visage d’Andrée.

 

Louis XV murmura quelques mots que Gilbert interpréta comme des mots d’amour, et, posant son flambeau sur la table, jetant, en se retournant, un coup d’œil au ciel enflammé, il vint s’agenouiller devant la jeune fille, dont il baisa la main.

 

Gilbert essuya la sueur ruisselant sur son front. Andrée ne bougea pas.

 

Le roi, qui sentit cette main glacée, la prit dans la sienne pour la réchauffer, et, de son autre bras enveloppant ce corps si beau et si doux, il se pencha pour murmurer à son oreille quelques-unes de ces cajoleries amoureuses qu’on murmure à l’oreille des jeunes filles endormies.

 

Dans ce moment, son visage se rapprocha d’Andrée au point que le visage du roi effleura celui de la jeune fille.

 

Gilbert se tâta et respira en sentant dans la poche de sa veste le manche d’un long couteau qui lui servait à émonder les charmilles du parc.

 

Le visage était glacé comme la main.

 

Le roi se releva ; ses yeux se portèrent sur ce pied nu d’Andrée, blanc et petit comme celui de Cendrillon. Le roi le prit entre ses deux mains et tressaillit. Ce pied était froid comme celui d’une statue de marbre.

 

Gilbert, que tant de beautés découvertes à ses regards, Gilbert, que la luxure royale menaçait comme d’un vol fait à lui-même, Gilbert grinça des dents et ouvrit le couteau que jusque-là il avait tenu fermé.

 

Mais déjà le roi avait abandonné le pied d’Andrée, comme il avait fait de la main, comme il avait fait du visage, et surpris du sommeil de la jeune fille, sommeil qu’il avait attribué d’abord à une coquette pruderie, il cherchait à se rendre compte de ce froid mortel qui avait envahi les extrémités de ce beau corps, il se demandait si réellement battait encore le cœur, quand main, pied et visage étaient si glacés.

 

Il écarta donc le peignoir d’Andrée, mit à nu sa poitrine virginale, et, de sa main craintive et cynique à la fois, il interrogea le cœur muet sous cette chair glacée comme l’albâtre dont elle avait la blanche et ferme rondeur.

 

Gilbert se glissa à demi hors de la porte, son couteau à la main, l’œil étincelant, les dents serrées, résolu, si le roi continuait ses entreprises à le poignarder et à se poignarder lui-même.

 

Tout à coup, un effroyable coup de tonnerre fit trembler chaque meuble de la chambre et jusqu’au sofa devant lequel Louis XV était agenouillé ; un nouvel éclair violet et soufré jeta sur le visage d’Andrée une flamme si livide et si vive, que Louis XV, effrayé de cette pâleur, de cette immobilité et de ce silence, recula en murmurant :

 

– Mais, en vérité, cette fille est morte !

 

Au même moment, l’idée d’avoir embrassé un cadavre fit courir un frisson dans les veines du roi. Il alla prendre la bougie, revint vers Andrée en la regardant à la lueur de la flamme tremblante. Voyant ces lèvres violettes, ces yeux noyés de bistre, ces cheveux épars, cette gorge que nul souffle ne soulevait, il poussa un cri, laissa tomber son flambeau, chancela, et, comme un homme ivre, il s’en alla trébuchant dans l’antichambre, aux cloisons de laquelle il se heurta dans son épouvante.

 

Puis on entendit son pas précipité dans l’escalier, puis sur le sable du jardin ; mais bientôt le vent qui tourbillonnait dans l’espace et tordait les arbres désolés emporta bruit et pas dans son orageuse et puissante haleine.

 

Alors Gilbert, le couteau à la main, sortit muet et sombre de sa cachette. Il s’avança jusqu’au seuil de la chambre d’Andrée, et contempla, pendant quelques secondes, la belle jeune fille plongée dans son sommeil profond.

 

Pendant ce temps, la bougie couchée à terre brûlait renversée sur le tapis, éclairant le pied si délicat et la jambe si pure de cet adorable cadavre.

 

Gilbert ferma lentement son couteau, tandis que son visage prenait insensiblement le caractère d’une inexorable résolution ; après quoi, il alla écouter à la porte par laquelle était sorti le roi.

 

Il écouta plus d’une grande minute.

 

Puis, à son tour, comme le roi avait fait, il ferma la porte et poussa le verrou.

 

Puis il souffla la veilleuse de l’antichambre.

 

Puis enfin, avec la même lenteur, avec le même feu sombre dans les yeux, il rentra dans la chambre d’Andrée et mit le pied sur la bougie, qui coulait à flots sur le parquet.

 

Une obscurité subite éteignit le fatal sourire qui se dessina sur ses lèvres.

 

– Andrée ! Andrée ! murmura-t-il, je t’ai promis que, la troisième fois que tu tomberais entre mes mains, tu ne m’échapperais pas comme les deux premières. Andrée ! Andrée ! au terrible roman que tu m’as accusé de faire, il faut une terrible fin !

 

Et, les bras tendus, il marcha droit au sofa où Andrée était étendue, toujours froide, immobile et privée de tout sentiment.

 

Chapitre CXXII

La volonté

 

Nous avons vu partir Balsamo.

 

Djérid l’emportait avec la rapidité de l’éclair. Le cavalier, pâle d’impatience et de terreur, couché sur la crinière flottante, aspirait de ses lèvres entrouvertes l’air, l’air qui se divisait devant le poitrail du coursier comme l’eau se fend sous la proue rapide.

 

Derrière lui, comme des visions fantastiques, disparaissaient les arbres et les maisons. À peine s’il apercevait, en passant, la lourde charrette gémissant sur son essieu, dont les cinq chevaux pesants s’effarouchaient à l’approche de ce météore vivant, qu’ils ne pouvaient regarder comme appartenant à la même race qu’eux.

 

Balsamo fit ainsi une lieue à peu près, avec un cerveau tellement enflammé, des yeux si étincelants, un souffle si embrasé et si sonore, que les poètes de ce temps-ci l’eussent comparé aux redoutables génies gros de feu et de vapeur qui animent ces lourdes machines fumantes, et les font voler sur un chemin de fer.

 

Cheval et cavalier avaient traversé Versailles en quelques secondes ; les rares habitants égarés dans ses rues avaient vu passer une traînée d’étincelles, voilà tout.

 

Balsamo courut une lieue encore ; Djérid n’avait pas mis un quart d’heure à dévorer ces deux lieues, et ce quart d’heure avait été un siècle.

 

Tout à coup, une pensée traversa l’esprit de Balsamo.

 

Il arrêta court, sur ses jarrets nerveux, le coursier aux muscles de fer.

 

Djérid, en s’arrêtant, plia sur ses jambes de derrière et enfonça ses pieds de devant dans le sable.

 

Coursier et cavalier respirèrent un instant.

 

Tout en respirant, Balsamo releva la tête.

 

Puis il passa un mouchoir sur ses tempes ruisselantes, et, les narines dilatées au souffle de la brise, il laissa tomber dans la nuit les paroles suivantes :

 

– Oh ! pauvre insensé que tu es ! ni la course de ton cheval, ni l’ardeur de ton désir n’atteindront jamais l’instantanéité de la foudre ou la rapidité de l’étincelle électrique, et cependant c’est cela qu’il te faut pour conjurer le malheur suspendu sur ta tête ; il te faut l’effet rapide, le coup immédiat, le choc tout-puissant qui paralyse les jambes dont tu redoutes l’action, la langue dont tu crains l’essor ; il te faut, à distance, ce sommeil vainqueur par lequel seul tu peux ressaisir l’esclave qui a rompu sa chaîne. Oh ! si jamais elle rentre en ma puissance…

 

Et Balsamo fit, en grinçant des dents, un geste désespéré.

 

– Oh ! tu as beau vouloir, Balsamo, tu as beau courir, s’écria-t-il, Lorenza est déjà arrivée : elle va parler ; elle a parlé, peut-être. Oh ! misérable femme ! oh ! tous les supplices seront trop doux pour te punir !

 

« Voyons, voyons, continua-t-il le sourcil froncé, les yeux fixes, le menton dans la paume de sa main, voyons ! la science est un mot ou est un fait ; la science peut ou ne peut pas ; moi, je veux !… Essayons… Lorenza ! Lorenza ! je veux que tu dormes ; Lorenza, en quelque endroit que tu sois, dors, dors, je le veux, j’y compte !

 

« Oh ! non, non, murmura-t-il avec découragement ; non, je mens ; non, je n’y crois pas ; non, je n’ose y compter, et cependant, la volonté est tout. Oh ! je veux bien fermement cependant, je veux de toutes les puissances de mon être. Fends les airs, ô ma volonté suprême ! traverse tous ces courants de volonté antipathiques ou indifférentes ; traverse les murailles que tu dois traverser comme un boulet ; poursuis-la partout où elle va ; frappe, anéantis ! Lorenza, Lorenza, je veux que tu dormes ! Lorenza, je veux que tu sois muette ! »

 

Et il tendit quelques instants sa pensée vers ce but, l’imprimant dans son cerveau comme pour lui donner plus d’élan quand elle jaillirait vers Paris ; et, après cette opération mystérieuse, à laquelle concoururent sans doute tous les divins atomes animés par Dieu, maître et seigneur de toutes choses, Balsamo, les dents serrées encore, les poings crispés, rendit les rênes à Djérid, mais sans lui faire sentir cette fois ni le genou ni l’éperon.

 

On eût dit que Balsamo voulait se convaincre lui-même.

 

Alors le noble coursier marcha paisiblement, selon la permission tacite que lui donnait son maître, posant, avec cette délicatesse particulière à sa race, un pied presque silencieux, tant il était léger, sur le pavé de la route.

 

Balsamo, d’ailleurs, pendant tout ce temps qui, à des regards superficiels, eût paru perdu, Balsamo combinait tout un plan de défense ; il l’achevait au moment où Djérid touchait le pavé de Sèvres.

 

Arrivé en face de la grille du parc, il s’arrêta et regarda autour de lui ; on eût dit qu’il attendait quelqu’un.

 

En effet, presque aussitôt, un homme se détacha de dessous une porte cochère et vint à lui.

 

– Est-ce toi, Fritz ? demanda Balsamo.

 

– Oui, maître.

 

– T’es-tu informé ?

 

– Oui.

 

– Madame du Barry est-elle à Paris ou à Luciennes ?

 

– Elle est à Paris.

 

Balsamo leva un regard triomphant vers le ciel.

 

– Comment es-tu venu ?

 

– Avec Sultan.

 

– Où est-il ?

 

– Dans la cour de cette auberge.

 

– Tout sellé ?

 

– Tout sellé.

 

– C’est bien, tiens-toi prêt.

 

Fritz alla détacher Sultan. C’était un de ces braves chevaux allemands, de bon caractère, qui murmurent bien un peu dans les marches forcées, mais qui ne vont pas moins tant qu’il reste du souffle dans leurs flancs, et de l’éperon au talon de leur maître.

 

Fritz revint vers Balsamo.

 

Celui-ci écrivait sous la lanterne que MM. les commis du pied fourché tenaient allumée toute la nuit pour leurs opérations fiscales.

 

– Retourne à Paris, dit-il, et remets, quelque part qu’elle soit, ce billet à madame du Barry en personne, dit Balsamo ; tu as une demi-heure pour cela ; après quoi, tu retourneras rue Saint-Claude, où tu attendras la signora Lorenza, qui ne peut manquer de rentrer ; tu la laisseras passer sans lui rien dire, et sans lui opposer le moindre obstacle. Va, et rappelle-toi surtout que dans une demi-heure ta commission doit être faite.

 

– C’est bien, dit Fritz ; elle le sera.

 

Et en même temps qu’il faisait à Balsamo cette réponse rassurante, il attaquait de l’éperon et du fouet Sultan, qui partit, étonné de cette agression inaccoutumée, en poussant un hennissement douloureux.

 

Pour Balsamo, se remettant peu à peu, il prit la route ne Paris, où il entra trois quarts d’heure après, presque frais de visage, et l’œil calme, ou plutôt pensif.

 

C’est que Balsamo avait raison : si rapide que fût Djérid, ce fils hennissant du désert, Djérid était en retard, et sa volonté seule pouvait marcher aussi vite que Lorenza échappée de sa prison.

 

De la rue Saint-Claude, la jeune femme avait gagné le boulevard, et, tournant à droite, aperçu bientôt les remparts de la Bastille ; mais Lorenza, toujours enfermée, ignorait Paris : d’ailleurs, son premier but était de fuir la maison maudite dans laquelle elle ne voyait qu’un cachot ; sa vengeance venait en second.

 

Elle venait donc de s’engager dans le faubourg Saint-Antoine, toute troublée, toute pressée, lorsqu’elle fut accostée par un jeune homme qui la suivait depuis quelques minutes avec étonnement.

 

En effet, Lorenza, Italienne des environs de Rome, ayant presque toujours vécu d’une vie exceptionnelle, en dehors de toutes les habitudes de la mode, de tous les costumes et de tous les usages de l’époque, Lorenza s’habillait plutôt comme une femme d’Orient que comme une Européenne, c’est-à-dire toujours amplement, toujours somptueusement, ressemblant bien peu à ces charmantes poupées serrées comme des guêpes dans un long corsage et toutes frissonnantes de soie et de mousseline, sous lesquelles on cherchait presque inutilement un corps, tant leur ambition était de paraître immatérielles.

 

Lorenza n’avait donc conservé ou plutôt adopté du costume des Françaises d’alors que les souliers à talons de deux pouces de haut, cette impossible chaussure qui faisait cambrer le pied, ressortir la délicatesse des chevilles, et qui, dans ce siècle tant soit peu mythologique, rendait la fuite impossible aux Aréthuses poursuivies par les Alphées.

 

L’Alphée qui poursuivait notre Aréthuse la joignit donc facilement ; il avait vu ses jambes divines sous ses jupes de satin et de dentelles, ses cheveux sans poudre et ses yeux brillant d’un feu étrange sous un mantelet roulé autour de la tête et du cou ; il crut voir dans Lorenza une femme déguisée, soit pour quelque mascarade, soit pour quelque rendez-vous d’amour, et se rendant à pied, faute de fiacre, à quelque petite maison du faubourg.

 

Il s’approcha donc, et, se plaçant à côté de Lorenza le chapeau à la main :

 

– Mon Dieu ! madame, dit-il, vous ne sauriez aller loin ainsi, avec cette chaussure qui retarde votre marche ; voulez-vous accepter mon bras jusqu’à ce que nous trouvions une voiture, et j’aurai l’honneur de vous accompagner où vous allez.

 

Lorenza tourna la tête avec brusquerie, regarda de son œil noir et profond celui qui lui faisait une offre qui à bon nombre de femmes eût paru une impertinence, et, s’arrêtant :

 

– Oui, dit-elle, je le veux bien.

 

Le jeune homme tendit galamment le bras.

 

– Où allons-nous, madame ? demanda-t-il.

 

– À l’hôtel de la lieutenance de police.

 

Le jeune homme tressaillit.

 

– Chez M. de Sartine ? demanda-t-il.

 

– Je ne sais s’il s’appelle M. de Sartine ; mais je veux parler à celui qui est lieutenant de police.

 

Le jeune homme commença à réfléchir.

 

Cette femme, jeune et belle, qui sous un costume étranger, à huit heures du soir, courait les rues de Paris tenant une cassette sous son bras et demandant l’hôtel du lieutenant de police, auquel elle tournait le dos, lui parut suspecte.

 

– Ah ! diable ! fit-il, l’hôtel de M. le lieutenant de police, ce n’est point par ici.

 

– Où est-ce ?

 

– Dans le faubourg Saint-Germain.

 

– Et par où va-t-on au faubourg Saint-Germain ?

 

– Par ici, madame, répondit le jeune homme, calme quoique poli toujours ; et, si vous le voulez, à la première voiture que nous rencontrerons…

 

– Oui, c’est cela, une voiture, vous avez raison.

 

Le jeune homme ramena Lorenza sur le boulevard, et, ayant rencontré un fiacre, il l’appela.

 

Le cocher vint à l’appel.

 

– Où faut-il vous conduire, madame ? demanda-t-il.

 

– À l’hôtel de M. de Sartine, dit le jeune homme.

 

Et, par un reste de politesse, ou plutôt d’étonnement, ouvrant la portière, il salua Lorenza, et après l’avoir aidée à monter, il la regarda s’éloigner comme on fait en rêve d’une vision.

 

Le cocher, plein de respect pour le nom terrible, fouetta ses chevaux et partit dans la direction indiquée.

 

Ce fut alors que Lorenza traversa la place Royale, ce fut alors qu’Andrée, dans son sommeil magnétique, l’ayant vue et entendue, la dénonça à Balsamo.

 

En vingt minutes Lorenza fut à la porte de l’hôtel.

 

– Faut-il vous attendre, ma belle dame ? demanda le cocher.

 

– Oui, répondit machinalement Lorenza.

 

Et, légère, elle s’engouffra sous le portail du splendide hôtel.

 

Chapitre CXXIII

L’hôtel de M. de Sartine

 

Une fois dans la cour, Lorenza se vit entourée de tout un monde d’exempts et de soldats.

 

Elle s’adressa au garde-française qui se trouva le plus proche d’elle, et le pria de la conduire au lieutenant de police ; ce garde la renvoya au suisse, qui, voyant cette femme si belle, si étrange, si richement vêtue et tenant sous son bras un magnifique coffret, reconnut que la visite pourrait n’être pas oiseuse, et la fit monter par un grand escalier jusqu’à une antichambre où tout venant, sur la sagace inquisition de ce suisse, pouvait à toute heure du jour et de la nuit apporter à M. de Sartine un éclaircissement, une dénonciation ou une requête.

 

Il va sans dire que les deux premières classes de visiteurs étaient plus favorablement accueillies que la dernière.

 

Lorenza, questionnée par un huissier, ne répondit rien sinon ces mots :

 

– Êtes-vous M. de Sartine ?

 

L’huissier fut fort étonné que l’on pût confondre son habit noir et sa chaîne d’acier avec l’habit brodé et la perruque nuageuse du lieutenant de police ; mais, comme un lieutenant ne se fâche jamais d’être appelé capitaine, comme il reconnut un accent étranger dans les paroles de cette femme, comme son œil ferme et assuré n’était pas celui d’une folle, il fut convaincu que la visiteuse apportait quelque chose d’important dans ce coffret qu’elle serrait avec tant de soin et de force sous son bras.

 

Cependant, comme M. de Sartine était un homme prudent et ombrageux, comme quelques pièges lui avaient déjà été tendus avec des appâts non moins attrayants que ceux de la belle Italienne, on faisait autour de lui bonne garde.

 

Lorenza subit donc les investigations, les interrogatoires et les soupçons d’une demi-douzaine de secrétaires et de valets.

 

Le résultat de toutes ces demandes et de toutes ces réponses fut que M. de Sartine n’était point rentré et qu’il fallait que Lorenza attendît.

 

Alors, la jeune femme se renferma dans un sombre silence, et laissa errer les yeux sur les murailles nues de la vaste antichambre.

 

Enfin, le bruit d’une sonnette retentit ; une voiture roula dans la cour, et un second huissier vint annoncer à Lorenza que M. de Sartine l’attendait.

 

Lorenza se leva et traversa deux salles pleines de gens à figures suspectes et à costumes encore plus étranges que le sien ; enfin, elle fut introduite dans un grand cabinet de forme octogone, éclairé par une quantité de bougies.

 

Un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, en robe de chambre, coiffé d’une perruque énorme, toute moelleuse de poudre et de frisure, travaillait assis devant un meuble de forme haute, dont la partie supérieure, semblable à une armoire, était formée de deux panneaux de glaces dans lesquelles le travailleur voyait sans se déranger ceux qui pénétraient dans son cabinet, et pouvait étudier leur visage avant qu’ils eussent eu le temps de le composer sur le sien.

 

La partie inférieure de ce meuble formait secrétaire ; une quantité de tiroirs en bois de rose le garnissaient au fond, chacun des tiroirs fermant par la combinaison des lettres de l’alphabet. M. de Sartine serrait là les papiers et les chiffres que nul de son vivant ne pouvait lire, car le meuble s’ouvrait pour lui seul, et que nul après sa mort n’eut pu déchiffrer, à moins que, dans quelque tiroir plus secret encore que les autres, il n’eût trouvé le secret du chiffre.

 

Ce secrétaire, ou plutôt cette armoire, sous les glaces de sa partie supérieure, renfermait douze tiroirs également clos par un mécanisme invisible ; ce meuble, construit exprès par le régent pour renfermer des secrets chimiques ou politiques, avait été donné par le prince à Dubois, et laissé par Dubois à M. Dombreval, lieutenant de police ; c’est de ce dernier que M. de Sartine tenait le meuble et le secret ; toutefois, M. de Sartine n’avait consenti à s’en servir qu’après la mort du donateur, et encore avait-il fait changer toutes les dispositions de la serrurerie.

 

Ce meuble avait quelque réputation de par le monde, et fermait trop bien, disait-on, pour que M. de Sartine n’y renfermât que ses perruques.

 

Les frondeurs, et il y en avait bon nombre à cette époque, disaient que, si on avait pu lire à travers les panneaux de ce meuble, on eût bien certainement trouvé dans un de ses tiroirs ces fameux traités en vertu desquels Sa Majesté Louis XV agiotait sur les blés, par l’intermédiaire de son agent dévoué, M. de Sartine.

 

M. le lieutenant de police vit donc dans la glace en biseau se refléter la pâle et sérieuse figure de Lorenza, qui s’avançait vers lui son coffret sous le bras.

 

Au milieu du cabinet, la jeune femme s’arrêta. Ce costume, cette figure, cette démarche frappèrent le lieutenant.

 

– Qui êtes-vous ? demanda-t-il sans se retourner, mais en regardant dans la glace ; que me voulez-vous ?

 

– Suis-je, répondit Lorenza, devant M. de Sartine, lieutenant de police ?

 

– Oui, répondit brièvement celui-ci.

 

– Qui me l’affirme ?

 

M. de Sartine se retourna.

 

– Sera-ce une preuve pour vous que je suis l’homme que vous cherchez, dit-il, si je vous envoie en prison ?

 

Lorenza ne répliqua point.

 

Seulement, elle regarda autour d’elle avec cette inexprimable dignité des femmes de son pays, pour chercher le siège que M. de Sartine ne lui offrait pas.

 

Il fut vaincu par ce seul regard, car c’était un homme assez bien élevé que M. le comte d’Alby de Sartine.

 

– Asseyez-vous, dit-il brusquement.

 

Lorenza tira un fauteuil à elle et s’assit.

 

– Parlez vite, fit le magistrat. Voyons, que voulez-vous ?

 

– Monsieur, dit la jeune femme, je viens me mettre sous votre protection.

 

M. de Sartine la regarda de ce regard narquois qui lui était particulier.

 

– Ah ! ah ! fit-il.

 

– Monsieur, continua Lorenza, j’ai été enlevée à ma famille et soumise, par un mariage menteur, à un homme qui, depuis trois ans, m’opprime et me fait mourir de douleur.

 

M. de Sartine regarda cette noble physionomie, et se sentit remué par cette voix d’un accent si doux, qu’on eût dit un chant.

 

– De quel pays êtes-vous ? demanda-t-il.

 

– Romaine.

 

– Comment vous appelez-vous ?

 

– Lorenza.

 

– Lorenza qui ?

 

– Lorenza Feliciani.

 

– Je ne connais pas cette famille-là. Êtes-vous demoiselle ?

 

Demoiselle, on le sait, signifiait, à cette époque, fille de qualité. De nos jours, une femme se trouve assez noble du moment où elle se marie ; elle ne tient plus qu’à être appelée madame.

 

– Je suis demoiselle, dit Lorenza.

 

– Après ? Vous demandez ?…

 

– Eh bien ! je demande justice de cet homme qui m’a incarcérée, séquestrée.

 

– Cela ne me regarde pas, dit le lieutenant de police ; vous êtes sa femme.

 

– Il le dit, du moins.

 

– Comment, il le dit ?

 

– Oui ; mais je ne m’en souviens point, moi, le mariage ayant été contracté pendant mon sommeil.

 

– Peste ! vous avez le sommeil dur.

 

– Plaît-il ?

 

– Je dis que cela ne me regarde point ; adressez-vous à un procureur et plaidez ; je n’aime pas à me mêler des affaires de ménage.

 

Sur quoi, M. de Sartine fit de la main un geste qui signifiait : « Allez-vous-en. »

 

Lorenza ne bougea point.

 

– Eh bien ? demanda M. de Sartine étonné.

 

– Je n’ai pas fini, dit-elle, et, si je viens ici, vous devez comprendre que ce n’est point pour me plaindre d’une frivolité ; c’est pour me venger. Je vous ai dit mon pays ; les femmes de mon pays se vengent et ne se plaignent pas.

 

– C’est différent, dit M. de Sartine ; mais dépêchez-vous, belle dame, mon temps est cher.

 

– Je vous ai dit que je venais à vous pour vous demander protection : l’aurai-je ?

 

– Protection contre qui ?

 

– Contre l’homme de qui je veux me venger.

 

– Il est donc puissant ?

 

– Plus puissant qu’un roi.

 

– Voyons, expliquons-nous, ma chère dame… Pourquoi vous accorderais-je ma protection contre un homme, de votre avis, plus puissant que le roi, pour une action qui est peut-être un crime ? Si vous avez à vous venger de cet homme, vengez-vous-en. Cela m’importe peu, à moi ; seulement, si vous commettez un crime, je vous ferai arrêter ; après quoi, nous verrons ; voilà la marche.

 

– Non, monsieur, dit Lorenza, non, vous ne me ferez point arrêter, car ma vengeance est d’une grande utilité pour vous, pour le roi, pour la France. Je me venge en révélant les secrets de cet homme.

 

– Ah ! ah ! cet homme a des secrets ? dit M. de Sartine intéressé malgré lui.

 

– De grands secrets, monsieur.

 

– De quelle sorte ?

 

– Politiques.

 

– Dites.

 

– Mais, enfin, me protégerez-vous, voyons ?

 

– Quelle espèce de protection me demandez-vous ? fit le magistrat avec un froid sourire : argent ou affection ?

 

– Je demande, monsieur, à entrer dans un couvent ; à y vivre ignorée, ensevelie. Je demande à ce que ce couvent devienne une tombe, mais que ma tombe ne soit jamais violée par qui que ce soit au monde.

 

– Ah ! dit le magistrat, ce n’est pas d’une exigence bien grande. Vous aurez le couvent ; parlez.

 

– Ainsi, j’ai votre parole, monsieur ?

 

– Je crois vous l’avoir donnée, ce me semble.

 

– Alors, dit Lorenza, prenez ce coffret ; il renferme des mystères qui vous feront trembler pour la sûreté du roi et du royaume.

 

– Ces mystères, vous les connaissez donc ?

 

– Superficiellement ; mais je sais qu’ils existent.

 

– Et qu’ils sont importants ?

 

– Qu’ils sont terribles.

 

– Des mystères politiques, dites-vous ?

 

– N’avez-vous jamais entendu dire qu’il existait une société secrète ?

 

– Ah ! celle des maçons ?

 

– Celle des invisibles.

 

– Oui ; mais je n’y crois pas.

 

– Quand vous aurez ouvert ce coffret, vous y croirez.

 

– Ah ! s’écria M. de Sartine vivement, voyons.

 

Et il prit le coffret des mains de Lorenza.

 

Mais tout à coup, ayant réfléchi, il le posa sur le bureau.

 

– Non, dit-il avec défiance, ouvrez le coffret vous-même.

 

– Mais, moi, je n’en ai point la clef.

 

– Comment n’en avez-vous point la clef ? Vous m’apportez un coffret qui renferme le repos d’un royaume et vous en oubliez la clef !

 

– Est-il donc si difficile d’ouvrir une serrure ?

 

– Non, quand on la connaît.

 

Puis, après un instant :

 

– Nous avons ici, continua-t-il, des clefs pour toutes les serrures ; on va vous en donner un trousseau – il regarda fixement Lorenza – et vous ouvrirez vous-même, continua-t-il.

 

– Donnez, dit simplement Lorenza.

 

M. de Sartine tendit à la jeune femme un trousseau de petites clefs ayant toutes les formes.

 

Elle le prit.

 

M. de Sartine toucha sa main, elle était froide comme une main de marbre.

 

– Mais, dit-il, pourquoi n’avez-vous pas apporté la clef du coffre ?

 

– Parce que le maître du coffre ne s’en sépare jamais.

 

– Et le maître du coffre, cet homme plus puissant qu’un roi, quel est-il ?

 

– Ce qu’il est, personne ne peut le dire ; le temps qu’il a vécu, l’éternité seul le sait ; les faits qu’il accomplit, nul ne les voit que Dieu.

 

– Mais son nom, son nom ?

 

– Je l’en ai vu changer dix fois, de nom.

 

– Enfin, celui sous lequel vous le connaissez, vous ?

 

– Acharat.

 

– Et il demeure ?

 

– Rue Saint…

 

Tout à coup, Lorenza tressaillit, frissonna, laissa tomber le coffret qu’elle tenait d’une main et les clefs qu’elle tenait de l’autre ; elle fit un effort pour répondre, sa bouche se tordit dans une convulsion douloureuse ; elle porta ses deux mains à sa gorge, comme si les mots près de sortir l’eussent étranglée ; puis, levant au ciel ses deux bras tremblants, sans avoir pu articuler un son, elle tomba de sa hauteur sur le tapis du cabinet.

 

– Pauvre petite ! murmura M. de Sartine ; que diable lui arrive-t-il donc ? C’est qu’elle est vraiment fort jolie. Allons, allons, il y a de l’amour jaloux dans cette vengeance-là !

 

Il sonna aussitôt et releva lui-même la jeune femme qui, les yeux étonnés, les lèvres immobiles, semblait morte et déjà détachée de ce monde.

 

Deux valets entrèrent.

 

– Enlevez avec précaution cette jeune dame, dit le lieutenant de police, et portez-la dans la chambre voisine. Tachez qu’elle reprenne ses sens ; surtout pas de violence. Allez.

 

Les valets obéissants emportèrent Lorenza.

 

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.

 

 

[1] Puant, qui sent mauvais.

[2] Lilia pedibus destrue : « Foule les lys aux pieds. » [N.d.A.]

[3] Nom donné par les Grecs et les Romains à la terre la plus septentrionale du monde connu.



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